CHAPITRE II
Le barreau de Metz.
De Serre, rayé de la liste des émigrés, s'établit à Metz. — L'école centrale. — La lampe de l'étudiant. — Premiers succès de barreau. — De Serre et M. Mangin. — Société littéraire à la préfecture. M. de Yaublanc. — De Serre se rend à Paris. — Le Palais de justice. Delamalle. — M. de Collenel. — L'audience du grand juge. — Retour à Metz. — L'affaire de Trêves. — Rétablissement de l'ordre des avocats, qui avait été remplacé, depuis la Révolution, parles défenseurs offieieux. — De Serre revient à Paris afin de passer l'examen exigé pour l'exercice de la profession. — Félicitations que lui adressent ses juges. — Le procès H... — Acquittement obtenu par l'avocat de Metz devant la cour de justice criminelle de la Seine. — Hommages rendus à son talent par les cours et barreaux de Lorraine et d'Alsace. — Gomment de Serre comprend sa carrière. — Son mariage. — Fêtes au château de la Sauvage. — De Serro est nommé avocat général près la cour impériale de Metz.
Nous retrouvons de Serre à Pagny, au mois d'avril 1801. Il attend que sa radiation de la liste des émigrés soit officiellement prononcée ; des démarches actives sont faites pour l'obtenir.
Elle n'eut lieu qu'à la fin de l'année suivante. Un arrêté du maire de Metz, daté du 6 brumaire an X (novembre 1802), autorisa Hercule de Serre, en
vertu des décisions du ministre de la police et du préfet du département, à résider à Metz, sous la surveillance de la municipalité. Il devait, aux termes de l'arrêté, venir tous les jours signer sa présence sur les registres de la commune. Cette situation précaire, atténuée, il est vrai, par la tolérance du pouvoir, se prolongea jusqu'en 1809. À cette époque, la surveillance de la mairie fut levée provisoirement. Elle ne cessa définitivement qu'au mois de novembre 1810.
De Serre se hâta de mettre à profit la radiation, Il vint s'établir à Metz et s'y préparer au barreau. L'ordre des avocats avait été supprimé par la Constituante. Ils pouvaient exercer leur profession comme défenseurs officieux ; mais le lien qui les unissait était rompu. Il y avait au chef-lieu de chaque département une école centrale, où se faisait un cours de législation. C'était là que les jeunes gens se formaient à l'étude du droit. De Serre s'y fit inscrire, à peine arrivé à Metz.
Le malheur des temps avait réduit le patrimoine de sa famille. Elle avait vendu la terre de Pagny, et suivi à Metz le jeune étudiant. Ses premiers travaux, condition préalable de sa carrière, allaient amener des privations et des charges nouvelles ; mais cette épreuve semblait légère, auprès des douleurs passées ; en reparaissant au milieu des siens^ de Serre leur avait ramené l'espérance. Ils avaient foi, comme lui, dans son avenir : « Patience et courage, disait-il à sa mère ; vous savez que c'est ma devise, et j'espère que si mes travaux vous causent et à moi des privations, nous en serons récompensés par la suite.
Les obstacles surmontés, les passions domptées, sont une base glorieuse de fortune et de bonheur \ »
Les études qu'il avait faites durant son exil, ses lectures, ses réflexions, ses voyages, les souvenirs de VEsprit des Lois médité dans la solitude, la connaissance des auteurs allemands, le mouvement naturel de son intelligence, fécondaient les leçons qu'il recevait à l'école centrale. Il y ajoutait l'action puissante de son labeur personnel ; dans les matinées d'hiver, avant que le jour fût levé, les ouvriers de son quartier voyaient une lueur paraître au dernier étage d'une maison, située sur la place Saint-Louis. Ils la connaissaient bien. C'était la lampe de travail du jeune étudiant ; elle leur indiquait à eux-mêmes que le moment était venu de reprendre leur tâche.
