CHAPITRE VII
Ce dernier, n'ayant point accepté, fut remplacé par le comte Kalling.
Toutefois, le roi de Suède tint à Lien préciser le sens et la portée de son acquiescement. S'étant rendu au Sénat, il expliqua ainsi sa conduite :
<• Bien loin de vouloir, dit-il, refuser ma signature aux expéditions qui concernent les États, je les ferai mettre à exécution autant qu'il dépendra de moi, et principalement lorsqu'elles servent à effacer le souvenir des divisions dont la nation est affligée. Je déclare donc que c'est avec beaucoup de plaisir que je verrai les anciens sénateurs reprendre leurs places, d'autant plus que je crois cette mesure utile au rétablissement du repos et de la tranquillité publique.
« Mais, autant mes vues sont sincères et tendent uniquement au bien de ma patrie, aussi peu MM. les sénateurs doivent être étonnés que je ne consente pas à apposer mon nom au bas d'expressions qui, en quelque manière, peuvent blesser la mémoire de mon père ou mon honneur propre.
« Ce qui s'est passé au mois de décembre 1768 et à la diète de Norrkôping, en 1769, est si connu dans tout le royaume et même dans toute l'Europe, le feu roi mon père y prit tant de part, sans parler de moi-même, que tout ce qui se rapporte à ces faits ne saurait manquer de blesser son honneur et sa cendre vénérée.
» Je ne saurais expliquer les mots « des circonstances « éclairant d'un nouveau jour, etc. » (dont s'étaient servis les États), que comme visant l'abdication du feu roi, tout ce qui s'est passé à Norrkôping après la convocation de la Diète, ainsi que l'acte authentique dressé le 29 mai 1769, qui en a été la suite.
« Je dois mon sang et ma vie à ma patrie et à mes sujets ; mais, aussi peu je dois exiger d'eux qu'ils sacrifient leur honneur pour moi ou pour l'État, de même ne peuvent-ils me demander de sacrifier le mien pour eux ; et ce serait certainement faire peu de cas de mon honneur et même agir à l'encontre des lois divines et de la nature, si ma première dé-
marche, après être monté sur le trône, était de jeter quelque ombre sur la mémoire de mon père et sur un acte qui a été approuvé par tous les députés de la nation et qui a excité l'admiration de toute l'Europe (1). »
Il est difficile d'exprimer, avec plus de simplicité et de convenance, de plus nobles sentiments. Un tel langage se recommandait par autant de dignité que de modération; aussi fut-il pleinement approuvé, dès qu'il fut connu à Versailles.
Sachant combien Louis XV s'intéressait à tout ce qui concernait personnellement le roi de Suède, M. de Vergennes s'ingéniait à sonder les replis secrets de l'âme du jeune prince pour en dévoiler à son maître les tendances saisissables, les espérances entrevues et jusqu'aux arrière-pensées.
Gustave III, par son père, avait des droits sur les duchés de Holstein et de Sleswig ; sans abandonner, de ce côté, ses légitimes prétentions, il ne paraissait pas souhaiter très ardemment l'extension de ses États par delà les détroits. Au contraire, on pouvait supposer qu'il convoitait plus sérieusement l'annexion à la Suède d'une ou de plusieurs provinces de la Norvège. Mais ce qu'il ne cherchait en rien à dissimuler, c'était son aversion profonde pour le Danemark, bien qu'il fût attaché au roi de ce pays par les liens de parenté les plus étroits. « Son éducation, disait-il, l'avait prévenu contre cette puissance, et ce qu'il avait vu, lors de son passage à Copenhague, avait achevé de l'indisposer contre le roi, son beau-frère. »
Le comte de Vergennes s'applique de son mieux, afin de se conformer à la politique recommandée dans ses instructions, « à calmer cette animosité » . « J'ai fait observer au roi, mande-t-il, que les grands princes doivent régler leurs affections et leurs haines, non sur leurs préventions et sur des personnalités, mais sur leurs intérêts essentiels; que le Danemark paraissait mieux se conduire présentement qu'il ne l'avait fait dans le passé ; qu'il ne serait pas convenable de
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 260