Tome IVl
282 LJES ÉGAREMENTS
(8) Cette fureur ^jow les duels.... cjui ne contrihiîe cju'à faire àc faux, braves. Ordinaireinent les duellistes, fiers da leur adiesse et de leur habileté dans le maniement des anncs, caelient une véritable lâcheté sous un courage afTccté. C'était le sentiment du célèbre maréchal de Turenne. Eh! quel homme se counut jamais mieux que lui en véritable Lravoiu'e? Un jour, ce grand homme renvoya en France, du pays de Hesse-Casscl, où il comm.andait l'année française , un capitaine de cavalerie qui avait tué en duel deux autres officiers : parce que, dit-il, fal remarcjué plusieurs fois la triste contenance d'un homicide devajit Vennemi : il nous tuerait fous, si nous le laissions faire, ci ne tuerait pas un seul ennemi du roi.
(De Buuy, Essai sur léducation française. )
Je ne sais où j'ai Ui le trait suivant, que je crois être de Turenne lui-même avant qu'il fût avancé dans le service. Étant appelé en duel par un autre officier, il hii répondit ■: « Je me Sais pas me battre en dépit des lois; mais je saurai aussi bien que vous affronter le danger quand le devoir me le permettra. 11 y a un coup de main à faire très-utile et très -honorable pour nous, mais très-périlleux. Allons demander à notre général ia permission de le tenter, et nous verrons qui des deux s'en tirera avec plus d'honneur. » Celui qui avait proposé le duel trouva le projet si périlleux eu effet, qu'il refusa de soumettre sa valeur à une pareille épreuve. Tel est le genre de courage de la plupart des duellistes. On en a vu cljercher à se faire une réputation de l)ravoure dans des rencontres particulières , et se mettre au lit un joiu' de bataille.
On peut voir dans la vie de Turenne, par Raguenet, quelle a été sa conduite à l'égard du maréchal de La Ferté et du prince Palatin '^. Elle ne s'accorde guère avec le point 'd'honneur de nos faux braves.
Il y aurait, après tout, bien peu d'affaires, si tous ceux qui
♦ Nous avons rapporté dans le troisième volume, lettre XLIV, h la fin de la noie (1)1 ^e trait qui concerne lo prince Palatin.
sont témoins de tjuelque dispute se comportaient comme il se . rait à souhaiter qu'ils le fissent d'après l'exemple que nous allons citer, a Un jour douze personnes avaient dîné ensemble dans une maison. Après le repas on proposa de jouer, et l'on fit deux parties différentes , dans l'une desquelles il s'éleva enti-e deux officiers une dispute, suivie de quelques propos assez durs. Les autres personnes qui étaient présentes s'empressèrent de l'apaiser, en leur disant qu'ils avaient tort tous deux. Ceuxci cependant commençaient à s'échauffer, lorsqu'un autre officier de la compagnie, homme de tête très-sage et très-sensé, fut à 1^ porte de la salle, ferma la serrure à double tour, en mit la clef dans sa poche. Ensuite, se tournant veis la compagnie, il dit : Personne ne sortira d'ici qu'après que ces m.essieurs se seront accommodés. Il faut qvie celui qui est auteur de la querelle commence (car c'est lui qui a le premier tort) à faire excuse à l'autre de ce qu'il lui a dit; que celui qui se croit attaqué reçoive l'excuse, et témoigne qu'il est fâclié d'avoir relevé avec trop de hauteur l'insulte qu'il croit qu'on lui a faite, et qu'ensuite ces deux messieurs s'embrassent et promettent de ne se rien demander davantage. S'ils refusent de le faire, j'en porterai mes plaintes aux maréchaux de France , et je les prierai de donner leurs ordres pour empêcher un duel entre ces messieurs. La conduiteide cet officier fut fort approuvée. La compagnie eng igea les deux militaires à se faire des excuses respectives , et ils s'embrassèrent. (De Bury.)
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(9) Le soin de couvrir les fautes cjuand elles sont susceptibles 'd'excuse, etc. Le maréchal de Catinat se plaignait amèrement de la précipitation avec laquelle on jugeait un officier d'après une première faute , et croyait au contraire qu'il était du devoir d'un général de lui fournir les moyens de la réparer. Il racontait souvent h ce propos une histoire qui lui était arrivée , sans que jamais on ait pu deviner ce qui y avait donné lieu.
« Un jeune homme, très-recommandé par toute la cour, vint 5 son armée prendre le commandement d'un régiment. Le maréchal lui diit à 500 arrivée que, pour première preuve de çonsi-.
