Le comte de Vermandois
Il attendit avec anxiété jusqu'à onze heures du soir, pour s'assurer que sa mère ne reviendrait pas de Versailles avant le lendemain matin.
Depuis l'heureuse crise qui l'avait fait sortir de l'espèce de léthargie, mêlée d'accès de démence, où il était resté plongé pendant plus de quinze jours, il semblait avoir repris, avec sa connaissance et sa raison, la pleine possession de ses facultés et de sa santé ordinaires.
11 n'avait pas encore quitté son lit, mais il se sentait capable de se lever.
Son médecin , M. Robin , qui l'avait
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laissé, la veille, accablé d'une fièvre ardente accompagnée de délire et de convulsions, fut bien surpris de le trouver près - •que rétabli dans son état normal, sans fièvre et sans agitaliop, le vfsage reposé et l'esprit calme.
— ^Monseigneur, lui avait dit ce bon vieillard, ce n'est pas la médecine qui l'ait de ces cures merveilleuses , quoi qu'en pense l'illustre M. Fagon; c'est la Nature, notre mère k tous.
— J'aime mieux croire, lui répondit le prince, sans faire tort à la Nature, que c'est ma véritable mère qui m'a guéri !
La journée s'élait passée bien lentement au gré du convalescent, qui comptait tout bas les minutes et qui s'informait de l'heure à chaque instant.
Pour se distraire et pour prendre patience, il interrogeait Moufle sur les moindres particularités des visites que ce fidèle serviteur avait faites a l'Ermitage.
Celui-ci évitait, dans ses réponses sobres et discrètes, de donner de nouveaux aliments à la préoccupation du prince, qui avait oublié sa mère, en ce moment, pour ne songer qu'à mademoiselle de Chantemerle.
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Vers le soir, il parut disposé à s'assoupir, car il cessa de parler et ferma les yeux. Il ne dormait pas encore cependant, car Moufle, qui le veillait en tenant ses regards constamment fixés sur lui, vit deux larmes déborder de ses paupières et ruisseler le long de ses joues.
— Monseigneur ! dit Moufle, en se penchant a l'oreille de son maître : ne souffrez-vous pas ?
— Non, répondit-il en rouvrant les yeux, je pensais que le Sort qui m'a fait prince ne s'intéresse guère à mon bonheur!
— Votre Altesse Royale ne sait pas ce
qui lui est réservé dans l'avenir, répliqua Moufle, qui avail mal compris le sens de ce reproche adressé au Sort. Le trône est placé si près de vous, qu'il ne faudrait, pour vous y faire monter...
— Le trône! interrompit le comte de Vermandois avec impatience : je me soucie bien peu de ces ambitions! Je voudrais être un simple ^entilhonmie, pour épouser mademoiselle de Cbantemerle!
Moufle n'eut pas l'air de prendre garde à ce vœu, qui lui sembla bizarre dans la bouche d'un prince du sang. Il rompit la conversation, en feignant de croire qu'on avait gratté à la porte cl en allant ouvrir.
Il se trouva face a face avec un officier de la maison du Dauphin, lequel venait, au nom de ce prince, demander des nouvelles du comte de Vermandois.
Ce dernier, d'une voix dolente, fli; approcher de son lit l'envoyé du Dauphin, avant que Moufle eut le temps d'éconduire ce personnage, et, s'étant caché la figure sous les draps, comme s'il était près de rendre l'âme, il poussa deux ou trois gémissemeflts, qu'on pouvait mettre sur le compte de la souffrance.
— Je vais bien mal ! dit-il en s'efforçant de ne pas rire. Remerciez monseigneur, de ma part, pour sa bonne et gracieuse
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intention. Faites-lui savoir, s'il vous plaît, que je ne suis pas tout à fait mort.
— Le bruit avait couru pourtant, monseigneur, reprit l'envoyé, que Votre Altesse était en meilleure santé?
