‹ Le comte de Serre: sa vie et son temps (volume 2)Chapitre 2 sur 22 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le nom du comte de Serre est resté longtemps enseveli dans le silence. Les générations nouvelles l'avaient à peine entendu prononcer ; elles ne savaient guère de ce nom qu'une chose, c'est qu'il rappelait la mémoire d'un grand orateur de la Restauration. Mais la plupart ignoraient au milieu de quelles circonstances s'était formée sa jeunesse, quels actes avaient signalé sa vie, quelle influence avait exercée sur son pays et sur son temps cette parole, l'une des plus puissantes du siècle.

Un écrit excellent, publié à Metz, en 1864, par un compatriote d'Hercule de Serre 1 , avait déjà protesté contre cet injuste oubli, lorsque parurent, réunis pourla première fois, ses discours politiques*. L'hommage fut éclatant dans tous les partis. Nul n'avait assez d'éloges pour ces accents pathétiques, pour ces discussions élevées et fortes, pour ces lois généreuses

1 Étude sur M. le comte de Serre, par M. Salmon, membre de l'Académie de Metz, depuis membre du Sénat et de la Cour de cassation.

8 Discours prononcés dans les Chambres législatives par le comte de Serre (1815-1822), — 2 vol. in-8°. Aug. Vaton, 1866.

n LE COMTE DE SERRE.

proposées et soutenues par un vaillant cœur. Il y avait là pour les défenseurs de la monarchie, de la liberté, de la tribune parlementaire, comme une figure d'ancêtre qui se levait de l'ombre.

La correspondance du comte de Serre est venue, quelques années plus tard, confirmer et étendre cette sympathique admiration '.

Par une confiance dont l'expression spontanée nous demeure un souvenir honorable, ces lettres nous avaient été communiquées bien avant leur publication, avec d'autres documents encore inédits. En nous introduisant dans cette existence exemplaire, où tant de candeur se mêle aux .conceptions les plus hautes, où des vicissitudes si dramatiques agitent, sans jamais l'altérer, un caractère si modeste et si affectueux, où Ton voit la vie de famille dans ses plus tendres sollicitudes s'allier sans cesse à la vie politique dans ses luttes les plus héroïques, cette lecture nous avait rempli d'un véritable attachement pour la mémoire du comte de Serre. Elle nous séduisait par la double auréole de la gloire et de la souffrance.

Dès ce moment, nous nous étions promis d'écrire sa vie, et, bien que détourné de ce projet par d'autres devoirs, nous ne l'avons jamais perdu de vue. Nous avons, dans la pensée de l'accomplir, puisé à toutes les sources et recueilli tous les souvenirs. Nous avons

1 Corresp. du comte de Serre (1796-1824), annotée et publiée par son fils. —6 vol. in-8°. Aug. Vaton, 1876 et 1877. — Elle a été appréciée avec autant d'élégance que de justesse par M. Charles de Mazade dans sa récente étude, intitulée : Le cotnte de Serre. — La politique modérée tous la Restauration. — 1 vol. in-12.

PRÉFACE. m

interrogé les derniers survivants de la Restauration, en même temps que les grands travaux publiés de nos jours sur cette époque ; nous avons eu entre les mains des notes et des mémoires inédits, émanés, soit de la famille du comte de Serre, soit de quelques-uns des plus illustres de ses contemporains, soit même de l'étranger, et de cette ville de Hambourg où de Serre dirigea, dans des conjonctures vraiment tragiques, sous le gouvernement militaire du maréchal Davout, la magistrature des provinces annexées à l'Empire.

En retraçant ainsi, sur des documents authentiques, la vie de l'homme, nous avons pu éclairer de détails nouveaux l'histoire du temps.

Histoire et vie bien faites, ce nous semble, pour exciter l'intérêt et fixer l'attenlionl Révolution, Empire, Restauration, ne retrouvons-nous pas dans ces trois époques qu'a traversées de Serre, le principe de nos luttes, de nos aspirations, de nos divisions, de nos épreuves, des malheurs et des gloires dont nous ressentons encore aujourd'hui la funeste ou salutaire influence? Et de Serre lui-même, dans sa course orageuse, ne représente-t-il pas, avec l'éclat que donne à toute émotion humaine le génie oratoire, les agitations et les vicissitudes qui ont été, dans notre âge troublé, le partage de tant d'existences ? Il a occupé les plus hautes fonctions ; il a atteint les cimes de l'éloquence ; il a tenu la France et l'Europe attentives à sa parole. Mais, né aux approches de la Révolution, il a été pauvre, proscrit, fugitif, obligé de gagner péniblement son pain sur un sol étranger. Ni

tv LE COMTE DE SERRE.

les deuils de la vie privée, ni les incertitudes et les déceptions d'une jeunesse laborieuse et menacée, ni les adversités de la vie publique, ne lui ont été épargnés. Il a connu ces perplexités, ces angoisses, ces déchirements qu'un amer privilège rend plus cruels aux consciences délicates et aux âmes sincères. Il a senti la souffrance de se voir accusé, outragé, délaissé de ceux dont il avait, avec un dévouement passionné, servi la cause. Éprouvé par tant de douleurs, il n'a pas changé ; il s'est toujours trouvé fidèle à ses convictions et à ses devoirs ; il ne s'est point abattu ; il n'a pas maudit son temps ; il n'a pas désespéré de son pays, et son courage est monté d'autant plus haut que les obstacles ou les périls lui paraissaient plus grands. Il a vérifié le jugement qu'avait porté sur lui un étranger, plus équitable que ses compatriotes : « Jamais cœur plus pur n'a battu dans une poitrine d'homme 1 ! »

N'y a-t-il pas dans cette vie un grand exemple et un puissant attrait? N'est-il pas bon de la mettre sous les yeux de nos contemporains, et en particulier de cette jeunesse qui se presse, avec une inquiète ardeur, à l'entrée de notre obscur avenir ? Cette intrépide et loyale figure, celte destinée mélancolique et glorieuse, ne sont-elles pas dignes d'attirer ses regards?

Nous avons osé le croire, et noire vœu serait rempli si le lecteur de ce récit partageait notre impression.

' Niebuhr. Corresp. du comte de Serre, V, p. 152.

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