RECUEIL
DE
Tout ce qui a été écrit sur le prisonnier masqué,
Par Pouliain de Sainl-Foix (1),
Un homme transféré dans une prison avec toutes les précautions possibles pour
(1) Le savant jésuite le Père Griffet ayant soutenu, par (les raisons assez spécieuses, que l'Homme au masque de de fer n'était autre que le comte de Vermandois, nous croyons utile de mettre ici sous les yeux du lecteur de notre roman les pièces mêmes de la discussion qui eut lieu en 1770 relativement à ce uiyslérieux épisode de l'histoire du règne de Louis XIV.
{Sotç (?u JfiWophiU Jacob).
qu'il soit inconnu, même après sa mort ; qu'on oblige d'être toujours masqué ; que le Gouverneur traite avec la plus grande considération, dont on meuble la chambre de toutes choses et d'une façon distinguée dans un lieu où ces égards sont extrêmement rares, à qui l'on donne tout ce qu'il souhaite, et dont on satisfait jusqu'aux (t) fantaisies qui doivent paraître les plus bizarres dans une prison ; toutes ces circonstances forment un événement qui a dû piquer la curiosité de tous ceux qui en ont entendu parler. Je publiai, il y a en-
(î) 1! est très certain que madame le Bre t, mère de feu M. le Bret, premier président et intendant en Provence, choisissait à Paris, à la prière de madame de Saint-Mars, son intime amie, le linge le plus fin et les plus belles dentelles, et les lui envoyait à l'île Sainte-Marguerite pour ce prisonnier ; ce qui confirme ce qu'a rapporté &i. de Voltaire.
viron deux ans, une lettre sur ce prisonnier; je n'y pensais plus, ni à quelques particularités qu'on m'avait écrites d'Angleterre a l'occasion de ma lettre. Il vient de paraître un Irailé des différentes preuves qui serveut a établir la vérité de l'Histoire, par le R. P. Griffet. Cet ouvrage a été accueilli et lu avec l'empressement distingué que l'auteur mérite k tous égards. Le chapitre oii il parle du prisonnier masqué, p. 291, a réveillé mes idées sur cette anecdote; j'ai fait de nouvelles recherches ; je crois qu'elles m'ont réussi; le lecteur en jugera, et de mes nouvelles réflexions et de mes réponses au R. P. Griffet. On ne peut bien décider sur un fait qu'en ayant en entier sous les yeux ce qu'en ont dit et pensé les différentes personnes qui en ont parlé, et d'ailleurs
j'ai cru qu'on serait bien aise de trouver ici rassemblé tout ce qu'on a écrit sur cet événement singulier.
Journal de M. du Jonca^ lieutenant de Roi de la Bastille.
V Jeudi, 18 septembre 1698, à trois » heures après midi, M. de Saint-Mars, » gouverneur de la Bastille, est arrivé » pour sa première entrée, venant des j» Iles Sainte-Marguerite et Saint-Hono- * rat, ayant amené avec lui, dans sa li-
> tière, un ancien prisonnier qu'il avait à
> Pignerol, dont le nom ne se dit pas, » lequel on fait tenir toujours masqué, et » qui fut d'abord mis dans la tour de la » Basinière, en attendant la nuit, et que
» je coaduisis ensuite moi-même, sur les » neuf heures du soir, dans la troisième » chambre de la tour de la Bertaudière, » laquelle chambre j'avais eu soin de
> faire meubler de toutes choses avant son » arrivée, en ayant reçu l'ordre de M. de » Saint-Mars... En le conduisant dans » ladite chambre, j'étais accompas^né, » ajoute M. du Jonca, du sieur Rosarges, » que M. de Saint-Mars avait amené avec » lui, et lequel était chargé de servir » et de soigner ledit prisonnier qui était
> nourri par le Gouverneur. »
Tout le monde pensera comme le R. P.
Griffet. l\ résulte, dit-il, de cette pièce authentique, de ce journal écrit tout entier de la main de M. du Jonca : 1° qu'il n'y avait que le sieur R.osarges qui fût employé a servir ce prisonnier, a l'exclusion
vu . 15
226 tÉ COMTE
de tous les domestiques ordinaires du château; 2° que sa chambre était mieux meublée que celle des autres prisonniers, puisqu'il y avait eu des ordres envoyés par M. de Saint-3Iars, de la mejibler de toutes choses ; ce qui ne peut s'entendre que d'un ameublement plus riche et plus recherché que celui des autres chambres, sans quoi il n'eût pas été nécessaire d'envoyer pour cela des ordres exprès, puisque les chambres de la Bastille sont toujours meublées, mais fort simplement ; il fallait donc qu'on eût ordonné un ameublement particulier pour celle-là ; o» qu'en disant que ce prisonnier était nourri par le Gourerneur, M. du Jonca a voulu faire entendre, ou que le Gouverneur mangeait avec lui, ou que sa table était servie comme celle du Gouverneur ; car d'ailleurs il n'y
a dans ce château aucun prisonnier qui ne soit nourri par lé Gouverneur, cet usage étant établi el ayant toujours continué depuis Louis XI ; M. du Jonca à donc voulu donner a entendre, par cette expression, que ce prisonnier avait, à l'égard de la nourriture, des avantages et des distinctions particulières.
Siiilè du jôUrhat de xW. du Jonca.
« Du lundi, 19 novembre 1705, le pri- * sonnier inconnu, toujours masqué d'un » masque dé velours noir, que M. de » Saint-Mars avait amené avec lui^ ve- » nant des lies Sainte-Marguerite, qu'il » gardait depuis longtemps, s'étant trouvé » hier un peu plus mal, en sortant de la » messe, il est mort aujourd'hui, sur les
> dix heures du soir, sans avoir eu une » grande maladie ; il ne se peut pas moins.
> M. Giraut, notre aumônier, le confessa » hier; surpris de la mort, il n'a pu rece- » voir ses sacrements, et notre aumônier
> l'a exhorté un moment avant que de » mourir. Il fut enterré le mardi 20 no- » vembre, a quatre heures après midi,
> dans le cimetière de Saint-Paul, notre » paroisse; son enterrement coûta qua- » rante livres. »
Extrait des registres de sépulture de l'Église royale et paroissiale de Saint-Paul a Paris.
L'an mil sept cent trois, le dix-neuf novembre, Marchialy, âgé de quarantecinq ans, ou environ, est décédé dans la
DE V£RMAND0I5 229
Bastille, duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, sa paroisse, le vin^^t du présent, en présence de M. Rosarges, major, et de M. Reil, chirurgien-major de la Bastille, qui ont signé.
Il est encore très certain qu'après sa mort, il y eut ordre de brûler généralement tout ce qui avait été à son usage, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc. ; que l'on fit regratter et reblanchir les murailles de la chambre oîi il y avait élé logé, et qu'on poussa même les précautions au point d'en défaire les carreaux, dans la crainte sans doute qu'il n'eût caché quelque billet, ou fait quelque marque qui eût pu aider à faire connaître qui il était.
Examinons k présent les différentes
opinions qu'on a eues au sujet de ce pri-
nier. M. de Voltaire (siècle de Louis XIV)
se contente de rapporter simplement ce
qu'il en avait entendu dire; il ne discute
ni^e fait ni les circonstances. * Quelques
M mois, dit-il, après la mort du cardinal
> Mazarin, en (1) 16 61, il arriva un évé-
» nement qui n'a point d'exemple, et ce
» qui n'est pas moins élrange, c'est que
» tous les historiens l'ont ignoré. Ou en-
» voya dans le plus grand secret, au châ-
i> leau de l'ile Sainte-Marguerite, dans
» la mer de Provence, un prisonnier d'une
» taille au-dessus de la médiocre, jeune
» et de la figure la plus belle et la plus
» noble. Il portait , dans la route, un
(1) Ce ne fut pas en î661, mais en 1685; c'est ceci\ii bcra proMVC uau& la suilu.
DE VERMANIJOIS 251
» masque dont la meiilonnière (1) avait » des ressorts d'acier qui lui laissaient la D liberté de manger avec le masque sur » le visage. On avait ordre de le tuer s'il j» se découvrait. 11 resta dans l'île jusqu'à » ce qu'un officier, nommé Saint Mars, » a;yant été fait gouverneur de la Bastille, » en 1699, l'alla prendre i^] a cette île » Sainte-Marguerite et le conduisit a la » Bastille, toujours masqué. Le marquis
(2) Il estcoDstaté par le Journal de M. de Jonca, que ce masque étail de velours noir; aiusi le masque de fer et la mentonuière à ressorts sont de pure imagination, et prouvent que ceux qui disaient avo'r vu ce prisounief, ne l'avaient jamais vu.
(1) 11 est certain que M. de Saint- Aïars eut, en ''685, le gouvernement des îles Saiu<e-\!arguerile et Sainl-IIouorat, et qu'il eu sortit en 11)98, et non pas en 1699, pour être pouverneur de la Bastille, où il amena ce prisonuier qu'il gardait depuis longtemps à l'île Suinte' &lurpuerite - ainsi il i/alla pas le prendre à cette lie.
> de Louvois alla le voir dans cette île
> avant sa translation, lui parla debout
» et avec une considération qui tenait du
» respect. Cet inconnu fut mené a la
» Bastille, où il fut logé aussi bien qu'on
» peut l'être dans ce château : on ne lui
» refusait rien de ce qu'il demandait ; son
» plus grand goût était pour le linge
» d'une finesse extraordinaire ; il jouait
> de la guitare; on lui faisait la plus
» grande chère, et le gouverneur s'as-
» seyait rarement devant lui. Un vieux
» médecin de la Bastille, qui avait sou-
» vent traité cet homme singulier dans
» ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais
» vu son visage, quoiqu'il eût souvent
» examiné sa langue et le reste de
» son corps. Il était admirablemenf bien
» fait, disait ce médecin ; il avait la peau
DE Vekmandois 255
» brune ; il intéressait par le seul son de » sa voix; ne se plaignait jamais de son » état, et ne laissait point entrevoir ce » qu'il pouvait être; cet inconnu mourut » en (1) 1704, et fut enterré la nuit a la » paroisse Saint-Paul. Ce qui redouble l'é- » tonnement, c'est que, quand on l'en- » voya a l'île Sainte-Marguerite, il ne » disparut dans l'État aucun homme con- » sidérable. M. de Cliamillard fut le der- JB nier ministre qui eût cet étrange secret. » Le second maréchal de la Feuillade, » son gendre, m'a dit qu'a la mort de son » beau-père, il le conjura à genoux de » lui apprendre ce que c'était que cet in- » connu qu'on ne connut jamais que sous > le nom de V Homme au masque de fer; » Ghamillard lui répondit que c'était le
(1) Ce fut en 1703.
