LETTRE XXV
Emilie au marquis.
O le père le plus tendre, et le meilleur de tous les amis! que je vous reconnais bien aux soins que vous prenez pour adoucir ma peine et pour trouver un remède à mes maux! Vous consolez l'amour blessé, vous soulagez même au fond de mon âme 1 amour -propre trop vivement offensé; tant vous daignez vous prêter à ma faiblesse pour mieux me rendre ensuite toute la force dont jai besoin ! Mon cœur s'ouvre tout entier aux espérances que vous lui faites concevoir; et pour les réaliser plus sûrement jfeii fait usage, par rapport à ma jeune amie, du conseil que vous m avez donné. L'occasion s'en est présentée d elle-même. Dernièrement, Valmont ayant affecté de me marquer en présiiDce de Senneville toute son indiffé-
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rence, pour lui donner sans doute des preuves plus sensibles de son amour pour elle, cette aimahle enfant parut s'attendrir sur mon sort; et, dès que mon mai'i nous eut laissées seules dans le petit bois qui termine le jardin où nous étions descendues, saisissant avec transport une de mes mains, elle l'arrosa de ses larmes. Je l'embrassai et je m attendris avec elle.
Après les vives et touchantes expressions de ce langage muet, mais si facile à comprendre : Senneville, dis-je à ma bonne amie, votre cœur est oppressé; fermé par la douleur, resserré par la craiute, il ne demande qu'à s'ouvrir à l'amitié. Mon amie! nous nous sommes tues toutes deux trop long-temps. Ses larmes recom.raencèrent à couler avec plus dabondance. Se contraignant pour eu suspendre le cours : Que je suis malheureuse, me répondit -elle, puisque j'ai pu faire votre tourment ! Vous ne lignorez pas , et je ne suis que trop forcée de me l'avouer à moi-même. En prononçant ces mots, ses beaux yeux, tout mouillés de pleurs, se levèrent sur moi, et avec une sorte de honte se rabaissèrent au même instant. Ma chère amie, repris-jc alors en faisant tous mes efforts pour la consoler, moi qui avais si fort besoin d'être consolée moi -même, pourquoi sembles-tu rougir d'un mal involontaire, et te fais-tu une peine si grande de ce que nous n avons pu ni éviter ni prévoir? Ah! je serais un monstre, me dit-elle, si j'y étais moins sensible; et, quelque
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involontaire qu'ait été mon crime, puis-je trop m en punir? Je devais tout faire, tout entreprendre pour m'arracher à mon attachement pour vous dès que je me suis aperçue qu'il vous devenait funeste j je devais retourner dans l'asile dont vous m'avez tirée, me condamner moi-même à la plus sombre retraite, et, s il l'eût fallu, m'y ensevelir pour toujours. Mais je vous aimais, j'espérais : d'un autre côté , je craignais de faire un éclat ; et ma timidité ne pouvait s'accommoder d'une démarche trop hardie , et qui eût pu donner lieu à mille interprétations différentes. J'aurais dû vous consulter du moins, et à peine osais-je vous parler. Cependant vos peines se sont accrues ainsi que mes souffrances : mon attachement augmentait avec elles, et l'amitié était devenue en moi une véritable passion. Voilà tous mes torts : car mon cœur n'en a point d'autres à se reprocher; et Yalmont, eût-il cent fois plus de charmes, sa conduite à votre égard m'y eût rendue pour toujours insensible. Jugez - en , ma bonne amie, par ces deux lettres, dont la première ne peut maintenant rien ajouter à vos peines , et dont la seconde vous instruira encore mieux de mes dispositions les plus secrètes.
