DISCOURS DE M. THOMAS CHAPAIS
de Monseïgne:r, Messieurs,
“ En me levant pour répondre à la santé du Canada proposée par le chef de la maison de France, je ne saurais me défendre d'une émotion bien naturelle. De ee rapprochement heureux surgit pour nous tout. un monde de souvenirs chers et sacr's. En
effet, qu'est-ce que le Canada, Messieurs, sinon un rejeton du vieil arbre français sur lequel sont venus successivement se greffer des rameaux de sève différente, qui lui ont apporté leur contingent de vigueur et de fécondité, mais sans altérer en rien lessenee
primitive qu'il avait puisée au sol natal.
Aujouvd'hni et dans son état actnel, le
Canada est une jeune Confédération de pro-
vinces britanniques, unies sons un même drapean, s’inclinant sous le scentre d’une même souveraine, ayant trois océans pour froutières naturelles et jouissant de la plus large liberté sons l'égide des institutions politiques octroyées par la monarchie anglaise.
“ Maïs ce soir, devant l’hôte illustre que nous fêtons, devant le chef de cette maison de France dont le nom rend un si grand son
dans le monde, devant l'héritier traditionnel
de François Ier, d'Henri IV et de Louis XIV, qui ont marqué de leur royale empreinte quelques-unes des plus belles pages de notre histoire, il nous sera bien permis, à côté du présent, d'évoquer le passé, et à côté du Canada d'aujourd'hui, d'évoquer le sonvenir du Canada d'autrefois.
“Or, de l'Atlantique aux Montagnes Rocheuses, du fort de Chartres À l'Ile Royale, le Canada . d'autrefois portait fièrement en Amérique le nom de Nouvelle-France.
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: “ Durant un siècle et demi le drapeau de cette France américaine fut arboré sur tous les points du territoire immense arrosé par le Saint-Laurent, par les grands lacs intérieurs, par le Mississipi, et jusque sur les lointaines prairies du Nord-Ouest. |
“ Mais un jour vint dans l’histoire où les décrets providentiels séparèrent violemment l'ancienne France de la nouvelle. Nos destinées prirent leurs cours vers de nouveaux horizons, et malgré les souffles orageux qui, de temps à autre, en ont troublé la marche, nous avons foi en leur évolution pacifique et progressive. Cependant, en dépit de cette séparation, en dépit des années, de l’espace et des événements, nous avons conservé la mémoire du cœur.
“ Un des maîtres de la scène française contemporaine, le vicomte Henri de Bornier, a écrit ce vers admirable :
Tout homme a deux pays, le sien et puis la France.
“ Eh bien! messieurs, n'est-ce pas que cette parole est surtout vraie pour nous Canadiens-francais ? Nous sommes Canadiens
A QUÉBEC 127 et nous aimons passionnément cette terre de la patrie que nos ancêtres ont arrosée de leur sang, Nous sommes sujets de la couronne anglaise et nous avons fait nos preuves de fidélité sur plus d’un champ de bataille, Mais en même temps nous n’avons jamais su apprendre et nons n’apprendrons jamais l'indifférence envers la patrie de Jacques Cartier, de Champlain, de Montmorency- Laval, de Frontenac et de Montcalm.
“ Je citais tout à l'heure un vers de M. de Bornier. Un autre poète, un poète canadien, un de nos bardes les plus entraînants, écrivait à l'avance, il y a trente-cinq ans, quelque chose comme la paraphrase de ce vers.
. C'était à l’époque de la guerre de Crimée où les deux grandes nations, la France et l’Angleterre, unissaient leurs armes et mêlaient leur sang le plus pur dans des combats glorieux. Et Crémuzie s'écriait :
Enfants abandonnés bien loin de notre mère,
On nous a vus grandir à l’ombre tutélaire
D’un pouvoir trop longtemps jaloux ie sa grandeur. Unissai t leurs drapeaux, ces deux reines suprêmes Ont maintenant chacune une part de nous-mêmes: Albion notre foi, la France notre cœur.