‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 43 sur 54 · LETTRE XXXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXII

M. de Veymur au marquis de Valmont.

JE ne sais, monsieur, ce que notre brave général vous aura marqué sur sa victoire ; mais , comme je me défie de sa modestie, je crois devoir me charger auprès de vous des détails. Je vous envoie un journal exact de cette campagne, dont le plan fait le plus grand honneur à M. le comte, et une relation très circonstanciée de ce dernier combat. Vous y verrez avec quelle sagesse et quelle prévoyance il a préparé ses succès; avec quel art et quelle profondeur de lumières il a combiné ses opérations, maîtrisé les événements, et déterminé les hasards mêmes en sa faveur; avec quel sangfroid il a paré, dans le feu de Faction, à tous les dangers qui se sont reproduits sous ses yeux, et que certainement il n'avait pas dû prévoir; avec quelle intrépidité il a payé de sa personne dans Tome IV^ 23

des moments critiques, et fixé la victoire, qui nous eût échappé sans de nouveaux efforts. Mais ce que je me suis réservé à vous retracer dans cette lettre, qui n'est écrite que pour vous, pour madame la comtesse, et pour sa chère Senneville, comme elle se plaît encore à l'appeler; c'est la grandeur clame de M. de Valmont, sa religion, son humanité, et toutes les vertus qui le rendent S', respectable à tous les officiers, et qui lui ont si bien gagné la confiance et l'amour du soldat. Voici, monsieur, quelques traits qui vous peindront beaucoup mieux que tout ce que je pourrais vous dire, ses sentiments et sa conduite (i).

Le marquis de L...., qui commandait le corps de réserve, aussi mortifié de la préférence que h. cour avait donnée sur lui à M. de Valmont que jaloux de la gloire qu'il allait acquérir, a tout entrepris pour la lui faire perdre. Au mépris de celle cle son prince et du salut de l'état, il a fait une manœuvre qui, de vainqueurs que nous étions, a pensé nous attirer la honte et tous les malheurs d'une défaite. Qui pourrait croire un gentilhomme, un Français capable d'une telle infamie, si nous n'en avions des exemples dans notre bis toire? Sous prétexte de prendre en flanc l'armée ennemie, il a dépassé notre corps de bataille, il a laissé nos flancs découverts ; et nous nous sommes vus au moment d'clre enveloppés, si le général, conservant tout son sang -froid au milieu d'un si grand péril , n'eût replié son aile droite pour faire

face de tous côtés et fortifier les endroits les plus faibles. Il s'y est porté lui-même ; et le soldat , frémissant de rage de se voir arracher des lauriers que si peu de temps auparavant il se croyait sur le point de cueillir, a secondé de toutes ses forces sa prudence et sa valeur. Après le combat le plus' opiniâtre, après avoir vu prendre et reprendre jusquà trois fois quelques-uns de nos drapeaux, après avoir reçu plusieurs coups de feu dans ses habits, et avoir eu deux chevaux tués sous lui, M. de Valmont a enfin culbuté les ennemis ; et , par un trait de générosité qui a mis le comble à sa gloire , il a retardé la poursuite pour aller dégager celui qui avait failli le perdre , et qui , séparé de farmée, venait d'être enveloppé à son tour. Un si grand service , rendu dans une pareille circonstance, le silence obstiné que notre général a gardé sur cette manœuvre du marquis de L.... , qui n'a paru qu'inconséquente à ceux qui en ont ignoré les motifs, eussent dû lui obtenir de sa part quelques sentiments de reconnaissance; et il na éprouvé que de nouvaux traits de jalousie, et les marques les plus sensibles d'ingratitude.

Cependant , monsieur, j^ai vu les dépêches de M. le comte, et ce qui m'eût étonné, si je ne le connaissais pas, il y donne des éloges à la valeur de cet officier, qui à la vérité s'est distingué par sa bravoure autant qu'il s'est déshonoré à mes yeux par sa perfidie. M. de Valmont se borne à demander instammentqu'on l'emploie dans la grande

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armée (2). Un très-grand nombre d'entre nous ont reçu, dans ces mêm3s dépêches, les témoignages les plus flatteurs de l'attention du général. Il semble qu'il ait tout vu, qu'aucune action tant soit peu remarquable ne lui ait échappé, et qu'à proprement parler, il n'ait oublié que lui-même"^.

