LE BOIS DE BARRI
Huit heures sonniaient : il ÿ avait trois heures qu'on Se battait sans relâche
La victoire paraissait assurée aux Français. Deux fois les Hollandais avaient voulu s'emparer d’Antoing et deux fois ils avaient été repoussés en subissant des pertes énormes. Ils avaient voulu tourner les redoutes et passer par la plaine de Péronne entre Antoing et l’Escaut, mais le fen croisé de la dernière redoute d’Antoing avec celui de la batterie de seize placée de l’antre côté de l’Escant, avait empêché la continuatio. de toute tentative,
Il Y avait comme un sentiment defdoute parmi les Hollandais. Devaient-ils tenter encore d'avancer, devaient-ils reculer? Le prince de Waldeck sentait le désespoir pénétrer dans son coeur.
Quant aux Anglais, trois fois ils avaient attaqué Fontenoy, et trois fois aussi ils avaient été violemment repoussés, mais chaque fois, avec cette constante et impassible fermeté qui fait leur force, ils s'étaient reforinés et ils étaient revenus à la charge.
Pendant ces trois heures de combat les pertes des deux parts avaient été grandes, mais celles des Francais, abrités derrière les redoutes, n'étaient pas comparables à celles des Angiais et des Hollandais.
Une de nos brigades, {4 Royale, avait seule beaucoup souffert, car elle avait changé trois fois de position, et Chaque fois sous le feu de l’ennemi. Son colonel avait eu la tête emportée par un boulet.
Reponssés deux fois en laissant une double couche de cadavres sur le sol, les Hollandais, convaincus qu’ils ne pouvaient pas s’emparer d’Antoing, se reculèrent, et, continuant à attaquer seulement à coups de canon. cessèrent de prendre une part active à l’action. Les Anglais seuls voulaient agir, mais fatigués, épuisés par trois attaques successives, eux aussi s'étaient arrêtés pour reprendre haleine.
Les canons continuèrent à tonner, mais avec moins d'ensemble, et il y eut comme un temps d'arrêt dans la bataille,
Jusqu'alors l'armée française était victorieuse et la joie des soldats commençait à devenir grande. Les cris de “Vive le roi!” retentissaient de tous côtés, partant de toutes les bouches,
Dans le bois de Barri surtout, là où l’armée fran- Çaise avait subi les plus dures attaques, la surexcitation était puissante. C’est qu’il y avait là des corps d'élite appartenant presque tous à la Maison du Roi et commandés par des gentilshommes de haute réputation militaire,
“Palsembleu! messieurs! disait le due de Biron en riant, par la chaleur qu'il fait aujourd’hui, c'est une bien grande chance de se trouver à l’ombre sous ces bois touffus.
—On y est bien sur l’herbe! ajouta M. de Clisson, le colonel du régiment d’Artois.
—La preuve c’est qu’il y en a déjà pas mal! dit M. de Courten en désignant les cadavres étendus sur le sol.
—Ah ça! dit le marquis d’Aubeterre, colonel des Grenadiers de France, j'espère qu'après. avoir prouvé à messieurs les Anglais qu'on ne pouvait venir chasser
dans ce bois sans notre permission, et prouvé trois fois encore, ils vont finir par nous laisser tranquilles.
—1l me semble qu’ils ne nous tourmentent pas trop dans ce moment-ci.
—C'est vrai, Croissi, et tes Grassins n’ont qu’à se croiser les bras.
— Vertu-choux! dit Biron. Si on avait au moins apporté à déjeuner, on se rafraîchirait pendant qu'on a quelques instants à soi!
— Oui, mais on n’a rien.”
Tous se regardèrent en secouant la tête avec une expression de grande déception.
“J'ai pourtant soif!” reprit le colonel des Gardes françaises, è
—Mon celonel! dit une voix. Il y aurait peut-être un moyen.”
Biron se retourna. Un sergent était derrière lui, la main au tricorne, et dans la position respectueuse d’un soldat devant son chef.
“Ah! c’est Fanfan-la-Tulipe! dit le due en souriant.
—En personne tout entière, mon colonel!
—C'est de la chance par les boulets qui courent. Qu'est-ce que tu as à me dire?
—Que Nanon à encore de quoi dedans son bidon, et que si mon colonel a soif...
