LES DEUX MAUDITS
Lorsque Manfride et le vieux Saissac eurent quitté la salle où s'était tenue la cour d'amour, ils eurent ensemble longue entrevue, puis ils allèrent droit à l'appartement de Laurent. Un bruit de voix les arrêta à la porte ; c'étaient celles de Laurent et de Goklery.
— Ainsi, disait le chevalier, tout est prêt?
— Oui, tout.
— Ton rôle appris, ton costume exact !
— Vous avez pu en juger à Montpellier.
— Tu as les écrits sigués par Mauvoisin et Amauri?
— Je les ai.
— N'oublie pas que d'ici à l'heure fatale je n'aurai pas le loisir de te revoir.
— Vous nie l'avez déjà dit quatre fois.
— Maintenant, dit Laurent en sortant, que Dieu me soit en aide !
11 sortit; Manfride et le vieux Saissac entrèrent; ils trouvèrent Guldery les pieds appuyés sur le bord d'un brasier, où de temps à autre il jetait quelques grains de parfums dont il suivait ensuite la blanche et soyeuse fumée. Une joie particulière brillait dans ses yeux; à ce moment, il caressait assurément la venue prochaine de la réalisation d'une espérance longtemps cachée et sans doute souvent déçue; il fredonnait doucement et faisait joyeusement claquer ses '-'vres, comme s'il se fût enivré d'un vin délicieux. Sa fride étaient entrés sans bruit dans la chambre; ils en fermèrent les portes; puis le vieux Saissac, tuant uu large poi-
gard, s'approcha doucement de Goldery, et le lui présentant à la gorge, il jeta le bouffon à terre et lui mit les deux genoux sur la poitrine. La facilité avec laquelle Goldery se laissa renverser, le coup d'œil jeté en arriére qui l'avait averti de leur entrée et le sourire de joie qu'il laissa échapper, semblaient dire qu'il n'était surpris qu'à bon escient et qu'il ne redoutait pas grand malheur de cette surprise. Goldery considérait Manfride sans s'occuper des menaces du vieillard. Quoique renversé sous ses pieds, il semblait plus occupé de la présence de cette femme faible que de la menaçante et hideuse figure du vieux chevalier.
— Goldery, lui dit Manfride, quelle est la chose, que tu désires le plus au monde?
— Pour ce moment, dit-il, c'est d'être debout et libre.
— Ne plaisante pas, bouffon, dit Manfride, et îvponds.
— Comment voulez-vous que je réponde avec cette masse de fer sur l'estomac! Dites à cet honorable seigneur de me serrer un peu moins la gorge, et je répondrai.
Manfride fit un signe à Saissac, qui donna un peu de liberté à Goldery.
— Ouf! lit celui-ci, je l'aurais mangé tout cru qu'il ne m'aurait pas pesé davantage.
— . Boullbn, dit Manfride, je n'ai qu'un instant pour savoir ce que je veux savoir; cet instant passé, il m'importera que tu meures si je ne sais rien. Tu me connais depuis l'île de Chypre; lu sais si j'hésite à tout oser pour réussir.
— Je le sais, madame, le sire Laurent de Turin me l'a raconté.
— Puisque tu me comprends, parle donc et sois sincère; parle.
— Sur quelle matière, madame? Je puis parler sur beaucoup, et particulièrement sur la cuisine.
— Goldery, tu me comprends, réponds, l'heure passe, dit Manfride frappant du pied avec colère.
Goldery parut embarrassé; cependant, sous le couteau qui le menaçait, il reprit son insolence accoutumée ci répliqua:
— Vous voulez sans doute que je vous dise p uirquoi on farcit Us bartavelles et pourquoi ou larde le chevreuil?
— l.e couteau effleura la gorge, et Goldery, se secouant fortement, se dégagea presque de Saissac. Celui-ci se re-
jeta sur lui avec fureur, et, le tenant plus serre que jamais, lui tint le poignard si près, que le visage de Goldery se rembrunit et devint bientôt livide. Alors h dit d'un ton amer :
— Madame, il n'est bon service que je ne vous aie rendu. Dernièrement encore, je vous ai procuré le plaisir de voir le cortège de Montpellier, lorsque mon maître m'avait ordonné de vous en tenir éloignée ; je ne vous parle pas des sentiments secrets du sire Laurent, que je vous ai dits à mesure qu'il me les confiait : c'est peu, parce qu'il les étalait aux yeux de tous; mais, pour vous obéir, j'ai laissé pénétrer à son insu, dans ce château, des hommes qui se sont cachés dans l'appartement du sire de Saissac sous prétexte d'assister aux fêtes où ils n'ont point paru. Je crains maintenant que ce ne soit dans quelque fâcheux dessein. Et c'est pour me récompenser de cela que vous voulez m'assassiner?
— Tu as raison, Goldery, dit Manfride; mais ce que tu as fait, je te l'ai payé, et ce que tu feras- encore, je te le paierai.
— Je l'entends bien ainsi, murmura Goldery avec rage.
— Tu menaces, misérable ! dit Manfride ; allons, réponds : Que se passera-t-il ici cette nuit?
— Où? dit Goldery d'un air soupçonneux.
— Dans la chambre des Trois-Lions.
Goldery ferma les yeux pour prendre une détermination et répondit :
— Mourir pour mourir, j'aime autant périr ici que de la main de mon maitre; je ne trahirai pas son secret.
— Si ce n'est que cela qui t'arrête, je réponds de ta vie.
— C'est quelque chose; mais qui me rendra ma réputation de fidélité?
Manfride lui jeta une poignée d'or. Goldery, malgré Saissac, dégagea un bras pour le ramasser.
— Maintenant dis-moi tout, reprit-elk>.
