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CHAPITRE XXIII

Les dernières épreuves.

Dispositions diverses du monde politique de Paris à Tégard du ' comte de Serre. — On s'habitue peu à peu à son éloignement. — La droite, se sentant plus forte, souffre moins Talliance avec le centre droit. — Le ministère refuse d'appuyer la candidature de de Serre dans le Bas-Rhin. — Vie de famille à Naples. — Séjour à Ischia. — La musique, les tableaux, les poètes italiens. — Méditations religieuses. — Nouvelles afflictions. — De Serre perd sa mère. -^ Visite au mont Cassin et à la Trappe de Gasamari. — Prise de Cadix et délivrance du roi d'Espagne. — Dissolution de la Chambre des députés. — De berre désire rentrer à la Chambre. — Tandis que M. de Chateaubriand l'encourage, M. de Villèle lui refuse l'appui du gouvernement. — Instructions ministérielles et mesures prises par les fonctionnaires contre sa candidature. — M. de Wendel. — De Serre se présente au collège d'arrondissement de Briey et au grand collège de Metz. — Échec complet à Briey. — k Metz, il ne manque à de Serre que quatre voix pour être élu. — Déchaînement inouï des fonctionnaires et des ultra-royalistes'contre sa candidature.

— Cruelle surprise que cause à de Serre cette animosité. — Sa correspondance avec M. de Chateaubriand et M. de Villèle. — Déclin de ses forces. — Il est transporté à Castellamare. — Ses lettres à Mme de Serre que la maladie retient elle-même à Naples. — Danger soudam. — Le prêtre italien. — Dernières recommandations.

— Mme de Serre est appelée en toute hâte à Castellamare. — Mort d'Hercule de Serre. — Honneurs rendus au défunt par Tordre du roi de Kaples. — Mort de Louis XVIII. — Accueil fait à Mme de Serre par le roi Charles X et la duchesse d'Ângoulême. — Douleur des amis du comte de Serre. — Discours de M. Millet de Chevers, premier président de la cour royale de Colmar. — Ingratitude des partis. — Obsèques triomphales faites. Tannée suivante, par le parti libéral au général Foy. — Noble protestation que ce contraste inspire au baron d'Eckstein. — Jugement réparateur de la postérité.

Était-ce donc là une espérance trompeuse ? Et de Serre devait-il connaître, lui aussi, Tamère vérité du proverbe qui donne tort aux absents?

de résignation et bientôt un état de souffrance, si le cœur saigne de plus d'une plaie et s'il lui faut aliment ef diversion, si d'ailleurs Tétai normal et politique du pays, si votre rôle, vous interdisent toute communication et vous laissent seuls vis-à-vis de vous-même. « Que désiré-je donc? Simplement aller chaque année pour trois mois à la Chambre, m'y entendre avec le gouvernement sur ce qu'il peut y avoir de .grand et d'utile à faire. Je crois depuis deux ans avoir beaucoup gagné par la méditation, l'observation et l'élude; j'ai en partie complété ce qui me manquait, la connaissance de nos intérêts au dehors et de leur influence sur les mesures intérieures. Personne ne sait et ne sent mieux que moi que la force des choses nous a conduits au système actuel, qu'on ne peut faire de bien que dans ce système et par ce sys- « tème; j'aurai au moins cette habileté d^intelligence et de probité qui subordonne tout à une idée principale, qui est aussi un premier devoir. Ne soyez donc nullement embarrassé de ma position ; elle serait bonne, franche et nette. »

M. de Wendel insistait. Évidemment, il pressentait dans les dispositions du pouvoir un obstacle invincible; et, plutôt que de s'y heurter, il laissait là les précautions oratoires ; au risque d'irriter la blessure, il se décidait à porter sans merci le fer rouge sur les espérances de son ami.

«... Même pour mon intérêt, j'aimerais mieux sans doute vous voir au timon des affaires; mais j'ai vu la vie que vous meniez, et j'ai souvent trouvé qu'elle était affreuse. Vous n'aviez sans doute d'autre

désir que de rendre votre pays heureux, et cependant ceux qui remplissaient vos salons ont été les premiers à vous dénigrer... M. de Richelieu était sans doute le plus honnête homme de France, celui peulôtre qui a rendu les plus grands services. J'ai vu plaisanter ceux qui se plaisaient à rappeler son souvenir; je n'ai plus trouvé rien à envier dans la position des ministres, et je croîs que vous devez ôlrc beaucoup plus heureux qu'eux*. »

Un des secrétaires de l'ambassade de Naples, M. de Belleval, était en ce moment à Paris. Il s'était flatté, dans l'élan de son admiration pour son chef, que la candidature de de Serre ne serait pas contestée :

« C'est sans doute un honnête homme, reprenait M. de Wendel avec une ironie amère ; car il a paru très étonné qu'on eût oublié vos services. Il en verra bien d'autres dans la grande ville que j'ai toujours appelée la ville infernale. »

A ces tristes prévisions de Serre opposait les encouragements de M. de Chateaubriand ; il envoyait â ses amis de Lorraine l'expression des vœux que son ministre formait pour son succès, ne croyant pas possible qu'ils fussent démentis par les autres membres du cabinet. M. de Chateaubriand était, en eficit, plein de bon vouloir ; il embrassait dans ses sympathies dos personnages fort divers, réclamant l'appui du gouvernement pour M. de Vitrolles ou M. de la Bourdonnaye, en même temps que pour de Serre. Mais il avait dans les aspirations plus de générosilé

* Cotrûêp.j V, p. 401.

que de suite, et par là même, dans le Conseil, plus de renommée que d'influence.

