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LE CAMP

Ces événements s'étaient passés depuis deux mois ; la ville de Toulouse était investie par Simon de Monifort; un camp dressé sur la rive gauche de la Garonne servait de défense et de retraite à l'armée des croisés, qui en sortaient incessamment pour attaquer la ville; mais jusque-là tous les efforts des assiégeants avaientété infructueux. A quelque heure qu'ils se présentassent devant les murs, soit de nuit, soit de jour, qu'ils fissent marcher audacieusement leur attaque en plein soleil ou qu'ils essayassent d'une escalade nocturne, toujours ils trouvaient les Toulousains prêts et en armes. Le rempart qui devait être le mieux attaqué était le plus fortement défendu; la marche la plus secrète semblait devinée d'avancé, et souvent des sorties meurtrières, dirigées par les comtes de Foix ouïe comte de Gomminges, venaient détruire les plans les mieux combinés. Cependant l'armée de Monifort était plus nombreuse qu'elle n'avait jamaisété : Guillaume des Barres, retourné en France, en avait ramené de nombreux auxiliaires; les évoques de Liège et de Gand avaient entraîné la population de leurs diocèses à leur suite; les comtes de BEois et deChàlons y avaient ajouté plus de deux cents chevaliers et de dix mille hommes de pied, qui combattaient sous leurs bannières. On était dans les premiers jours du mois d'août 1212; Simon de Montl'ort était dans sa tente, les yeux fixés sur la terre, en face de la porte, par où le soleil pénétrait

à pleins rayons; un seul homme était près de lui : c'était un chevalier magnifiquement vêtu, qui tenait dans ses mains un éventail de plumes, à la manière de l'Orient, et avec lequel il agitait l'air pesant, qu'il semblait avoir peine à respirer. Un chien de taille moyenne, portant un collier d'or à son cou, était dressé sur ses genoux, tandis que son maître jouait avec son collier, fait de plaques d'acier, d'argent et d'or, qui se tournaient à volonté, de manière à faire les des^ sins les plus variés. Tout d'un coup Simon se leva, et montrant la terre du pied à un endroit où le soleil n'était pas encore arrivé, il s'écria comme involontairement :

— Quand le soleil sera là, ils seront tous ici.

— Quand le soleil sera là, dit négligemment le chevalier, il ne fera plus une chaleur d'enfer. Vrai, ce n'est pas la peine de vivre sur terre pour y cuire comme chez le diable.

— Laurent, dit Simon en s'adressant au chevalier, ne pourras-tu être sérieux un moment et m'écouter attentivement?

— Sire comte, dit le chevalier, depuis que vous m'avez* fait éveiller de ma méridienne pour recevoir vos ordres, vous n'avez fait autre chose que soupirer, battre du pied, vous lever, marcher, vous rasseoir, serrer les poings avec colère,, et j'ai prêté toute "mon attention à cette pantomime, je vous le jure, et le plus sérieusement du monde.

— Laurent, dit le comte, il y a ici trahison; voilà six semaines environ que j'investis cette ville; j'ai fatigué mes troupes à des assauts fréquents, à des surprises sans nombre, à des marches cachées, et pas une de mes tentatives ne m'a amené le moindre succès. Ce n'était pas ainsi il y a quelques mois.

— Oui vraiment, dit Laurent; quand je suis arrivé de Turin sur mon vaisseau pour me joindre à vous, je n'ai entendu parler de toutes parts que de vos succès; vous marchiez sur Toulouse, et dans quelques jours la ville devait être dans vos mains. Vous en jugiez la conquête si aisée même, que vous aviez envoyé votre (ils Amauri, aidé de Mauvoisin, s'emparer de Montauban-, flaudoin,le brave frère du comte de Toulouse, qui l'a trahi en récompense de ce que celui-ci l'avait nommé son héritier, est allé, d'après votre ordre, s'emparer de Cas- Ires en s'y présentant avec la bannière de son frère et en se

faisant ouvrir les portes par cette supercherie. Vous avez laissé Bouchard, votre sénéchal, àCarcassonne avec la comtesse de Montfort, et dans la confiance de votre victoire vous n'avez amené vi que la moitié de votre armée;

— Elle y sera toute ce soir, répondit Simon en jetant un regard inquiet autour de lui.