A ces mots elle tira de son porte -feuille une première lettre, dont fécriture toute seule me fit tressaillir; j y reconnus celle de Valmont, et voici ce que j y lus :
« Trop aimable Senneville ! est-ce donc un « crime de vous aimer? Depuis que vous avez lu
(( dans mes yeux le feu cjui me dévore , depuis « qu'un aveu indiscret a confirmé presque mal- « gré moi ce quils avaient osé vous dire, pour- « quoi me fuyez -vous? pourquoi faites-vous suc- « céder TindifFérence et la contrainte à cet air « de fi'anchise et à la tendre amitié qui régnaient fc entre nous? Croyez- vous donc guérir par là les « maux que vous m'avez feits? ou craindriez-vous « de les partager? Ah! ils ne sont à craindre, ces « maux , que pour celui qui est seul à les ressen- « tir, et non pour deux coeurs qu'unit un même « penchant : ils ne sont à craindre que pour celui « qui combat un sentiment si deux; et si j'ai un « reproche à me faire, c'est de n'y avoir pas cédé « plus tôt. L'amour est le charme de la vie; et fr vous obstiner à ne le pas connaître, ce serait ce vouloir ne pas connaître le bonheur. Vivez ^ « Senne ville, vivez pour aimer et pour être aia mée. Si l'amour le plus vif et le plus constant, « peut suffire à vos vœux , vos charmes vous ga- « ranlissent assez la violence et la durée du R mien. »
Après cette lettre, Senneville m'en fit lire une autre beaucoup trop flatteuse pour moi ; c était une copie de la réponse qu'elle y avait faite.
« Je ne suis pas assez instruite , monsieur , des « effets du sentiment que vous voulez m inspirer, « pour en discuter avec vous les peines et les dou- K ceurs ; et ce n'est point du tout là l'objet de ma «réponse. Ce qui m'affecte uniquement, c'est
« votre injustice, c'est la douleur trop réelle que « vous causez à ma bouiie amie. Eh! par où donc « a-t-elle mérité votre oubli et votre indifférence? « Est-elle moins aimable que lorsque vous avez « commencé à l'aimer? A-t-elle perdu de se? droits « et de ses charmes les plus vrais depuis que vous « vous êtes fait un engagement et un devoir de « l'aimer toujours? Quand j'en saurais moins enct core sur la honte et sur les périls d un attan cheraent illicite, les malheurs de votre épouse « suffiraient pour m armer contre la passion même « la plus innocente. Hélas! que ses beaux jours se « sont promptement écoulés! que votre amour a K eu peu de durée ! Et vous osez promettre à une R autre un amour éternel! Quoi ! lorsque la beauté, « l'esprit, le sentiment, les vertus, les talents et « les grâces n'ont pu fixer votre inconstance , « vous oseriez encore jurer d être fidèle! Ah! com- « mencez par 1 être au premier amour que vous « aviez formé; essuyez les larmes que vous avez « fait répandre; rendez à la plus digne épouse un « cœur qui lui est dû; cest à ce prix seulement « que je vous rendrai à mon tour la confiance que « vous m'aviez inspirée. Mais si, au contraire, « vous vous obstinez à nous affliger l'une et l'au- « tre, n attendez plus de moi que de lindignation , te du mépris, de la haine, s'il peut mètre permis rt de vous haïr, et ne soyez pas surpris s il n'est K rien au monde que je n'aie la force d'entre- « prendre pour m'éloigner de vous. »
Le même jour que M. de Valmont reçut cette lettre, reprit ma jeune amie, je trouvai sur des tablettes quïl laissa tomber à mes J)ieds ce peu de mots qu il y avait écrits :
« Puisqu'il faut me taire , vous serez obéle ; « mais rien ne pourra désormais arracher de mou « cœur le trait qui le déchire. Voti'e éloignement ce ne ferait qu aigrir mes maux et ceux de la com- « tcsse ; restez. Mes yeux seuls vous diront encoie « que ce nest qu'à vous que je pouvais sans crainte « jurer d'être fidèle. »
Depuis ce jour, continua Senneville, le comte ne m'a tenu parole qu'autant qu'il le fallait pour ménager en un sens ma délicatesse, et non pas assez pour ne pas blesser à chaque instant mon amitié pour vous. Je le fuyais, mais il me retrouvait à vos côtés, et ne cessait d'empoisonner le plaisir que je goûtais à vous voir par lindifférence qu'il vous témoignait , et les marques de préférence qu il aflectait de me donner. Autant sa conduite m'irritait en secret et me faisait souffrir, autant la vôtre m'intéressait à votre sort et vous rendait chaque jour plus aimable et plus chère à mon cœur. Votre présence était un besoin pour moi; elle m'était devenue nécessaire..., et je sens trop bien qu'elle me le sera toujours. Mon âme semble passer tout entière en vous seule : je ne vois que vous, je ne vis en quelque sorte que par vous et pour vous : mon attachement est porté à l'excès, je le sais, j'en conviens; et il faudra qua
j'en subisse le trop juste châtiment. Cependant ma tendresse était digne d'excuse : c'est pour la vertu que je m'étais passionnée en vous aimant. N'importe, je vous quitterai, jeu mourrai.... car tout mon bonheur tenait au bonheur de vous voir. Mais je me sens par vos exemples assez forte pour un tel sacrifice : trop heureuse si , en mourant , je puis vous rendre le repos que je vous ai ravi sans le vouloir!
