CHAPITRE PREMIER
L'émigration.
Naissance d'Hercule de Serre. — Ses origines. — Ses premières années. — Le pensionnat de Metz. — Jean Réiny. — Tusculam. . — «L'école militaire de Pont-à-Mousson.- — De Serre part pour Cobleiitz (1791). — L'année de Condé. — Les émigrés et leurs vainqueurs. — De Serre au combat d'Oberkamlach. — Sa conduite au milieu de ses compagnons d'armes. — Le régiment de Mirabeau.
— La justice révolutionnaire à Metz. — Mme de Serre en prison.
— De Serre revient en France. — Arrivée à Pagny. — Séjour en Lorraine. — Le 18 fructidor. — Mesures prises contre les émigrés.
— Nouvelle expatriation. — Vie errante en Allemagne. — Le banquier de Francfort. — De Serre instituteur à Reutlingen. — Le maître et les élèves. — Marche victorieuse des Français — De Serre, obligé de quitter sa résidence, rejoint, pour quelques mois, l'armée de Condé. — Ses conseils à son frère. — Le 18 brumaire.
— De Serre se rapproche de la frontière. — La dernière lettre datée de l'exil (31 mai 1800).
Pierre-François-Hercule de Serre naquit à Pagny, près de Pont-à-Mousson, le 12 mars 1776. H était fils de François-Louis de Serre, officier de cavalerie au service de France» et de Barbe -Marguerite de Maud'huy. Une ancienne conformité *de destinées
semblait avoir préparé d'avance les deux familles dont il était issu, à l'alliance qui devait les unir. Elles avaient toutes deux grandi auprès des princes de Lorraine, se distinguant lune et l'autre dans les rangs de l'armée et de ta haute magistrature.
La famille de Maud'huy, originaire du Perthuis, petit pays de la Basse-Champagne, s'était fixée en Lorraine, dans les premières années du dix-septième siècle. Joachim de Maud'huy était devenu, à cette époque, gentilhomme servant du prince de Vaudemont, depuis François II, duc de Lorraine.
La famille de Serre venait du Midi, « Le chaud nous convient, écrit de Serre dans une de ses lettres, c'est un reste de l'origine catalane... » Ses ancêtres avaient successivement habité l'Italie et l'Espagne.. Ils s'étaient ensuite fixés à Avignon. Vers le milieu du quinzième siècle, Laurent de Serre, s'associant à la fortune des princes de la maison d'Anjou, les accompagna en Lorraine. Il se maria à Nancy, et ses descendants, comme ceux de Joachim de Maud'huy, remplirent les premières charges dans les conseils et à la cour souveraine du duché. Stanislas Leczinski, duc de Lorraine et de Bar, voulant reconnaître les services de cette fidèle maison, érigea en fief la terre de Pagny sous le titre de Seigneurie de Serre, par une ordonnance du 23 octobre 1757.
Tour à tour soldai et magistrat, garde des sceaux et grand orateur, c'est-à-dire grand homme de lutte, Hercule de Serre reproduisit dans sa carrière, avec un éclat qui devait immortaliser son nom, le double Irait qui avait marqué la vie de ses aïeux.
. Il fut placé, dès l'âge de six ans r /4afts un pensionnat de Metz, que dirigeait M. Jean Remy. Le souvenir de cet établissement et de l'instituteur dont il avait reçu les leçons, lui demeura toujours cher. La première lettre qu'il écrivit en 1816 à M; Royer-Collard fut pour lui recommander le fils de son ancien professeur, Benoît Remy, avec lequel il avait lui-même été élevé. Dans la note qrfil lui consacrait, de Serre rappelait les années qu'il avait passées au pensionnat de Metz. « Ce pensionnat, disait-il, était dirigé dans des principes éminemtaient religieux. Il fut fermé et détruit en 1793?M. Remy et ses enfants persécutés 1 .» Defenu*venf,4ean Remy était entré dans les ordres. Il était prêtre en 1808, et bénissait, en cette même année, lé mariage d'Hercule de Serre. Jamais l'homme public ne perdit de vile ni son condisciple ni son professeur. 11 garda, comme l'atteste sa correspon^ dance, des relations suivies avec eux, et lorsque, plus tard, éloigné du théâtre de ses glorieuseôjuttes, ayant épuisé les succès et les amertumes de la vie, le grand orateur interrogeait d'un regard attristé les amitiés qui lui étaient restées fidèles, il se plaisait à se retourner vers le vieux maître qui avait formé son enfance. ' '
Le goût des sciences abstraites signala les commencements du jeune de Serre. Il sortit du pensionnat, très avancé dans les mathématique^. Cependant il aimait les lettres; il récitait volontiers les discours de Cicéron. Dans le domaine de sa famille, il y avait
1 Correspondance du comte de Serre, II, p. 75.
un site que-son ^rand-'pùre avait nommé Tusculum, en mémoire de l'orateur romain. /C'était la retraite préférée d'Hercule de Serre, on l'y trouvait souvent livré à ses lectures.
Son père le destinait à la carrière des armes. Il le fit entrer, en 1789, à l'école militaircdePont-à-Mousson. L'année suivante, de Serre était nommé aspirant au corps royal de l'artillerie.
Mais déjà la Révolution avait éclaté. La prise de la Bastille, les crimes dont elle fut accompagnée, donnèrent le signal de l'émigralion. Sur l'ordre de so«| père, l'aspirant passa la frontière. Il se rendit à Coblentz en 1791. Présenté au comte d'Artois par le comte O'Hegerty, il fut admis dans les gardes du prince. Il fil, dans ce régiment, la campagne de 1792, et comme M. de Chateaubriand qui l'a décrite dans ses Mémoires, il était à la retraite de Champagne. Après (e licenciement de l'armée des princes, il entra dans le régiment de Vioménil : il y servit, comme sergentmajor dans la compagnie du vicomte du Hautoy, son oncle. Ce régiment fut licencié à son tour, en 1795, et de Serre passa dans les chasseurs de Condé.
Il y resta un an, prenant part à plusieurs combats, et, fut nommé ensuite sous-lieutenant dans le régiment de Mirabeau.
Bien des illusions s'étaient mêlées aux premiers motifs qui avaient déterminé l'émigration. Beaucoup avaient cru faire un voyage. Ils étaient partis pleins de confiance, se flattant, à peine arrivés en pays étranger, de revenir bientôt dans la France soumise. Los années s'étaient écoulées, et avec elles tombaient
L'ÉMTGUATION. 5
les espérances. La France était à la fois opprimée par des monstres et défendue par des* héros. Attaquée sur tous les points, déchirée par les factions, en proie à l'anarchie, épuisée par la Terreur, ne pouvant opposeraux armées et aux trésors delà coalition que des troupes désorganisées, sans Solde, sans vêtements, sans souliers, avec des chefs paralysés par les commissaires de la Convention ou décimés par Téchafaud, ayant vu plusieurs fois ses soldats battus, ses villes assiégées, ses frontières disputées, et comme vouée d'avance à la défaite sous Ténormité des reslources accumulées contre elle, elle avait tuut surmonté, les crimes de ses tyrans et les efforts de ses ennemis. De la défense de son territoire elle avait passé à là conquête du sol étranger. Ses frontières portées à la ligne des Alpes, des Pyrénées et du Rhin, la Belgique, le Palatinat, la Hollande, la Catalogne et la Biscaye envahies, l'Italie enlevée dans une campagne prodigieuse, la coalition déconcertée, et la Prusse, qui la première avait engagé la guerre, se montrant la première à demander la paix, tels étaient les résultais obtenus en quelques années par ces soldats, dont l'inexpérience, le déuûment et les revers avaient d'abord rempli l'Europe d'une folle confiance. . .
Du sein de cette terre ensanglantée, qu'un régime abominable livrait à l'indignation du monde, étaient sorties des légions vaillantes, indomptables, enflammées de l'ardeur patriotique, des chefs intrépides et pleins de génie, Desaix,Kléber, Hoche, Moreau, Jourdan, Joubert, Bonaparte, noms nouveaux et soudain
illustres, jeunes et brillantes gloires, dont aucune ombre alors n'altérait l'éclat.
Les victoires de la France faisaient la ruine des émigfés, mais aussi leur orgueil : « Ce ne sont plus nos hommes de 93, ce sont des dieux. Comme ils se battent! » Ainsi parlait de ses vainqueurs, au lendemain d'une affaire à laquelle de Serre avait pris part, un prince dont la fin tragique rend l'admiration plus touchante, le duc d'Enghien. Engagés dans ces fatales luttes, ces enfants d'un même pays savaient ♦du moins s'accorder souvent une mutuelle justice. Les soldats de Moreau, sous l'inspiration de leur chef, avaient pour les émigrés des ménagements qu'interdisait, au début de la guerre, la barbarie des ordres du comité de salut public, et les émigrés, à leur tour, *ne pouvaient s'empêcher de saluer la valeur française dans ces triomphes qui prolongeaient leur exil.
L'étranger, qui leur donnait refuge, s'offensait parfois de ces manifestations : « Le reproche que vous faisiez l'autre jour aux Français de se réjouir des succès de leurs bourreaux, écrivait le comte de Maistre à l'un de ses amis, vient encore de la prévention, si vous y regardez de près ; car ce sentiment est très raisonnable, et même héroïque. Les soldats français ne sont point les bourreaux des émigrés, mais les sujets de ces bourreaux. Ils se battent pour une mauvaise cause; mais leurs succès ne sont pas moins admirables. Je ne vois pas comment un Français pourrait ne pas sentir un certain mouvement de complaisance, en voyant sa nation seule, aux prises avec une foule de mécontents à l'intérieur,
non seulement résister à* l'Europe, mais encore l'humilier et lui donner beaucoup de soucis *. »
Ces sentiments, que Joseph de Maistre jugeait avec une généreuse clairvoyance, de Serre était fait pour les éprouver. I| n'avait pas choisi la voie de l'émigration ; il y était entré par obéissance à la volonté paternelle. Dans les différentes compagnies, où il avait été successivement enrôlé, il avait porté la même conscience pour accomplir ses devoirs militaires, le même courage devant le péril. On le vit, au combat d'Oberkamlach (13 août 1796) enfoncer,., avec deux ou trois cents gentilshommes, un bataillon d'infanterie, le poursuivre pendant plus d'une heure dans la forêt de Mindelsheim, et, quoique blessé, protéger efficacement la retraite d'une pièce d'artillerie. Il se trouva aussi à Biberach, à Neubourg, dans les divers engagements que le corps de Condé soutint avec les troupes françaises, lorsque le général Moreau, séparé de Jourdan par une habile tactique de l'archiduc Charles,- tr ompa l'espoir de l'ennemi, en paraissant sur le Rhin, après une marche admirable, pendant que le prince autrichien l'attendait sur les bords de la Necker.