Un léger mouvement de surprise et de contrariété narut sur le visage de Laurent, mais à l'instant même il reprit son air nonchalant et se remit à jouer avec le collier de son chien. Mais l'animal, ainsi agacé, sauta sur son maître, et celui-ci le chassant avec colère, le chien s'échappa de la tente.

— Ce sera une belle armée, dit Laurent à Simon, et que comptez-vous en faire?

— Pourquoi me questionnes-tu ? répondit Simon; tu veux donc connaître mes projets? Je te dis qu'il y a des traîtres parmi nous, et Dieu sait où. ils sont.

Il se tut, puis il reprit d'un air résolu :

— Ni toi ni les autres, personne ne saura mes projets à l'avenir. Je voulais d'abord te consulter, mais non... Je ne sais plus à qm me lier.

— Comle de Montfort, dit Laurent en se levant, avez-vous mon tré vos soupçons aux chevaliers et seigneurs qui vous accompagnent?

— A aucun, et en te les disant, je t'ai peut-être prouvé que seul tu n'y étais pas compris.

— N'importe, dit Laurent, demain je puis les encourir, et pour qu'il n'en soit pas ainsi, demain, au point du jour, j'aurai quitté ce camp avec mes hommes.

— Ce n'est pas toi qui emporteras la trahison avec toi, dit Simon, et tu excuseras un moment de douleur et de colère qui ne peut l'avoir pour objet.

— Et à qui s'adresse-t-il dune ? reprit Laurent.

— Je ne sais, dit Simon, quoique le cercle de ceux sur les? quels mes soupçons peuvent porter soit bien rétréci. Tu sais que nous preui )ns d'abord nos décisions dans un conseil où siégeaient tous les •hevaliers suzerains présents k la croisade; mais nos ré- u allons semblaient s'en échapper comme à travers un crible, et le bruit en était répandu dans le camp et jusque dans Toulouse en moins de quelques heures. Plus laid je n'y ai plus admis que six de nus chevaliers les plus

éprouvés ; le camp a cessé d'Ôtre instruit, à la vérité, mais l'on eût dit que les hérétiques avaient un esprit présent parmi nous, car leurs résolutions semblaient dictées par les nôtres; bientôt le comte de Blois, Guillaume des Barres et toi avez été seuls admis à ces délibérations, et cependant nos desseins les plus secrets ont été' déjoués et par conséquent appris; j'ai écarté le comte de Blois du conseil, et rien cependant n'y est resté secret. Aujourd'hui j'ai profité de l'heure où toute l'armée repose pour t'appeler seul et te confier mes dernières tentatives.

— Que je ne veux pas savoir, dit Laurent en interrompant lecomtedeMontfort.

— Cependant, dit Simon, il faut que toutes nos mesures soient prises quand l'heure de la méridienne sera finie, et tu en sais déjà trop pour que je ne te dise pas tout.

— Ce que je sais, sire comte, dit Laurent, n'est pas une raison pour que j'apprenne le reste, mais c'est une raison pour que je ne m'éloigne pas du eaïap, pour que je ne sorte pas même de cette lente jusqu'à ce que vos projets soient mis à exécution; quant à mou appui, dès ce moment n'y comptez plus.

— C'est impossible, dit Simon, je t'ai destiné le principal commandement de cette affaire.

— Que l'enferme reprenne, dit Laurent en s'étendant sur un siège, si je remue d'ici ! Nous sommes au milieu du jour, vos nouvelles troupes seront au camp deux heures avant le coucher du soleil; c'est donc une méridienne de six heures que je m'impose; elle est longue, mais pendant ce temps, vous qui ne dormirez pas, vous réfléchirez et vous découvrirez quelque chevalier à qui donner le commandement que vous vouliez me confier, et vous exécuterez alors l'assaut général, sur lequel vous comptez pour réussir et auquel Toulouse ne résistera pas; vous voyez (pie pour de pareils projets vous n'avez pas besoin de moi.

— Pour ceux-là, dit Simon ; nais pour les miens, il me faut quelqu'un sur qui compter. Ah! pourquoi Foulques, au lieu de demeurer dans la ville à tout prix, s'en est-il l'ait chasser! depuis longtemps il nous eut livré une porte, et je ne serais pas avoir périr ici, devant celte ville, mes plus braves soldats, dévores par les maladies et le soleil.