— Ce sont les ennemis de M. le Dauphin qui prétendent que je n'en mourrai pas.
— Monseigneur le Dauphin ne manquerait pas de venir, si Votre Altesse voulait bien l'y autoriser?
— Dites-lui que je l'en dispense, en lui gâchant un gré infini, toutefois, d'y avoir
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soûgé, et priez-le seulement, en mon nom, de ne pas oublier de me jeter de l'eau bénite quand je serai mort.
Le gentilhomme s'inclina respectueusement, avec un air de condoléance, et se retira.
La portière ne fut pas plutôt retombée sur l'envoyé du Dauphin, que le comte de Vermandois leva la tête hors de ses couvertures en éclatant de rire.
— M. le Dauphin s'en va faire cette nuit de très agréables songes ! dit-il gaîment.
— Ah! monseigneur, reprit Moufle, avcz-voiis ie courage de donner de telles inc^uiétudes aux personnes qui s'informent de votre état!
— Le Dauphin n'a pas le cœurméchant pour tout le monde, j'en conviens; mais il est possédé d'une si furieuse jalousie contre moi, que la plus grande joie que je pusse lui faire serait de me laisser mourir le plus vite possible.
— Non , monseigneur. Son Altesse Royale est trop insouciante de toutes choses, pour former un désir, ou pour avoir une idée fixe, bonne ou mauvaise...
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— Mordieu! mon anii ^ioiiile, je ne te connaissais pas tant de malice! Tu viens de peindre îa le caractère de mon très cher frère, comme si M. de La Bruyère t'avait prêté son pinceau; mais tu peux ajouter au portrait qu'il n'a quasi qu'une seule passion, qui est sa haine pour moi.
— Je veux croire le contraire, monseigneur, pour ne pas lui souhaiter du mal.
— Je lui pardonne volontiers, moi, tout le mal qu'il m'a fait déjb ou qu'il m'a voulu faire, comme si je n'élais né que pour lui disputer ses droits héréditaires a la couronne !
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Les nouvelles que l'envoyé du Dauphin était venu prendre sur les lieux de la part de son maître, avaient circulé en tout le cliâteau, avant qu'elles eussent été transmises au fils aîné de Louis XIV. On répétait partout que le comle de Vermandois était retombé plus gravement malade que les jours précédents.
Son gouverneur, le marquis de Monchevreuil, chargea M. de Périgny d'aller savoir ce qui en était de cette rechute, que les médecins n'avaient pas prévue.
M. de Périgny fut arrêté, a l'entrée de la chambre du prince, par Moufle, qui lui annonça en baissant la voix et en af-
feclanl un air de consternation que le malade ne voulait voir personne.
— Mon devoir serait pourtant de ne pas quitter Votre Altesse, dit M. de Périf^ny, qui parlait assez haut pour se faire entendre du prince.
— Parlez plus bas, monsieur ! répondit Moufle, qui lui barrait le passage. Gardezvous de l'éveiller!
— Ma place* est de rester r.ans cette chambre, et j'y vais demeurer toute la nuit auprès de Son Altesse...
— Mouile î cria le prince, qui faisait
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semblant de s'éveiller a demi, donne-moi mon épée, que je chasse l'ennemi qui voudrait pénétrer dans mon camp! Qu'on mette deux huissiers de service a la porte de mon appartement et qu'on me fasse seller un cheval !
- Vous voyez bien, monsieur, dit Moufle, que Son Altesse ne veut pas qu'on entre chez elle.
— Je vois plutôt, hélas ! que Son Altesse n'a pas sa tête à elle, reprit M. de Pérignj.
— Le premier qui s'avisera d'entrer céans, cria le prince, qui feignit d'avoir le
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délire et qui s'agilail dans son lit, j'ordonne qu'il soit pendu haut et court !
— Retirez-vous, monsieur ! dit Moufle, forçant M. de Périf^nj a sortir de la chambre. Il faut bien se garder de contredire en rien Son Altesse, sous peine d'aggraver son mal. Je vous supplie donc de donner des ordres très sévères pour que l'on n'approche pas d'ici jusqu'à demain.