De Serre s'était fait rapidement une place à part dang les rangs de l'émigration. Plusieurs témoins de sa vie d'exilé ont laissé de lui des portraits ; ils s'accordent tous. On élait frappé, en voyant ce -jeune homme, d'une réunion de qualités en apparence contraires. Grand, les membres bien proportionnés,
4 Corresp. du comte Joseph de Maistre, t. I, p. 4. — 15 août 1796.
8 ( * • LE COMTE DÈSERRfe.
il avait, avec une extrême fraîcheur de teint, un air méditatif dont on était saisi. Ses traits étaient irréguliers; irtais son front élevé, son large et bienveillant regard, rayonnaient d'intelligence. Il avait dans l'âme la candeur de l'adolescence, dans l'esprit la maturité d'une homme Tait. Il charmait et il intéressait à la fois par une sorte de grâce ingénue et imposante* Un Allemand, chez qui il reçut pendant quelques mois l'hospitalité et "dont sa protection reconnaissanle devait plus tard couvrir la destinée, M. Faber, s'était pris pour lui d'un véritable enthousiasme. Il ne croyait pas, disait-il souvent, qu'il y eût sous le ciel un mortel comme celui-là.
Le licenciement des compagnies, auxquelles de Serre avait appartenu, ne lui procurait pas le repos. Il lui fallait changer sans cesse de résidence, pour se dérober aux approches des armées ou des commissaires de la République; de Dnsseldorf fuyant à Aixla-Chapelle, revenant en toute hâte à Dusseldorf, puis à Cologne, à Dillcmburgh, à Bade, en Souabe, il. portait dans cette course inquiète la pensée fixe de s'instruire ; il savait avec une prodtgieuse facilité se créer partout des moyens d'étude. Il avait passé l'hiver de 1794, à quelques lieues de Cologne dans la société d'un ancien ofticier supérieur de l'armée française allié à sa famille, M. Le Breton. C'était un homme fort instruit; ses souvenirs et son savoir rempla- . çaient poufle jeune exilé les livres absents. De Serre - > * lui avait proposé d'écrire sous sa dictée sur les diffé- ■ ; rents §uj<îts qui s'offriraient à sa mémoire. L'histoire, îes mathématiques, la littérature, la politique, tout
attirait, tout èfeiftaitson intelligence. If ne se lassait pas d'interroger, il était avide d'apprendre; il cherchait surtout à deviner le secret de cette réévolution dont il était victime et le caractère des personnages qui y avaient marqué. Présentées à sa vive attention avec la forme que leur donnait la passion de ses interlocuteurs, ces notions se dégageaient sous .Ja forte analyse de sa pensée* Elles jetaient peu à peu, dans son esprit les priÉteipes des convictions qu'il'devait, dans Ta^enir, adopter et défendre.
JJnde ses premiers soins fut" d'étudier la langue du pays? Il avait trouvé dans l'armée de Condé deux compatriotes, MM. Millet de Chevers et de Luxer, ses futurs collègues dans la magistrature. Il passa avec euxl'hiverde 1 795, dans le hameau de Waldmatt, près Bade. Aidé de M. de Luxer qui savait un peu l'allemand et de quelques livres, de Serre apprit rapidement cette langue dilficile; son savoir lui servit pour former, comme sergent-major au. régiment de Yioménil, les jeunes recrues allemandes. Il lui arriva même, durant ces jours pénibles de Fémigf^ation, de calmer une population agitée, en la iaranguant dans celte langue pour lui si nouvelle 1 ; nous le verrons, dans la suite, premier président à Hambourg et à Colmar, étonner ses auditeurs par la facilité avec laquelle, parlant dans des réunions solennelles, il maniait l'idiome germanique.
Les épreuves de l'exil n'altéraient pcriut sa séré-
1 Corresp. du comte de Serre, 1, p. 57. Lettré à sort ^mve % «* / V. aussi VI, p. 134 et 147, etc. ' • ,,#
nité. Il était d'une humeur charmante, toujours prêt à s'associer aux peines de ses amis, d'une gaieté franche et communicalive, sachant peindre d'un trait les hommes sans les blesser, incapable de déguiser aux autres la vérité comme de s'en offenser pour lui-même. Vivant avec quelques membres de sa famille, émigrés comme lui, il recevait de temps en temps des fonds de sa mère et les mettait aussitôt, sans en rien retenir, dans la bourse commune. Use faisait aimer, en conservant ses goûts sérieux et ses mœurs graves, de ceux de ses compagnons qui les partageaient le moins. Il était entré, à la fin de l'année 1796, dans le régiment de Mirabeau. Ce régiment avait alors pour chef le comte Roger de Damas. Insouciant, frivole, héroïque, Roger de Damas allait à la guerre comme à une fête. Après la paix de 1783, ayant vingt ans et voyant partout les armées au repos, il avait demandé du service à l'impératrice de Russie contre les Turcs. C'était de lui que le prince de Ligne écrivait « qu'il réunissait l'esprit chevaleresque de François I er à la grâce du grand Condé et à la gaieté du maréchal de Saxe. » La compagnie, dans laquelle se trouvait de Serre, était faite à l'image du chef; placée à l'avant-garde, toujours en face de l'ennemi, brave, hardie, aventureuse, mais libre d'allures et de propos. De Serre n'avait de ses compagnons que la bravoure, mais les habitudes de sa vie ne faisaient qu'ajouter le respect à l'affection que leur inspirait l'aménité de son caractère.
Cinq années s'étaient écoulées depuis que le jeune aspirant avait quitté sa famille. La Révolution avait plusieurs fois changé de gouvernements, comme t les émigrés de résidences. Néanmoins elle durait encore, et l'exil pesait à ceux qui ne s'étaient crus séparés de leur patrie que pour quelques jours.
Il n'y a rien qui puisse remplacer le sol natal. Dans les temps de troubles civils, lorsqu'on voit son pays livré à un régime qu'on déteste, ou entraîné lui-même dans des égarements dont on est révolté, on est quelquefois tenté de l'abandonner. On veut chercher sous d'autres cieux la liberté et l'honneur. L'impression s'efface, à peine satisfaite. Bientôt sur cette terre, qu'on a cru préférer, on ne cherche plus que ce qu'elle ne peut vous rendre. On ne se rappelle du sol dont on s'est banni que ce qui pour jamais vous attache à lui, le foyer, l'accent, la communauté de pensées et d'usages, le climat, connu et aimé. A mesure que les jours se succèdent, la souffrance est ' plus vive. L'étranger n'a pas de remède pour elle, la patrie seule peut la guérir.
Qui le sentait mieux que de Serre? Cette maison de Pagny, où il avait passé son enfance, ce coin de terre dont il connaissait tous les replis et tous les habitants, cette famille où il avait concentré ses affections, sa sœur, son frère, son père, sa mère, sa mère *» surtout, dont il ne parle jamais qu'avec une tendresse passionnée, aussi fier d'elle-même qu'elle l'était de
lui, c'étaient là autant d'imagos sans cesse présentes à son souvenir, et dont l'obsession, à la fois délicieuse et navrante, irritait son désir de revoir la France.
Il n'avait que* bien rarement des nouvelles de sa jamille et ne pouvait lui en envoyer qu'à des intervalles éloignés. C'était aux feuilles publiques que les émigrés demandaient des informations sur leurs parents, redoutant d'y trouver ces noms qu'ils ne se lassaient pas d'y chercher. On n'y publiait guère, en effet, que les noms des victimes, et chaque fois qu'on lisait au camp les listes funèbres, chacun en attendait la fin avec anxiété. Le silence, en ces temps affreux, devenait un signe de vie.
Il s'en fallut de peu que de Serre ne lût dans les journaux le nom des siens et, par là même, leur perte. Il ne connut sans doute qu'après les avoir retrouvés le coup qui avait failli les atteindre.
La famille de Serre avait vécu retirée à la campagne jusqu'aux approches de 1793. La nouvelle de la mort du roi vint la frapper dans cet asile. Elle y jeta le deuil et la stupeur. Pendant quelques jours, les habitants de Pagny demeurèrent enfermés, ne sachant que pleurer et prier, et voyant d'avance toutes les calamités au delà de ce grand crime dont l'horreur avait envahi et comme accablé leur solitude.
Ils auraient peut-être échappé à la persécution, si des affaires urgentes ne les avaient appelés à Metz. On décacheta quelques-unes des lettres qui leur étaient adressées ; plusieurs venaient de Immigration ;
if-
il y était question de la famille royale et de leurs parents proscrits. Une de ces lettres ayant 616 envoy6e à Mme de Serre sous le couvert de sa femme de chambre, celle-ci fut arrôl6e ainsi que sa maitresse. On avait commença par mettre en prison la propri6taire de la maison qu'habitait la famille, afin de lui arracher des renseignements sur ses locataires. Cette femme n'hésita pas à les charger pour obtenir sa liberté, qui lui fut en effet rendue. Lorsque Mme de Serre fut arrêtée, la douleur de son mari fut nu comble; ses enfants le virent, pour la première fois, verser des larme», 11 6clata en reproches contre la délatrice qui, pour toute d6fense, alléguait son p6ril : « Pour m'en tirer, disait-elle, j'aurais fait arrêter le Père Eternel 1 . »
Mme de Serre était une personne d'une rare distinction, à la fois vive et ferme, précise et ardente, d'une physionomie spirituelle et douce, avec un air de grandeur, au témoignage de ton fils qui ne trouvait aucun peintre digne de rendffe tes traits. Elle soutint, sans se lasser, les interrogatoires renouvelés pendant trois jours ; enfermée dans une chambre avec sept autres prisonnières, elle les fortifiait de son exemple et, sans compromettre autrui, elle savait par l'â-propos de ses réponses déconcerter ses juges. Ils renoncèrent à la poursuivre, tout en maintenant sa captivité. Elle ne fut relâchée qu'au bout de deux mois. Il était temps. Huit jours plus tard commençait le règne de Robespierre.
