‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 7 sur 54 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Le comte de Valmont à son père.

Par des transports indiscrets, par Fexcès de ma tendresse, j^ai pu affliger si vivement un père trop sensible lui - môme et trop tendre ! avec tant d'empressement à le posséder,, j'ai pu m'exposer à le perdre! 0 mon père ! me pardomierez-vous , me pardonnerai-je à moi-même l'état où je vous ai réduit, moi qui rachèterais dé toute ma vie un seul de vos jours? Chère et fidèle amie *, que j'ai eu besoin de votre lettre pour me tranquilliser! 11 est donc sûr, mon père, que je n'ai plus rien à (Taindre? vos forces renaissent!... Ah! qu'elles croissent de jour en jour! goûtez à loisir les charmes de la vie heureuse que vous vous êtes faite. S'il plaît au seigneur, nous irons encore quelquefois la partager avec vous.

En attendant ces heures fortunées, ma plus

♦ Madame de Veymur, dont la lettre a été supprimée.

douce consolation sera de vous écrire. Mais quels détails me demaadez-vous? Comment vous peindre des hommes que vous ne reconnaîtriez plus, qui ne ressemblent plus à rien, qui n'ont p'us de caraatère , ou n'ont que celui de la frivolité ? ce que je vous en disais autrefois n'approche pas de ce que j'en pense aujourd'hui. Ce n'est point à l'armée que j'ai pu m'en former une juste idée. Quoiqu'ils y aient porté un goût de recherche, d'aisance et de commodités dont anciennement ils auraient rougi, ils y conservent du moins quekj[ues restes de leur ancienne vigueur : et l'on peut, à de certains traits, à quelques saillies de courage et de valeur, les prendre encore pour des Français. Avouons-le, c'est à la cour, c'est au sein de la capitale, et parmi les femmes dont ils ont pris le ton, qu'il faut les étudier pour les bien connaître; c'est là qu'ils semblent s'oublier tout entiers en se confondant avec elles. Etonné de leur déraison, de leur légèreté et de leur inco.n séquence, lorsque je les revis ici pour la première fois, j'avais peine à m'en croire moi-même ; et l'image que tout autre m'en eût tracée, quelque adoucissement qu'il eût prétendu y mettre, m'eût toujours paru trop chargée. Pour affaiblir l'impression que la nouveauté de ce spectacle faisait sur moi, je cherchais à me rappeler ce qu'étaient, avant mon exil;, ces hommes déjà si frivoles quand je les ai quittés ; je m'efforçais de les voir des mêmes yeux dont je les voyais à vingt ans; mais ce souvenir ne faisait qu'accroître ma

surprise. Leur dégradation est devenue si sen^ Bible , ils sont si différents de ce qu'ils étaient , que depuis mes anciens égarements j'ai moins changé de façon de penser qu'ils n'ont changé de mœurs *.

Quel jugement dois-je donc en porter lorsque je les oppose malgré moi aux Joinville (i), aux Ouguesclin (2), aux Bayard (3), aux Grillon (4), A ces anciens preux dont la grandeur dame, la simplicité des mœurs, la loyauté et la franchise faisaient, au retour de mes dernières campagnes, le sujet de nos lectures et de nos entretiens les plus ordinaires? Rempli de ces hautes idées qu'ils ont excitées en moi, échauffé par le souvenir de leurs sentiments et de leurs actions; frappé du contraste des mœurs actuelles (que vous dirai-je , et que penserez-vous, mon père, de ces saillies d'une imagination trop vive encore?), je me représente ces hommes du vieux temps ; je crois les voir, les entendre ; je les interroge tour à tour, et ils me répondent. Dans ces moments de comparaison , Bayard surtout s'offre à moi tel que le peignent les historiens de sa vie, avec sa stature un peu gigantesque , son air martial, ses yeux noirs et pleins de feu, sa contenance noble et fière, son

* Il serait important, poiir la satisfaction de bien des lecteurs, de fixer ici 1 époque de cette espèce de révolution, en remettant sous les yeux du public la date de ces lettres j; mais ce que nous avons dit dans l'Avertissement ne nous pcniiet pas de nous écarter de la loi que nous nous sommes imposée.