ï secret de l'Ètaî, et qu'il avait fait ser- » ment de ne le point révéler. »
Lettrede M. de laGrange-Chancelà i\L Freroiiy au sujet de l'Homme au masque de fer.
Le séjour que j'ai fait aux îles Sainte- Marguerite, où cet événement de l'Homme au masque de fer n'était plus un secret d'État dans le temps que j'arrivai, m'en a appris des particularités qu'un historien plus exact dans ses recherches que M. de Voltaire, aurait pu savoir comme moi, s'il s'était donné la peine de s'en instruire. Cet événement extraordinaire qu'il place en 1661, quelques mois après la mort du cardinal Mazarin, n'est arrivé qu'en 1669, huit ans après la mort de celte Éminence.
M. de la Motte-Guérin, qui commandait dans ces îles, du temps que j'y étais détenu (1), m'assura que ce prisonnier était le duc de Beaufort qu'on disait avoir été tué au siège de Candie, et dont on ne put trouver le corps suivant toutes les relations de ce temps-là. Il me dit aussi que le sieur de Saint-Mars, qui obtint le gouvernement de ces îles après celui de Pignerol, avait de grands égards pour ce prisonnier; qu'il le servait toujours luimême en vaisselle d'argent, et lui fournissait souvent des habits aussi riches qu'il paraissait le désirer ; que dans les maladies où il avait besoin de médecin ou de chirurgien, il était obligé, sur peine de la vie, de ne paraître en leur présence qu'avec son masque de fer, et que lorsqu'il
(1) ConiDie auteur des Philippiques.
était seul, il pouvait s'amuser a s'arracher le poil de la barbe avec des pincettes d'acier très luisant et très poli. J'en vis une de celles qui lui servaient a cet usage entre les mains du sieur de Formanoir, neveu de Saint-Mars, et lieutenant d'une compagnie franche, préposée pour la garde des prisonniers. Plusieurs personnes m'ont raconté que lorsque Saint-Mars alla prendre possession du gouvernement de la Bastille où il condiiisit son prisonnier, on entendit ce dernier, qui portait son masque de fer, dire à son conducteur : — Estce que le roi en veut à ma vie ? — Non, mon prince, répondit Saint-Mars, votre vie est en sûreté ; vous n'avez qu'à vous laisser conduire. J'ai su de plus, d'un nommé Dubuisson , caissier du fameux Samuel Bernard, qui, après avoir été quelques
»E VERMAMDOIS "257
anoées a la Bastille, fut conduit aux îles de Sainte-Marguerite, qu'il était dans une chambre,avec quelques autres prisonniers, précisément au-dessus de celle qui était occupée par cet inconnu ; que par le tuyau de la cheminée ils pouvaient s'entretenir et se communiquer leurs pensées ; mais que celui-ci lui ayant demandé pourquoi il s'obstinait a leur taire son nom et ses aventures, il leur avait répondu que cet aveu lui coûterait la vie, aussi bien qu'à ceux auxquels il aurait révélé son secret.
D'ailleurs, si on considère l'esprit remuant du duc de Beaufort, et la part qu'il eut à tous les mouvements de Paris du temps de la Fronde, peut-être ne sera-t-on pas surpris du parti violent qu'on prit pour s'en assurer, d'autant plus que l'amirauté,
dont il s'était fait donner la survivance, le mettait journellement en état de traverser les grands desseins de M. Golbert, chargé du département de la marine. Cet amiral, qui paraissait si dangereux a ce ministre, fut remplacé, selon ses intentions, par le duc de Vermandois, fils du roi et de la duchesse de La Vallière, lequel n'avait alors que deux ans.
Enfin ceux qui voudront supputer l'âge que pouvait avoir le duc de Beaufort lorsqu'il mourut a la Bastille, en 1704, n'ont qu'a se rappeler que la duchesse de Nemours, sa contemporaine, mourut presqu'en même temps que celui qui fut l'auteur de son veuvage par le duel qui la priva de son époux.
Quoiqu'il en soit, aujourd'hui que le nom et la qualité de celte victime de la
DE TERMANDOIS 259
politique ne sont plus des secrets oîi l'Ëtat soit intéressé, j'ai cru qu'en instruisant le public de ce qui est venu à ma connaissance, je devais arrêter le cours des idées que chacun s'est forgé à sa fantaisie sur la foi d'un auteur qui s'est fait une grande réputation parle merveilleux, joint a l'air de vérité qu'on admire dans la plupart de ses écrits, même dans la vie de Charles XII.
Je suis, etc.
La Ghange-Changel.
Bêponse. — Le duc de Beaufort avait pu être un des chefs de la Fronde, et causer des troubles dans l'État, comme les autres princes, pendant une minorité que différentes circonstances rendirent très ora-
geuse; mais le? temps et les esprits étaient bien changés; Louis XIV, adoré, admiré de ses sujets, respecté de tous ses voisins, jouissait, en 16C9, d'une paix glorieuse, après être revenu triomphant des conquêtes qu'il avait entreprises. Jamais l'autorité royale n'avait été mieuxaffermie, plus absolue, et certainement le duc de Beaufort ne pouvait pas alors être a craindre; pourquoi donc aurait-on employé tant de précautions et de mystères pour le mettr^^ en prison, et pour cacher qu'il y était. La détention du grand Condé même, si on avait jugé de le faire arrêter, n'aurait pas causé la moindre émeute.
Il y avait plus de dix ans que le duc de Beaufort était rentré dans son devoir, et depuis ce temps -Ik on n'avait rien eu a lui reprocher. Chargé de toutes nos expédi-
DE VERMANDOTS 241
lions maritimes, depuis 1664 jusqu'à sa descente en Candie en 1669, il s'était comporté avec tout le zèle, le courage et la fidélité possibles; peut-on supposer que Louis XIV ait condamné un prince à une prison perpétuelle, parce que ce prince, dans sa charge d'amiral, aurait pu traverser les desseins de M. Colbert sur la marine? Ne peut-on pas déplacer, ou ne point employer un amiral?
Tous les ouï-dire par lesquels on sut qu'il y avait à l'île Sainte-Marguerite un prisonnier qu'on obligeait de porter un masque de fer, s'accordaient a lui donner un air jeune et très noble ; le duc de Beaufort était né en 1611 ; il avait donc cinquante-huit ans en 1669; tous les mémoires où il est parlé de lui, dès le temps même de sa jeunesse, disent qu'il était
d'une grande taille, assez bien fait, mais qu'il avait l'air commun ; qu'il se tenait et marchait mal ; qu'il était l^oijjo^rs grossièrement vêtu, et que cette négligencQ sur toute sa personne allait jusqu'à (1) l^i malpropreté. Cela ne s'accorde pag avec le récit de M. de la Grange-Ghancel : — On m'assura, dit-il, qu'on lui fournissait sour yent des habits aussi riches qu'il par^isi? sait le désirer. Il serait assez singulier que le duc de Beaufort, en vieillissant et en prison,^ fût devenu curieux en habits.
A l'égard de sa mort, voici ce que rapporte un témoin oculaire, le marquis de Saint-André Montbrun, qui commandait dans Candie:
(1) Défaut donl ses neveux, M. de Vendôme et e grand- prieur, semblaient avoir hérité.
DE VERMANDOiS ^245
«f M. de Beaiifort, dit-il. n'attendit pas » qu'il fût jour pour donner le signal de » l'attaque ; les Français, dont on avait » fait trois corps, donnèrent sur les '^ retranchements des ennemis avec une » valeur incroyable, mais le désordre se » mêla bientôt parmi eux; dès que les » premiers eurent donné, ils s'ouvrirent » pour laisser le passage aux autres ; » ceux-ci les voyant avec des mèches al- V» lumées, crurent que c'étaient des enne- » mis et tirèrent sur eux; les longues » vestes et sept ou huit Arméniens qui » servaient de guides aux premiers, aidè- » rent aux autres a se tromper; le jour >) naissant découvrit bientôt celte mé^ » prise... Tandis que M. de Beaufort lâ-
(i) Mémoires de Saint -André Montbriin, pages 362 363 et 365.
» chait de les rallier, il fut tué et coq- » fondu dans la foule des morts... On n'a » jamais bien su comment M. de Beaufort » fut tué, mais on sait que le grand-visir > envoya sa tête a Constantinople où elle • fut portée pendant trois jours par les » rues, au bout d'une pique, comme une » marque de la défaite des chrétiens. »
On voit dans ces mêmes Mémoire^ (page 344), que dans une attaque précédente, cent vingt Français de distinction furent tués, et que leurs têtes furent mises au bout d'autant de piques, et exposées pendant trois jours dans lecamp des Turcs.
Notre ambassadeur a Constantinople, voulant , dans certaines circonstances , rappeler au grand-visir Cuproli Ogli, fils de Mehemcl Cuproli, notre ancienne alliance avec l'empire Ottoman. — Je ne
sais pas, dit ce visir, si les Français sont nos alliés, mais nons les trouvons fréquemment parmi nos ennemis ; ils étaient six. mille dans l'armée des Allemands au passage de Raab (l);la même année (2), votre amiral BeaufortattaquaGigeri,etcontinua l'année suivante à faire une guerre cruelle aux Maures qui sont sous notre protection, et ce même amiral était encore venu, avec beaucoup de Français, pour secourir Candie.
Lettre de M. Palieau à J7. Freron, Ann. Litt., juin 1768.