—Ma vivandière ?
—QOui, mon colonel.”
Et Fanfan fit un mouvement pour aller la chercher.
“Non! dit le duc. Qu'elle garde le peu qui lui reste pour les blessés.”
Ei se tournant vers ses compagnons.
—C’est une brave fille que Nanon, ajouta-t-il. Elle va porter à boire à ceux qui ont besoin d’elle sous le feu de l'ennemi.
—Ah ça, messieurs, reprit Clisson, que diable sont devenus les Anglais ?”
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Effectivement, toue la partie du bois qui avait été attaquée trois fois par les Anglais était absolument évacuée. L’épaisseur des taillis était telle qu'il était impossible d’apercevoir la Campagne. À droite, le bois descendait dans un ravin profond.
Depuis le matin l’extrême gauche du troisième corps avait eu à soutenir les attaques réitérées des Anglais. Le duc de Cumberland avait facilement compris que les Français devaient leur avantage à la position des redoutes de Fontenoy et du bois: les feux se croisaient et anéantissaicnt tout au Passage. Aussi sa pensée avaitelle été, depuis le matin de s'emparer du bois, pour tourner les batteries ensuite, mais il n'avait pu y réussir.
Dans la dernière attaque, la défense avait été si vive, que les Anglais avaient été obligés, pour se ral», de se reculer au delà du bois. Les Français, malg.: eur ardeur, n'avaient pas poursuivi l'ennemi. L'ordre formel du maréchal de Saxe était de se maintenir dans le bois à quelque prix que ce fut, sans en sortir.
Maurice, avec sa grande habileté, avait compris que la possession du bois de Barri était ‘assurance de la victoire. Le duc de Cumberland le comprenait aussi. Cependant depuis un quart d’heure aucune tentative nouvelle n’était faite.
“Ventre saint gris! dit Courten, si on n’entendait pas le canon à Fontenoy et à Antoing, ce serait à croire que la bataille est terminée.
——Mais elle ne l’est pas!
—Ah! voici d’Hauteroche.”
Un capitaine aux Gardes françaises arrivait suivi de quelques soldats.
—Eh bien? lui demanda-t-on.
—-Les Anglais sont repliés, répondit le capitaine, ils sont au delà de Gauvin. Ils délibèrent.
—Cordieu! voudraient-ils battre en retraite ?
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—Messieurs! bonne nouvelle!” cria une voix haletante.
Un jeune homme qui venait de pénétrer dans le bois au galop de son cheval, sauta lestement à terre.
“Quelle nouvelle. Tavanne ?
—Antoing n’a pas été entamé et les Hollandais ont cessé le feu.
— Vive le roi! cria Biron.
— Et Fontenoy? demanda C'ourteu.
—Les redoutes tiennent ferme devant les Anglais, qui ne peuvent s'en emparer.
— Vive Dieu! qu’elle journée.
—Si les Hollandais cessent le feu, ce ne sera plus long maintenant.
—Ah voila de Meuze !”
L'aide de camp du maréchal arrivait à fond de train: tous l’entourèrent.
“Messieurs, dit-il, les Hollandais se replient sur les Aglais, ils abandonnent l'attaque d’Antoing, mais ils se massent entre Fontenoy et l'entrée du bois de Barri. Je vous apporte l’ordre du roi ct du maréchal de tenir ici jusqu’au dernier !
—On tiendra! répondirent les gent'lshommes avec un même élan.
—Alors nous sommes certains de la victoire.
—Eh bien! mourons tous sans bouger! dit Clisson, et vive le roi!
— Vive le roi!” répéta de Meuze en partant au galop.
Il disparut dans un flot de poussière,
“Attendons l’ennemi et veillons !” dit le due de Biron.
Les nobles colonels appelèrent leurs officiers et leur donnèrent des ordres que ceux-ci s’empressèrent d’exécuter. Eclaireurs, sentinelles, tirailleurs furent triplés en nombre et placés habilement.
Une surprise était impossible, On devait être averti à temps de l’approche des Anglais, et les quatre régi-
ments des Gardes françaises, des Grenadiers de France, des Suisses et d'Artois, formant trois lignes, faisaient loftice de trois remparts.