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regard assuré. « Hé quoi! semble-t-il me dire, ou « sont donc les descendants de mes compagnons « d'armes , de ces hommes , la fleur de la noblesse , « c[ui ne se distinguaient que par de hauts faits(5}; « qui portaient jusque dans leurs jeux l'image des ic combats (6) -, qui ne cherchaient à briller quo a par leurs chevaux , leur lance et leur épée , et ne K connaissaient d'autre parure que celle qui coii- K vient à des guerriers; qui , plus soldats que cpur- « tisans, se glorifiaient d'être libres et francs (7), K et ne cherchaient leur récompense que dans leur « zèle et leur fidélité (8); qui, pleins d honneur, « faisaient de leur seule parole le plus redoutable.* « des serments , ne voyaient rien de plus sacré que « la foi d un gentilhomme (9), et craignaient plu^ « la moindre tache que la mort; qui, toujours grec néreux et magnanimes, ne recevaient que pour « répandre (10), et ne voulaient d'autres grâces « que celles qui les exposaient à de plus grands rt dangers; qui, défenseurs de la veuve, de Forphe- « lin , du faible opprimé par le fort , les servaient « de leurs biens, de leur crédit et de leur valem*; « qui , remplis de respect et d'égards pour le sexe j « honoraicLt leurs dames et méritaient d'eu être « honorés. Ici je vois des bals au lieu de tournois; « je vois des enfants où je devrais voir des boni- « mes ; je vois des petits-maîtres , des héros de « ruelle , où je devrais voir de nobles cheva- (c liers (ï i); je vois des jeunes gens qui rougiraicn t a d'avoir conservé une constitution saine et lo-

« buste (i 2)j et qui, énervés par de honteux plai- « sirs , se font gloire d être vieux à vingt ans , j'en « vois qui mènent des chars , et laissent leurs che- (c vaux à manier à leurs écuyers; qui traitent ca- « valièrement des femmes honnêtes, et font porter (c leur livrée à des courtisanes; qui comptent pour (c peu de chose l'honneur du sexe (i3), et le leur a pour moins que rien. Je vois du faste et un vahi (( luxe où je cherche des vertus (,i4)j je vois des ^c braves qui ont de la valeur dans une rencontre, « et qui , ne pouvant soutenir les épreuves du vrai « courage, manquent de force dans tout le cours de « leur vie; je vois des nobles qui séduisent ou qui (C oppriment au lieu de défendre et deprotéger;qui a font des indigents et des malheureux au lieu de (f secourir ceux qui le sont et de les soulager. J en- « tends de toute part un langage précieux, de* « discours sans suite et sans raison, un jargOD «d'impiété et d'indépendance; je vois jusqu'à (t des militaires devenus philosophes, et qui re- « noncent à être de grands hommes. Ah! la relief gion de leurs pères en faisait des héros, ou les « laissait tels; maintenant Firréligion les énerve « et les dégrade. O France! à quels traits pource rai-je te reconnaître? et que m'ofFres-tu qu'une «race d'hommes dégénérés? Hélas! mon siècle « m'honorait du beau titre dliomme sans peur (cet sans reproche! Ce n'est pas que, devant « celui qui pèse nos mérites dans une juste i)a- « lance, je fusse sans faiblesse et sans tache ; j'étais

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a environné des préjugés de mon état et de mon a siècle (i 5) , et je n'eus pas en tout temps la force « de m^en défendre ; j'eus des passions , et je n'eus et pas toujours assez de courage pour les vaincre : (c mais j eus trop de franchise pour les autoriser « par de faux principes et de dangereux systèmes. « Je fus faible quelquefois , et ne fus point impie « ni vicieux. Dieu me vit coupable et repentant « lorsque j étais sans reproche devant les hommes. « Je respecta: toute ma vie la religion, l'honneLir, « la vertu, linnocence et les malheureux. Je fis «chevalier mon roi, qui les respectait comme ce moi (i6). Je mourus en le servant et en confes- (c sant mes fautes à mon rédempteur, dont jlmplo- «rais la clémence (17). »

Ainsi, et plus fortement, ce me semble, parlerait Bayard, s'il lui était donné de reparaître parmi nous. Emprunter sa voix telle que je crois l'entendre en me rappelant ses actions, c'est après tout vous peindre ce qui s'offre chaque jour à ma pensée et à mes regards, bien mieux que tous les détails ne pourraient le faire.

