Le Comte de Serre
Le nom du comte de Serre est resté longtemps enseveli dans le silence. Les générations nouvelles Tavaient à peine entendu prononcer; elles ne savaient guère de ce nom qu'une chose, c'est qu'il rappelait la mémoire d'un grand orateur de la Restauration. Mais la plupart ignoraient au milieu de quelles circonstances s'était formée sa jeunesse, quels actes avaient signalé sa vie, quelle influence avait exercée sur son pays et sur son temps cette parole, l'une des plus puissantes du siècle.
Un écrit excellent, publié à Metz, en 1864, par un compatriote d'Hercule de Serre1, avait déjà protesté contre cet injuste oubli, lorsque parurent, réunis pour la première fois, ses discours politiques 2. L'hommage fut éclatant dans tous les partis. Nul n'avait assez d'éloges pour ces accents pathétiques, pour ces discussions élevées et fortes, pour ces lois généreuses
1 Études sur M. le comte de Serre, par M. Salmon, membre de l'Académie de Metz, depuis membre du Sénat et de la Cour de cassation.
2 Discours prononcés dans les Chambres législatives par le comte de Serre (1815-1822). — 2 vol. h>8\ Aug. Vaton, 1866,
ii LE COMTE DE SERRE.
proposées et soutenues par un vaillant cœur. Il y avait le pour les défenseurs de la monarchie, de la liberté, de la tribune parlementaire, comme une figure d'ancêtre qui se levait de l'ombre.
La correspondance du comte de Serre est venue, quelques années plus tard, confirmer et étendre cette sympathique admiration1. .
Par une confiance dont l'expression spontanée nous demeure un souvenir honorable, ces lettres nous avaient été communiquées bien avant leur publication, avec d'autres documents encore inédits. En nous introduisant dans cette existence exemplaire, où tant de candeur se mêle aux conceptions les plus hautes, où des vicissitudes si dramatiques agitent, sans jamais l'altérer, un caractère si modeste et si affectueux, où l'on voit la vie de famille dans ses plus tendres sollicitudes s'allier sans cesse à la vie politique dans ses luttes les plus héroïques, cette lecture nous avait rempli d'un véritable attachement pour la mémoire du comte de Serre. Elle nous séduisait par la double auréole de la gloire et de la souffrance.
Dès ce moment, nous nous étions promis d'écrire sa vie, et, bien que délourné de ce projet par d'autres devoirs, nous ne l'avons jamais perdu de vue. Nous avons, dans la pensée de l'accomplir, puisé à toutes les sources et recueilli tous les souvenirs. Nous avons
1 Corresp. du comte de Serre (1790-1824), annotée et publiée par son fils. — 6 vol. in-8°. Aug. Vaton, 1876 et 1877. — Elle a été appréciée avec autant d'élégance que de justesse par M. Charles de Mazade dans sa récente étude intitulée : Le comte de Serre. — La politique modérée sous la Restauration, — 1 vol. jn-12.
PRÉFACE. m
interrogé les derniers survivants de la Restauration, en même temps que les grands travaux publiés de nos jours sur cette époque; nous avons eu entre les mains des notes et des mémoires inédits, émanés, soit de la famille du comte de Serre, soit de quelques-uns des plus illustres de ses contemporains, soit même de l'étranger, et de cette ville de Hambourg où de Serre dirigea, dans des conjonctures vraiment tragiques, sous le gouvernement militaire du maréchal Davout, la magistrature des provinces annexées à l'Empire.
En retraçant ainsi, sur des documents authentiques, la vie de l'homme, nous avons pu éclairer de délails nouveaux l'histoire du temps.
Histoire et vie bien faites, ce nous semble, pour exciter l'intérêt et fixer l'attention! Révolution, Empire, Restauration, ne retrouvons-nous pas dans ces trois époques qu'a traversées de Serre le principe de nos luttes, de nos aspirations, de nos divisions, de nos épreuves, des malheurs et des gloires dont nous ressentons encore aujourd'hui la funeste ou salutaire influence? Et de Serre lui-même, dans sa course orageuse, ne représente-t-il pas, avec l'éclat que donne à toute émotion humaine le génie oratoire, les agitations et les vicissitudes qui ont été, dans notre âge troublé, le partage de tant d'existences? Il a occupé les plus hautes fonctions ; il a atteint les cimes de l'éloquence; il a tenu la France et l'Europe attentives à sa parole. Mais, né aux approches de la Révolution, il a été pauvre, proscrit, fugitif, obligé de gagner péniblement son pain sur un sol étranger. Ni
iv LE COMTE' DE SERRE.
les deuils de la vie privée, ni les incertitudes et les déceptions dune jeunesse laborieuse et menacée, ni les adversités de la vie publique, ne lui ont été épargnés. Il a connu ces perplexités, ces angoisses, ces déchirements qu'un amer privilège rend plus cruels aux consciences délicates et aux âmes sincères. 11 a senti la souffrance de se voir accusé, outragé, délaissé de ceux dont il avait, avec, un dévouement passionné, servi la cause. Éprouvé par tant de douleurs, il n'a pas changé; il s'est toujours trouvé fidèle à ses convictions et à ses devoirs; il ne s'est point abattu; il n'a pas maudit son temps; il n'a pas désespéré de son pays, et son courage est monté d'autant plus haut que les obstacles ou les périls lui paraissaient plus grands. Il a vérifié le jugement qu'avait porté sur lui un étranger, plus équitable que ses compatriotes : « Jamais cœur plus pur n'a battu dans une poitrine d'homme1 ! »
N'y a-t-il pas dans cette vie un grand exemple et un puissant attrait? N'esl-il pas bon de la mettre sous les yeux 'de nos contemporains, et en particulier de cette jeunesse qui se presse, avec une inquiète ardeur, à l'entrée de notre obscur avenir ? Cette intre pide et loyale figure, cette destinée mélancolique et glorieuse, ne sont-elles pas dignes d'attirer ses regards?
Nous avons osé le croire, et notre vœu serait rempli si le lecteur de ce récit partageait notre impression.
1 Niebuhr. Corresp. du comte de Serre, Y, p. 152.
LE
SA m ET SON TEMPS CHAPITRE PREMIER
L'émigration.
Naissance d'Hercule de Serre. — Ses origines.. — Ses premières années. — Le pensionnat de Metz. — Jean Rémy. — Tusculum.
— L'école militaire de Pont-à-Mousson. — De Serre part pour Coblentz (1791). — L'armée de Condé. — Les émigrés et leurs vainqueurs. — De Serre au combat d'Oberkamlach. — Sa conduite au milieu de ses compagnons d'armes. — Le régiment de Mirabeau.
— La justice révolutionnaire à Metz. — Mme de Serre en prison.
— De Serre revient en France. — Arrivée à Pagny. — Séjour en Lorraine. — Le 18 fructidor. — Mesures prises contre les émigrés.
— Nouvelle expatriation. — Vie errante en Allemagne. — Le banquier de Francfort. — De Serre instituteur à Reutlingen. — Le maître et les élèves. — Marche victorieuse des Français — De Serre, obligé de quitter sa résidence, rejoint, pour quelques mois, l'armée de Condé. — Ses conseils à son frère. — Le 18 brumaire.
— De Serre se rapproche de la frontière. — La dernière lettre datée de l'exil (31 mai 1800).
Pierre-François-Hercule de Serre naquit à Pagny, près de Pont-à-Mousson, le 12 mars 1776. Il çlait fils de François-Louis de Serre, officier de cavalerie au service de France, et de Barbe -Marguerite de Maud'huy. Une ancienne conformité de destinées
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semblait avoir préparé d'avance les deux' familles dont il était issu, à l'alliance qui devait les unir. Elles avaient toutes deux grandi auprès des princes de Lorraine, se distinguant l'une et l'autre dans les rangs de l'armée et de la haute magistrature.