« .». Je suis, je vous Tavoue, moins en peine de ses dispositions que ^e son pouvoir, écrivait à de Serre le comte Armand de Saint-Priest. Il est malheureusement tout à fait effacé, non seulement au dire de ceux qui connaissent le dessous des cartes, mais aux yeux de la multitude même. Son associé, tout petit qu'il est, absorbe tout. »

C'était donc auprès de M. de Yillèle qu'il fallait chercher la pensée du ministère ;^après bien des hésitations, M. de Wendel se décida à la lui demander. M. de Villèle manifestait pour de Serre les dispositions les plus amicales, il avait en lui une absolue confiance : « S'il y avait péril, disait-il, je monterais à cheval pour l'aller chercher. » Mais, de péril, il nNeh voyait pas, el dès lors point de nécessité d'aller chercher de Serre.

« 11 n'y a pas eu un moment d'hésitation dans sa réponse ; elle a été négative, écrivait M. de Wendel. Il m'a dit que vous deviez sentir que votre nomination était incompalible avec la haute place que vous occupiez, et que nomination et démission devenaient synonymes ; que, sous les autres rapports, vous pouviez compter sur lui, soit pour une ambassade plus active, soit pour une haute place de magistrature. »

On était bien loin des assurances données l'année précédente. Ce n'était pourtant qu'un refus de con- • cours. De Serre avait déjà senti qu'on n'osait l'avouer ; irail-on jusqu'à le désavouer? M. de Wendel ne le disait pas en toutes lettres, mais il le laissait

entrevoir, et ses appréhensions perçaient dans le jugement que lui inspirait la présomption du chef du cabinet.

« Les succès, écrivait-il, ne portent pas à la pruence, et je crains que, malgré son habilelé, M. de Villèle ne succombe. J'aurais voulu lui faire sentir que ce serait là le moment où il aurait besoin d'un auxiliaire de voire force;. mais j'ai trouvé le terrain mal préparé pour celte insinuation. Le pouvoir croit tout dominer, il voit la plaine devant lui, il tourne le dos au précipice jusqu'au moment où il y tombe... »

De Serre, confiant dans ses amis de Lorraine, avait pris son parti : sa candidature était posée, à Briey, pour l'élection d'arrondissement, et à Metz pour l'élection départementale. Dans les deux collèges, il avait besoin de l'influence de M. de Wendel, à Briey pour créer ses chances, à Metz, où elles étaient déjà très fortes, pour les assurer. L'embarras de M. de Wendel était grand; il ne voulait ni se brouiller avec le ministère, ni abandonner un ami qui lui était cher et à qui il devait beaucoup. Il refusa de le soutenir à Briey; mais, persuadé que de Serre réussirait à Metz, il déclina la présidence du collège électoral que M. de Villèle lui avait déférée, pour ne point paraître s'associer par une acceptation aux vues hostiles du gouvernement. Il s'en expliqua dans une lettre à M. de Villèle.

« ... Je conçois vos scrupules, lui répondit M. de Villèle, mais je ne les trouve pas fondés, à moins que vous ne vouliez agir pour de Serre ; car le gouvernement est loin d'exiger de vous que vous agis-

siez contre lui ; nous ne l'avons fait pour aucun royaliste. ..Mon opinion est que de Serre fait une faute dans son intérêt... Il nous croit beaucoup plus près d'être débordés parles royalistes fous que nous ne le sommes, et pour les combattre il n'est pas en aussi bonne position que nous : voilà du moins mon opinion. Ainsi c'est comme son ami que je désapprouve le parti qu'il prend, bien plus que comme ministi:e; en celte dernière qualité, je rends trop de justice à ses senliments pour redouter en rien son élection^ »

Il résultait de celle lettre que le gouvernement gardait la neutralité, une neutralité presque amicale dans l'élection de la Moselle, et telle était sans doute dans le principe, on se plaità le supposer, l'intention de M. de Villèle ; mais la conduite des agents de l'autorité n'y répondit pas. Ni M. de Villèle ni M. Corbière ne purent l'ignorer, car M. de Wendel, dans des lettres pressantes, les en informait:

« ... Je pars et ne me môle plus de rien, écrivaitil à M. de Villèle. Certains hommes traitent ici M. de Serre beaucoup plus mal qu'ils ne traiteraient M. Manuel... Mieux qu'aucune autre personne, vous connaissez, monseigneur, la pureté des intentions de M. de Serre. Les mêmes personnes qui l'attaquent vous attaqueront un jour, et déjà ici, dans le déparlement le plus tranquille de la France, leur fureur ne connaît plus de frein. Je retournerai à la Chambre... ce sera pour être dans vos rangs. Cela est commode dans la prospérité, mais, monseigneur, je ne les

* Corresp., V, p. 456.

dcserlerai pas aux jours de Tinfortune, pas plus que je ne renie M. de Serre, aujourd'hui qu'un parti ingrat cherche à Taccabler. »

Les élections eurent lieu le 25 février 1824 dans les arrondissements, et le 6 mars aux chefs-lieux des départements. A Briey, Téchec fut complet; de Seire ne pouvait rien sans M. de Wendel. A Metz, il ne lui manqua, au contraire, que quatre voix pour être élu. II obtint 95 suffrages sur 197 volants ; la majorité absolue était de 99. Quelques amis du candidat n'avaient pu se rendre au scrutin; mais M. de Wendel attribuait la défaite à d'autres motifs.