Les soldats n^ont pas eu moins de part que les officiers à ses bontés et à son zèle. Il a embrasse plusieurs de ceux qui s'étaient signalés sous ses yeux, etc]ui, transportés de Ihonneur qu'il leur faisait, versaient des larmes de joie. Il a fait distribuer des récompenses à quantité d'autres. Il a remercié de la manière la plus solennelle les corps qui s'étaient le plus distingués ; et partout on lenvironnait avec des signes non éc[uivoques d'attendrissement et de respect, qui ont du lui rendre bien doux les fruits de sa victoire.

Son premier soin cependant setaît porté du côté des blessés, dont le nombre, malgré la chaleur de l'action, n'a pas été aussi considérable qu'on avait lieu de le penser. On Ta vu parcourir le champ de bataille , faire enlever du milieu d un tas de morts un soldat qu'il a cru s'apercevoir qui respirait encore , et qui en effet ne paraît pas devoir mourir de ses blessures. Il s'est montré dans les hôpitaux , et a accéléré par sa présence tous les

* Ceci rappelle cette lettre de Catinat par lacjuellie il rcndaii compte de la victoire qui! venait de remporter à Slafarda, et q :i fit dire h un nouvelliste : M. de Catinat était-il à cette halaïUe ?

soulagements qivil était possible de procurer. Son humanité, disons mieux, sa charité, toujours active et sans bornes, n'a point distingué entre nos propres soldats et ceux des ennemis. Il a fait donner à ceux-ci, avec une égale promptitude, les mêmes secours. Blessés et vaincus , ce n'étaient plus pour lui des ennemis, c'étaient des hommes. On l'a entendu gémir plus d'une fois sur les suites funestes des plus brillantes victoires, sur ces maux que tant d'autres envisagent de sang-froid (3)j et, en faisant tout ce que son devoir exige, il les adoucit du moins autant qu'il le peut. Aussi n estil personne qui ne convienne , à sa louange , qu'on ne saurait être tout à la fois plus brave cl plus humain.

Forcé de mettre à contribution tout le pays, ce n'est point en y portant le fer et le feu qu'il obtient de ses habitants les sommes qu'il leur impose; c'est seulement en leur faisant appréhender les maux qu'il veut leur épargner (4), et plus encore en leur inspirant la ferme assurance d être A labri de toute espèce de vexation par la discipline exacte qu'il fait régner dans ses troupes. Devenu la sauvegarde de ceux qui ont recours à sa bonté , il les fait jouir de la plus grande sûreté et d'une sorte de paix au milieu même des horreurs de la guerre. Les campagnes sont cultivées-, le laboureur ne quitte point sa chaumière, dont on a fait pour lui un asile sacré (5). Quelques exemples d'une [ustice sévère ont contenu l'avidité du sol-

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dat, et ont en même temps réprimé sa licence.

Hier encore M. de Valmont a fait poser des sentinelles à une abbaye de filles qui est à peu de distance de la ville que nous tenons assiégée, eu leur enjoignant d'avertir à l'instant le prévôt, dans le cas où il arriverait quelque désordre. Quelquesuns de nos soldats, échauffés par le vin et par la joie que leur inspiraient nos succès, ont tenté^ vers le milieu de la nuit, d'escalader les murs. Le prévôt, éveillé à l'instant, s^est transporté luimême dans cette maison , où déjà les soldats avaient pénétré; et, par sa présence arrêtant leur témérité , il a conservé à ces filles l'honneur ou la vie qu'elles étaient sur le point de perdre. Ceux qui ont été pris ont servi d'exemple aux autres; et c^est ainsi que se rétablit dans ces contrées l'honneur du nom français, que les excès les plus criants et l'impunité avaient dégradé.