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dération, il lui donnerait le lendemain un détachement, et qu'il lui promettait de rencontrfr les ennemis. La promesse du mareclial fut accomplie :'le détachement trouva les ennemis. Le jeune homme, étonné par le bruit et le siflement des balles, tint une conduite scandaleuse pour l'armée. Tout le, monde en parla; le m.aréchal fit tout ce qu'il put pendant la journée pour paraître ne pas entendre les différents discours. Quand la nuit fut venue, il envoya chercher ce jeune Lonxme, lui parla de sa faute, et lui dit qu'il fallait opter entre le parti de la réparer le lendemain, ou de se faire capucin le même jour. Le jeune liomme ne balança point ; il commanda le lendemain un nouveau détachement, rencontra les ennemis, montra la plus grande valeur, et fut depuis, de l'aveu du maréchal de Catinaî, un des mcilleius officiers qu'ait eus le roi: Il est, ou il sera maréchal de France, ajoutait-il, pour éloigner plus sûrement les soupçons, n
{Mémoires pour servir à la vie du maréchal de Catinat)
(lo) Mener au milieu d'eux une vie simple et frugale, et ne se permettre pour sa tahle ce quexiqent, elc. On parlait un jour devant M. le dauphin d'un repas somptueux qu'avait donné un particulier, et du prix qu'il aA^ait mis à un seul plat. Je serais bien fâché, dit ce prince, (ju^il eût paru sur ma tahle, ayant coûté si cher. Il rappela h. cette occasion les festins d'Antoine et de Cléopâtre, et ajouta : Il y a encore aujourdliui de ces petits Antoines aui bravent l'iiumanité autant qu^il est en eux.
( Yie de M. le dauphin. }
(il) Qu'une vie vraiment chrétienne nest point iricompatihle avec la profession des armes, que la piété, bien loin d'affaihlir la valeur, ne seit quà l'augmenter, etc. C'est sur ces principes que Tiirenne non-seulement avait soin de purger son armée des dérèglements qui régnent ordinairement parmi les troupes, mais qu'il j avait encore établi des prières publiques !\ certaines heures du jour,
(Voyez Uisto-'re du vicomte de Turenne, I, 5 )
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« On a remarqué, dit Xénophon, que, dans un jour de combat , ceux qui craignent le plus les dieux , sont ceux qui craignent le moins les hommes. » (Cyrop. 1. 3.)
En effet, comme l'a très-bien observé l'auteur des Mœurs, « Le guerrier le plus courageux est celui qui, se sentant un cœur pxir, peut contempler avec plus de sécurité l'autre vie. n
Voici un Irait , parmi bien d'autres que nouo aurions pu recueillir, qui vient à l'appui de cette véi ité. M. de Minard , lieutenant-colonel du régiment de Forêt, racontait h quelqu'un en I j49 ) devant les principaux officiers qui en avaient été lémoins , qu'après une mission donnée à ce régiment par M. Bridaine, ayant mené ses soldats en Italie, où il y eut une actiox» très-* vive et très - meurtrière , ils y essuyèrent un feu continuel avec une intrépidité dont il y avait peu d'exemples. Ils tombaient, chacun dans son rang, tout couverts de blessures, sans donner la moindre marque de frayeur; et, parmi tous ceux qui furent tués ou blessés dans celte action, il ne s'en trouva pas un seul qui eût reçu le coup de manière à donner lieu de penser qu'il eût seulement fait le moindre mouvement par crainte et par inquiétude.
Qu'on juge par ce seul trait de ce que l'on perd en négligeant, comme on ne le fait que trop, la religion du soldat.
Le chevalier du Muy le comprenait m-eux que personne, lorsque, étant à la tête d'une partie de nos troupes, il s'en expliquait ainsi dans une lettre adressée au duc de Choiseul : <c Plu- « sieurs des régiments de cavalerie, d'infanterie, de dragons, etc., <c ont manqué d'aumônier pendant la campagne dernière ; usage « aussi dépourvu de bon sens que de religion. Comme de la né- « cessité d'un être suprême dérive la nécessité d'un culte , on « doit sentir que de la perversité de l'homme dérive aussi la néa cessité de le lui faire observer. Eh quels hommes laisse -t- on (( sans culte ? des soldats , des cavaliers , des domestiques , celte « foule enfin que l'oisiveté et le vice portent également à la « licence et à Tinsubordination. On n'ira cependant jamais à la « source du mal , tant que les aumônicTS des régiments seront si « mal payés. Sa majesté pourrait prendre sur les abbayes du « royaume une somme de laoo livres, attachée à la place, noa
*i à la personne de l'aumônier de chaque régiment. J'ai Vhon- <i neur d'être , etc.