Jugez , mon père , de notre surprise à tontes deux , lorsqu'au moment même où elle parlait ainsi nous vîmes tomber Valmont à nos genoux. Caché derrière une charmille du labyrinthe, où nous étions enfoncées, il avait tout entendu. Non, dit-il en nous prenant la main , couple trop aimable et trop malheureux par ma faute, vous ne serez point séparées; non , Senneville, vous ne nous quitterez pas...., ou l'on m'arrachera plutôt la vie. Laissez-moi me vaincre : déjà, avant que de céder à ma passion, le ciel m'est témoin combien je lavais combattue. Je ne suis pas né pour 1 injustice et pour le crime; je ne suis pas né pour faire votre malheur. J'ai pu m égarer, mais de nouvelles lumières brillent à mes yeux , et dissipent en partie les ténèbres dans lesquelles j "ai été plongé jusqu'ici : je respecte la vertu.... Ah ! lors même que je la combattais par mes discours , chère épouse, chère Senneville, je la respectais en vous.
Nous étions si saisies, ma bonne amie et moi,
que nous le laissions parler sans le tirer de la situation pénible où il était ; et il avait tout dit que nous paraissions lécouter encore. Son silence cependant , et la vive émotion , le tremblement , l'agitation qui se faisaient apercevoir en lui nous arrachèrent à l'espèce de léthargie où nous étions plongées; nous nous empressâmes à le lever et à le faire asseoir au milieu de nous. Une scène, muette succéda à ces premiers ti'ansports. Un air de confusion semblait se communiquer de l'un à l'autre, et se répandre sur nous tous : nos pensées étaient pressées ; nous ne disions rien pour avoir trop à dire. Enfin le sentiment dont nous étions pénétrés se fit jour, si je puis parler ainsi, et s'exhala par des pleurs. Javais besoin d'en répandre pour être soulagée ; et , si cette situation eût duré plus long-temps, je ne sais si je n'aurais pas eu à craindre pour létat où je suis, et pour l'enfant que je porte dans mon sein. Nos pleurs se confondirent : mon mari me fît les plus tendres caresses. Senneville parut reprendre, en les voyant, sa franchise et sa gaieté : elle voulut, par un enthousiasme digne délie, que nous nous promissions tous trois de n'avoir plus rien de caché 1 un pour l'autre , puisque aussi bien nos cœurs étaient à découvert, et que nous fissions serment de disputer à l'envi à qui ferait le plus d efforts pour être vertueux.
