MYSTÈRE
Lorsque Laurent, au moment où la nuit fut tout à fait close, atteignit Ripert et l'escorte qui l'accompagnait, il trouva que tous étaient à cheval, mais arrêtés.
— Ah! voilà qui est plus admirable que l'admirable instinct de Libo, qui dépiste un daim à deux cents pas de distance, s'écria Goldery en le reconnaissant : le seigneur Ripert a reconnu le galop de votre cheval à un demi-mille au moins, et c'est lui qui nous a forcés à nous arrêter.
— Merci, enfant, dit Laurent en tendant la main à Ripert ; j'avais hâte de vous rejoindre, car il faut que ce soir je te parle sérieusement.
Ripert leva ses yeux suppliants sur Laurent, mais l'obscurité ne lui laissa point voir si quelque émotion se trahissait sur le visage du chevalier et si l'expression haletante de sa voix venait de la rapidité de sa course ou de la violence d'un sentiment intérieur.
— Goldery, dit Laurent, vois s'il ne se trouve pas dans les environs quelque abri où nous puissions passer la nuit, la plus misérable chaumière où je puisse reposer une heure..
Ripert soupira.
— Et toi aussi, enfant, dit Laurent, toi aussi, il faut que tu te reposes.
— Et où nous puissions souper, dit Goldery, qui, en changeant de fonctions, n'avait pas changé de goût ni de sujet
favori de conversation. Du reste, la guerre a eu ceci de bon en ce pays, que le gibier y a prospéré à mesure que les populations ont diminué; de façon qu'au jour où nous Émîmes, il y a au moins un lièvre et un faisan par homme, ce qui est un grand avantage pour ceux qui restent; aussi, tout en cheminant et grâce au fidèle Libo, j'ai fait provision de quelques perdrix ; une porte brisée pour feu, mon épée pour broche, et une heure de repos, et vous aurez un rôti qui eût obtenu un sourire du chevalier Galéas.
— Goldery, dit Laurent, tu penserais à manger le jour de la mort de ton père ?
— Et je mangerais sur sa tombe et en son honneur. A moins que les morts n'enragent de ce qu'on vit après eux, ils ne peuvent se fâcher de ce qu'on mange pour vivre. D'ailleurs, n'allons-nous pas dans une ville où c'est la coutume de manger à la naissance et à la mort d'un homme? J'ai foi aux habitants du pays.
H s'éloigna et laissa Laurent avec sa troupe arrêtés au milieu du chemin. Laurent était silencieux et soupirait fréquemment; Ripert s'approcha de lui et chercha sa main, qu'il serra en silence.
— Ripert, lui dit Laurent d'une voix où il y avait une pitié craintive, cette vie fatigue et accable ta faiblesse ; ne préférerais-tu pas demeurer dans quelque ville jusqu'à ce que cette épreuve de combats et de dangers à laquelle je suis soumis soit terminée?
— Laurent, dit Ripert, je ne me suis pas plaint de souffrir; ne sais-tu pas que j'ai supporté de plus rudes et de plus longues fatigues?
— Je le sais, enfant, dit Laurent ; mais n'est-ce pas un spectacle odieux pour toi et qui t'épouvante, que l'aspect de ces combats et de ce sang parmi lesquels ta jeunesse se flétrit?
— Ah! Laurent, dit Ripert en souriant, tu me dis quelquefois: « Ripert n'est point une femme, » et tu me parles comme à une femme qui a peur du sang et des combats. D'ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix et en parlant la langue étrangère dont ils se servaient entre eux, tu sais que le danger ne m'épouvante pas.
— Manlïide, je le sais, dit Laurent en donnant à Ripert un
nom que le jeune enfant n'était plus habitué à entendre. Je le sais, répéta-t-il d'un ton sombre,
— Ah! s'écria l'enfant, ta m'as appelé Manfride, du nom que tu aimais lorsque je t'appelais, toi, Albert...