L'officier que M. le comte a chargé de la grande police de l'armée entre parfaitement dans ses vues, et seconde avec le plus grand zèle la sagesse de ses intentions. Il a fait mettre en prison la maîtresse d'un de nos lieutenants-généraux (6), sans aucun égard pour le nom qu'il porte et pour le crédit dont sa famille jouit à la cour. On s^est plaint, on s'est emporté ; le prévôt a tenu ferme : le général a applaudi hautement à sa fermeté; et dès le même jour toutes les maîtresses ont été renvoyées. On a usé d'une plus grande rigueur envers ces malheureus/cs qui ruinent la santé et les forces du soldat.

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qui traînent après elles la débauche et les plus honteux désordres, (jui nuisent à la discipline en même temps qu'elles entretiennent, qu'elles augmentent la corruption des mœurs; et bientôt le camp s^est trouvé purgé de cette peste qui l'infestait (7).

Instruit que , dans un repas , un vieux militaire avait donné au plus jeune, au nom de tous les convives, une commission aussi odieuse que déshonorante, à laquelle celui-ci s'était refusé ea protestant qu'il n'irait jamais chercher pour les autres ce dont il rougirait de faire usage pour luimême, notre général a cassé sans pitié l'officier malhonnête qui n'avait pas eu honte de montrer devant des jeunes gens une pareille dépravation.

De semblables traits ont fait reprendre , pour la décence et pour les mœurs , tout le respect qu'on leur doit. Il n'a plus été parmi nous du bel air d'afficher le libertinage. S'il se cache encore dans un petit nombre, il ne fait plus du moins les mêmes progrès , et n'a plus le même crédit pour se produire et pour se répandre. Aussi voyonsnous nos jeunes gens plus studieux , plus appliqués à acquérir toutes les connaissances qui peuvent développer leurs talents, les disposer à devenir par la suite de grands hommes , et les mettre en état de rendre de grands services à leur patrie. Ils ne rougissent plus d'être sages et de prendre des leçons de ceux qui, mûris par l'âge et par la réflexion , ont appris à le devenir.

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Il a été plus difficile encore à M. de Valmont de déraciner ce faux point d'honneur, cette fureur pour les duels qui nous a enlevé tant de jeunes militaires de la plus grande espérance, et qui ne contribue qu'à faire de faux braves (8). Mais il s'est expliqué si fortement sur ce point; il a montré tant de mépris pour ceux qui faisaient parade de bravoure en ce genre , il a paru en faire si peu de cas pour toutes les occasions importantes; il s'est fait avertir avec tant de soin des propos indiscrets, et en a prévenu si promplement les suites en renvoyant sans pitié ceux qui les avaient tenus, que la plus grande circonspection règne aujourd'hui dans les discours, comme la plus grande honnêteté dans les procédés, et que c'est maintenant la chose la plus rare parmi nous que d'entendre parler d'une affaire.

Malgré cette sévérité de discipline et cette sage réforme de tant d'abus, la conduite que tient M. le comte envers tous les militaires; sa fermeté sans dureté, sans hauteur, mais tempérée par la bonté; son exactitude scrupuleuse à ne point faire de passe-droits sans des raisons légitimes; la loi qu'il s'est imposée de ne rien accorder purement à la faveur, et de donner toujours la préférence au mérite, de ne laisser aucun service essentiel sans récompense, de couvrir les fautes, quand elles sont susceptibles d'excuse, et de mettre ceux qui les ont faites à portée de les réparer (9); le tendre intérêt qu'il paraît prendre à la situation de ceux qui se

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trouvent dans quelque embarras sans se Têtre attiré ; son affabilité , son désintéressement , sa générosité, lui ont concilié tous les suillages, et lui ont gagné tous les cœurs. Il est surtout adoré du soldat 5 qui se sent forcé d^applaudir à Tordre qu'il a établi , et qui en retire pour lui-même les plus grands avantages. Ils le considèrent tous comme un père, et c'est sous ce nom quils en parlent entre eux. Ils le voient dans bien des moments partager leurs peines , s'associer à leurs travaux, et en tout temps pourvoir avec le plus grand soin à leur subsistance. Ils le voient, bannissant toute recherciie, méprisant le luxe et la mollesse, mener au milieu d'eux une vie simple et frugale, et ne se permettre pour sa table (lo) ce qu'exigent sa dignité et son rang qu'autant qu'ils sont dans Tabondance. Ils savent que sou- Vent il veille pour eux tandis qu'ils dorment d'un sommeil tranquille ; ils savent encore qu'il ne les exposera point témérairement et au basard, et que, si pour le bien de létat et non pour sa propre gloire il leur fait courir des périls nécessaires , il a toujours l'œil sur eux pour les défendre, et est toujours prêt à les soutenir et à les encourager par son exemple. Aussi sont-ils rassurés et pleins de confiance. Les désertions, si communes autrefois, n'ont presque plus lieu parmi eux. Avec lui ils ne trouvent plus rien de difficile; ils ne désirent que de combattre sous lui -, ils n'ont d'autre crainte que celle de le perdre, et prouvent assez qu'il ne