— Madame, dit GoMery d'un air de pitié, dispensez-moi de rien vous dire, je ne suis qu'un serviteur dévoué qui obéit à son maitre; je vous plains, je ne puis rien de plus.
Manfride devint paie.
— C'est donc un malheur pour moi?
— Madame, répondit Goldery d'un air attendri, que Dieu vous protège, c'est tout ce que je souhaite.
— Finiras-tu? dit Manfride tremblante. Que se passera-t-il ; as la chambre des Trois-Lions? Laurent y a donné un rendez-vous à Bérangère.
— Et vous me demandez, madame, ce qui se passera entre une jeune fille et un chevalier qui s'aiment?...
Manfride serra ses mains avec rage, et Goldery l'observa avec une satisfaction cruelle. De la terre où il était conclu', il lui avait t'ait plus de mal qu'il n'en pouvait recevoir. Manfride se remit , et d'une voix sourde elle dit à Goldery :
— Après?
— Après, quoi? dit celui-ci d'un air railleur.
— Tuez-le ! s'écria Manfride avec colère, nous ne saurons rien.
Saissac leva le couteau. Goldery se roula par terre, échappa au vieillard et fut debout avant que celui-ci eut le temps de le ressaisir.
— Exécration sur vous! dit-il en les regardant d'un air de tigre, c'est ainsi que vous agissez avec moi ! Ah ! père et fils, que l'enfer vous garde !
11 s'élança sur le vieux Saissac; mais avant qu'il l'eut atteint, un coup de poignard l'arrêta; ce ne fut ni la violence du coup ni sa gravité, ce lut l'étonnement qui rendit Goldery immobile, car c'était Manfride qui l'avait ainsi frappé. 11 la mesura de L'œil cl le vieux Saissac de même ; il regarda ensuite son sang couler de son bras, où le poignard avait pénétré; il regarda encore Manfride. Elle devina qu'il prenait une résolution-, elle courut à la porte qui communiquait aux appartements intérieurs : quatre hommes armés, précédés d'Arregui, entrèrent au signal qu'elle fit. 11 passa vingt pensées différentes sur le visage de Goldery. Un moment il parut prèl à s'élancer sur ces nouveaux assaillants et à vendre chèrement sa vie. Ce n'était pas une vaine espérance; Goldery était brave et fort, et le bruit de ce combat pouvait attirer quelqu'un à son secours; cependant il parut que Goldery ne prit pas grande confiance dans celle ressource, car il se jela à genoux en disant d'une voix lamentable :
— Ne me tuez pas, je vous dirai tout.
Encore ici, chacun, occupé de ce qu'il voulait, ne remar-
LE COMTE DE TOULOUSE. 3ï7
qua pas l'imperceptible sourire de mépris et ,de triomphe qui rida les lèvres du bouffon.
— Parle donc, dit Manfride.
— Eh bien J répondit Goldery, cette nuit, le sire Laurent, accompagné de Bérangère, doit quitter ce château.
Manfride roula son poignard dans ses mains.
— Où vont-ils ? dit-elle.
— Iïélas ! madame, dit Goldery, l'amour n'est pas la première passion du sire Laurent.
Un éclair d'attente espérante brilla aux yeux de Manfride. Goldery reprit :
— Tous deux doivent gagner la frontière d'Espagne, accompagnés de deux cents chevaliers attirés ici sous prétexte d'une fête et vendus aux largesses du sire Laurent ; en peu de jours ils seront en Aragon, et là, grâce aux intelligences que le sire Laurent a su s'y ménager, il compte que la conquête de cette province ne lui sera pas plus impossible que celle de la Provence au comte de Montfort.
Goldery se tut ; le geste de Saissac sembla demander :
— Est ce possible? A-t-il eu cette pensée ?
— Ge que cet homme dit, répliqua Manfride, explique ce que j'ai entendu; Laurent a parlé d'une couronne royale.
Le vieux Saissac frappa la terre avec fureur.
— Et, reprit Arregui, il s'assure, par l'enlèvement de Bérangère, l'appui de Montfort dans cette entreprise. Ainsi cet amour n'est qu'ambition.
— Le croyez-vous? s'écria Manfride, dont la voix avait quelque chose d'implorant ; ce n'est qu'ambition, n'est-ce pas?
— La trahison est d'autant plus infâme, dit Arregui.
— Quelle trahison? s'écria Manfride; oh! si c'est ainsi, je lui pardonne.
Le vieux Saissac s'avança et lit un geste si terrible que s'il eût prononcé les mots : « Mais moi je ne lui pardonne pas ! » ils eùssenl bien Faiblement exprimé sa pensée.
— Tout n'est pas perdu ! s'écria .Manfride. Elle reprît ;
— Goldery, c'est à minuit qu'ils doivent se trouver dans la salle des Trois-Lions.
— A minuit.
— Par quel moyen Bérangère doit-elle s'y rendre?
— Une des portes de cette salle conduit à son appartement.
— Ena-t-elle la clef?
— Je dois la lui remettre.
— Donne- la -moi.
— Pourquoi faire?
— Que t'importe?
Goldery iixa ses regards sur Manfride et répondit par sa première question :
— Pourquoi faire, madame ?
— Donne celte clef, ou je saurai l'avoir comme le secret de Laurent.
— Je vous la donnerai, répondit Goldery, si vous me dites l'usage que vous en voulez faire; sinon, ajouta-t-il en s'ar- Tiant d'une hache, vous ne l'aurez pas.
— G'est ce que nous allons voir, dit Arregui. Il s'avança l'épée haute.
— Ne versez pas le sang de cet homme, dit Manfride, j'aurai cette clef.