Laurent ne répondit pas, car il n'écoutait plus Simon ; tout à coup il lui dit :

— Sire comte, n'avez-vous pas là quelque archer ou quelque esclave que vous puissiez envoyer jusque dans ma tente pour m'en rapporter un lit, car on n'est pas plus mal sur les grils rouges du purgatoire que sur vos sièges de bois.

— Laurent, reprit Simon, tu te joues de moi de me tenir de tels propos lorsque je te parle sérieusement; veux-tu m' écouter et me servir?

— Sérieusement, répliqua Laurent, je ne veux ni l'un ni l'autre. Je suis venu ici faire la guerre parce que la guerre me plaît; je ne suis point croisé, ne l'oubliez pas; je n'ai fait vœu de vous soumettre ma lance ni durant quarante jours ni durant un an, comme les autres; je n'espère et ne veux gagner d'indulgences au métier que je fais; il me plaisait hier, il ne me plaît plus à cette heure; hier je croyais obéir loyalement à des ordres loyalement donnés; j'apprends aujourd'hui que je me suis trompé, je me retire.

— Toi! notre meilleure lance? toi que je me plais à citer toujours le premier parmi nos chevaliers et dont j'ai fait de tels récits à mes fils, à la comtesse de Montfort, à ma lille, à

•tous nos chevaliers absents, que les uns brûlent de te connaître et les autres de venir combattre à côté d'un si noble guerrier!

Laurent devint rouge comme une jeune fille.

— Sire comte, j'ai fait ce que j'ai pu, cela m'a mérité vos éloges, je vous en remercie ; mais cela ne m'a pas ^auvé de vos soupçons, et je ne veux pas les supporter.

— N'en parlons plus, Laurent, dit le comte en lui tendant la main ; mais tu me pardonneras si tu veux réfléchir à tout ce qui est arrivé à ce siège : comment expliquer une si exacte connaissance de tous nos desseins?

— C'est peut-être que le diable s'en mêle, dit Laurent en riant.

— Sais-tu bien, dit Simon en baissant la voix, que je me suis laissé aller à croire qu'il y a en tout ceci quelque chose de surnaturel...

— Et voilà jusqu'où va l'esprit de méfiance, comte de Montfort, qu'il vous l'ait mentir à votre loyauté de chevalier et à votre foi de chrétien : vous suspectez vos chevaliers et vous

LECOMTE DE TOULOUSE. IOùf

soupçonnez le ciel; gardez vos secrets, je n'en veux rien savoir.

A ce moment, un léger bruit se fit entendre vers la porte de la tente, et à l'instant le chien de Laurent y entra la langue pendante et couvert de poussière ; sur un signe de son maître, il se coucha à ses pieds. Simon le regarda et dit à Laurent :

— Voyez ce noble animal, vous l'avez maltraité tout àl'heure, et le voilà qui revient : c'est véritablement un ami.

Laurent ne répondit pas. Simon reprit :

— Vous n'êtes pas mon ami, Laurent?

— A ce compte, dit celui-ci, il faudrait être voire chien ; non, comte de Montfort, je ne veux plus de vos secrets, quoique je me connaisse et sois homme à revenir comme cette pauvre bête.

— Qu'il en soit donc ainsi! dit le comte; écoute. Et il lui tendit la main.

— Soit, dit Laurent, je suis votre ami, et je le suis pour vous servir et non pour vous entendre. Pauvre Libo, con tinua-t-il en caressant son chien, pauvre animal ! tu es plus heureux que ton maître, on ne te soupçonne ni d'indiscrétion ni de trahison.

Simon voulut insister pour instruire Laurent de ses projets, et celui-ci allait répondre d'un ton plus sérieux qu'il n'avait fait jusque-là, lorsque de grands cris se firent entendre. Simon s'élança vers la porle de la lente et y demeura d'abord immobile en portant derrière lui des yeux hagards. Laurent courut vers lui.

— Qu'est-ce donc? s'écria-t-il, alarmé de l'épouvante qui perçait sur le visage de Simon.

— Regarde, lui répondit celui-ci en le poussant hors de sa tente, regarde !