Dans le bois on ne tirait pas un coup de feu, mais dans la plaine le canon tonnait avec un bruit formidable. Près de deux cents bouches à feu foudroyaient à la fois ‘+s Anglais, les Hollandais, les Autrichiens et les Français. La fumée et la poussière formaient des nuages tellement épais que le ciel dsparaissait et que la lumière du soleil, tamisée par ce brouillard gris blanc, tout déchiré d’éclairs incessants, ne parvenait qu’à peine sur la prairie ensanglantée.
Il était onze heures. Il y avait six heures que l’action était engagée. Les canons tonnaient dans la plaine. Des cadavres jonchaient le sol de tous côtés, les ambulances étaient pleines et la journée n’était pas finie.
“Décidément, dit Clisson en souriant, je suis tout à fait de l’avis de Biron, moi.
—Comment? demanda le colonel des Gardes françaises.
—$Si les Anglais tardent un peu, je déjeunerais bien, Car je meurs de faim!
—Et mourir pour mourir, mieux vaut un boulet que la faim!
— Naturellement.
—Mais nous n’avons rien ! dit Courten.
—Ah! s’écria Biron, si le comte de Saint-Germain était de parole, nous déjeunerions ce matin.
—Comment ? dit Tavanne, le comte de Saint-termain devait nous donner à déjeuner ce matin ?
—À vous, non; à moi, oui!
—À quel propos ?
—À propos d’une partie de Cavagnole que j'ai gagnée.
—Le Cavagnole, dit Clieson. Mais Voltaire a fait des vers à propos de ce jeu !”
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Et il déclama :
On croirait que le jeu console Mais l'ennui vient à pas comptés, À la table d’un C'avagnole.
S’asseoir entre deux Majestés.
“Qu'as-tu gagné au Cavagnole? demanda Tavanne au due de Biron.
— Un déjeuner! répondit le colonel, un déjeuner pour moi et les convives que j'inviterais. Ce déjenner devait n'être offert à un mois de distance, jour pour jour, heure pour heure, n’importe où je fusse. Ce n’était pas à moi à m'en inquiéter, c’était au perdant.
—Eh bien ?
—Tu ne comprends pas. J'ai gagné ce déjeuner le 11 avril, à onze heures du matin.
—Ah! ah! fit-on.
—Vous y êtes! Nous sommes aujourd’hui le 11 mai, il est onze heures du matin, le déjeuner devrait être servi, ici, Où je suis!
-—] le sera !” dit une voix.
Tous se retournèrent vers l’endroit d’où partait cette voix. Les branches d’un buisson venaient d’être écartées et un homme très richement vêtu apparaissait en saluant galamment.
“Vous! s'écria Biron stupéfait.
—Mon cher due, dit le personnage en s’approchant, il est onze heures, moins cinq minutes. Vous voyez que je ne suis pas en retard !”
Il y eut un moment d'étonnement général ressemblant à une stupéfaction profonde. Tous les gentilshommes se regardèrent mutuellement, On ent dit qu’ils oubliaient et le lieu et la bataille, et le bruit assourdissant de la canonnade qui ne décessait pas.
—— Vous! répéta Biron. Vous ici!
—Moi-même ! répondit le nouveau venu, qui paraissait être aussi À l’aise que s'il eut été dans ur sal-n. Que trouvez-vous d'étonnant à cela? Ne sommes-nous pas le 11 mai?
—Et le déjeuner ? s’écria le duc.
——À onze heures vous vous mettrez à table ?
—Où cela ?
—Ïci,
—Mille diables! monsieur le comte de Saint-Germain. Si cela est, je vous déclare l’être le plus extraordinaire qu’on puisse jamais voir.”
Saint-Germain, car C'était lui, sourit doucement sans répondre. Il tira sa montre et l’interrugea du regard.
“Encore trois minutes! dit-il. 1] sera onze heures et vous serez servi. J’espère que la fatigue de la matinée vous aura mis en bon appétit.
— Ah! pardieu! je vous le jure!
—Vous m'en vOyez enchanté. Ah! ah! continua-t-i] en entendant le bruit des canons auquel se mêlaient les sons des tambours, des trompettes et les clameurs fu’ ricuses des combattants. Nous aurons un beau concert.”
Et se retournant, il dit:
“Servez !”
