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CHAPITRE XXIII

Les dernières épreuves.

Dispositions diverses du monde politique de Paris à l'égard du ' comte de Serre. — On s'habitue peu à peu à son éloignement. — La droite, se sentant plus forte, souffre moins Talliance avec le centre droit. — Le ministère refuse d'appuyer la candidature de de Serre dans le Bas-Rhin. — Vie de famille à Naples. — Séjour à Ischia. — La musique, les tableaux, les poètes italiens. — Méditations religieuses. — Nouvelles afflictions. — De Serre perd sa mère. -^ Visite au mont Cassin et à la Trappe de Gasamari. — Prise de Cadix et délivrance du roi d'Espagne. — Dissolution de la Chambre des députés. — De berre désire rentrer à la Chambre. — Tandis que M. de Chateaubriand l'encourage, M. de Villèle lui refuse l'appui du gouvernement. — Instructions ministérielles et mesures prises par les fonctionnaires contre sa candidature. — M. de Wendel. — De Serre se présente au collège d'arrondissement de Briey et au grand collège de Metz. — Échec complet à Briey. — Â Metz, il ne manque à de Serre que quatre voix pour être élu. — Déchaînement inouï des fonctionnaires et des ultra-royalistes'contre sa candidature.

— Cruelle surprise que cause à de Serre cette animosité. — Sa correspondance avec M. de Chateaubriand et M. de Villèle. — Déclin de ses forces. — Il est transporté à Gastellamare. — Ses lettres à Mme de Serre que la maladie retient elle-même à Naples. — Danger soudam. — Le prêtre italien. — Dernières recommandations.

— Mme de Serre est appelée en toute hâte à Gastellamare. — Mort d'Hercule de Serre. — Honneurs rendus au défunt par l'ordre du roi de Naples. — Mort de Louis XVlll. — Accueil fait à Mme de Serre par le roi Charles X et la duchesse d*Ângoulême. — Douleur des amis du comte de Serre. — Discours de M. Millet de Ghevers, premier président de la cour royale de Golmar. — Ingratitude des partis. — Obsèques triomphales faites. Tannée suivante, par le parti libéral au général Foy. — Noble protestation que ce contraste inspire au bai^on d'Eckstein. — Jugement réparateur de la postérité.

Était-ce donc là une espérance trompeuse? Et de Serre devait-il connaître, lui aussi, Tamère vérité du proverbe qui donne tôt t aux absents?

Dans ies premiers jours qui suivirent son départ de:Friance^ on avait été tout de feu pour lui. L'idée qu*ua; tel homme demeurât longiemps hors des afiiires ne venait à l'esprit, et surtout à la bouche de personne.

«On ne s'accoufume pas à voire absence, lui écrivait l'ami qui ne lui manqua jamais^ M. de la Boulaye ; on vous regarde comme une balle lancée à Naples et qui doit rebondir. »

Puis les mois s'écoulaient ; la scène politique se transformait ; les questions, les inlérêls, les difficultés se renouvelaient sans cesse. Non seulement le parti dominant ne pensait plus à réclamer l'alliance du centre droit, mais il reprochait au ministère de trop s'y attarder; et le véridique la Boulaye, tout en redisant à de Serre avec quelle estime on prononçait son nom, ne lui cachait pas qu'il y avait à faire peu de fond sur le souvenir des hommes :

« Il ne faut pas se faire illusion; on ne "s'occupe ici que de ce qu'on a sous les yeux ; il n'y est pas plus question de vos anciens collègues que du dernier ministère de Louis XV, et l'on n'y parle pas plus deDecazes que du duc d'Aiguillon. Vous faites exception à la règle, autant que possible, parce que les débats des Chambres tous rappellent aux esprits dans tous les moments difficiles... On entend volontiers bien parler de vous ; on répond sur le mêmeton^^ de la même haleine on loue tout ce qui fait du bruit ; les délicats sont rares, les fidèles plus rares encore. »