Guidé dans ses études par un homme de savoir, M. de Jaubert, de Serre se forma aux affaires criminelles dans le cabinet de M. Colchen, juge au tribunal d'appel de Metz, et qui remplissait les fonctions du ministère public, en l'absence du commissaire du gouvernement, M. Périn, élu membre du Tribunal. Il apprit ensuite les affaires civiles, auprès d'un homme de loi dont le mérite était fort apprécié des magistrats. Il le fut plus encore, raconte M. Salmon à qui nous empruntons ces détails2, lorsque de Serre eut préparé ses dossiers; la première requête que lui soumit le débutant lui parut si remarquable que l'homme de loi se l'appropria. Il la prononça lui-
1 Corresp., 1. 1, p. 73.
2 Etude sur M. le comte de Serre, pp. 17 à 20.
même devant les juges, qui, n'étant pas au courant de l'origine du plaidoyer, trouvèrent que le défenseur s'était surpassé. Ce succès anonyme encouragea de Serre à parler pour son compte. Son talent le mit immédiatement en évidence. Il commençait avec un jeune avocat dont les succès accompagnaient les siens, et qu'il devait retrouver plus tard, dans la carrière judiciaire, M. Mangin. Tous deux avaient conquis la faveur des juges ; tous deux aussi excité par leur renommée naissante l'envie des vieux praticiens. Ceux-ci manifestèrent, à diverses reprises, leurs dispositions malveillantes ; de Serre y répondit par de piquantes paroles. Mais il n'était pas encore familiarisé avec les amertumes de la vie publique ; il se blessa de ce mauvais vouloir, et quitta, pour quelque temps, le barreau de Metz.
Les lettres vinrent distraire sa retraite ; elles avaient alors un fervent adepte dans le préfet de la Moselle, M. de Vaublanc; de Serre se rendait souvent à la préfecture pour y prendre sa part des travaux de la Société libre, que l'administrateur du département y avait établie. Il n'avait pas cessé d'ailleurs d'exercer sa profession devant les tribunaux environnants. C'était la plus noble manière de se venger de ses détracteurs : son talent se développait. On s'en entretenait à Metz, et le désir y était d'autant plus grand de voir rendu à la ville l'éclat d'une parole qui lui appartenait. De Serre reparut enfin devant les juges qui avaient assisté à ses débuts ; sa place au barreau fut désormais incontestée.
En dépit de l'arrêté qui fixait sa résidence à Metz,
le cours de ses affaires l'appela à Paris, dans les premiers jours de l'année 1804. Il y trouva un de ses compatriotes, dont l'amitié devait avoir sur sa carrière une grande influence, M. de Collenel, ancien président au parlement de Nancy, et qui, de retour de l'émigralion, avait été placé (à la tête de la première division du ministère de la justice par le grand juge Régnier, duc de Massa. Ancien avocat au parlement de Nancy, député aux états-généraux, Régnier, luimême Lorrain, était resté fort attaché à son pays natal; sa liaison avec M. de Collenel faisait de ce dernier un protecteur puissant. M. de Collenel avait reçu avec beaucoup d'effusion le jeune de Serre, dont la famille lui était connue; il l'encouragea à poursuivre la carrière du barreau, « qui le mettrait, lui disait-il sagement, au-dessus de toutes les demandes » . Mais il ne lui en offrit pas moins son concours pour le faire entrer dans la magistrature.
De Serre ne pensait pas alors à quitter sa profession. Il était dans l'ivresse des triomphes du barreau; il allait, pendant son séjour à Paris, entendre au Palais les défenseurs renommés; son ardeur s'exaltait à leur voix. « Aujourd'hui (4 pluviôse an XII, 24 janvier 1804), j'ai écouté pendant près de quatre heures le célèbre Delamalle, dans une cause de divorce intéressante par la qualité des personnes. Ce sont quatre heures bien employées, et plus d'une fois mon âme a fermenté du désir d'égaler un jour de pareils hommes. Vraiment je regretterais à jamais la carrière du barreau, si je ne pouvais y percer *. »