Nous remontâmes au salon dans cette heureuse disposition. Depuis ce moment nous sommes plus
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tranquilles. Mon mari n'a plus cet air froid et glacé qu'il avait avec moi; il semble me traiter en amie : mais on voit bien que ses empressements, sa passion , sont encore pour Senneville. Cependant il les modère, et ses procédés, plus sages à son égard, et avec moi plus ouverts, laissent régner plus d'aménité et de confiance entre nous. Toujours entre Senneville et Valmont, je serais heureuse, si 1 amitié de 1 une pouvait me dédommager de la tendresse de l'autre ; mais , aux yeux d'une épouse fidèle, quel cœur peut compenser la perte du cœur de son époux? Senneville le sent comme moi , et souvent s'en afflige : mais elle tremble de me perdre, et je ne sais si j aurais plus de force pour permettre son éloignement et supporter son absence. Ainsi, le cœur trop plein de sentiments contraires, nous sommes depuis quelques jours un peu moins à plaindre qu'auparavant; mais, hélas! que nous sommes loin du bonheur!
Ce qui me console le plus^ c'est ce nouveau jour que vous avez fait briller aux yeux de mon mari. Il paraît qu'en effet il a acquis plus de droiture. Sa façon de penser et de s'exprimer est plus exacte et plus modeste; il ne donne plus comme autrefois dans les paradoxes les plus singuliers^; il n'affecte plus le faux honneur d'être seul de son sentiment; et on ne l'entend plus défendre tour à tour les opinions les plus opposées. Ses raisonnements ont quelque chose de plus solidç
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et de mieux lié; il semble vouloir être vertueux par goût et par principes. Je suis convaincue qu'il se fait une sorte de violence à lui-même, et, sans le baron de Lausane qui 1 obsède sans cesse, J€ ne doute pas qu'il ne fût maintenant très-aisé de le ramener entièrement. Mais ce dangereux ami, contraint de changer de batterie, et \v;, la nt d'ailleurs se ménager toujours entre mon mari et moi, donne tant de force aux principes de raison qu il voit germer dans lesprit et dans le r/Deur de Valmont, qu'il lattache à la raison tou:e seule, et, comme je ne le sens que trop , le pjœraunit de plus en plus contre lautorité. Valmont ^e parle plus que bienfaisance , vertu , équité , .loi naturelle ; mais, toujours fort indiflerent sur^ce qu'il doit à son Dieu, il n'a pas encore, à proprement parler, de religion. Il s'est imposé im joug, mais il se flatte de pouvoir le resserrer ou Tétendre à son gré; et je crains bien que cette loi si belle quil veut sui^Te ne redevienne, à peu de chose près, celle de ses penchants.
Daigne enfin le Dieu de lumières et de grâces achever par vos soins ce qu il a commencé dans mon mari ! c'est déjà beaucoup pour lui que de reconnaître quelque espèce d'obligation et de devoir. J'ose croire qu'avec une âme droite et sincère, un disciple zélé de la loi naturelle n'aurait plus qu'un pas à faire pour devenir un chrétien fidèle. La loi que la simple raison nous prescrit, et celle que nous ol&e 1 Evangile, ont entre elles
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l'union la plus intime, et se soutiennent mutuellement : celle-là conduit à ceiie-ci; ce sont deux sœurs , dont l'une , ce me semble , rend Tautre plus aimable encore en apprenant à la mieux connaître.
C'est ainsi que tout concourt à nourrir mon espoir. Ce aue nous savons tous trois de nos dispositions • 'tuelies et de nos plus secrets sentiments ne peut maintenant que tourner au profit de la vertu : je m'en flatte du moins, et mon entretien avec Senneville est pour moi une source de consolations. J'y découvre de plus en plus la fausseté de T :. :sane, et le peu de fond que je dois faire sur ce q i :1 a prétendu m apprendre de 1 ancien amour de Valmont pour ma jeune amie , et de la contrainte quïl sest faite en m'épousant. Par là aussi je me trouve plus portée que jamais à me tenir en garde contre les pièges et les surprises de ce faux ami ; car je ne sais par quel pressentiment j'ai toujours attendu de lui tous mes malheurs. Fasse le ciel que sa passion pour moi et les ménagements que je suis forcée d avoir pour lui ne m'en préparent pas de plus funestes encore pour lavenir !