1 Ces détails ont été recueillis dans des notes laissées par Mlle Thérèse de Serre, Seur d'Hercule de Serre.
A la même époque et presque aux mômes jours, dans cette province de Champagne d'où était sortie la famille maternelle du jeune exilé, une autre femme dont le fils devait être uni à de Serre par la plus étroite intimité, produisait sur ses persécuteurs une impression semblable. Elle inspirait par la dignité de son attitude un tel respect à l'agent chargé de l'interroger que l'envoyé du Comité de salut public se déclarait, en la quittant, prêt à monter pour elle sur Téchafaud '.
Lorsqu'ils se rencontrèrent plus tard et qu'ils se racontèrent l'un à l'autre leur vie passée, Royer- Collard et de Serre purent s'entretenir avec un égal orgueil des mères qui les avaient formés.
Sans connaître les épreuves qu'avait traversées sa famille, de Serre avait hâte de la rejoindre.
On était au commencement de l'année 1797. Le Directoire exerçait le pouvoir exécutif. La Convention, depuis plus d'un an, avait fait place au Conseil des Anciens et au Conseil des Cinq-Cents, non sans avoir pris soin d'imposer les deux tiers de ses membres aux deux assemblées. Les élections se préparaient pour le renouvellement partiel des Conseils ; la presse était plus libre, l'esprit public plus hardi; un vif mouvement de réaction se produisait contre les violences révolutionnaires. On avait permis à quelques émigrés de rentrer en France. De Serre pouvait espérer que son nom serait bientôt rayé de la liste de proscription.
1 Vie de Royer-Collard, par M. de Barante, t. I, p. 2.
Il n'attendit pas ce moment.
Un jour il part du fond de l'Allemagne. Parvenu à la frontière, il la passe résolument et, marchant de nuit, par des chemins détournés, il arrive, par une belle soirée, aux abords du village qu'habitaient ses parents. Tandis que, tout rempli d'émotion, il regardait ces lieux où vivaient de son souvenir des cœurs qui le croyaient bien loin, il rencontre son père nourricier, le fidèle Gilbert, dont le nom revient, d'une manière touchante, jusque dans les lettres de l'homme d'Etat. Il se fait connaître au dévoué serviteur, et, sans lui donner le temps de revenir de sa surprise, il le charge d'annoncer son arrivée à sa famille et de faire ouvrir la porte qui était derrière le jardin, pour n'avoir pas à traverser le village. Son père, sa mère, sa sœur, Mlle Thérèse de Serre, qui a laissé le récit de cette entrevue, accourent au-devantdelui. Ils le reçoivent à la porte du jardin. Quelle scène en se retrouvant ! Dans les premiers moments ils ne se parlaient point; ils regardaient l'absent; ils le tenaient embrassé ; ils remerciaient Dieu de son retour inespéré, et, pénétrés à la fois de l'ivresse de le revoir et de l'épouvante de le perdre, ils cherchaient aussitôt, dans les pièces les plus reculées de leur demeure, un abri pour le cacher. On le gardait enfeftné le jour; il ne sortait que la nuit, dans les jardins.
Cependant cette réclusion fut de courte durée. Le changement qui s'était fait dans l'opinion favorisait le retour des émigrés ; on les tolérait» même lorsqu'ils avaient devancé la radiation officielle. Les
lettres que de Serre écrivit à cette époque le mon* a-'ï trent circulant librement en Lorraine, tantôt k Nancy, * * tantôt à la campagne, dans quelque retraite amie* où déjà revivent, comme aux temps les plus calmes, . les délassements d'une société heureuse et confiante. V De Serre respire la sécurité de cetle existence. Il prend sa part de ces récréations, sans s'y abandon- ' ner. Car, s'il estime comme un vrai cordial, suivant son expression, le$ causeries faciles et enjouées,, . c'est à la condition de ne point en faire l'occupation* de sa vie. Parlant mathématiques avec son frère, échangeant avec sa mère des confidences sans fin, lisant tour à tour Montesquieu, le Contrat social, Mfurmontel, au grand étonnement de ceux qui l'environnent, parcourant les gazettes qui lui portent, avec les débats législatifs, les premiers accents de Royer-Collard et de Camille Jordan, il n'accorde qu'une attention distraite aux conversations et aux jeux auxquels il se trouve môle. Passionné pour la vie de famille, mais sans goût pour le monde dont il raille déjà les modes affectées et les banalités monotones, il garde en lui-même l'ardente et confuse préoccupation d'une intelligence qui se forme. Il est perpétuellement en interrogation devant son temps. Il a l'instinct des grands changements qui s'accom-, plissent, peut-être le pressentiment de^on avenir, et, sans crainte de passer pour « sauvage »,.il se v dérobe aux divertissements d'une compagnie aimable et insouciante pour se plonger dans ses livres cl--'-; dans ses réflexions. .-' v "•
VÉMIGRATIOK,, +
^ II fallut bientôt renoncer à celle vîe tranquïlfe et pure. II fallut reprendre le chemin de l'exil. Le ÎUrectoire .s'effrayait des progiès de l'opinioa
V modéré? ; il voyait ou feignait de voir dans le mouvement chaque jçur plus prononcé contre les excè& révolutionnaires, une conspiration pour la royauté. Le 24 août 1797, le Conseil des Gihq-Éents avait aboli les lois qui punissaient de la déportation-' ou (Je la réclusion les prêtres insermentés. Le k sep-* temhfe (là fructidor) les Conseils législatifs étaient envahis, les journaux supprimés, les élections de quarante-neuf départements annulées, les dernières lois révoquées, cinquante-trois députés et deux ' membres du Directoire, parmi lesquels Carnot luimême, condamnés à la déportation.
Les émigrés souffrirent les premiers de cette nouvelle Terreur. Tous ceux qui n'avaient pas obtçnu leur radiation durent immédiatement quitter la France.
De Serre, plus sensible à l'exil qu'au danger, avait peine à partir ; il ne s'y résigna que sur les instances de sa famille. Un arrêté du Directoire avait décidé
\ que les émigrés: ne pourraient obtenir leur radiation Qu'après avoir fait inscrire pendant un mois leurs fiqms sur un tableau affiché dans leur commune. On COÇ^ait que cette formalité, une fois remplie, l'exil
^âarjfit son terme. M me de Serre resta à Metz pour
DE sei;re. 2
Micr ce moment par ses démarches, tandis que son fils se tiendrait aux frontières, épiant le signal du retour.
Dès qu'il fut en Allemagne, de Serre se mit en quête d'un agent de la République qui lui donnât "" un certificat établissant son obéissance à l'ordre de bannissement. Il ne lui fallut pas moins d'une année de voyages et de recherches pour obtenir cette attestation. Arrivé à Deux-Ponts, on lui annonçait que le représentant de l'autorité française avait quitté le pays ; il allait à Cologne, mais pour s'en éloigner aussitôt, sous la menace des pénalités qui frappaient indistinctement tous les émigrés. Il envoyait un mémoire à Bonn, où siégeaient les commissaires français, mais ne recevait point de réponse. Enfin, apprenant qu'un agent du Directoire est à Cassel, il se rend auprès de lui. Il est reçu par le secrétaire de la légation qui, tout en reconnaissant sa présence, refuse de la certifier par écrit. Le Directoire avait fixé à ses agents le délai d'un mois pour l'envoi de la liste des émigrés qui se seraient présentés à eux. Vainement le commissaire de Cassel avait sollicité l'autcîrisation d'adresser au gouvernement une listesupplémentaire, prévoyant le retard que les circonstances imposeraient aux proscrits. Le Directoire n'avait pas répondu, et l'agent n'osait prendre sur lui de suppléer à ce silence ; les affaires des émigrés étaient, disait-il, de vrais fagots d'épines 1 , blessant quiconque y portait la main, et il courait risque, en
1 Corresp. du comte de Serre, t. I, p* 17.
I/ÉMIGIUTIOK. 19
voulant effacer le nom d'un'émigré de la -liste defr suspects, de le devenir lui-même. Tout ce qu'il put accorder à de Serre, ce fut de prendre note du jour où Témigré s'était présenté dans ses bureaux et des pièces dont il luilavait donné connaissance.
De Serre ne se découragea point. « Quand il dépend de moi d'agir, écrivait-il, mon parti est bientôt pris. » Il sô dirigea, vers Constance. C'était un long voyage; il le fit presque entièrement à pied. Les moyens de transport étaient trop onéreux pour sa bourse dégarnie, et ses membres amaigris support taient moins encore les cahots des voitures publiques que les fatigues de la marche.