La famille de Maud'huy, originaire du Perthuis, petit pays de la Basse-Champagne, s'était fixée en Lorraine, dans les premières années du dix-septième siècle. Joachim de Maud'huy était devenu, à cette époque, gentilhomme servant du prince de Vauclemont, depuis François II, duc de Lorraine.
La famille de Serre venait du Midi, « Le chaud nous convient, écrit de Serre dans une de ses lettres, c'est un reste de l'origine catalane... » Ses ancêtres avaient successivement habité l'Italie et l'Espagne. Ils s'étaient ensuite fixés à Avignon. Vers le milieu du quinzième siècle, Laurent de Serre, ^'associant à la fortune des princes de la maison d'Anjou, les accompagna en Lorraine. Il se maria à Nancy, et ses descendants, comme ceux de Joachim de Maud'huy, remplirent les premières charges dans les conseils et à la cour souveraine du duché. Stanislas Leczinski, duc de Lorraine et de Bar, voulant reconnaître les services de cette fidèle maison, érigea en fief la terre de Pagny sous le titre de Seigneurie de Serre, par une ordonnance du 25 octobre 1757.
Tour à tour soldai et magistrat, garde des sceaux et grand orateur, c'est-à-dire grand homme de lutle, Hercule de Serre reproduisit dans sa carrière, avec un éclat qui devait immortaliser son nom, le double trait qui avait marqué la vie de ses aïeux.
Il fut placé, dès l'âge de six ans, dans un pensionnat de Metz, que dirigeait M. Jean Remy. Le souvenir de cet établissement et de l'instituteur dont il avait reçu les leçons, lui demeura toujours cher. La première lettre qu'il écrivit en 1816 à M. Royer-Collard fut pour lui recommander le fils de son ancien professeur, Benoît Remy, avec lequel il avait lui-même été élevé. Dans la note qu'il lui consacrait, de Serre rappelait les années qu'il avait passées au pensionnat de Metz. « Ce pensionnat, disait-il, était dirigé dans des principes éminemment religieux. Il fut fermé et détruit en 1795; M. Remy et ses enfants persécutés1. » Devenu veuf, Jean Remy était entré clans les ordres. Il était prêtre en 1808, et bénissait, en cette même année, le mariage d'Hercule de Serre. Jamais l'homme public ne perdit de vue ni son condisciple ni son professeur. 11 garda, comme l'atteste sa correspondance, des relations suivies avec eux, et lorsque, plus tard, éloigné du théâtre de ses glorieuses luttes, ayant épuisé les succès et les amertumes de la vie, le grand orateur interrogeait d'un regard attristé les amitiés qui lui étaient restées fidèles, il se plaisait à se retourner vers le vieux maître qui avait formé son enfance.
Le goût des sciences abstraites signala les commencements du jeune de Serre. Il sortit du pensionnat, très avancé dans les mathématiques. Cependant il aimait les lettres; il récitait volontiers les discours de Cicéron» Dans le domaine de sa famille, il y avait
1 Correspondante du comte de SerJre, IU p. 75.
un site que son grand-père avait nommé Tusculum, en mémoire de l'orateur romain. C était la retraite préférée d'Hercule de Serre, on l'y trouvait souvent livré à ses lectures.
Son père le destinail à la carrière des armes. Il le fit entrer, en 1789, à l'école militaire de Pont-à-Mousson. L'année suivante, de Serre était nommé aspirant au corps royal de l'artillerie.
Mais déjà la Révolution avait éclaté. La prise de la Bastille, les crimes dont elle fut accompagnée, donnèrent le signal de l'émigration. Sur l'ordre de son père, l'aspirant passa la frontière. Il se rendit à Coblentz en 1791. Présenté au comte d'Artois par le comte O'Hegerly, il fut admis dans les gardes du prince. Il fit, dans ce régiment, la campagne de 1792, et, comme M. de Chateaubriand qui l'a décrite dans ses Mémoires, il était à la retraite de Champagne. Après le licenciement de Parmée des princes, il enlra dans le régiment de Vioménil : il y servit, comme sergentmajor dans la compagnie du vicomte du Hautoy, son oncle. Ce régiment fut licencié à son tour, en 1795, et de Serre passa dans les chasseurs de Condé.
Il y resta un an, prenant part à plusieurs combats, et, fut nommé ensuite sous-lieutenant dans le régiment de Mirabeau.
Bien des illusions s'étaient mêlées aux premiers motifs qui avaient déterminé l'émigration. Beaucoup avaient cru faire un voyage. Ils étaient partis pleins de confiance, se flattant, à peine arrivés en pays étranger, de revenir bientôt dans la France soumise. Les années s'étaient écoulées, et avec elles tombaient
les espérances. La France était à la fois opprimée par des monstres et défendue par des héros. Attaquée sur tous les points, déchirée par les factions, en proie à l'anarchie, épuisée par la Terreur, ne pouvant opposeraux armées et aux trésors de la coalition que des troupes désorganisées, sans solde, sans vêtements, sans souliers, avec des chefs paralysés par les commissaires de la Convention ou décimés par l'échafaud, ayant vu plusieurs fois ses soldats battus, ses villes assiégées, ses frontières disputées, et comme vouée d'avance à la défaite sous l'énormité des ressources accumulées contre elle, elle avait tout surmonté, les crimes de ses tyrans et les efforts de ses ennemis. De la défense de son territoire elle avait passé à la conquête du sol étranger. Ses frontières portées à la ligne des Alpes, des Pyrénées et du Rhin, la Belgique, le Palatinat, la Hollande, la Catalogne et la Biscaye envahies, l'Italie enlevée dans une campagne prodigieuse, la coalition déconcertée, et la Prusse, qui la première avait engagé la guerre, se montrant la première à demander la paix, tels étaient les résultais obtenus en quelques années par ces soldats, dont l'inexpérience, le dénûment et les revers avaient d'abord rempli l'Europe d'une folle confiance.
Du sein de cette terre ensanglantée, qu'un régime abominable livrait à l'indignation du monde, étaient sorties des légions vaillantes, indomplables, enflammées de l'ardeur patriotique, des chefs intrépides et pleins de génie, Desaix,Klébei\ Hoche, Moreau, Jourdan, Joubert, Bonaparte, noms nouveaux et soudain
illustres, jeunes et brillantes gloires, dont aucune ombre alors n'altérait l'éclat.
Les victoires de la France faisaient la ruine des émigrés, mais aussi leur orgueil : « Ce ne sont plus nos hommes de 93, ce sont des dieux. Comme ils se battent! » Ainsi parlait de ses vainqueurs, au lendemain d'une affaire à laquelle de Serre avait pris part, un prince dont la fin tragique rend l'admiration plus touchante, le duc d'Enghien. Engagés dans ces fatales luttes, ces enfants d'un même pays savaient du moins s'accorder souvent une mutuelle justice. Les soldats de Moreau, sous l'inspiration de leur chef, avaient pour les émigrés des ménagements qu'interdisait, au début de la guerre, la barbarie des ordres du comité de salut public, et les émigrés, à leur tour, ne pouvaient s'empêcher de saluer la valeur française dans ces triomphes qui prolongeaient leur exil.
