CHAPITRE V
100,000 dalers pour être distribués parmi les prêtres, et les autres 50,000 pour être répandus parmi la noblesse; mais je me suis réservé de n'en faire le payement qu'autant que l'événement nous serait favorable. Dans le cas contraire, il n'aura pas lieu.
« La multitude, dans ce pays-ci, est extrêmement nécessiteuse, et la noblesse encore plus que les autres ordres. Ce n'est qu'en en soudoyant et en en défrayant la plus grande partie qu'on parvient à la fixer. Si la paye lui manque d'un côté, elle va la chercher de l'autre.
« Il faudra faire encore des dépenses extraordinaires pendant la Diète : soit, pour la noblesse, 300,000 dalers, et, pour les Bonnets, 600,000.
» Gomme dépenses ordinaires, on évalue l'entretien de la noblesse, par chaque mois, à 300,000 dalers, celui des prêtres à 100,000, et celui des bourgeois et des paysans à 120,000. Le tout, pour chaque mois, 520,000 dalers. » M. de Vergennes ajoute :
« On ne peut calculer au juste le terme de la Diète. Il serait à désirer qu'elle ne durât pas au delà du mois de septembre; mais, vu la lenteur de procéder et l'intérêt que les députations peuvent avoir à en retarder la conclusion, j'ai formé le tableau ci-joint sur le pied de cinq mois (1). »
Et le tableau annexe porte, comme « total des dépenses ultérieures proposées pour soutenir la Diète et l'entretenir pendant cinq mois « , la somme de 1,315,000 livres.
Durant les longues années qu'il avait passées auprès de la Porte Ottomane, M. de Vergennes avait eu le temps de se familiariser avec tous les genres et tous les procédés de vénalité. Il semble qu'il dût être cuirassé, et qu'en fait de corruption rien ne pût désormais ni l'étonner ni l'émouvoir. Cependant, si enraciné était le mal, si scandaleux le spectacle s'étalant à Stockholm sous ses yeux qu'il ose à peine s'en entretenir et en formuler l'aveu.
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259.
« Vous ne pouvez qu'être surpris, continue-t-il, Monsieur le duc, de voir formuler des demandes pécuniaires dont on ne peut pas fixer le terme et auquel il est difficile d'assigner un objet bien réel d'utilité. Je suis moi-même honteux d'être dans le cas de vous les exposer; mais telle est la condition de la Suède. La nation est divisée entre elle et ne s'accorde qu'en un seul point : c'est de se mettre à l'encan et de tirer le parti le plus avantageux de sa prostitution.
« Les puissances étrangères ont accoutumé les individus à se croire nécessaires au soutien de leurs vues. On ne peut compter sur eux qu'en les défrayant et les alimentant journellement. Les honnêtes gens, contents de ne point participer à la corruption générale, ne font aucun effort pour en détacher leurs adhérents ; ils ne rougissent pas même d'être les organes de leur cupidité. »
Relever d'un pareil abaissement un peuple honnête de nature et d'instinct; le guérir de mœurs indignes d'une race ayant donné dans le passé tant de preuves de courage, de désintéressement et de fière indépendance ; lui inspirer, à la place de la soif dégradante de l'or étranger et mal acquis, l'amour vivifiant de la religion et de la patrie, et ainsi le ramener dans la voie droite et sûre de ses traditions nationales et de ses nobles destinées : la tâche était assez méritoire et grande pour attirer et passionner un jeune souverain doué de qualités peu communes et d'une raison supérieure jointe à une vaillance qui n'attendait qu'une occasion pour se montrer et s'affirmer.
A partir de ce moment, Gustave III ne va plus consacrer à un autre objet ses graves et solitaires méditations, et nous pourrons suivre, presque jour par jour, les évolutions successives de sa pensée.
Dès les premières semaines de leur réunion à Stockholm, quelques préludes d'entretiens secrets avaient été essayés entre le roi et l'ambassadeur : c'est la politique extérieure qui en fournit d'abord le sujet. Laissons le représentant de Louis XV nous raconter l'incident.