POST-DÉNOUEMENT
Ce fut un jour de magnifique fête que le jour de l'entrée de Simon dans la ville de Toulouse. Il y arriva à la tète de ses nombreux, chevaliers, et ce fut par les murailles abattues qu'il s'empara solennellement de cette cité pour témoigner qu'elle avait été vaincue, quoiqu'elle n'eût pas été prise, et s'il y a une cause au titre de ce livre, nous dirons qu'elle se trouve dans ce résultat. L'histoire de la guerre des Albigeois s'est divisée dès l'abord dans notre pensée dans celle des trois suzerains qui la soutùireut et y succombèrent
l'un après l'autre : le vicomte de Béziers, dont nous avons dit l'histoire; le comte de Toulouse, dont la chute fut l'événement patent et immédiat de celle que nous venons de raconter ; et le comte de Foix, qu'il nous reste à représenter à nos lecteurs. Continuons. Ce fut donc un grand jour; mais ce qui en augmenta la magnificence aux yeux de tous et qui en fit supporter le malheur aux Toulousains, ce fut le rétablissement de Dieu dans la cité longtemps maudite. De toutes les cérémonies qui eurent lieu pour la restitution des églises au culte du Seigneur, nous n'en raconterons qu'une qui eut lieu dans l'église de Saint-Etienne.
Au milieu de l'armée triomphante qui envahissait Toulouse marchait le clergé, couvert de soie et d'or, portant ses saints et ses reliques dans leurs châsses précieuses. Au centre de ce cierge, Foulques, la mitre en tête, la crosse pastorale à la main, superbe, radieux; à côté de lui, Moutfort à pied, et derrière, porté sur un brancard, au milieu des chants des prêtres, de l'encens et des aspersions bénites, un cadavre revêtu d'armes magnifiques.
— Ce cortège aborda l'église Saint-Etienne, demeurée ouverte depuis deux ans avec son cercueil vide au milieu de sa nef. Foulques y rentra le premier, et, s'agenouillant sur la première pierre de l'enceinte, il invoqua le Seigneur de rentrer dans sa demeure. Tout le cortège, à genoux, s'arrêta et répondit par des prières à cette invocation; puis, aux chants éclatants d'un joyeux alléluia, l'église fut envahie et bientôt remplie jusqu'en ses angles les plus reculés, jusqu'à toutes les hauteurs où pût s'appuyer un pied ou s'attacher une main. Le corps, qui était porté par huit clercs, fut déposé devant le cercueil vide, et Foulques, montant sur la chaire d'où il avait tonné l'excommunication de Toulouse, parla en ces termes :
— Habitants de Toulouse, il vous souvient du jour où je sortis de cette cité alors maudite, aujourd'hui purifiée par le fer et le feu. Ce jour de malheur vit s'opérer en cette église un prodige que Dieu a fait tourner à la honte de ses ennemis et à la gloire de ses défenseurs. Il vous souvient du récit du comte de Foix et de la bénédiction qu'il me demanda pour ce cadavre.
Tous les yeux se portèrent sur le corps qui était étendu
devant le cercueil; mais un seul sans doute le reconnut, car une seule voix cria
— C'est Albert de saissac!
— C'est Albert de Saissac en effet, dit Foulques, celui dont le corps, abandonné à la puissance du démon, attend la bénédiction d'un prêtre pour être délivré de cette infernale possession. Il vous souvient comment il a reparu sur la terre sous le nom de Laurent de Turin.
Un long murmure circula dans l'assemblée, et beaucoup s'armèrent d'un signe de croix.
— N'ayez nulle crainte, reprit Foulques; Dieu n'abandonne pas aux entreprises du démon ceux qui se sont voués à lui d'un cœur sincère. Le démon, en effet, habitait le corps de cet homme; mais Dieu, pour qui cet homme avait combattu pendant sa vie, n'a pas voulu qu'il servit à faire réussir les ennemis de sa foi. Ainsi, chaque traliison tramée par le mauvais esprit tournait au profit de notre sainte croisade; ainsi Satan a été le premier agent du triomphe du Seigneur.
Foulques s'arrêta, et ce qu'on savait de l'histoire de Laurent de Turin circula dans l'assemblée; puis l'évèque continua :
— Aujourd'hui l'épreuve est terminée, et ce corps va être rendu à la terre, où il devrait dormir depuis longtemps. Chrétiens, priez pour lui!
Il s'agenouilla dans sa chaire; les porteurs mirent le cadavre dans le cercueil, et Foulques entonna le Libéra avec un éclat extraordinaire ; mille voix y répondirent, et l'encens se répandit en nuages qui montèrent jusqu'à la voûte en se roulunl dans l'air.