Monsieur, Comme il paraît par la lettre de M. de
(1) Combat de SUGodartoù les Français se signalèrent. (2/ 1664.
Saint-Foix, dont vous venez de donner un exlraii, que riiomme au masque de ier exerce loujours l'imaginalion de nos écrivains, je vais vous faire part de ce que je sais de ce prisonnier. Il n'était connu aux. îles Sainte Marguerite et a la Bastille que sous le nom de la Tour. Le gouverneur et les autres officiers avaient de grands égards pour lui ; il obtenait tout ce qu'ils pouvaient accorder k un prisonnier. Il se promenait souvent ayant toujours un masque sur le visage. Ce n'est que depuis que le S'iecîe de Louis XlV de M. de Voltaire a paru, que j'ai ouï dire que ce masque était de fer et h ressot'ts ; peut-éire a-t-on oublié de me parler de cette circonstance; mais il n'avait ce masque que lorsqu'il sortait pour prendre l'air, ou qu'il était obligé de païuilre devant quelqu étranger.
Le sieur de Blainvilliers, officier d'infanterie, qui avait accès chez M. de Saint- 31ârs, gouvefneîir dés îles Sainte-Marguerite, et depuis de la Bastille, m'a dit plusieurs fois que le sort de la Tour ayant IJèàucouîJ exèiié sa curiosité, pour la satisfaire il avait pris l'habit et les armée d'un éoldât qui devait êfre eri sentinelle dans iine galerie sous les fenêtres de la chambre qu'occupait ce prisonnier aux îles Sainte-Marguerite; que de là il l'avait examiné toute la nuit ;' qu'il l'avait très bien vu ; qu'il n'avait point son masque ; qu'il était blanc de visage, grand et bien fait de corps, ayant la jambe un peu trop fournie par le bas, et les cheveux blancs (quoiqu'il ne fût que dàfas la force de l'âge; il avait passé celte nuit-là presque entière à se promener. Blainvilliers ajoutait, qu'il
était toujours vêtu de brun, qu'on lui donnait de beau linge et des livres, que le gouverneur et les officiers restaient devant lui debout et découverts jusqu'à ce qu'il les fît couvrir et asseoir ; qu'ils allaienl souvent lui tenir compagnie et manger avec lui.
En 1698, M. de Saint-Mars passa du gouvernement des îles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille. En venant en prendre possession, il séjourna avec son prisonnier a sa terre de Palteau. L'homme au masque arriva dans une litière qui précédait celle de M. de Saint-Mars ; ils étaient accompagnés de plusieurs gens à cheval.
Les paysans allèrent au-devant de leur seigneur; M. de Saint-Mars mangea avec son prisonnier, qui avait le dos opposé aux croisées de la salle à manger qui
DE VEUMANDOIS 249
donnent sur la cour; les paysans que j'ai interrogés ne purent voir s'il mangeait avec son masque; mais ils observèrent très bien que M. de Saint-Mars, qui était a table vis-a-vis de lui, avait deux pistolets a côté de son assiette. Ils n'a\aient pour les servir qu'un seul valet de chambre qui allait chercher les plats qu'on lui apportait dans l'antichambre, fermant soigneusement sur lui la porte de la salle à manger. Lorsque le prisonnier traversait la cour, il avait toujours son masque noir sur le Visage; les paysans remarquèrent qu'on lui voyait les dents et les lèvres; qu'il était grand et avait les cheveux blancs. M. de Saint-Mars coucha dans un lit qu'on lui avait dressé auprès de celui de l'homme au masque. M. de Blainvilliers m'a dit, que lors de sa mort, arrivée
en 1704, on l'enterra secrètement a Saint- Paul, et que l'on mit dans le cercueil des drogues pour (1) consumer le corps. Je n'ai point ouï dire qu'il eût aucun accent étranger.
Vous ferez , monsieur, l'usage qu'il vous plaira de ces notions qui ne me paraissent appuyer aucune des conjectures que l'otî a tirées jusqu'à présent sur l'état de ce malheureux prisonnier.
J'ai l'honùeur d'être, etc.
Votre très humble et très obéissant
Palteau.
Au château d(* PalteaU, près de VilIenéuve-le-Roi, ce 49 juin 1768.
(1) Ces dregues étaient inutiles, s'il est vrai que le lendemaiP, uu homnio ayiiiit erigaL;é le Tk-soj eur à déierrer ce corps et à le lui laisser voir, ils trouvèrent un gros c^llou à la place de la tète.
DE VERMANDÔIS 251
Bêponse (1) — M. de Blainvilliers, dit M. de Palteau, m'a racojité plusieurs fois que le sort de ce prisonnier ayant excité sa curiosité, il avait pris l'habit 61 les armes d'Un soldat qui devait èlre en sentinelle dans une galerie sous les fenêtres de la chambre qu'occupait ce prisontilef aux îles Sainte-i^Jarguerite ; que de Ik il l'avait examiné toute la nuit ; qu'il l'avait très bieti vu J qti'il n'avait pas son masque ; qu'il ëtàit blàric de visage, grand et bien fait de corps, ayant la jambe un peu trop fournie par le bas, et les cheveux blancs, quoiqu'il ne fût que dans la force de l'âge ; qu'il avait passé cette nuit presque entière à se prottiener dans sa chambre...
Ce récit de M. de Blainvilliers à M. dé
(1) Je fis insérer cette réponse dans Y Année littéraire, seplciubre 1768.
Palteau est bien extraordinaire ; je conviens qu'il y a quelquefois des choses vraies qui ne sont pas vraisemblables.
Quel est l'officier qui osât corrompre un soldat, prendre ses armes, son habit, et se mettre en sentinelle à sa place ? Certainement cet officier et ce soldat seraient mis au conseil de guerre, quand même il ne s'agirait pas d'une affaire d'État, et il paraît que celle de ce prisonnier en était une par toutes les précautions qu'on prenait pour qu'il ne fut pas connu. M. de Blainvilliers l'examina toute la nuit. Les sentinelles ne sont que de trois heures ; qu'aurait dit le caporal en allant relever sou soldat, s'il avait trouvé un autre homme a sa place ?
Dans toutes les citadelles et châteaux oîi l'on renferme des prisonniers d'État,
J)E VERMÀNDOIS 2S3
outre les rondes ordinaires, il y en a encore toujours une de demi-iieuresen demiheures; M. deBIainvilliers, pour satisfaire sa curiosité, fut donc obligé de corrompre nombre de personnes qui toutes risquaient beaucoup. Il vit que ce prisonnier était grand, bien fait de corps, mais qu'il avait la jambe un peu trop fournie par le bas. Comment une sentinelle, au-dessous de la chambre d'un prisonnier, peut-elle lui voir le bas de la jambe ? D'ailleurs il fallait que cette chambre fiât bien éclairée cette nuit-là, et que les barreaux de fer n'en fussent pas serrés (1) comme ils le sont
(1) 11 est cerlaJD que ce fut à l'ocoasion de ce prisonnier, que M. de Saint-Mars reçut ordre de Louis XIV de préparer une prison bien sûre et bien close dans le fort de l'ile Sainle-Margnerite, et M. de t^ganiol, dans sa Description de la France, t. V, p. 376, en dit quelque chose. On montre par tradition la chambre où il élail, et
fM LIS COMTK
à toutes les fenêtres des prisonniers d'Êlat.
Si M. de Blainvilliers, étant en sentinelle sous les fenêtres de ce prisonnier qui avcjit ôté son inpisque, put l'examiner a son aise, tous les soldats qui y étaient tour a tour en sentinelle, pouvaient l'examiner de même le jour et la nuit, et le voir sans son masque; alors pourquoi la pré* caution de lui en faire porter un?
Puisque le gouverneur et les officiers restaient debout et découverts devant lui jusqu'à ce qu'il les fît se couvrir et s'asseoir, c'était certainement un homme de la plus grande distinction; comment cet homme de la plus grande distinction,
l'oîi m'a assuré qu'elle n'a qu'une seule fenêlre, qui est du coté lie la mer à quatorze ou quinze pieds au-dessus durez-de-chaussée et par conséquent des seoliuelles.
étant si mal gardé et pouvant parler aux sentinelles puisqu'elles pouvaient lui voir le J)as de la jambe, n'aqrait-il pas tenté, par des promesses et de belles espérances, de corrompre quelque soldat pour se mettre en liberté, ce qui lui aurait été très aisé, attendu la contrebande continuelle qui se faisait a l'île Sainte-Marguerite (1).
A l'égard de la remarque des paysans qui dirent à M. de Palleau qu'on voyait au prisonnier les dents et les lèvres, elle prouverait encore que ce n'était pas M. de Beau fort à qui madame de Choisi avait un jour répondu, sur une plaisanterie qu'il lui faisait : M. de Beaufort voudrait mordre, et ne le peut pas ; il n'avait alors que cinquante-trois à cinquante-quatre
(1) Piganiol, lome V, page 377.
ans, et n'arait déjà plus de dents. Si c'eût été lui qu'on transfcTait à la Bastille, en 1698, et que ces paysans auraient vu, il aurait eu quatre-vin^t-sept ans, étant né en 1611.
Extrait des Mémoires secrets pour servir à riiisloire de (1) Perse.
« Le (2) comte de Vermandois, dit l'au- » teur il î ces Mémoires secrets^ fut élevé » avec tout le soin possible ; il était beau, » bien fait, plein d'esprit, mais fier, em- » porté, et ne pouvant prendre sur lui de » rendre au (3) Dauphin le respect qu'il
(1) De France.
( ) Sous le nom de Giafer. 11 élail fils de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallière.
(3) Sous le nom de Seplii-Mirza,
DE VEIIMANDOIS -?57
» devait à un prince né pour être un jour » son roi. Ces deux jeunes princes, k » peu près du même âge, élaient de ca- » ractère oppos '. Le Dauphin aussi bien » partagé que le comte de Vermandois du » côté des agréments, l'emportait tntiiii-
> ment par sa douceur, son affabilité et » la uonlé de son cœur ; c'étaient ces qua- » lités qui le rendaient l'objet des mépris
> du comte de Vermandois; il ne laissait » échapper aucune occasion de dire qu'il » plaisantait les Français d'être destinés » a obéir un jour a un prince sans esprit
> et si peu digne de les commander.
