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Le comte de Saint-Germain et ses réformes, 1775-1777; d'après les archives du Dépot de la guerre

Examiner l'œuvre de réorganisation entreprise par M. le comte de Saint-Germain pendant son ministère, en déterminer le caractère et la portée, tel est le principal objet de ce travail

Si, dans l'Introduction qui va suivre, nous avons esquissé les principaux traits de sa vie militaire, c'est qu'il n'était pas inutile, pour bien juger le ministre, de connaître d'abord l'homme de guerre. Les agitations de sa vie ont eu leur influence sur ses projets de réforme; il a voulu remédier aux maux dont il avait souffert, extirper les abus dont il s'est cru victime. Nous n'avons repris que brièvement d'ailleurs, et pour la clarté du récit, les faits déjï exposés avant nous, nous attachant de préférence à ceux qui nous semblaient imparfaitement connus ou inexactement rapportés. C'est ce qui nous a fait insister quelque peu sur la campagne de 1760 et sur le rôle joué par M. le comte de Saint-Germain pendant son séjour en Danemark.

C'est sur son ministère que s'est plus particulièrement concentrée notre attention. En parcourant à cet égard la plupart des ouvrages de seconde main, nous avons reconnu que leurs auteurs, historiens, biographes, écrivains militaires, avaient puisé leurs renseignements et leurs appréciations aux mêmes sources, c'està-dire dans les Mémoires de l'époque, au premier rang desquels figurent, pour l'intérêt et l'abondance des détails, les Mémoires du Comte de Saint-Germain, les Commentaires de ces Mémoires par le baron de Wimpfen, les Mémoires de Soulavie, de Besen-

val, du prince de Montbarey, les œuvres du général de Grimoard et de Sénac de Meilhan.

Quelle est, au point de vue du sujet qui nous occupe, la valeur de ces différents recueils ? Quelle part de confiance doit-on leur accorder ?

Les Mémoires de M. le Comte de Saint-Germain, qui parurent pour la première fois en 1779, ont été réimprimés depuis sans modifications notables (1). Ils furent publiés, si l'on en croit l'éditeur, d'après les papiers et notes que M. le comte de Saint- Germain avait envoyés à l'un de ses amis d'Allemagne, avec la liberté d'en faire, après sa mort, tel .usage qu'il croirait utile dans l'intérêt de sa réputation. L'abbé de La Montagne se chargea de réunir ces documents et de les livrer à la publicité.

Ils se composant de fragments assez décousus, divisés en deux parties essentielles : La première renferme quelques notes sur les circonstances qui amenèrent l'élévation du comte au Ministère, l'exposé des obstacles qu'il a rencontrés, les conseils que lui donnèrent ses amis, l'aveu des fautes qu'il a commises, les causes de sa démission, et l'état comparé de l'armée française à son arrivée aux affaires et au moment de sa retraite. La seconde partie, intitulée Méttwîres militaires, traite sommairement de toutes les questions qui intéressent l'armée. Ce sont les travaux auxquels s'adonna M. de Saint-Germain dans son ermitage de Lauterbach, et qui, adressés au Roi, avaient déterminé Louis XVI à l'appeler au Département de la Guerre.

On a contesté, dès leur apparition, l'authenticité de ces Mémoires. S'il fallait en croire Bachaumont, on y trouverait une marche et un style qui ne s'accorderaient guère « avec ce qui a été publié par ce ministre avant et depuis son élévation » (2).

Pour nous, en comparant ces divers fragments avec les écrits antérieurs de M. de Saint-Germain, en rapprochant les principes qui y sont exposés des idées émises dans les lettres que nous avons retrouvées, des actes accomplis pendant son ministère, en

(1) Bachaumont, t. XIV. p.

(2) La Bibliothèque du Dépôt de ki Guerre renfern éditions de ces Mémoires : i" Amsterdam, 1779, chez Michel Rey, in-12; 2' Amsterdam, 1779, chez Michel Rey, in-8°; 3° en Suisse, 1779, chez les libraires associés; 4» Réédition des Mémoires, accompagnés des Commentaires du baron de AVimplen, Londres 1780.