Il me reste, en finissant, un conseil à vous demander; car c'est toujours à vous, mon tendre père, que j'ai recours dans mes doutes. Vous nous avez suflSsamment éclairées, Senneville et moi, sur la lecture des romans et des livres contre la religion; mais un autre piège se présente; ce sont
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les spectacles. Depuis long-temps mon mari me persécute pour nous porter à jouir de cette sorte de délassement, et emploie d\iilleurs les raisons les plus spécieuses pour nous le faire regarder comme innocent. Dernièrement encore , pour mieux cimenter notre triple alliance et mettre le sceau à notre réconciliation, il voulait à toute force nous y conduire, et mettre ainsi ses plaisirs en commxm avec nous. Heureusement Scnneville a fait jusquici tous les frais de la résistance; car vous savez, mon père, tjue sur ces objets il est bien difficile à une épouse de ne pas céder à un mari qui presse et qui veut absolument. Mais Senneville est jeune, et ne hait pas les plaisirs permis. Si Valmont peut enfin lui persuader que les spectacles sont de ce nombre, nous sommes perdues ; et moi-même , je vous l'avoue , je n'aurais pas la force de m'y refuser, si je ne les croyais pas absolument défendus. Cependant il y a tant d exemples qui parlent en leur faveur; leurs partisans en disent tant de bien, et peignent si souvent le théâtre comme le temple du goût et l'école des mœurs, que quelquefois je suis prête à me rendre. Levez, nous vous en conjurons, nos scrupules à toutes deux, ou fournissez-nous pour toi>jours des armes contre la tentation. Nous aurons toutefois assez de force pour temporiser aussi long-temps qu il vous plaira; et je vous prie, mon père, dètre encore plus occupé des besoins de mon mari que des nôtres.
LETTPvE XXVI.
Le comte de Valmont à son père.
Oui^ mon père, je dois au Dieu de toute vérité, pour les lumières qu'il me donne et le nouveau jour qu'il fait briller à mes yeux, la reconnaissance la plus vive. Mais vous, qu'il a choisi pour m éclairer, et qui le faites avec tant de zèle et de sagesse , quel amour et quelle reconnaissance ne vous dois-je pas? Tendre père, vos bontés me confondent plus encore que le sentiment de mes faiblesses et la vue de mes erreurs. Avec quels ménagements et quelle douceur vous combattez , vous détruisez de honteux sophismes , dont je rougis en effet , et que mon cœur désavoue ! C'est à ce cœur que vous parlez; et pourrait-il ne pas vous entendre? Oui, je suis libre; et dussent mes passions ne cesser den murmurer et d'en frémir, je sens, je reconnais en moi cette faculté si noble que j'avais la bassesse de me disputer à moi-môme. Je suis libre; et j'aurais beau vouloir m'en imposer encore, peu accoutumé au crime, susceptible de remords, je me reprocherais toujours malgré moi le mal que je fais, et le bien que je ne fais pas et que je devrais faire. Ah! du moins, si je suis coupable, je n'ajouterai pas à mes. fautes une faute plus grande, le désaveu de ma libcrlû, ni cà mi 'X'ome IL 2
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honte une honte éternelle , celle de ne plus écouter mes remords et de rougir de la vertu. Puisque je suis libre et susceptible de bien et de mal , sans doute l'un et l'autre me sont imputés comme à leur véritable cause : il y a d'ailleurs entre eux une différence réelle; elle est prise dans la nature même des choses; elle est immuable comme elle; et cette différence, je l'aperçois, je la sens au fond de mon cœur. Un Dieu nécessairement ami de l'ordi'e, un Dieu bon me fait de l'amour et de la pratique du bien une véritable loi; il me défend le mal qui lui est opposé : la vertu n'est donc pas un vain nom ; elle ne lui est pas indifférente ; il la récompensera en Dieu, et cette récompense sera éternelle comme lui. Ce que je ne trouve pas icibas, le bonheur, qui