CHAPITRE X
En signant, sans le lire, l'acte d'assurance, en promettant de maintenir la forme du gouvernement, en s'engageant solennellement à ne jamais rien tenter pour rétablir le pouvoir absolu, Gustave III était-il sincère ? S'était-il soumis et résigné à la nécessité, si dure qu'elle fût ? Avait-il, pour un moment du moins, écarté toute pensée de briser par la force les liens qui garrottaient sa couronne? Non. Plus que jamais, au contraire, il était résolu à s'émanciper et, coûte que coûte, à risquer l'entreprise.
Dès le 30 avril, il écrit du château d'Ekolsund à Louis XV la lettre suivante, pleine de réserves, mais entre les lignes de laquelle il était facile de lire :
« Monsieur mon frère et cousin, Votre Majesté aura déjà appris, par son ambassadeur, à quelle extrémité s'est porté enfin l'esprit de parti, qui depuis si longtemps rend la Suède si malheureuse. Ma consolation est d'avoir fait au moins ce ce qui a dépendu de moi pour terminer une bonne fois ces égarements de mes sujets aveugles et séduits ; mais ce qui me consolerait bien davantage encore serait de savoir que Votre Majesté me conserve toujours son amitié. Avec elle je me promets sûrementde triompher un jour des intrigues de mes ennemis que je reconnais si visiblement dans tout ce qui est arrivé ici.
« Et Votre Majesté n'ignore pas que ces ennemis sont justement ceux qu'une politique plus envieuse qu'éclairée rend
CHAPITHE X.
depuis tant de temps jaloux de la grandeur et de la gloire de Votre Majesté. Sa puissance a déjà souvent rendu leurs projets infructueux. Je ne doute pas qu'ils n'en éprouvent la même influence ; en attendant, je m'efforcerai de mériter de plus en plus votre estime par tous les sentiments que je vous ai voués, avec lesquels je suis, etc. (1). »
Ces ennemis « jaloux de la grandeur et de la gloire » de la France ne sont autres que la Russie et le parti des Bonnets, que celle-ci continue à soutenir et à exciter contre le roi. Ne serait-il pas possible de les affaiblir en les divisant, ou tout au moins de chercher à ébranler et à rompre le lien qui les unissait ? Avec plus de courage que de prudence, le jeune prince conçoit le dessein hardi d'aller droit à l'ennemi, afin de se mesurer avec lui en personne et face à face.
Dès leur avènement, les souverains de Suède étaient dans l'obligation, dont ils ne pouvaient se dispenser sans de graves motifs, de faire le tour de leurs États, afin d'en connaître les populations et d'en être connus. Ce voyage traditionnel s'appelait Ericsgale. Pourquoi le nouveau roi ne profiterait-il pas de son passage en Finlande, se trouvant alors à deux journées de poste de Saint-Pétersbourg, pour rendre visite à Catherine II ?
Dans une note rédigée par lui, Gustave III explique comment lui vint la pensée de cette entrevue.
« J'avoue volontiers que ce qui a, d'abord, fait naitre dans mon esprit l'idée d'un rendez-vous avec l'impératrice de Russie, a été la curiosité de voir une femme qui a tant fait parler d'elle en bien comme en mal. La proximité des lieux et la facilité d'exécuter cette idée m'y ont confirmé.
« Après cela, j'ai pensé que la politique pourrait trouver son compte dans ce voyage. Je sais bien que la Russie ne changera pas la sienne à mon égard, et que les intérêts des États ne se plient pas aux penchants et aux goûts personnels;
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 261.
mais je sais aussi que M. le comte Panine, qui gouverne la politique russe, a des liaisons avec des Bonnets, ici fort indépendants des vues de sa cour et de sa souveraine, et qu'en éclairant l'impératrice sur certaines circonstances qu'elle ignore, je pourrais parvenir au moins à borner ses opérations, parmi mes sujets, à ce que la politique peut exiger d'elle, à l'exclusion de ce qui s'opère aujourd'hui par les liaisons personnelles de Panine. Il est bien sûr que jamais l'impératrice ne saura ces choses, si elle ne les apprend pas par moi-même. De plus, je suis très persuadé que les Bonnets seront au désespoir de ce voyage, et qu'en l'annonçant seulement aux Etats je jetterai la plus grande consternation parmi eux.
« La maxime qui dit qu'il faut toujours vouloir ce que son ennemi ne veut pas, m'a paru aussi un motif déterminant dans cette occasion. Malgré tout cela, si mon idée contrariait les vues ou les intérêts de celui de tous mésalliés sur qui je compterai toujours davantage etàqui je veux m'attacher sans réserve, j'y renoncerais. »
Lorsque tout à coup, au cours d'une conversation, le roi de Suède fit l'aveu de ce plan à l'ambassadeur de France, celui-ci, pris à l'improviste, se trouva fort embarrassé pour lui en exprimer son sentiment. Suivant sa coutume en pareille circonstance, il s'en tire à l'aide d'une réponse équivoque et évasive. « J'avoue, rapporte-t-il, que, ne devant pas encourager cette visite, je n'ai pas cru devoir la désapprouver» ; non pas qu'il croie « le prince assez faible pour se laisser surprendre par les cajoleries, que l'impératrice de Russie pourrait lui faire : il est jaloux de sa dignité » ; mais parce qu'il est presque impossible de prévoir les résultats de l'entrevue des deux souverains. En tout cas, « son opinion est entièrement subordonnée à celle qu'il plaira au duc d'Aiguillon de lui prescrire » .
L'opinion du ministre fut aussi incertaine et hésitante que celle de l'ambassadeur. Elle est développée dans une longue dépêche qui pèse le pour et le contre et, en fin de compte, conclut en ne concluant pas, tout en se tenant en défiance