L'incendie courait le camp : allumé à la fois aux angles les plus extrêmes de cet amas de tentes, il les gagnait une à une, élargissant assez rapidement chacun de ses foyers pour faire craindre que bientôt ils ne se confondissent dans un vaste embrasement qui envelopperait l'année, comme ces ulcères étroits qui rongent chacun à part la poitrine d'un malneureuxetqui s'atteignent bientôt pour le couvrir d'une vasle plaie*.

Les soldats, épouvantés et surpris dans leur sommeil, s'échappaient de leurs tentes à demi vêtus, en y abandonnant leur butin, leurs armes, leurs vivres; la confusion laissait faire l'incendie, les croisés reculaient à l'aspect les uns des autres. Ce réveil au milieu des flammes les laissait effarés. 11 y en a qui se disaient dans leur stupide surprise : « Est-ce que Je camp brûle. »

• — Venez, dit Laurent à Simon, il faut arrêter la Hammc, abattre les tentes, rassurer l'armée; vos ordres seuls peuvent être entendus en ce moment.

— Mes ordres? dit Simon, qui semblait frappé d'une terreur invincible; des ordres contre le ciel ou contre l'enfer! Non : il faut céder, Laurent; cette ville est sacrée ou maudite. Nous n'y enlrerons jamais.

Gomme Laurent allait répliquer à Simon, aux cris désespérés et plaintifs des soldats qui couraient ça et là se mêlèrent des cris plus ardents et joyeux, et à travers les palissades rongées par l'incendie se précipitèrent des ilôts de soldats hurlant et bondissant : — « Toulouse ! Toulouse ! » criaieutils.

— Ah ! dit Simon en revenant à lui, ce sont des hommes ceux-ci !

Aussitôt il saisit d'une main la bannière plantée près de la tente, et de l'autre s'armaiit de sa large épée, il se mit à parcourir le camp en criant :

— A Montfort! à Montfort !

Laurent le suivait l'épée à la main, et un sourire funeste, un regard où s'épanouissait une joie sauvage, accueillaient ces cris de mort et cette marche implacable de l'incendie. Etait-ce l'aspect de cette dévastation ou l'espérance du combat (iui excitait ce singulier sentiment au cœur de Laurent? Lui seul eût pu le dire; mais à plusieurs fois son épée tressaillit dans sa main; à plusieurs fois il s'arrêta cou pour mesurer à son aise l'invas:on incessante du feu et des ennemis. Enunlecri : « Foix! Foix! » éclata par-dessus tous les cris, à travers le fracas des machines qui croulaient et le bruit de la flamme qui murmurait sourdement en se roulant de lente en tente.

Laurent leva son épée, et deux hommes se précipitèrent de iront du cote où il se trouvait : c'étaieut les deux comtes de

Foix. Comme deux chevaux attachés au même char l'emportent ensemble dans un combat ou le traînent d'un pas égal dans un triomphe, ces deux hommes, le père et le fils, étaient comme l'attelage superbe de ce nom de Foix qu'ils emportaient tous deux dans les fêtes , qu'ils faisaient siéger tous deux au conseil, toujours unis, toujours de front, toujours invincibles. Ils fondirent ensemble sur Simon de Montfort, autour duquel s'étaient déjà réunis Guillaume des Barres, le comte de Blois, l'évêque de Trêves et leurs meilleurs chevaliers. Mais ce n'était plus l'avalanche qui descend de la montagne, brisant et courbant sur son passage les hommes, les habitations et les forêts : c'était l'avalanche arrivée au rocher qui ne plie point. Les comtes de Foix, qui avaient abaissé devant eux les palissades, renversé les tentes, écrasé les soldats, se heurtèrent ensemble à Simon de Montfort et n'allèrent pas plus loin : leurs lances se rompirent sur sa cuirasse, et les deux chevaux s'abattirent sous son épée; le carnage devint un combat. Laurent avait disparu, et tandis que la lutte s'acharnait à l'endroit où combattaient ensemble les chefs des deux armées, il gagna sa tente, marchant rapidement, se faisant jour à travers les croisés ou à travers les Toulousains, en les écartant du plat et du tranchant de son épée, sans écouter les plaintes des uns ni les menaces des autres. Il arriva ainsi à son quartier, que l'incendie n'avait pas encore atteint; une troupe d'archers y était rangée, entourant une litière fermée, à cheval et prêts au combat comme s'ils eussent été avertis depuis longtemps, mais immobiles comme si ce combat ne les intéressait point. Un homme les commandait, monté sur un cheval de bataille qui se dressait à chaque cri de mort qui retentissait plus haut <iue les autres.