sous l'empire d'un Dieu juste doit être le prix de la justice, je le trouverai dans le siècle à venir, ou le malheur, si je l'ai mérité. Importantes vérités, vous ne serez plus effacées de mon souvenir! Le prestige des passions ne sera plus assez fort pour me porter à vous révoquer en doute. Je ne m'avilirai plus jusqu'à confondre ma nature avec celle de la plante qui végète , de l'animal qui broute ou qui rumine. Capable de bien faire, susceptible des plus grands sentiments, c'est à leur enthousiasme que je vais me livrer tout entier. Equité, bienfaisance, amour de l'ordre , amour du bien commun , venez étendre mes vues, régler mes penchants, ennoblir mes affections et mes goûts, exercer toutes mes facultés,
vivifier mon esprit et mon cœur, et me donner un nouvel être! 0 vertu! ai- je bien pu oublier tes charmes, et répandre des nuages sur ton existence! Ah! mon père, vous m'en peignez si bien les attraits; vous me la rendez si aimable, si touchante et si belle ; j'en retrouve si bien dans vous, dans Emilie , dans tout ce qui m'environne , le sacré caractère, que je serais le plus coupable et le plus vil de tous les hommes, si je pouvais encore la méconnaître.
Mais cette vertu dont les premiers, principes sont gravés dans tous les cœurs ; cette loi naturelle que le sentiment nous indique, que la raison nous développe, et qui n'est autre chose que la raison même; cette loi, commune à tous les hommes, ne leur suffit-elle pas? n'est-ce pas assez des lumières qu'elle nous donne? et oserait -ou bien dire qu'elle ne nous éclaire pas autant qu'elle le doit sur ce qu'elle nous oblige de pratiquer? N est-ce pas assez du joug qu'elle nous impose? faudra-t-il y ajouter de nouvelles entraves? faut-il Y joindre des institutions arbitraires, des enseignements humains, le langage des hommes, devenus les interprètes des volontés divines? et, insti'uit par la nature même, par ma raison, ce guide si sur quand je sais le consulter, faut-il encore que, pour apprendre à connaître, à servir, à honorer Dieu comme il doit être honoré, j'emprunte le secours de mes semblables , et que je trouve partout des hommes entre Dieu et moi ?
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Ah ! qu'ils me laissent du moins cette heureuse liberté que la nature m'a donnée ; qu ils me laissent croire et suivre en paix ce quelle me dicte; et qu'au nom de ce Dieu qu'ils font agir et parler, ils ne se rendent pas les tyrans de mes opinions et de mes pensées ! O mon père , vous connaissant comme je le fais , pourrais- je me reprocher ma fi'ancbise et ma sincérité? pourrais-je craindre de vous paraître trop hardi en m'exprimant ainsi ? Qui fut moins que vous de caractère à dominer sur les consciences? Le seul intérêt de la vérité vous touche : vous m'avez aide à la connaître dans ce qu'elle a d'essentiel; et sans doute l'hommage que je lui rends vous suffit comme à elle. Sur les opinions particulières qui divisent les nations et les hommes entre eux , pourriez vous me savoir mauvais gré de mon indifférence? et, après ra'avoir éclairé sur la loi naturelle, pourricz-vous sur tout le reste me faire un crime de ne pas penser comme vous ? La vérité , la vertu , 1 honneur, sont en sûreté à la faveur des principes qui maintenant nous sont communs; s'ils suffisent pour me rendre juste et bienfaisant, que faut il de plus? et, sans autre lumière, Socrate, Aristide, Caton, Tite et Marc-Aurèle ne l'ont-ils pas été? Pourrais-je ne pas bien mériter en partageant leurs vertus? craindriez-vous encore pour moi si j étais juste comme eux? Mon père, vous n'êtes point fait pour contraindre , vous n'êtes fait que pour persuader ; et quand vous neme rendriez pas un vrai croyant.
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un disciple fidèle, que ne vous devrais-je pas dès que vous m'auriez rendu vertueux !