» Louis XIV (1) à qui l'on rendait compte » d'une pareille conduite, en sentait toute » l'irrégularité; mais l'autorité cédait à
> l'amour parternel, et ce monarque si
(1) Sous le nomdc Cha-abas.
VU n
» absolu n'avait pas la force d'en imposer » a un fi!s qui abusait de sa tendresse, ï Enfin le comte de V^ermandois s'oublia » un jour au point de donner un soulïlel !> au Dauphin. Louis XIV en est aussitôt » informé ; il tremble pour le coupable,
> mais quelque envie qu'il ait de feindre » d'ignorer cet attentat, ce qu'il se doit a
> lui-même et à sa couronne, et l'éclat
> que cette action avait fait k la cour, ne. » lui permettent pas d'écouter sa ten- » dresse. Il assemble, non sans se faire » violence, ses confidents les plus inti- » mes ; il leur laisse voir toute sa dou- » leur, et leur demande conseil. Attendu i) la grandeur du crime et conformément » aux lois de l'État, tous opinèrent à la » mort. Quel coup pour un père si tendre ! » Cependant un des ministres, plus sen-
DK VERMANDOîS 559
» siblp que les autres a l'affliction de » Louis XIV, lui dit qu'il y avait uu moyen >' de puuir le comte de Vermandois sans ■ lui ôter la vie; qu'il fallait l'envoyer » à l'armée qui était pour lors sur les » frontières de Flandres; que peu après » son arrivée, on sèmerait le bruit qu'il > était attaqué de la peste (I) , aQn d'ef- » frayer et d'écarter de lui tous ceux qui » auraient envie de le voir; qu'au bout de » quelques jours de cette feinte maladie, » on le ferait passer pour mort, et que » tandis que aux yeux de toute l'armée, » on lui ferait des obsèques dignes de sa » naissance, on le transférerait de nuit,
(t) Jamais le bruit n'a couru que le comte de Verwauflnis fût attaqué dn la peste; c'est apparammont pour designer dans cette narration orientale, une fièvre malisnc.
» avec un grand secret, à la citadelle de » nie Sainte-Marguerite ((). Cet avis fut • généralement approuvé, et surtout par » un père affligé ; on cherctiait des gens » fidèles et discrets pour la conduite de » cette alîaire. Le comte de Vermandois » pari pour l'armée avec un équipage » iiïagnifîque; tout s'exécute ainsi qu'on » l'avait projeté, et pendant qu'on pleure » au camp la mort de cet infortuné prince, » on le conduit par des chemins détour- » nés a l'île Sainte-Marguerite, et on le > remet entre les mains du commandant » qui avait reçu d'avance ordre de » Louis XIV de ne laisser voir son pri- » sonnier a qui que ce fût. »
(t) Sous le nom delile il'Orraus.
DE VEIlMANiiOIS 2C1
Réponse. — Le narrateur de celle méprisable anecdote commence par dire que le Daupliin et le comte de Vermandois étaient à peu près du même âge; le Dauphin né le l^"" de novembre 1661, était plus âgé de six ans que le comte de Vermandois, né le 2 octobre 1667.
Lors du prétendu soufflet, le comte de Vermandois avait seize ans; le Dauphin en avait vingt-deux, était marié et avait déjà un fils, le duc de Bourgogne ; ainsi ce n'étaient pas deux enfants de douze ou de treize ans, qui, vivant et jouant ensemble, qui peuvent en venir a se fâcher, se quereller et même se frapper. Le comte de Vermandois, loin d'être fier et emporté, était doux, poli, caressant; sa figure rappelait toutes les grâces de sa mère. Vers la fin de l'année 1682, Louis XIV ayant su
qu'il s'était trouvé dans quelques parties d'une infâme débauche, lui fit la réprimande la plus sévère et le banuit de la cour; il n'eut la permission d'y reparaître que vers la fin d'octobre 1683 pour prendre congé en partant, pour sa première campagne ; et comme il ne resta que quatre jours a la cour il faudrait qu'il eût commis l'attentat en question l'un de ces quatre jours, or on va voir par le récit d'u,;e personne qui devait être bi'en instruite, qu'il était alors très matté, très mortifié et très éloigné de se porter h de pareils excès d'emportement : « M. de Vermàndois, dit » mademoiselle de Montpensier (1), partit » pour aller au siège de Courtrai ; il y » avait peu qu'il était revenu k la cour ; le
{l)Mémoires de mademoiselle de Montpensier, lomeVU, pages 90 et 92.
» roi n'avait pas été content de sa con-
» duite, et ne voulut point le voir; il s'était
» trouvé dans des parties de débauche; il
» était fort retiré, sans voir personne, il
» ne sortait que pour aller a TAcadémie,
» et le matin a la messe ; ceux qui avaient
» été avec lui n'étaient pas agréables au
T> roi ; cela donna beaucoup de chagrin a
» madame de La Vallière, il fut bien prê-
» ché ; il fit une confession générale et on
» croj^ait qu'il se fût fait un fort honnête
» homme... Il tomba malade au siège de
» Courtrai d'avoir bu trbp d'eau-de-vie;
» on dit qu'il avait ' donné de grandes
i) marques de courage, et on ne parlait de
j. son esprit et de sa conduite que comme
j) l'on a accoutumé, selon que l'on aime
.. les gens... Pour moi, je ne suis pas
' fâchée de sa mort; j'étais bien aise que
26 i LE COMTE
» M. du Maine n'eût aucune de ces affaires » devant lui.. .M. de Lauzun ne me parle que
> de la perle que le roi et l'État avaient » faite en M. de Vermandois, et le mettait » au-dessus des plus grands hommes qui » eussent jamais été. Je lui dis: modérez » ces louanges pour qu'on les puisse croire ;
> un homme de cet âge ne peut avoir
> toutes les qualités que vous lui donnez... » Il me semblait que c'était pour dépriser »> M. du Maine, de dire que personne n'é- » gâterait jamais M. de Vermandois.
» On vient de perdre M. de Vermandois, » dit la présidente d'Osembrai dans une » lellre au comte de Bussi-Rabutin (i) ; il » laisse de lui des regrets infinis; il avait » donné tant de marques d'un prince ex- » traordinaire, que le regret de sa mort
(t) Lettres de M. Bussi-Rabutin, tome V, page 484.
DE VEUMANDOIS 265
» est une douleur publique. Vous ne sau- » riez vous imaginer combien il était li- » béral et toutes les manières qu'il trou- > vail pour obliger. Il faisait des paris » étant sûr de perdre, contre des gens » qu il savait bien qui n'auraient pas pris » son argent. Il en envoyait porter sur une » table cbez des officiers qu'il savait en » avoir besoin, sans qu'on sût de quelle » part cela venait. 11 a caché trois jours » de fièvre, pour se trouver k une expé- » dition de guerre. Après cela, vous n'avez » pas de peine a croire que le roi a été « très touché de sa mort. Madame la prin- » cesse de Conti (sa sœur) en est inconso- » lable. Madame de La Vallière est tout le • jour au pied de son crucifix. On partage » celte douleur a l'hôtel de Condé ; car le r mariage de ce prince avec mademoi-
> selle de Bourbon, était presque assuré. » Il y a toujours trop de personnes auprès du Dauphin, pour qu'une action aussi énorme et aussi inouïe que celle du comte de Vermandois, n'eût pas été dans l'instant publique : or il est naturel que mademoiselle de Montpensier et madame d'Osembrai n'en eurent point parlé, et que dans aucun des mémoires de ce temps-là il n'en soit pas dit un seul mot ? Est-il naturel que M. de Lauzun et madame d'Osembrai eussent prodigué les plus grands éloges à un prince qui, tout récemment, venait de donner des preuves de l'emportement le plus inconcevable, et qu'on aurait a peine excusé en disant qu'il était devenu fou?
L'éclat que cet atlentat avait fait a là cour, continue l'auleur des Mémoires se-
crets^ et ce que Louis XIV se devait a luimême el a sa couronne, ne lui permettaient pas d'écouler sa tendresse ; il assemble ses conûdentslesplus intimes, etc.; le résultat de celte assemblée est de punir le coupable, mais de prendre toutes les mesures possibles pour cacher qu'il a été puni; on lui fait un équipage des plus brillants; on l'envoie à l'armée, on feint qu'il j est attaqué d'une fièvre maligne, qu'il en meurt, et tandis qu'on lui fait a Arras des obsèques magnifiques, on le transfère très secrètement au château de Sainte- Marguerite, c'est -a -dire que Louis XIV, ce monarque si jaloux de sa gloire et de sa réputation, oublie ce qu'il se doit a lui-même et a sa coiii-onne, et s'embarrasse peu qu'on dise dans l'Europe qu'un de ses bâtards, a^anl insulté d'une
'iQS LE COMTE
laçon sanglante le présomptif héritier du Irôiie, n'en a pas été puni, et qu'au contraire on l'a envoyé a l'armée avec un équipage magnifique. Comment peut-on écrire de pareilles absurdités?
Toutes les relations de ce temps-la portent que le comte de Yermandois se trouve mal le 12 novembre au soir(l); que le lendemain la fièvre maligne se déclara ; et qu'il en mourut le 18. Louis XIV et tout son conseil n'avaient pas le pouvoir de lui envoyer cette fièvre maligne; il fallut donc persuader a. ce prince si violent, si emporté, de faire le malade pendant six jours; je suppose qu'on eu trouvât les moyens; mais dès qu'on répandit le bruit de cette flèvre maligne qu'on prétendait devoir effrayer et faire
DE VEnMA?(l)OIS :)69
fuir ses amis et tout son monde, gentilshommes, pages, valets de chambre, laquais, on ne put pas se dispenser de le laisser voir au médecin et chirurgien, et ces messieurs connaissent au moins si l'on a ou si Ton n'a pas la fièvre; les mi(-on dans la confidence? voilh bien des confidents. Et ce M. Goslas, ce pieux, ecclésiastique, que madame de La Vallière avait donné à son fils pour le suivre a l'armée et y soigner sa conscience, comment put-on l'écarter?
