‹ Le comte de VermandoisChapitre 2 sur 6 · O'I IA\ COMTE · texte numérisé non relu

O'I IA\ COMTE

♦iardo que j'aille de nouveau me plaliîdre au roi I

— Dénoncez el calomniez, monsieur le Dauphin, c'est votre affaire. Accusez-moi, par exemple, d'avoir tenté de vous assassiner, el donnez-en pour preuve le pistolet que vous tenez fa?

— Vos injures, monsieur, n'auront pas le pouvoir de me mettre en courroux, dit le Dauphin avec une rage concentrée et un implacable ressentiment. Vous êtes un enfant de méchante nature...

— Bonsoir, monsieur! le vous conseille,

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pour l'honneur de voire naissance, de vous bien diverlir h jouer de l'ëpinelle et a danser la bourrée d'Auvergne.

Le Da-uphin ne répondit rien k celle mordante épigramme; il était pâle de colère et tremblant d'inquiétude; il hésita un moment sur le parti qu'il devait prendre.

Puis, jetant a ses pieds son pistolet, il déposa son flambeau sur le plancher et se croisa les bras.

— Monsieur, dit-il froidement avec un geste d'autorité, passez votre chemin, et tournez a droite ou a gauche.

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Et il allendit, a la même place, muet et immobile, que le comte de Vermandois se fût décidé, après uu instant d'hésitation et de ricanement, a continuer sa route, en se dirigeant vers la cour des Cuisines et celle des Écuries.

La vipère.

Ce soir-là, mademoiselle Louise de ChaDlemerle veilla plus tard qu'à l'ordinaire, dans l'espérance de voir arriver enfin M. Louis Breton, qui n'avait pas paru depuis vingt jours à l'Ermitage.

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Moufle n'arriva pas même, quoiqu'il lui eût promis de venir, avec cette restriction cependant qu'il pourrait bien être retenu auprès du lit de souffrance de son maître.

MademoiselledeChantemerle, ne voyant ni le maître ni le valet de chambre, pensa naturellement que le premier devait se trouver plus malade.

Moufle lui avait annoncé pourtant, afin de la tranquilliser, que M. Louis Breton serait peut-être en état de venir lui-même.

Elle s'était bercée de ce doux espoir, et 3a voix de son cœur lui avait dit, a plu-

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sieurs reprises, dans la soirée, qu'elle allait revoir M. Louis Breton.

Cet espoir, par intervalles, devenant presque une certitude, Louise s'était préparée, dès le matin, a recevoir celui qu'elle attendait avec tant d'impatience.

Elle avait ajouté quelques nœuds de rubans, quelques gazes, quelques dentelles a sa toilette, qu'elle avait entièrement négligéedurant l'absence deM. Louis Breton.

Elle donna souvent un coup d'œil au miroir dans Je cours de la journée, qui

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lui semblait plus longue que toutes les autres, et elle s'assura qu'elle pouvait plaire encore, quoique la pâleur de ses joues et la fatigue de ses yeux languissants témoignassent qu'elle avait beaucoup pleuré et peu dormi.

Elle pleura de nouveau et plus abondamment que la veille, en se 'disant avec découragement, quand elle entendit sonner onze heures au clocher de Valvins, que M. Louis Breton ne viendrait pas encore ce soir-là, et qu'elle n'aurait pas même des nouvelles de ce cher malade.

— Il est bien tard, mademoiselle, lui dit Thérèse qui la pressait depuis plus

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d'une heure de se mettre au lit. C'est minuit qui «onne au temple de Chareuton.

— Minuit! Ce n'est que dix heures, reprit Louise en essuyant ses larmes, et je crois que cette horloge avance.

— Il faut pourtant prendre du repos, et vous en avez grand besoin. Voulez-vous aussi tomber malade? Vous ne dormez pas, vous ne mangez pas, vous pleurez jour et nuit!

— Gomment veux-tu que je dorme? Je me dis sans cesse que le pauvre jeune homme est bien malade, et je voudrais être près de lui pour le soigner.

— Il n'est pas si malade, puisqu'il s'occupe de nous, puisqu'il peuse h nous envoyer tout ce qui peut nous aider a supporter notre captivité et notre solitude, de beaux fruits, d'excellentes confitures, des pâtisseries délicieuses... mais vous n'y touchez pas!... des livres, des gazettes, des comédies... mais vous n'en avez pas lu une seule page!... des rubans, des dentelles, des colifichets... Ah! du moins, vous y avez fait honneur aujourd'hui, et vous ne les jetterez pas de côté demain!