Aussitôt, huit hommes surgirent d’une petite route allant à l’Escaut. Cette route ne présentant aucun danger, ct, ne pouvant que servir de Communication entre le bais et la réserve de la tête du pont de Calonne, n’était pas gardée.
Quatre hommes Soutenaient sur leurs épaules un grand chassis de bois ayant la forme d’une immense table, et recouvert Par une toile cirée maintenue tout autour par des montants, Les quatre autres portaient chacun un immense panier. [es hommes, soutenant la table, s’arrêtèrent à lendroit ou le terrain était le plus uni et le gazon Je plus vert. Levant à la fois le bras placé sous la table pour la maintenir, ils firen Jouer
quatre ressorts. Quatre pieds se détachèrent et s'abaissèrent. Ils posèrent la table sur le terrain uni, et grâce à ces quatre pieds fort bas, elle fut placée de manière à ce qu'on put facilement s'asseoir devant elle sur le gazon touffu. Alors les quatre hommes saisirent le couvercle de toile cirée e l'enlevèrent avec un seul mouvement rapide. Il n’y eut qu'un cri. Une table merveilleusement servie venait d’apparaître, chargée d’argenterie, de vaisselle et de linge fin.
En même temps, les quatre autres hommes défon- Gaient leurs panier: et en tiraient des bouteilles de tous genres et de toutes formes, de la vaisselle, et une collection de mets à faire la joie d’un gourmand.
Saint-Germain sa!ua le duc de Biron:
“Je vous demande pardon, dit-il, de ne pouvoir vous offrir un repas plus digne de vous, mais c'est le cas où jamais de le dire: à la guerre comme à la guerre.
—A table, messieurs! dit Biron. En pareille cireonstance, c’est la meilleure manière de remercier M. de Sa at-Germain.
—Pourvu que les Anglais nous laissent déjeuner, dit Clisson en glissant ses jambes sous la table et en entamant un pâté.
—Voilà un mot qui me rappelle votre illustre ancêtre, dit Saint-Germain.
—Le connétable ?
—Oui, monsieur.
-— Vous l’avez connu ?
——J’ai eu cet honneur. Ah! ce cher connétable voudrait bien être où vous êtes à cette heure, car il détestait les Anglais.
— En vérité? dit Biron.
—C’était une haine que rien ne pouvait éteindre, et cette haine provenait de l’accident qui lui était arrivé à Îa bataille d Auray, où un Anglais lui avait crevé un oil d’un coup de flèche. Elle était. si forte, cette haine
SR CT dis ane vae-tihel
dont je vous parke, que quelques années plus tard, Jean de Montfort, le due de Bretagne, ayant donné le château de Cravre à Chandos, Olivier de Clisson entra dans une rage folle, Je Soupais avec lui ce suir-là, c'était la vel'le de Noël de l'an de grâce 1370. [1 fit serment qu'il n'aurait jamais un Anglais pour voisin, et effectivement il attaqua, incendia et démolit ie château.
—Le connétable n’y allait pas de main morte avec sos enneris, ii paraît! dit Tavanne,
--Non certes! reprit Saint-Germain. Le connétable était l'audace et la bravoure personnifiées. aussi Du- &ueslin avait-il pour lui une amitié et une estime réelles. Je les ai vus souvent ensemble, Mais quand je pense à Olivier de Clisson, je ne Puis oublier ses faits d'armes à la bataille de Rosbecq, où il commandait l'avant-garde de l’armée française, Il tua de sa main, devant moi, onze chevaliers flamands.
—Ma parole d'honneur, mon cher comte, dit le due de Biron, Quand on vous écoute, on est toujours tenté de se demander & on rêve,
—Ah! monsieur de Biron, vous voilà exactement comme votre ancien grand’oncle Je duc Charles! Lui aussi prétendait qu’on rêvait en m'écoutant.
— Vous avez connu mon arrière grand'oncle ?
—Très intimement, J'ai même connu son père, celui qui commandai, les Suisses à Arques, au siège de Paris et à Ivry, et qui a eu la tête emportée par un boulet au siège d’'Epernay. Mais lui, le due Charles, à été un de mes meilleurs amis. C'était au reste un homme doué de nobles qualités. Henri :V l'aimait fort, si fort même qu'au combat de Fontaine-Française il Jui sauva la vie au péril de la sienne, et qu’en le présentant en 1598, après la prise d'Amiens, aux membres du parlement comme duc et pair, il dit: “Messieurs, voilà Je maréchal de Biron que je présente avec un égal succès à mes amis et à mes ennemis !”
