‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 2 sur 43 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

Le marquis de Valmont à son fils.

Je bénis le ciel, il m'a fait retrouver mon fils!.... Mon fils croit à la vertu ! Mais que dis-je , Valmont? tu n'as jamais cessé d'y croire ; ncn , tu n'as jamais été perdu pour ton père. Si ton langage te défigurait à ses yeux, s'il te rendait indigne de lui, ah! toujours plein d indulgence pour toi, il avait pitié de ta jeunesse; il séparait les sentiments de ton cœur des sophismcs de ton esprit et du délire de tes passions : il te retrouvait dans tes combats, dans tes aveux, dans tes remords, et savait bien que tu vivais encore pour le devoir et pour l'honneur. Qu'il y a de ressources pour une âme dans laquelle le sentiment n'est pas éteint! Il suffit tôt ou tard pour y ramener la raison.

Enfin tu en reconnais l'empire, et nouS sommes d'accord sur l'autorité sainte des lois cie la nature. Mais la loi naturelle , la seule raison , suffit - elle à nos besoins? Cher Valmont, si elle te suffit en effet, ne crains pas que je t'impose un nouveau joug, un joug inutile, et une loi arbitraire. Ce n'est pas pour te rendre la vertu plus dure et plus pénible que je prétends t éclairer : c'est pour te la

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rendre plus douce et plus facile; et je ne veux pour toi de loi que celle qui peut servir à ton bonheur. Eh ! que me reviendrait-il de me faire le tyran de tes opinions, et de vouloir dominer sur ta conscience? Ai- je donc d autre intérêt, ai-je donc encore d'autre plaisir à attendre sur la terre, que celui de te rendre heureux? Si cependant tu ne peux letre qu'en fixant la légèreté de ton esprit, qu'en augmentant et en assurant tes lumières , qu'en fortifiant et en épurant ton cœur, qu'en t'armant contre des passions qui t'égareraient de nouveau et qui feraient ton tourment ; si la seule raison est d'un faible secours pour te procurer de si grands avantages ; s'il est un guide plus sur encore et plus fidèle que le ciel t'ait donné , me saurais-tu mauvais gré de te le faire connaître? puisque la vérité , la vertu , sont maintenant de quelque prix à tes yeux, pourrais-tu être indifférent à ce qui te rendrait vraiment sage et solidement vertueux?

Mais surtout, mon fils, si par des vues dignes de lui Dieu a réellement attaché à une économie bien supérieure à celle de la nature ton sort pour l'avenu', oserais-tu bien te roidir contre sa volonté suprême? oserais -tu accuser sa sagesse, le condamner sans l'entendre, mettre de vains raisonnements à la place des faits, reprocher au ciel les secours plus abondants qu il accorde à ta faiblesse, ou attribuer aux hommes ce qui te vient de la divinité même, et, par un entêtement qui

serait le fruit de la prévention, risquer ton bonheur éternel?

La raison est notre premier guide : eh, mon fils ! qui l'avouera mieux que moi? et ne t ai-je pas appris le premier à la respecter? Mais ce guide que je révère est-il le seul que nous devions suivre? et de nouvelles lumières, une autorité plus précise, une règle plus facile, ne seraient-elles pas à désirer?

Prends-y garde, cher Valmont; autant il est insensé de trop déprimer la raison , autant lest-il de se former une trop haute idée de son pouvoir : la méconnaître, ou trop présumer de ses forces, sont deux excès également dangereux. Autrefois tu te plaisais à la dégrader; tu ne la regardais que comme un instrument mobile et changeant, que comme une règle incertaine ; tu lui refusais tout crédit : tu te ti'ompais , et tu as été forcé den convenir. Aujourdhui, bien diflérent de toi-même, tu donnes tout à sa lumière, et tu te trompes encore.

Ah! sans doute l'autorité sans la raisoii c'a aucun fondement solide; elle ne porte plus sur rien qui la distingue de l'erreur, et qui lui donne le sacré caractère de la vérité; elle peut être également iautorité mensongère du bonze ou du druide ; elle peut emprunter tour à tour la voix de la nymphe Egérie et le glaive de Mahomet. Croire sans la raison , et contre la raison même , c'est le partage des imbéciles, des superstitieux et des fa-

natiques; c'est, sous le prétexte imposant de sacrifier son entendement à la divinité pour en recevoir des enseignements plus sûrs, s arracher les yeux pour mieux voir. Toutes les règles de vérité que Dieu nous a données peuvent bien s'éclairer en quelque sorte et s'aider mutuellement : elles ne peuvent jamais se contredire, à moins qu'on ne veuille mettre Dieu en contradiction avec luimême. Voilà, mon fîls^ ma profession de foi sur 1 autorité de la raison.

Mais que, dans l'état où sont les hommes, la raison brille suffisamment de sa propre lumière et se soutienne sans aucun autre appui; qu'elle soit Tunique maître que nous devions écouter; qu'elle n'ait besoin que d'être consultée pour nous instruire; et qu'en nous enseignant elle nous dise tout ce qu il nous importe de savoir, c'est ce que tu ne prouveras jamais, et ce que tu prouverais en vain contre l'expérience de tous les siècles.

Ouvre, mon fils, la grande et étonnante histoire du genre humain; prends-la où tu voudras; considère-îa dans tous les âges; suis-en les révolutions parmi tous les peuples qui n'ont eu que leur entendement pour guide ; qu'elle fixe ton attention et tes regards sur les contrées nouvellement découvertes, sur le nouveau monde, comme sur celui qui nous est connu de tous les temps : hélas! en tout temps , en tous lieux , que t'oltrira-t-elle que l'histoire de nos erreurs ? Dans un coin de ce vaste univers , un seul peuple eut autrefois des

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notions saines sur la divinité, sur les devoirs de l'homme ; et c est Dieu même qui la instruit. Partout ailleurs, et sur les objets les plus importants, (|uelle étrange stupidité, quel égarement et quelles ténèhres! Sans vouloir t'eblouir par le vain étalage dune érudition dont tarit d autres ont fait les frais avant moi, et passant rapidement sur tout le reste, j insisterai sur un seul article, parce quii. est le premier et le plus intéressant aux yeux de la raison; parce qu'il est d'ailleurs la règle essentielle des mœurs et le fondement de la loi naturelle; parce qu'enfin c'est de lui que dépend en grande partie ce que nous devons croire et espérer. Cet article, le plus important de tous, c'est l'idée que nous devons nous former de la divinité.

Ici, Valmont, mesure bien les forces de l'entendement humaîu, et rougis pour ta faible raison. Quel tableau, à cet éga"d, que celui du monde entier! Le vrai Dieu, le Dieu de tous les êtres , ignoré et méconnu ; ce Dieu , unique , indépendant, existant par lui-même, divisé en autant de dieux dépendants et muables qu'il y avait aux cieux et sur la terre dètres qu'il avait créés; les divinités les plus bizarres mises à la place de létre le plus parfait; de vils mortels adorés par leurs semblables; le bœuf, le chien, le chat et le crocodile encensés par des prêtres ,• le soleil , la terre, les ognous et les plantes, de vains noms, la fortune et la peur, devenus Icbjet des hommages

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