L'étranger, qui leur donnait refuge, s'offensait parfois de ces manifestations : « Le reproche que vous faisiez l'autre jour aux Français de se réjouir des succès de leurs bourreaux, écrivait le comte de Maistre à l'un de ses amis, vient encore de la prévention, si vous y regardez de près ; car ce sentiment est très raisonnable, et même héroïque. Les soldats français ne sont point les bourreaux des émigrés, mais les sujets de ces bourreaux. Ils se battent pour une mauvaise cause; mais leurs succès ne sont pas moins admirables. Je ne vois pas comment un Français pourrait ne pas sentir un certain mouvement de complaisance, en voyant sa nation seule, aux prises avec une foule de mécontents à l'intérieur,
non seulement résister à l'Europe, mais encore l'humilier et lui donner beaucoup de soucis l. »
Ces sentiments, que Joseph de Maistre jugeait avec une généreuse clairvoyance, de Serre était fait pour les éprouver. Il n'avait pas choisi la voie de l'émigration; il y était entré par obéissance à la volonté paternelle. Dans les différentes compagnies, où il avait été successivement enrôlé, il avait porté la même conscience pour accomplir ses devoirs militaires, le même courage devant le péril. On le vit, au combat d'Oberkamlach (13 août 1796) enfoncer, avec deux ou trois cents gentilshommes, un bataillon d'infanterie, le poursuivre pendant plus d'une heure dans la forêt de Mindelsheim, et, quoique blessé, protéger efficacement la retraite d'une pièce d'artillerie. Il se trouva aussi à Biberach, à Neubourg, dans les divers engagements que le corps de Condé soutint avec les troupes françaises, lorsque le général Moreau, séparé de Jourdan par une habile tac tique de l'archiduc Charles, trompa l'espoir de l'ennemi, en paraissant sur le Rhin, après une marche admirable, pendant que le prince autrichien l'attendait sur les bords de la Necker.
De Serre s'était fait rapidement une place à part dans les rangs de l'émigration. Plusieurs témoins de sa vie d'exilé ont laissé de lui des portraits ; ils s'accordent tous. On était frappé, en voyant ce jeune homme, d'une réunion de qualités en apparence contraires. Grand, les membres bien proportionnés,
1 Corresp. du comte Joseph de Maistre, t. I, p 4. — 15 août 1796.
il avait, avec une extrême fraîcheur de teint, un air méditatif dont on était saisi. Ses traits étaient irréguliers; mais son front élevé, son large et bienveillant regard, rayonnaient d'intelligence. Il avait dans Pâme la candeur de l'adolescence, dans l'esprit la maturité d'une homme fait. Il charmait et il intéressait à la fois par une sorte de grâce ingénue et imposante. Un Allemand, chez qui il reçut pendant quelques mois l'hospitalité et dont sa protection reconnaissante devait plus tard couvrir la destinée, M. Faber, s'était pris pour lui d'un véritable enthousiasme. Il ne croyait pas, disait-il souvent, qu'il y eût sous le ciel un mortel comme celui-là.
Le licenciement des compagnies, auxquelles de Serre avait appartenu, ne lui procurait pas le repos. Jl lui fallait changer sans cesse de résidence, pour se dérober aux approches des armées ou des commissaires de la République; de Dusseldorf fuyant à Aixla-Chapelle, revenant en toute hâte à Dusseldorf, puis à Cologne, à Dillemburgh, à Bade, en Souabe, il portait dans cette course inquiète la pensée fixe de s'instruire; il savait avec une prodigieuse facilité se créer partout des moyens d'étude. Il avait passé l'hiver de 1794, à quelques lieues de Cologne dans la société d'un ancien officier supérieur de l'armée française allié à sa famille, M. Le Breton. C'était un homme fort instruit; ses souvenirs et son savoir remplaçaient pour le jeune exilé les livres absents. De Serre lui avait proposé d'écrire sous sa dictée sur les différents sujetsqui s'offriraient à sa mémoire. L'histoire, les mathématiques, la littérature, la politique, tout
attirait, tout éveillait son intelligence. Il ne se lassait pas d'interroger, il était avide d'apprendre; il cherchait surtout à deviner le secret de cette révolution dont il était victime et le caractère des personnages qui y avaient marqué. Présentées à sa vive attention avec la forme que leur donnait la passion de ses interlocuteurs, ces nolions se dégageaient sous la forte analyse de sa pensée. Elles jetaient peu à peu dans son esprit les principes des convictions qu'il devait, dans l'avenir, adopter et défendre.
Un de ses premiers soins fut d'étudier la langue du pays. Il avait trouvé dans l'armée de Condé deux compatriotes, MM. Millet de Ghevers et de Luxer, ses futurs collègues dans la magistrature. Il passa avec euxl'hiverde 1 795, dans le hameau de Waldmatt, près Bade. Aidé de M. de Luxer qui savait un peu l'allemand et de quelques livres, de Serre apprit rapidement celte langue difficile; son savoir lui servit pour former, comme sergent-major au régiment de Vioménil, les jeunes recrues allemandes. Il lui arriva même, durant ces jours pénibles de l'émigration, de calmer une population agitée, en la haranguant dans cette langue pour lui si nouvelle1; nous le verrons, dans la suite, premier président à Hambourg et à Colmar, étonner ses auditeurs par la facilité avec laquelle, parlant dans des réunions solennelles, il maniait l'idiome germanique.
Les épreuves de l'exil n'altéraient point sa séré-
1 Corresp. du ce mie de Serre, 1, p. 57. Lettie à son frère. \ . aussi VI, p. 134 et 147, etc.
nité. Il était d'une humeur charmante, toujours prêt à s'associer aux peines de ses amis, d'une gaieté franche et communicalive, sachant peindre d'un trait les hommes sans les blesser, incapable de déguiser aux autres la vérité comme de s'en offenser pour lui-même. Yivant avec quelques membres de sa famille, émigrés comme lui, il recevait de temps en temps des fonds de sa mère et les mettait aussitôt, sans en rien retenir, dans la bourse commune. Use faisait aimer, en conservant ses goûts sérieux et ses mœurs graves, de ceux de ses compagnons qui les partageaient le moins. Il était entré, à la fin de l'année 1796, dans le régiment de Mirabeau. Ce régiment avait alors pour chef le comte Roger de Damas. Insouciant, frivole, héroïque, Roger de Damas allait à la guerre comme à une fête. Après la paix de 1785, ayant vingt ans et voyant partout les armées au repos, il avait demandé du service à l'impératrice de Russie contre les Turcs. C'était de lui que le prince de Ligne écrivait « qu'il réunissait l'esprit chevaleresque de François Ier à la grâce du grand Condé et à la gaieté du maréchal de Saxe. » La compagnie, dans laquelle se trouvait de Serre, était faite à l'image du chef; placée à l'avant-garde, toujours en face de l'ennemi, brave, hardie, aventureuse, mais libre d'allures et de propos. De Serre n'avait de ses compagnons que la" bravoure, mais les habitudes de sa vie ne faisaient qu'ajouter le respect à l'affection que leur inspirait l'aménité de son caractère.
Cinq années s'étaient écoulées depuis que le jeune aspirant avait quitté sa famille. La Révolution avait plusieurs fois changé de gouvernements, comme les émigrés de résidences. Néanmoins elle durait encore, et l'exil pesait à ceux qui ne s'étaient crus séparés de leur patrie que pour quelques jours.
Il n'y a rien qui puisse remplacer le sol natal. Dans les temps de troubles civils, lorsqu'on voit son pays livré à un régime qu'on déteste, ou entraîné lui-même dans des égarements dont on est révolté, on est quelquefois tenté de l'abandonner. On veut chercher sous d'autres cieux la liberté et l'honneur. L'impression s'efface, à peine satisfaite. Bientôt sur cette terre, qu'on a cru préférer, on nç cherche plus que ce qu'elle ne peut vous rendre. On ne se rappelle du sol dont on s'est banni que ce qui pour jamais vous attache à lui, le foyer, l'accent, la communauté de pensées et d'usages, le climat, connu et aimé. A mesure que les jours se succèdent, la souffrance est plus vive. L'étranger n'a pas de remède pour elle, la patrie seule peut la guérir.