o M. du Muy se flattait que la connaissance 'de la religion t donnerait au militaire une connaissance de la morale^^, et que « l'honneur d'un officier français ne se bornerait plus à un cpuQ « d'épée donné ou reçu. » Ç^lanuscril de famille^)
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(12) II ne renarâe point comme des pratî(jues •purement arhltraires les lois que l'église lui impose, et ne se croit dispensé de les suivre que lorsqu'il se trouve dans Vimpuissance de les accomplir. Un officier d'un grade supérieur, et qui s'est signalé Bès sa jeunesse par les actions les plus éclatantes, me disait nn jour : (c II y a trente ans que je n'ai manqué aux lois de l'église eans avoir de justes raisons pour en être dispense' , et j'espère bien, tant que mes forces me le peiTiiettront , p'y manquer jamais. »
Je me souviendrai toujours 'de ce beau mot de Louis XYI tecueilli par quelqu'un qui l'avait entendu. Ce monarque, âgé de vingt ans, dit, ^à la fin du premier carême qu'il avait pagsô SUT le trône : <( Je ma suis tiré de :;clui-ci sans peine ; mais j'aurai un peu plus de mérite le caiûmo prochain. )> Et en quoi donc, sire? lui dit un courtisan. C'est, reprit le roi, parce que je n'ai eu cette année que le mérite de l'abstinence ; j'aurai de plus celui du jeûne le carême prochain, puisque j'aurai atteint vingt-un ans. — Le jeûne! sire, il est incompatible avec vos occupations et vos exercices. Après le travail vous allez à la chasse, et comment pourriez- vous jeûner sans altérer votre «anté? La c/ia^se, répliqua le pieux monarque, est pour m,oi un délassement : mais je changerai de rècréatipn , sHl le fautj car le plaisir doit céder au devoir. Les carêmes suivants le roi a diassé ; mais il a jeûné en même temps.
L'illustre voyageur dont la France a admiré , il y a quelques années, la véritable grandeur et la noble simplicité', Joous a laissé sur un autre objet une leçon non moins frappante. Il était allé le jour de l'Ascension à l'imprimerie royale , dans la vue do «'iftstriiire ea conférant avec celui qui er^ dirig;eait J£5. tnavaux.
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Les ouvriers , prévenus la veille die l'heure à laquelle II Hevait s'y rendre , l'avaient pre'ce'dé et s'étaient mis à l'ouvrage. Il en taarqua son mécontentement et sa surprise. Il fit plus ; il voulut qu'ils cessassent à l'instant leur travail ^.
Si de pareils traits doivent faire rougir, dans uti certJain inonde, tant de petits esprits qui veulent passer pour des esprlits forts, quel effet produiront -ils sur des hommes qui, par état, devraient se montrer les plus fidèles observateurs des préceptes, et. qui quelquefois, par lem' manière de vivre, enseignent aux autres à les violer ? A Dieu ne plaise que , par le trait que je vais citer, je prétende faire la satire de tous les ministres des nrutels, dont un si grand nombre m'ont tant de fois édifié, cl que j'ai tant de raisons de respecter; mais ne dissimulons pas ce qui fait la honte de quelques-uns, e», par opposition, l'éloge d'une quantité d'autres , qui sont si éloignés de leur ressembler. Un de mes parents, assez jeune encore, et qui ne se pique pas d'une grande réforme, venant faire son service h Versailles, rencontre sur sa route deux chaises de poste qui se suivaient b très-peu de distance. Dans l'une était un de nos jeunes grandsvicaires, et dans l'autre un chanoine d'une insigne cathédrale, tous deux de sa connaissance. Il les passe , et arrive à l'auberge , au il trouve leurs domestiques qui ordonnent séparément pour chacun d'eux à peu près le même souper, c'est-à-dire, ce qu'il y avait de plus recherché en gibier pour la sais'on. C'était un jour maigre. Il attend qu'ils soient servis; et les visitant l'un après l'autre, « Eh quoi, leur dit-il, je me fais commander en maigre un souper, parce que c'est aujourd'hui vendredi; je ne trouve presque rien ; je fais mauvaise chaire ; je me contrains , et ne fais après tout que ce que je dois : et vous , qui me devez l'exemple , vous v&iis faites servir ces mets dont votre table est
"^ Eh que devait-il donc penser en voyant, dans les jours spécialement consacrés au culte divin , des travaux autorisés de toute part sous les prétextes les plus imposants , et que toutefois la piété du monarque lui-même désavouerait, s'il en était instruit; tandis que, depuis quelques années, des Jiommes de tout ctat osent bien les commander en leur nom?,
couverte ? En vérité , je serais bien dupe si , en vous etitendant prêcher, je n'avais d'autres motifs de croire que ceux quq me fournit votre conduite. ))
Ministres si peu sages ! dans Tesprit de la plupart des hommes, faibles ou mal instruits, vous déslionorez la religion; voua perdez toute la considération qui est due à votre état ; on vous pcrsifïïe dans le monde , on vous méprise , et vous ne, vous e^n doutez pas.