1 Corresp.tt, I, p. 77.
Etrange prestige de la parole ! Singulière puissance du grand orateur! Cetle inspiration, dont il est pénétré, il la suscite à son tour parmi ceux qui l'entendent. Il éveille leurs facultés, remue leurs passions, provoque leurs idées, leur révèle à eux-mêmes des talents qu'ils ne se connaissaient point. Il semble à ses auditeurs, soulevés par ses accents, que s'ils prenaient sa place, ils parleraient comme lui; leur pensée, une fois émue, le devance; l'enthousiasme qui l'anime les a saisis; il respire dans leurs yeux, sur leur front, dans leur âme; et comme l'audition de beaux vers ou des symphonies d'un maître a plus d'une fois créé des poètes ou des musiciens, ainsi la parole, tombée d'une bouche éloquente, allume dans une jeune intelligence la flamme oratoire. Cet effet, que Delamalle produisait sur de Serre, il l'a lui même, et avec une bien autre puissance, produit sur ses contemporains, et le plus grand des orateurs de ce siècle, M. Berryer, lui a rendu ce témoignage que ses discours avaient été pour lui des « leçons inspiratrices i » .
Cependant, soit que ses parents lui souhaitassent déjà une position officielle; soit que, placé sous la surveillance de la police, il jugeât utile de se ménager un appui contre des rigueurs toujours vraisemblables, de Serre alla rendre visite au grand juge. Ce n'était pas chose facile que d'être reçu. « L'audience devait être à dix heures, écrit-il à sa mère; par faveur spéciale de M. de Collenel, j'ai été intro-
1 Corresp., t. VI, p. 418. Supplément : Lettre de M. Berryer au comte Gaston de Serre.
duit à midi passé. » Le grand juge l'accueillit avec bonté. Il l'entretint de son pays, de sa famille, et, comme M. de Gollenel, lui promit sa protection, si elle lui était nécessaire. Plus de cent personnes faisaient antichambre après lui, elles enviaient son bonheur et déjà saluaient son crédit. « Ils ont cru sans doute, écrivait de Serre, que j'avais tout obtenu, et ils ont eu raison, puisque je ne demandais rien. »
Il revint dans sa province. Un grand procès l'appela bientôt à Trêves, et augmenta sa réputation. L'affaire avait exigé beaucoup de démarches et de négociations préparatoires ; quand elle fut portée à l'audience, l'adversaire la présenta dans un ordre tout différent de celui que de Serre avait prévu et adopté. Il dut, en un instant, changer ses dispositions; ce fut la première cause importante qu'il soutint sans avoir écrit. L'improvisation était rare alors; son succès n'en fut que plus grand.
L'éclat, qui commençait à signaler son nom, ne lui avait pas donné plus de goût pour le monde. Il n'y paraît jamais qu'avec effort, et c'est un cri de désespoir quand il se trouve, sans s'y attendre, au milieu d'une grande réception. « Je suis mécontent de ma soirée, écrit-il de Trêves; j'ai cru, débarrassé des affaires, devoir à la bienséance une visite chez le préfet. Je suis tombé dans une assemblée : des joueurs et des cartes. Il m'a fallu jouer. Je m'en suis sauvé. Non, le monde me repousse à une lieue de lui ; les arbres et les pierres sont mille fois plus près de mon cœur que ces gens-là. Si vous saviez quels bons instants j'ai eus en route, surtout de Luxembourg ici!
Quel beau soleil! Quelle neige éclatante! une mauvaise voiture, de mauvais chevaux qui n'avançaient pas. Je fis presque toute la route à pied. Je retrouvai dans cet instant toute mon imagination l. »
Une loi du 22 ventôse an XII (13 mars 1804) avait prescrit l'organisation des écoles de droit et rétabli Tordre des avocats. Ceux qui exerçaient depuis moins de trois ans la profession de défenseur officieux étaient astreints à suivre les cours des nouvelles écoles pour obtenir le grade de licencié en droit; ils ne pouvaient s'en dispenser qu'à la condition d'avoir obtenu, avant le 4 vendémiaire an XV, un certificat de capacité, délivré après examen.