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—Le roi Heuri a dit cela? s'écrin Biron.
—Oui, monsieur le due, Cela est même consisné tout au long dans une lettre du secrétaire du duc Char. les que j'ai dû conserver, et qui m'était adressée à propos d’une brouille que nous avions eue ensemble, votre graud’oncle et moi.
— Vous vous étiez fâchés ?
— Oui! pendant son ambassade à Londres auprès de la reine Elisabeth.
— Et pourquoi ?
— Pour une niaiserie: un valet qu'il croyait dévoué et qui a voulu quitter son service pour le mien. Eh! c'est Jean! Celui qui est derriere vous, monsieur le vicomte de Tavanne,
—Comment? dit Biron en ouvrant de grands veux et en regardant le valet qui servait Tavanne. Vous avez été au seivice du due Charles de Biron, il y a cent cinquante ans ?”
Le valet saiua profondément le duc, et s'adressant à Saint-Germain après un autre salut respectueux.
“Monsieur le comte fait erreur, dit-l. (C’est Alix, qui est au service de monsieur depuis 1598. J'ai l’honueur de Ini être attaché, moi, depuis plus longtemps.
—C'est vrai! dit Saint-Germain en riant. Où avaisje les yeux? ‘Tu es entré à non service, si j'ai bonne mémoire maintenant, l’année de la condamnation de Jacques Coeur ?
— Oui, monsieur le comte, au mois de mai 1453, répondit simplement le valet.
—Deux cent quatre-vingt-douze ans de service, dit le marquis d’Aubeterre. 11 doit être attaché à votre maison.
——Ce n’est pas mon plus ancien serviteur.
— Mais, dit le colonel de Courten, si vous vivez depuis sept ou huit cents ans vous avez dû assister à bien 4 batailles ?
— À quelques ICS, effectivement.
—Et quelle est cele qui vous a le plus itüpressionnée ? Marignan !
—Mais messieurs, dit le due de Biron, voilà le comte QUI NOUS fait oublier la bataille. Il ot impossible que l'attaque } puisse tarder.
On ne vous surprendrait pas, je vous l'aftirme! dit Saint-Ge rain,
En ce moment, un chant de coq retentit brusquement.
“Colonel! eria le comte T'Hauteroche en accourant, MR Corps anglais se dirige vers je ravin de Fontenoy
irâce à vous, comte. dit le duc de Biron, nous n'aone plus soif maintenant que de gloire et de périls, N'avant, imessienre !” out avait été prévu d'avance : quatre bataillons des rlos françaises, deux bataillons de Gardes suisses et ‘aiment des Gre nadiers de France se nuirent en * aitnt à leur tôte Biron, Courten, Aubeterre, Cüssoi, Chabanne, Peyre. Le reste des troupes garlil le Lois, Le comte d'Hauteroche, capitaine aux Gardes françaises, guidait t la marche: car Jui seu] saait le quel côté & avauçaient les Anglais auxquels il fallait couper Ja route. Le bois était le sou] chemin QUI passent prendre Pour éviter les premières rodou. tes. [ls ne devaient de Pas passer,
On s'engagea dans le e hemin creux qui coupait le ravin à son Centre,
“Quoi! dit le due de Biron avec surprise, Vous venez Avee nous, monsieur de & Saint-Germain.
— Ma compagnie vous importune-t-e[le ? demanda eo comte,
—Elle nous honore, bien au Coniraire; mais vous êles en habit de conr et “ous portez une épée bien Jégère ! ,
— Qu'importe !”
D'Hauteroche fi: signe de s'arrêter.
ii CES
On étaie dans le chenin creux; en évoutant, on en. tendait, en dépit de la canonnade de la plaine, le brut sourd d'une masse d'hommes marchant lenteaent d'i pas 1égulier,
Le comte de Saint-Germain, laissant avancer dk quelques pas Ja colonne, avait été rejoint par les Gar des françaises. Un sergent marchait en serre-file à la droite de la première compagnie, Ce sergent, c'était Fanfan-la-Tulipe.