Suite des Mémoires secrets.
« Un seul domestique, qui était du se- » cret, fut transféré avec le prince ; mais » étant mort en chemin, les chefs de l'es- * corte lui défigurèrent le visage à coups
570 LF COMTE
» de poicfiiard, afin d'empêcher qu'il ne » lût reconnu, Iclaissèrentélendu dans le » chemin, après l'avoir fait dépouiller, » pour plus i^rande précaulion, et conti- » nuèreut leur route. »
Voila donc le seul domestique qu'on avait mis dans le secret, qui meurt subitement et précisément au milieu du chemin, pour que Von puisse prendre la précaution de le balafrer, ce qui aurait été difficile et dangereux, s'il était mort dans une auberge; pourquoi n'avoir pas fait aussi attaquer de mort subite les médecins et les chirurgiens qui avaient vu que le comte de Vermandois n'était pas malade? Dans le trajet de mer pour passer à l'île Sainte- Marguerite, pourquoi n'avoir pas fait périr toute l'escorte par une tempête qui se serait élevée tout à coup; le seul comte 4e
Vermandois aurait été jeté sur le rivage; le gouverneur, eu s'y promenant, l'aurait reconnu, à son masque noir, pour le prisonnier qu'on lui avait annoncé, et par de prompts secours l'aurait rappelé à la vie.
Suite des Mémoires secrets.
« Le gouverneur traitait son prisonnier » avec le plus profond respect; il le ser- »vait lui-même et prenait les plats à la » porte de la chambre, des mains des cui- » siniers, dont aucun n'a jamais vu le » visage du comte de Vermandois. Ce > prince s'avisa un jour de graver son nom » sur le dos d'une assiette avec la pointe » d'un couteau ; un esclave, entre les » mains de qui tomba celte assiette, crut » faire sa cour en la portant au gouver-
» neur, mais ce malheureux fut trompé, » et on s'en défit sur-le-ctïamp, afin d'en- » sevelir avec cet tiorame un secret d'une » si grande importance. »
Es-tce dans le royaume de Maroc que cette scène s'est passée ? Louis XIV étaitil un sultan ? les gouverneurs des places étaient-ils des Bacchus ? avaient-ils des muets qui, au moindre signe et sans autre forme de procès, allaient exécuter leurs ordres sanguinaires? L'homme le plus misérable a des parents : Saint-Mars ne serait-il pas exposé a êlre poursuivi par le parlement de Provence? Comment peut-on écrire et supposer que Louis XIV était capable d'approuver que l'on versât le sang d'un de ses sujets innocent et très innocent?
DE VERMAXDOIS ^'5
Suite des Mémoires secrets.
« Le comte de Vermandois fut transféré » à la Bastille, lorsque LouisXIV en donna » le gouvernement au gouverneur de l'île y) Sainte-Marguerile, pour récompenser » sa fidélité. On prenait la précaution, à » l'île Sainte-Marguerite et h la Bastille, » de faire mettre un masque k ce prince, » lorsque pour cause de maladie, ou pour » quelque autre sujet, on était obligé de » l'exposer a la vue de quelqu'un . »
On a vu qu'il est constaté par le journal
de M. du Jonca, que le prisonnier masqué
mourut le 19 novembre 1703 ; M. de Vol-
taire et M. de la Grange-Chancel le font
mourir en 1704 ; du moins ne se sont-ils
trompés que d'une année; l'auteur des
Mémoires secrets le ressuscité et le présente vu is
vivant en 1723 ; le duc d'Orléans (ij, ditil, mourut peu de temps après avoir été le soir k la Bastille et la mémo année que Louis XIV (2) fut déclaré majeur; cette visite, ajoula-t-il, n'eut vraisemblablement point d'autre motif que de s'assurer de l'existence d'un prince cru mort depuis près de trente -liuit ans p), et dont les obsèques s'étaient faites a la vue de toute une armée. C'est-a-dire que le duc d'Orléans, régent du royaume depuis le commencement de septembre 1715, ne savait pas positivement, en 1723, si le comte de Vermandois était ou n'était pas à la Bastille, et que ce ne fut qu'au bout
(1) Sous le nom d'Ali-Hoamajou.
(2) Sous le nora de Cha-Sephi.
(3) Il aurait dû dire, suivant son calcul, près de quarante an».
DE VERMANnOIS Tl^i
de huit ans qu'il eut la curiosité de s'en éclaircir.
LePi. P. Griffet trouve que j'ai combattu par de bonnes et fortes raisons l'opinion de ceux qui ont cru que le prisonnier masqué éiait le duc de Bcaufort; mais il ne pense pas que mes raisons, pour prouver que se prisonnier n'était point aussi le comte de Vermandois, soient convaincantes et sans réplique.
Réplique du H. P. Griffet. — On prétend que ce prince n'était pas d'un caractère à commettre, contre le Dauphin, l'attentat dont on l'accuse, parce que la présidente d'Osembrai dit, dans une de ses lettres, qu'il laissa en mourant des
270 l,E COMTE
regrets infinis; qu'il avait donné des marques d'un prince extraordinaire, et que sa mort fut une douleur publique.
On pouvait encore ajouter que l'on voit au milieu du chœur de l'église cathédrale d'Arras, oîi l'on assure qu'il fût enterré; une épitaphe très longue, qui contient l'éloge le plus complet et le plus étendu de toutes ses belles qualités.
Mademoiselle deMontpensier n'en parle pas si avantageusement dans ses Mémoires. Elle nous apprend que lorsqu'il partit pour le siège de Courtrai, il y avait peu de temps qu'il était revenu a la cour; que le Roi n'avait pas été content de sa conduite, et ne voulait point le voir; qu'il s'était trouvé dans des parties de débauche; que depuis ce temps-là, il était fort retiré; qu'il ne sortait que pour aller
a FAcadémie, et le matin a la messe ; que ceux qui avaient été avec lui n'étaient pas agréables au roi ', que cela donna beaucoup de chagrin a madame de La Vallière; qu'il fût bien prêché, et que l'on croyait qu'il se fût fait un fort honnête homme.
Voila certainement des traits qui viennent d'une bonne main, et qui ne s'accordent pas avec les louanges que la présidente d'Osembrai lui donne dans sa lettre, ni avec celles qu'on lit dans son épitaphe.
U tomba malade, ajoute Mademoiselle, au siège de Courtrai, d'avoir bu trop d'eau-de-vie, ce qui prouve que, malgré la confession générale qu'on lui fît faire, il n'était pas bien converti. On dit qu'il avait donné de grandes marques de courage ; qualité qui n'est nullement
compatible avec ce caractère violent et emporté, que l'auteur des Mémoires secrets lui attribue; et que l'on ne parlait de son esprit et de sa conduite, que selon que l'oD a accoutumé, selon qu'on aime les ^ens : ce qui paraît fort contraire a ce regret général et a cette douleur publique, dont la présidente d'Osembrai parle dans sa lettre ; d'autant plus que mademoiselle dit encore que M. de Lauzun ne lui parlant que de la perte que le roi et l'État avaient faite en M. de Vermandois, en le mettant au-dessus des plus grands bommes qui eussent jamais été, elle lui réponrlit : Modérez ces louanges pour que l'on vous puisse croire; un homme de cet âge ne peut avoir toutes les qualités que vous lui donnez. Paroles qui font voir que ce méjiie ei^traordioaire, que l'on attribue au
DE YERMAr^DOlS 279
comte de Vermandois dans son épitaphe, était au moins problématique.
Les sentiments étaient donc partagés sur ce jeune prince : V les uns relevaient jusqu'aux nues, les autres ne croyaient pas qu'il méritât, à beaucoup près, toutes les louanges qu'on lui donnait : ce qui paraît certain, c'est qu'il avait été dans la disgrâce du roi, qui ne voulait point le -voir à cause de ses débauches ; 2° que pour rentrer dans les bonnes grâces de son père, il fit une confession générale, ainsi que mademoiselle l'assure dans ses Mémoire*; 5' qu'il parût avoir changé de conduite el de sentiments, quoiqu'il ne fut nullement détaché de ses débauches, puisque l'on crut, peu de tempsaprès, qu'ilétait tombé malade d'avoir bu trop d'eau-devie; 40 qu'il eût la permission de revenir
à la cour, sur ce que l'on croyait qu'il se fût fait fort honnête homme; et qu'il en partit pour se rendre a l'armée, qui ût le siège de Courtrai.
On a observé qu'il n'eut permission de reparaître a la cour que sur la fin d'octobre 1683, pour y prendre congé avant que de partir pour sa première campagne, et qu'il n'était resté que quatre jours; c'est plus qu'il n'en faut pour y faire de grandes fautes. Il avait certainement des entrées plus libres et plus familières chez monseigneur le Dauphin, que les autres courtisans. Oserait-on nier qu'il ne soit possible qu'il lui ail manqué de respect jusqu'à un excès que l'on ne pouvait se dispenser de punir ? Ses débauches avérées, qui l'avaient fait tomber dans la disgrâce du roi, l'habitude où il était de
DE VtRMA>DaiS 281
boire de l'eau-de-vie jusqu'à se rendre malade, n'annoncent certainement pas un caractère incapable de se porter a une violence excessive dans un transport de colère. On n'a nulle peine a concevoir qu'il pouvait être plus aigri que corrigé, par la disgrâce qu'il venait d'éprouver, et par la gêne où il avait été retenu sans voir personne, et sans sortir que pour aller a l'Académie, et le matin à la messe.