M. de Périgny, en se retirant, plaça deux valets de pied dans ranticliambre, en leur recommandant de ne laisser approcher personne, sous quelque prétexte que ce fût. Puis il alla rendre compte a
M. (le Monchevreuil de la situation inquiétante du malade.
iM. de Monchevreuil lit appeler M. Robin et les autres médecins du château; il les envoya tous ensemble chez le comte de Vermandois.
Mais la porte de l'appartement avait été fermée en dedans par ordre du prince, e t Moufle refusa d'ouvrir, en disant que le prince dormait d'un sommeil paisible et bienfaisant.
— Le dormir est la meilleure médecine, dit M. Robin a ses confrères ; c'est la Na-
tuie qui l'administre toujours en temps nécessaire. Retirons-nous, messieurs, et attendons qu'on nous appelle.
Les lumières et les feux étaient éteints dans le château; le silence régnait au dedans comme au dehors, quand le comte de Vermandois, qui avait paru s'endormir, quoiqu'il fût bien éveillé, sortit brusquement de sa rêverie en entendant sonner minuit.
— Allons, dit-il en écartant les rideaux, il est temps de partir. Habille-moi, MouOe.
— Est-il possilde, monseigneur, reprit
le valet de chambre effrayé, que vous persistiez dans ce fâcheux dessein?
— Si j'y persiste?... Dussé-je en mourir après ; il faut que j'aille voir Louise !
— 31ais, monseigneur, vous n'êtes pas en état de vous exposer à l'air froid et humide de la nuit, a la fatigue de la route, à l'émotion de cette visite...
— Habille-moi, te dis-je, et pas de paroles inutiles qui ne changeraient rien a ma volonté !
— Si ce n'est pour vous, moji seigneur, que ce soit pour moi.
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— Je me sens ua peu faible, en effet! dit le prince, qui, descendu de son lit en chancelant, avait éprouvé un élourdissement et s'était appuyé à la balustrade de l'alcôve.
— Je vous conjure, monseigneur de vous recoucher et de ne pas quitter la chambre, jusqu'à ce que les forces et la santé vous soient revenues.
-wMordieu! m'obéira-t-on, monsieur Moufle? Faut-il que j'appelle quelquun pour m'habiller?
Moufle se tut en soupirant, et il com-
nienc-a, le cœur aros et les yeux mouillés de larmes, à prêter la main a l'habillement de son maître; mais il n'apportait pas dans cet oflftce ractivité et l'adresse qu'il avait Thabitude d'y mettre.
Le comte de Vermandois se soutenait a peine; il avait par intervalles des vertiges, des siïiïocalions, des tremblements et des sueurs froides.
Sa résolution inflexible lui donna le
courage et la force de vaincre la nature.
— Si l'on découvre jamais que j'ai pris part a celle imprudence inouïe, disait Moufle, je «uis un homme perdu!
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— Je crois que je ne suis pas trop capable de faire la roule à cheval, disait le prince.
— Je devrais vous désobéir, monseigneur, au risque d'être en butte a votre courroux I
— Je reconnais que je ne saurais pas me tenir en selle ; nous irons donc en carrosse.
— Permettez-moi, monseigneur, d'aller encore seul a la Madeleine aujourd'hui.
- Il faut demander un carrosse. Moufle.
— Mais je ne puis, monseigneur, a celle heure de nuil, faire atteler un carrosse pour Voire Altesse... On pensera que je suis devenu fou, car personne au château n'ignore que Votre Altesse est malade, fort malade...
— Nous donnerons alors nos ordres nous-même... Dépêche, Moufle, et partons !
-— Je me jette encore une fois a vos genoux, monseigneur, pour vous supplier...
— Assez, pour Dieu ! cesse de supplier, Moufle, et prête-moi le bras.
