‹ Le Comte de Saint-Germain [microforme]Chapitre 33 sur 53 · A CALONNE · texte numérisé non relu

A CALONNE

“Ursule ! Ursule ! Qu'est-ce que vous voyez maintrnant ?

— Rien, ma pauvre Sabine ! je ne vois rien.

Il y a des gros tourbillons de fumée qui s'élèvent courent et font des nuages de l’autre côté de la rivière,

—Et mon pèr: ?

—Je ne le veis plus ‘ur le pont. Il aura été de l’autre côté pour avoir des nouvelles.

—Oh mon Dieu ! mon Dieu !” dit Sabine en laissant retomber sa tête en arrière sur le dossier de son fauteuil.

Puis, faisant un effort pour se lever:

‘Je veux aller voir ! dit-elle.

—Non'! non! cria Armande en courant vers elle et en la contraignant doucement à demeurer dans le grand fauteuil sur lequel elle était à demi couchée. Non! ne hongez pas !

—Et mon frère ! mon pauvre frère !”’

Sabine se cacha Ja tête dans ses mains.

C'était dans une petite chambre de la maison du roi, à Calonne, que se passait cette scène, au moment même où la colonne anglaise allait atteindre les redoutes de Fontenow.

La maison du roi avait un côté sur l’Escaut : c'était de ce côté qu'était située la chambre dans laquelle, par ordre de Louis XV, on avait installé Sabine, la fille du coiffeur, ramenée lo veille de Saint-Amand. Les fenêtres de cette chambre, qui occupait le troisième étage, dominaient l’EKscaut et permettaient à la vue, en temps ordinaire, de s'étendre jusqu'à Leuze, et par conséquent sur toute la plaine de Fontenoy. De là, ce jour de bataille, on Pouvait tout voir, tout enter.dre de ce spectacle horrible. La chambre était assez grande et assez bien meublée.

Sabine, le visage pâle, les traits tirés, les yeux animés, était à demi étendue sur un grand fauteuil, les pieds posés sur des coussins. Ursule la bonnetière et Armande Joncières, la parfumeuse, étaient debout devant l’une des fenêtres ouvertes examinant l'horizon dans tous les sens. Roupart, blême, tremblant, inquiet ; Roupart, dont le visage passait successivement du vert au jaune, du jaune au blanc et du blanc au jaune ; Roupart, les yeux à demifermés et la bouche ouverte, était assis sur un siège, au milieu de. la pièce, n’osant ni remuer, ni bouger, ni faire un mouvement.

Et au dehors, la Canonrade ne décessant pas, la fusillade incessante, la fumée noirâtre arrivant pas bouffées épaises et apportant les âcres émanations de la poussière, de la poudre et du sang,cette odeur étrange particulière aux champs de bataille, et que n'ont sentie que c-ux qui ont assisté à un grand combat. Puis, à ces bruits de la canonnade, de la fusillade, se Joignaient les cris, les vociférations, les roulement sourds, les Vacarmes sans nom (C'était effrayant dans toute l’acception du mot.

‘Mon îrère ! mon pauvre frère ! répéta Sa bine avec désespoir.

—Du courage, Sabine ! dit Armande en embrassant la jeune lille. Nous allons être vainqueurs, nous allons battre l'ennemi !

— Mais Rolland...

— Vous le verrez revenir triomphant..…..”?

En ce moment une effroyable détonation retentit, dominant tous les bruits. Les vitres des fenètres écla‘èrent et tombèrent en morceaux sous l'impulsion irrésistible de la masse d'air dépladéplacée. Les trois temmes demeurèrent comme foudroyées. Roupart s'était renversé sur son fauteuil, bras pendants, tite pendante, dans la position d'un homme évanoui.

‘Je suis mort !”” murmura-t-il.

Ursule s'était penchée en dehors de la fenêtre. Une gerbe de feu déchirait la fumée comme la flamime irruptive d'un volcan. C'était une des redoutes de Barri qui venait de sauter. Puis la fumée cacha tout et la canonnade continua à retentir avec la même violence. C'était un incident du grand drame.

“Mon frère ! mon frère! cria Sabine avec véhémence. Oh ! il est mort !