Réponse aux répliques du R. P. Grîffet,
Le R. P. Grifîet dit, page 330 de son Traité^ que comme on ne doit pas juger d'un homme sur le témoignage de son ennemi, il faut, avant que d'en adopter ^le portrait fait par un auteur contemporain,
examiner si cet auteur n'avait quelqu'intérêt à le louer ou a le blâmer. Cette règle est très judicieuse ; comment le R. P. GrilTet a-t-il pu s'en écarter et ne pas faire attention a ce qu'il avait sous les jeux? Après avoir cité ce que mademoiselle de Montpensier raconte de M. de Vermandois, * voila certainement, dit-il, des traits qui viennent d'une bonne main. » I! aurait dû dire, au contraire, et avertir le lecteur que le témoignage de cette princesse devait être très suspect, puisqu'elle dit tout de suite : « Pour moi, je ne suis pas fâchée de la mort de M. de Vermandois ; j'étais bien aise que (1) M. du Maine n'eût
^t) On voit dans les Mémoires de madame de Maintenon, loôie 1 pase tl3, loule l'adresse avec laquelle on amena maderaoiselle de Montpensier à adopter M. le duc du Maine. » Madame de Monlcspnn gagnait-elle un » bijou à nue loterie, le eut du Maiuele portaH aussitôt
DE VERMANDOTS! 285
aucune de ces affaires devant lui ; « c'està-dire qu'il n'eût plus un frère qui partageât la tendresse de Louis XÏV. On voit encore très clairement que les louanges que l'on donnait à M. de Vermaudois, lui déplaisait : « Il me semble, ajoute-t-elle, que c'était pour dépriser M. du Maine, de dire que personne n'égalerait jamais M. de Vermandois. » On ne peut pas douier d'après cela qu'elle ne fût très disposée a déprimer et à entendre déprimer ce jeune prince, qui était certainement jalousé de la plupart des personnes attachées à M. du Maine et a mademoiselle de Montespan; et la circonstance qu'il était tombé
» à celle princesse qui dotiiiail dans les pièges tendus à » sa recounaissanct el à sa crédulité, se passioiiHaul » pour un enfant qui, tous les malins, lui écrivait les plus » jolis billets y elle répondait par des sentiments de mère, • à des sentiaiouts suggérés. *
malade pour avoir bu trop d'eau-de-vie, devient très douteuse, lorsque mademoiselle de Mon Ipensier est la seule qui la rapporte; on aperçoit dans ses Mémoires que son imagination se laissait assez souvent guider par sa prévention pour ou contre les personnes dont elles parlait ; je n'en citerai que ces preuves-ci : « un homme, dit-elle (page 230, dernière partie), amoureux d'une demoiselle qui était à l'Abbaye-au-Bois, crut avoir un rival; il vit sortir du même lieu un homme en chaise; il fil arrêter les porteurs, et commença par lui dire qu'il lui donnerait mille coups; M. de Lauzun sortit de sa chaise, parla a celte homme, lui fil de grandes excuses, et lui dit, je crois, pour qui il avait dessein ; on se moqua fort de lui et il l'a bien désavoué. Que\ trait a trans-
DE VERiMANDOiS 285
mettre a la postérité ! Comment a-t-elle pu le croire, l'écrire, et vouloir jeter cet opprobre sur un gentilhomme d'un courage éprouvé à la guerre et en trois combats singuliers; qu'elle avait voulu élever et qu'elle avait peut-être élevé jusqu'à elle ! Qu'on juge a présent si on doit rester indécis entre son témoignage et celui de la présidente d'Osembrai et de M. de Lauzun ; madame d'Osembrai ne pouvait avoir aucune raison d'aimer ou de baïr M. de Vermandois; elle écrivait ce qu'on en disait généralement a la cour et à la ville, les éloges qu'on en faisait et les sensibles regrets que sa mort avait causés ; M. de Lauzun était au siège de Courtrai ; et avait été témoin oculaire de la conduite et des mœurs de ce jeune prince.
Si j'ai dit que M. de Vermandois était
débaocho, jeme suis trompé, ne me rappelant pas précisoment ce que j'avais lu dans quelques ouvrages de ce temps-la ; il y est dit unanimement que le prince de Conti (ce même prince de Conti qui, deux ans après, se couvrit de tant de gloire efl Hongrie) se laissa entraîner dans deux parties de débauches, et que sur le pari d'un cheval avec le chevalier de Tilladet, et par une suite de plaisanterie et de folie de jeunesse plutôt que de libertinage, il s'était engagé a amener avec lui le comte de Vermandois, son beau-frère, et qui n'avait que quinze ans ; que Louis XIV en fut aussi informé; qu'il exila le prince (1)
(t) A son retour de Hongrie, en 1685, s' étant enfermé avec sa femme qui avait la petite vérole, 1' gagna celte maladie et en mourut le 9 novembre, ne laissant point d'eufantâ. Cette princesse de Conti. QUe de
DE VERMANBOIS ^87
de Gonti a ChantilU, et défendit au comte de Yermandois de se présenter devant lui et a la cour. Personne n'a dit, et il n'y a pas la moindre preuve que le comte de Yermandois se soit trouvé depuis dans quelque partie de débauche, et l'on a vu que mademoiselle de Montpensier même, convient qu'il était fort retiré et qu'on croyait qu'il se serait lait un très honnête homme. Pourquoi le Pi. P. Griffet veut-il croirequ'il n'était nullement détaché de ses débauches? parce que, dit-il, mademoiselle de Montpensier rapporte qu'il tomba malade au siège de Gourtrai pour avoir bu trop (1) d'eau-de-vie. 11 pouvait avoir fait
Louis XIV, el de madame de La Vallière, n'est morte qu'en 1739.
(2) E-xpression dénigrante dont les femmes ne manquent jamais de se servir contre eeux qui boivent des liqueurs .
un soupe oïl l'on avait bu des liqueurs dont il s'était trouvé d'autant plus incommodé qu'il n'y était pas accoutumé et qu'il n'avait que seize ans. Pourquoi le R. P. Griflet prétend-il qu'il était dans l'habitude d'en boire, lorsque mademoiselle de Montpensier ni qui que ce soit ne l'en a accusé ? On peut boire quelquefois des liqueurs, sans être adonné k ce vice, de même que l'on peut s'être trouvé dans quelque?; parties de débauche, sans être un débauché.
L'auteur des Mémoires secrets dit expressément que l'éclat qu'avait fait à la cour l'action du comte de Vermandois, ne permit pas a Louis XIV d'écouter sa tendresse. Cela ne sifçnifie-t-il pas que le cri de cette action énorme avait retenti, s'était répandu ; qu'on l'avait contée, racontée, et
1)E YSRMANDOIS 289
n'ai-je pas eu raison d'en conclure qu'ij n'eût pas été possible que mademoiselle de Montpensier et M. deLauzun n'en eussent eu connaissance? Le R. P. Grifîet prétend que l'auteur des Mémoires secrets a Youlu seulement dire que cette action avait fait assez d'éclat pour qu'on se crût obligé de la punir, et qu'il suffisait qu'elle eût été connue d'un certain nombre de personnes, sans être tout a fait publique. Cette interprétation est-elle bien exacte, et quani même cette action n'aurait pas été tout à fait publique, est-il concevable que mademoiselle de Montpensier et M. de Lauzun n'en eussent point entendu parler, et que mademoiselle de Montpensier ne l'eût pas rappelée a M. de Lauzun, lorsqu'il faisait de si grands éloges de M. de Vermandois? D'ailleurs, puisque l'action avait fait assez
Vil 19
d'éclat pour qu'on se crût obligé de la punir, n'était-il pas indispensable de la punir avec écial; au lieu que, suivant l'auteur des Mémoires secrets^ on prit toutes les précautions possibles pour que la punition en fût ignorée?
Suite des répliques du R. P. Griffet, — On ne craindra point de dire que les précautions étonnantes que l'on prit pour cacher le nom de ce prisonnier, pendant sa vie et après sa mort, s'expliquent bien plus naturellement dans l'opinion de l'auteur des Hémoires secrets^ que dans tous les autres. Car si l'on suppose que ce prisonnier était le comte de Vermandois, qui ne voit que c'eût été donner un très grand éélatà un affront fait au dauphin, que l'oa
DE YERMANDOîS 5^1
Youlait ensevelir dans l'oubli, que d'en rendre la punition publique? qui ne voit que c'eiit été plonger dans un abîme d'affliction la mère et la sœur de ce jeune prince, dont l'une à la vérité ne paraissait plus a la cour, mais dont l'autre y était toujours particulièrement chérie du roi, qui retrouvait en elle les grâces de sa mère? Quelle nouvelle a leur annoncer, que la détention éternelle d'un fils et d'un frère enfermé pour le reste de ses jours! et quelles précautions ne fallait-il pas prendre pour que ce terrible châtiment ne parvînt jamais a leur connaissance! On ne prétend pas assurer ici comme un fait certain, l'espèce de crime que l'on voulait punir dans la personne de ce prisonnier.. Mais quand même celui qu'on lui impute dans les Mémoires secrets serait démontré
faux, il ne s'ensuivrait pas de là, qu'en se trompant sur la nalure du crime, on se trompât également sur la personoe. Combien d'autres fautes un jeune homme vif et emporté ne pouvait-il pas commettre, qui eussent mérité et même exigé la plus sévère punition?
Les raisons que l'on avait de cacher son nom pendant sa vie, subsistaient encore après sa mort. Pouvait-on annoncer une fin si triste et si déplorable a la mère et a la sœur de ce jeune prince, qui lui ont survécu, sans les accabler d'une douleur extrême, qu'il était naturel, après un si long oubli, que l'on voulût leur épargner ?
Réponses aux répliques du H. P. Griffet. — Est-il vraisemblable que Louis XIV et son
DE V1'RMA>'D0IS 205
conseil eussent pris une résolution aussi étrange, aussi bizarre, aussi difTicile dans l'exécution, que celle d'obliger le comte de feindre une maladie ; de le faire enlever au milieu de tous ses domestiques, sans qu'aucun pût s'en apercevoir, et de l'envoyer masqué, sous une escorte bien discrète a l'autre bout du royaume, tandis que, par une momerie peu décente, on lui ferait de magnifiques obsèques , avec messes, de prof'undis pour le repos de son âme, et une épitaphe où on lui prodiguerait les plus grands éloges, malgré l'éclat qu'aurait fait son attentat, et la juste indignation que ces éloges exciteraient dans le cœur de tous ceux qui auraient su à quel point il s'était rendu coupable? N'aurait-il pas été tout simple de faire courir le bruit que ses débauches, puisqu'on
veuf qu'il fût un débauché, lui avaient affaibli, dérangé la tête ; qu'il avait, depuis quelque temps, des vertiges, des accès de folie, et même de fureur ; qu'il venait d'en donner tout récemment des marques chezIM. le dauphin ; qu'en conséquence, on allait l'enfermer dans une citadelle; madame de La Vallière et madame la princesse de Conti auraient-elles pu se récrier contre cette punition, lorsque d'ailleurs, en le faisant soigneusement garder, on lui aurait laissé la permission de se promener et de recevoir quelquefois des visites? ce châtiment n'aurait-il pas été plus naturel, plus assorti a la tendresse d'un père, que de condamner un fils, et un fils qui n'avait que seize ans, a être enseveli dans l'obscurité d'une prison et a ne voir que le chef de ses gardiens ?