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— Vous ne songez pas, monseigneur, que madame la duchesse de La Va}lière peut revenir de Versailles d'un moment à l'autre?
— Non; elle ne reviendra que demain, car le» routes de traverse ne sont pas praticables en pleine nuit.
— M. de Monchevreuil n'a qu'a se présenter tout a l'heure à la porte de votre appartement?
— H trouvera la porte close, et j'imagine qu'il ne la fera point enfoncer.
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^ Mais on peut entrer dans cetle chambre par les garde-robes ?
— Tu fermeras les portes derrière nous et tu emporteras les clés.
— Monseigneur, vous êtes si faible, que vous tomberez évanoui en chemin !
— Je reprends des forces, au contraire, depuis que je suis levé. Je m'appuierai sur toi en marchant.
— C'est qu'il faut marcher longtemps pour gagner les écuries !
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— Fallùl-il faire la route a pied jusqu'à l'Ermiiage, je suis prêt !
Moufle se trouvait a bout d'objectious, de prières et de résistance ; il cédait en s'accusant de manquer à son devoir , qui lui commandait de résister et de désobéir.
La porte était fermée à double tour et bien verrouillée, du côté de l'antichambre et des appartements ; le comte de Vermandois, en sortant de sa chambre par la petite porte des garde-robes, fit fermer également cette porte dont Moulle prit la clé.
Moufle avait allumé une lanterne pour
se conduire, dans l'obscurité, a travers les salles, les galeries, les escaliers et les cours qu'ils avaient a traverser.
11 marchait en avant afin d'éclairer les pas mal assurés du prince qui le suivait en cherchant sans cesse un point d'appui contre les murs et les meubles.
Ils restaient muets l'un et l'autre, chacun absorbé par des pensées bien différentes: le prince impatient d'arriver au but de cette expédition nocturne, le valet de chambre souhaitant quelque circonstance imprévue qui viendrait y mettre obstacle.
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Ils n'entendaient autour d'eux que le brnit continu de leur marche, lente et inégale, sur les dalles de marbre, sur les planchers de bois, sur les carreaux de brique, où ils posaient le pied avec précaution.
Toute la partie du château qu'ils avaient à parcourir, était plongée dans les ténèbres et le silence. Il n'y avait nulle part, ni gardiens, ni veilleurs, ni soldats.
En l'absence du roi, on ne faisait des rondes de nuit que dans le château neuf où tous les princes avaient leurs appartements. Partout ailleurs, les portiers el
les surveillants dormaient depuis l'heure du couvre-feu.
Moufle ne craignait donc pas de trouver sur son passage quelque officier ou domestique du château ; il avait soin pourtant de choisir un chemin où il neût rencontré personne, même en plein jour.
[1 connaissait des communications secrètes qui lui permettaient de passer d'une galerie dans un autre, sans faire de longs détours et sans être arrêté a tout instant par des portes closes.
Il remarqua néanmoins, avec étonne-
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ment, que plusieurs porles, qu'il se disposait à ouvrir avec un passe-partout, parce qu'il les savait toujours fermées, étaient ouvertes cette nuit-là comme si quelqu'un eût pris les devants pour lui préparer la voie.
Le comte de Vermandois éprouvait une défaillance, une lassitude qui s'augmentaient a chaque pas mais qui ne le faisaient nullement chanceler dans son projet.
— Monseigneur, dit a voix basse Moufle qui hésitait sur le seuil d'une porte entrebâillée, il serait sage de retourner en ar-
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rière, car nous pouvons faire quelque rançon Ire désagréable.
— Quelle rencontre?
— Des voleurs ou des amants, peu importe. Voici une porte qui ne s'ouvre jamais et qui est ouverte...
— On a même oublié la clé dans la serrure? Ce n'est pas notre alTaire, et nous n'avons rien à voir là.
— Eh ! monseigneur , nous sommes sans armes et nous aurions beau crier a l'aide.
