CHAPITRE VIII
« Vous ne pouvez clouter actuellement, Sire, qu'on ne veuille établir l'anarchie en Suède sous la protection de la Russie. La souveraine de cet empire est aussi jalouse de vos talents qu'alarmée de l'usage que vous en pourriez faire II est temps de lui montrer que, si vous ne pensez point à les employer pour recouvrer les provinces qui ont été enlevées à la monarchie suédoise, vous saurez réprimer l'insolence de ceux de vos sujets qu'elle a séduils ou corrompus, faire échouer leurs projets pernicieux et défendre vos peuples et votre autorité.
« Votre Majesté ne peut désormais y parvenir que par un coup de force, qui est devenu indispensablement nécessaire, et elle ne doit pas espérer de se tirer de la position critique dans laquelle elle se trouve par la persuasion et la temporisation.
« Après les preuves répétées qu'elle a eues de l'inutilité de ces voies de douceur, je ne dois point lui dissimuler qu'on commence à les attribuer à la faiblesse, non seulement en Suède, mais même dans toute l'Europe, attentive à vos démarches, d'après lesquelles elle juge votre caractère, qu'elle ne connaît pas encore aussi parfaitement que moi. L'opinion qu'on en prendra dans ce moment de crise durera éternellement et influera sur tous les événements de votre règne et sera aussi glorieuse pour elle qu'heureuse pour ses sujets, si elle leur prouve qu'elle a autant d'élévation, d'énergie et de fermeté dans l'âme que de sensibilité et d'humanité dans le cœur.
« Le roi mon maître le désire ardemment et me charge expressément d'assurer qu'il concourra de tout son pouvoir à l'exécution et au succès du parti qu'elle croira devoir prendre à cet effet. Je ne m'aviserai certainement pas de le lui indiquer, mais il me semble que, sans vouloir subjuguer sa nation et s'en créer le despote absolu par la force des armes, ce que je suis bien éloigné de lui conseiller, elle pourrait employer une partie de ses troupes, dans la fidélité desquelles elle a le plus de confiance, pour rassurer et encourager les
17i LE COMTE DE VEBGEJJNES.
bons patriotes, contenir et intimider les factieux, en imposer aux uns et aux autres et les obliger à se conformer aux anciennes lois et institutions (I). >,
Cette lettre était de nature à faire impression sur l'esprit de Gustave III, par sa forme d'abord. Elle était le résultat d'un ordre « exprès » du roi de France, qui chargeait son ministre de dire ce qu'il ne pouvait lui-même conseiller; et ce ministre ne s'adressait, suivant le protocole, l'usage et la convenance, ni à l'ambassadeur, son subordonné et son correspondant habituel, ni au président de la chancellerie suédoise. Bien plus, tout indique que ces deux derniers ont complètement ignoré la démarche et son objet. Il faut voir là un nouveau procédé de la politique secrète de Louis XV, qui va bientôt se dessiner plus nettement.
Au fond, la lettre faisait comprendre que le roi de France mettait comme condition à la continuation des subsides « un coup de force, devenu indispensablement nécessaire .. et que Gustave III devait exécuter « en employant une partie de ses troupes les plus dévouées » .
Tel était si bien le plan qu'on avait conçu à Versailles que sans même attendre l'effet de la communication du duc d'Aiguillon, feignant de céder aux lamentations éplorées du comte de Greutz, la décision du cabinet relative à la cessation des subsides était rapportée, et la bienheureuse nouvelle en parvenait à Stockholm la veille même du ("janvier 1772.
« C'est une marque bien caractéristique de l'amitié dont le roi est animé pour le roi de Suède, écrit le 31 décembre I ambassadeur de France, que la générosité avec laquelle Sa Majesté veut bien faire l'avance d'un terme des subsides arriérés.
« La position de Sa Majesté Suédoise aurait été véritablement très fâcheuse si, les États encore assemblés à l'époque où ce premier terme doit rentrer, ce prince avait dû leur
1774, toLl± ^ " ,iniStère dGS affair6S étran S ères > S -de, suppl., 1769-