« ... Môme avec ce manque d'électeurs, vous deviez encore l'emporter. Voici les causes du revers : Tautorilé y a mis un acharnement sans exemple. Le préfet s'était mis sur la liste du grand collège ; il n'a pas bougé de son banc et pouvait voir écrire ; les sous-préfets de Briey et de Sarregue mines gardaient les électeurs sur la place d'armes, les menaces aux fonctionnaires avaient été prodiguées... Le délire du parti ultra était au comble; jamais on n'a rien vu de pareil : Grégoire môme eût fait moins peur... Vous avez bien tort de penser qu'on eût pu ramener le ministère ; le i)arti était pris depuis longtemps, il est facile de le prouver*. »

M. ih Wendel n'avîiit pas prévu ce dénouement ; il ne pouvait s(î dissimuler qu'on imputerait l'échec à son absence, et il éprouvait de ces quatre voix

* Coi^resp,, VI, p. 8.

perdues un regret sincère et quelque confusion. Il se mettait à la disposition de son ami, lui offrait de se retirer en sa faveur, et, se rendant compte des impressions qui devaient agiter de Serre, il avait hâte de recevoir un mot de lui. Il lui demandait une longue réponse, qu'il n'obtint pas.

De Lorraine et d'Alsace les lettres se succédaient à Naples, ardentes, irritées, indignées, portant, avec le récit des violences commises, Taccent passionné des amis demeurés fidèles.

« Que de bassesses il a fallu faire pour vous ôter quatre voix! écrivait le premier président de la cour de Golmar, M. Millet de Chcvers. Comme il a fallu s'avilir!... Voire beau-frère d'Huart n'a pas même pu insérer, dans la feuille dite royaliste de Metz, que vous étiez éligible, afin de démentir un bruit qui avait couru... Quant au préfet, il a bien fait son métier et rempli des ordres positifs.

a Et je rends grâce au Ciel de n'être pas préfet.

« Enfin, malgré tous les efforts de l'administration et du ministère, efforts poussés au dernier degré de virulence et d'indécence, malgré votre absence et celle des deux principaux électeurs, malgré la défection de vos principaux obligés, malgré l'obligation d'écrire son bulletin sous les yeux de vos ennemis, quoique pas un verre d'eau n'ait été donné pour vous et que des milliers de verres de vin aient été donnés contre vous, il ne vous a manqué que quatre voix, si même elles vous ont manqué. L'exclusion du ministère et ses efforts sont si visibles, que les feuilles ministérielles n'ont pas osé mentionner votre mino-

rite de 95 voix. Il en fallait 99 pour la majorité, et Simon en a eu 101*. »

M. Simon, que le gouvernement opposait àde Serre, était un ancien membre du centre gauche, qui avait vote en 1820 contre Tinslilution des grands collèges et du double vote. Ainsi l'obscur adversaire de la réforme électorale, à laquelle les ministres devaient leur pouvoir et les royalistes leurs succès, était préféré par eux à l'admirable orateur sans lequel, de l'aveu de tous, cette réforme n'eût ptint passé.

De Serre avait cru à son élection. Depuis que se préparait la lutte, il en sentait, tout éloigné qu'il fût, revivre en lui l'esprit et l'élan. L'image de la tribune reparaissait devant ses yeux; il envisageait, avec les périls de rayenii% les services qu'il pourrait rendre ; déjà il se voyait à l'œuvre, et sans être pour les siens ni moins bienveillant ni moins ouvert, il avait une préoccupation plus apparente. Sa physionomie distraite, ses gestes fréquents, le ijaouvement de ses lèvres, trahissaient l'activité intérieure que réveillait dans cette âme valeureuse l'approche entrevue de la vie publique. Il avait, en ce moment, avec lui, le fils d'un des députés du centre droit, dont le sort se débattait également dans les élections, M. Duvergier de Hauranne. Il apprit leur commune défaite, et son hôte fut témoin de l'émotion que lui causa la nouvelle : cr Je vois encore l'expression de sa figure, et j'entends l'accent de sa voix, a écrit

* Corresp.f VI, p. 26.

M. Duvergier de Hauranne, quand il m'annonça le coup imprévu qui le frappait ^ »

Ce qui, plus que réchec, affligeait de Serre, c'étaient les circonslanccs qui l'avaient accompagné. La lutte avait atteste sa force ; et, même vaincu, il pouvait, dans un délai prochain, espérer une revanche ; mais rien ne le dédommageait des cruelles déceptions qu'il venait de subir.