Cependant le nom de l'ambassadeur de Naples revenait par intervalles dans les feuilles publiques ; on

parlait de lai en même temps que des changements minisiériels. Après le congrès de Vérone, on l'avait cru un moment destiné à remplacer M. de Montmorency aux aiTaires étrangères. La rivalité naissante de M. de Chateaubriand et de M. de Villèle, les embarras de la gueî re d'Espagne, les violences de Textrême droite, reprenant contre le cabinet le rôle qu'elle avait joué contre le duc de Richelieu, ranimaient bientôt le bruit de modifications prochaines dans le gouvernement. On supposait tour à tour que M. de Villèle allait quitter le conseil ou le remanier, soit pour se rapprocher de Tcxlrôme droite, soit pour lui résister; et, tantôt dans des combinaisons présidées par lui, tantôt sur des li-tes nouvelles, les journaux faisaient figurer le nom du comte de Serre. Ses amis, impatients de voir réaliser leurs désirs, lui communiquaient ces prévisions ; il y demeurait lui-même étranger et assez incrédule.

« Tous les bruits de gazettes qui me sont relatifs, mandait-il à Kiebuhr, n'ont ni fondement ni apparence. Toaten parlant en très bons termes de moi, on n'ose pas m'avouer. »

Il ne voulait pas, du moins, dérober à sa mère des espérances qui pouvaient lui porter quelque douceur dans sa solitude, et il écrivait à son premier secrétaire, M. de Fontenay, aloi's en congé à Jferis :

« ... Rendez-moi le service d'aller voir ma mère. Contez-lui ce que vous croyez n'être pas des illusions, ce qui me parait en être à moi. Mais enfin, si je me les interdis, je ne traite pas tout le monde

^Hssi sévèrement, et surlout une pauvre vieille mère*. »

- Quelle était dans ces conjonctures Tatlitude du gouvernement, et que pensaient les ministres du retour de leur ancien collègue ?

Il y avait de leurs dispositions un symptôme inquiétant, mais dont les événements purent seuls faire reconnaître, après coup, la gravité. C'était le retard singulier que M. Wendel mettait à remplir les formalités nécessaires pour rendre à de Serre l'éligibilité. L'élection de Colmar, au mois de mai 1822, et, au mois de novembre, une élection dans la Moselle, pour laquelle de Serre avait des chances certaines, furent manquées, faute du cens requis par la loi. De Serre avait confié à M. de Wendel le soin de régler cette question. 11 la lui rappelait sans cesse, et M. de Wendel se bornait à lui écrire : « Mandezmoi si vous jugez fort important d'être nommé. »

Pourtant M. de Villèle tenait sur de Serre le meilleur langage. Il repoussait vivement, en s'en montrant a'.fligé, les doutes que quelques personnes avaient manifestés sur ses intentions, et déclarait très haut que les services rendus en 1820 par le garde des sceaux étaient tels qu'ils imposaient au gouvernement le devoir de le soutenir. Il n'y avait pas de siège vacant, au moment où il donnait ces assurances ; bientôt une élection s'annonça dans le département du Bas-Rhin. Des amis demandèrent aux ministres d'y présenter de Serre. La réponse fut des plus flat-

* Corresp., V, p. 320 ; 30 juin 1823.

tcuscs pour rhomme, mais évasive pour le candidat. On redoutait les inlluences lihérales dans le département ; on alléguait que la grande renommée du comte de Serre rendait pour le gouvernement, comme pour lui-même, la lutte plus difficile et Téchec plus grave, et Ton s'épanchait en regrets sur les malheureuses circonstances qui avaient empêché de Serre de se porter dans la Moselle, où tout, disait-on, aurait été simple. « Du tout, écrivait M. de la Boulaye, je conclus qu'il n'y a pas grande espérance, x»

Il n'y avait encore là que des objections locales, plus ou moins fondées, mais rien qui pût doi^ner à de Serre la preuve d'un parti pris contre sa candida* ture. Le jour où une élection serait possible dans la Moselle, il avait droit d'espérer le concours du gouvernement.

c< Revenir aux affaires est en soi plus à craindre qu'à désirer, écrivait-il à sa mère. Abandonnonsnous donc pour l'avenir à la Providence; car de nous-mêmes nous n'y pouvons rien. »