Lorsque ce chant fut terminé, l'évèque descendit, et, prenant une branche de buis dans un large bénitier, il s'approcha du cercueil et dit à voix haute :
— Béni sois, vaillant soldat de la cause du Christ ! Puis vint Montfort, qui dit :
— Béni sois, noble chevalier ! adieu.
Puis Amauri, qui dit :
— Béni sois, fidèle ami ! adieu.
Puis Mauvoisin, qui dit :
— Béni sois, noble vengeur! adieu.
Puis Bérangère, qui dit :
— Béni sois, cœur loyal ! adieu.
Puis Alix, qui jeta l'eau en détournant la tête. Puis Bouchard, qui passa silencieux.
Puis Goldery, qui dit :
— Béni sois, excellent maître ! au revoir. Puis beaucoup d'autres.
Et enfiu un homme qui dit à voix basse :
— Béni sois, noble lils, noble frère! espère.
Et un voile ayant été jeté sur Le cadavre, l'église se vida lentement, et Monli'ort alla prendre possession du château Karbounais.
Le soir venu, un homme enveloppé d'un manteau où brillait la croix des Français et portant une lanterne, pénétra dans l'église de Saint-Etienne. 11 en lit lentement le tour, et après avoir reconnu que personne n'y était, ii s'approcha du cercueil, en arracha le voile et dit à voix basse :
— C'est moi, maître.
Rien ne remua cependant, et Goldery, car c'était lui, ayant appuyé sa main sur la poitrine du cadavre, reprit doucement :
— Tu n'es pas mort cependant, Albert de Saissac, sire Laurent de Turin : on ne meurt pas de faim dans un cercueil plus vite que dans une prison, et je me rappelle être resté
rois jours sans manger.
Il s'arrêta et sourit.
— Comme le cœur te bat vile, maître : tu espères, c'est bien. L'espérance, c'est la vie. Je viens te délivrer, tu as raison. Comme ils t'ont lié et bâillonné ! tu ne peux crier ni bouger; les misérables t'ont cousu les paupières! C'est Bérangère qui a inventé cela. C'est beau, n'est-ce pas? Estce toi qui lui as donné des leçons de vengeance? Tu as fait une digne élève.
Il s'arrêta encore, toujours la main sur le cœur de Laurent.
— Oh! que tu me maudis de mon éternel bavardage, maitre'.CombieD me promèts-tû pour cela de coups de branche df houx? combien pour punir un bouffon qui ni sur un cercueil? Deux cents peut-être; le temps de chauler une messe îles morts, n'est-ce pas? Comple-ies bien, le nombre en scia bien grand quand tu seras libre.
Il s'arrêta encore.
— Ah! méchant, reprit-il en ricanant, tu trie frappes du cœur; le tien emporterait ma main au passage s'il pouvait briser ta poitrine; mais ta poitrine est de fer si ton cœur est de diamant : tu vivras encore pour m'entendre.
Tout à coup iii;k'"ry recula ; il crut entendre un léger bruit. Tout était silt icieitx, et l'église était muette comme la tombe. La lanterne brillait rouge dans l'ombre, et sa lueur ne déliassait pas un cercle de quelques pieds. Le bouffon se rapprocha du cercueil et dit :
— Non, les liens sont bons, les chaînes impossibles à briser ; ce sont celles qui ont enchaîné Mant'ride sur le lit destiné à Bérangère et que j'avais si habilement fabriquées qu'elles se fermèrent d'elles-mêmes et saisirent la vie; mie à la ceinture au moment où elle passa la porte, et qu'elles la traînèrent et l'attachèrent au ht nuptial de Laurent. Une belle invention, n'est-ce pas? nous avons passé quinze nuits à l'imaginer et quinze nuits à la dispose*. J'en ai fait un bel usage. Pauvre Mant'ride ! eh! eh! eh! pauvre folle! qui me faisait menacer du poignard pour aller où je voulais l'envoyer!... Elle voulait te ramener dans la bonne voie... Eh! eh! eh! la sœur et ta maîtresse... Tu n'avais pas de tille! c'est fâcheux.
Ah! rage, exécration, désespoir!... vite... plus vite encore... ton cœur saute et bat avec frénésie... brise donc ton bâillon... Attends... attends... tu mourrais ainsi; c'est trop tôt, repose-toi.
Il releva sa main et s'assit à côté du cercueil; puis il marmotta :
— C'est une belle histoire. Il y avait un chevalier qui avait un bon serviteur qui était un homme, et ce bon chevalier battait cet homme comme s'il eût été une bête de charge. Oh! le bon chevalier, le vaillant chevalier!
11 lui remit la main sur le cœur.