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— Si ce sool des amants, ils ue nous feront pas de mal ; si ce sont des voleurs, ils seront les premiers à s'enfuir.
— Ecoutez ! on parle a voix haute, on chante au son d'un instrument!
— Passons, passons. Nous n'avons pas le loisir d'écouler de la musique, et aussi bien, n'est-ce pas pour nous qu'on donne le bal.
Moufle obéit et coutinua de marcher en avant, l'œil et l'oreille au guet.
Il venait d'entrer dans la cage de pierre
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d'un escalier a vis, qui moutail jusqu'aux combles d'un bâtiment de la cour du Donjon.
C'était la cour la plus ancienne de celte résidence royale; François P*" l'avait fait bâtir dans le style de l'architecture française lourde et massive du moyen-â^^e; mais il s'en dégoûta bientôt, et il l'abandonna dès qu'il eîit déployé|, dans les constructions nouvelles de la cour de la Fontaine el de la cour du Cheval-Blanc, toutes les magnificences de laFienaissance italienne.
Les grands corps de logis qui entouraient de trois côtés cette cour gothique, a
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laquelle on arrivait autrefois par uu pontlevis jeté sur un large fossé, n'étaient habités, depuis plus d'un siècle, que par des hibous, des rats et des araignées.
Moufle fut donc très surpris d'entendre les voix, les chants et la musique qui partaient du haut de l'escalier et qui se répercutaient dans celle longue spirale de pierre sonore, comniedansles luyauxd'un orgue gigantesque.
Le prince ne fut pas moins surpris de ce bruit de fête, mais il était trop impatient pour en chercher la cause.
Si ce sont la des voleurs, dit-il en
poussant devant lui sou valet de chaaibre, ils mèneut joyeuse vie et ne semblent pas fort redoutables.
Tout a coiîp, la musique et le chamt cessèrent : il y eût un instant de confusion et de tumulte. Une porte s'ouvrit et se referma aussitôt avec fracas.
Une voix claire et perçante retentissait encore a travers cette porte fermée, qui paraissait être celle d'une prison, a entendre le roulement des verroux et le cliquetis des clés tournant dans les serrures.
Celle voix qui, iour a tour, priait et me-
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menaçait, flallail ou invectivait, expira dans Jcs larmes et les sanglots. C'était évidemment une femme qui se lamentait ainsi.
La première pensée, le premier mouvement du comte de Vermandois fut de venir en aide à cette inconnue qui semblait implorer du secours; mais il se souvint que Louise de Cliantemerle l'appelait à l'Ermitage et l'accusait depuis vingt jours.
Il se laissa donc entraîner dans la cour du Donjon. Moufle avait distingué un pas lent et régulier qui descendait des étages supérieurs, et il ne voulait pas attendre la rcnconlredu personnage mystérieux, qu'il
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n'aurait pu éviter en restant sur les degrés de l'escalier.
En ce monienl, le vent qui s'engouffrait dans les galeries que le prince et son guide venaient de quitter, poussa derrière eux avec violence la porte qu'ils avaient laissée en Ir'ouverte, et la ferma bruyamment en dehors, de manière à intercepter toute communication directe entre la cour du Donjon el les autres cours du château.
Moufle avait dû, pour se soustraire à ïa vue de l'homme qui descendait lentement l'escalier, dévier de la route qu'il voulait prendre, en passant par une galerie haute,
1)C VKUMANOOIS Ol
qui l'eût conduit dans la cour des Cuisines el, de la, dans celle des Ecuries.
11 se trouvait forcé, malgré l'impatience du prince, de s'arrêter momentanément sous les arcades de la galerie gothique qui régnait autour de la cour du Donjon.
En levant les yeux vers le faîte de la tourelle qui contenait l'escalier a vis, il remarqua et fit remarquer au comte de Vermandois une fenêtre étroite, garnie d'épais barreaux de fer, entre lesquels filtrait une vive lumière.
— Il y a la une prison et une prison* iiièreî dit tout hu le priiiee.
