‹ Le comte de VergennesChapitre 102 sur 237 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

contre «l'apparition du roi à Pétersbourg» , qu'il ne convient ni de conseiller ni de combattre.

« Versailles, le 16 avril 1772.

« La confidence que le roi de Suède vous a faite du projet qu'il forme de profiter du voyage qu'il se propose d'entreprendre l'été prochain dans plusieurs provinces de son royaume pour faire une visite à l'impératrice de Russie, paraît une résolution déjà prise de sa part. Le roi est fort sensible au désir que ce prince a témoigne de savoir ce que Sa Majesté pense à cet égard, mais elle ne croit pas devoir, en cette occasion, donner son avis sur une démarche qui serait peut-être susceptible de quelque avantage, mais qui pourrait aussi avoir de grands inconvénients.

« Les entrevues entre souverains divisés de principes et d'intérêts ne réussissent pas ordinairement, surtout quand elles ne sont pas préparées d'avance, et nous ne voyons encore rien qui nous fasse bien augurer de celle dont il s'agit.

« La cour de Pétersbourg suit, depuis trop longtemps, un système politique diamétralement opposé aux intérêts de la Suède et aux vœux de Sa Majesté Suédoise pour pouvoir raisonnablement se flatter du changement que le prince espérerait d'opérer dans les sentiments et dans la conduite de la tzarine. Est-il vraisemblable que cette princesse, qui protège publiquement la faction que le roi de Suède regarde comme lui étant absolument contraire, adoptera tout à coup une autre façon de penser et voudra travailler à faire cesser les divisions qu'elle a toujours fomentées par ses négociations et par son argent ? Ce jeune prince peut-il se promettre que tel sera l'effet de ses représentations à cette impératrice, qui a toujours suivi des principes peu conformes à la gloire et aux avantages de la Suède ?

« D'après ces réflexions, Monsieur, le roi ne conseillera ni ne dissuadera le roi de Suède sur l'idée de son apparition à Pétersbourg. Plus ce prince sera connu personnellement et plus il augmentera la bonne opinion qu'on a généralement

conçue de la supériorité de ses talents et des éminentes qualités de son cœur. Il est absolument le maître d'exécuter son projet, et Sa Majesté désire très vivement le succès le plus entier de son voyage.

« Au reste, il n'est peut-être pas hors de vraisemblance que le roi de Prusse, oncle du roi de Suède et allié de la tzarine, n'entre pour quelque chose, dans le désir réciproque que ces deux souverains ont sans doute de s'entretenir ensemble sur ce qui peut avoir rapport au bien de leurs États respectifs (I). »

Le duc d'Aiguillon ne se trompait pas. Le roi de Prusse, informé du projet de voyage de Pétersbourg par la reine douairière de Suède, alors à Berlin, s'y était montré favorable. « Touché des contradictions et des dégoûts que le roi son neveu ne cesse d'essuyer, nous apprend M. de Vergennes, il pense que le moyen d'y obvier par la suite serait de s'aboucher avec l'impératrice de Russie, parce qu'en l'éclairant sur les vues simples et modérées qu'il se propose, il détruirait les préventions que la faction prétendue russe est très attentive à entretenir. »

En présence de ces communications contradictoires, soucieux surtout de ne mécontenter en rien la France, Gustave III trouva plus sage de ne point user de la liberté d'agir à sa guise qui lui était donnée. Peut-être aussi comprit-il mieux les dangers auxquels s'exposait un jeune prince, en se mesurant, dans un entretien secret et seul à seul, avec une femme telle que Catherine II, ayant toujours à sa disposition des procédés de discussion appropriés aux circonstances ainsi qu'à chacun de ses interlocuteurs. Aussi ne persista-t-il pas dans ses velléités d'excursion en territoire moscovite.

Une nouvelle et grave complication venait, d'ailleurs, de surgir. Lors du conflit entre la noblesse et les autres ordres, causé par les revendications que ces ordres tenaient à faire insérer dans l'acte d'assurance, plusieurs sénateurs appar-

(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 26J ,

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