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Danemark et en France, nous croyons que la part de l'abbé de La Montagne, dans la rédaction ou l'ordonnance de ces mémoires, si mal ordonnés d'ailleurs, a dû être des plus minces. C'est l'esprit du comte de Saint-Germain qui anime ces pages; elles sont bien le résumé des convictions de toute sa vie. C'est lement sa forme un peu rude, incisive et souvent déclamatoire. Ce qui fortifie encore notre croyance, c'est l'opinion d'un militaire contemporain, qui fut longtemps l'ami et le conseiller du comte de Saint- Germain. M. le baron Christian de Wimpfen ,qui réédite et commente ces Mémoires, déclare qu'il fut mis à portée, depuis leur publication, d'en vérifier l'exactitude sur les papiers originaux, et qu'il « n'y existe pas un seul mot qui ne soit écrit de la main même de M. le comte de Saint- Germain (i)». Cet officier général n'aurait pas perdu son temps à commenter les élucubrations de l'abbé de La Montagne.

Quant a ces Commentaires eux-mêmes, ils sont naturellement empreints des vives passions de l'époque, également outrés dans l'éloge et dans le blâme. Lié de longue date avec le comte de Saint-Germain, le baron de Wimpfen fut, dès 1775, un de ses plus ardents auxiliaires, quand les critiques acerbes qu'il se permit firent éclater entre eux une violente rupture. Son livre a gardé les traces de cette âpre querelle. Il discute d'ailleurs plus qu'il n'expose les idées du ministre, cherchant surtout à mettre en lumière ses opinions personnelles et à fixité prévaloir ses plans. L'ouvrage a paru en 1780, à une époque où le crédit du prince de Montbarey, fort ébranlé, faisait prévoir sa retraite prochaine. Les éloges ampoulés du Roi de la Reine et de Necker, que M. de Wimpfen a glissés dans ses dissertations, ind quent assez qu'il ne désespérait pas d'être appelé à son tour à la place qu'avait occupée M. le comte de Saint-Germain.

Les Mémoires de Soulavie ont été fort décriés, etnous ne pouvons que nous associer à la légitime défiance qu'ils inspirent. Le personnage est des moins rccommandables et manque de la première qualité qu'on requière d'un témoin, la probité. Prêtre défroqué, tour à tour panégyriste et détracteur de la Monarchie et de la Révolution, pour devenir bientôt le prôneui intempérant

(1) Correspondance Jn comte de Saint-Germain et de riris-Dint

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de Bonaparte, Soulavie n'a jamais servi dans ses livres que ses passions, ses rancunes ou ses intérêts. Collectionneur acharné non moins qu'intrigant émérite, il a puisé, il est vrai, à des sources authentiques et de la plus haute importance. Mais, dans ce fatras d'indigestes compilations, il n'est pas toujours facile de distinguer les pièces originales des déclamations au milieu desquelles il les noie. Ces documents d'ailleurs ne sont pas toujours intacts. Il les arrange et les tronque au gré de ses préventions. On peut s'en faire quelque idée en comparant les extraits qu'il donne des lettres de Saint-Germain avec le texte intégral de cette correspondance publiée en 1780 (1). Si l'on s'en rapportait uniquement au découpage habile qu'a pratiqué Soulavie, on ne pourrait voir en ce général qu'un illuminé ou un traître. Ne sait-on pas d'ailleurs que ce compilateur, après ia publication des Mémoires de Richelieu, accusé par le duc de Fronsac d'avoir abusé des documents qui lui étaient confié*, a reconnu naïvement lui-même qu'il en avait fait un usage partial, plus conforme à ses propres vues qu'aux idées du Maréchal ? (l) Il nous donne, par cet aveu, la mesure du crédit qu'il mérite, et justifie les défiantes réserves que nous inspirent ses témoignages.

Les Mémoires du baron de Besenval, édités par M. de Ségur, son exécuteur testamentaire, reflètent assez bien les passions et les intrigues du temps. Mais ce personnage prétentieux et remuant ne raconte volontiers que ce qui caresse sa vanité, et dénature les événements où il n'a pas joué le beau rôle (2). Créature de Choiseul, placé près de la reine en vue de ménager à cet ancien ministre un retour de fortune, il a éprouvé à l'avènement du comte de Saint-Geimain une première déception. A ce dépit vinrent se joindre les rancunes personnelles du solliciteur évincé : Il n'a pas été compris, malgré ses instances, au nombre des lieutenants-généraux placés à la tête des divisions. Comment ne douterait-il pas des capacités d'un ministre qui fit si peu de cas des siennes ?

On devrait attendre du prince de Montbarey des renseignements

(1) Guérard : France Littéraire, Art. Soulavie. — Voir également Montigny : Réfutation des paradoxes de M. Soulavie. Paris Perlet, 1802.

(2) Voir Marie-Thérèse et Marie-Antoinette, par Geffroy et d'Arneth, Paris, 1874. vol, I, n. 60.