(i3) Nos jeunes militaires n^aff'ecteni plus de se mettre audessus de la règle, et de prendre le ton de l'irréliqionj que notre général leur a rendu si méprisable. Dans l'ordonnance militaire de Louis XVI, du 2 5 mars 1776, titre VI, on lit cet article si essentiel et si digne d'un roi très-clirétien. (c Sa majesté prescrit « pour premier et principal devoir à ses officiers-généraux, et « aux commandants des corps , de faire respecter la religion par (( tous ceux qui leur seront subordonnes : elle déclare qvie son (c intention est de ne souffrir dans ses troupes aucun officier affi- « chant l'incrédulité , et qui am-ait des mœurs publiquement « dépravées ; un homme scandaleux n'étant pas digne de comte mander à d'autres hommes, quelque valeureux qu'il puisse « être; et sa majesté n'admettant de valeur vraiment recomman « dable que celle de Tliomme instruit et vertueux. ))
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(i4) Ils ont appris à respecter la religion... des Turenne, des Condè, etc. Nous ne craindrons pas de le dire : si l'esprit de religion qu'a fait paraîti'e Turenne dans les plus belles époques de sa vie eût toujours été l'âme de ses sentiments et de sa conduite, il n'eût jamais porté les armes contre la France, il ne se fut point ligué avec des sujets rebelles, il n'eût pas favorisé les troubles excités par les princes : des fautes , qu'il a si bien réparées depuis par ses services , n'eussent pas terni quelques moments de sa gloire; il eût été dans tous les temps un héros sans tache et sans reproche. Disons la même chose à bien des égards du jçrand Condé. Avec de h religion il n'eût pas abusé de ues ta-
lents pour le malheur de sa patrie ; il n'eût pas eu 3 gémir des maux qu'il lui avait faits, de ces maux dont le souvenir, rappela dans un instant d'humeur par Louis XIV, fit dire au prince : Ahl sire, vous m'aviez promis de ne m! en jjarlej^ jamais; dans Li galerie de Chantilh'^, la muse de l'histoire n'eût pas été forcée d'arracher quelques feuillets de la vie d'un si grand homme.
Faisons-en la remarque importante : la France a vu s'armer contre elle quelques-uns de ses plus illustres guerriers; eh! combien n'ont-ils pas nui à eux-mêmes, à leur réputation , au succès de leurs armes , à leur bonheur, quand ils ont qtiitté le Service de leur prince, celvii de leui' patrie, et qu'ils ont tralû leur devoir !
Nous ne reviendrons point, par rapport à Tiuenne, sur ce qui fait lol^jet essentiel de cette note. Il a donné , surtout depuis 6on abjuration, les marques les plus éclatantes de ses sentiments jusqu'à la mort. Mais disons quelque chose de ceux du prince de Condé qu'on a cherche' à rendre suspects , et qui ont pu l'être dans quelques années de sa vie, à en juger par ses discours, Cn sait néanmoins qu'après avoir exercé la vivacité de son esprit sur toutes les matières de religion, après avoir lu, examiné, discuté, après avoir conféré avec les plus savants hommes de son temps, il avait conclu de tous ces examens qu'il n'y avait de véritable religion que la religion catholique ; et qu'on lui a entendu dire mille fois que toutes les autres n'étaient que des iarentions d'hommes visionnaires ou imposteurs,
(Mém. clu'onol. tome IIÏ. )
Dans sa retraite de Chantilly, revenu de toutes les chimères dont nous bercent les passions , il partagea les dernières annkts de sa vie entre les entretiens des hommes de lettres les plus oelèbres , et les pratiques les plus édifiantes de la religion.
Boileau racontait que ce prince , étant près de mourir, fit appeler ses gens , et leur parla ainsi : « Vous m'avez souvent oui K dire des impiétés ; mais dans le fond je croyais tout le con- « traire de ce que je disais : je ne contrefaisais le libertin et tt l'athée que pour paraître plus brave. » Quel mot! et que de secrets il nous dévoile dans le cœur des plus grajids homiçies i