. Il arriva à Constance au bout d'une quinzaine d« jours. Il y trouva quelques parents, comme lui; émigrés. On lui conseillait d'aller à Bâle où résidait un agent de la République ; mais il ne le connaissait point et n'avait personne qui pût le présenter. Sur l'avis de ses parents, il eut recours à un expédient qui avait réussi à d'autres Français. Il se fit donner, par-devant notaire, une attestation de sa présence, portant copie de son passeport de déportation et constatant sa résidence en Allemagne. La pièce légalisée par le secrétaire de la ville fut envoyée à Bâle et transmise par la légation de l'Empire germanique à l'agent français. Le succès se fit attendre, mais ne manqua point. « Enfin, le voilà, ce certificat », écrivait, un mois après, de Serre à sa mère (& octobre 1798),* et, sous l'heureuse impression de cette bonne nouvelle il lui semblait déjà revoir le pays natal : « D'ici je jouis de l'abondance de vos
récoltes; je ne vois nulle part de beaux vergers, de belles vignes, que je ne me reporte au milieu de vous. »
Il songeait néanmoins, eh attendant le retour, à se créer les moyens de vivre en exil. Dès le jour de son expatriation, il avait envisagé d'un œil ferme cette nécessité. Ses vues se conformaient aux circonstances : entrer dans une maison de commerce, faire une éducation, se livrer lui-même à quelque travail manuel, (elles étaient les idées qui occupaient l'esprit du courageux jeune homme. « M. F... m'a confirmé dans mon dessein d'entrer dans une maison de commerce... La guerre que Ton regarde comme inévitable peut encore faire traîner les affaires en longueur. Je crois sage de profiler du temps de la jeunesse pour se faire un sort indépendant 1 . »
Il ne négligeait pas des études plus hautes, utilisant avec sa vigilance accoutumée toutes les occasions de s'instruire. Il achevait de se perfectionner dans la langue allemande; il lisait les meilleurs auteurs; résigné aux plus humbles emplois, il se mettait en mesure de remplir les plus élevés, et la grandeur des leçons qu'il tirait de son malheur attestait celle des destinées pour lesquelles il était fait. Au moment où il cherchait une position dans une maison de commerce, de Serre lisait les Vies de Plutarque; les épreuves des héros, dont il apprenait l'histoire, l'instruisaient à supporter les siennes. 11 ignorait qu'il ajoutait lui-même un chapitre à ces
1 Corresp., I. T, p. 4 2.
glorieuses vies et, pour les générations futures, un exemple à ces grands exemples.
Quelle constance, en effet, ne fallait-il pas pour surmonter les périls, les inquiétudes, les mécomptes attachés à cette existence! Qu'on se figure ce jeune homme, errant sur des routes étrangères, sans amis, sans appuis, sans ressources, n'ayant pas de nouvelles de sa famille dont le souvenir le hante sans cesse, toujours incertain de l'accueil qu'il recevra dans les demeures ou il va demander asile et que peut effrayer son titre de proscrit.. Dans le voyage qu'il avait fait à Constance, de Serre s'était arrêté à Francfort. Il avait une lettre de recommandation pour un banquier à qui l'un de ses oncles avait rendu de grands services. Il se flattait que ce souvenir lui vaudrait une place dans ses bureaux. Il aurait été ainsi rapproché de la France, ayant plus de facilités pour correspondre avec sa famille. Le cœur tout plein de cette espérance, il se présente chez l'opulent capitaliste. Laissons-le raconter lui-même à sa mère son entrevue. « Je fus, selon mon projet, me présenter chez M***. Après avoir été assez longtemps à faire antichambre, on me le montra au moment où il se rendait à son comptoir. A peine me fit-il la grâce de m'envisager, et, me pressant de questions pour savoir qui j'étais et ce que je voulais, une fois au fait, il rompit brusquement l'entretien : « En vérité, je ne sais pas d'occasion de vous être utile, » et il entra dans son cabinet. La porte se ferma et je restai en position. Riez donc, chère mère, riez avec moi de ma figure ; je vous assure au reste
que je sortis plus léger de son hôtel. Au vrai, mala droit, à quoi as-tu songé? Un chétif piéton, guêtre, s'attendre à une réception amicale d'un Crésus! As-tu cru que ta piètre mine attirerait des regards qui, du matin au soir, reposent sur lier *? »
Il ne rencontra pas toujours des cœurs aussi fermés, et souvent les hôtes les plus modestes étaient les plus généreux.
Ne pouvant demeurer à Francfort, de Serre se décida pour Reutlingen. C'était une petite ville de Souabe, ayant rang de ville libre comme Francfort. De Serre y avait passé plusieurs fois, et les mœurs hospitalières, les goûts simples et laborieux de la population l'avaient séduit. « Dans cette petite ville où tous sont égaux, le travail est en honneur, et quiconque esl utile est aussi estimé. J'espère être l'un et l'autre, et ce genre de vie tranquille et occupée me conviendrait parfaitement; j'aime beaucoup les mœurs de ces gens-ci, simples, droits, sans façon 2 . »
Le voilà donc, au 14 octobre 1798, établi à Reutlingen ; il loge chez un coniiseur, du nom de Wucherer, qui l'a déjà reçu dans de précédents voyages, et qui, avec sa femme et ses amis, le comble de soins : « Mes hôtes n'ont point d'enfant et ils me traitent comme le leur. »
Ils arrivèrent à lui trouver dans la ville quelques leçons. De Serre en eut bientôt assez pour occuper toute
1 Corresp., t. I, p. 22.
* Id„ ibid.,t. I, p. 21.
sa journée. La France remplissait le monde de son nom ; ses victoires inspiraient aux étrangers le désir de connaître sa langue. C'était, pour les habitants de Reutlingen, une occasion précieuse que la présence du jeune Français : ainsi l'exilé contribuait par ses * enseignements à propager l'influence de cette patrie dont le sol lui était interdit.
Il donnait à sa mère le récit complet de sa journée.
« Après une journée bien remplie, couché ordinairement à dix heures du soir, je suis éveillé de bonne heure et repasse dans mon esprit ce que j'ai lu ou fait et ce que j'ai à faire, en attendant que le jour me permette de me lever... Dès que je suis prêt, je lis quelques pages d'un auteur latin, déjeune de deux tasses de lait teint de café et d'un petit pain ; à huit heures, je vais donner une leçon de français au fils d'un aubergiste, âgé de dix-sept à dix-huit ans ; à neuf heures, à un jeune homme de quatorze ans, . auquel j'apprends en outre à écrire et à calculer jusqu'à dix heures et demie. Alors je rentre et travaille aux mathématiques, pour lesquelles j'ai toujours eu beaucoup de goût et que les circonstances seules m'ont empêché de cultiver. C'est là que j'éprouve combien une forte santé me serait nécessaire; aussi je n'en prends qu'avec modération et autant que ma tête en peut supporter. Plus volontiers, quand il fait beau temps, comme il a fait tous ces jours-ci, je prends un livre et vais me promener. Cette manière de lire est celle qui me fatigue le moins; mon esprit me semble plus libre en plein
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air, mes idées plus claires. Dans ces promenades, ou bien le matin dans mon lit, quand mon âme tout entière à elle-même n'est troublée par aucun objet extérieur, elle se représente la suite des propositions abstraites qu'elle a à moitié saisies pendant le jour et s'en rend tout à fait maîtresse, ou médite sur quelque livre que j'ai lu, quelque conversation que j'ai soutenue, ou, et ce sont mes moments les plus heureux, mon cœur me reporte vers ma mère ; alors je jouis plus que je ne pense. »
Jouissance mêlée de larmes, car la douce vision rendait plus sensible à son âme sa solitude.
« Vous souvient-il, chère maman, de ces soirées où nous ne pouvions nous quitter, où la conversation se renouait sans cesse sans jamais se rompre?..,. Quelle faible ressource sont des lettres en comparaison de ces temps ! ... Et c'est là ce qui rend l'absence si pénible.
« Je reviens à ma journée. On dîné à midi, et, à une heure, j'ai de nouveau une leçon de français et d'écriture. A trois heures, suivant l'usage de papa, je prends le café comme à déjeuner.
« Avant et après le café, je vais me promener ou m'occuper de mathématiques ou d'autres livres, ou corriger l'écriture et le français à un neveu de mes hôles, qui vient tous les jours une ou deux fois chez moi. A quatre heures, je vais Jusqu'à six heures dans une maison où je donne aussi des leçons à un jeune homme de douze ans, à un de quinze et à un de mon âge ; de six à sept heures, dans une autre où est le jeune homme à qui j'ai donné leçon à une heure,
un de ses frères et un cousin : deux enfants de douze ans.
« Sans contredit, il y a du mal avec les enfants. Mais les efforts que je fais pour les encourager, pour égayer la leçon, en évitant que des principes secs et rebutants par eux-mêmes ne finissent par les ennuyer» ces efforts tournent à mon avantage. Puissé-je me flatter que l'enfance gagne avec moi ! Au moins je crois gagner avec elle, en redevenant un peu enfant, en partageant quelques moments son heureuse insouciance et sa gaieté, et souvent je les quitte plus libre et plus serein.
« A sept heures on soupe. Tout de suite après souper, jewais encore donner une leçon jusqu'à neuf heures et je rentre...
« ... Je ne puis encore vous dire de quelle ressource cela me sera quant aux finances. D'après le caractère des habitants, ce sera peu de chose, et quant à cet article je suis leur homme. Quand même je le ferais pour rien, je croirais y gagner, et j'y gagnerais au moins la conviction d'être utile. Car vous me connaissez trop, chère maman, pour croire que, dans ma façon de voir, l'argent puisse payer les, soins que l'on prend pour former des hommes... Former des hommes ! Ce mot seul éveille en moi la crainte, le sentiment de ma faiblesse et les grandes idées de la besogne à laquelle je porte une main peut-être profane. Je me retirerais à l'instant même comme indigne, si ma conscience ne me donnait le témoignage que je pturrai, ou au moins que je voudrai plus, avec plus de zèle et de suite que ceux que la nature ou
les lois chargent ici de 1 éducation des enfants 1 . » Telle était la vie que l'exilé menait à Reutlingen; ne négligeons pas un trait qu'il n'a garde de laisser ignorer à sa mère : « Comme délassement dans mes moments de loisir, qui sont rares, j'aide encore mes hôtes dans différents ouvrages de leur profession. » L'instituteur se faisait donc aussi parfois confiseur. Au jour de la Noël, il était d'usage de donner des étrennes aux enfants et, comme toujours, les bonbons y tenaient grande place. On en distribuait sur lesquels figuraient des dessins et des devises. De Serre se mit à l'œuvre, et ses produits furent si heureux qu'ils valurent force commandes à la maison qu'il habitait. Il excellait à préparer des friandises comme à donner des leçons.
Quand on songe à ce que devait être la carrière de celui qui entre dans ces détails, on admire la sereine candeur avec laquelle il les raconte. Cette lettre le peint tout entier ; il sera le même dans toutes les situations : franc, ouvert, naturel, s'accommodant volontiers aux soins de la vie domestique, en laissant percer la trace dans la simplicité et, comme il dit lui-même, le a sans façon » du style, mais sachant aussi se montrer égal aux plus hautes fortunes, voyant dans chaque emploi les devoirs qui y sont attachés, et trouvant sans effort les plus nobles accents pour les définir. L'orateur s'annonce dans ces phrases sur la mission de l'instituteur, % qui sillonoeat * comme un éclair soudain, ce récit familier.