— Je suis profondément triste et abattue, ma chère Thérèse ; il n'est pas venu ce soir; demain il ne viendra pas davantage î Je commence a douter de la l'éalilé

de cette maladie... C'est un prétexte pour ne pas venir!... La dernière fois que je l'ai vu, il était fort préoccupé : il m'a parlé d'absence; il m'a fait ses adieux, comme s'il n^ devait plus me revoir...

J'en ai eu le pressentiment alors...

— H vous avait juré cependant qu'il reviendrait le surlendemain, et M. Breton n'est pas homme à mentir.

— Il n'est pas revenu, hélas! Si du moins il m'était permis d'aller le voir, et de m'assurer par moi-même qu'il est encore vivant, qu'il m'aime encore!...

— Vous savez que M. Mou (le vous a ex-

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pliqué comment cela était impossible. Tl vous a dit que M. Breton avait été fort inquiété par suite de notre évasion de l'Ave- Maria. Ce serait le compromettre gravement et nous exposer a être reconduites au couvent, que de nous montrer dans l'endroit où il se cache.

— Il faut se rendre k de si bonnes raisons, et, néanmoins, je ne m'y puis résoudre!... Où donc as-tu serré la clé de la porte du jardin? ajouta-t-eile, en affectant un air distrait et indifférent.

— Elle est en sûreté, mademoiselle, et je la trouverai bien, dès qu'il sera nécessaire. Mais Dieu me préserve de la laisser

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à votre disposition ! vous auriez déjà fait une folie...

— Quelle Iblie ? reprit mademoiselle de Cbantemerle, qui rougit et n'osa regarder Thérèse en lace.

— Vous vous seriez échappée, pour courir les champs !

— Moi! répliqua Louise, en rougissant davantage; je n'y ai pas soii^é, et je m'en garderai bien.

— C'est donc sans y songer, que vous rôdez sans cesse aux alentours de celle

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porte? C'esi sans y songer aussi, mademoiselle, que vous avez mis toute la maison sens dessus dessous pour découvrir la place cil 'j'ai caché cette clé... Soutiendrezvous que vous ne cherchez pas a sortir d'ici ?

— Mais où voudrais-iu que j'allasse? Je ne connais personne dans ce pays.

— Vous vous êtes trahie vous-même, ce malin, en disant que vous vous rappeliez exactement l'endroit oii demeurait, il y a quatre ans, le pasteur Jérénre Cornouaille.

— Quel rapport y a-t-i! entre le pasteur

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Cornouaille et le projet de m'enfuir de cette maison?

— Eh bien ! vous seriez allée au tempte de Charenton demander le pasteur?

— N'est-ce pas toi-même qui en as eu ridée avant moi ?

— 11 est vrai, lorsque j'ignorais les dangers que nous pouvons courir, en mettant le pied hors d'ici, et surtout les embarras que nous donnerions par la a des personnes honorables, qui nous sont chères... M. Breton ne nous a point dissimulé que M. le comte de Ghantem?rle

avait été très sérieusement inquiété a cause de sa religion.

— Il ne m'a pas voulu dire ce dont il s'agissait, quand il m'a quittée, sous prétexte de démarches a faire dans l'intérêt de mon père.

— M. Moufle m'a dit, à moi, tout ce que je lui ai demandé à cet égard. M» de Chantemerle, qui était venu k Paris pour nous tirer du couvent de l'Ave- Maria , a été forcé, après notre fuite, de s'en retom'ner en Daupliiné, car il était accusé d'avoir {►ris part à ce fait, qu'on qualifiait d'enlèvement, et dont il aurait dû répondre en justice...

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— Comme si un père n'avait pas seul autorité sur sa ûlie ! Comme si la fille n'était pas tenue d'obéir à son père plutôt qu'au roi !

— Voilà pourquoi M. Breton s'est donné tant de mouvement, a vu tant de gens considérables, a mis en œuvre tant de puissants ressorts... Ce n'était pas une petite affaire, je vous assureVet M. Moufle m'en a conté tout le détail. En un mot, le pauvre M. Breton y a gagné une pleurésie.

— Ce sont des droits de plus que M. Louis Breton s'est acquis à "ma reconnaissance ; mais lorsqu'il a lait partir mon père pour

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le Dauphiné, ne pouvait-il pas nous faire partir aussi ?