— A la bonne heure, maître, tu as le cœur calme comme un jour de joie et de festin. A la bonne heure, écoute bien. Le serviteur se dit : « Je me vengerai; » mais le serviteur ne le dit qu'à lui ; il n'avait ni frère, ni père, ni ami, et s il eût ' eu un père, un frère, unami, il ne le leur aurait pas dit. Alors le serviteur attendit qu'une mauvaise passion s'éveillât au
cœur du maître. Ce fut la vengeance qui y sonna la première. La vengeance, maître, une. belle chose, n'est-ce pas ? Alors le serviteur ilatta la passion de son maître. D'abord, il lui conseilla de prendre le nom d'un homme dont le chevalier avait volé la fiancée et le vaisseau. Après cela, c'était peu que do lui prendre son nom. Il s'appelait Laurent de Turin celui qui sans doute est resté à .'hypre dans la prison de Lusiguan, du père de Manfride. J'irai lui conter son histoire depuis deux ans. Il ne se doute pas de tout ce qu'il a fait, le pauvre homme!
Goldery s'arrêta et se pencha sur la bouche de Laurent.
— Tu respires encore, maître, mais ton cœur bat à peine. Tu t'endors, eh bien! je vais te bercer comme une bonne nourrice en te faisant un beau récit. Ce l'ut d'abord une joyeuse comédie jouée ici même avec un masque de cire qui fondit au fond de ce cercueil. Te souviens-tu, maître, comme nous avons ri de la sottise de Foulques et des autres? Oh! la plaisante histoire!... eh! eh! eh! eh! ris donc! Et le sorcier Guédon? il était sage, le sorcier, t'en souviens-tu? il te disait que la vengeance est aveugle et folle. Eh!... eh!... eh !... eh!.., c'était un savant homme. Tu ne le crus pas, maître, et le serviteur s'en réjouit, car lorsqu'il eut fait goûter à son maître une goutte du vin de vengeance, le maître en fut si altéré qu'il sacrifia tout pour désaltérer sa soif. Ainsi le serviteur conseilla à son maître de trahir son pays, et le maître le fil 11 lui conseilla de trahir sa maîtresse, et le chevalier le fil. Ah! tu te réveilles : « Il ne le lit pas! » veut dire ce cœur qui s'indigne! il ne le fil pas au fond de son àuie, mais on le crut... mais sa maîtresse le crut jusqu'à l'heure de sa mort; sa belle et jeune maîtresse, qui s'était dévouée pour lui et qui est morte d'outrages et d'infamies! Oh! que tu souffres!
Il lui posa la main sur les yeux.
— Ils sont gonflés de larmes, reprit-il; mais elles ne coulent pas, les iiiupières sont bien cousues. Tes yeux étouffent... Ah! ah! le bon maître qui bat son fidèle serviteur!
lui reposa la main sur le cœur!
— Ta main frappait moins fort à Gastelnaudary et à Muret ; tu ue trahissais pas, il est vrai ; mais tou père le croyait,
et il l'a cru jusqu'au moment où je l'ai poignardé en lui disant : « De la part de ton fils ! »
Il écouta et sourit! on entendait quelque chose : le cœur à travers la poitrine.
— Ferme, ferme!... plus vite... Il râle, ton cœur... il se meurtrit, il se déchire... Pas encore, il te reste une espérance; il reste quelque part un écrit de deux chevaliers qui pourrait aller troubler tes ennemis dans leur joie : celui où un fils demande la mort de son père ! celui où un brave avoue qu'il est un lâche... Les vois-tu?... Tu ne peux les voir, tu vas les sentir.
Etala lumière de sa lanterne, Goldery les alluma et les posa sur le visage de Laurent où ils brûlèrent en pétillant.
— C'est une belle flamme, maître, reprit il; la voila qui grandit; elle éclaire cette église; maintenant elle pâlit; maintenant elle s'éteint.
11 remit sa main sur le cœur, et la main se souleva.
— Oh! quel tonnerre dans ce cœur! que de coups pressés!... Un, deux, trois... je ne les comparais jamais a^sez vite... Et maintenant veux-tu savoir ce qu'il faut conclure de ceci?... C'est que, lorsqu'on veut se venger de quelqu'un, il ne faut le dire à personne.
— Pas même à la tombe ! dit une voix derrière Goldery. Et avant qu'il se fût retourné, une large épée • l'avait
étendu à terre.
— C'est moi, dit la voix; c'est moi, frère; c'est l'Œil sanglant... Je t'ai vu vivre dans ton cercueil à un tressaillement de ton visage. C'est moi... c'est moi...
Et en parlant ainsi il le déliait.
Mais, quand il eut fini, le cœur ne battait plus. L'Œil sanglant s'arrêta, et répétant le cri de Buat quand il toucha le cadavre du noble vicomte de Béziers, il dit :
— A Monlfort maintenant! â Monlfort toujours! La vengeance ne dort pas toute ici!
Et il s'éloigna.