—Non'! non! dit Armande. Il se bat pour le roi ! Du courage ! Roland est trop brave pour mourir ainsi ! Et puis, le sergent veille, et Nanon la vivandière veille aussi !

—Mon père ? où est mon père ? dit Sabine avec anxiété.

—Là, sur le pont ! répondii Ursule, toujours penchée sur l’appu: de la fenêtre. Il regarde avec sa lorgnette.. Oh ! je suis sûre qu'il ne quitte pas le roi des yeux.

—Je voudrais le voir ! dit Sabine en essayant de se lever.

—Non! ne bougez pas ! dit Armande. Vous êtes trop faible. M. Roupart va aller le chercher.”

Roupart ne bougea pas.

“Mais va donc ! glapit Ursule,

Ma bonne amie ? dit le bonnetier d’une voix dolente, |

Je vous dis d'aller chercher Dagé, là, dans la rue, sur Je pont. |

— Le pont ! répéta Roupart. Le pont... où il doit tomber des boulets...

— Des boulets ! des boulets ! cria Ursule. Vous avez peur des boulets ?

— Dame ! oui ! répondit vaivement Roupart.

—Mais vous n'êtes donc pas un homme ?

— Dame !... si !.

—- Allez done !

—Ma bonne amie, dit Je Pauvre homme comme un vaincu qui demande grâce, je ne peux pas bouger ! Je ne peux pas remuer !

—Conduisez-moi à la fenêtre ! dit Sabine.

—Ah ! mon Dieu ! dit Ursule, qui, pâle et le visage décomposé par l'émotion, ne pouvait se retirer cependant de cette fenêtre ouverte, où l'attachait cette irrésistible curiosité qu’on pourrait nommer le charme attractif du danger, oh ! mon Dieu ! que se passe-t-il ? Voilà des hommes qui courent... Un flot de soldats qui envahit le pont...

—Mon père ! cria Sabine en se levant.

Le voici ! dit Ursule. I revient ! I] accourt de ce côté. Ah ! il entre dans la maison’?

Et, se retournant vers son mari:

“Gous n'avez pas à bouger ! dit-elle, Oh 1!

vous avez l'air d'un dindon attaché par la patte !”’

Roupart ne répondit pas. Toujours étendu sur SON Siège, il demeurait pantelant et dans limmobilité d'un être privé de sentiment.

La porte s'ouvrit brusquement. Dagé ontra

—Eh bien ?°* demanda Armande.

“Mon père ?"’ s'écria Sabine avec joie.

Dagé était trôs pâle. JT avait les sourcils froncés, les traits contractés, la mine boulew rsée,

“Mon Dieu ! dit-il comme se répondant à lui même, je ne sais pas comment tont cela finira !

—Quoi donc ? Qu’y a-til ? demanda vive

—Roland ? cria Sahine.

Non non ! dé Dagé. le n'ai aucuns nou velle,

—Maisque disiez-vous ?

—Rien, ma fille ! vien... J'étais sous l'impres. sion de cette belle bataille, continua Dagé avec un sourire forcé ! Mais tout va bien. trèsbien. et je suis venu te dire que bientôt cela al: lait être fini...”

Sabine regarda son pére. Il y avait quelque chose d’évrange dans sa manitre de parler. Mais elle pensa, ce qui pouvait étre, qu'il était sous l'empire de l’empire de l'empire de l'émotion causée par la bataille

“Venez done voir ce qui se passe ! dit Dagé en saisissant le bras de Roupart, qu'il fit lever avec une secousse violente et qu’il entraîna vers la fenêtre.

—Je ne veux pas voir cela ! dit lamentablement le bonnetier en se reculant et en mettant sa main gauche sur ses yeux.

—T faut tout préparer pour le départ ! dit

é à : PA CRE DR Dagé & VOIX trés-hasee.

Eve

— Hein ? fit Roupart effrayé du ton confiden ticl et incisif de son interlocuteur dont les: yeux flamboyaient.

I faut pouvoir fuir au besoin !

—Fuir !

—Chut ! pas si haut.

-— Fuir ! répéta Roupart à voix basse. Ah sainte Vierge ! Nous sommes donc battus ?