— Oh ! que vous seriez bien aise, mademoiselle, d'être en Dauphiné à cette heure !

— Sans doute, dit-elle d'un air piqué et mutin pour mieux déguiser le fond de sa pensée : je serais auprès de mon père et je n'attendrais personne.

— Il est quelquefois bien pénible d'attendre, en effet ; "mais il ne faut pas s'imaginer que les gens qu'on attend et qui ne viennent pas auraient pu venir. Tenez,

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M. Moufle avait promis qu'il viendrait ce soir...

— Oui, mais tu l'as vu hier, tu l'as vu dix ou douze fois, depuis que j'attends, moi, M. Louis Breton !

- Enfin, mademoiselle, suivez mon exemple, consolez-vous, résignez-vous, couchez-vous !

- II me semble que je puis attendre encore un quart d'heure ?

— Vous n'attendrez p. s une minute; vous allez, s'il vous plaît, entrer dans Vôtre chambre, vous déshabiller en hâte

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el vous mellre au lit tout de suite, sinon...

~ Des menaces... méchante?... Tu vas éteindre toutes les lumières, comme l'autre nuit?

— Je vous accorde trois minutes pour vous eouclier, après quoi, le couvre-feu .. Minuit! l3on Dieu s'écria-t-elle en regardant riieure à une grosse montre qui leur tenait lieu de pendule. H est grand lenîps de dormir, et je tombe de sommeil, n'en déplaise a M. Moufle.

Elle aida promplement mademoiselle de Chantemerle a échanger ses vêtements

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de jour contre ceux de nuit, et elle ne se déshabilla elle-même, qu'après avoir vu sa jeune maîtresse au lit. Elle lui dit bonsoir, en lui baisant les mains, puis, soufflant la seule bougie qui les éclairait toutes deux, elle se coucha pour s'endormir aussitôt.

— Qu'elle est heureuse! se disait ï^uise, dont les yeux restaient ouverts dans l'obscurité ; elle peut dormir!

La chambre de mademoiselle de Chantemerle était située au premier étage du pavillon de la Madeleine; une simple cloison la séparait de la chambre de Thérèse,

et la porte de communication entre les deux chambres restait toujours ouverte.

Quand Louise fut à peu près certaine que sa voisine était endormie, elle se leva doucement et alla pousser la porte qu'elle put fermer sans réveiller Thérèse.

Alors elle reprit a tâtons quelques parties des vêtements qu'elle avait quittés et elle s'en couvrit presqu'au hasard, de manière h pouvoir aller et venir dans la maison.

Ensuite, elle descendit sans bruit au tez-de-chaussée et elle alluma une bougie^

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au moyen d'un fusil qu'elle avait eu la précaulion de cacher sous un coussin.

Si Thérèse était restée dépositaire de la clé du jardin, Louise avait, en revanche, enlevée celle de la porte du rez-dechaussée, afin que cette porte demeurât ouverte jour et nuit ou seulement fermée aux verroux.

Elle retira donc les verroux que Thérè:^e avait mis soigneusement; elle ouvrit la porte, et elle s'avança sur le perron extérieur.

La nuit était sombre et froide ; le murmure de Teau, les bruits vagues de l'air et

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des bois, troublaient seuls le silence de ce lieu solitaire.

' — 0 mon Dieu! dit Louise en f»émissanl, il ne viendra donc point!

Tout a coup elle entend marcher d'un pas lourd et inégal dans le sentier pierreux qui, du bord de la rivière, arrive en serpentant derrière l'Ermitage de la Madeleine, et s'enfonce dans la forêt j^isqu'aux roches de Cassepot.

Son cœur bat ; elle écoute avec anxiété, mais elle a bientôt reconnu que ce pas traînant et pé'jible ne lui annonce pas l'arrivée de M. Louis Breton.

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C'est le pas d'un seul homme, et pour- , tant elle croit entendre deux voix qui se répondent et qui partent toujours du même point.

Ces deux voix deviennent plus distinctes, au moment où elles se rapprochent du mur de l'enclos.

— Le Seigneur me prêtera des forces,

pour vous mener en lieu sûr! dit une voix grave et mélancolique , une respiration haletante

grave et mélancolique, qu'entrecoupait

— C'est tenter Dieu, que de s'obstiner contre les décrets de la Providence! reprit lentement une autre voix, presque éteinte.