Qui le sentait mieux que de Serre? Cette maison de Pagny, où il avait passé son enfance, ce coin de terre dont il connaissait tous les replis et tous les habitants, cette famille où il avait concentré ses affections, sa sœur, son frère, son père, sa mère, sa mère surtout, dont il ne parle jamais qu'avec une tendresse passionnée, aussi fier d'elle-même qu'elle l'était de
lui, c'étaient là autant d'images sans cesse présentes à son souvenir, et dont l'obsession, à la fois délicieuse et navrante, irritait son désir de revoir la France.
Il n'avait que bien rarement des nouvelles de sa famille et ne pouvait lui en envoyer qu'à des intervalles éloignés. C'était aux feuilles publiques que les émigrés demandaient des informations sur leurs parents, redoutant d'y trouver ces noms qu'ils ne se lassaient pas d'y chercher. On n'y publiait guère, en effet, que les noms des victimes, et chaque fois qu'on lisait au camp les listes funèbres, chacun en attendait la fin avec anxiété. Le silence, en ces temps affreux, devenait un signe de vie*
Il s'en fallut de peu que de Serre ne lût dans les journaux le nom des siens et, par là même, leur perte. Il ne connut sans doute qu'après les avoir retrouvés le coup qui avait failli les atteindre.
La famille de Serre avait vécu retirée à la campagne jusqu'aux approches de 1795. La nouvelle de la mort du roi vint la frapper dans cet asile. Elle y jeta le deuil et la stupeur. Pendant quelques jours, les habitants de Pagny demeurèrent enfermés, ne sachant que pleurer et prier, et voyant d'avance toutes les calamités au delà de ce grand crime dont l'horreur avait envahi et comme accablé leur solitude.
Ils auraient peut-être échappé à la persécution, si des affaires urgentes ne les avaient appelés à Metz. On décacheta quelques-unes des lettres qui leur étaient adressées ; plusieurs venaient de l'émigration ;
il y était question de la famille royale et de leurs parenls proscrits. Une de ces lettres ayant élé envoyée à Mme de Serre sous le couvert de sa femme de chambre, celle-ci fut arrêtée ainsi que sa maîtresse. On avait commencé par mettre en prison la propriétaire de la maison qu'habitait la famille, afin de lui arracher des renseignements sur ses locataires. Cette femme n'hésita pas à les charger pour obtenir sa liberté, qui lui fut en effet rendue. Lorsque Mme de Serre fut arrêtée, la douleur de son mari fut au comble; ses enfants le virent, pour la première fois, verser des larmes. 11 éclala en reproches contre la délatrice qui, pour toute défense, alléguait son péril: « Pour m'en tirer, disait-elle, j'aurais fait arrêter le Père Éternel1. »
Mme de Serre était une personne d'une rare distinction, à la fois vive et ferme, précise et ardente, d'une physionomie spirituelle et douce, avec un air de grandeur, au témoignage de son fils qui ne trouvait aucun peintre digne de rendre ses traits. Elle soutint, sans se lasser, les interrogatoires renouvelés pendant trois jours ; enfermée dans une chambre avec sept aulres prisonnières, elle les fortifiait de son exemple et, sans compromettre autrui, elle savait par l'à-propos de ses réponses déconcerter ses juges. Ils renoncèrent à la poursuivre, tout en maintenant sa captivité. Elle ne fut relâchée qu'au bout de deux mois. Il était temps. Huit jours plus tard commençait le règne de Robespierre.
1 Ces détails ont été recueillis dans des notes laissées par Mlle Thérèse de Serre, sœur d'Hercule de Serre.
A la même époque et presque aux mêmes jours, dans cette province de Champagne d'où était sortie la famille maternelle du jeune exilé, une autre femme dont le fils devait être uni à de Serre par la plus étroite intimité, produisait sur ses persécuteurs une impression semblable. Elle inspirait par la dignité de son attitude un tel respect à l'agent chargé de l'interroger que renvoyé du Comité de salut public se déclarait, en la quittant, prêt à monter pour elle sur l'échafaud1.
Lorsqu'ils se rencontrèrent plus tard et qu'ils se racontèrent l'un à l'autre leur vie passée, Royèr- Collard et de Serre purent s'entretenir avec un égal orgueil des mères qui les avaient formés.
Sans connaître les épreuves qu'avait traversées sa famille, de Serre avait hâte de la rejoindre.
On était au commencement de l'année 1797. Le Directoire exerçait le pouvoir exécutif. La Convention, depuis plus d'un an, avait fait place au Conseil des Anciens et au Conseil des Cinq-Cents, non sans avoir pris soin d'imposer les deux tiers de ses membres aux deux assemblées. Les élections se préparaient pour le renouvellement partiel des Conseils , la presse était plus libre, l'esprit public plus hardi; un vif mouvement de réaction se produisait contre les violences révolutionnaires. On avait permis à quelques émigrés de rentrer en France. De Serre pouvait espérer que son nom serait bientôt rayé de la liste de proscription.
1 Vie de Royer-Collard, par M. de Barante, 1. 1, p. 2.
Il n'attendit pas ce moment.
Un jour il part du fond de l'Allemagne. Parvenu à la frontière, il la passe résolument et, marchant de nuit, par des chemins détournés, il arrive, par une belle soirée, aux abords du village qu'habitaient ses parents. Tandis que, tout rempli d'émotion, il regardait ces lieux où vivaient de son souvenir des cœurs qui le croyaient bien loin, il rencontre son père nourricier, le fidèle Gilbert, dont le nom revient, d'une manière touchante, jusque dans les lettres de l'homme d'État. Il se fait connaître au dévoué serviteur, et, sans lui donner le temps dereve nirdesa surprise, il le charge d'annoncer son arrivée à sa famille et de faire ouvrir la porte qui était derrière le jardin, pour n'avoir pas à traverser le village. Son père, sa mère, sa sœur, Mlle Thérèse de Serre, qui a laissé le récit de cette entrevue, accourent au-devant de lui. Ils le reçoivent à la porte du jardin. Quelle scène en se retrouvant ! Dans les premiers moments ils ne se parlaient point; ils regardaient l'absent; ils le tenaient embrassé ; ils remerciaient Dieu de son retour inespéré, el, pénétrés à la fois de l'ivresse de le revoir et de l'épouvanle de le perdre, ils cherchaient aussitôt, dans les pièces les plus reculées de leur demeure, un abri pour le cacher. On le gardait enfermé le jour; il ne sortait que la nuit, dans les jardins.
Cependant cette réclusion fut de courte durée. Le changement qui s'était fait dans l'opinion favorisait le retour des émigrés ; on les tolérait, même lorsqu'ils avaient devancé la radiation officielle. Les
lettres que de Serre écrivit à cette époque le montrent circulant librement en Lorraine, tantôt à Nancy, tantôt à la campagne, dans quelque retraite amie, où déjà revivent, comme aux temps les plus calmes, les délassements d'une société heureuse et confiante. De Sene respire la sécurité de ceUe existence. Il prend sa part de ces récréations, sans s'y abandonner. Car, s'il estime comme un vrai cordial, suivant son expression, les causeries faciles et enjouées, c'est à la condition de ne point en faiie l'occupation de sa vie. Parlant mathématiques avec son frère, échangeant avec sa mère des confidences sans lin, lisant tour à tour Montesquieu, le Contrat social, Marmontel, au grand étonnement de ceux qui l'environnent, parcourant les gazettes qui lui portent, avec les débals législatifs, les premiers accents de Roycr-Gollard et de Camille Jordun, il n'accorde qu'une attention distraite aux conversations et aux jeux auxquels il se trouve mêlé. Passionné pour la vie de famille, mais sans goût pour le monde dont il raille déjà les modes affectées et les banalités monotones, il garde en lui-même l'ardente et confuse préoccupation d'une intelligence qui se forme. 11 est perpétuellement en interrogation devant son temps. Il a l'instinct des grands changements qui s'accomplissent, peut-être le pressentiment de son avenir, et, sans crainte de passer pour « sauvage », il se dérobe aux divertissements d'une compagnie aimable et insouciante pour se plonger dans ses livres et dans ses réflexions.
