CHAPITRE VIII
juge trop subite et trop radicale ou tout au moins intempestive, et l'impérieux besoin de ne rien cacher de la gravité des événements qu'il prévoit et redoute. Mais il est diplomate, et facilement il trouve l'heureuse formule qui va lui permettre d'exprimer tout ce qu'il veut dire et rien que ce qu'il faut dire, avec autant de tact que d'adresse.
« L'obéissance, écrit-il, étant mon partage, je n'oserais pas même, Monsieur le duc, vous faire aucune nouvelle réflexion à ce sujet, si je ne me flattais que Monsieur le duc d'Aiguillon voudra bien me permettre que je le sépare, pour un moment, du ministre des affaires étrangères, et que le premier ne désapprouvera pas une liberté qui pourrait paraître condamnable au second. » Et il poursuit :
« Le roi a voulu aider un allié pour lequel il a une prédilection particulière. Les dépenses qu'il a faites à cet effet sont énormes, et jusqu'ici elles n'ont servi de rien à l'objet qu'on se proposait. Plus éclairé, j'en aurais peut-être épargné une partie ; mais les événements, qui nous ont surpris, n'ont pas laissé le temps de faire toutes les combinaisons. Je suis parti sans préparation; je suis arrivé sans notion; le moment d'agir pressait; il a bien fallu tenir la route qui était tracée.
« Vous savez, Monsieur le duc, que je ne suis pas le partisan de la corruption; personne ne la déteste et n'en gémit plus sincèrement que moi , ma correspondance en fait foi ; mais, en même temps que je vois sans chagrin le parti que le roi a pris, de l'avis de son conseil, de la couper dans sa racine, je ne puis m'empécher de déplorer que le motif, qui a déterminé cette résolution soit de nature à ne pas permettre une exception pour l'objet qui est personnel et direct au roi de Suède. C'est peut-être ensevelir toutes les espérances que l'on pouvait fonder sur un prince qui annonce de grandes choses; c'est peut-être aussi m'ôter tout le ressort que je puis avoir pour retarder ou diminuer le bouleversement que la suppression de nos libéralités peut amener.
« S'il était possible — ce que je n'ai garde de proposer —
que le roi, par un effet de cette amitié particulière et je puis dire méritée qu'il a pour le roi de Suède, pût et voulût faire ce dernier effort de libéralité de ne point suspendre les subsides arriérés, ce serait, j'ose le dire, lui rendre un service non moins essentiel que lorsque, sur les premiers avis que l'on eut d'une révolution projetée en Suède, Sa Majesté lui offrit si généreusement une flotte nombreuse pour le reconduire dans son royaume. C'est du roi de Suède lui-même que je tiens cette anecdote (1). »
Si, M. de Vergennes, dont l'esprit essentiellement pondéré se plaisait à éviter les difficultés, fit preuve, en cette occurrence, de sa philosophie et de sa résignation accoututumées, il en fut tout autrement à la cour de Suède. Le roi prit sur lui de maîtriser l'impression pénible que lui causait la suppression des secours de la France ; mais le sénateur comte de Scheffer en fut réellement anéanti. Sa réponse au comte de Creutz exhale sa profonde douleur.
« Stockholm, 21 décembre 1771.
« L'arrivée de votre courrier, Monsieur, et la dépêche dont il était porteur, ont été un coup de foudre pour le roi, pour moi personnellement, qui me trouve pour le moment chargé du département des affaires étrangères, et pour tous ceux qui prennent intérêt au maintien de la bonne cause.
» Vous le jugez sans peine par mes lettres précédentes concernant les subsides, qui prouvent combien le Comité secret et le parti dominant à cette Diète ont les yeux ouverts sur l'exactitude avec laquelle la France commencera a en faire le payement...
h Figurez-vous maintenant, si les subsides manquent au terme convenu, si l'on parvient à savoir par quelle raison ils font défaut, — ce qui d'une façon ou d'une autre se saura certainement, — quelles enserontles suites, lantau regardde la personne du roi qu'au regard de tous ses amis. La seule
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 260.