“Tu sais ce que tu as à faire? lui dit rapidement Île comte,
- Oui!” répondit le sergent.
Les écluireurs se répliaient sur le corps d'armée, L'anxiété commencait à être vive. Tous les soldats 8 tenaient prêts à tirer au premier commandement. Un grenadier de France, posté à l'extrémité du chemin creux, revint vers son colonel.
“Quels sont ceux qui viennent à nous?” demanda M. d’Aubeterre.
— Une batterie d'artillerie et un corps nombreux d'in fanterie !”* répondit le grenadier,
—Îl faut enlever ces canons!” dit vivement Biron.
—Oui, montons sur ces crêtes, et nous attendrons la batterie au moment où elle sortira dn ravin. répondit Courten, Alors, nous nous emparerons des canons et nous les braquerons sur les Anglais,
—En avant !”
Les chefs s’élancèrent à gaucha gravissant la pente aiguë.
“A ton rang!” dit brusquement Fanfan-la-Tulipe au grenadier de France
Ce grenadier, c'était Roland, le fils de Dagé, le frère de Sabine. [1 obéit et vint se placer près du sergent. Tavanne, qui s'était avancé vers le ravin. revint vivement.
“Les Anglais sont plus nombreux que vous ne le croyez, dit-il.
—Comment ?
—La colonne est Ngue et occupe toute la largeur du ravin. Puis, an : n. j'ai aperçu les plumets hanovriens,
—V’est la réunion des deux corps! dit Courten,
—1l faut rallier le régiment d'Artois et les Grassins qui, occupent Le bois avec les deux bataillons suisses !” dit Biron.
Un ko“ikoko sonore éclata dans un bouquet de bois voisin, sans que personne } lit attention.
Les soldats s’élançaient, suivant leurs chefs. Ils gravirent lestement le versant du mamelon dominant le ravin. Deux officiers Parfirent à toute bride vers le bois pour ramener les renforts.
Depuis quelques istants, le comte de Saint-Germain avait disparu sans qu'on pât savoir ce qu'il était devenu. Biron, Courten, Tavanne, Clisson, d’Aubeterre examinaient le terrain avec une extrême attention, cherchant à prendre ja position la meilleure.
“D'sposons nc. lignes sur quatre hommes de profondeur, dit le äue De cette façon, nous offrirons une plus £rande rés'stence.”
On obéit rapidement. Pendant ce temps, T'avanne, se glissant dans les taillie bordant le ravin, se coucha à plat ventre pour avancer la tête et pour mieux voir sans être vu.
Quelques instants s’écoulèrent: les deux bataillons -Llsses, les Grassins, lo régiment d'Artois rejoignirent au pas de course Je Petit corps d'armée et se rangèrent itunédiatement en bataille.
Le ravin était sur Ja lisière du bois, et il débouchait sur la gauche des redontes de Barri. (C'était à l'endroit même où le ravin aboutissuit que les troupes françaises et les Grenadiers de France formaient les deux premiè-
res lignes, les Suisses la troisième, le régiment d'Artois la quatrième, Les Grassins étaient en flanc.
A un signal donné, les quatrelignes n'avaient qu'à vpérer un à droite pour faire face à l'ennemi et lui barrer absolument la route. Pour passer il fallait que les Anglais passassent sur les Français. On attendait, résolu à tout, dans un profond silence.
Le vicomte de Tavanne, caché dans les broussailles. S'efforçait de distinguer le corps anglais, mais un coude brusque du ravin opposait une barrière à ses rezards. Il était là, immobile et muet, quand il sentit une main frôler son épaule, Il se jeta de côté en prenant un pistole..
“Ne eraignez rien! dit ie comte de Saint-{iermain en avançant la tête.
—Vous étiez dans ces broussailles? dit Tavanne avec étonnement,
— Oui, et je vais vous donner des renseignements précis. L'armée anglaise est là tout entière!
—- Tout entière! répéta Tavanne.
—Oui! Ecoutez-moi! Le due de Cumberland, comprenant le difficile de la situation, a résoln de tenter un dernier coup. Il a pris le parti, après avoir forcé le bois de Barri, de passer, quelles que soient les pertes à subir, entre les redoutes de Fontener et celles de Barri, en traversant les cinq cents toises de terrain sur lesquelles se croisent les feux des redoutes. C’est un parti héroïque, mais il est bon!