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plus sincères et plus exacts. Directeur de la Guerre, puis secrétaire d'Etat en survivance, il était mieux que personne à même de nous initier aux travaux du comte de Saint-Germain. Mais Montb.irey n'a été placé près de lui que pour surveiller et paralyser au besoin son action; il s'est conduit souvent en héritier pressé de jouir, il est trop intéressé pour être toujours impartial. Ai' reste, il écrit d'abondance et sans notes, assez longtemps après les événements qu'il raconte, ce qui l'expose a de singulière; erreurs : Il dit, par exemple — et bien des auteurs militaires le répètent après lui — que îe comte de Saint-Germain quitta l'armée en 1759 et n'y retourna plus (1), effaçant ainsi de son histoire et son rôle à Corbach, et ses démêlés avec le maréchal de Broglie. Ailleurs, il confond le chancelier Maupeou, destructeur dos Parlements, avec son père, le président Maupeou. Il paraît, en somme, avoir mieux conservé le souvenir de ses bonnes fortunes que de son administration, et prend soin lui-même de rejeter sur les défaillances de sa mémoire ses nombreuses inexactitudes.

On doit attacher plus d'importance aux nombreux travaux du général de Grimoard, l'écrivain militaire le plus fécond du siècle dernier. La Correspondance du comte de Saint-Germain et de Tdris- Duverney qu'il a publiée en 1780, renferme les plus intéressants détails sur le caractère de l'homme, ses campagnes et ses infortunes. Ces lettres s'arrêtent malheureusement nu moment où Saint- Germain quitte la France. La notice biographique qui les précède, lourde et confuse, abonde en anecdotes romanesques ou plaisantes qui ne sont, pas toutes invraisemblables. Mais si nous connaissons parla l'humeur bizarre et l'esprit caustique du comte de Saint-Germain, nous chercherions en vain, parmi ces saillies, l'étude sincère, méthodique, approfondie de ses réformes.

Quant aux écrits de Sénac de Meilhan, ils ne font guère que rééditer, avec un caractère plus agressif, les allégations des précédents mémoires. On verra plus loin (2) les griefs personnels qui expliquent, dans une cert.iine mesure, l'acharnement de cet ancien intendant de la guerre contre son ministre, et ce qui doit nous mettre en garde contre l'âpre té de ses jugements.

(1) Mhu. de Moulbarey. Vol. 2, p. 157.

(2) Chap. XI.

Tout en donnant en somme à ces documents contemporains l'importance qui leur est due, nous avons essayé de les élucider, de les contrôler, de les compléter à l'aide des pièces originales que nous avons recueillies dans les Ministères ou dans les Archives.

Nous devons au Dépôt de la Guerre la meilleure part de nos renseignements : Nous avons eu recours d'abord à l'admirable collection des Ordonnances, recueillies parle marquis de Saujon, avec les Règlements, Arrêts du Conseil, lettres explicatives, qui en sont le complément nécessaire. Aux Manuscrits, nous avons compulsé avec intérêt les volumes rédigés par le lieutenantgénéral de Vault, sous ce titre : Mémoires ou extraits de la Cor-. respondance de la Cour et des généraux. Mais, quelle que soit la valeur de ces récits dus à un homme aussi compétent que laborieux, il ne faut pas perdre de vue leur caractère tout officiel. Les fautes commises y sont singulièrement atténuées, les questions épineuses ou délicates à peine traitées. On y chercherait vainement, par exemple, l'exposé de la querelle entre le Maréchal de Broglie et le comte de Saint-Germain pendant la campagne de 1760. Aussi avons-nous, de préférence, dans les cartons des guerres d'Allemagne ou de l'Intérieur, recherché les pièces originales émanées des personnages mêmes qui ont pris part aux événements qui nous occupent.

Les Archives Nationales nous ont fourni plus d'un curieux mémoire, particulièrement sur les Ecoles militaires. Nous avons également consulté avec fruit aux Manuscrits de la Bibliothèque nationale le Journal de Hardy, ainsi que les papiers des Broglie, des Castries, des Fontanieu,

Sur le rôle que le comte de Saint-Germain a joué en Danemark, après avoir profité des documents que nous offraient les Archives des Affaires Étrangères, nous avons, pour compléter nos recherches, fait appel à l'obligeance du correspondant de la Revue historique à Copenhague. M. Johannes Steenstrup, qui porte si dignement un nom cher à la science danoise, a bien voulu nous adresser de précieuses communications dont nous ne saurions trop le remercier ici.

Quant à l'ordre à suivre dans ce travail, nous ne pouvions un moment songer à nous attacher servilement à la chronologie des Ordonnnnees. Il y a telle réforme, la réorganisation des Ecoles

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