— Ripert! s'écria Laurent violemment, tu t'appelles Ribert, l'esclave grec, et moi Laurent de Turin. Voila ton nom et le mien ; nous n'en avons plus d'autre jusqu'à ce que le vœu de ma vengeance soit accompli.
— Oh! la vengeance! c'est donc un attrait plus brûlant que celui d'aimer? dit Ripert d'un ton triste et soumis. C'est donc un bonheur bien pur pour lui sacrifier?
— Un attrait ! répondit Laurent , un bonheur 1 C'est un effroi de toutes les heures et une torture de toutes les parties du cœur, et pourtant c'est une soif irrésistible, c'est la soif des damnés; c'est la soif de l'ivresse quand la poitrine brûle et demande, au lieu d'une eau pure, quelque vin qui la brûle davantage. Tu ne peux comprendre cela; mais lorsque j'étais dans le désert et que le soleil m'avait séché la poitrine, épaissi la langue et fait haleter comme un chien lancé sur les traces d'une béte fauve, si quelque chose venait à couler devant moi, poison, boue ou sang, il me prenait frénésie de boire, et j'aurais poignardé mon frère pour boire avant lui-, eh bien! la soif de la vengeance est comme celle-là ; elle se passionne et s'abreuve de tout : poison, boue et sang; de tout et à tout prix; et souvent sacs se désaltérer.
— Et comme tu n'as pas de frère à poignarder qui t'empêche de te satisfaire, c'est moi que tu veux quitter, parce, que je te suis un obstacle?
— Oh! non, non, Ripert, tu te trompes! Ce n'est pas cela qui m'a fait te demander si tu voulais demeurer dans quelque séjour tranquille. Non, Ripert, tu ne m'es pas un obstacle, mais tu me seras une douleur de plus, et j'en ai beaucoup.
— Moi? dit Ripert en laissant éclater ses larmes ; moi, je te serai une douleur?
— Oui, Manfride, dit Albert en lui prenant doucement la main, car je te verrai beaucoup souffrir.
— Oh! je suis forte, dit la jeune fille; car elle répondait tantôt comme Ripert, L'esclave grec, tantôt comme Manfride,
l'amante dévouée, selon que le caprice de Laurent lai donnait l'un de ces noms ; oh! je suis forte, dit-elle; et fallùt-il revêtir une cuirasse et une épée et te suivre dans la bataille, je le pourrais et je l'oserais.
— Ce n'est pas cela, Manfride, reprit Laurent en tressaillant, ce n'est pas cela ; le temps de ces dures fatigues du corps est passé; mais d'autres tourments te briseront ; des tourments que quelques mois d'absence pourraient t'épargner ; des tourments qui tuent plus vite !
— Et quels tourments plus cruels que de ne point te voir? dit Manfride.
— La jalousie, répliqua Laurent.
— La jalousie! dit Manfride en pâlissant. Qui aimes-tu?
— Toi, et toi seule, dit Laurent ; toi seule en effet, en ce monde, et de tout l'amour qu'un homme peut donner à son lenom, à son père, à sa sœur, à son pays; je t'aime de tout ce qui me reste au cœur. Mais de cruelles apparences peuvent venir l'épouvanter: si tu m'entendais répéter ce que je viens de te dire à une autre femme?
— Ce que tu viens de me dire?
— Oui.
— Que tu l'aimes?
— Oui.
— Et tu le lui dirais avec ce regard et cet accent?
— Avec ce regard et cet accent.
— Le pourras-tu?
— Il le faudra bien.
— Et pourquoi le faudra-t-il?
Laurent se tut, et puis il répondit sourdement :
— Parce qu'il le faut.
— Eh bien? dit Manfride avec un soupir, je saurai que c'est un jeu, et j'en rirai.
— Non, calant, dit Laurent, tu en pleureras, tu en souffriras comme d'un affreux tourment, et puis tu voudras te venge: et tu diras ce que tu sais de mon secret.
— Me venger! reprit Manfride avec un dédain douloureux ; me venger ! oh ! non ! la vengeance est une soif qui n'altère pas les cœurs qui s'abreuvent d'amour.