L'EMIGlUTION. 17
11 fallut bientôt renoncer à cette vie tranquille et pure. Il fallut reprendre le chemin de l'exil.
Le Directoire s'effrayait des progrès de l'opinion modérée; il voyait ou feignait de voir dans le mouvement chaque jour plus prononcé contre les excès révolutionnaires, une conspiration pour la royauté. Le 24 août 1797, le Conseil des Cinq-Cents avait aboli les lois qui punissaient de la déportation ou de la réclusion les prêtres insermentés. Le 4 septembre (18 fructidor) les Conseils législatifs étaient envahis, les journaux supprimés, les élections de quarante-neuf départements annulées, les dernières lois révoquées, cinquante-trois députés et deux membres du Directoire, parmi lesquels Carnot luimême, condamnés à la déportation.
Les émigrés souffrirent les premiers de cette nouvelle Terreur. Tous ceux qui n'avaient pas obtenu leur radiation durent immédiatement quitter la France.
De Serre, plus sensible à l'exil qu'au danger, avait peine à partir ; il ne s'y résigna que sur les instances de sa famille. Un arrêté du Directoire avait décidé que les émigrés ne pourraient obtenir leur radiation qu'après avoir fait inscrire pendant un mois leurs noms sur un tableau affiché dans leur commune. On comptait que cette formalité, une fois remplie, l'exil aurait son terme. Mme de Serre resta à Metz pour
hâter ce moment par ses démarches, tandis que son fils se tiendrait aux frontières, épiant le signal du retour.
Des qu'il fut en Allemagne, de Serre se mit en quête d'un agent de la République qui lui donnât un certificat établissant son obéissance à Tordre de bannissement. Il ne lui fallut pas moins d'une année de voyages et de recherches pour obtenir cette attestation. Arrive à Deux-Ponts, on lui annonçait que le représentant de l'autorité française avait quitté le pays ; il allait à Cologne, mais pour s'en éloigner aussitôt, sous la menace des pénalités qui frappaient indistinctement tous les émigrés. Il envoyait un mémoire à Bonn, où siégeaient les commissaires français, mais ne recevait point de réponse. Enfin, apprenant qu'un agent du Directoire est à Cassel, il se rend auprès de lui. Il est reçu par le secrétaire de la légation qui, tout en reconnaissant sa présence, refuse de la certifier par écrit. Le Directoire avait fixé à ses agents le délai d'un mois pour l'envoi de la liste des émigrés qui se seraient présentés à eux. Vainement le commissaire de Cassel avait sollicité l'autorisation d'adresser au gouvernement une liste supplémentaire, prévoyant le retard que les circonstances imposeraient aux proscrits. Le Directoire n'avait pas répondu, et l'agent n'osait prendre sur lui de suppléer à ce silence ; les affaires des émigrés étaient, disait-il, de vrais fagots d'épines1, blessant quiconque y portait la main, et il courait risque, en
1 Corresp. du comte de Serre, t. I, p. 17.
voulant effacer le nom d'un émigré de la liste des suspecls, de le devenir lui-même. Tout ce qu'il put accorder à de Serre, ce fut de prendre note du jour où l'émigré s'était présenté dans ses bureaux et des pièces dont il lui avait donné connaissance.
De Serre ne se découragea point. « Quand il dépend de moi d'agir, écrivait-il, mon parti est bientôt pris. » Il se dirigea vers Constance. C'était un long voyage; il le fit presque entièrement à pied. Les moyens de transport étaient trop onéreux pour sa bourse dégarnie, et ses membres amaigris supportaient moins encore les cahots des voitures publiques que les fatigues de la marche.
Il arriva à Constance au bout d'une quinzaine de jours. Il y trouva quelques parents, comme lui, émigrés. On lui conseillait d'aller à Baie où résidait un agent de la République ; mais il ne le connaissait point et n'avait personne qui pût le présenter. Sur l'avis de ses parents, il eut recours à un expédient qui avait réussi à d'autres Français. Il se fit donner, par-devant notaire, une attestation de sa présence, portant copie de son passeport de déportation et constatant sa résidence en Allemagne. La pièce légalisée par le secrétaire de la ville fut envoyée à Baie et transmise par la légation de l'Empire germanique à l'agent fran ais. Le succès se fit attendre, mais ne manqua point. « Enfin, le voilà, ce certificat », écrivait, un mois après, de Serre à sa mère (8 octobre 1798), et, sous l'heureuse impression de cette bonne nouvelle il lui semblait déjà revoir le pays natal : « D'ici je jouis de l'abondance de vos
récoltes ; je ne vois nulle part de beaux vergers, de belles vignes, que je ne me reporte au milieu de vous. »
Il songeait néanmoins, en attendant le retour, à se créer les moyens de vivre en exil. Dès le jour de son expatriation, il avait envisagé d'un œil ferme cette nécessité. Ses vues se conformaient aux circonstances : enlrer dans une maison de commerce, faire une éducation, se livrer lui-même à quelque travail manuel, (elles étaient les idées qui occupaient l'esprit du courageux jeune homme. « M. F... m'a confirmé dans mon dessein d'entrer dans une maison de commerce... La guerre que l'on regarde comme inévitable peut encore faire traîner les affaires en longueur. Je crois sage de profiter du temps de la jeunesse pour se faire un sort indépendant l. »
Il ne négligeait pas des études plus hautes, utilisant avec sa vigilance accoutumée toutes les occasions de s'instruire. Il achevait de se perfectionner dans la langue allemande ; il lisait les meilleurs auteurs; résigné aux plus humbles emplois, il se mettait en mesure de remplir les plus élevés, et la grandeur des leçons qu'il tirait de son malheur attestait celle dus destinées pour lesquelles il était fait. Au moment où il cherchait une position dans une maison de commerce, de Serre lisait les Vies de Plutarque; les épreuves des héros, dont il apprenait l'histoire, l'instruisaient à supporter les siennes. 11 ignorait qu'il ajoutait lui-même un chapitre à ces
1 Corres])., 1. ï, p 12
glorieuses vies et, pour les générations futures, un exemple à ces grands exemples.
Quelle constance, en effet, ne fallait-il pas pour surmonter les périls, les inquiétudes, les mécomptes attaches à cette existence! Qu'on se ligure ce jeune homme, errant sur des routes étrangères, sans amis, sans appuis, sans ressouices, n'ayant pas de nouvelles de sa famille dont le souvenir le hante sans cesse, toujours incertain de l'accueil qu'il recevra dans les demeures où il va demander asile et que peut effrayer son titre de proscrit. Dans le voyage qu'il avait fait à Constance, de Serre s'était arrêté à Francfort. 11 avait une lettre de recommandation pour un banquier à qui l'un de ses oncles avait rendu de grands services. 11 se flattait que ce souvenir lui vaudrait une place dans ses bureaux. II aurait été ainsi rapproché de la France, ayant plus de facilités pour correspondre avec sa famille. Le cœur tout plein de cette espérance, il se présente chez l'opulent capitaliste. Laissons-le raconter lui-même à sa mère son entrevue. « Je fus, selon mon projet, me présenter chez M***. Après avoir été assez longtemps à faire antichambre, on me le montra au moment où il se rendait à son comptoir. A peine me fit-il la grâce de m'envisager, et, me pressant de questions pour savoir qui j'étais et ce que je voulais, une fois au fait, il rompit brusquement l'entretien : « En vérilé, je ne sais pas d'occasion de vous être utile, » et il entra dans son cabinet. La porte se ferma et je restai en position. Riez donc, chère mère, riez avec moi de ma figure ; je vous assure au reste
que je sortis plus léger de son hôtel. Au vrai, maladroit, à quoi as-tu songé? Un chétif piéton, guêtre, s'attendre à une réception amicale d'un Crésus ! As-tu cru que ta piètre mine attirerait des regards qui, du matin au soir, reposent sur For *? »
Il ne rencontra pas toujours des cœurs aussi fermés, et souvent les hôtes les plus modestes étaient les plus généreux.