Les yeux de Goldery s'épanouissaient d'une funeste joie. Personne encore ne le remarqua, car à ce mot de Manfride, le vieux Saissac avait secoué la tête.
— Oh! s'écria la noble (ille, vous le permettrez. Une fois encore laissez-moi lui parler ; il n'aime pas, il n'aime pas Lérangère ; c'est l'ambition qui l'a égaré. Eh bien! je suis la liile d'un roi, d'un roi plus puissant que Montl'ort; si c'est un trône qu'il lui faut, j'ai un trône à lui donner. J'irai, j'irai, vous dis-je, ou de ce pas je cours lui dénoncer vos projets.
Le bras du vieux Saissac arrêta Manfride et la rejeta rudement eu arrière comme elle allait pour sortir, lîoldery se mit à ricaner ; Arregui le menaça. Goldery reprit froidement :
— Kn me tuant, vous n'aurez pas cette clef ni celle qui ouvre sur la campagne par où ils doivent s'échapper : car elles sont cachées là où nul de vous ne pourrait les trouver ; mais si vous voulez permettre à cette femme d'accomplir son projet et de ramoner mon maître à de meilleurs sentiments pour elle, je vais les lui donner.
— Lh bien, dit Manfride a Saissac, une pour vous et l'au-
tre pour moi. J'entrerai la première dans cette chambre; et si, une heure après, je ne vous ai pas ramené Laurent, alors. . .
Elle s'arrêta; puis elle ajouta avec une farouche résolution :
— Alors vous monterez.
— Soit, dit Arregui.
Le vieux Saissac consentit, et Goldery remit les clefs.
— Maintenant, dit Arregui, il ne faut pas que cet homme nous trahisse.
— Qu'on l'enchaîne dans cette chambre et qu'on le bâillonne pour qu'il ne puisse crier, dit Manfride.
Goldery se laissa faire. 11 pensa avoir fait assez de résistance pour qu'on crût qu'il ne cédait qu'à la force.
Tous ces gens marchaient chacun dans sa pensée. Mais comment connaître celle de Goldery? Lui seul n'avait pas de confident, et souvent il avait dit à son maître :
— Moi, si j'avais une vengeance à poursuivre, je n'en dirais pas le but, au milieu de la mer, seul dans une barque, hors de la vue de toute terre habitée, si bas que le bruit de ma voix n'arrivât pas même à mon oreille.
Puis il ajoutait, en faisant une singulière application du mot:
— Vèrha volant ! l'hirondelle ne court pas plus vite d'un monde à l'autre.
LA NUIT DE NoF.L.
A mesure que nous approchons de la catastrophe de cette histoire, nous éprouvons une sorte de crainte à la raconter. Ce n'est pas que nous reculions devant la peinture du dé-
noùment que lui donnèrent les passions qui brûlaient au cœur des personnages de ce drame, c'est parce que c'est un cruel métier, quand on a le cœur tout plein d'un récit qui lui pèse et qu'on voudrait verser brûlant sur le papier, d'être obligé d'en préparer froidement la décoration pour qu'il puisse être compris. C'est, en vérité, comme un de ces longs entr'actes pendant lesquels l'auteur d'un drame voit dresser lentement l'édifice où va passer la dernière partie de sa pièce et pendant lequel le public siffle et cause en tumulte, perdant ainsi le peu d'émotion que lui a donnée l'acte précédent.
En ce sens, c'était un grand art que les pièces complètement représentées dans un môme salon, et qui, ne laissant pas au spectateur le temps de calmer ou de raisonner l'émotion qu'il venait d'éprouver, permettaient à l'acteur de le reprendre juste à l'endroit d'intérêt où il l'avait amené. De même, c'est une grande puissance pour le roman que cette absence de description scénique qui fait que l'auteur n'abandonne pas le cours de son sujet pour le loger, l'habiller et le faire marcher à la mode de l'époque qu'il décrit.
Si l'on nous demande pourquoi ces réflexions lorsque nous nous disons si pressé, le voici : c'est pour excuser les quelques lignes qui vont suivre.
C'était au premier étage du château de Savcrdun, une grande salle où était préparé un banquet magnifique ; au bout de cette salle, un long corridor aboutissant à une des tours angulaires du château ; dans cette tour, une vaste chambre qu'on nommait la salle des Trois-Lions. Dans cette salle on entrait aussi par un escalier tournant qui ouvrait sur les appartements de Bérangôre et descendait jusque dans la campagne.
La messe de la nuit de Noël venait d'être célébrée dans la chapelle du château. Selon l'usage, Montfort avait reçu et goûté le pain cl le vin de Noël, puis on s'était rendu à la salle du festin. La nuit devait se terminer par le branle aux flambeaux, danse de cette nuit de réjouissance, et qui devait être exécutée par tics milliers de serfs, d'esclaves et de serviteurs qui, chacun armé d'une torche, couraient sur les pas de celui qui les précédait, sans pouvoir passer ailleurs qu'aux endroits où l'autre avait passé. Chacun s'aclianiaut ainsi à
suivre son devancier, il en résultait une tile de torches qui, vue de loin et de haut, ressemblait à une longue ligne de feu. TouM'effet de cette danse consistait dans l'habitude de celui qui la menait. Grâce à lui, elle se repliait en mille detours, s'étendait sur une ligne droite, serpentait à travers les arbres et semblait quelquefois les tresser d'une bande de feu. Ce spectacle était inconnu aux Français, et ils en étaient fort curieux, mais leur curiosité était encore plus excitée par la promesse que Laurent avait faite de leur procurer le plaisir d'un amusement également inconnu à la France et à la Provence. Cet amusement devait avoir lieu après le banquet de la nnit, perpétué jusqu'à nous sous le nom de réveillon.