« Mes amis, disait-il un jour, m'ont souvent reproché déjuger trop favorablement les hommes et de ne pas croire assez facilement le mal. »

Il se sentait frappé du même coup qui avait atteint le duc de Richelieu :

« Je suis attristé, éçrivait-il à Niebuhr, d'avoir vu tant de personnes en celle occasion renier la conscience, le sang, la recimnaissance et l'amitié ; je le suis dos présages qui doivent saisir tout homme de bien, lorsque l'immoralité est érigée en devoir et en trophée. »

Tandis que M. de Chateaubriand écrivait à de Serre pour kii exprimer ses regrets et l'espérance de le voir bientôt prendre place à la Chambre, M. dé Villèle, avec un imperturbable sang-froid, lui témoignait son étonncment du désir qu'il avait eu d'y rentrer.

c< J'ai constamment dit à vos amis ce que je vous eusse dit à vous-mônle, si vous eussiez été ici, c'est que je ne comprenais pas que, dans votre position, il pût être d'aucune utilité, ni pour vous ni pour nous, que vous fussiez nommé député, »

* Hist, du gouvernement parlementairef VII, p. 525.

Il ajoutait que le gouvernement se sentait en force contre les deux oppositions de gauche et d'extrême droite, et que, le cas échéant, une démission, donnée à propos par l'un de ses amis, permettrait de rouvrir à de Serre les portes de la Chambre.

c< Croyez que, pas plus aujourd'hui que dans d'autres temps, disait-il en finissant, nous ne sommes jaloux ou dédaigneux de talents faits pour honorer notre pays ou lui rendre d'éminents services. »

Ces paroles s'accordaient mal avec la guerre acharnée que les agents du pouvoir avaient faite à de Serre, et dont il recevait par les mômes courriers les détails. II répondit avec une brièveté froide au président du Conseil :

« Vous me dites que vous n'avez pas compris mon désir d'être député. Je vous assure que si je ne l'eusse pas manifesté, nombre de personnes, et des meilleurs serviteurs du roi, m'auraient taxé d'une indifférence qu'ils auraient peut-être nommée plus sévèrement. Je n'étais pas d'ailleurs préparé à votre opposition, tout au contraire ; à peine maintenant je la comprends bien encore. Elle a fait toute la difficulté de ma situation ; je me suis demandé quel était le devoir ; j'ai tâché de le faire, et ainsi l'on attend tranquillement l'avenir K »

Il confirmait, sans s'en rendre compte, l'antagonisme qui de plus en plus se déclaiait entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand, par les termes

* Corresp,^ VI, pp. 13 et 39.

bien différents dans lesquels il s'adressait aux deux ministres.

« Bien que j'eusse à peine l'honneur de vous connaître, écrivait-il à M. de Chateaubriand, vous m'avez accueilli, lorsque ceux avec lesquels je me trouvais dans les rapports les plus amicals, ceux auxquels j'avais ouvert et aplani la route, m'avaient repoussé. »

Quel mobile avait poussé M. de Villêle à combattre ainsi l'élection du comte de Serre ? Craignait-il les colères des ultra-royalistes ? Elles avaient déjà éclaté. Bien avant cette époque, M. de la Boulaye écrivait à de Serre :

c< M. de Villèle et M. Corbière sont aussi maltraités par la Quotidienne et le Drapeau hlanCy plus maltrafités même que ne l'était notre bon duc de Richelieu. »

M. de Villèle jugeait cette opposition si incurable, qu'il avait refusé d'appuyer au scrutin M. de Lalot et M. de la Bourdonnaye. Il lui fallait cependant opter entre les ultras et les modérés : c'était trop d'exclure à la fois les deux groupes. A force de craindre les compétiteurs, il risquait d'écarter les alliés. Les vues personnelles sont courtes et trompent d'ordinaire ceux qui les suivent. Les ultras se félicitaient comme d'une victoire d'avoir repoussé de Serre; ils voyaient pour leurs passions un adversaire de moins : ils ne se disaient pas qu'ils avaient du même coup enlevé un défenseur, et le plus éloquent de tous, à la royauté. M. de Villèle avait obtenu une Chambre à son gré ; elle était, comme le

disait M. de la Boulaye, plus villéliste encore que royaliste. On n'y comptait que dix-sept opposants. On n'y voyait ni M. Laine, transféré à la Chambre des pairs, ni de Serre confiné à Naples ; on allait bientôt cesser d'y voir M. de Chateaubriand, exclu du ministère, et par là même du droit de paraître à la Chambre des députés. M, de Villèle dominait seul. Ce fut cette domination exclusive qui devint le principe de sa chute. Seul pour gouverner, il fut seul pour se défendre ; et, sans force contre des prétentions excessives, appuyé sur une majorité trop étroite pour être influente, ce ministre, d'un esprit si avisé et d'une capacité si rare, dont le nom rappellera toujours d'éminents services, fut amené à se départir de la politique modérée qui avait été l'honneur des premières années de son administration, pour s'engager dans des concessions que désavouait son bon sens et qui ne sauvèrent pas son pouvoir.

Les deuils de famille, les inquiétudes de cœur, les tristesses politiques, s'ajoutant chez de Serre à ses longues souffrances, avaient usé peu à peu sa consliiution. L'énergie de l'âme faisait illusion sur la faiblesse du corps; mais les forces déclinaient sous l'indomptable jeunesse de Tintelligence.