Ah ! mon père , que la retraite est douce pour un vrai sage ! et si , pour notre propre bonheur, je vous désirais à la cour, combien ne suis-je pas forcé de convenir que le ciel, en vous laissant où 70US êtes, vous a fait faire un plus heureux choix pour vous-même !

4o LES ÉGAREMENTS

NOTES

J*Ai été tenté de rejeter à la fin de ce volimïele grai}d nombre de no'.es que j'ai mises ici : plusieurs raisons semblaient m'y eni^ager. Quoi qu'il en soit, elles ne m'ont pas paru assez fortes pour devoir me déterminer à changer l'ordre que j'ai suivi dans les volumes précédents : on sera toujours libre de les omettre , si on le juge h propos, pour les reprendre dans un autre moment. On trouvera peut-être qu'elles renferment, pour la plupai't, des traits qui n'ont rien de nouveau pour bien des lectevu's; mais il suffit que beaucoup d'entre eux les ignorent, ou que beaucoup d'autres les oublient, pour qu'on me permelte de les leur rappeler. Leur ensemble forme d'ailleurs un 'tableau si frappant, pour ceux mêmes à qui ces traits seraient les pUis familifrs , qu'on ne doit pas me savoir mauvais gré du soin que j'ai pris de les rapprocher. Si quelque cljose peut ramener nos jeunes gens h. de meilleurs piincipes et à d'autres mœurs, ca soiit sans doute de pareils exemples.

(i) Aux Joinville. Le sire de Joinville, sénéchal de Champagne, qui nous a donné VHistoire de saint Louis, suivit co prince dans ses expéditions militaires , et s'en fit aimer par s*» piété, sa valeur, son esprit et sa franchise. Ce monarque avait tant de confiance dans Joinville, qu'il se servait de lui poiurendre la justice à la porte de son palais, et qu'il n'entreprenait risu d'importaat sans le lui conïmuniquer. {Diction, histor.)

MEME PAGE

(2) yiux Ducjiiesclin. Né en Bretagne vers l'an 1820, du rang de simple gentilhomme, Duguescliu mérita, sous le règn« de Charles V, d'être élevé à celui de connétable de France. Che- TaliiT intrépide, dit Yillaret, chef expérimenté, sincère, généreux, il couronnait tant de belles qualités par une vertu qui leur ajoutait un nouveau lustre , il était modeste.

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Tout le ironde applaudissait au choix que le roi venait da (aire lorsque Duguescliu avec une noble franchise suppHa son souverain d'honorer de cette dignité quelqu'un qui la me'rit^U illieux que lui : il fallut employer les plus vives instances pour le résoudre. Il obéit aux volontés du prince rniais, avanf que de recevoir l'épée de connétable , il supplia sa majesté de ne jamais ajouter foi aux rapports qu'on pourrait faire contre lui sans lui avoir auparavant fait la grâce de l'entendre; et le prince le Inî promit. Il paraît, ajoute l'historien, que ce grand homme redoutait plus les rourtisans de l'hôtel de Saint -Paul que les ei;neaiis de l'état. (Histoire de France, i. lo. )

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(3) Aux Bayard. ISfé en i^'jG , le chevalier Bayard fut un des •jîliis grands capitaines de sou siècle. La bonté de son cœur, dit rhis'orien de sa vie, sa générosité, sa cliarité, lui ont acquis le surnom de bon- sa valeur et son intrépidité, c^elul de chevailor sans peur- enfin sa fidélité à ses devoirs l'a fait connaître soiis le nom de chevalier sans reproche. Il mourut les arœe^ a la main , âgé de ^8 ans.

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