1 Corre&p., 1. 1, p. 29etsuiv.
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En parlant des espérances qu'il fondait sur ses jeunes écoliers : « Je vois souvent, disait-il, la rose dans le bouton. » On peut lui appliquer ce mot; c'est avec une sympathie anxieuse qu'on voit se former au milieu des épreuves ce jeune homme de vingtdeux ans, loin de la France qui le proscrit et dont il sera l'une des gloires.
Les enfants de Reutlingen n'avaient jamais été à pareille école. Ne Connaissant jusque-là, pour tous moyens de persuasion, que les parples grossières, les jurements, les menaces, les coups, ils s'étonnaient de celte fermeté douce; ils adoraient leur nouveau maîlre; ils le contemplaient avec respect. Son arrivée était pour eux une fête; plus efficace que les mauvais traitements, un reproche de lui faisait couler leurs larmes. C'était, comme l'écrivait de Serre, « la crainte de l'amour. »
Dans son infortune, il ne souhaitait pas d'autre existence. « Puissé-je attendre ici la fin de mon exil, et ne plus entreprendre d'autre voyage que pour voir ma patrie ! »
Vaine espérance! Cinq mois ne s'étaient pas écoulés que, de nouveau, il fallait fuir. Les hostilités venaient de se rouvrir entre, la France et l'Autriche, que soutenaienU'Àaglçterre et la Russie. Les troupes françaises avaient franchi le Rhin. Les environs de Reutlingen étaient occupés ou menacés. Les ordres 3ii Directoire portaient que tout émigré serait considéré comme espion.
De Serre va donc, encore une fois, reprendre sa vie errante. Il lui faut se retirer devant ces armées, dont
son cœur si français admire les exploits, qui comptent à leur tête Jourdan, Dessoles, Gouvion Saint-Cyr, ses futurs collègues dans les Chambres ou dans le gouvernement ; Masséna, que la parole de cet émigré, obscur et fugitif, protégera quinze ans plus tard contre les emportements des partis. Contrastes dont les révolutions sont pleines, mais qu'on ne se lasse pas de relever, parce que, dans leur instructive singularité, ils doivent enseigner à toutes les opinions les retours de la fortune et le besoin qu'elles ont de garder les unes envers les autres l'équité et la modération !
À la nouvelle de l'approche des Français, de Serre partit pour Nuremberg. Il s'empressa d'écrire à sa mère pour la rassurer. « Courage, chère mère, courage! C'est à vous que je crie courage, quand la fortune me porte quelque nouveau coup, parce que je sais que vous en ressentez plus fortement que moi le contre-coup. » (5 mars 1799.)
Son départ de Reutlingen avait consterné ses amis. Ils s'efforçaient de le retenir; ils lui promettaient de le cacher. Les enfants étaient inconsolables. Ne pouvant changer sa résolution, chacun voulut du moins venir .à son aide en lui donnant des lettres de recommandation. Il partit à pied, emportant dans son mince bagage quelques pièces d'or, et laissant en dépôt à ses hôtes le reste de ses ressources.
Il ne pensait pas séjourner longtemps à Nuremberg. Où irait-il? Presque tous les chemins lui étaient fermés. La Prusse était interdite aux ômi»
grés; ils ne pouvaient traverser les États autrichiens^ d'ailleurs, écrivait l'ancien soldat de Condé, « je ne veux pas aller dans un pays avec lequel nous sommes en guerre » Il songeait au nord de l'Allemagne : « D'un côté, Hambourg, lieu cher et plein d'étrangers, et de là vers le Danemarck, si on y est souffert, ou à droite gagner la Suède. Peut-être trouverai-je quelque coin où je pourrai me sous-' traire à l'inquisition qui repousse de partout le malheur. »
Il y avait bien de la tristesse sous ces paroles. Cette incertitude est peut-être le pire supplice de l'esprit. Le péril, sans cesse menaçant, trouve l'homme moins fort que le malheur, une fois consommé. Celte indécision, pette destinée toujours en suspens, ces alternatives, perpétuellement renouvelées, d'espérance et de crainte, énervent l'intelligence et ôtent fout ressort à la volonté. Aussi faut-il s'étonner du calme que garde de Serre au milieu de tant de fluctuations. Il ne perd, pas un instant de vue ses projets' d'étude et ne se lasse point de penser à ce lendemain qu'il ne peut saisir.
11 portait en lui cette flamme que les années abattent, et non pas les revers. Vainement la pente était rude, l'atmosphère lourde, la route obscure et bordée de précipices. Souvent découragé parles obstacles qu'il avait à vaincre, le regard perdu devant les nuages qui voilaient l'horizon, les forces épuisées, il se relevait soudain. Une voix intime lui disait qu'un grand but l'attendait au delà de ces épreuves, et qu'il finirait par l'atteindre. C'était la jeunesse avec ses
indomptables espérances, qui parlait à son âme. Cette vie même qu'il était condamné à mener fortifiait son tempérament. Voyageant à pied, à .trahrfers la campagne, le sang agité par l'air, le cerveau mis en mouvement, son esprit s'excitait. Les visions d'avenir faisaient diversion à ses inquiétudes ; il ne savait pas ce que le sort lui réservait, mais, comme le poêle, en portant la main à son front, il sentait quelque chose là : c< Je ne bâtis dans ce pays-ci que pour m'essayer, écrivait-il à la tendre confidente de ses pensées, et quoique ce ne soient que des châteaux de cartes, aussitôt écroulés qu'élevés, je ne regarde pas mon temps comme perdu. Le dessinateur a gâté mille feuilles de papier, tracé des millions de traits inutiles, avant d'arriver à un Irait pur et hardi. Si la Providence me destine à quelque chose, je reconnais que mes épreuves et mes peines peuvent servir à ses vues *. »
Pour le moment, ses désirs élaient bien modestes. De Serre n'eût demandé qu'à reprendre le chemin de Reutlingen. Déchu de celte ambition, il songeait de nouveau à entrer dans une maison de commerce. Un négociant de Nuremberg lui avait promis des lettres de recommandation pour quelques manufacturiers de la Saxe. Sa bonne humeur s'animait à l'idée des grandes perspectives que l'excellent
1 Corresp,, t. I, p. 48, à sa mère.
homme lui avait ouvertes. « Quand on ne vous prendrait, que comme empaqueteur (à ce mot, s'écrie de Se«re, je me rappelai l'exhortation de papa de ne pas fermer entièrement mon cœur à l'ambition), je vous conseille d'accepter, car vous vous ferez peu à peu connaître et employer selon votre capacité *. y?
Une autre raison l'engageait à se rendre en Saxe ; c'était la pensée de s'y trouver dans le voisinage de plusieurs universités. Il pourrait y entendre d'illustres professeurs, peut-être s'entretenir avec eux, se procurer les livres qui jusque-là lui avaient manqué, et préparer ainsi son avenir, tout en gagnant sa vie.
Dès celte époque, de Serre avait pour maxime qu'en quelque situation que l'on se trouve, il faut se rendre capable d'en tirer parti. Pauvre et proscrit, il n'en jouissait que plus vivement des procédés obligeants qu'on avait pour lui. Son caractère les provoquait ; il avait, sans y prétendre, une manière d'attirer les cœurs, et il s'étonnait souvent, n'ayant d'autre charme que son malheur, d'inspirer plus d'affection que n'en pouvait donner son âme, tout occupée de ceux qu'elle avait quittés. Il se souvenait du banquier de Francfort, moins pour lui en vouloir que pour lui opposer des exemples contraires : « A Goppingen, écrit-il, j'avais une lettre pour un marchand. Il me reçoit d'abord froidement, m'indique une auberge, me dit qu'il m'y enverra, ou, s'il a le temps, m'y apportera lui-môme une marche-
4 Corresp., t. I, p. 45.
rotdç. Le soir, il vient effectivement, me recommande fort à l'hôte. Peu après, la conversation âYjfr blit familièrement entre nous. Il me troi|w|ri guide qui me fera gagner par un chemin de trmyQÉgt" deux à trois lieues et me prie d'aller le voir, ayant mon départ. J'y vais, il me présente à sa femme, me donne un fort joli déjeuner et me force à remplir mes poches de fruits et de sucreries. Après avoir pris congé de lui, je retourne à mon auberge; tout était payé, et personne ne veut rien recevoir. Mon guide porte mon petit paquet, le lendemain matin me conduit encore plus loin, et je suis obligé de le forcer à accepter quelque chose. Il devait rendre compte de mon voyage à ce marchand qui lui avait défendu de rien prendre. Mettons d'un côté dans la balance la noblesse de ce loyal épicier, et, de l'autre, les tonnes d'or du millionnaire de Francfort *. »
De Serre était encore à Nuremberg, agitant ses projets de voyages, lorsque ses amis de Reutlingen le rappelèrent : la guerre s'était éloignée, le pays était calme ; nos armées, vaincues par la faute du Directoire qui, pour défendre sa sûreté intérieure, leur refusait des renforts, s'étaient repliées sur la rive gauche du Rhin. Avantages précaires que Masséna devait bientôt faire expier 5 la coalition.
De Serre se hâta de revenir à Reutlingen. On l'attendait avec impatience; on s'empressait autour de lui; on lui faisait d'affectueux reproches de son
Corre8p. t I., p. 41.
» i.vuo
* L^GRATION.
éloignèrent; on lui montrait les cachettes où il rit pu trouver asile. « Vous ne savez pas, lui ses hôtes, tpus les amis que vous avez ici. » hStait pénétré de cet accueil, et, dans le premier élan de sa reconnaissance, il envisageait sans peine la nécessité de passer un second hiver à Reutlingfirtt Tout annonçait qu'il pourrait y attendre la fin dé son exil.