Un accident de voiture qui mit en péril les jours de Mme de Serre et de l'enfant dont elle était alors enceinte, lui causa une nouvelle et cruelle émotion.

L'événement n'eut pas les suites qu'on avait redoutées ; la mère se rétablit, et l'enfant, venue au monde quelques semaines plus tard, fut présentée aux fonts du baptême, sous le nom d'Isabelle, par le duc et la duchesse de Calabre, prince et princesse héréditaires de Naples.

De Serre oubliait, dans cette heureuse issue, les mécomptes de la vie publique, lorsque la maladie vint le ressaisir et lui livrer encore une fois un de ces assauts terribles, dont il avait jusque-là triomphé.

On crut d'abord que ce n'était qu'un réveil de l'affeclion de poitrine. Les médecins, augurant bien d'un changement d'air, ordonnèrent de transporter le malade à Castellamare. Mme de Serre, encore souffrante, avait dû rester à Naples, avec sa dernière fille, Isa, comme l'appelait son père. Les autres enfants suivirent de Serre, avec M. Riboulet, son dévoué secrétaire.

Les premiers jours de résidence à Castellamare parurent favorables. Les douleurs variaient sans cesse, et celle mobilité semblait rassurante; de temps en temps elles laissaient au malade quelque répit. Il jouissait de la vue de ses enfanls, du sourire et du gazouillement de Fernand, son plus jeune fils, du chant des rossignols, des beaux aspects de la nature. Dès qu'il se sentait mieux, l'esprit reprenait ses droits et ses goûts. Il redemandait ses lectures, il écoutait la musique, il aimait que son secrétaire lui redît sur la flûte quelques-uns des chants de Moise ou de Sémiramis, qu'il avait naguère admirés au

théûlrc de San-Carlo. Il avait banni toule préoccupation politique, « donnant au diable les élections », comme il disait, songeant au moment où il se retrouverait avec tous les siens, dans la joie de la santé recouvrée et d'une réunion complète, et parfois, devant ces espérances mêlées peut-être de tristes pressentiments, se laissant aller à des attendrissements soudains, dont le jeune secrétaire recevait l'explosion muette, sans en pénétrer le mystère.

Une correspondance de chaque jour s'était établie entre Naples et Castellamare, entre Mme de Serre et son mari, échange de billets qu'abrégeaient la souffrance et la faiblesse, dont une main tremblante déformait souvent l'écriture, mais qui portaient en quelques lignes à ces deux âmes, également émues l'une sur l'autre, l'expression délicate et passionnée de leur immuable tendresse.

« Prends courage et patience pour nous deux, chère amie. Pour moi, il faut le temps. Tes lettres me font grande joie. Les enfants sont sages. Fcrnand est bien ici pour les dents. C'est l'être qui me fait sourire; que je voudrais te le ramener! J'ai moins souffert; mais je suis faible et t'embrasse cependant de tout ce qui me reste de forces. Ton bien-aimé et tendre ami. Mes baisers à toi et à la sage Isa.

«... On m'a mis en belle maison, bon air et grand repos, chère amie. Que Dieu serait bon de nous y réunir tous bien portants dans six semaines ! Sa volonté soit faite ! . . .

« ... La bande joyeuse vient de défiler devant moi

pour aller à la promenade.- Fernand pousse de toutes forces ses anciens cris de joie; quel bonheur! Remercions Dieu !... »

Les médecins avaient changé le traitement. Une amélioration s'était déclarée; le secrétaire écrivait à Mme de Serre que, dans une quinzaine de jours, il ne resterait de cette épreuve que le souvenir. Le njalade demandait qu'on lui envoyât de la musique.

« Schomberg (lo médecin) est content, amie; remercions Dieu. J'ydopte tous tes projels. Quelle douce récompense de les exécuter ensemble! Tu doutes que je sente ma privation de toi, de tes consolations, de tes paroles, de tes doux regards. Et qu'ai-je, que puis-je avoir en place? Oh! non, tu ne doutes pas ; car déjà tu m'as soigné. Mais ruiner la jeune et belle vie de mon aitiie! Et mes enfants! Schomberg me fait finir. Mes baisers à toi et à Isa ^ »

C'était le suprême effocl. 11 avait, dans une lueur d'espérance, écrit plus que ne lui permettait sa faiblesse. Le lendemain, les forces lui manquèrent, et, comme un chant qui peu à peu décline-, quelques lignes tombèrent avec peine de sa main défaillante :

c< On me prend tout assoupi, chère dftnie; je n'ai d'esprit que pour te remercier de ta lettre tout angelique, t'embrasser de lout mon cœur, loi et Isa. »

La crise s'aggravait; la fièvre avait redoublé de violence. Les médecins, reconnaissant au foie l'existence d'un abcès, décidèrent qu'il fallait, par l'extraction, en prévenir l'ouverture intérieure, qui pouvait être

* Corresp., YI, pp. 103 à 107.

mortelle. L'opération n'était pas elle-même sans danger; de Serre, avec la fermeté qui ne l'abandonna jamais, résolut de prendre ses dernières disposilions. Il dicta à son secrétaire quelques lignes touchantes, dans lesquelles il recommandait sa famille au roi. Puis, il fit venir un prôtre. L'ecclésiastique italien qui recueillit ses confidences, sortit de la chambre, pénétré d'émotion; et, levant les bras au ciel, il répétait à hau,te voix : « È un angelo! è un angelo! »

