‹ Le comte de Serre; la politique modérée sous la restaurationChapitre 2 sur 6 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

K. TLON ET C'% IMPRIMKURS-ÉDITKURS

RUE CAnANClKnE, 10

Tout droHi ri%trv4t

De

PRÉFACE

L'histoire n'est pas faite pour dégoûter du temps oii l'on vit par l'opposition accablante d'un passé plus heureux à un présent attristé, et ce n'est pas de ce sentiment stérile qu'est née cette étude. L'histoire est faite pour éclairer, pour fortifier par le spectacle d'autres époques où se sont agités des problèmes qui nous poursuivent sans cesse, qui ne sont pas encore résolus. Souvent des épreuves que nous croyons nouvelles ne le sont pas réellement, ou elles ne sont nouvelles que par les circonstances, par les conditions et les proportions différentes dans lesquelles elles se reproduisent; elles ont remué d'autres générations avant nous, et c'est là, je ne le cache pas, ce qui m'a attiré vers un épi-

H PRÉFACE

sode et un homme d'un temps qui n'est plus. Le temps et l'homme offrent un hitérêt que les événements n'ont point affaibli.

Cette période de notre histoire qui s'est appelée la Restauration est certainement une des plus brillantes dans un siècle qui a tant vu de révolutions, d'expériences, de retours de fortune et de mécomptes.

L'Empire est rempli par la guerre; c'est l'époque du silence de l'esprit, des institutions concentrées dans un conquérant, de la discipline soldatesque et administrative : école prodigieuse, mais dure pour la France , réduite à expier sa gloire et son asservissement par des revers qui alors semblaient ne pouvoir être jamais dépassés! L'Empire garde sa physionomie d'airain. La Restauration est comme l'épanouissement d'une sève renaissante après les compressions et les catastrophes militaires. Elle a tout l'éclai d'un essor nouveau des idées et des talents, la séduction des arts, de l'étude,

PRÉFACE. 111

de l'éloquence, des ardeurs généreuses, des luttes noblement passionnées. Mais ce qui fait surtout l'intérêt sérieux en même temps que l'attrayante originalité de la Restauration, c'est que cette période de quinze ans est le sincère et émouvant apprentissage des mœurs libres et parlementaires. La Restauration est une des plus nobles tentatives pour réconcilier la société sortie de la Révolution et la vieille société française par des institutions équitables, pour appuyer la liberté moderne à la monarchie traditionnelle, en donnant à la monarchie ellemême la force des idées et des intérêts nouveaux rassurés, — pour fixer enfin par un traité de paix intérieure les destinées de la France.

Si cette entreprise n'était qu'une illusion, elle était faite du moins pour tenter des esprits généreux. Elle reste l'honneur de l'histoire, et même en échouant elle a laissé l'héritage des idées qu'elle a popularisées, des lumières qu'elle a répandues, de tout ce qu'elle a fait pour la

IV PRÉFACE

bonne renommée et l'éducation libérale de la France. Si elle a échoué d'ailleurs, si elle n'a été qu'une illusion, ce n'est pas la faute de ceux qui dès ce moment, entre des opinions extrêmes toujours acharnées à tout perdre, ont entrevu le caractère, les conditions essentielles de la seule politique possible, juste et efficace, la politique modérée. Ces hommes ont existé, et parmi eux le comte de Serre est un des premiers, sinon le premier par l'éloquence, par l'élévation du cœur, parle courage de l'esprit, par tous les dons d'une nature séduisante et virile. De Serre est le vrai héros de cette politique de modération clairvoyante qui est apparue dans la période légendaire du libéralisme renaissant, à l'aide de laquelle la Restauration aurait pu se fixer, et qui pour avoir essuyé des défaites ne reste pas moins instructive. Voilà ce que j'appelle l'intérêt survivant de l'époque et de l'homme!

La politique modérée, en effet, peut se modifier avec les circonstances ; elle s'est transformée

PRÉFACE. V

plus d'une fois depuis que la France a repris sa marche ou sa course à travers les expériences. Elle est de tous les temps, de toutes les situations, de tous les régimes, et, à vrai dire, dans notre siècle, à des intervalles inégaux, elle a été surtout représentée par trois hommes qui sont bien différents d'origine, de caractère, de génie, mais qui portent dans les affaires publiques la même pensée : ces trois hommes sont M. de Serre, M. Casimir Périer et M. Thiers. Le rapprochement ne semblera forcé que si l'on s'arrête à la surface des choses, au nom et à la forme des régimes.

M. de Serre, attaché à la Restauration, veut la fixer dans les conditions d'une politique possible; il veut rajeunir, assurer la monarchie par l'esprit libéral, par l'alliance de toutes les forces modératrices, combattant à la fois ceux qui rêvent des résurrections d'ancien régime et ceux qui conspirent, qui essayent de renouer les traditions révolutionnaires/ C'est l'essence de ses

VI PRÉFACE

opinions et le secret de sa conduite à travers des oscillations qu'expliquent les incidents du moment. M. Casimir Périer, le chef d'opposition de la veille, porté brusquement au pouvoir par une révolution, se dresse aussitôt contre l'anarchie menaçante; il met l'intrépidité de son âme et de son esprit à raffermir la société ébranlée, à la replacer dans son équilibre; mais il accomplit son œuvre préservatrice sans réaction, sans infidéhté aux mtérêts libéraux, toujours par l'alliance des instincts modérateurs. M. Thiers a son tour dans des conditions bien aggravées, M. Thiers, porté par le plus effroyable orage à une position plus haute que celle de tous les autres, n'a qu'une préoccupation : ressaisir d'abord la France livrée à l'ennemi extérieur et à la sédition incendiaire, accepter ce qui est possible, défendre ce qui reste de paix intérieure contre tous les partis , adapter la République, devenue un régime de nécessité et de raison , aux mœurs, aux traditions comme aux intérêts du

PRÉFACE. Vil

pays. Il a fait lui aussi et avec obstination de la politique modérée lorsqu'il n'a cessé de répéter : (( La République sera conservatrice, ou elle ne sera pas. . . L'avenir sera aux plus sages . » Qu'on y réfléchisse bien : les circonstances ne se ressemblent pas, à coup sûr; les hommes sont différents, la politique qu'ils suivent procède de la même inspiration, de k même pensée de conservation Hbérale sans laquelle il n'y a point de régime durable.

C'est un thème usé, dira-t-on, c'est une vieille histoire. Qu'est-ce que la politique modérée? Elle n'est qu'une honnête illusion ou un expédient d'impuissance. Elle ne répond à rien, elle n'a jamais rien sauvé ni rien empêché. Elle n'a jamais réussi, elle n'a pas même un parti! Que la politique modérée ait eu ses défaites, qu'elle n'ait pas toujours réussi à détourner les crises violentes préparées par les passions contraires et à préserver les gouvernements, c'est possible; mais enfin, — c'est le premier comme le dernier

Page 1