Cependant, revenu au mois d'avril 1799, il repart au mois d'octobre, et, chose singulière ! c'est pour reprendre du service sous les drapeaux de l'émigration, La petite armée du grince de Condé a quitté les cantonnements de Wolhynie; elle s'est avancée aux abords de Constance, soutenant la réserve de Korsakoff, dans ces journées décisives qui vont marquer lé désastre de la coalition et immortaliser la gloire de Masséna, vainqueur de Souvaroff (septembre et octobre 1799). De Serre, après ces combats, a été voir ses anciens camarades; ils l'ont décidé à rester parmi eux ; le voilà sous-lieutenant dans les grenadiers de Bourbon. 11 ne se sentait plus en sûreté. Les troupes viotorieuses se rapprochaient. Le repos d'ailleurs lui devenait pénible, quels que fussent les soins de ses amis de Reutlingen. « Ils ne peuvent, disait-il avec tristesse, me donner que ce qu'ils ont. L'art de la société, l'art de jouir de la vie est ici dans son enfance; grâces, délicatesses, agréments du corps comme de l'esprit, sont inconnus 1 . » L'épreuve finissait par être accablante, il
4 Corresp.j 1. 1. p. 61.
avait comme des impatiences de secouer cette lourde vie et de rencontrer une voix, des manières, un souffle, quelque chose qui vînt de la France.
Nous ne voyons que ces motifs ponr expliquer cette rentrée subite au service de l'émigration. De Serre n'en avait pas les vues ; la crainte de se trouver en contradiction avec des préjugés qu'il ne partageait point lui avait plus d'une fois fait éviter la société d'amis ou de membres de sa famille. Son désir était de revenir en France non seulement pour y rejoindre ses parents, mais pour y fouler le sol natal, pour y prendre une carrière, pour y chercher, sous le régime nouveau qui dominait son pays, une situation honorable. II avait laissé en Lorraine un jeune frère dont l'avenir le préoccupait ; les conseils qu'il donnait à sa mère pour son éducation montrent bien que, si les circonstances le lui avaient permis, c'est dans les rangs de l'armée française qu'il eût lui-môme fixé sa place. « Je sens, écrivait-il, que mon frère se doit à sa patrie; mais je crois en même temps qu'il la servirait plus utilement en lui consacrant à la fois sa tête et son bras. Tout poste où l'on sert et défend son pays est à la vérité honorable ; mais un citoyen doit tâcher d'être aussi utile qu'il peut l'être, et il ne l'est qu'autant qu'il est employé conformément à l'éducation qu'il a reçue. Quelque désir que j'aie de le voir rester près de vous, peut-être est-il grandement temps de prendre un parti. Il a du goût pour les mathématiques, pour le dessin ; vous êtes proche de l'école de Metz, vous lui trouveriez facilement une bonne pension et ne le
perdriez pas de vue ; tout cela ne vous engagerait-il pas à le mettre à l'École du génie *? »
Ajoutons que de Serre aurait pu, s'il y était prèle, mener dans l'exil une vie tranquille et prospère, en se faisant . passer pour Allemand. La connaissance qu'il avait de la langue lui rendait facile ce déguisement. Mais pour cela, que fallait-il? « Renier mon pays, dit-il lui-même, faire une suite de mensonges. Cela vous indigne sans doute comme moi, chère amie. Mais qu'y faire? Une intolérance tyrannique avilit, et presque partout les préposés mêmes désirent qu'on soit assez adroit pour les tromper ; tant est fort le sentiment de l'inhumanité des ordres qu'ils doivent faire exécuter. Je ne sais si je vous ai écrit qu'à *** un conseiller intime, devant lequel je fus conduit, ne put s'empêcher de me dire : « Mais, « parlant bien allemand, ne pourriez-vous pas vous « faire passer pour artiste? Ne pourriez-vous pas... » bien mentir, ajoutai-je avec une impatience dont je ne fus pas maître, et qui ne répondait pas trop politiquement à l'intérêt qu'enfin il me témoignait. « Tant d'autres le font, » ajouta-t-il 2 .
Tel était le langage, tels étaient les sentiments de cet émigré, que les lois de la République condamnaient comme un espion.
On ne voit pas qu'il ait pris part à aucun engagement, dans ces derniers jours donnés aux rangs armés de l'émigration. Le corps de Condé, passé à
1 Corresp., 1. 1, p. 27, 14 octobre 1798.
* Id„ p. 47.
la solde de. l'Angleterre, ne tarda pas à quitter l'Allemagne; au mois d'avril 1800, il était en Italie. De Serre ne le suivit point. Il changeait souvent de résidence, mais en se tenant toujours rapproché de Reutlingen où l'attendait la même hospitalité. C'était là que les lettres de France lui étaient adressées. La paix semblait prochaine ; les victoires de nos troupes en Allemagne, qu'allaient suivre les merveilles de la nouvelle campagne d'Italie, lassaient la coalition.
A lintérieur, les esprits s'apaisaient. Bonaparte, maître effectif du pouvoir, depuis le 18 brumaire, sous le nom de premier Consul, annonçait l'intention d'opérer sous un gouvernement modérateur la réconcilialion des partis. Un projet de loi avait été présenté pour clore la liste des émigrés. Beaucoup d'entre eux étaient revenus. Un agent de la République à Francfort, le sieur Bâcher, exhortait lui-même de Serre à rentrer en France, tout en lui refusant un passeport. Il errait le long de la frontière, se rapprochant et s'éloignant tour à tour, attendant le signal de sa mère et prêt à. le devancer. Cela dura quelques mois, qui parurent des siècles à son impatience. On ne sent jamais si vivement son mal que lorsqu'il va finir. Quelques jours de retard ravivaient dans le cœur du proscrit les souffrances de plusieurs années. « Le sentiment de tant de moments les plus beaux de ma vie, perdus ou passés dans la douleur, le vif désir, le besoin de reprendre la seule place qui me convienne, tout cela me presse irrésistiblement. Encore quelques mois, peut-être quelques se-
maines. Dieu ! comme je tous embrasserai tous ' ! » La lettre avait été écrite à Reutlingen, le 51 mai 1800. Ce fut la dernière datée de l'exil.
1 Corresp., t. I, p. 67 : A sa mère.
CHAPITKE II
Le barreau de Metz.
De Serre, rayé de la liste des émigrés, s'établit à Metz. — L'école centrale. — La lampe de l'étudiant. — Premiers succès de barreau. — De Serre et M. Mangin. — Société littéraire à la préfecture. — M. de Vaublanc. — De Serre se rend à Paris. — Le Palais de justice. Delamalle. — M. de Colle nel. — L'audience du grand juge. — Retour à Metz. — L'affaire de Trêves. — Rétablissement de Tordre des avocats, qui avait été remplacé, depuis la Révolution, parles défenseurs offieieux. — De Serre revient à Paris afin de passer l'examen exigé pour l'exercice de là profession. — Félicitations que lui adressent ses juges. — Le procès H... — Acquittement obtenu' par l'avocat de Metz devant la cour de justice criminelle de la Seine. — Hommages rendus à son talent par les cours et barreaux de Lorraine et d'Alsace. — Comment de Serre comprend sa carrière. — Son mariage. — Fêtes au château de la Sauvage. — De Serre est nommé avocat général près la cour impériale de Metz .
Nous retrouvons de Serre à Pagny, au mois d'avril 1801. Il attend que sa radiation de la liste des émigrés soit officiellement prononcée ; des démarches actives sont faites pour l'obtenir.
Elle n'eut lieu qu'à la fin de l'année suivante. Un arrêté du maire de Metz, daté du 6 brumaire an X (novembre 1802), autorisa Hercule de Serre, en
vertu des décisions du ministre de la police et du préfet du département, à résider à Metz, sous la surveillance de la municipalité. Il devait, aux termes de l'arrêté, venir tous les jours signer sa présence sur les registres de la commune. Cette situation précaire, atténuée, il est vrai, par la tolérance du pouvoir, se prolongea jusqu'en 1809. A cette époque, la surveillance delà mairie fut. levée provisoirement. Elle ne cessa définitivement qu'au mois de novembre 1810.
De Serre se hâta de mettre à profit la radiation. Il vint s'établir à Metz et s'y préparer au barreau. L'ordre des avocats avait été supprimé par la Constituante. Us pouvaient exercer leur profession comme défenseurs officieux ; mais le lien qui les unissait était rompu. Il y avait au chef-lieu de chaque département une école centrale, où se faisait un cours de législation. C'était là que les jeunes gens se formaient à l'étude du droit. De Serre s'y fit inscrire, S peine arrivé à Metz.
Le malheur des temps avait réduit le patrimoine de sa famille. Elle avait vendu la terre de Pagny, et suivi à Metz le jeune étudiant. Ses premiers travaux, condition préalable de sa carrière, allaient amener des privations et des charges nouvelles ; mais cette épreuve semblait légère, auprès des douleurs passées ; en reparaissant au milieu des siens, de Serre leur avait ramené l'espérance. Ils avaient foi, comme lui, dans son avenir : « Patience et courage, disait-il à sa mère ; vous savez que c'est ma devise, et j'espère que si mes travaux vous causent et à moi des privations, nous en serons récompensés par la suite.
iO LE COMTE BE SERRE.
Les obstacles surmontés, les passions domptées, sont une base glorieuse de fortune et de bonheur *. »
Les éludes qu'il avait faites durant son exil, ses lectures, ses réflexions, ses voyages, les souvenirs de VEsprît des Lois médité dans la solitude, la connaissance des auteurs allemands, le mouvement naturel de son intelligence, fécondaient les leçons qu'il recevait à l'école centrale. Il y ajoutait Faction puissante de son labeur personnel ; dans les matinées d'hiver, avant que le jour fût levé, les ouvriers de son quartier voyaient une lueur paraître au dernier étage d'une maison, située sur la place Saint-Louis. Ils la connaissaient bien. C'était la lampe de travail du jeune étudiant ; elle leur indiquait à eux-mêmes que le moment était venu de reprendre leur tâche.