Mais, dit le R. P. Griffet, n'eût-ce pas été donner un très grand éclat à un affront fait a M. le Dauphin, que l'on voulait ensevelir dans l'oubli, que d'en rendre la punition publique ? Le roi et M. le dauphin peuvent-ils recevoir un affront d'un de leurs sujets? Une violence ne devient un affront qu'autant qu'on est en état et en position d'en tirer vengeance par la voie des armes ; M. le dauphin pouvait-il appeler en duel le comte de Yermandois ? D'ailleurs, les préjugés du point d'honneur, même entre simples genlilhommes, exigent-ils que deux frères, quoiqu'ils se soient violemment outragés, aillent se battre et s'égorger?
Ni mademoiselle de Montpensier , ni aucun autre, n'a dit que le comte de Yermandois était fier el emporté ; l'auteur des
Mémoires secrets est le seul qui lui attribue un pareil caractère, et l'on est très fondé a croire qu'il n'a imaginé de le lui attribuer, que pour donner quelque vraisemblance à l'inconcevable anecdote qu'il voulait rapporter. S'il eût été fier et emporté ; s'il n'eût laissé échapper aucune occasion de parler avec mépris du dauphin et de plaindre les Français d'être destinés a obéir un jour a un prince sans esprit et si peu digne de les commander, ces discours répétés en toute occasion, ne seraient-ils pas revenus k mademoiselle de Montpensier? Est-il naturel d'imaginer qu'elle les eût ignorés, et n'aurait-elle donc pas dit a M. de Lauzun qu'il était bien étonnant qu'il donnât les plus grands éloges à un jeune homme d'un caractère violent, emporté, d'un insolence qui allait
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jusqu'à la folie, et qui veiiail enfin de se procurer la mort par la honteuse habitude où il était de boire de Teau-de-vie? Se serait - elle contentée de répondre : Modérez ces louanges pour qu'on les puisse croire ; un jeune homme de cet âge-là ne peut avoir toutes les qualités ?
Suite des répliques du R. P. Griffel. — M. de Palleau dit dans sa lettre, que l'Homme au masque était connu dans l'île Sainte-Marguerite et a la Bastille, sous le nom de La Tour. On ne lit rien de pareil dans le journal de M. du Jonca, et si on lui eût donné ce nom, qui est si commun qu'il ne paraît désigner aucun homme de marque, il y a lieu de croire que l'on n'eut fait aucune difficulté de le mettre sur le re-
gistre mortuaire de la paroisse Saint- Paul où il fui enlerré, ou quelqu'autre nom semblable. Mais, non, l'on lui donne sur ce registre, le nom de Marchiali ; mot évidemment fabriqué exprès, et qui] par Ih même, fait juger que ce n'est pas un nom véritable. Par quel hasard est-il arrivé qu'en transportant les lettres qui forment ce nom bizarre, pour en faire
une anagramme, on y trouve, lettre pour lettre, ces deux mots, l'un latin, et l'autre français : hic^ amiral, c'est l'amiral? On est bien éloigné de donner cette anagramme comme une preuve. Il n'est nul- Iemen,t vraisemblable que ceux qui avaient inventé ce nom, eussent voulu trahir par la le secret qui leur était confié, dans le temps même qu'ils prenaient tant de précautions pour le garder; mais on ne peut
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nier que cette rencontre, quand même elle serait fortuite, n'ait quelque chose de fort singulier : elle pourrait convenir au duc de Beaufort, comme au comte de Vermandois, si l'on n'avait de fortes raisons de l'appliquer a celui-ci plutôt qu'à l'autre.
A l'égard de l'âge de quarante-cinq ans, attribué à ce prisonnier sur le registre mortuaire de la paroisse de Saint-Paul, il ne conviendrait ni au duc de Beaufort, qui eût été beaucoup plus âgé; ni au comte de Vermandois, qui n'aurait eu que trente-six ans; ni au duc de Monlmoufh qui en aurait eu cinquante-quatre. iMais on n'est pas sûr que ceux qui dressèrent cet acte, et qui le signèrent, eussent pris la peine de supputer bien exactement les années que ce prisonnier avait vécu; et
s'ils l'avaient fait, peut-être n'auraientiis pas voulu en laisser une marque a la postérité.
Réponse, — 11 serait très facile de faire des anagrammes bien plus singulières que celle que rapporte le R. P. Griffet, si l'on pouvait s'aider de deux langues ; malgré ce secours irrégulier, elle n'est pas encore exacte, puisqu'il est très certain que sur le registre de sépulture, Marchialy est écrit ainsi par un y grec, et que ce hyc, si bien imaginé, n'est donc plus ni français, ni latin, ni, je crois, d'aucune langue. D'ailleurs, si l'on avait voulu désigner qui était le mort, aurait-on pensé a sa charge, dont il n'avait jamais fait les fonctions, et qu'un autre (le comte de
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Toulouse) possédait depuis vin^t ans?
Avait-il été d'usage de l'appeler M. l'amiral, et De voit-on pas le contraire dans les 5Jémoires de mademoiselle de Montpensier, dans la lettre de madame d'Osembrai et dans tous les livres oîi il est parlé de lui ? N'eût- il pas été très aisé de faire une anagramme de Vermandois ? Mais ce qui doit paraître très extraordinaire, et ce que le R. P. Griffet a oublié de remarquer, c'est qu'on ait enterré un homme dans un cimetière chrétien, et qu'on ait mis son nom sur le registre de sépulture d'une paroisse, sans y joindre son nom de baptême, le principal signe de notre religion, et qu'on n'est ni juif, ni mahométan.
. Suites des répliques du H. P. Griffel. — Il ne faut pas s'imaginer que l'auteur des
Mémoires secrets^ soit le premier qui ait imputé au comte de Vermandois l'attentat dont il s'agit ; on en avait parlé avant que ces M émoi es aient paru, sur une de ces traditions qui ont a la vérité besoin d'être prouvées, mais qui ne sont pas toujours fausses. Le souvenir de celle-ci s'était toujours conservé, quoiqu'on n'en fît pas beaucoup de bruit du temps du feu roi, par la crainte de lui déplaire ; c'est de quoi beaucoup ide gens qui ont vécu sous son règne, pourraient rendre témoignage.
Réponse. — Tacite dit qu'il semble qu'on a de la peine a se persuader que les princes et les hommes extraordinaires , quand ils meurent jeunes, soient morts
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d'une mort naturelle. M. de Vermandois était le fils chéri d'un grand monarque, et d'une personne qui avait achevé de se rendre célèbre et intéressante en se faisant religieuse! il était beau, bien fait, et donnait les plus grandes espérances, disent tous les historiens; il fut également regretté du soldat et de l'officier : on s'entrenait de sa figure, de sa jeunesse, de son courage; peut-être que les personnes de la cour de M. le dauphin, ne parurent pas fâchées de sa mort: tant de faux bruits qui courent tous les jours, prouvent que souvent il n'en faut pas tant pour faire imaginer à quelqu'un une nouvelle où il n'y a pas la moindre circonstance qui soit vraie. Pourquoi n'est-il pas dit un seul mot de l'anecdote en question dans tant de livres qui ont paru depuis la mort de
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Louis XIV ? Est-ce qu'aucun des auteurs de ces livres n'eu avait enteudii parler, ou n'est-ce point que tous l'ont rej^ardoe comme très fausse, très inconcevable et très mal imaginée a tous égards ? Comment se peut-il que le R. P. Griffet, avec tant de discernement, de sagacité et d'usage du monde et de l'histoire, n'en porte pas le même jugement?
Dix-sep' ou dix-huitmoisavantla mort du prisonniCi masqué, Constantin de Pienneville fut mis dans la même prison ; il y resta plusieurs années ; dès qu'il eu fut sorti, il repassa en Angleterre et en Hollande, et y fit imprimer son Histoire de la Bastille, oîi il a entassé le vrai et le faux avec l'impudence la plus outrée, et dans le slyle le plus grossier. Il raconte qu'un
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jour étant entré dans une salle (1), on fit promplement tourner le dos à un homme qui y était, pour qu'il ne pût pas lui voir le visage ; que Reilhe, le chirurgien-major, et Ru, le porte-clés, lui avaient dit, quelque temps après, que ce prisonnier était d'une naissance distinguée; qu'à la sollicitation des Jésuites chez qui il étudiait, Louis XIV l'avait condamné h une prison perpétuelle, il y avait trente-un ans, pour avoir fait des vers contre eux ; qu'il avait été détenu, pendant plusieurs années, a l'Ile Sainte -Marguerite, d'où M. de Saint-Mars l'avait amené a la Bastille avec des précautions extraordinaires pour que personne ne le vît dans la route. « Cet homme, ajoute-t-il, dont je n'ai pu savoir le nom, était de moyenne taille
(i) Préface, lome I , page 49.
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bien traversée (1), portant cheveux d'ua crêpé noir fort épais, et dont aucun n,'était encore mêlé. Etant devenu, pendant sa prison, l'iiérilier de toute sa famille» qui possédait de grands biens, it obtint des jésuites, deux ou trois mois après que je l'eus vu, sa grâce et son élargissement, moyennant de l'argent. > Il serait ridicule de s'arrêter à réfuter un conte aussi méprisable, que celui de dire que les jésuites ne se seraient pas contentés de faire bien fouetter leur écolier, et qu'ils auraient été demander a Louis XIV que ce fils de gens de qualité et très riche, fût condamné a une prison perpétuelle, pour avoir fait des vers contre eux, et c'aurait donc été ce poète que M. de Saint-Mars
(1) C'est d'uD cheval fort du dessous et large de poitrail; qu'on dit qu'il est bien traversé.