—1ls ne passeront pas!
-— Peut-être !
-—Comment ! Pourquoi?”
Saint-Germain se rapprocha du vicomte.
“Les boulet. commencent à manquer dans les redoutes de Fontenoy! lui dit-il À voix basse.
—Oh!” fit le vicomte.
Puis, changeant de ton: “Comment savez-vous ?
— Eh! je sais tout, Tavanne! Vous ne l’ignorez pas.
— Mais que faire alors ?
—Prévenir le maréchal de Saxe en toute hâte et tenir le plus longtemps possible pour lui donner le temps de venir à votre aide.
-—C'est tout ?
—Oui.
—Je vais transmettre ces renseignements à Biron!
— Faites! mais n'oubliez pas ce que je vous ai demandé,
—Relativement à Roland Dagé ?
— Oui,
—-Comptez sur moi ?
—Merei !”
Tavanne se olissa dans es herbes, puis se redressant, ! courut vers l'endroit où sationnait le petit corps de l'armée française.
Saint-Germain était demeuré seul. 11 recula de queiques pas, puis il s'arrêta: un korikoko retentit. A ce Korikoko en succéda un second, puis un troisième. Saint-Germain était au même endroit. Un homme, vêtu de noir et Ja "isige recouvert d’un masque de velours noir, apparut soudain.
“Eh bien! mon cher (C! demanda Saint-Germain.
— Tout va comme vous l'aviez dit:
—Près de Calonne.
—Les coqs ?
—A Calonne même,
—-Les poules ?
—Sur la route du Camp anglais et dans le camp anglais même.
— Toutes les dispositions Pour enlever Sabine ?
Sont prises par.le knès.
— Rien n’est changé dans ce qu'il y a à faire ?
—Rien !”’
M. Cfit un signe affirmatif. Saint-Germain lui prit la main :
—Mon cher C, lui dit-il, rappelez-vous ce que je vous ai dit: ce jour doit être le dernier, celui dans lequel il faut que l’œuvre s'achève! Mainte nant... allez et faites !
M. C disparut dans l'épaisseur des fourrés.
En ce moment les Anglais arrivaient à une courte distance du mamelon. Saint-Germain avait dit vrai: Je duc de Cumberland avait, à l’aide d’une manœuvre habile, à l'exécution de laquelle les Hollandais l'avaient Adé en le couvrant pour qu'il put agir par surprise, le duc de Cumberland qui avait réuni vingt deux mille hommes d'infanterie qu'il avait formés en un seul bataillon carré. Six canons étaient traînés à bras et marchaient en tête de la colonne, six autres étaient placés au centre.
‘Que je passe entre ces redouies, avait-il dit, et l’armée française est battue !”
Les officiers avaient reçu l’ordre formel de faire marcher lentement, et avec ensemble, de faire tirer lentement, mais à Coup sûr, ct de boucher constamment les vides pour que la colonne ne pût pas être entamée. (Ces dispositions prises, la colonne abritée par les Hollandais et par les nuages de fumée émanant des canons dont le tir augmentait, s'était glissée dans le ravin.
Au moment où la colonne atteignit l’extrémité du ravin, le corps français fit face subitement et ferma le passage.
Il y avait là deux mille cinq cents Français se posant hardiment en face de vingt mille Anglais!
Les Anglais continuaient À s'approcher lentement, au petit pas, l'arme au bras et la mèche allumée.
$ la tête de l'armée anglaise marchaient MM.
de Campbell, le lieutenant général aide de camp du duc de Cumberland, le comte d’'Albermale, major général] de l’armée anglaise et le brigadier de Churchill, le petit-fils naturel du grand Malborough. Derrière eux s’'avançaient la Garde anglaise ayant pour chef milord Charles Hay et le régiment Roval-écossais.
Les Français étaient à peu près un contre dix et ils n'avaient pas de canons. Les Gardes françaises, suisses, grenadiers, soldats d’Artois et Grassins demeurèrent impassibles, immobiles, résolus sans tenter de reculer d’un pas. Devant la ligne française se tenaient fièrement l’épée au vent, le duc de Biron, Clisson, Langey, Courten, d’Aubeterre, Peyre, Chavannes, Croissi, Tavanne.