Ne pouvant demeurer à Francfort, de Serre se décida pour Reutlingen. C'était une petite ville de Souabe, ayant rang de ville libre comme Francfort. De Serre y avait passé plusieurs fois, et les mœurs hospitalières, les goûts simples et laborieux de la population l'avaient séduit. « Dans celte petite ville où tous sont égaux, le travail est en honneur, et quiconque est utile est aussi estimé. J'espère être l'un et l'autre, et ce genre de vie tranquille et occupée me conviendrait parfaitement; j'aime beaucoup les mœurs de ces gens-ci, simples, droits, sans façon *. »
Le voilà donc, au 14 octobre 1798, établi à Reutlingen ; il loge chez un contiseur, du nom de Wucherer, qui Fa déjà reçu dans de précédents voyages, et qui, avec sa femme et ses amis, le comble de soins : « Mes hôtes n'ont point d'enfant et ils me traitent comme le leur. »
Ils arrivèrent à lui trouver dans la ville quelques leçons . De Serre en eut bientôt assez pour occuper toute
1 Corresp., t. I, p. 22.
i Idi, ibid.,t. I, p. 21.
sa journée. La France remplissait le monde de son nom ; ses victoires inspiraient aux étrangers le désir de connaître sa langue. C'était, pour les habitants de Reullingen, une occasion précieuse que la présence du jeune Français : ainsi l'exilé contribuait par ses enseignements à propager l'influence de cette patrie dont le sol lui était inlenlit.
Il donnait à sa mère le récit complet de sa journée.
« Après une journée bien remplie, couché ordinairement à dix heures du soir, je suis éveillé de bonne heure et repasse dans mon esprit ce que j'ai lu ou fait et ce que j'ai à faire, en attendant que le jour me permette de me lever... Dès que je suis prêt, je lis quelques pages d'un auteur latin, déjeune de deux tasses de lait teint de café et d'un petit pain ; à huit heures, je vais donner une leçon de français au fils d'un aubergiste, âgé de dix-sept à dix-huit ans ; à neuf heures, à un jeune homme de quatorze ans, auquel j'apprends en outre à écrire et à calculer jusqu'à dix heures et demie. Alors je rentre et travaille aux mathématiques, pour lesquelles j'ai toujours eu beaucoup de goût et que les circonstances seules m'ont empêché de cultiver. C'est là que j'éprouve combien une forte santé me serait nécessaire; aussi je n'en prends qu'avec modération et autant que ma tête en peut supporter. Plus volontiers, quand il fait beau temps, comme il a fait tous ces jours-ci, je prends un livre et vais me promener. Cette manière de lire est celle qui me fatigue le moins; mon esprit me semble plus libre en plein
air, mes idées plus claires. Dans ces promenades, ou bien le malin dans mon lit, quand mon âme tout entière à elle-même n'est troublée par aucun objet extérieur, elle se représente la suite des propositions abstraites qu'elle a à moitié saisies pendant le jour et s'en rend tout à fait maîtresse, ou médite sur quelque livre que j'ai lu, quelque conversation que j'ai soutenue, ou, et ce sont mes moments les plus heureux, mon cœur me reporte vers ma mère ; alors je jouis plus que je ne pense. »
Jouissance mêlée de larmes, car la douce vision rendait plus sensible à son âme sa solitude.
« Vous souvient-il, chère maman, de ces soirées où nous ne pouvions nous quitter, où la conversation se renouait sans cesse sans jamais se rompre?... Quelle faible ressource sont des lettres en comparaison de ces temps ! ... Et c'est là ce qui rend l'absence si pénible.
« Je reviens à ma journée. On dîne à midi, et, à une heure, j'ai de nouveau une leçon de français et d'écriture. A trois heures, suivant l'usage de papa, je prends le café comme à déjeuner,
« Avant et après le café, je vais me promener ou m'occuper de mathématiques ou d'autres livres, ou corriger l'éciiture et le français à un neveu de mes hôtes, qui \ient tous les jours une ou deux fois chez moi. A quatre heures, je vais jusqu'à six heures dans une maison où je donne aussi des leçons à un jeune homme de douze ans, à un de quinze et à un de mon âge ; de six à sept heures, dans une autre où est le jeune homme à qui j'ai donné leçon a une heure,
un de ses frères et un cousin : deux enfants de douze anSv
« Sans contredit, il y a du mal avec les enfants. Mais les efforts que je fais pour les encourager, pour égayer la leçon, en évitant que des principes secs et rebutants par eux-mêmes ne finissent par les ennuyer, ces efforts tournent à mon avantage. Puissé-je me flatter que l'enfance gagne avec moi ! Au moins je crois gagner avec elle, en redevenant un peu enfant, en partageant quelques moments son heureuse insouciance et sa gaieté, et souvent je les quitte plus libre et plus serein.
« À sept heures on soupe. Tout de suite après souper, je vais encore donner une leçon jusqu'à neuf heures et je rentre...
« ... Je ne puis encore vous dire de quelle ressource cela me sera quant aux finances. D'après le caractère des habitants, ce sera peu de chose, et quant à cet article je suis leur homme. Quand même je le ferais pour rien, je croirais y gagner, et j'y gagnerais au moins la conviction d'être utile. Car vous me connaissez trop, chère maman, pour croire que, dans ma façon de voir, l'argent puisse payer les soins que l'on prend pour former des hommes... Former des hommes! Ce mot seul éveille en moi la crainte, le sentiment de ma faiblesse et les grandes idées de la besogne à laquelle je porte une main peut-être profane. Je me retirerais à l'instant même comme indigne, si ma conscience ne me donnait le témoignage que je pourrai, ou au moins que je voudrai plus, avec plus de zèle et de suite que ceux que la nature ou
les lois chargent ici de l'éducation des enfants1. » Telle était la vie que l'exilé menait à Reutlingen ; ne négligeons pas un trait qu'il n'a garde de laisser ignorer à sa mère : « Comme délassement dans mes moments de loisir, qui sont rares, j'aide encore mes hôtes dans différents ouvrages de leur profession. » L'instituteur se faisait donc aussi parfois confiseur. Au jour de la Noël, il "était d'usage de donner des étrennes aux enfants et, comme toujours, les bonbons y tenaient grande place. On en distribuait sur lesquels figuraient des dessins et des devises. De Serre se mit à l'œuvre, et ses produits furent si heureux qu'ils valurent force commandes à la maison qu'il habitait. Il excellait à préparer des friandises comme à donner des leçons.
Quand on songe à ce que devait être la carrière de celui qui entre dans ces détails, on admire la sereine candeur avec laquelle il les raconte. Cette lettre le peint tout entier; il sera le môme dans toutes les situations : franc, ouvert, naturel, s'accommodant volontiers aux soins de la vie domestique, en laissant percer la trace dans la simplicité et, comme il dit lui-même, le « sans façon » du style, mais sachant aussi se montrer égal aux plus hautes fortunes, voyant dans chaque emploi les devoirs qui y sont attachés, et trouvant sans effort les plus nobles accents pour les définir. L'orateur s'annonce dans ces phrases sur la mission de l'instituteur, qui sillonnent, comme un éclair soudain, ce récit familier.
J Corresp., 1. 1, p. 29 etsuiv.