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traitait avec tantderespeet ;mais la fausse coafideuce que le chirurgien-major et le porte-clés firent à Renneville , mérite quelque réflexion ; il dit positivement que ce fut, en 1705, qu'ayant vu par hasard cet homme, à qui l'on fit promptement tourner le dos, ils lui en contèrent l'histoire; or, ils savaient que le prison-, nier masqué était mort en 1703; que doiton présumer de leur fausse confidence ! que même après sa mort, on continuait toujours h tâcher de détourner les soupçons qu'on avait eus, ou qu'on pourrait avoir. Peut-être aussi, qu'excepté M. de Saint-Mars, aucun officier a l'île Sainte- Marguerite et à la Bastille, n'avait su véritablement qui il était, et que ce gouverneur avait affecté dejeter les fausses lueurs ^ur ce mystérieux événement.
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Ceux qui voudront toujours croire que c'était le comte de Vermaadois, pourront ajouter une remarque assez siniçulière aux autres circonstances de son anecdote : c'est qu'il serait mort a la Bastille le 19 novembre 1703, précisément le même mois et le même jour, vingt ans après qu'on l'amt cru mort en Flandres, la nuit du 18 au 19 novembre 1683, selon plusieurs relations.
Je vais a présent rappeler mon opinion, telle que je la publiai il y a deux ans ; ensuite on verra mes réponses aux objections du R. P. Griffet, avec les nouvelles recherches que j'ai faites et les nouveaux éclaircissements que jexrois avoir eus ; et j'espère qu'on trouvera qu'il n'est point aussi révoltant qu'il le dit, de supposer
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qu'un prioce qu'on a cru publiquement décapité a Londres, ne l'ait point été.
Le prisonnier masqué était le duc de Montmoulh, fils de Charles II, roi d'Angleterre, et de Lucie Valters. L'extrême affection que le peuple avait pour lui, et l'idée que la nation anglaise, quoiqu'elle semblât s'être soumise a Jacques II, n'attendait qu'un chef pour chasser du trône un roi papiste, lui firent former une entreprise qui aurait pu lui réussir si elle n'avait pas été si prématurée. Il débarqua a Lime, dans le comté de Dorset, n'ayant guère que cent vingt hommes a sa suite ; il se trouva bientôt a la tête de près de six mille; quelques villes se déclarèrent pour lui ; il s'y fit proclamer roi, soute-
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nant que sa naissance était légitime, et qu'il avait le contrat et les preuves du mariage de Charles 11 avec sa mère (1). H attaqua près de Bridgevater, l'armée royale commandée par milord Feversbam ; après trois heures de combat, la victoire eomîAenç^.it à se déclarer pour lui, lorsque la poudre et lés balles manquèrent a ses troupes ; là lâcheté du lord G rai, qui commandait sa cavalerie, acheva dé les décourager ; elles prirent la faite: le malheureux Montmouth ne put échapper a ceux qui le poursuivaient ; il fut conduit a Londres et condamné a être décapité le 15 Juillet 1683. Tous les historiens tâpporlént qu'il était très brave, très affable, d'un caractère doux et d'une figure très
(1) Le duc de Moulmoulh élait né onze ans avant le réfalMf«g'en1ëhVile'Clià'r1es I ' sor le trône.
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noble et très belle. Telle fut, dit M. Hume, a l'âge de trente-six aûs, la fin d'un seigneur que ses belles qualités auraient pu renclre l'ornement de la cour et capable de bien servir la patrie. La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d'une nombreuse faction et les amorces de l'affection populaire l'avaient engagé dans une entreprise supérieure a ses forces. L'amour du peuple le suivit dans toutes les variétés de sa fortune. Après, son exécution même, ses partisans conservèrent l'espérance de le revoir à leur tête ; ils se flattèrent que le prisonnier qu'on avait exécuté, n'était pas le duc de Montmoulh, mais quelque autre qui lui ressemblait ])eaucoup, avait eu le courage de mouriT a sa place et de lui donner celle preuve de son extrême allacbenient.
Il est certain que le bruit courut dans Londres qu'un officier de son armée qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier, et sûr d'être condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui avec autan t de joie que si on lui eût accordé la vie, et que sur ce bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s'était écriée : Ah' ce n'est pas lui.
Quelques jours après que le roi Jacques eut abandonné ses royaumes, dit l'auteur d'un livre qui a pour titre : Amours de Charles II et de Jacques II, rois d'Aiigleterre [ly-, le comte Danby envoya chercher le colonel Skellon, qui avait eu ci-devant la lieulenance de la tour, et k qui le prince d'Orange l'avait ôtée pour la donner au
(\) Pages 74 et 75, première partie.
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lord Lucas : Monsieur Skellon, lui dit le comte Danby, hier en soupant avec Robert Johnston, vous lui dites que le duc de Monlmouth était vivant, et qu'il était enfermé dans quelque château en Angleterre. — Je n'ai point dit qu'il était vivant et enfermé dans quelque château, puisque je n'en sais rien, répondit Skelton; mais j'ai dit que la nuit d'après la prétendue exécution du duc de Montmouth, le roi accompagné de trois hommes, vint luimême le tirer de la tour ; qu'on lui couvrit la tête d'une espèce de capuchon, et que le roi et les trois hommes entrèrent avec lui dans un carrosse.
Je sais le peu de cas qu'on doit faire de ce qui est rapporté dans des livres pareils a celui que je viens de citer, et dont les auteurs ne cherchent qu'à amuser leurs
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lecteurs et mêler des fictions agréables a quelques vérités; mais cette anecdote, vraie ou fausse, m'a rappelé ce que d'autres et moi avons entendu raconter plus d'une fois au P. Tournemine. Étant allé faire visite a la duchesse de Port^mouth, avec le confessur du roi Jacques, le P. Sanders , elle leur dit, dans une suite de conversation, qu'elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince, l'exécution du duc de Montmoutb, après que Charles H, à l'heure de la mort, et prêt a communier lui avait fait promettre devant l'hostie, <yne fluldeston, prêtre catholique, avait secrètement apporté que quelque révolte que tenta le duc de Monlmouth, il ne le ferait jamais punir de mort ; aussi ne l'at-il pas fait, répondit avec vivacité le V. Sanders.
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Nelaton, chirurgien anglais, allait ioiis les matins au café de Procope ; il y a raconté plusieurs fois qu'étant premier garçon chez un chirurgien près de la Porte Saint- Antoine, on vint un jour le chercher pour un^e saignée, et qu'on le mena a la Bastille; que le gouverneur l'introduisit dans la chambre d'un prisonnier qui avait la tête couverte d'une longue serviette uouée derrière le cou ; que ce prisonnier se plaignait de grands maux de tête, que sa robe de chambre était jaune et noire a grandes fleurs d'or, et qu'a «on accent, il av<>it très bien remarqué qu'il était Anglais.
Le bruit courut en Provencequ'il y avait à la citadelle de Tile Sainte-Marguerite, un prince turc, nommé Macmouth, qu'on y gardait avec beaucoup de précautions.
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ne serait-il pas assez vraisemblable qu'un malelot provençal, plus familiarisé avec les noms de Mustapha, de Sélim, de Macmouth, qu'avec les noms anglais, ait cru lire Macmouth sur l'assiette d'argent jetée par la fenêtre, et où d'ailleurs le nom de Montmouth, écrit avec la pointe d'un couteau, pouvait n'être pas trop lisible.
Outre que le duc de Montmouth était
d'une figure distinguée (1), il eût été très difficile de le tenir bien caché en Angleterre ; d'ailleurs il n'était pas possible que Jacques II ne réfléchît quelquefois qu'un
(1) On prétend qu'il avait été passionnément aimé de plusieurs femmes, entre autres de la princesse d'Orange, pendant le séjour qu'il fit en Hollande. On lit dans les Mémoires de M"", pour servir à l'Histoire du dix-septième siècle, tome l'I, page 253, que la nouvelle de sa mort inspira à cette princesse la haine la plus violente contre son père qu'elle parvint dans la suite à détrôner.
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roi catholique romain ne pourrait jamais être fort agréable aux Anglais ; que dans ce royaume, les factions se forment, et que les troubles s'y élèvent très aisément, que le gouverneur d'une forteresse ou d'une ville s'y croit moins placé par le roi que par la nation, et que s'il imagine qu'il est de l'intérêt de la patrie de délivrer un prisonnier, il ne tardera pas aie mettre en liberté. Lié par un serment solennel, par la reconnaissance et le respect qu'il devait a la mémoire d'un frère (1), qu'il l'avait toujours beaucoup aimé, Jacques II, en accordant la vie au duc de Monmouth, pensa donc qu'il serait hors de toute inquiétude a son égard, en le faisant passer en France, et que Louis XIV, quand même leurs intérêts communs changeraient,
;ii Charles 11.
était incapable de jamais trahir sa confiance.
Enfin, qu'on cherche, qu'on lise, qu'on réfléchisse sur tous les événements de ces temps-ik, trouvera-t-on, je ne dis pas seulement en France, mais même dans toute l'Europe, quelque prince a l'égard de qui l'on puisse imaginer qu'il ait été de la plus grande importance qu'on ignorât sa détention et qu'on prît toutes les précautions qu'on prenait pour cacher qui était le prisonnier au masque? Je n'en Yois aucun, excepté le duc deMontmouth.
UN
TABÏ.E
Des chapitres du septième Tolunne.
Pages
Cliap. VI. f,e tribunal du roi ^
— VU. La clémence du roi • 97
Vin. La recherche 135
Recueil de tont ce qui a été écrit
sur le prisonnier raasqué. . . . 221
Fin de la table da septième et dernier Tolnme.
Fontainebleau, imprimerie de E. Jacquin.