Il se retranchait dans la vie de famille. Il se prêtait aux jeux de l'enfance avec un abandon qui ravissait Niebuhr. Il aimait les fêtes domestiques, les pieux anniversaires dont la célébration venait chaque année réjouir son foyer. Il en racontait lui-même à sa mère les aimables retours :

«... C'était hier la Saint-Pierre. Nous l'avons faite en famille ; quand la ferons-nous avec vous, chère maman? C'est toujours un bon moment, lorsque ma femme vient avec nos quatre enfants, chacun ayant un bouquet et son petit cadeau à la main. Mais les

sentiments pénibles se mêlent, dans ces occasions, aux plus doux. On sent mieux l'absence des êtres les plus chers dont on est séparé. L'année dernière, ma pauvre petite porta aussi un bouquet; dix jours après, elle n'était plus. Si seulement j'avais reçu une de vos lettres... »

Le monde l'attirait peu. Il ne l'avait jamais aimé, et il retrouvait les expressions de sa jeunesse pour peindre «ce cercle d'indifférents, automates parlants qui n'intéressent ni, le cœur ni l'esprit, et qui, à peu d'exceptions près, forment le fond de toutes les grandes sociétés. » Il passait de longues heures à parcourir à cheval les environs de Naples, accompagné de son secrétaire, dont il avait résolu de faire un écuyer : éducation difficile qui lassait la persévérance du maître moins vile que celle de l'éiève.

L'été, de Serre avait hâte de s'enfuir à Ischia. Il jouissait, avec sa femme et ses enfants, de cette so- Utude éclairée et agrandie par l'admirable et lumineuse variété des horizons ; il les guidait dans les montagnes et sur les rivages de l'île; il interrogeait curieusement les mœurs des habitants, et se plaisait à l'agreste poésie de leurs divertissements :

« Les Ischiotes sont bonnes gens ; le paysan, comme partout, est nn peu avide ; je le lui pardonne, en pensant à ce que coûte de sueur un écu ; ils sont gais, ne ménagent pas leurs ânes et se plaisent à les pousser à la course. Le dimanche soir, nous les faisons danser dans notre cour ; le violon, la cornemuse, la guitare, la mandoline, le fifre, le tambour de basque, voilà la musique; ailleurs, ils ont de petites

harpes. Les airs sont fort animés ; les danseurs, fort agiles, ne manquent pas d'une certaine grâce rustique. Souvent un chanteur accompagne la musique et la danse. Us exécutent aussi de petites scènes en dansant. Rien dans tout cela n'est contraire à la décence ; la jalousie veille sur les jeunes femmes et les amoureuses, qui ne manquent pas de mesure. »

La lecture prenait une grande part des loisirs que lui laissait l'ambassade. Il avait relu en entier, avec son jeune secrétaire, les œuvres de Cicéron et de Virgile. Il méditait les commentaires de Machiavel surTite-Live, comme une préface aux grands travaux de Niebuhr; il avait sans cesse à la main Dante, Pétrarque, les poésies de Michel-Ange, et il mêlait le charme sévère ou gracieux de leurs chants à la contemplation des chefs-d'œuvre de la peinture italienne, dont il cherchait, non sans grever le budget de l'ambassadeur, à peupler ses salons. Il aurait voulu acquérir pour la France la galerie de tableaux transportée à Rome par le cardinal Fesch ; c'eût été un dédommagement aux pertes que l'invasion de 1815 avait infligées à nos musées. Mais la négociation, entamée par l'entremise de Niebuhr, ne put aboutir.

Ayant beaucoup souffert, de Serre s'était senti de plus en plus ramené vers les idées religieuses. Souvent, dans les derniers temps de sa vie, on le voyait sortir de grand malin, et aller entendre la messe dans une chapelle de capucins, placée derrière le palais de l'ambassade. 11 avait eu avec Niebuhr de longues conférences sur le protestantisme ; et, peutêtre en souvenir de ces entretiens, il avait toujours

près de lui quelque ouvrage de Bossuet, surtout V Histoire des variations.