—Taisez-vous !

—Eh bien ! je m'en doutais ! je n'ai jamais eu de chance, moi! Ma première bataille, et nous voilà battus.

—Mais non ! je prévois un malheur sans l’affirmer.

—Ah ! mon doux Seigneur ! Ah! saint Barnabé, mon second patron ! Ah! tous les saints du Paradis ! dit Roupart d'une voix larmoyante. Perdu ! Un homme de mon âge ! Un si bel avenir !

Heureusement le terrible bruit de la bataille empêchait la voix de Roupart d'arriver jusqu’à Sabine. Mais Ursule s'était rapprochée des deux hommes. Elle avait entendu les gémi-sements de son mari, et, bien qu’elle y fut habituée, elle fut frappée de l'expression extraordinairement lamentable,

“Mais qu'y a-t-il ? dit Ursule avec impatience et terreur.

— 1] y a, dit Dagé, que les Anglais. qui depuis ce matin avait le dessous, viennent subitement de prendre l’avantage.

—Ah ! mon Dieu !

—Le péril est si grand, que le maréchal de Saxe vient d'envoyer dire au roi d'abandonner le champ de bataille et de repasser le pont.

—Ï] va venir ici ?

—Oui.

— Nous sommes perdus !

—Je le crains !.. dit Dagé avec un soupi

-JL faut partir, alors.

—Oui ? mais parlez plus bas ! que Sabine ne puisse entendre ! Qu'elle ignore !

— Oui ! oui! je vous comprends ! dit Ursule.

Que vous levez souffrir ! Votre fils là-bas ! votre fille ici !”’

Dagé leva les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin de ses douleurs.

“I faut partir ! reprit-il. Il faut nous rendre au dépot, faire atteler la voiture, la tenir priîte, y installer Sabine et pouvoir fuir en cas de péril trop pressant.

—Mon mari vous aidera !

—T1 ne veut pas !

Roupart baissa la tête en arrondissant læ épaules.

‘La force me manque !’” balbutia-t-il.

On erterdit un grand bruit mélé de cris, de roulements de voitures et de piétinements de chevaux. Dagé ot Ursule se penchèrent aussitôt pour voir.

Le pont de Calonne était encombré par des caissons et des soldats portant des civières. Caissons et civières servaient au transport d’une énorme quantité de blessés.

“Mon Dieu ! dit Ursule en joignant les mains, que de blessés !

—Des blessés ! reprit Sabine qui avait entendu.

—Mon doux Jésus ! il y en a des centa: es et des centaines, dit Roupart : Ie pont en est plein d’un bout à l’autre.

—.Je veux voir,” dit Sabine en se levant.

Sonpère courut à elle: il l'enleva dans ses bras et la porta près de la fenêtre.

‘Regarde, dit:il en l'asseyant, regarde, et pendant que tu regarderas, ic vais descendre avec Roupart pour aller voir les blessés de plus près.

Oui, oui, allez mon père ! dit Sabine dont les yeux étaient rivés sur le douloureux cortège.

— Venez ! dit Dagé en reprenant Roupart par le bras.

-Comment ! balbutia le bonnetier prêt à défaillir, vous voulez que. que... que... j'aille...

Mais allez done ! dit Ursule & vec impatience

Ma bonne amie... je ne veux pas me séparer de toi !

—Eh bien ! je vais avec vous,” répondit Ur-

Ce fut je coup de grâce, Roupart courba la tête avec l’anéantissement du supplicié qui monte sur l'échafaud.

“Je ne pour:ai pas ! murmura-t-il.

Voulez-vous laisser perdre tout ce qui nous appartient, tout ce qui est dans la voiture ! rei prit Ursule à voix basse.

-- Ah ciel! dit Roupart qui sembla reprendre subitement courage, Il v en a au moins pour buit mille livres, sais-tu bien ! Partons ! partons !”?

Et entraînant se femme :

PE PONT Cost. conduis-moi ! sauvons tous !°

Dagé embrazait sa fille.

“Quoiqu'il arrive en mon absence, dit-il, reste ici, dans cette maison, que je puisse t’y retrouver.

- Comment ? m'y retrouver ? dit Sabine avec étonnement

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