‹ Le Comte de Saint-Germain [microforme]Chapitre 30 sur 53 · QUATRE HEURES DU MATIN · texte numérisé non relu

QUATRE HEURES DU MATIN

“Réveillez-vou, d'Argenson !”

Le ministre de la £ucrre ouvrit les yeux; il tressaillit, et, bondissant hors de Sa Couche, il se leva vivement :

“Sire ©” balbutia-t-i] tout ahuri qu’il était de se voir surpris en tel état par le roi.

Effectivement, Louis XV était là, debout dans Ja chambre, botté, éperonné, l'épée au côté en Costume de bataille.

Le soleil pointait à peine à l’hori 0n; ses rayons rougeâtres s’efforçaient, mais en vain, de percer les voiles brumeux et Vaporeux d’un brouillard épais manant de la rosée abondante qui couvrait les Prairies. Quatre heures du matin sonnèrent à l’éclise de Calonne; on était à l’aube du jour.

Ce matin là, Louis XV avait été le Premier levé dans le camp, et, à peine levé, il était venu réveiller son ministre de la guerre. En un clin d'oeil d’Argenson shabilla.

“Que commande Votre Majesté? demanda le ministre en saluant le roi.

— Rendez-vous immédiatement auprès du maréchal de Saxe pour lui demander ses ordres.”

D’Argenson s’élança au dehors.

“Sire, dit une voix émue, vouliez-vous done partir sans moi *”

C'était le dauphin qui venait d'entrer: ce jeune prince de seize ans, qui allait assister à «a première bataille, et qui, impatient, fiévreux, anxieux, attendait le premier coup de canon, comme un amant attend sa preuuère maîtresse,

“Partir sans toi, mon fils, répondit Louis XV en embrassant le dauphin, non pas! J'avais quelques ordres à donner et j'allais te faire réveiller.”

Le roi s’'assit dans un fauteuil en tenant la main de son fils dans les siennes,

“Mon enfant, lui dit-il d'une voix à la fois douce et grave, tu vas assister à un grand événeinent dans ta vie: tu vas recevoir ton baptême de feu, comme le disait je roi François. Le sang de Henri IV, celui de Louis XIV coulent dans tes veines: tu es Français, tu es fils de roi et tu seras roi toi-même; tu seras donc sur le champ de bataille ce que tu dois être.

—En doutez-vous, mon père? dit le dauphin en rouyissant.

—-Dieu m'en garde, mon fils! Mais éconte-moi, Louis, les minutes sont précieuses: je veux te parler non pas comme un père parle à son enfant, mais comme un roi doit parler à son successeur.”

‘ [1 y eut un moment de silence solennel :

“Dauphin à cette heure, reprit Louis XV, aujourd’hui tu peux être roi.

—Sire.

—Tu peux être roi, répéta Louis XV, et je puis d’autant mieux te parler ainsi que la mort n'a jamais effrayé aucun Bourbon. Si j'étais tué avant la fin de la bataille, cache ma mort! Que les soldats ignorent, et reconnais le maréchal de Saxe pour chef. Laisse-le agir, commander, ordonner à sa guise. Tu me le promeis |

Ps

— Ou, sire!

—Si le maréchal était tué. donne le commandement au duc de Noailles, et à défaut à Lowendal où à Richelieu. En cas d’insuccès ne fuis pas! Reste là où tu "CS QUO qu'on dise, quoi qu'on fasse. Là où est le roi, l’armée se rassemble « les fuyards n'oseraient te laisser, t'abandonner. Enfin, mon fils. songe que si je suis tué, là, sur ce champ de bataille. en combattant les ennemis de mon rovaume, il me faut de glorieuses funérailles.”

Louis XV s'était levé, et il avait prononcé cette dernière phrase avec une si noble fierté, que le dauphin fut profondément ému en dépit de la résolution qu'il affectait.

Ses veux se mouillérent et de srosses larmes coulé. rent le long de ses joues.

Louis XV n'était pas d’une nature excessivement sensible, mais l'émotion de son fils le toucha. L’attirant doucement à ni, il le Pressa sur sa poitrine et il l’embrassa tendrement, puis tous deux descendirent.

Les chevaux sellés atteudaient sous le vestibule de l'escalier. Tout l'état-major du roi était groupé autour de la maison. Le brouillard épaisissait et le soleil appa- “aissait tout jaune comme un grand rond de cuivre sans projeter aucune lumière. D’Argenson venait d'arriver.

“Sire! dit-il, le maréchal de Saxe n'a chargé de dire à Votre Majesté qu'il avait pourvu à tout et que tout était prêt.”

Le roi se mit an selle: Je dauphin se plaça à côté de lui et ils s'avancèrent vers le pont, suivis de tous les gentilshommes de la cour.

Au moment où le roi s’engageait sur Je pont, le brouillard qui commençait à tomber se dissipa presque subitement. Le soleil apparut radieux à l’horizon.