L'immense table, préparée dans la grande salle dont nous avons parlé, ne retentit longtemps que du murmure rete ;ii des conversations particulières, puis ce fut un brouhaha universel où chacun monta le ton à l'unisson, puis enfin une véritable tempête sillonnée d'éclats de voix aiguës et qui partaient des joyeux buveurs qui, de même que des chevaux excités dans une course, commençaient à s'emporter et à briser les mors.
— Par le ciel! criait l'un, voilà du vin d'Espagne qui vaut une larme d'or par goutte. Le sire Laurent est un digne seigneur.
— Ce Normand est un rustre accoutumé à boire de l'eau de pommes pour du vin, dit Laurent à Mauvoisin, qui était près de lui; en voici que je vous recommande.
Et il versa au chevalier une large coupe d'une liqueur suave et glacée.
— Noé n'était qu'un vigneron de manants, reprit Mauvoisin; voilà du vin! Encore.
— Volontiers! dit Laurent. En voulez-vous, Amauri?
— Deux fois, répliqua celui-ci.
— Ma foi! dit Laurent en souriant à ses voisins, je l'ai mis de notre coté; il n*y a pas de trésors qui pussent payer de pareil vin s'il fallait en fournir à tous ces gosiers incultes qui s'enrouent là-bas.
— D'ailleurs, répondit Mauvoisin, ce serait bien perdu.
— A nous, et encore.
— Encore! dit Amaur.
lis burent, tandis qu'une autre voix criait au bout de la salle :
— J'en boirai buit pintes de plus que l'évêque Foulques, et s'il le faut, je parie vingt marcs d'or.
C'était un vieux Allemand , rouge-violet et blanc-sale comme une betterave mal cuite.
— Ne te joue pas à un évèque, reprit un de ses voisins, et surtout à maître Foulques.
— J'offre de boire le double de ce barbare, dit Foulques avec colère, et cela sans fixer ce qu'il boira.
— En ce cas, je retiens votre corps pour remplacer une tonne qui s'est défoncée dans mon cellier, dit Gomminges.
— Mauvais marché! l'évêque prend tout et ne rend rien.
— 11 rend le mal pour le bien cependant, dit un autre.
— Et les insolences à coups d'épée ! s'écria Foulques.
— Oh! l'évêque, vive l'évêque de Toulouse! dit-onde tous côtés avec de grands éclats de rire.
Ailleurs, et plus bas, on se disait à la dérobée :
— Merci du ciel! Laurent a volé la couronne de diamants du sophi pour faire de telles dépenses : Raymond de Saint- Gilles, le bon comte, était un mendiant à côté de lui.
— 11 faut qu'il ait des terres qui produisent des sous d'or au lieu de navets.
— Messires, j'ai ouï dire qu'il y en a de cette sorte par un pèlerin qui a vu d'étranges pays.
— Eh ! le juif Ben Bsaû n'a-t-il pas laissé un écrit où il raconte qu'il a vu nue contrée où les arbres dégouttent une liqueur qui se change en topazes ?
— C'est un juif, je n'y ai point de foi.
— Toujours est-il que je ne voudrais pas être le créancier de ce Laurent : il sera ruiné avant huit jours. — Hé! esclave! nous n'avons point de vin. Je parierais qu'il finira par se vendre comme nue lance pour vivre : —du meilleur! —et qu'il mourra sur la paille. — Donnez-moi ce faisan.
— Enfer et ciel ! disait Mauvoisin en se balançant sur sa chaise, ce vin épanouit l'âme comme le soleil ouvre uue Heur. C'est dommage de le boire en si nombreuse compagnie. Vrai sait':! nue nuit à quatre, avec deux ribaudes et ce vin-la! oh 1 la belle nuit! Je paierais une ribaude cent pièces d'or.
Laurent sourit à ce propos.
— Ron ! dit Mau voisin, vous riez. Qu'en dis-tu, Amauri ?
— Par la vierge Marie ! je ne vois que filles divines qui semblent danser sur nos tètes. Merci de moi ! je donnerais mon père pour en attraper une.
Et il se leva comme s'il voulait prendre quelque chose en l'air, et retomba sur la table en riant comme un insensé.
— Mauvoisin, dit Laurent tout bas, on a ce qu'on veut, quand on le veut.
— Bon pour vous, qui êtes lié avec Satan ; mais moi.
— Toi, dit Laurent, toi, je ne t'ai vu qu'un désir, et je sais que, si je l'avais eu, il y a longtemps qu'il serait satisfait.
— Quel désir?
— N'as-tu pas envie de cette esclave que j'ai donnée à Etrangère?
— Oui, vraiment.
— Et tu ne l'as pas obtenue!... Maladroit... Et il haussa les épaules.
— À cette heure même, reprit-il, si j'étais à ta place...
— Que dis-tu?
— Holà! du vin... du vin... ces chevaliers ne boivent pas. N'a-t-on rien à leur servir?... Sire de Beaupréau, cette coupe ciselée vous paraît belle, elle est du fameux sculpteur Gianneti... Acceptez-la.
— Que disiez-vous à Mauvoisin? reprit Amauri en accaparant à son tour l'attention de Laurent, il a l'air tout inquiet.
— Je lui disais, reprit Laurent, qu'à sa place je saurais à l'heure qu'il est où est la femme qu'il désire et qui, parmi ces fêtes d'où elle est exilée, se cache dans un coin pour pleurer. Ah! messires Français, les vantés de la courtoisie, il n'y a pas un de vous capable de délivrer un ami des criailleriez d'une femme qui l'ennuie.
— Mais ijui l'aime, reprit Amauri, voilà le difficile.
— S itlisa '. reprit Laurent.