— C'est un sot rôle que nous jouons, sire Laurent, dit ce cavalier; ni hommes ni bêtes n'y avons été accoutumés; resterons-nous longtemps dans l'inaction?

— Maître Goldery, dit Laurent d'une voix railleuse, vous n'êtes plus au service de Saissac, qui ne pouvait entendre un cri de guerre sans y jeter son cri. L'heure n'est pas venue. Attendez mes ordres.

Laurent, entra dans sa tente, où se trouvait un bel enfant de seize ans, trop beau pour être un jeune garçon, trop beau

peut-être aussi pour être une femme et porter l'habit d'un esclave; il était vêtu d'une manière étrangère à la province.

— Ripert, lui dit Laurent, avez-vous eu peur?

Il lui parlait une langue qui n'était ni celle de la Provence ni celle des Français.

— J'ai eu peur, répondit Ripert dans la même langue, car je vous ai vu dans le combat et je vous savais sans armure.

— J'y vais retourner comme tu désires, dit Laurent en prenant son casque et en se faisant attacher sa cuirasse.

— Oh! non, dit Ripert, reste avec moi, reste! Laurent l'arrêta d'un regard sévère :

— Quelle est cette litière qui est hors la porte?

— La mienne, répondit le jeune enfant.

— Vous allez monter à cheval, Ripert, dit Laurent.

Puis il ajouta, avec une expression de prière et d'ordre môles ensemble et en parlant la langue provençale :

— Vous n'êtes pas une femme, Ripert, pour voyager dans une litière. Que veux-tu, enfant, celui qui a attaché sa vie à celle de Laurent de Turin a une carrière dure à parcourir. Goldery, l'ancien bouffon de Saissac, va te conduire hors de tout danger; cela lui sera facile, maintenant que la lutte s'est resserrée dans un étroit espace et que le reste du camp n'est plein que de soldats plus occupés de pillage que de combat; vous prendrez la route de Castelnaudary et m'attendrez à quelques lieues d'ici. Je vous rejoindrai bientôt. Allez.

Le. jeune enfant baissa les yeux et sortit de la tente. Laurent était complètement armé. 11 lit monter Ripert à cheval el donna ordre à Goldery de s'éloigner. Ripert adressa à Laurent un regard d*adieu où se trouvaient quelques larmes. Laurent ne punit pas les remarquer et demeura seul à côté de sa tente. Il promena longtemps ses regards joyeux sur ç il incendie, qui déjà atteignait partout sans s'être éteint nulle part. Puis, après un moment de contemplation, il S'écria :

— Oh ! ce n'est pas encore cela !

Ripert et son cortège étaient éloignés. Laurent ramassa un éclat de poutre enflammé et attacha le feu à sa propre tente; puis, montant à cheval, il s'élança du côté du combat. Il était temps. La lutte, restée égale par la terrible résistance

de Simon de Montfort et de Guillaume des Barres, s'était enfin décidée à l'avantage des Toulousains par l'arrivée successive de nouveaux renforts et surtout par l'apparition d'un combattant plus terrible que les comtes de Foix unis ensemble, plus terrible que les comtes de Toulouse et de Comminges, qui déjà avaient reculé devant les élans désespérés de Simon. Ce combattant avait été accueilli .par des acclamations joyeuses, et du fond de la foule pressée des Toulousains on s'était rangé pour le laisser arriver à la pointe du combat, comme de nos jours on ouvre passage à un spectateur privilégié pour aller gagner la place que seul il a droit d'occuper. L'Œil sanglant parut à la tète des Toulousains, et le combat redevint une défaite pour les croisés. La, troupe de Simon de Montfort, entamée par F'épée dévorante de ce soldat, ne le suivait plus quand il voulait la précipiter en avant, et lui-même s'était déjà vainement heurté contre cet homme de fer, qu'aucune lance ne pouvait percer, qu'aucun choc n'ébranlait. « C'est l'Œil sanglant! » se disaient les soldats; « l'Œil sanglant ! » se répétaient les chevaliers, et ce nom semblait rouler comme un bouclier de diamant sur la tête de cet homme et pénétrer comme un effroi invincible dans l'àme de ses ennemis. Mais cette terreur d'un nom qui glaçait ainsi le cœur des croisés retourna soudainement au cœur des Toulousains, car au cri : « C'est l'Œil sanglant ! » une voix répondit : « C'est Laurent ! c'est Laurent !» A ce nom, tous les Toulousains, chefs et soldats, reculèrent de vingt pas. Un seul attendit, c'était l'Œil sanglant. Laurent et lui se reconnurent et s'élancèrent l'épée haute l'un contre l'autre. Ils mirent tant de fureur dans leur attaque que les chevaux se heurtèrent au poitrail sans que leurs épées pussent se croiser, et personne n'entendit Laurent dire d'un ton souverain de commandement :