De Serre se mit en mesure de passer l'examen. 11 revint à Paris au mois d'août 1805 (fructidor an XIII), et fut admis à l'unanimité par la commission. Un des examinateurs lui dit après la séance : « Je ne vous fais pas mon compliment, monsieur; c'était une dette. » Le renom de l'avocat de Metz avait pénétré à Paris. Au moment même où il préparait son examen, de^Serre suivait dans la capitale une grave affaire qui occupait l'opinion publique. C'était le procès d'un sieur H..., entrepreneur de fournitures militaires, accusé d'avoir altéré et falsifié les pièces de compta: bilité de la compagnie à laquelle il appartenait. Un premier jugement lui avait été contraire. De Serre fit pour lui un mémoire, si fortement motivé que les juges déclarèrent eux-mêmes — c'était l'inculpé qui l'apprenait à son avocat — qu'ils n'auraient pas
1 Corresp., 1. 1, p, 85 (24 nivôse an XIII) : A sa mère.
rendu leur sentence s'ils l'avaient connu plus tôt. L'entrepreneur était traduit devant la cour de justice criminelle et spéciale de la Seine. Il confia son sort à de Serre. Celui-ci avait donné tous ses soins à cette affaire; aucune ne l'avait plus ému; il frémissait à l'idée d'un échec. Son client fut acquitté; grand triomphe pour le défenseur. Lorsqu'il revint à l'hôtel de Suède, où il demeurait avec IL.., il trouva une société nombreuse qui l'attendait pour le féliciter; les remerciements, les larmes, les compliments, tout se mêlait pour célébrer son succès. Il avait réussi sur cette grande scène de Paris, sous les regards des avocats et des juges, dans une affaire à laquelle s'intéressait un des frères du souverain, le prince Louis. Nul doute que l'écho de ce succès ne parvînt au ministère de la justice et n'y laissât un souvenir efficace.
Celte période compta parmi les plus heureuses dans la vie d'Hercule de Serre. Il en sentait profondément la douceur ; il l'appréciait d'autant plus qu'il gardait un plus amer souvenir des années précédentes. Dans une lettre datée du 18 fructidor an XIII : « Il ne faut pas écrire cette date, disait-il à sa mère, sans nous féliciter de la différence du présent au passé... Pour moi, je le reconnais, je suis injuste envers le ciel toutes les fois que je me livre à la tristesse. Une bonne mère, des amis rares, mon état, la vie que je mène, mon âge, non, jamais, sans doute, je n'aurai plus de sources de bonheur. Si celui-là ne remplit pas tout ce qu'a pu concevoir une imagination sans bornes, au moins doit-il suffire à l'homme
qui n'abjure pas toute sa sagesse, qui tâche de modérer tous les genres d'ambitions et sait que le cœur même ne doit pas être insatiable. Amitié, santé, liberté, indépendance, tels sont les biens qui me sont départis. Quelque force seulement pour régler cette sensibilité qui mêle souvent d'amertume ce bonheur qu'elle devrait seulement goûter... et je pourrais dire avec fierté : Quel homme est aussi heureux que moi1? »
Ce que fut de Serre dans cette profession du barreau exercée pendant six années, il faut le demander au barreau, à la magistrature de la Lorraine et de l'Alsace. Son éloge a retenti bien des fois, et dans les temps les plus divers, sous les voûtes du palais de justice, à Nancy, à Colmar, à Metz. Il semble que chaque procureur général, chaque premier président, en arrivant dans l'une de ces cours, ait tenu à honneur de s'essayer dans ce panégyrique comme pour se recommander soi-même de ce nom glorieux. Il résulte de ces hommages, renouvelés sous tous les régimes, qu'en Lorraine et en Alsace de Serre a fait école. Tous ceux qui ont honoré le barreau de ces provinces, devenues si chères au souvenir de la France, se sont formés aux leçons et aux exemples de l'avocat de 1806. « Le nom de M. de Serre, célèbre