— Laurent, dit Mauvoisin ivre et furieux, dis-moi où elle es I .
— Bah ! au premier cri de la belle lu t'enfuirais.
— • Que Satan m'engloutisse si je suis capable de distinguer un cri d'une prière I
— Eh bien ! alors, à la première prière tu te mettrais à genoux.
— Dieu d'enfer! j'ai vu crier et pleurer, dit Mauyoisia, et cela m'importe peu.
— Une fille de roi...
— G'est d'autant plus magnifique ! fit Mauvoisin l'œil en rage.
— Non, Arnaud m'en voudrait. — Holà! hé ! qu'on renouvelle les coupes, qu'on en donne de plus grandes. Nous allons boire à la santé des bons chevaliers de la croisade. Au diable cette coque d'oeuf!
11 lit voler la coupe par-dessus sa tête; tous l'imitèrent, et cbacun cria un nom grotesque à sa coupe en I étant au loin et en essayant d'y mettre de l'esprit, chose difficile.
— G'est un dé à coudre.
— G'est une cale de noix.
— C'est un calice d'ermite.
— Une mesure d'avare.
— Un gobelet de juif.
— Un éteignoir à pied.
-Un...
Puis tous ensemble :
— Des coupes ! des coupes ! ! des coupes ! ! ! L'orgie prenait.
— Hâtons! hâtons! reprit Laurent, l'heure de notre grand amusement va commencer.
— A boire !
— Cinquante voix enrouées de vin et de chaleur crièrent:
— A boire ! ! !
Le tumulte recommença, et parmi le tumulte les propos Lvants :
— Quel est cet amusement?
— Une sottise assurément ; ce qui est si magnifiquement océ est presque toujours une tromperie.
— Iras-tu?
— Je ne bougerais pas d'ici pour voir le Christ danser avec Satan.
— H y a de bonnes raisons pour cela.
— Laurent est un noble chevalier, voilà encore un service entier de fruits et de pâtisseries.
— Ton ventre est un gouffre; je n'ai plus soif.
— Ton gosier est pavé de fer; ce vin m'a dévoré le palais, je voudrais de l'eau.
— Qui a parlé d*eau?
-Moi.
— Je t'exorcise : Fade retrô, aqua !
-Hé!
-Ah!
— L'exorcisme opère.
— Vraiment?
— Oui, mais le démon sort en vin.
— Pouah ! ! le sale animal! !
— Quelle odeur!!
— Où est-il?
— Sous la table.
— Mets tes pieds dessus, tu seras ù sec.
— A boire ! s'écria Laurent.
— Laurent, dit Mauvoisin, un mot.
— Laisse-moi. A la puissance et à la gloire éternelle du comte de Montfort!
— Au comte de Montfort!
Ce fut un cri unanime; et sous ce cri une voix sèche et qui grattait la gorge :
— . Laurent, où est-elle?
Laurent regarda Mauvoisin; celui-ci avait l'air d'un tigre aviné. Laurent sourit:
- Encore un coup de ce vin.
— Duquel?
— De celui-ci.
— C'est du charbon rouge fondu.
— Tu parles de femmes, et tu recules devant une coupe de vin?
— Donne.
Il but.
— Mcssires, encore une santé.
Tout le monde se leva.
— Laurent, où est-elle?
— Tu m'ennuies.
— Elle est chez Bcrangère, n'est-ce pas? l'y vais.
— Trends garde d'insulter la Qlle de Montfort.
— .lu la poignarderais si elle tentait de m'arrêter.
— Tu es un fou. — A la sauté de la belle Bérangère !
Ils burent tous. Le bruit et les cris reprirent avec fureur, et la conversation de Mauvoisin et de Laurent continua à l'abri du tumulte,
— Où est-elle?
-Qui?
— L'esclave.
— Qui peut le savoir?
— Tu le sais.
— A quoi sert? elle te hait.
— Oh! oh! oh! rugit .Mauvoisin.
— Qu'a donc Mauvoisin ? dit Araauri.
— C'est un niais.
— Que te dit Arnaud?
— 11 veut savoir où est l'esclave,
— Exécration! dil n en lançant à Amauri un regard furieux, que le trouble de l'ivresse empêcha d'avoir cette fixité insolente qui finit par irriter les plus calmes, regard qui eût cependant suffi pour déplaire à Amauri, si luimême eût eu la vue nette et claire.
— Pas de bruit, Robert, je t'en prie, dit Laurent à voix basse,
— Je l'écraserai sous mes pieds s'il bouge d'ici.
— Va-t'en, va- l'en.
— Lui! cet ivrogne! Amauri! grommelait Mauvoisin par sourdes exclaD ations'
— Je en: dil Laurent tout en laissan s ; armi des sourires Batteurs et des in vitali
— Écoute, Lauri nt, em ot et je le tue.
— Tu n'as plus de raison, va-L'en, va-t'en.
— Pourquoi?
— Parce que je ne veux pas du à ma table.
— S'il bouge, je le lue... je le tue... je le tue!...
i; mots revenaient sans cesse dans l'ivn sdé Mauvbi- Bin, comme d'ordinaire il arrive aux ivj tramer
àTéj iterunemême] i pables qu'ils sont d'eu avoir
leux.
Laurent reprit d'un air de bonhomie suppliante :
— Que veux-tu, Robert, sa sœur lui a promis cette esclave.
— Xon, ce n'est pas possible.
— Elle le lui a si bien promis que l'esclave attend Amauri dans la salle des Trois-Lions.
Puis, soudainement et comme par inspiration, Laurent se prit à rire aux éclats, en tenant de sa main de fer Mauvoisin, qui chercliait à s'élancer du côté d'Àmauri.
