MATHILDE, LA MARQUISE
L.\ MARQUISE. Eh bien! ma chère Mathilde, n’es-tu pas enchantée d’avoir été avec nous du voyage de Marly... Notre jeune Louis XV accomplit aujourd’hui sa majorité... et après les cérémonies ennuyeuses de Versailles, il viendra se reposer ici de son premier jour de royauté...
Tout y sera gaîté, danse, folie... et moi, je m’y amuserai, car tu seras heureuse...
MATHILDE. Vous êtes si bonne pour moi, ma bienfaitrice... ma seconde mère...
* . \ - LE MAGASIN THÉ '.Tl AL.
LA MARQUISE. Tu me parles toujours de ta reconnaissance.
MATHILDE. Je vous dois tant...
LA MARQUISE. C’est moi, au contraire , mon enfant, qui te suis redevable... Tu connais tous les malheurs de ma jeunesse; la mort tragique du comte, sic Saint-Cermain, le jour même de notre union.
MATHILDE. Ah! eu! , vous me l’avcg racontée souvent... et cela m’a fait pleurer...
LA marquise. Il y a bien des. années de cette cruelle aventure, et je ne l’ai pas oubliée... jè ne l’oublierai jamais!.. Cédant aux instances de ma famille, je me suis remariée au marquis de Sabrait ; mais le bonheur... il avait fui pour toujours... et si je t’ai adoptée, toi, jeune et noble orpheline, c’est pour connaître au moins la douceur d’être mère... Tu vois donc bien que ta protectrice n’est qu’une égoïste.
Mathilde. Chère maman !..
LA marquise. Mais les jours heureux que le ciel m’a refusés , je veux au moins qu'il les donne à mon enfant, et je songe...
MATHU-DE. A quoi donc ?
LA MARQUISE. A te marier.
MATHILDE. Oh! non, maman, je vous en prie...
LA marquise. Toutes les jeunes filles disent cela ; mais elles finissent par devenir raisonnables. Voyons!., que penses-tu du chevalier de Vaudreuil?
MATHILDE. Il est trop petit...
LA MARQUISE. Et du-commandcur de Sivry?.. t
MATHILDE. Il est trop grand...
LA marquise. M. de Chaulnes?..
MATHILDE. Oh! il ne voudrait pas de moi...
LA MARQUISE. Le vicomte d'IIenncterre ?. .
MATHILDE. C’est différent : je no veux pas- de lui...
LA MARQUISE. Sais-tu, Mathilde, que tu fais naître en moi de singulières idées?., est-ce que , par hasard, quand je te propose de faire un choix, ton cœur aurait déjà parlé P..
MATHILDE. Eh bien! oui...
LA MARQUISE. Expliqucx-vous.
MATHILDE. Vous allez vous moquer de moi...
LA MARQUISE. Parlez! je le veux...
MATHILDE. Eh bien!., l’objet que j’aime... ce n’est pas quelqu'un... c’est un portrait...
LA MARQUISE, souriant, lin portrait!..
MATHILDE. J'étais bien sûre que vous alliez rire, et pourtant, c'est bien naturel. Tous les matins, avant votre leicr, je
viens lire et dessiner dans ce joli cabinet , que vous avez fait faire cxprèsqvour moi dans votre délicieuse retraite de Chahtillv, chez [tl. le prince... maigre moi. mes yeux se portent sans cesse sùr ce porlraij de jeune homme place au-dessus de ma table.
Une jeune tille, je le sais, ne doit jamais parler de mariage ; inaif elle y pense, et je me' disais : « Si jamais je dois avoir un »mari. je voudraisqu’il lui ressemblât... >
la marquise, d part. Pauvre enfant!., celte image chérie doit-elle donc produire la même impression sur tout le monde..,- {Haut.) Maissaiastu, Mathilde , que c’est une passion bien profonde...
MATHILDE. Oh! oui, maman, et si les yeux ne mentent pas , je crois qu'elle est partagée...
la marquise.* Heureusement, il n’y a pas de danger...
MATHILDE. Comme vous me dites cela !.. a
LA MARQUISE. Quel Sgc donnes-tu à peu près à l’objet de ta tendresse?
Mathilde. Mais... trente ans, au plus.
LA marquise. Tu le trompes...
MATHILDE. Moins, peut-être...
LA MARQUISE. Davantage, mon enfant...
MATHILDE. Vraiment !.. Eh bien ! alors, je vous assure qu’il ne parait pas son âge.
LA MARQUISE, gravement. Ce serait aujourd'hui lin vieillard s’il existait...
MATHILDE. S’il existait?., ah, mon Dieu!
LA MARQUISE. Sans le vouloir, tu viens de réveiller eu moi un souvenir bien cruel»
ce portrait, je l’ai fait autrefois de mémoire... C'est.celui du comte de Saint-Germain...
mathii.de. Mon mari est mort!..
LA MARQUISE. Ne parlons plus de cela !
j’aperçois monsieur le prince .. je ne veux pas qu'il soit témoin de ta folie.
MVTIIILDB, d part. C’est dommage, pourtant... ,
LA MARQUISE, regardant en dehors.
Comme il a l’air pensif et abattu...