— Enfant! enfant! s'écria Laurent, souffre un peu et tu verras.
Il s'arrêta encore, après im moment de silence, il reprit :
— Imagine-toi foulée aux pieds par une indigne rivale, repoussée avec mépris par celui qui te doit la vie et la liberté, raillée, humiliée, prostituée à la risée d'une femme méchante ; imagine-toi cela, Manfride. A
— Mais ce ne sera qu'un jeu, n'est-ce pas ?
— Le croiras- tu toujours?
— Je le croirai... j'espère que je le croirai, dit Manfride en hésitant.
— Tiens, Manfride, dit Laurent doucement, va, laisse-moi; Goldery te mènera loin d'ici, où tu voudras ; je t'y rejoindrai dans un an. Laisse-moi. Je sens que je n'oserai peut-être pas faire ce qu'il faudra que tu voies.
— Dans un an! dit Manfride avec épouvante; un an! je puis mourir, tu peux mourir dans un an si je ne suis près de toi.
— Qu'importe alors? dit Laurent.
— Mais nous ne mourrons pas ensemble! s'écria Manfride, emportée par cette foi de l'amour qui se croit une protection contre tout.
— Sais-tu, dit Laurent, que ce sera une épouvantable épreuve; sais-tu, que tu n'auras d'autre appui pour te soutenir que cette parole que je te donne en ce moment; car, si tu persistes à demeurer avec moi, n'oublie pas qu'il peut ne plus y avoir une heure entre nous où tu redeviennes Manfride.
— Pourquoi?
— Parce que je l'ai juré.
— Et à qui? mon Dieu!
— A moi, enfant. Ecoute. Il y a des sentiers si étroits, si difficiles, dans la vie, que du moment qu'on s'en écarte d'un pas, on les perd pour ne plus les retrouver. La tache que je me suis imposée est si fatale, elle me fera marcher à travers des passages si aigus, des déserts si stériles, que si je déviais une heure de ma rout*?, peut-être n'y pourrais-je plus rentrer. Une heure passée dans tes bras, une heure la tête appuyée sur ton sein, une heure de joie, et je ne rentrerais pas dans ma vengeance, je m'endormirais à t'aimer et à être heureux; et il faut que je marche et que je veille, ou je serai un lâche.
— Eh bien! dit Manfride,, j'accepte ma part de douleur dans cette destinée; d'ailleurs, n'en ai-je donc pas déjà fait l'apprentissage? ne sais-je pas déjà que tu n'es plus pour moi que Laurent de Turin ? N'as-tu pas tout changé en toi depuis ce jour où tu quittas ton vaisseau avec la joie et l'espérance, et où tu y rentras sombre et soucieux'.' N'as-tu pas tout changé, tout, jusqu'à l'aspect de ton visage , que lu cherches à rendre méconnaissable, au point que, lorsque je te regarde, je cherche ces traits graves que j'aimais, sans les retrouver sous ce luxe de parure et sous ces cheveux peints et tressés comme ceux d'une femme; et si tu avais encore un instant d'amour, peut-être ne reeonnaitrais-je plus les baisers de tes lèvres dépouillées de tes rudes moustaches. Ton visage est vain, doux et riant, et ton cœur rude et sévère : ainsi déjà tout est changé, mais qu'importe? je veux tout de toi ; prends-moi comme lu veux que je sois. Allons, me voici ton esclave.
— Tu le veux, dit Laurent; Dieu te soutienne ! Goldery revint; il avait trouvé une cabane à quelque distance de la route.
— 11 y a, dit-il, quelques serfs qui prient et une jeune fille qui pleure. Je leur ai demandé L'hospitalité en les menaçant de la prendre; ils me l'ont accordée. Du reste, j'ai ordonné qu'on allumai du feu et qu'on dressât la table.
— Allons, dit Laurent, suis-moi, enfant.
Et il suivit Goldery, qui le mena rapidement vers la chaumière indiquée.