— Laurent, dit Mauvoisin les dents serrées, prens garde, Laurent!
— Ce serait un bon tour, laissa échapper celui-ci parmi ses rires.
Et il parla bas à l'oreille de Mauvoisin. La ligure de Mauvoisin s'illumina d'une joie sauvage, comme le ciel s'éclaire du reflet d'un incendie.
— Oui... oui... oui... oui... répétait-il en écoutant, comme si à chaque mot il comprenait mieux et voyait se dérouler devant lui quelque chose de merveilleux.
Puis il se leva.
— Non, c'est une plaisanterie, dit Laurent en riant de plus en plus.
— Une heureuse plaisanterie, dit Mauvoisin avec un rire de plus en plus hideux.
Il s'échappa de la main de Laurent, qui le retenait à peine, et il disparut de la salle par la porte qui menait à la salle des Trois-Lions.
— A boire! cria Laurent avec une fureur joyeuse, et comme pour distraire tout le monde de la sortie de Mauvoisin; encore une santé. Chevaliers, à la noble Bérangère!
— Tu l'as déjà proposée. '
— C'est vrai, reprit-il avec une espèce de sourire de pitié sur lui-même, je crois que je fais comme mes convives-, je m'oublie. Eli bien! à la noble comtesse- de Montfort!
On but, et presque toute la troupe avinée retomba sur ses sièges plutôt qu'elle ne se rassit. Les uns battirent la table de leur front, en s'écorchant au bord des coupes et des pintes; d'autres se renversèrent < n arrière; les uns rirent des tombés, les antres les repoussèrent rudement : il commença à y avoir du sun^ parmi le vm.
— C'est un inferual tapage, dit Amauri; on ne s'entend pas.
.— Tant mieux, on peut causer, dit Laurent.
— Tu ne t'en fais faute depuis une demi-heure avec Mauvoisin. Que le disait-il?
— Une histoire stupide. Il faut enterrer Mauvoisin dans un prieuré : il ne sait plus boire, il suinte le vin à la troisième pinte.
— 11 est ailé se coucher?
— 11 aurait mieux fait d'y aller.
Laurent prêta l'oreille; peut-être entendit-il quelque chose d'extraordinaire au bruit confus de la salle du festin, car il poussa un profond soupir. Son œil vibrait d'un éclat farouche, comme s'épanouissent à l'horizon les éclairs blanchâtres de juillet.
— Où est-il donc allé ? dit Amauri.
— Que font-ils là-bas? reprit Laurent.
— C'est le comte de Blois qui chante.
— J'ai cru que c'était une crécelle en branle. Que chantet-il?
— Qu'est-ce que cela te fait? Où donc est Mauvoisin?
Un chœur d'une douzaine de voix râla au bout de la table un refrain de chanson inégalement commencé, comme une course mal réglée et achevée de même ; quelques-uns des chanteurs s'arrêtaient au second vers ; d'autres, arrivés à la lin, s'abattaient dans un rire stupide . comme s'ils avaient épuisé tout ce qui leur restait de vigueur. Le comte de Blois était debout, droit comme un vaillant ivrogne, c'est-à-dire plus fier d'être seulement sur ses pieds que d'être sur le sommet d'un rempart encombré de morts. Les voix étaient, au milieu du tapage uniforme de l'assemblée, comme une mer qui gronde le roulement sourd de l'ouragan qui vient du bout du ciel.
— Que diable chante ce grand châtré ? dit Laurent; on dirait que les chevaliers provençaux l'écoutent d'un mauvais œil.
— Laisse-les s'arranger entre eux, et dis-moi où est Mauvoisin.
— Est-ce que je le sais? il m'a assourdi une demi-heure de son bonheur.
— Quel bonheur? dit Amauri, dont la voix devint à l'instant sèche et enrouée de colère et de soupçon.
— Bah ! c'est un fanfaron, je ne le crois pas.
— Quoi donc? quoi?
— Ne prétend-il pas qu'il a vaincu la longue résistance de l'esclave de ta sœur?
— Lui! dit Auiauri avec un grincement de dents... il a menti.
— Je le sais comme toi.. . Le butor est assez vaniteux pour être allé cuver son vin dans un coin et dire après, d'un ton suffisant, qu'il était à quelque galant rendez-vous.
— On rendez-vous ! reprit Amauri.
— Bois donc.
— Non... Un rendez-vous, dis-tu! avec qui?
— Eh bien! avec l'esclave aux belles mains Bois
donc.
— Non... Un rendez-vous... où?
— Celui-ci est parfait.
— Non, te dis-je. . . Où est-il ?
— Je vais porter ta santé.
— Non... Laurent, où est-il?
— D'abord, fais raison à la compagnie.
Et il lui versa une large coupe de vin.
— A la santé du noble Amauri de Montfort !
Amauri but d'un trait sans saluer ni répondre aux coupes qui cherchaient la sienne. Le moment d'incertain silence que l'appel de Laurent rétablit laissa percer le grondement sourd de la chanson du comte de Blois, et on entendit distinctement ;
Les Maures sont des païens, Les Provençaux sont des chiens.
Un tumulte effroyable s'éleva de toutes parts, et des cris de haine et de mort retentirent partout; les épées brillèrent, les poignards tirés se clouèrent sur la table par la pression des buveurs qui s'y appuyaient ; des interpellations furieuses s'échangèrent; les plus sales injures volèrent d'abord comme les traits des armées qui s'attaquent. '
— Ce misérable va nous faire égorger, dit Laurent en se levant.
— Où est Mauvoisin maintenant ? dit Amauri, qne rien ne pouvait dis Ira ire.
— Laisse-moi.
— Non.