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faut aux Français que de semblables chefs pour ies rendre invincibles.

Sa religion, sa piété, toujours d'accord avec son devoir, prêtent à toutes ses autres qualités un fiouvel éclat, et, de concert avec elles, lui donnent sur tous les esprits la plus grande autorité. Cou« vaincu par l'exemple de nos plus grands généraux, par celui de nos plus braves officiers et de nos plus vaillants soldats, par sa propre expérience, qu^une vie vraiment chrétienne n'est point incompatible avec la profession des armes; que la piété, bien loin d'affaiblir la valeur, ne sert qu'à l'augmenter ^ que Ton craint peu les dangers et la mort dès qu'on a pris soin de bien vivre (ii); et que la soumission envers l'être suprême est ce qui assure davantage l'oiiéissance et la fidélité envers les maîtres de la terre , il affermit autant qu'il est en lui l'empire de la religion dans tous les cœurs. Il est ïe premier à faire tout ce qu'elle ordonne , et le premier aussi à en quitter les pratiques moins essentielles pour voler où son état et ses devoirs l'appellent. 11 ne regarde point, au reste, comme des pratiques purement arbitraires les lois que Téglise lui impose, et ne se croit dispensé de les suivre que lorsqu'il se trouve dans l'impuissance de les accomplir ( 1 2).

Une de ses maximes les plus ordinaires , est qu'aux yeux des vrais sages la religion ne vieillit point*, que son esprit et ses préceptes ne sont pas faits pour passer de mode; et qu'il n'y a que des

âmes faibles et étroites qui, ne se sentant pas assez de courage pour se conformer à ce qu'elle nous prescrit, croient pouvoir l'accommoder à leurS penchants et l'assujettir à leurs propres idées.

Persuadés enfin par sa manière de parler et d'agir, nos jeunes militaires n'affectent plus de se mettre au-dessus de la règle, et de prendre le too de l'irréligion, que notre général leur a rendu si méprisable (i3). Ils ont appris a respecter la religion des Charlemagne, des Louis IX, des Louisle-Grand, des Turenne, des Condé (14)5 des Fabert (i5), des Catinat (i6\ D'après lui ils font plus encore , ils apprennent à la pratiquer.

Telle est l'influence d'un seul homme sur un<5 infinité d'autres. Elle me fait admirer tous les jours comment un mérite supérieur dans celui qui commande maîtrise a son gré les dispositions de ceux qui lui sont soumis.

'Vous voyez , monsieur, ce que vos leçons ont produit. Vous avez proposé à M. votre fils les plus grands hommes pour modèles : c'est particulièrement sur M. de ïurenne , considéré dans les plus beaux jours de sa vie^ que vous avez fixé son attention et ses regards; et c'est en imitant ces hommes rares qu'il deviendra un jour aussi grand qu'eux.

NOTES

(i) Voici (juelciues traits qui vous peindront, etc. Ces traits conviennent particulièrement à un homme qui commande en chef ; et d'après eux on ne peut que présumer de quelle manière M. de Valmont a dû se conduire dans des grades inférieurs. Mais il ne sera pas hors de propos d'offiir ici dans ce genre de conduite un beau modèle qui ne peut être suspect à nos jeunes militaires. Nous l'empruntons d'Agricola , si renommé par ses grandes qualités, par ses grandes actions, et dont Tacite a écrit la vie. Nous nous servirons de la traduction de La Bletterie.