Guidé dans ses études par un homme de savoir, M. de Jaubert, de Serre se forma aux affaires criminelles dans le cabinet de M. Colchen, juge au tribunal d'appel de Metz, et qui remplissait les fonctions du ministère public, en l'absence du commissaire du gouvernement, M. Périn, élu membre du Tiibunat. Il apprit ensuite les affaires civiles, auprès d'un homme de loi dont le mérite était fort apprécié des magistrats. Il le fut plus encore, raconte M. Salmon à qui nous empruntons ces détails 1 , lorsque de Serre eut préparé ses dossiers; la première requête que lui soumit le débutant lui parut si remarquable que l'homme de loi se l'appropria. Il la prononça lui-
1 Corresp., 1. 1, p. 73.
8 Etude sur M. le comte de Serre, pp. 17 à 20.
même devant les juges, qui, n'étant pas an courant de l'origine du plaidoyer, trouvèrent que le défenseur s'était surpassé. Ce succès anonyme encouragea de Serre à parler pour son compte. Son talent lé mit immédiatement en évidence. Il commençait avec un jeune avocat dont les succès accompagnaient les siens, et qu'il devait retrouver plus tard, dans la carrière judiciaire, M. Mangin. Tous deux avaient conquis la faveur des juges ; tous deux aussi excité par leur renommée naissante l'envie des vieux praticiens. Ceux-ci manifestèrent, à diverses reprises, leurs dispositions malveillantes ; de Serre y répondit par de piquantes paroles. Mais il n'était pas encore familiarisé avec les amertumes de la vie publique; il se blessa de ce mauvais vouloir, et quitta, pour quelque temps, le barreau de Metz.
Lès lettres vinrent distraire sa retraite ; elles avaient alors un fervent adepte dans le préfet de la Moselle, M. de Vaublanc ; de Serre se rendait souvent à la préfecture pour y prendre sa part des travaux de la Société libre, que l'administrateur du département y avait établie. Il n'avait pas cessé d'ailleurs d'exercer sa profession devant les tribunaux environnants. C'était la plus noble manière de se venger de ses détracteurs : son talent se développait. On s'en entretenait à Metz, et le désir y était d'autant plus grand de voir rendu à la ville l'éclat d'une parole qui lui appartenait. De Serre reparut enfin devant les juges qui avaient assisté à ses débuts ; sa place au barreau fut désormais incontestée.
En dépit de l'arrêté qui fixait sa résidence à Metz,
le cours de ses affaires l'appela à Paris, dans les premiers jours de Tannée 1804. Il y trouva un de ses compatriotes, dont l'amitié devait avoir sur sa carrière une grande influence, M. de Collenel, ancien président au parlement de Nancy, et qui, de retour de l'émigration, avait été placé è à la tête de la première division du ministère de la justice par le grand juge Régnier, duc de Massa. Ancien avocat au parlement de Nancy, député aux états-généraux, Régnier, luimême Lorrain, était resté fort attaché à son pays natal; sa liaison avec M. de Collenel faisait de ce dernier un protecteur puissant. M. de Collenel avait reçu avec beaucoup d'effusion le jeune de Serre, dont la famille lui était connue; il l'encouragea à poursuivre la carrière du barreau, « qui le mettrait, lui disait-il sagement, au-dessus de toutes les demandes». Mais il ne lui en offrit pas moins son concours pour le faire entrer dans la magistrature.
De Serre ne pensait pas alors à quitter sa profession. Il était dans l'ivresse des triomphes du barreau ; il allait, pendant son séjour à Paris, entendre au Palais les défenseurs renommés ; son ardeur s'exaltait à leur voix. « Aujourd'hui (4 pluviôse an XII, 24 janvier 1804), j'ai écouté pendant près de quatre heures le célèbre Delamalle, dans une cause de divorce intéressante par la qualité îles personnes. Ce sont quatre heures bien employées, et plus d'une fois mon âme a fermenté du désir d'égaler un jour de pareils hommes. Vraiment je regretterais à jamais la carrière du barreau, si je ne pouvais y percer *. »
1 Corre*p. y \. I, p. 77.
Étrange prestige de la parole ! Singulière puissance du grand orateur! Cetle inspiration, dont il est pénétré, il la suscite à son tour parmi ceux qui l'entendent. Il éveille leurs facultés, remue leurs passions, provoque leurs idées, leur révèle à eux-mêmes des talents qu'ils ne se connaissaient point. Il semble à ses auditeurs, soulevés par ses accents, que s'ils prenaient sa place, ils parleraient comme lui; leur pensée, une fois émue, le devance ; l'enthousiasme qui l'anime les a saisis ; il respire dans leurs yeux, sur leur front, dans leur âme; et comme l'audition de beaux vers ou des symphonies d'un maître a plus d'une fois créé des poètes ou des musiciens, ainsi la parole, tombée d'une bouche éloquente, allume dans une jeune intelligence la flamme oratoire. Cet effet, que Delamalle produisait sur de Serre, il l'a luimême, et avec une bien autre puissance, produit sur ses contemporains, et le plus grand des orateurs de ce siècle, M. Berryer, lui a rendu ce témoignage que ses discours avaient été pour lui des « leçons inspiratrices i » .
Cependant, soit que ses parents lui souhaitassent déjà une position officielle; soit que, placé sous la surveillance de la police, il jugeât utile de se ménager un appui contre des rigueurs toujours vraisemblables, de Serre alfa rendre visite au grand juge. Ce n'était pas chose facile que d'être reçu. « L'audience devait être à dix heures, écrit-il à sa mère; par faveur spéciale de M. de Collenel, j'ai été intro-
1 Corresp., t. VI, p. 418. Supplément : Lettre de M. Berryer au comte Gaston de Serre.
duit à midi passé. » Le grand juge l'accueillit avec bonté. Il l'entretint de son pays, de sa famille, et, comme M. de Collenel, lui promit sa protection, si elle lui était nécessaire. Plus de cent personnes faisaient antichambre après lui, elles enviaient son bonheur et déjà saluaient son crédit. « Ils ont cru sans doute, écrivait de Serre, que j'avais tout obtenu, et ils ont eu raison, puisque je ne demandais rien. »
Il revint dans sa province. Un grand procès l'appela bientôt à Trêves, et augmenta sa réputation. L'affaire avait exigé beaucoup de démarches et de négociations préparatoires ; quand elle fut portée à l'audience, l'adversaire la présenta dans un ordre tout différent de celui que de Serre avait prévu et adopté. Il dut, en un instant, changer ses dispositions; ce fut la première cause importante qu'il soutint sans avoir écrit. L'improvisation était rare alors; son succès n'en fut que plus grand.
L'éclat, qui commençait à signaler son nom, ne lui avait pas donné plus de goût pour le monde. Il n'y paraît jamais qu'avec effort, et c'est un cri de désespoir quand il se trouve, sans s'y attendre, au milieu d'une grande réception. « Je suis mécontent de ma soirée, écrit-il de Trêves; j'ai cru, débarrassé des affaires, devoir à la bienséance une visite chez le préfet. Je suis tombé dans une assemblée : des joueurs et des cartes. Il m'a fallu jouer. Je m'en suis sauvé. Non, le monde me repousse à une lieue de lui ; les arbres et les pierres sont mille fois plus près de mon cœur que ces gens-là. Si vous saviez quels bons instants j'ai eus en route, surtout de Luxembourg ici!
Quel beau soleil! Quelle neige éclatante! une mauvaise voiture, de mauvais chevaux qui n'avançaient pas. Je fis presque toute la route à pied. Je retrouvai dans cet instant toute mon imagination *. »
Une loi du 22 ventôse an XII (13 mars 1804) avait prescrit l'organisation des écoles de droit et rétabli l'ordre des avocats. Ceux qui exerçaient depuis moins de trois ans la profession de défenseur officieux étaient astreints à suivre les cours des nouvelles écoles pour obtenir le grade de licencié en droit; ils ne pouvaient s'en dispenser qu'à la condition d'avoir obtenu, avant le 4 vendémiaire an XV, un certificat de capacité, délivré après examen. " De Serre se mit en mesure de passer l'examen. Il revint à Paris au mois d'août 1805 (fructidor an XIII), et fut admis à l'unanimité par la commission. Un des examinateurs lui dit après la séance : « Je ne vous fais pas mon compliment, monsieur; c'était une dette. » Le renom de l'avocat de Metz avait pénétré à Paris. Au moment même où il préparait son examen, de Serre suivait dans la capitale une grave affaire qui occupait l'opinion publique. C'était le procès d'un sieur H..., entrepreneur de fournitures militaires, accusé d'avoir altéré et falsifié les pièces de comptabilité de la compagnie à laquelle il appartenait. Un premier jugement lui avait été contraire. De Serre fit pour lui un mémoire, si fortement motivé que les juges déclarèrent eux-mêmes — c'était l'inculpé qui l'apprenait à son avocat — qu'ils n'auraient pas
1 Corresp., 1. 1, p, 85 (24 nivôse an XIII) : A sa mère.
rendu leur sentence s'ils l'avaient connu plus tôt. L'entrepreneur était traduit devant la cour de justice criminelle et spéciale de la Seine. Il confia son sort à de Serre. Celui-ci avait donné tous ses soins à cette affaire; aucune ne l'avait plus ému; il frémissait à l'idée d'un échec. Son client fut acquitté; grand triomphe pour le défenseur. Lorsqu'il revint à l'hôtel de Suède, où il demeurait avec H..., il trouva une société nombreuse qui l'attendait pour le féliciter; les remerciements, les larmes, les compliments, tout se mêlait pour célébrer son succès. Il avait réussi sur cette grande scène de Paris, sous les regards des avocats et des juges, dans une affaire à laquelle s'intéressait un des frères du souverain, le prince Louis Nul doute que l'écho de ce succès ne parvînt au ministère de la justice et n'y laissât un souvenir efficace.