— Eh! mon Dieu! tu es ivre. 11 est sorti par cette porte, tu as pu le voir comme moi.
Amauri s'élança par la même porte et disparut. Laurent s'écria d'une voix éclatante :
— Personne ici n'est insulté que moi ; Français ou Provençal je prends son injure. Comte de Blois, vous me rendrez raison.
— Quand vous voudrez.
— 11 suffit. .
— Je te remercie, Laurent, dit le comte de Montfort, j'arrangerai cela demain; mais il faut finir cette orgie, ou il y aura du sang versé.
— Nous approchons de la fin, sire comte, dit Laurent en le dévorant des \
Puis il continu;: a\rec force :
— Maintenant, Lactaires, l'heure de notre amusement est sonnée.
Il y avait dans la voix et dans le geste de Laurent une contraction singulière; c'était comme le dernier effort d'un homme qui retient un cri qu'il s'est décidé à pousser et qui le laisse encore vibrer dans sa gorge, pour qu'il éclate avec toute sa force'. Laurent continua :
— Mais pour comprendre cet amusement, dont aucun de vous n'a eu d exemple, il faut que je vous l'explique.
On se tut en ricanant; on était déjà assez ivre pour se moquer de celui dont on avait bu le vin.
— C'est, messires, uu jeu à 1;. manière des Pmmains d'autrefois.
— C'est uu combat de lions, murmura un jongleur savant, ou un combat d'esclaves.
— C'est une représentation sur un théâtre, c'est une comédie, reprit Laurent.
Un cri de surprise et de joie accueillit cette nouvelle parmi les Provençaux, gens qui connaissaient le mut théâtre et comédie; les Français se demandèrent ce que cela voulait dire.
— Vous allez voir imiter par divers personnages une action telle qu'elle s'est passée, dit Laurent, au lieu de l'entendre raconter simplement par un jongleur.
Les Français parurent ébahis; les Provençaux mêlés avec eux se donnèrent la joie de leur expliquer comment cela se passait.
— I! faut voir, il faut voir, répondait-on de toutes parts.-
— C'est une belle histoire, dit Laurent, l'histoire d'une vengeance !
11 regarda Montfort, qui l'observait.
— C'est un chevalier déshonoré, insulté, dont on a massacré les vassaux, mutilé le père, et qui rend l'outrage, l'insulte, la mutilation à celui qui a permis qu'elle lui fût faite,
— Très-bien ! hurla la troupe.
— C'est un digne chevalier.
— Voilà comment i! faut agir.
Mille cris, mille applaudissements répondirent à Laurent.
— Cela vous parait-il bien?
— Oui!... oui!... Vive le chevalier vengé!
— Venez donc voir, reprit Laurent. Comte de Montfort, passez le premier, c'est par ici.
Laurent avait un visage snlendide de férocité repue.
On se leva en tumulte; Montfort recula d'abord sous !e visage de Laurent; puis il regarda autour de lui; il ne vit ni Mau voisin, ni Amauri, ni Bouchard.
11 les demanda.
— Ce sont les personnages de cette comédie, dit Laurent.
Montfort se vit seul au milieu d'une troupe hurlante, avinée, où il y avait autant de Provençaux «pie de Français. Son cœur se serra, il pâlit; il ne comprit et ne devina rien, il n'eut aucune pensée, mais il eut peur.
— Par où, par où?... criait-on de tous côtés.
— Par ici, dit Laurent. Comte de Montfort, venez donc. La voix de Laurent riait dans son gosier.
Sinwn resta immobile, Laurent le regardait si effroyablement'. Montfort doutait qu'il fût éveillé, Il avait un froid de glace dans le cœur et une sorte de tournoiement funeste dans le cerveau; mille fantômes de malheur passaient devant lui sans qu'il | Ût en saisir un seul; il i. pas son propre effroi; assourdi de cris, de mouvement, de
rires, il se sentait bruire les oreilles comme un homme qui rêve qu'il roule dans un gouffre au bas duquel rugit un torrent. Il n'avançait pas.
Enfin la foule qui se pressait derrière lui le poussa. Laurent, qui tenait une torche, le prit par la main et l'entraîna.
Mont fort alla comme l'homme qui rêve.
— Quanù je serai en bas, se dit-il, je m'éveillerai.
Toute cette foule clamante s'allongea dans un long et étroit corridor qui la soutenait dans sa marche avinée. On arriva à une porte qui s'ouvrit sous la main de Laurent, et on entra dans une salle sombre d'abord, puis éclairée parla torche de Laurent et par celles que d'autres chevaliers avaient emportées à son exemple.
Arrivé à la porte, Laurent, par un mouvement violent, entraîna Montfort et s'élança vers le fond de la salle. D'un geste rapide il détacha une corde qui tenait à la muraille, et une lourde grille de fer à claire-voie s'abattit entre lui et les chevaliers qui le suivaient. Tous se précipitèrent aux barreaux de cette grille pour voir.
C'était un spectacle inouï, un spectacle incompréhensible, rien qui ressemblât à ce qu'on attendait.
De l'autre côté de la grille, deux hommes étendus à terre, vautrés dans le vin de leur ivresse et dans le sang qui coulait de leurs blessures; au fond un cadavre de femme renversé sur un lit, les membres épars, déchirée, meurtrie, tordue, tressaillant d'un reste de vie, un spectacle hideux ! Laurent tenait sa torche d'une main et traînait Montfort de l'autre. Dans cette cage de fer, cet homme riant et huilant de joie, et l'autre le suivant stupidement : c'était au-dessus de toute comparaison. Le tigre qui promène sa proie au bout de ses dents, le bourreau qui rue sa victime au billot, n'ont rien de cet épouvantable aspect. Laurent criait, riait avec une sorte de rage folle et suilbeante.