— C'est sans doute une comédienne, nommée la Raisin que monseigneur le Dauphin a fait venir de Paris et qu'il tient enfermée, dit-on. comme dans une bastille.
— Tu ne m'avais pas dit que le Dauphin aimât une comédienne?
— Il aime seulement a la voir danser et a l'enlendre chanter, en s'accompagnant de son epinelle.
— Mais d'où sais-tu cette plaisante nouvelle ? reprit en riant le comte de Vermandois.
— C'est un bruit qui court au château depuis l'arrivée de la virtuose et de son épinette.
— Oh ! la bonne aventure ! s'écria le prince, qui riait toujours. M. le Dauphin, l'élève de Bossuet et de Fénélon, amoureux d'une comédienne, ou plutôt d'une baladine !
— Chut! monseigneur, on n'aurait qu'h nous entendre!. . Nous ne sommes pas seuls ici, et l'on nous écoule... Voyez! la prisonnière vient d'ouvrir sa fenêtre !
Le comte de Vermandois ne cessait pas de rire, en dépit des prudents avis de son
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valet de chambre, qui attendait que le passap;e de l'escalier fût libre pour sortir de la cour du Donjon.
Mais la personne qui descendait du haut de cet escalier, une lumière a la main, trouvant fermée la porte qu'elle avait laissée ouverte, se vit obligée de chercher une autre issue pour revenir a son point de départ, en faisant un long détour par les galeries hautes. v
— 11 faut le suivre ! dit le comte de Vermandois, qui se mit aussitôt à la piste de ce personnage qu'il ne voyait pas, mais qu'il entendait parler a demi-voix, comme hi quelqu'un se trouvait avecluL
DE VERMANDOIS à\
— 11 y a au moins deux personnes, disait Moufle en suivant aussi le prince, sans compter celle qui regarde, en ce moment, par la fenêtre.
— N'importe ! j'ai grand intérêt a être bien informé sur le compte de M. le Dauphin.
— Mais, monseigneur, si c'était luimême et que vous vous rencontrassiez face à face tous deux ?
— J'en aurais une joie extrême, car M. le Dauphin ne s'arrogerait plus le privilège exclusif de la êagesse, et, me sa^
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clianl maître de son secret, il me ménagera davantage.
— Vous êtes déjà maître de son secret, monseigneur , ne vous exposez pas a ce qu'il devienne à son tour maître du vôtre. Je supplie donc Votre Altesse de ne point poursuivre son projet d'aller cette nuit à l'Ermitage de la Madeleine !
— Est-ce à dire que M. le Dauphin aurait le droit et le pouvoir de m'empècUer d'y aller ?
— Je ne dis pas cela, monseigneur , mais la nuit est noire, froide et humide. Votre Altesse n'est point encore en état
Di: VEllMA>'DOIS 4.>
de supporler le voyage. Demain, aprèsdemain, nous nous remettrons en route...
— Je suis sûr que c'est le Dauphin en personne! disait le comte de Vermandois, qui n'écoutait pas les sollicitations de Moufle. Il est seul, et se parle a lui-même, suivant sa coutume.
— Pensez-j, monseigneur ! Nous n'arriverons pas à la Madeleine avant deux heures du matin ; on ne nous attend plus et on nous laisserait à la porte.
— Entends-tu ce qu'il dit? interrompit le prince, qui se trouvait a quelques pas en arrière du faiseur de monologue.
— Vous voulez donc qu'on vous voie, monseii^neur? Si l'on vient à savoir que vous êtes sorti de votre apparlement, a pareille heure, je suis un homme perdu, ruiné, déshonoré!
— Demeure a celte place! dit le prince, en lui prenant des mains la lanterne, je ne tarderai guère a te rejoindre.
Il s'arma d'une énergie nouvelle pour doubler le pas et pour atteindre l'homme qui le précédait a peu de distance, et dont il voyait la silhouette se dessiner en ombres mouvantes sur la muraille, éclairée par le (lambeau que cet homme portait h iâ maid.