— Frère, c'est assez.

— Déjà? répondit l'Œil sanglant à voix basse et en parcourant d'un regard dérisoire tous ceux qui allaient se retirer vivants : déjà !

— Gest assez, répéta Laurent.

A ce mot, l'Œil sanglant recula à son tour comme les autres, et les comtes de Foix, de Toulouse et de Comminges reculèrent en arrière de lui. Ce fut alors une nouvelle lutte.

Laurent et l'Œil sanglant se séparèrent. Le premier courut aux Toulousains, dont il pressa la retraite, tandis que l'Œil sanglant se jetait au-devant des croisés, dont il suspendait l'attaque. Peu à peu les Toulousains , repoussés de toutes parts, furent forcés d'abandonner le camp, et si leur retraite ne devint pas une fuite*, c'est que, arrivés au pied de leur ville, ils furent protégés par les traits dont les habitants demeurés sur les murs harcelèrent les croisés.

C'était une victoire pour ceux-ci, une victoire qu'ils devaient à Laurent, ou plutôt c'était l'aspect d'une victoire, car, lorsque les Provençaux furent renfermés dans leurs murs, il fallut que leurs ennemis rentrassent dans leur camp. Mais le camp était disparu; les machines élevées à grands frais pour le siège étaient tombées sous l'incendie ; les provisions pour les hommes et les chevaux consumées dans les quartiers où elles étaient reléguées ; les troupeaux, délivrés des palissades qui les tenaient enfermés, s'étaient échappés dans la campagne.

Tous les chefs se rassemblèrent autour de la bannière de Simon, stupéfait de cette dévastation rapide d'un camp si vaillamment occupé. On félicita, on remercia d'abord Laurent; puis chacun, interrogé sur ce qui s'était passé, prêta par son témoignage quelque chose de plus surprenant encore à ce combat. Le comte de Blois, qui tenait la porte du camp qui ouvrait du côté de Toulouse, déclara que, éveillé par les cris des soldats, il avait vu l'incendie s'étendre sur le camp avant qu'aucun ennemi y eût pénétré. Guillaume des Barres le déclara de même, et les autres chevaliers de même. En sortant de leurs quartiers pour prévenir l'incendie, ils avaient trouvé partout les flammes qui éclataient devant eux comme par enchantement, et à peine avaient-ils l'ait quelques pas qu'elles s'allumaient derrière eux et dévoraient leurs tentes, qu'ils venaient de quitter.

— Ainsi, dit Simon en jetant un regard farouche sur tous ceux qui l'entouraient, c'est trahison.

— Trahison, assurément! répétèrent tous les chevaliers.

— Mais où est le traître? s'écria Simon. 9

— Que chacun réponde et prouve où il était au moment de rmcendie! s'écria Guillaume des Barres; que chacun réponde comme un criminel! malheur à qui, se croyant fort

de son titre de chevalier et de son nom, se refuserait à cette enquête! Quant à moi, je m'y soumets et suis prêt à rendre compte de chaque heure de ma journée^ et je pense, ajoutât-il, que, lorsque je le fais, il n'est personne qui ne puisse le faire.

— Excepté moi, sire Guillaume, dit Laurent.

— Ehhien! dit Guillaume, c'est donc toi qui es le traître? Nous t'avons vu dans le comhat, mais où étais-tu durant l'incendie ?

— Que t'importe, dit Laurent, si je suis venu assez tôt pour t' empêcher de fuir ?