« Ce fut dans la Grande-Bretagne , sous la conduite de Sué- « tpnius Paulinus, homme vigilant et de sang-froid , qu'il corn- « mença de servir. Il fit honneur au choix de ce général qui l'a- « vait pris pour aide-de-camp, afin d'être à portée de juger de « lui. Nos jeunes gens regardent le service comme un état de « dissipation et de licence : Agricola , Lien loin de leur ressem- « hier, n'abusa point du titre de tribun pour obtenir des congés, « pour se livrep aux plaisirs. Son peu d'expérience ne lui servit « jamais de prétexte pour demeurer en repos. Il s'appliquait à o connaître la province, à se faire connaître de l'armée, à pro- « filer des lumières des uns et de l'exemple des autres. Brave « sans ostentation, il ne briguait point les commission? hasar- « deuses, les acceptait avec définnce, et s'en acquittait avec honte neur. Jamais la Bretagne ne donna plus d'exerciœ aux Rote mains, ni ne fut si près de leur échapper. Nos colonies furent « réduites en cendres , nos vétérans égorgés , nos légions enve- « loppées. On combattit long-temps pour sa propre sûreté avant « que de combattre pour la victoire. Un jeune volontaire ne de-^ « vait pas s'attendre à partager l'honneur du succès avec son « général; mais si Paulinus eut la gloire d'avoir reconquis la « province, Agricola, sous un tel maître, acquit de l'habileté, « de l'expérience, de fcmulation ; il conçut un désir ardent de

« se signaler dans la profession des armes : carrière glissanl^ « sous un règne où l'on prêtait au mérite des vues criminelles , « où l'estime du public exposait aux mêmes dangers que la « mauvaise réputation....

« Agricola fut envoyé de nouveau dans la Bretagne , sous le a règne de Vespasien , pour y commander la ^ ingtième le'gioji « qui , devenue presque indépendante ,, faisait peur même an x « généraux. Choisi pour re'duire les mutins, il se conduisit avec « une modération singuli('re. Au lieu de se faire un me'rite de « leur soumission , il laissa croire qu'il les avait trouvés soumis.

a La Bretagne était alors gouvernée par Vectius Bolanus, (( homme trop doux et trop pacifique pour des peuples si féro- « ces. Agricola, de peur d'effacer son général, ne se montra pas « tout entier ; et , comme il avait pour principe d'aMier toujours « l'honnête à l'utile, il ne signala son zèle qu'en prouvant qu il « savait obéir. Ses talents se déployèrent dans toute leur étendus « sous Pétilius Céréahs, successeur de Bolanus, Souvent ce nou- « veau général lui donnait, pour l'essayer, la conduite d'uns « partie de l'armée ; quelquefois, décidé par le succès y il le charce geait de commandements encore plus considérables. En un « mot, Céréalis l'associa d'abord aux fatigues, aux dangers, et « bientôt après aux opérations décisives. Cependant on n'en'»- K tendit jamais Agricola faire trophée de ses exploits, ni se les « approprier. Il disait au contraire qu'ils étaient l'ouvrage du « général, comme s'il n'eut fait lui-même que prêter son bras. « Ainsi, joignant la subordination à la capacité, la modestie au^ « services , il échappait à l'envie , et ne laissait pas d'avoir part « à la gloire. »

(2) Se home à demander instamment ciu''on Vemploie dan la grande armée. « Tel homme est difficile à vivre », disait Catinat en rendant compte au ministre de ses opérations. Ce dernier point , ajoute l'auteur de sa vie , frappait principalement le maréchal. Un mauvais caractère déprisait à ses yeux les plus grands talents, c'est que, dans liù, le cœur et le génie saisi*-

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saient en grand toutes les opérations militaires , dont l'harmgnie entre les hommes assure principalement le succcès.

Voyez, dans les Mémoires poUticjiies et militaires pour servir à l'Histoire de Louis XlV et de Louis XV, etc., les diflficultés que faisait éprouver au premier maréclial de Noailles la conduite de Langallerie, dont les procédés, écrivait ce général à Louvois, lui donnaient plus d' in(iuiétude et pluà de peine cjue les ennemis du roi.