Au loin, dans la plaine, on voyait circuler les batailtons d'infanterie et les escadrons de cavalerie allant. les

uns ou les autres, prendre les diverses positions qu'il devaient occuper au moment décisif. Et de tous côté des myriades d'aides de camp courant, se précipitant, se croisant au galop de leurs chevaux, allant transmet tre les ordres de leurs chef: aux légions combattantes.

A gauche s'étendaient les bois de Barr avec leurs deux redoutes et leurs canons. Au centre, autour de Fontenoy, des compagnies de canonniers cachés derrière les épaulements. A droite les redoutes d’Antoing.

Le roi s'était arrêté à la tête du pont pour contempler le magnifique coup d'ocil, et le groupe qu'il formait avec sa suite ajoutait au tableau un épisode splendide, * Louis XV, seul, en avant, avec sn cuirasse étincelante, son chapeau aux plumes blanches balancées pa: la brise, et que tenait le régent posé en agrufe, était bien le roi d'un grand peuple. Louis XV. en présence de cette armée, de ces canons, était aussi calme, aussi souriant, il avait la physionomie aussi aimable que s'il eût été à Choisy, dans le salon des Roses.

Les soldats du régiment de la Fère et ceux de la brigade de Normandie, qui gardaient la double couronne de la tête du pont, s'étaient rangés sur doux lignes, à droite, à gauche, en bataille, leurs canons pointés, la mèche allumée :

“Vive le roi!” crièrent-ils, au moment où Louis XV et le dauphin franchissaient la dernière planche du pont; vive le roi! vive monseigneur le dauphin !”

Le roi.et son fils saluèrent. Le comte Lowendahl, commandant les six mille hommes du corps de réserve, état à la tête de ses brigades.

«in ce moment une troupe de soldats arrivaient au pas de course, portant sur leurs épaules une civière en osier. Sur cette civière matelassée était étendu, tout habillé, tout botté le maréchal de Saxe, et son écuyer suivait, tenant par la bride un puissant cheval anda.

015 ML Fra EETEN LR Ten 2 à Fe ras off tel

lou, à l’encolure large, au cou court, à la tête petite, aux jambes fines.

Afin de ne pas se trop fatiguer d'avance et inutilement, le maréchal, dont les forces étaient tellement épuisées qu'il n'avait pu mettre sa cuirasse. avait fait le tour du camp, voyant tout, visitant tout, parlant aux généraux, leur donnant ses dernières instructions, emporté dans cette sorte de voiture-civière fabriquée en osier. Il ne devait monter à cheval qu’au premier moment même de l’action. En arrivant il salua le roi qui lui tendit ia main.

“Toutes vos mesures sont prises, maréchal ? demanda Louis XV.

— Toutes, sire! répondit Maurice de Saxe. J'attends l'ennemi.

—Je erois, monsieur, qu’il peut venir.

—-Oui, sire! on le recevra !”

Le roi poussa son cheval en avant: le maréchal se fit

porter près du roi, et tournant un peu à droite, il: avancèrent vers la troisième ligne de bataille, + À cinquante pas en arrière de cette :roisième ligne, à trois quart de lieue environ du pont de Calonne, entre Fontenoy et le pont de Barri, était un mamelon charmant, verdoyant, dominant toute la plaine, et que l’on nonnnait: {la Justice-de-Notre-Dame-aux-Bois, à cause d’une petite chapelle qui le couronnait. (C’était là que le roi devait se placer et assister de ce point culminant à la bataille,

Depuis le lever du jour, le mamelon et les alentours de la chapelle étaient envahis par une foule épaisse, compacte, empressée de voir: c’étaient les fournisseurs de l’armée, les paysans, les paysannes des campagnes environnantes; ces habitants de Calonne, de Fontenov, d’Antoing, qui allaient assister à la bataille et à l’anéantissement de leur fortune territoriale.

Un officier arriva au galop, c'était M. de Meuse, je

premier aide de camp du maréchal de Saxe, il s’approcha de Maurice.

“Monsieur le maréchal, dit-il, l'ennemi se met en mouvement.

— Vive Dieu! à cheval! dit le maréchal.

— Vous souffrez? lui demanda je roi.

— Non, sire! répondit-il en montant à cheval avec une énergie effrayante, Je ne souffre plus.”

Et i! partit au galop suivi de ses officiers. Il allait droit à la première ligne pour assister au premier feu. Le roi, le dauphin, la maison du roi, étaient à cheval : tous, prenant place sur le sommet du imamelon, interrogeaient l'horizon.

L’instant était suprême. Au loin, dans Ja plaine, on apercevait un immense nuage de poussière rougeûtre tourbillonnant sous le vent. C'était l’armée anglaise et l’armée hollandaise qui s'avançaient,

Page 1