Cette période compta parmi les plus heureuses dans la vie d'Hercule de Serre. Il en sentait profondément la douceur; il l'appréciait d'autant plus qu'il gardait un plus amer souvenir des années précédentes. Dans une lettre datée du 18 fructidor an XIII : « II ne faut pas écrire cette date, disait-il à sa mère, sans nous féliciter de la différence du présent au passé... Pour moi, je le reconnais, je suis injuste envers le ciel toutes les fois que je me livre à la tristesse. Une bonne mère, des amis rares, mon état, la vie que je mène, mon âge, non, jamais, sans doute, je n'aurai plus de sources de bonheur. Si celui-là ne remplit pas tout ce qu'a pu concevoir une imagination sans bornes, au moins doit-il suffire à l'homme
qui n'abjure pas toute sa sagesse, qui tâche de modérer tous les genres d'ambitions et sait que le cœur même ne doit pas être insatiable. Amitié, santé, liberté, indépendance, tels sont les biens qui me sont départis. Quelque force seulement pour régler cette sensibilité qui mêle souvent d'amertume ce bonheur qu'elle devrait seulement goûter... et je pourrais dire avec fierté : Quel homme est aussi heureux que moi 1 ? »
Ce que fut de Serre dans cette profession du barreau exercée pendant six années, il faut le demander au barreau, à la magistrature de la Lorraine et de l'Alsace. Son éloge a retenti bien des fois, et dans les temps les plus divers, sous les voûtes du palais de justice, à Nancy, à Colmar, à Metz. Il semble que chaque procureur général, chaque premier président, en arrivant dans l'une de ces cours, ait tenu à honneur de s'essayer dans ce panégyrique comme pour se recommander soi-même de ce nom glorieux . Il résulte de ces hommages, renouvelés sous tous les régimes, qu'en Lorraine et en Alsace de Serre a fait école. Tous ceux qui ont honoré le barreau de ces provinces, devenues si chères au souvenir de la France, se sont formés aux leçons et aux exemples de l'avocat de 1806. « Le nom de M. de Serre, célèbre
1 Corresp.y V I, p. 94.
dans celte enceinte, disait en 1864 M. Fauconneau-Dufresnes, avocat général à Colmar, est un titre d'honneur, un patrimoine qu'il appartient à l'Alsace de revendiquer pour elle. » Un avocat de Metz, entretenant son ordre de cet illustre confrère, vantait, en 1855, « sa parole nette et claire, sa distinction infinie »; son éloquence, où « il semblait que le cœur dominât la raison ; mais elle y restait maîtresse d'elle-même 1 ». « M. de Serre, disait à une autre époque le premier président de la cour de Colmar 2 , est un de ces modèles que l'on doit admirer, mais que l'on désespère de pouvoir imiter. » Citons encore M. Salmon, qui déjà, comme avocat général, avait prononcé son éloge 5 devant la cour de Metz, en 1856. 11 le représentait, en s'aidant des souvenirs d'un contemporain, « dignement posé dans sa superbe stature, calme et réfléchi d'abord, puis s'animant par degrés, tour à tour gracieux et fleuri, véhément et passionné, creusant avec rigueur sa pensée et répandant avec un goiU parfait ses images, jetant parfois l'éclat de sa parole et les éclairs de son regard, séduisant jusqu'aux plus rebelles par la distinction suprême de sa personne, tenant enfin tout son auditoire sous le charme par l'irrésistible prestige de son action ».
Le caractère de l'homme rehaussait le talent de l'avocat. Son désintéressement égalait son éloquence.
1 M» Poulet, séance de l'ordre des avocats de Metz, l* r décembre * M. Rossée, 3 août 1858.
3 Discours de rentrée, 4 novembre 1856.
Ce que de Serre cherchait avant tout dans une cause, c'était la justice. Comme on l'avait vu, à Reutlingen, mettre autant de dévouement à instruire des enfants d'aubergistes qu'il en aurait mis à former des fils de rois, il se consacrait tout entier à la défense des causes même les plus humbles, qu'un grand intérêt d'équité signalait à son zèle; aussi, de toutes parts, avait-on recours à lui. Ses forces ne suffisaient pas à tant de soins; ses amis, craignant qu'il ne s'y épuisât, l'engageaient à faire un choix entre les affaires. 11 répondait à l'un deux :
« Vous dites aussi comme les autres : « Pourquoi « vous chargez-vous tant? » C'est comme ils vous disent, à vous : « Pourquoi entreprenez-vous tant? » Il faut bien entrer dans la position de quelqu'un pour comprendre que souvent il ne peut faire que ce qu'il fait. Conseiller et défendre, voilà mon métier et mon devoir. Comment puis-je refuser l'un et l'autre ? Choisissez, dit-on. Comment! sans examen? sans travail? J'ai fait ce que je pouvais en déclarant que je ne prendrais d'affaires en première instance que celles susceptibles d'appel; je fais de rares exceptions. — Les grandes affaires! — Ce mût grandes est relatif. Les bonnes sont, pour le vulgaire, celles qu'on gagne; pour moi, celles que je juge telles.
— Mais je me trompe, mais les juges se trompent.
— Je tâche que l'un et l'autre soit le plus rare possible. Je n'y réussis pas toujours. Je suis d'ailleurs tout entier à mon état. Je ne me permets aucune distraction... Mon état fait encore ma principale existence, et cet état repose sur la conlknce. Or la
confiance se perd dès qu'on cesse d'y répondre 1 . » De Serre ne quitta pas sans de grandes hésitations la carrière du barreau ; des influences de famille, bien plus que ses goûts personnels, paraissent l'avoii porté vers la magistrature. On peut démêler les perplexités de son esprit dans les lettres qu'il adresse sur ce sujet à une femme qu'une sollicitude maternelle intéressait à son avenir et dont la fille allait bientôt embellir et charmer son exislence. La baronne d'Huart était ambitieuse pour celui qu'elle considérait déjà comme un fils ; elle le croyait, non sans raison, égal aux plus hautes charges et lui en souhaitait l'éclat. De Serre, sans écarter ces perspectives, en démêlait, les illusions et les ombres. « Peut-être écrivait-il à Mme d'Huart, dans les places que je pourrais ambitionner, regrettera is-je cette indépendance, cette absence de tout supérieur dont je sens si bien le prix. Vous me voudriez de la fortune et des dignités, mon amie. Vous auriez raison, s'il en coûtait moins pour les acquérir, pour les conserver ; s'il ne fallait leur sacrifier sa liberté, ses sentiments, et souvent sa probité même. C'était aussi une loi politique fort sage que celle qui, dans les familles destinées aux emplois, empêchait l'aliénation des héritages et, les transmettait de générations en générations. Quelle force et quelle indépendance morale ! t Quel dégagement de toute idée de gain comme de la crainte du besoin ! Quel sentiment d'honneur une telle loi devait .produire! »
1 Corrcsp*. p. 114, 26 mai 1808.
Deux mois plus tard, s'ouvrant encore à la même amitié, il persévérait dans cette disposition, et l'exprimait avec éloquence : « Toutes mes observations, toutes mes réflexions, me rattachent à mon état; et si vous n'avez. pas pour votre ami plus d'ambition qu'il n'en a pour lui-même ; si le prestige des dignités, des décorations, ne vous séduit pas plus que lui; si vous jugez qu'être au milieu des siens et dans nombre de familles ce qu'il a été, comme avocat, dans la vôtre, suffit à son existence publique ; si vous appréciez comme lui cette indépendance, cette sécurité, cette considération toute personnelle, et surtout ces jouissances morales, ce développement nécessaire de toutes les facultés qu'il trouve dans son état; si enfin, mon amie, vous vous élevez avec lui au-dessus de l'opinion du vulgaire de toutes les classes pour vous attacher à la valeur réelle des choses, je pense que vous conseillerez à votre ami de rester ce qu'il est, et de travailler seulement à devenir dans son état tout ce qu'il peut être *. »
Il fut vaincu dans ce débat. On ne lui donna point le conseil qu'il sollicitait, et sa parole, si persuasive d'ordinaire, le fut moins que les puissants et gracieux désirs dont il était enveloppé.
Son mariage eut lieu le 9 septembre 1809, au château de la Sauvage, dônaaine de la famille d'Huart, situé à quelques lieues de Longwy, dans le Luxembourg, devenu alors le département de la Forêt. v Les
1 Corresp., U I, p. 114 et 123 (26 maiet 6 juillet 1808).
officiers municipaux de la commune voisine s'étaient transportés à la Sauvage pour y dresser l'acte civil. Le mariage religieux fut célébré dans la chapelle du château, par l'ancien professeur de l'école de Melz, l'abbé Remy, qu'assistait le curé de la paroisse. Le vieux manoir, que rajeunissait cetle fête nuptiale, animée par les joyeux témoignages de l'aifection populaire, avait été le théâtre, à l'époque de la Révolution, de scènes bien différentes. Des bandes furieuses l'avaient envahi. Menacés de leurs violences, les propriétaires avaient dû fuir en toute hâle ; ils avaient trouvé asile, dans un petit village près de Luxembourg, sous le toit d'un papetier. Ce fui là que naquit, le 14 juin 1794, pendant que de Serre était en exil, la jeune fille qu'il devait associer à sa vie l . Il avait trente-lrois ans au jour de son mariage; elle en comptait quinze à peine : le temps môme que dura cette union, si tôt brisée, à laquelle ne manqua jamais le bonheur intime d'une mutuelle tendresse, parmi bien des vicissitudes glorieuses et tristes.
De Serre s'était décidé à entrer dans la magistrature. Il avait remis, dès le mois de novembre 1809, une note au premier président de la cour de Metz, M. de Gartempe, pour appuyer sa présentation à une place d'avocat général. On parlait d'une réorganisation des corps judiciaires, dans laquelle les attributions des parquets près les tribunaux d'appel, transformés eux-mêmes en cours impériales, seraient con-
1 Anne-Philippine-Marie-Josèplie d'Huart, née à Weimcivkirch, le 14 juin 17U4, morte à Pont-Audemer (Eure), le 18 novembre 1875.
sidérablement augmentées. Ce travail fut ajourné. De Serre, avec un zèle que l'attente ne lassait pas, continua sa profession d'avocat. Le 22 novembre 18 10, il reçut l'avis que la surveillance de la police avait cessé de peser sur lui. Le 28 février 181 1, il apprenait sa nomination au poste d'a\ocat général près la Cour de Metz.
Trois mois avaient suffi ponr faire du surveillé de la police un organe de la justice.
H ne pouvait se défendre d'un retour mélancolique vers le barreau, au moment de l'abandonner. « C'est pour moi, écrivait-il, un grand changement d'état. Dieu veuille que j'y éprouve autant de satisfaction que j'en ai recueilli dans la carrière que je quitte ! ! »
1 2 mars 1811.