1 Corresp.j t. I, p. Oï.
dans cette enceinte, disait en 1864 M. Fauconneau-Dufresnes, avocat général à Colmar, est un titre d'honneur, un patrimoine qu'il appartient à l'Alsace de revendiquer pour elle. » Un avocat de Metz, entretenant son ordre de cet illustre confrère, vantait, en 1855, « sa parole nette et claire, sa distinction infinie »; son éloquence, où « il semblait que le cœur dominât la raison ; mais elle y restait maîtresse d'elle-même1 ». « M. de Serre, disait à une autre époque le premier président de la cour de Colmar2, est un de ces modèles que l'on doitadmirer, mais que Ton désespère de pouvoir imiter. » Citons encore M. Salmon, qui déjà, comme avocat général, avait prononcé son éloge3 devant la cour de Metz, en 1856. 111e représentait, ens'aidant des souvenirs d'un contemporain, « dignement posé dans sa superbe stature, calme et réfléchi d'abord, puis s'animant par degrés, tour à tour gracieux et fleuri, véhément et passionné, creusant avec rigueur sa pensée et répandant avec un goût parfait ses images, jetant parfois l'éclat de sa parole et les éclairs de son regard, séduisant jusqu'aux plus rebelles par la distinction suprême de sa personne, tenant enfin tout son auditoire sous le charme par l'irrésistible prestige de son action ».
Le caractère de l'homme rehaussait le talent de l'avocat. Son désintéressement égalait son éloquence.
1 M. Poulet, séance de Tordre des avocats de Metz, 1" décembre
8 M. Rossée, 3 août 1838.
3 Discours de rentrée, 4 novembre 1856.
Ce que de Serre cherchait avant tout dans une cause, c'était la justice. Comme on l'avait vu, à Reutlingen, mettre autant de dévouement à instruire des enfants d'aubergistes qu'il en aurait mis à former des fils de rois, il se consacrait tout entier à la défense des causes même les plus humbles, qu'un grand intérêt d'équité signalait à son zèle; aussi, de toutes parts, avait-on recours à lui. Ses forces ne suffisaient pas à tant de soins; ses amis, craignant qu'il ne s'y épuisât, l'engageaient à faire un choix entre les affaires. Il répondait à l'un deux :
« Vous dites aussi comme les autres : « Pourquoi « vous chargez-vous tant? » C'est comme ils vous disent, à vous : « Pourquoi entreprenez-vous tant? » Il faut bien entrer dans la position de quelqu'un pour comprendre que souvent il ne peut faire que ce qu'il fait. Conseiller et défendre, voilà mon métier et mon devoir. Comment puis-je refuser l'un et l'autre ? Choisissez, dit-on. Comment! sans examen? sans travail? J'ai fait ce que je pouvais en déclarant que je ne prendrais d'affaires en première instance que celles susceptibles d'appel ; je fais de rares exceptions. — Les grandes affaires! — Ce mot grandes est relatif. Les bonnes sont, pour le vulgaire, celles qu'on gagne; pour moi, celles que je juge telles.
— Mais je me trompe, mais les juges se trompent.
— Je tâche que l'un et l'autre soit le plus rare possible. Je n'y réussis pas toujours. Je suis d'ailleurs tout entier à mon état. Je ne me permets aucune distraction... Mon état [fait encore ma principale existence, et cet état repose sur la confiance. Or la
confiance se perd dès qu'on cesse d'y répondre1. » De Serre ne quitta pas sans de grandes hésitations la carrière du barreau ; des influences de famille, bien plus que ses goûts personnels, paraissent Tavoir porté vers la magistrature. On peut démêler les perplexités de son esprit dans les lettres qu'il adresse sur ce sujet à une femme qu'une sollicitude maternelle intéressait à son avenir et dont la fille allait bientôt embellir et charmer son existence. La baronne d'Huart était ambitieuse pour celui qu'elle considérait déjà comme un fils ; elle le croyait, non sans raison, égal aux plus hautes charges et lui en souhaitait l'éclat. De Serre, sans écarter ces perspectives, en démêlait les illusions et les ombres. « Peut-être écrivait-il à Mme d'Huart, dans les places que je pourrais ambitionner, regrettera is-je cette indépendance, cette absence de tout supérieur dont je sens si bien le prix. Vous me voudriez de la for lune et des dignités, mon amie. Vous auriez raison, s'il en coûtait moins pour les acquérir, pour les conserver ; s'il ne fallait leur sacrifier sa liberté, ses sentiments, et sauvent sa probité même. C'était aussi une loi politique fort sage que celle qui, dans les familles destinées aux emplois, empêchait l'aliénation des héritages et les transmettait de générations en générations. Quelle force et quelle indépendance morale ! ^Quel dégagement de toute idée de gain comme de la crainte du besoin ! Quel sentiment d'honneur une telle loi devait produire! »