L'accident, qu'appréhendaient les médecins, ne fut pas évité. L'abcès vint à s'ouvrir. Le péril était imminent. Prévenue sur-le-champ, Mme de Serre arriva en toute hâte. Elle se trouva, avec ses enfants, au chevet de ce lit sur lequel déjà la mort se montrait. Il ne pouvait plus leur parler; mais il les reconnaissait, et, dans des étreintes silencieuses, leurs âmes se confondaient. La souffrance était visible sur ses traits; mais de ses lèvres ne s'échappait aucune plainte. Dans la nuit du 20 au 21 juillet 1824, à deux heures moins un quart, Hercule de Serre expira.

Il avait quarante-huit ans. Quelques mois plus lard, le 24 octobre, son fils Ferdinand, celui dont il disait : « Aucun de'ttes enfants ne m'a, étant petit, autant aimé, » le suivait dans la tombe.

La noble veuve, que tant de malheurs accablaient, reçut du roi de Naples, et bientôt après du roi de France, les témoignages qui étaient dus à une telle mémoire et à un tel deuil. Le roi de Naples décida que les plus grands honneurs seraient décernés à l'ambassadeur de France. Il avait envoyé chaque jour une personne de sa cour prendre des nouvelles de

LES DERNIÈRES ÉPRBIIYES. 401

la comtesse de SeiTe. Sur son ordre, les conseillersminislres, les secrétaires d'État, les directeurs des déuartements se rendirent au palais Slrongoli, résidence de l'ambassade, pour se joindre au corlège funèbre et assister aux obsèques. Des troupes d'élite faisaient le service : les hallebardiers du roi, dans la chapelle ardente et dans l'église ; les grenadiers royaux dans la cour de Thôtel et aux abords de l'église. Deux voitures à six chevaux, aux armes et aux livrées du roi, suivaient le convoi. Les funérailles furent célébrées dans l'église de Saint-Ferdinand, où reposent encore les dépouilles mortelles du comte de Serre.

Louis XVlll n'était plus sur le trône lorsque Mme de Serre rentra en France. Elle entendit le roi Charles X et la duchesse d'Angoulême louer les services de son illustre époux. Le roi voulut qu'elle reçût elle-même la pension la plus élevée qu'eût obtenue, sous la Restauration» la veuve d'un haut fonctionnaire.

L'arfliction fut grande dans le cercle des amis du comte de Serre. On ne s'attendait pas à celle fin rapide. On ne pouvait y croire. Pour M. de la Boulaye, c'était presque un deuil de famille. M. Pasquier, M. Portai, M. de Rivière, M. de Sainl-Preist, le général Desprez, M. de Chateaubriand, M. de Martignac, donnèrent au défunt des regrets touchants et de nobles paroles. M. de Wendel, déjà triste du silence de son ami, fut désespéré par sa mort. II ne se consolait pas de n'avoir pu échanger avefe lui quelques explications, qui lui eussent rendu, il en avait la confiance, cette loyale aflection.

Dl fSRRE. — n. 26

« Jamais homme n'eut le cœur placé plus haut, écrivail-il, dans des notes intimes, toutes pleines de sa désolation. Calme au milieu du danger, personne ne savait mieux faire tête à Forage. Il avait reçu les dons les plus précieux de la nature, et il avait su doubler ces avantages par un Iravail assidu et par des méditations profondes. Homme forl devant les inlerprèles des lois, homme grand à la tribune, homme quelquefois prodigieux... Mes regrets seront éternels, et son souvenir ne s*eïfacera qu'avec moi. »

Niebuhr était à Bonn, lorsqu'il reçut la nouvelle :

« C'est pour moi, écrivqit-il, une perle énorme... Notre siècle n'a pas vu de génie plus beau et plus vigoureux. C'était l'àme la plus pure qui fût sur la terre, et le cœur le plus aimant. »

Ce fut alors que M. Royér-CoUard écrivit ces lignes : c< Depuis que nous nous sommes séparés, il n'a pas cessé de me manquer; il me manquera toujours. y>

Dans les départements de l'Est, où de Serre avait jelé son premier éclat et rencontré ses dernières épreuves, la douleur fut mêlée d'une sourde colère. On ne doutait pas que l'élection de février, avec ses violences et ses indignités, n'eût abrégé ses jours. Ceux-là mêmes de ses compatriotes, à qui leurs fonclions et leurs habitudes commandaient le plus de réserve, ne pouvaient s'en taire. C'était la conviction, ouvertement exprimée, du célèbre procureur général de Poitiers, M* Mangin, aussi bien que du premier président de la cour royale de Colmar, M. Millet de Chevers.

« J'ai débuté au barreau avec M. de Serre, écrivait M. Mangin ; depuis vingt ans, il était l'objet de mou ad^niration. Son affection pour moi, tout le bien ;^,t .1|[u'il m'a fait, avaient laissé dans mon cœur une profonde reconnaissance. Sa perle me consterne et me •^sespère. L'homme le plus honorable de France a péri loin de sa patrie, repoussé par des lâches et des ingrats^ ».