Il entendit, prononcés a demi-voix, ees mots qui ne lui laissèrent plus de doute sur l'individualité du personnage. Ce ne pouvait être, en etîet, que le Dauphin.
— Vermandois est bien malade, disait-il en se consultant et en se répondant a demi-voix. Ne serait-ce pas une bonne politique que de demander à le voir? S'il meurt, comme on le suppose, on me saura gré de l'oubli de mon ressentiment, et l'on me louera de lui a voir. pardon né ses offenses.
Le comte de Vermandois, curieux d'écouter un monologue dans lequel l'on faisait intervenir son nom, voulut s'appro-
cher de plus près, et, dans son empressement, il oublia d'étouffer le bruit de sa marche hâtive et de masquer avec sa main le rayon lumineux de la lanterne.
Ce rayon, qui courait devant le Dauphin, et ce bruit qui résonnait derrière lui, l'arrêtèrent court au milieu de sa préoccupation verbeuse.
Il se retourna brusquement : il vit un homme qui le suivait. Il crut que cet individu avait de mauvais desseins contre sa personne ; il alla droit à lui.
— Tournez bride et me laissez en paix! cria-l-il, en braquant un pistolet sur le
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comte de Verinandois qu'il ne reconnaissait pas encore.
— Qui s'attendait a vous rencontrer ici, monsieur mon frère, lui dit l'autre, en éclatant de rire.
— Bon Dieu ! n'ètes-vous pas le spectre de M. de Vermandois !
Le Dauphin, qui était fort superstitieux, , ressentit une impression profonde de terreur, a laquelle succéda presque aussitôt un mélange confus d'étoanement, de défiance el de colère.
— Non, s'il vous plail. monsieur mon
frère! reprit le comte de Vermandois, en riant plus fort. Ce n'est point une âme, mais un corps qui a l'honneur de votre rencontre un peu bien imprévue en ce lieu.
— Mais on m'a rapporté que vous étiez quasi-agonisant, et je songeais, a part moi...
— Que vous feriez un acte de bonne politique en demandant a me voir?
— Etes -vous sorcier, monsieur, pour deviner si juste ce que j'ai pensé?
— Pour Dieu! monseigneur, répliqua
le comte de Vermandois, qui ne cessait de rire, dites-moi, s'il vous plaît, d'où vous venez ainsi au milieu de la nuit?
— Et vous, monsieur, repartit le Dauphin avec un air maussade et taciturne, où allez-vous, je vous prie?
, — N'imaginez pas que j'aille la d'où vous venez.
— Qu'est-ce a dire? interrompit le Dauphin, relevant fièrement la tête, et toisant d'un regard superbe et dédaigneux son jeune frère, qui ne s'en émut pas et continua de le narguer.
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— Je voudrais gager que vous êtes sur pied pour aller ouïr un beau sermon de M. l'abbé Bossuet ?
— Monsie'ur de Verniandois, vous pourriez vous repentir de vos moqueries!
— Ou peut-être, poursuivit le malin agresseur, s'agit il d'une partie de cartes avec M. le chevalier de Lorraine?
— Un conseil que je vous donne, monsieur! dit le Dauphin d'tin ton irrité; occupons-nous chacun de nos aîTaires, et ne nous mêlons point de celles des autres.
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— S'il VOUS arrive encore, répondit le prince en lui adressant presque un défi, de vous railler de nies hauts faits de Templier, ainsi que vous les avez qualifiés, je dirai, moi, que vous allez la nuit au sabbat, dans la cour du Donjon !
— Seriez-vous assez hardi pour avoir osé me suivre et m'épier?
— Je n'ai pas comme vous, il est vrai, des espions a mon service, et il faut bien que je m'acquitte moi-même des soins de police que vous faites exercer, vous, par vos domestiques.
— Monsieur de Vermandois, prenez