Oh! sa joie, son rêve, son fantôme, qu'il avait poursuivi à travers tant de crimes, de larmes et de sang! il le tenait enfin! enfin ! enfin!
— Voyez-vous tous? vois-tu? criait-il; Monlfort, vois-tu ce chevalier?
Et il le poussa du pied, et il riait.
— Ce chevalier, c'est ton soldat, ton ami.
Mauvoisin grommela en se roulant.
— Je lui ai donné les plaisirs qu'il aime et que tu approuves dans tes nobles capitaines, reprit Laurent bavant de joie. Je lui ai donné une tille noble à outrager et à marquer d'infamie et de débauche.
Montfort recula et se débattit; mais nulle force humaine n'eût retardé d'un pas la marche de Laurent : il eût emporté avec lui l'effort d'une armée.
— Viens donc ! s'écria-t-il en hurlant son rire farouche. Regarde. Cet autre, c'est ton fils, qui est trop l'ami de Mauvoisin pour ne pas avoir partagé ses plaisirs. Le viol et l'ivresse dans le sang !
— Oui, elle est à moi... à moi... à moi!... dit Amauri en se relevant l'œil hébété.
Mauvoisin se remua dans sa bauge d ordures et gronda :
— A moi d'abord, à moi, Amauri.
— Entends-tu?... tous deux, l'un après l'autre, tous deux, ton ami, et ton fils! prostitution et inceste! Maintenant regarde cette femme, c'est ta...
A ce moment, elle se dressa comme un spectre et cria en levant les bras au ciel un cri aigu, râleux, sauvage. Elle voulut marcher vers Laurent, mais elle était retenue par des liens de 1er. Alors elle trembla un moment, droite sur la pointe des pieds, comme une baguette de peuplier fouettée par le vent, et fit tressaillir rauquement les chaînes qui la liaient ; puis elle se brisa et tomba en répétant son cri râleux et sauvage.
Cette femme n'était pas Bérangère.
Désespoir !
Cette femme était Manfride.
Horreur !
Laurent laissa s'échapper sa torche et la main de Simon.
Un silence épouvantable tenait tous les spectateurs.
Laurent, cloué à sa place, sans geste, sans voix, sans mouvement; Laurent vivait sans doute, car il ne tombait pas; mais rien ne manifestait qu'il vécût.
Montt'ort comprit, sinon ce qu'il voyait, du moins ce qui l'avait menacé.
C'était Bérangère qui eût dû être à la place de Manfride,
Pourquoi celle-ci s'y trouvait-elle et l'autre point? Qu'importe ? il avait le temps d'y penser.
Ce premier coup passé, on commença à murmurer du côté des chevaliers.
Montfort sauvé, Montfort un moment stupéfié par la crainte d'un danger qu'il ne pouvait mesurer, reprit tout ce qu'il avait d'énergie, de présence d'esprit, de résolution.
— Cet homme est devenu fou ! s'écria-t-il. Sortez, chevaliers, sortez.
L'ivresse s'était glacée au cœur de tout le monde. Tout le monde s'écoula. Montfort resta seul enfermé avec Laurent. Il tira son poignard et s'approcha du chevalier. Celui-ci ne vit rien et n'entendit rien. Montfort leva son poignard, qui ôtincela aux yeux de Laurent. Laurent ne bougea pas. Montfort douta s'il fallait tuer ce cadavre, qui n'eût pas compris s'il mourait. Il allait s'y résoudre cependant, lorsqu'un coup frappé à une des portes de cette chambre l'arrêta. 11 écouta la voix qui appelait : c'était celle de Bérangère. Montfort ouvrit, et Bérangère entra, pâle mais résolue, s'avança vers son père et lui dit :
— Mon père, j'ai tout entendu, il me faut la vie de cet homme.
— Malheureuse!
— Il me faut sa vie, mon père..;
— Pourquoi?
— Ah ! s'écria-t-elle avec une rage indicible, parce qu'il faut que je me venge!
Ce mot éveilla Laurent ; il tourna la tête comme une boule sur un pivot et dit d'un ton lent et niais :
— C'est beau de se venger, voyez-vous.
Puis il se reprit à regarder le cadavre de Manfride. Montfort le regarda aux yeux, il n'y avait plus d'ame. Il réfléchit un moment et dit à Bérangère :
— Nous verrons.
Alors d'un signe il lui ordonna de l'aider, et tous deux ortèrent par la porte des appartements de Bérangère Amauri et Mauvoisin, qui se débattaient en grommelant :
— Elle est à moi! il me l'a donnée !
Puis Montfort, s'étant assuré que nulle force d'homme ne i ail relever la grille et que toutes les portes étaient exao
tement fermées, sortit avec Bérangère et laissa ce cadavre vivant face à face de ce cadavre mort, Laurent regardant Manfride.
Quelques moments après, les soldats de Laurent, répandus autour du château et guidés par Goldery, qu'on avait trouvé enchaîné et bâillonné dans l'appartement de son maître et que cette circonstance excusa, aperçurent au pied de la tour où était située la salle des Trois-Lions quelques hommes qui voulaient ouvrir la porte qui était sur la campagne, et les exterminèrent sans pitié. L'un d'eux se défendit avec un courage furieux jusqu'au moment où Goldery le frappa par derrière d'un coup terrible en criant :
— C'est de la part de ton fils !
Quand, au jour venu, on voulut reconnaître ces hommes, il se trouva que l'un d'eux était Arregui le Borgne; les autres, trois bourgeois de Toulouse; quant au vieillard qui s'était si bravement défendu, personne ne put dire qui il avait été, car il ne restait pas un trait humain sur son visage mutilé.