A l'audience de rentrée de la cour de Colmar, le premier pffcident, le successeur d'Hercule de Serre dans cette haute charge, son ancien* compagnon d'émigration, M. Millet de Chevers, réunit dans le même éloge le roi Louis XVllI et son garde des V sceaux.

«... Nous serions heureux de penser, dit-il, que cet homme qui sut si bien connaître et apprécier tous les sentiments nobles et généreux, n'a pas eu à s'affliger, à la fin de sa carrière, des lâchetés de l'intrigue et de l'envie, de l'abandon de faux amis et de l'ingratitude de ceux qu'il avait obligés. Espérons qu'un tel chagrin, qui eût été si douloureux pour une âme aussi belle, n'est pas venu abréger ses jours et empoisonner les restes d'une si glorieuse vie. »

Le moment n'était pas encore venu où devait finir celte ingratitude. Les hommages qui avaient manqué aux dernières années de l'illustre défunt ne furent point accordés à sa mort, et sa tombe demeura oubliée comme sa vie avait été méconnue. Les partis

1 Corresp,, Vf, p. 122, à Mme de Serre.

se résignent difficilement à confesser leurs torts : heureuxquand ilslespardonnentà ceuxquien ont souffert!

« Hélas! écrivait alors M. Royer-CoUard à un ami, il n'y a que nous qui ayons été frappés de cette mort; ce monde ne l'a pas remarquée*. »

L'année suivante, la tribune française perdait une autre de ses gloires : le général Foy mourait. Orateur éloquent et sympathique, noble et loyale figure, bien inférieur à de Serre par la force originale de la pensée et l'éclat durable du style, mais capable comme lui de beaux élans de cœur, d'accents pathétiques, de mouvements généreux et chevaleresques. Déplorée par ses adversaires, sa mort devient pour son parti le signal d'une grande manifestation. L'opposition lui fait des funérailles solennelles ; un concours innombrable s'empresse derrière ses restes, et, sur sa tombe encore entr'ouvertc, une souscription se forme pour doter ses enfants, adoptés par la patrie.

Si grande que soit l'indifférence des hommes, le contraste était trop criant entre tant de reconnaissance dans le parti libéral, et tant d'ingratitude dans le parti royaliste. /

Il fut relevé par un ancien ami du comte de Serre, que l'indépendance de son esprit plaçait au-dessus de toutes les coteries, bien que ses relations le rapprochassent des rangs extrêmes de la droite, par le baron d'Ëckstein. Il avait salué à son aurore la

« Vie politique de M. Royer-Collard, par ip}Jjiflri|lf» IX,

gloire naissante de l'orateur ; il se retrouva fidèle, à la nouvelle de sa mort, pour honorer sa mémoire ; et, pensant, devant les obsèques triomphales du ^gènéval Foy, à ce délaissement sans nom, il ne put retenir la protestation de son noble cœur. Chose singulière! il la lit paraître dans un des journaux qui avaient le plus à se reprocher les injustices de sccte^ mais que tenaient alors en suspens des influences diverses, dans le Drapeau blanc.

Le baron d'Ëkstein commençait par des réflexions sévères, qui s'adressent, dans tous les camps et dans tous les temps, aux habitudes étroites et jalouses de l'esprit de parti.

c ... Tout chez nous, disait-ir, est conçu et se conduit, se pense et s*élabore au profit d'intérêts privés ou de passions individuelles. Nos adversaires dans une mauvaise cause, possèdent un esprit public; ils en affectent au moins les apparences. Mais nous, nous n'avons ni le courage, ni la confiance, ni la vertu de nos propres doctrines... En général, dans les diverses nuances du parti royaliste, on ne vous

demande pas votre parlicipation à tout ce que les doctrines ont de noble, de pur, d'éternel, de vrai, de national; mais on exige impérieusement que vous laissiez là toute cette métaphysique pour vous mêler aux haines des coteries et vous tracasser l'esprit de leurs vaines et pitoyables querelles...

* Des royalistes et des libéraux. Drapeau blanc du 8 décembre

c( Et puis, comme nous pratiquons la reconnaissance entre nous ! »

A cette plainte amère succédait la preuve : ro|)position entre les deux orateurs qui venaient de nieurir et la conduite étrangement diverse des deux partis dont ils étaient la gloii^ :

a ... Nos ennemis perdent un orateur éloquent, un capitaine qui s'est signalé sur les champs de bataille. Aussitôt chez eux tout est en mouvement. Leurs larmes, feintes ou vraies, deviennent fécondes et produisent une moisson d'or pour des orphelins ; leurs proclamations vont droit aux passions, auxquelles elles * font un appel ; elles les recrutent et les enrégimentent. Us ne se souviennent déjà plus de certains écarts de l'orateur par lesquels sa générosité l'emporta à rendre hommage au dé^ vouement des émigrés, à la vertu héroïque de Tarmée de Condé. Ils oublient tout ce qui, dans les diverses positions où s'est trouvé l'illustre orateur, a pu choquer leurs opinions. Une seule chose affecte leur esprit : l'immense intérêt de parti attaché à la pompe de grandes funérailles afin de manifester la persévérance dont ils sont animés. »

Chaque mot de cette vive exposition mettait en lumière le coupable oubli dans lequel était relégué l'orateur royaliste. Mais Tintrépide écrivain ne s'en tenait pas là. 11 rendait la leçon plus accablante, en rappelant les titres de celui qu'on abandonnait :

« M. de Serre, émigré à peine adolescent, soldat de Condé, résistant à Bonaparte dans les Ceni jours.