(3) On Va entendu gémir plus d'une fois sur les suites futîestes des plus brillantes victoires, sur ces maux que tant d^au' très envisagent de sanq-froid.Yoici un fragment de la lettre que le marquis d'Argenson . ministre des affaires étrangères , et frère aîné du secrétaire d'état de la guerre, écrivit à Voltaire après la mémorable bataille de Fontenoi : <( J'ai remarqué une habitude tiop tôt acquise, de voir tranquillement sur le champ de bataille des morts nus, des ennemis agonissants, des plaies fumantes. Pour moi , j'avouerai que le cœur me manqua.... I-e triomphe est la plus belle chose du monde, les vive le roi, les chapeaux en l'air au bout des baïonnettes , les compliments du maître à ses guerriers, la visite des retranchements, des villages et des redoutes si intactes, la joie, la gloire, la tendresse. Mais le plancher de tout cela est du sang humain , des lambeaux de chair humaine.

(( Sur la fin du triomphe, le roi m'honora d'une conversation sur la paix, etc.

Après cette même journée, M. le dauphin, ému de l'affreux spectacle qu'elle lui présentait , s'attendrit ; le roi , qui s'en aperçut, lui dit : (c Voyez, mon fils! qu'il en coûte à un bon eœuj; de remporter des victoires! » {Vie du dauphin.}

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(4) Ce n*est point en y pointant le fer et le feu qu'il obtient de ses habitants les sommes au il leur impose; c'est seulement en leur faisant appréhender les maux qu'il veut leur épargner. Louvois envoya Catinat mettre à contribution les pays de Juliers et de Limbourg. Le ministre, dont le caractère se peignait

dans tous ses ordres , disait : <( Faites de :iides exécutions dans « le pays de Limbourg ; mettez le feu dans les lieux ,(jui ne « voudront point payer les contributions : le meilleur moyen de « faire retirer chez eux les liabitants du pays de Liège, de Lim- « bourg et des environs de Maestriclit, c'est d'envoyer par ks <( derrières mettre le feu à leurs villages. » Catinat sut allier h service de l'état avec les lois sacrées de l'humanité ; il n'exécuta de ces ordres que ce qui était nécessaire pour intimider le pays. Ceux qu'il donna aux troupes portaient que , si par l'opiniâtretd des habitants le feu devenait le seul moyen de les soumettre, on eût grande attention de n'enflanxmer qu'une maison séparée àm chaque village, afin que l'incendie ne pût se communiquer. L£s paysans, voyant des troupes réglées, ne demandèrent qu'5 obéir : ainsi l'arrivée de Catinat suffit pour leur faire payer les contributions. Le gazetier d'Hollande fit alors la relation de sa conduite d'une manière aussi flatleuss pour lui que fâcheuse pour les généraux ses contemporains : La province de Juliers a eu le bonheur que les troupes fassent commandées par ce rjéné' rai; si c'eut été tout autre, tout le pays aurait été brûlé.

« Au siège d'Atli, le maréchal de Catinat vit les officiers d'artillerie tirer sur les maisons ; il le leur défendit , et ne souffrit point que les batteries fussent pointées ailleurs que sur les ou^ vrages. Cette bonté d'àme du maréchal ne parut pas aux Flarmands aussi singulière que son désintéressement : il ne voulut rien recevoir pour les sauvegardes , et défendit à son secrétaiiB de rien prendre. Il allait dans les campagnes seul , enveloppé d'une redingote , s'informer des paysans , qui ne pouvaient le reconnaître, si ses ordres étaient exécutés. Un clief de troupe» légères de son armée pilla des voituriers , et donna pour excusa à Catinat que , n'ayant pu faire des captures sur l'ennemi , il avait été bien aise de faire rafraîchir sa troupe: Monsieur le valontaire, lui dit le maréchal, vous faites comme l'oiseau de proie; quand il a manqué la perdrix, qui est son (jïbier, il va se jeter dans la basse-cour. Le partisan fut mis en prison ; il j resta jusqu'à ce qu'il eût payé la valeur du vol que sa troupe avait fait. »