<i Les afQictions les plus cuisantes, écrivait-il à Benoit Remy, sont celles qui nous rapprochent le plus de Celui qui sait nous trouver des voies et de l'espoir quand nous n'en apercevons plus. Mes peines et ces pensées me reportent souvent vers les jours pieux de ma première jeunesse, formée sous l'inspiration de Ion respectable père. Remercie-le de son souvenir... Je me recommande à ses saintes prières; et lorsqu'il s'élèvera vers le ciel, je voudrais, comme le disciple d'Élie, être digne de lui demander son manteau. »

Les épreuves n'avaient pas fini pour de Serre ; et, comme le disait Niebuhr, elles s'accumulaient sur sa tête d'une façon vraiment tragique. Déjà en deuil de sa belle-mère, la baronne d'IIuart, il reçut de sa propre mcre les nouvelles les plus alarmantes. Il se préparait à partir pour la France, lorsque la dernière de ses filles tomba gravement malade. Pendant quelques semaines, il vécut dans cetle double angoisse, impatient d'aller à Paris, et n'osant quitter Naples. Sa fille guérit, et l'on crut au rétablissement de sa mère. Mais il eut à peine le temps de s'en réjouir :

« Ne regardez plus en arrière, tout est fini, lui écrivait M. de la Boulaye. Vous avez perdu cette digne et respectable mère dont vous faisiez le bonheur et la gloire. »

On sait, en effet, ce que sa mère avait été pour lui. Il ne pouvait songer à elle sans revoir dans sa pensée

toutes les vicissiiudes auxquelles, dès son plus jeune âge," il avait été soumis; et il n'en retrouvait aucune qui ne lui rappelât le dévouement absolu dont cette âme énergique et tendre l'avait entouré.

a Le 23 du mois dernier (septembre 1823), écrivait-il à Niebuhr, j'ai perdu ma mère, et en elle, ma plus ancii'nne et ma plus constante amie, celle à qui je dois le plus sur la terre. Douée des agréments de son sexe, aimable et belle, elle fut en même temps sage, forte et courageuse. L'émigration m'en sépara pendant six ans, et, après six mois de réunion, pendant quaireautres années encore. Le séquestre, remprisonnenient, l'aspect de i'échafaud, la persécution, la ruine ou le supplice de tous les siens, le déluge de maux de notre horrible révolution, éprouvèrent sa vertu. Après notre réunion, elle me suivit à Dambourg, à Bruxelles, à Paris; nous ne nous séparâmes qu'à mon départ pour Naples : c'était pour ne plus nous revoir. Jusqu'au dernier moment, j^ai été sa jpensée et elle a prié Dieu pour moi. »

Sur l'avis des médecins et les instances de sa famille qu'inquiétait dans ce corps épuisé Texcës de la douleur, de Serre fit dans le royaume de Naples une excursion de quelques semaines. Les asiles consacrés par la religion attiraient de préférence son âme triste et lasse. 11 s'arrêta chez les moines du Mont- Cassin, et visita la Trappe à Casamari.

« Il y a dans le silence des cloîtres, écrivait-il à Mme de Serre, dans leurs longs corridors, dans la majesté des églises, quelque chose > qui sympathise avec la douleur, quelque chose qui en bannit les mou-

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yements impatients et tumultueux, qui lui commande le calme et la résignation. Les religieux eux-mêmes en portent l'empreinte sur leur physionomie. Les heures passées dans les bibliothèques, les archives, ces heures consacrées à ce qui n*est plus, rapprochent tous les temps et les montrent presque tous pareils à nos yeux ^ x>

Il revint à Naples, au bruit des nouvelles qui annonçaient le glorieux achèvement de la guerre d Espagne, la prise de Cadix et la délivrance du roi. Grand succès pour la France et pour la dynastie, auquel devait s'sssocier plus que personne l'ambassadeur de Loti» XVIII' à Na pies, le représentant du chef de la maison de Bourbon auprès d'un prince de cette royale famille. « Je sens bien, disait de Serre, que la plus grapde douleur privée doit se taire un instant devant une grande joie publique. »

Une fête splendide célébra, au palais de l'ambassade, le triomphe de nos armes.

Sous l'impression de ces heureuses nouvelles et cottflant dans Tinfluence qu'elles lui assuraient, le gouvernement jugea le moment propice pour la dissolution de la Chambre. Les élections générales n'eurent lieu qu'au mois de février suivant : mais on en parla dès le mois de novembre, et les combinai-

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