— Sires chevaliers! s'écria Simon, qui entendit un murmure de colère et de soupçon contre Laurent, le sire Laurent de Turin était dans ma tente longtemps avant l'incendie, et j'allais lui apprendre que ce soir, au coucher du soleil, tous nos fidèles amis devaient être ici pour tenter un dernier effort contre cette ville maudite, lorsque la flamme a éclaté ; ne l'accusez donc pas et plutôt rendez-lui grâces.

— Grâces et accusations sont inutiles, dit Laurent, car je ne suis plus rien dans cette armée; je la quitte à l'instant.

— A l'instant et seul sans doute, dit Simon en lui montrant une partie du camp, car tu vois que tes tentes n'onf pas été plus épargnées que les autres.

— En effet, dit Laurent, quand j'y suis entré pour prendre mes armes, elles étaient encore debout.

— Et comme les nôtres, dit Guillaume des Barres, elles se sont allumées quand tu les as quittées. Pardonne, Laurent, mais tout ceci est étrange.

Laurent parut lui-même surpris, et du ton d'un homme atterré par l'évidence d'une vérité plus forte que lui, il répondit :

— C'est donc trahison, en effet, trahison ou sorcellerie.

— Gest sorcellerie ou trahison assurément, messires, dif Simon. 11 ne faut plus penser à continuer ce siège, privés comme nous le sommes de vivres et de machines. Des messagers vont partir pour arrêter les troupes qui arrivent de ce côté et dont le nombre ne ferait qu'augmenter le désordre de ce camp; elles rentreront dans les villes d'où elles sont sorties. Cette nuit, nous quitterons nous-mêmes ces lieux; chacun se rendra avec ses hommes dans les châteaux dont

je lui ai accordé la possession ; chacun y laissera une garnison suffisante pour les défendre et viendra me rejoindre à Castelnaudary avec ce qui lui restera de chevaliers et d'hommes d'armes. Là, nous assemblerons aussi tous les évoques de celte province, et soit que ce qui est arrivé soit trahison ou sorcellerie, nous en préviendrons le retour par les mesures que notre prudence ou le ciel nous inspirera avant la réunion de tous nos chevaliers à Castelnaudary.

On obéit, et les chefs se retirèrent dans leurs quartiers pour y faire leurs préparatifs de départ. Laurent suivit le comte de Montfort dans sa tente, qni était du petit nombre de celles que l'incendie n'avait pas atteintes.

— Laurent, lui dit le comte, je t'ai réservé pour m'accompagner dans les courses que je veux tenter dans ce pays. Nous partirons ensemble demain.

— Non, comte de Montfort, dit Laurent-, cette épée, qui a peut-être encore sauvé aujourd'hui votre armée d'une destruction complète, cette épée restera dans le fourreau jusqu'au jour où il aura été publiquement reconnu que la main qui la porte est armée pour une juste cause et ne l'a jamais trahie.

— Tu viendras donc à Castelnaudary? dit Simon.

— J'y serai dans quelques jours.

— Eh bien! je vais ajouter au message que j'envoie à la comtesse de Montfort l'annonce de ton arrivée, pour que tu sois accueilli comme le chevalier le plus brave de l'armée de son époux.

— La comtesse a donc quitté Carcassonne?

— La comtesse et ma famille entière, tous, jusqu'à cet essaim de jongleurs ou de jeunes chevaliers plus amoureux du séjour des villes que de celui des champs, et du murmure des propos des femmes que de l'éclat des cris de guerre. Tu t'y ennuieras bientôt, Laurent, et je te reverrai sans doute sous peu de jours près de moi.

— Peut-être, répondit le chevalier en souriant.

Et à l'instant, il s'éloigna du camp ; gagnant alors la route qu'il avait désignée à Goldery, il s'élança vers Castelnaudary ; puis, dès qu'il fut seul, il fut triste. Comme un acteur, qui, rentré du théâtre, efface le rouge qui lui donnait un aspect de jeunesse, d'ardeur, et reprend son

visage flétri, Laurent laissa pour aiusi dire tomber l'animation de ses traits ; son œil devint terne, ses lèvres pendantes, et de sombres pensées s'accumulèrent en lui et y produisirent un orage qui éclatait sur son front en rides convulsives et profondes.

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