En parlant des espérances qu'il fondait sur ses jeunes écoliers : « Je vois souvent, disait-il, la rose dans le bouton. » On peut lui appliquer ce mot; c'est avec une sympathie anxieuse qu'on voit se former au milieu des épreuves ce jeune homme de vingtdeux ans, loin de la France qui le proscrit et dont il sera l'une des gloires.
Les enfants de Reutlingen n'avaient jamais été à pareille école. Ne connaissant jusque-là, pour tous moyens de persuasion, que les paroles grossières, les jurements, les menaces, les coups, ils s'étonnaient de cette fermeté douce ; ils adoraient leur nouveau rnaîlre; ils le contemplaient avec respect. Son arrivée était pour eux une fête; plus efficace que les mauvais traitements, un reproche de lui faisait couler leurs larmes. C'était, comme l'écrivait de Serre, « la crainte de l'amour. »
Dans son infortune, il ne souhaitait pas d'autre existence. « Puissé-je attendre ici la fin de mon exil, et ne plus entreprendre d'autre voyage que pour voir ma patrie ! »
Vaine espérance! Cinq mois ne s'étaient pas écoulés que, de nouveau, il fallait fuir. Les hostilités venaient de se rouvrir entre la France et l'Autriche, que soutenaient l'Angleterre et la Russie. Les troupes françaises avaient franchi le Rhin. Les environs de Reutlingen étaient occupés ou menacés. Les ordres du Directoire portaient que tout émigré serait considéré comme espion.
De Serre va donc, encore une fois, reprendre sa vie errante. Il lui faut se retirer devant ces armées, dont
son cœur si françnis admire les exploits, qui comptent à leur tête Jourdan, Dessoles, Gouvion Saint-Cyr, ses futurs collègues dans les Chambres ou clans le gouvernement; Masséna, que la parole de cet émigré, obscur et fugitif, protégera quinze ans plus tard contre les emportements des partis. Contrastes dont les révolutions sont pleines, mais qu'on ne se lasse pas de relever, parce que, dans leur instructive singularité, ils doivent enseigner à toutes les opinions les retours de la fortune et le besoin qu'elles ont de garder les unes envers les autres l'équité et la modération !
A la nouvelle de l'approche des Français, de Serre partit pour Nuremberg. Il s'empressa d'écrire à sa mère pour la rassurer. « Courage, chère mère, courage! C'est à vous que je crie courage, quand la fortune me porte quelque nouveau coup, parce que je sais que vous en ressentez plus fortement que moi le contre-coup. » (5 mars 1799.)
Son départ de Reutlingen avait consterné ses amis. Ils s'efforçaient de le retenir; ils lui promettaient de le cacher. Les enfants étaient inconsolables. Ne pouvant changer sa résolution, chacun voulut du moins venir à son aide en lui donnant des lettres de recommandation. Il partit à pied, emportant dans son mince bagage quelques pièces d'or, et laissant en dépôt à ses hôtes le reste de ses ressources.
11 ne pensait pas séjourner longtemps à Nuremberg. Où irait-il? Presque tous les chemins lui étaient fermés. La Prusse était interdite aux émi-
grés; ils ne pouvaient traverser les États autrichiens,et d'ailleurs, écrivait l'ancien soldat de Condé, « je ne veux pas aller dans un pays avec lequel nous sommes en guerre » Il songeait au nord de l'Allemagne : « D'un côté, Hambourg, lieu cher et plein d'étrangers, et de là vers le Danemarck, si on y est souffert, ou à droite gagner la Suède. Peut-être trouverai-je quelque coin où je pourrai me soustraire à l'inquisition qui repousse de partout le malheur. »
11 y avait bien de la tristesse sous ces paroles. Cette incertitude est peut-être le pire supplice de l'esprit. Le péril, sans cesse menaçant, trouve l'homme moins fort que le malheur, une fois consommé. Cette indécision, cette destinée toujours en suspens, ces alternatives, perpétuellement renouvelées, d'espérance et de crainte, énervent l'intelligence et ôtent tout ressort à la volonté. Aussi faut-il s'étonner du calme que garde de Serre au milieu de tant de fluctuations. Il ne perd pas un instant de vue ses projets d'étude et ne se lasse point de penser à ce lendemain qu'il ne peut saisir.
Il portait en lui cette flamme que les années abattent, et non pas les revers. Vainement la pente était rude, l'atmosphère lourde, la route obscure et bordée de précipices. Souvent découragé parles obstacles qu'il avait à vaincre, le regard perdu devant les nuages qui voilaient l'horizon, les forces épuisées, il se relevait soudain. Une voix intime lui disait qu'un grand but l'attendait au delà de ces épreuves, et qu'il finirait par l'atteindre. C'était la jeunesse avec ses
indomptables espérances, qui parlait à son âme. Cette vie même qu'il était condamné à mener fortifiait son tempérament. Voyageant à pied, à travers la campagne, le sang agité par l'air, le cerveau mis en mouvement, son esprit s'excitait. Les visions d'avenir faisaient diversion à ses inquiétudes; il ne savait pas ce que le sort lui réservait, mais, comme le poêle, en portant la main à son front, il sentait quelque chose là : « Je ne bâtis dans ce pays-ci que pour m'essayer, écrivait-il à la tendre confidente de ses pensées, et quoique ce ne soient que des châteaux de caries, aussitôt écroulés qu'élevés, je ne regarde pas mon temps comme perdu. Le dessinateur a gâté mille feuilles de papier, tracé des millions de traits inutiles, avant d'arriver à un irait pur et hardi. Si la Providence me destine à quelque chose, je reconnais que mes épreuves et mes peines peuvent servir à ses vues l. »
Pour le moment, ses désirs étaient bien modestes. De Serre n'eût demandé qu'à reprendre le chemin de Reutlingen. Déchu de cette ambition, il songeait de nouveau à entrer dans une maison de commerce. Un négociant de Nuremberg lui avait promis des lettres de recommandation pour quelques manufacturiers de la Saxe. Sa bonne humeur s'animait à l'idée des grandes perspectives que l'excellent
1 Corresp., t. I, p. 48, à sa mère.
homme lui avait ouvei les. « Quand on ne vous prendrait que comme empaqueteur (à ce mot, s'écrie de Serre, je me rappelai l'exhortation de papa de ne pas fermer entièrement mon cœur à l'ambition), je vous conseille d'accepter, car vous vous ferez peu à peu connaître et employer selon votre capacité1. »
Une autre raison l'engageait à se rendre en Saxe ; c'était la pensée de s'y trouver dans le voisinage de plusieurs universités. Il pourrait y entendre d'illustres professeurs, peut-être s'entretenir avec eux, se procurer les livres qui jusque-là lui avaient manqué, et préparer ainsi son avenir, tout en gagnant sa vie.
Dès celte époque, de Serre avait pour maxime qu'en quelque situation que l'on se trouve, il faut se rendre capable d'en tirer parti. Pauvre et proscrit, il n'en jouissait que plus vivement des procédés obligeants qu'on avait pour lui. Son caractère les provoquait ; il avait, sans y prétendre, une manière d'attirer les cœurs, et il s'étonnait souvent, n'ayant d'autre charme que son malheur, d'inspirer plus d'affection que n'en pouvait donner son âme, tout occupée de ceux qu'elle avait quittés. Il se souvenait du banquier de Francfort, moins pour lui en vouloir que pour lui opposer des exemples contraires : « A Goppingen, écrit-il, j'avais une lettre pour un marchand. Il me reçoit d'abord froidement, m'indique une auberge, me dit qu'il m'y enverra, ou, s'il a le temps, m'y apportera lui-même une marche-
1 Corresp.j t. I, p. 45.
route. Le soir, il vient effectivement, me recommande fort à l'hôte. Peu après, la conversation s'établit familièrement entre nous. Il me trouve un guide qui me fera gagner par un chemin de traverse deux à trois lieues et me prie d'aller le voir, avant mon départ. J'y vais, il me présente à sa femme, me donne un fort joli déjeuner et me force à remplir mes poches de fruits et de sucreries. Après avoir pris congé de lui, je retourne à mon auberge; tout était payé, et personne ne veut rien recevoir. Mon guide porte mon petit paquet, le lendemain matin me conduit encore plus loin, et je suis obligé de le forcer à accepter quelque chose. 11 devait rendre compte de mon voyage à ce marchand qui lui avait défendu de rien prendre. Mettons d'un côté dans la balance la noblesse de ce loyal épicier, et, de l'autre, les tonnes d'or du millionnaire de Francfort l. »
De Serre éiait encore à Nuremberg, agitant ses projets de voyages, lorsque ses amis de Reutlingen le rappelèrent : la guerre s'était éloignée, le pays était calme ; nos armées, vaincues par la faute du Directoire qui, pour défendre sa sûreté intérieure, leur refusait des renforts, s'étaient repliées sur la rive gauche du Rhin. Avantages précaires que Masséna devait bientôt faire expier à la coalition.