1 Corretp., p. 114, 26 mai 1808.
Deux mois plus tard, s'ouvrant encore à la môme amitié, il persévérait dans cette disposition, et l'exprimait avec éloquence : « Toutes mes observations, toutes mes réflexions, me rattachent à mon état; et si vous n'avez pas pour votre ami plus d'ambition qu'il n'en a pour lui-même; si le prestige des dignités, des décorations, ne vous séduit pas plus que lui; si vous jugez qu'être au milieu des siens et dans nombre de familles ce qu'il a été, comme avocat, dans la vôtre, suffit à son existence publique ; si vous appréciez comme lui cette indépendance, celte sécurité, celte considération toute personnelle, et surtout ces jouissances morales, ce développement nécessaire de toutes les facultés qu'il trouve dans son état; si enfin, mon amie, vous vous élevez avec lui au-dessus de l'opinion du vulgaire de toutes les classes pour vous attacher à la valeur réelle des choses, je pense que vous conseillerez à votre ami de rester ce qu'il est, et de travailler seulement à devenir dans son état tout ce qu'il peut être *. »
Il fut vaincu dans ce débat. On ne lui donna point le conseil qu'il sollicitait, et sa parole, si persuasive d'ordinaire, le fut moins que les puissants et gracieux désirs dont il était enveloppé.
Son mariage eut lieu le 9 septembre 1809, au château de la Sauvage, domaine de la famille d'Huart, situé à quelques lieues de Longwy, dans le Luxembourg, devenu alors le département de la Forêt. Les
1 Corresp., t. I, p. 114 et 123 (20 mai et 6 juillet 1808).
officiers municipaux delà commune voisine s'étaient transportés à la Sauvage pour y dresser l'acte civil. Le mariage religieux fut célébré dans la chapelle du château, par l'ancien professeur de l'école de Melz, l'abbé Remy, qu'assistait le curé de la paroisse. Le vieux manoir, que rajeunissait cetle fête nuptiale, animée par les joyeux témoignages de l'affection populaire, avait été le théâtre, à l'époque delà Révolution, de scènes bien différentes. Des bandes furieuses l'avaient envahi. Menacés de leurs violences, les propriétaires avaient dû fuir en toute hâte*; ils avaient trouvé asile, dans un petit village près de Luxembourg, sous le toit d'un papetier. Ce fut là que naquit, le 14 juin 1794, pendant que de Serre était en exil, la jeune fille qu'il devait associer à sa vie l. Il avait trente-lrois ans au jour de son mariage: elle en comptait quinze à peine : le temps même que dura cetle union, si tôt brisée, à laquelle ne manqua jamais le bonheur intime d'une mutuelle tendresse, parmi bien des vicissitudes glorieuses et tristes.
De Serre s'était décidé à entrer dans la magistrature. Il avait remis, dès le mois de novembre 1809, une note au premier président de la cour de Metz, M. de Gartempe, pour appuyer sa présentation à une place d'avocat général. On parlait d'une réorganisation des corps judiciaires, dans laquelle les attributions des parquets près les Iribunaux d'appel, transformés eux-mêmes en cours impériales, seraient con-
1 Anne-Philippine-Marie-Josèphe d'Huart, née à Weimerskirch, le 14 juin 1794, morte à Pont-Audemer (Eure), le 18 novembre 1875.
sidôrablement augmentées. Ce travail fut ajourné. De Serre, avec un zélé que l'attente ne lassait pas, continua saprofession d'avocat. Le 22 novembre 1810, il reçut l'avis que la surveillance de la police avait cessé de peser sur lui. Le 28 février 1811, il apprenait sa nomination au poste d'avocat général près la Cour de Metz.
Trois mois avaient suffi pour faire du surveillé de la police un organe de la justice.
11 ne pouvait se défendre d'un retour mélancolique vers le barreau, au moment de l'abandonner. « C'est pour moi, écrivait-il, un grand changement d'étal. Dieu veuille que j'y éprouve autant de satisfaction que j'en ai recueilli dans la carrière que je quitte ! ! »
1 2 mars 1811.