(Mémoires pour icrvîr à la vie du maréchal de Catinat.}

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(5) Le lahoureur n^ abandonne point sa chaumière, dont on a fait pour lui un asile sacré, u Le chevalier du Muy, dans la f^uerre de 17,41» logeant avec son frère dans nne ferme, im de leurs gens y mit le feu par inaltenlioa : ils la firent reconstruire h. neuf à leurs frais. Ce trait eût e'té noble dans toutes les circonstances ; il est admirable dans les mœurs guerrières. Il l'est plus encore, si l'on observe que messieurs du Muy devaient alors se refuser le nécessaire pour cet acte de bienfaisance. »

( Manuscrit de famille. )

« Avant que de mourir, disait Dugiiesclin environné de ces braves guerriers avec lesquels il avait vieilli d^s les combats , je veux vous dire encore une parole que je vous ai dite mille fois : Souveiie^vous que, partout où vous ferez la guerre, les ecclésiastiques, le pauvre peuple, les femmes et les enfants ne sont point vos ennemis • que vous ne portez les armes que pour les défendre et l^s protéger. )> (Histoire de Duguesclin, liv, 6.)

La mauvaise conduite des soldats à cet égard, et quelquefois celle des officiers , ont causé des maux irréparables. « Un mot di: marquis de Castanaga , général de l'arme'e d'Espagne en Catalogne, exprime mieux que toutes les descriptions les effets d'une conduite si odieuse : Quand le roi mon maître, d"sait-il, ni^anrait envoyé trente millions, je n^aurais pu lui rendre d'dussi grands services que l'ont fait les ojjl^ciers qui ont commandé les troupes de France pendant l'hiver. » (Mémoires poliliques et militaires pour servir à l'Hisloiçe de Louis XlVet de Louis XV, etc.

(G) Vofficier qui esl chargé de la gi'ande police de Varmée, entre parfaitement dans ses vues.... il a fait mettre en prison la maîtresse d'un de nos lieutenants-généraux , etc. Un prévôt de Tarmée , sous le maréclial de Saxe , a mieux fait encore. Ce général, qui respectait du moins la religion dans tous ceux qui la pratiquaient, avait une très -grande confiance dans M. L. G. qu'il venait de charger d'une fonction si délicate. Cet officier , supérieur à toute espèce de considération lorsqu'il était quesiiou

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cle faire son devoir, Ht mettre en prison , dés le même soir, la maîtresse du maréchal. Le lendemain , se présentant le premier ù son lever : Mou général , lui dit-il , je me suis déjà acquitté en partie de la commission que vous m'avez donnée. Une multitude de filles de mauvaise vie sont ici la source des plus grands désordres. J'ai cru que, pour nous en défaire, il fallait commencer par vm coup d'éclat. J'ai fait emprisonner la... que vous avea amenée au camp. Il convient , mon général , que ce soit vous qui donniez l'exemple.

(^) On a usé d'une plus grande rigueur envers ces malheU' reuses qui ruinent la santé et les forces des soldats, etc. Le maréchal de Broglie, étant à la tête de nos troupes, employait tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour éloigner Ifs filles publiques de nos armées. Il leur faisait appliquer au visage un noir très-mordant , qui ne s'effaçait qu'après un temps considérable.

Nous aurons lieu d'insister par la suite , comme nous l'avons déjà fait dans un des volumes précédents, sur la prétendue nécessité ou l'on se trouve de tolérer un si grand mal , source féconde de dépravation , de dépopulation et de tant d'autres maux *, Si c'est d'ailleurs la corruption des mœurs elle - même qui rend , aux yeux de bien des gens , ce mal si nécessaire dans de certains siècles , qu'ils en infèrent avec d'autant plus de raisou la nécessité de travailler à réformer les mœurs. Il n'est point de classe d'hommes, point de corps où l'on ne puisse les régénérer. Le maréchal de Biron a dit : Je forcerai, dans cjnelques années, les parents de me présenter des placets pour faire er>trer leurs enfants dans les gardes. Il l'a dit; et nous le voyons accompli sous nos yeux ; et nos gardes françaises , devenus un modèle pour les autres corps , ont aujourd'hui de la religion et des mœurs. Non , rien n'est impossible à un clief qui sait user de son autorité et qui donne l'exemple.

^- Voyez le renouvellement des lois à ces égards sou« Charles V, surnommé le Sage, dans. ViHaret, tome 16, p. 254*

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