De Serre se hâta de revenir à Reutlingen. On l'attendait avec impatience; on s'empressait autour de lui ; on lui faisait d'affectueux reproches de son
1 Corresp., I., p. 41.
éloignement ; on lui montrait les cachettes où il aurait pu trouver asile. « Vous ne savez pas, lui disaient ses hôtes, tous les amis que vous avez ici. »
Il était pénétré de cet accueil, et, dans le premier élan de sa reconnaissance, il envisageait sans peine la nécessité de passer un second hiver à Reutlingen. Tout annonçait qu'il pourrait y attendre la fin de son exil.
Cependant, revenu au mois d'avril 1799, il repart au mois d'octobre, et, chose singulière! c'est pour reprendre du service sous les drapeaux de l'émigration, La petite aimée du prince de Condé a quitté les cantonnements de Wolhynie; elle s'est avancée aux abords de Constance, soutenant la réserve de Korsakoff, dans ces journées décisives qui vont marquer le désastre de la coalition et immortaliser la gloire de Masséna, vainqueur de Souvaroff (septembre et octobre 1799). De Serre, après ces combats, a été voir ses anciens camarades; ils l'ont décidé à rester parmi eux ; le voilà sous-lieutenant dans les grenadiers de Bourbon. Une se sentait plus t en sûreté. Les troupes victorieuses se rapprochaient. Le repos d'ailleurs lui devenait pénible, quels que fussent les soins de ses amis de Reutlingen. « Ils ne peuvent, disait-il avec tristesse, me donner que ce qu'ils ont. L'art de la société, l'art de jouir de la vie est ici dans son enfance; grâces, délicatesses, agréments du corps comme de l'esprit, sont inconnus1. » L'épreuve finissait par être accablante,, il
1 Corresp., t I. p. 61.
avait comme des impatiences de secouer cette lourde vie et de rencontrer une voix, des manières, un souffle, quelque chose qui vînt de la France.
Nous ne voyons que ces motifs ponr expliquer cette rentrée subite au service de l'émigration. De Serre n'en avait pas les vues; la crainte de se trouver en contradiction avec des préjugés qu'il ne partageait point lui avait plus d'une fois fait éviter la société d'amis ou de membres de sa famille. Son désir était de revenir en France non seulement pour y rejoindre ses parents, mais pour y fouler le sol natal, pour y prendre une carrière, pour y chercher, sous le régime nouveau qui dominait son pays, une situation honorable. 11 avait laissé en Lorraine un jeune frère dont l'avenir le préoccupait ; les conseils qu'il donnait à sa mère pour son éducation montrent bien que, si les circonstances le lui avaient permis, c'est dans les rangs de l'armée française qu'il eût lui-même fixé sa place. « Je sens, écrivait-il, que mon frère se doit à sa pairie; mais je crois en même temps qu'il la servirait plus ulilement en lui consacrant à la fois sa tête et son bras. Tout poste où l'on sert et défend son pays est à la vérité honorable ; mais un citoyen doit tâcher d'être aussi utile qu'il peut l'être, et il ne l'est qu'autant qu'il est employé conformément à l'éducation qu'il a reçue. Quelque désir que j'aie de le voir rester près de vous, peut-être est-il grandement temps de prendre un parti. Il a du goût pour les mathématiques, pour le dessin; vous êtes proche de l'école de Metz, vous lui trouveriez facilement une bonne pension et ne le
perdriez pas de vue ; tout cela ne vous engagerait-il pas à le mettre à l'École du génie *? »
Ajoutons que de Serre aurait pu, s'il y était prêté, mener dans l'exil une vie tranquille et prospère, en se faisant passer pour Allemand. La connaissance qu'il avait de la langue lui rendait facile ce déguisement. Mais pour cela, que fallait-il? « Renier mon pays, dit-il lui-même, faire une suite de mensonges. Cela vous indigne sans doute comme moi, chère amie. Mais qu'y faire? Une intolérance tyrannique avilit, et presque partout les préposés mêmes désirent qu'on soit assez adroit pour les tromper ; tant est fort le sentiment de l'inhumanité des ordres qu'ils doivent faire exécuter. Je ne sais si je vous ai écrit qu'à *** un conseiller intime, devant lequel je fus conduit, ne put s'empêcher de me dire : « Mais, « parlant bien allemand, ne pourriez-vous pas vous « faire passer pour artiste? Ne pourriez-vous pas... » bien mentir, ajoutai-je avec une impatience dont je ne fus pas maître, et qui ne répondait pas trop politiquement à l'intérêt qu'enfin il me témoignait. « Tant d'autres le font, » ajouta-t-il2.
Tel était le langage, tels étaient les sentiments de cet émigré, que les lois de la République condamnaient comme un espion.
On ne voit pas qu'il ait pris part à aucun engage^ ment, dans ces derniers jours donnés aux rangs armés de l'émigration. Le corps de Condé, passé à
1 Corresp., t. 1, p. 27, 14 octobre 1798. * là.* p. 47.
la solde de l'Angleterre, ne larda pas à quitter l'Allemagne; au mois d'avril 1800, il était en Italie. De Serre ne le suivit point. Il changeait souvent de résidence, mais en se tenant toujours rapproché de Reutlingen où l'attendait la même hospitalité. C'était là que les lettres de France lui étaient adressées. La paix semblait prochaine ; les victoires de nos troupes en Allemagne, qu'allaient suivre les merveilles de la nouvelle campagne d'Italie, lassaient la coalition.
A Fintérieur, les esprits s'apaisaient. Bonaparte, maître effectif du pouvoir, depuis le 18 brumaire, sous le nom de premier Consul, annonçait l'intention d'opérer sous un gouvernement modérateur la réconciliation des partis. Un projet de loi avait été présenté pour clore la liste des émigrés. Beaucoup d'entre eux étaient revenus. Un agent de la République à Francfort, le sieur Bâcher, exhortait lui-même de Serre à rentrer en France, tout en lui refusant un passeport. Il errait le long de la frontière, se rapprochant et s'éloignant tour à tour, attendant le signal de sa mère et prêt à le devancer. Cela dura quelques mois, qui parurent des siècles à son impatience. On ne sent jamais si vivement son mal que lorsqu'il va finir. Quelques jours de retard ravivaient dans le cœur du proscrit les souffrances de plusieurs années. « Le sentiment de tant de moments les plus beaux de ma vie, perdus ou passés dans k douleur, le vif désir, le besoin de reprendre la seule place qui me convienne, tout cela me presse irrésistiblement. Encore quelques mois, peut-être quelques se-
maines. Dieu ! comme je vous embrasserai tous1 ! » La lettre avait été écrite à Reutlingen, le 31 mai 1800. Ce fut la dernière datée de l'exil.
1 Corresp., t. I, p. G7 : A sa mère.