Pas un coup de feu n'avait été tiré. Les deux Corps étaient à cinquante pas l’un de l’autre: les Anglais s’arrêtèrent.
Alors, avec une dignité toute chevaleresque, Campbell, d’Albermale, Chusshill et quelques autres s’avancèrent, s’isolèrent, et, ôtant leurs chapeaux, saluèrent poliment l’armée française.
Biron, Clisson, Langey, Courten, d’Aubeterre, Peyre, Chavannes, Croissi, Tavanne, rendirent ce salut.
Milord Hay, le capitaine des Gardes anglaises, fit auatre pas en avant.
“Messieurs, des Gardes fançaises, dit-il en agitant son chaneau. Tirez !’’
Le comte d’Hauteroche, qui commandait le premier bataillon des Gardes françaises, s’avan- Ca à son tour de quelques pas, tenant son chapeau à la main:
“Messieurs les Anglais, dit-il, nous ne tirons
rene g ree ne
jamais les premiers ! Tirez vous-mèmes, s’il vous plaît !”’
En achevant ces mots, le comte çd’'Hauteroche, qui avait jusqu'alors tenu son chapeau à la main, le remit sur sa tête. Puis il se croisa les bras et attendit.…
‘‘Feu !”” crièrent les officiers anglais.
La détonation fut formidable, Les six pièces de canon et toute la première ligne anglaise avaient fait feu à la fois.
De Clisson, de Courten, de Langey, de Peyre, avaient été frappés les premiers. Quatorze officiers, parmi lesquels je comw d’Hauteroche et deux cents soixan quinze soldats, tombèrent morts à côté de leurs chefs.
‘Feu !”” crièrent les officiers français.
Gardes françaises, Grenadiers, Suisses et soldats d'Artois ripostèrent à l’attaque par une fusillade qui fit un large trou dans la colonne.
Campbell et d’autres officiers anglais tombèrent blessés ou tués, mais les Anglais remplirent le vide fait et le feu continua furieux des deux côtés.
En dix minutes,plus de sept cats s'rançais gisèrent renversés. Un tiers du petit corps d’armée avait succombé. Que pouvaient faire les quinze cents hommes qui restaient debout en face de ses vingt mille Anglais et de leurs douze canons ?
Ils se replièrent lentement, sans fuir, tandis
Hs se replièrent lentement, sans fuir, tandis que la colonne reprenait sa marche.
Le régiment du roi accourait à leurs secours. Il aborda résolument la colonne anglaise à la baïonnette, et il l'arrêta un long moment. Les “rardes françaises, es Grenadiers, les Suisses, se
reformérent derrière je régiment du roi, et ils vinrent tous s’abriter sous une redoute.
La colonne anglaise avançait toujours du méme pas, tirant en marchant, et cela avec un tel ordre, qu'on voyait les majors appuyer feurs cannes sur les fusil: des soldats, afin qu'ils tirassent bien àhauteurd'homme La rassent bien à hauteur d'homme. La colonne S approchait du passage difficile: elle allait <’enrager entre les redoutes de Barri et celles de l'ontenoy.…..
Elle avançait cependant, marchant toujours du même pas... Les canons tonnuèrent; la colonne foudroyée chancela, mais elle avança encore... brisant tout ce qui se présentait sur son front.
En ce moment les feux de Fontenoy diminuèren{ at les canons de ce côté ne firent plus aucun mal. Les boulets manquaient et l’on tirait à poudre pour ne pas laisser voir que l’on n’avait plus de projectiles.
La colonne avancçait toujours...
“Mort Dieu ! dit Fanfar-la-Tulipenous sommes perdus !
— Heureusement, nous allons mourir,” dit un Grenadier de France.
Ce granadier, c'était Roland Dagé qui, calme et impassible au milieu du feu, attendait les balles qui ne l'avaient pas encore frappé.
Les redoutes étaient franchies, la colonne s’engageait dans la plaine, toujours inébranlable, et elle marchait droit vers le pont de Calonne, La victoire, qui depuis le matin était avec nous,menaÇait d'abandonner l’armée de Louis XV, dans laquelle le désordre commençait à se mettre.