CHAPITRE V
« Stockholm, 24 juin.
h Le roi de Suède m'ayant fait l'honneur de me dire, dans une promenade, qu'il avait écrit au roi depuis son retour et que, faute de chiffre, il n'avait pu lui faire part d'une remarque intéressante qu'il avait faite à Berlin, mais que nous étions trop observés pour qu'il pût m'en parler lui-même et que, si je voulais m'adresser au baron de Scheffer, il m'en instruirait en détail, j'ai saisi la première occasion où j'ai pu rencontrer celui-ci, qui est rarement en ville, pour tirer des notions si intéressantes.
« Suivant ce qu'il m'a confié, il y a une correspondance très amicale et très suivie entre le roi de Prusse et l'empereur. Un certain abbé Bastiani, chanoine de Brcslau, qui est souvent à Potsdam, en est le centre, et l'on ne doute pas que l'objet ne soit de dégoûter l'empereur et l'impératrice, sa mère, et de les aliéner entièrement de la France. Le baron de Scheffer n'a pu ou n'a pas voulu me dire si cette vue fait du progrès et jusqu'à quel point l'empereur s'en montre susceptible; mais il ne m'a pas dissimulé que l'animosilé du roi de Prusse contre la France est au plus haut point; que non seulement il ne prend aucune peine de la cacher, mais qu'il l'exhale à tout propos et que nous ferions très bien d'y veiller, et surtout à Vienne, où il serait à désirer que nous eussions un ambassadeur plus à portée que ne peut l'être un ministre de second ordre d'éclairer et d'approfondir la façon de penser et la conduite de l'empereur. "
M. de Vergennes ajoute :
u II est assez adroit au roi de Prusse, Monsieur le duc, de vouloir tourner l'ambition de l'empereur contre la France ; mais il me parait bien improbable que ce prince puisse s'égarer au point de méconnaître, dans le roi de Prusse lui-même, le véritable ennemi de sa maison et de sa grandeur (1). »
Sans doute, en écrivant ces dernières lignes, le diplomate
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259.
s'inspirait plus de ce que commandaient à la cour de Vienne, l'honneur et la loyauté, que du profit qu'elle pouvait retirer d'un rapprochement avec la Prusse, et les siècles à venir devaient se charger d'attester combien parfois le profit est prisé plus que l'honneur.
L'avis de ce rapprochement, au lendemain des guerres récentes, n'en était pas moins significatif et de la plus haute importance pour la France. Son gouvernement aurait dû, ainsi que le roi de Suède lui en faisait insinuer le conseil, si le ministre des affaires étrangères avait été un véritalde homme d'État, appliquer la plus extrême sollicitude à pénétrer les vrais desseins de Frédéric et de Marie-Thérèse. Peut-être des mesures énergiques, préparées à l'avance et exécutées à propos, auraient-elles pu prévenir et empêcher l'acte le plus douloureux et le plus coupable du dix-huitième siècle que l'histoire ne cesse de flétrir, qui pèse d'un poids si lourd sur la mémoire de Louis XV et sur le ministère du duc d'Aiguillon, et qui devait modifier pour longtemps le groupement des puissances de l'Europe, en créant entre les trois cours spoliatrices « un lien d'iniquité qu'il fut si difficile de rompre (I) » : le partage de la Pologne.
Le comte de Broglie, qui ne cessait de dépenser tant de talent, d'activité et d'efforts pour la cause de ce malheureux pays, fera un mérite infini — qu'il exagérait peut-être sciemment — au comte de Vergennes de sa sagacité en cette circonstance et du signalé service qu'il rendit à son gouvernement. « M. le comte de Vergennes, dit-il, sut se procurer du roi de Suède, par M. de Scheffer, l'avis certain des liaisons intimes et des engagements secrets entre l'empereur et le roi de Prusse, et il en rendit compte aussitôt parla voie secrète. Cette découverte était d'autant plus importante qu'elle avait échappé à la vigilance de M. Durand (alors ministre de France à Vienne) et que ses relations y étaient tout opposées. Aussi on peut assurer que la première notion du traité
(1) Souvenirs militaires du baron de Bourçoing, publiés par le baron Pierre de Bouhcoinc.