CHAPITKE VIII.
idée m'en fait frémir, et je crois inutile de réveiller votre sensibilité à ce sujet.
« M. de Vergcnnes était muni d'une somme si médiocre, dont il ne pouvait disposer — à ce qu'il assurait — que pour le courant ordinaire, et le péril était si pressant qu'on a eu recours à un expédient et qu'on a employé cette somme (les subsides) avec tant de succès que le maréchal de la Diète fut élu, la noblesse gagnée, le Comité secret et toutes les députatations — du moins quant aux membres de cet ordre — composés de gens entièrement dévoués au système d'une alliance avec la France et au soutien de la bonne cause.
« Faites donc, Monsieur, tout ce qui est en votre pouvoir pour prévenir un coup si funeste. 11 me parait impossible que Sa Majesté Très Chrétienne abandonne notre jeune maître à un sort si cruel.
« Outre ce qui regarde les subsides, M. de Vergennes a encore signifié que tout secours ultérieur pour alimenter la Diète va cesser le 1 er janvier. Mais à cela je suis bien éloigné de vouloir vous charger de faire quelques représentations. Il y a déjà trop longtemps que nous sommes à la charge de la France; nous n'avons aucun objet d'utilité réelle dans ce moment-ci à lui présenter, et je serais presque bien aise, pour ma part, que la corruption finisse.
» Je l'ai toujours détestée du fond de mon âme; je me suis trouvé actuellement, quoique malgré moi, dans le secret de ces opérations ; mais j'aime cent fois mieux être livré à la Providence et au hasard des événements que de voir se perpétuer une horreur qui couvre la nation de honte et qui nous met si cruellement à la charge de la France. Sauvez-nous seulement de l'ignominie qui nous menace par rapport à l'article des subsides, et vous ne m'entendrez jamais revenir à la charge sur ce qui regarde l'autre.
« Il ne me reste qu'une seule circonstance où il me semble qu'il soit nécessaire d'éclairer le ministre de Sa Majesté Très Chrétienne.
« Il paraît que l'on insiste beaucoup sur la séparation des
États et sur la fin de la Diète, tout comme si c'était une affaire qui pût dépendre du bon plaisir du roi. Vous connaissez nos lois, ou, pour mieux dire, notre anarchie. Par malheur, trop de gens ont intérêt à sa durée. Suivant ces lois, le roi n'y peut absolument rien ; les États sont maîtres de rester tant qu'ils le jugent à propos. Il existe cette différence palpable entre notre gouvernement et celui d'Angleterre que, là, le roi a le droit de proroger le Parlement quand bon lui semble, au lieu qu'ici les États se tiennent assemblés tant qu'ils veulent et sans que le roi puisse s'en mêler en rien (1). » Le but que, tout d'abord, se proposait le ministre des affaires étrangères de France était donc atteint; l'émotion, à Stockholm, se trouvait à son comble; sans le secours de Louis XV on se sentait perdu. Mais ce n'était que la première partie de la tâche ; la seconde consistait à engager le roi de Suède dans la voie du coup d'État. Inquiet et découragé comme il devait l'être, on jugea, à Versailles, l'instant favorable pour l'y inviter. En conséquence, il recevait presque aussitôt du duc d'Aiguillon une lettre particulière et confidentielle dont la minute, par les ratures, les additions, les changements qui la surchargent, révèle le soin apporté à sa rédaction.
« Sire,
10 décembre 1771.
« Je ne puis exprimer à Votre Majesté à quel point je suis indigné de l'insolence des Bonnets à son égard, de la trigauderie, de la pusillanimité et de l'ingratitude des Chapeaux, et combien j'admire sa patience et sa douceur; mais je suis trop attaché à sa personne, trop zélé pour sa gloire et ses intérêts, trop effrayé des dangers de sa position pour ne pas lui représenter qu'elle doit mettre des bornes à cette patience et à cette douceur si dignes de louanges et si peu senties en Suède, et s'occuper sérieusement de sa sûreté, du maintien de son autorité et du bonheur de ses peuples.
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 260.