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lorsqu'il y allait de la vie, et en présence des sicaires de l'usurpation ; M. de Serre, qui a pu se tromper dans quelques circonstances, mais qui a préservé la Fraij^e de la honte dont quelques hommes voulaient la couvrir par le rappel des régicides ; M. de Serre, sacrifiant une vaine popularité au sentiment de ses devoirs, arrachant, en 1820, la France aux plus grands dangers par la force d'une éloquence mâle et courageuse qui rendait son éclat à une voix défaillante, et lorsqu'il était presque mourant ; M. de Serre, professant dans la dernière partie de sa vie les maximes de la piété la plus éclairée, et succombant enfin, à Naples, sous le poids des chagrins accumulés sur son existence, mais avec le calme du juste et la plus sublime résignation ; M. de Serre meurt, et les royalistes ne se souviennent que de quelques fautes qu'il a été le premier à reconnaître et à réparer. Ils oublient tout ce qu'ils lui doivent, ses services, ses talents, son éloquence, sa probité, l'honneur politique dont il fut le modèle. Tout est froid et silencieux autour de sa tombe.

« Et voilà comment nous savons manifester notre esprit public par opposition à celui de nos adversaires ! »

Un demi-siècle a passé sur ces souvenirs. Le temps a refoulé les passions dans l'ombre et rendu à chacun la place qui lui convient devant Thistoirc. Meilleur

juge de ses vraies gloires, la parti royaliste a compris ce qu'il devait aux Richelieu, aux Laine, aux de Servp ; il les revendique, il s'en fait honneur et s'offenserait aujourd'hui qu'on vint lui disputer ces noms que des voix trop nombreuses et trop écoutées s'applaudissaient autrefois d'avoir exclus de ses rangs.

C'est le partage habituel des modérés, qu'ils obtiennent rarement cette justice de leur vivant, et qu'après leur mort elle finit, tôt ou tard, par leur être rendue. Comme leur politique, tenant compte d'exigences et de divisions qu'elle n'a point créées, demande à chaque opinion des sacrifices, les pas sions qui, d'aucun côté, n'en veulent faire, se coalisent contre eux et les accablent de leurs fureurs tumultueuses, mais éphémères. Comme ils cherchent, dans chaque opinion, les intérêts permanents et les vœux légitimes, en s'efforçant de les concilier, ils mettent dans leurs entreprises un principe de durée, et tandis que leurs personnes sont écartées, leurs œuvres se fondent. Leurs maximes survivent à leurs épreuves; elles portent à l'avenir, avec l'impression des services qu'ils ont rendus, le sentiment de la justice qu'ils méritaient et qui leur a manqué.

Telle a été la destinée du comte de Serre.

Nulle vie peut-être, dans les annales parlementaires, ne fut plus que la sienne en butte aux accusations et aux outrages, nulle ne s'est révélée plus belle et plus pure. Dans sa carrière publique, non moins que dans son intimité, il apparaît que cet incompa-

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rable orateur fui, avant touf, un homme de bien. Emigré par obéissance filiale, instituteur à Reutlingen, avocat à Metz, magistrat, député, ministre, le 4évoir se montre comme la règle unique et constante de ses actes. Rien ne lui a coûté pour le suivre ; dés qu'il a cru le distinguer quelque part, il a couru à lui; il lui a voué toutes ses forces, sans regarder jamais si, dans l'œuvre que lui dictait sa conscience, il risquait de laisser sa popularité, ses intérêts, sa santé et jusqu'à l'existence.

Ainsi, méconnu pendant sa vie, isolé dans sa mort, abandonné et oublié dans sa tombe, de Serre voit aujourd'hui les opinions les plus diverses environner et célébrer sa mémoire. Les éclatants débats auxquels il a pris part, les luttes héroïques qu'il a soutenues, les victoires qu'a remportées sa parole, les lois de 1819 et de 1820 qu'il a fait prévaloir, et dont les principes de liberté et de justice s'imposeront, au milieu de dispositions passagères, à toute législation raisonnable, remettent en lumière, avec son génie oratoire, l'inviolable fermeté de ses convictions libérales et de sa foi royaliste. Ces deux causes, qui furent à la fois son honneur et son tourment, auxquelles il dut tour à tour ses plus nobles accents et ses plus amôres douleurs, qu'il ne voulut jamais ni sacrifier ni séparer, la royauté et la liberté, s'accordent désormais pour reconnaître en lui l'un de leurs plus fidèles etde leur plus puissants défenseurs. Ministre et député de la Restauration, il demeure luimême comme le témoin du mouvement intellectuel, des institutions généreuses, des grandeurs de cette

féconde époque ; et l'on ne saurait louer la vie du comte de Serre, sans rendre hommage à la monarchie héréditaire et constitutionnelle sous laquelle il a pu déployer son éloquence et conquérir sa gloire.

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