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Je vous conjure, mon frère, de me laisser mourir la.

Louise tressaillit à cette voix, qui éveillait dans son âme une émotion étrange.

— Il y a bien longtemps que vous me portez dans vos bras! disait la même voix qui s'affaiblissait encore, en s'éloignant. On ne nous poursuit plus! Mettez-moi à terre, que j'essaie k marcher!...

— Le sang coule toujours de votre blessure! répondit l'autre voix, plus intelligible, qui prit un accent de pieuse admonition. Répétez tout haut un psaume,

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pour que le Seigneur soit avec nous!

Aussitôt, la voix mourante, qu'on distinguait k peine tout à i'iieure et qui s'était exhalée en gémissements, retrouva encore assez de force et de fermeté, pour réciter un psaume de David, sur un mode uniforme et solennel, que Louise de Chantemerle se souvint d'avoir entendu au temple protestant.

Cette voix débile et plaintive était soutenue par la voix mâle et saccadée qui s'unissait k elle, en répétant les paroles et le chant du psaume.

Les deux voix, qui s'éloignaient déplus

en plus à travers les arbres, trouvaient dans la forêt d'étranges échos , et formaient une psalmodie triste et imposante, qu'il était impossible d'écouter sans émotion.

— Que le Seigneur les protège et les conduise ! s'écria mademoiselle de Chantemerle avec la ferveur d'un vœu et d'une prière. Ce sont de;ix de mes frères dans la religion de Jésus-Christ.

Des larmes avaient rempli ses yeux, et elle admirait la résignation de ces voyageurs mystérieux, qui semblaient avoir échappé a un grand danger, et qui s'ai-

daient mulucnement sous l'inspiration de la doctrine évangélique.

Les deux voix, que la distance rendait indistinctes sans détruire la mélodie de leur chant, parvenaient encore, par intervalles, a ses oreilles, et pénétraient jusqu'au fond de son cœur.

Elle se sentait comme entraînée par une puissance invisible vefs ces inconnus qui avaient passé si près d'elle, et qu'elle se reprochait de n'avoir point arrêtés pour leur offrir des secours au nom de la charité chrétienne.

Elle eut ridée de les rappeler, quoiqu'ils fussent déjà hors de la portée de sa voix, et que l'écho seul envoyât encore quelques notes incertaines de leur cantique religieux.

Elle descendit les degrés du perron et courut, au milieu des herbes hautes, vers la partie la plus montueuse de l'enclos, afin de s'approcher du mur, derrière lequel tournait le sentier escarpé que les deux huguenots avaient suivi peu d instants auparavant.

Soudain, elle posa le pied sur un objet inerte, auquel la pression donna le mouvement et la vie : elle aperçut comme

deux étincelles qui jaillissaieut de terre, elle entendit un siftleraent aigu, et sentit en même temps une vive douleur au talon du pied gauche, qu'elle avait laissé a découvert, en oubliant de relever le quartier de son soulier qu'elle tramait en pantoufle.

Elle venait de marcher sur un serpent ! Elle en eut le pressentiment, et elle poussa un cri aigu, avant de tomber évanouie ârl'endroit même où elle avait été mordue par le reptile, qui s'enfuyait en sifflant.

Au cri que Louise venait de jeter, Thérèse s'éveilla en sursaut, avec la pensée immédiate d'un danger que sa jeune com-

pagne avait couru ; mais elle mit d'abord cette pensée sur le cooipte d'un mauvais rêve.

Elle appela Louise ; n'ayant pas obtenu de réponse, elle s'élança hors du lit, tout épouvantée, et elle voulut entrer a talons dans la chambre de mademoiselle de Chanlemerle; elle s'effraya davantage, ^uaîid elle trouva la porte fermée : elle s'efforçait d'ouvrir cette porte, en y promenant ses mains frémissantes, et elîe n'y parvenait pas.

Sa terreur et son trouble augmentaient à chaque minute, et elle appelait Louise avec des accents lamentables. Le cri dou-

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loureux qu'elle avait entendu dans son sommeil, retentissait au fond de son cœur.

Enfin, la porte ouverte, elle se précipita sur le lit de Louise : il était vide, il était froid. Mademoiselle de Ghantemerle l'avait donc quitté depuis quelque temps !

En se retournant, Thérèse vit de la lumière au rez-de-chaussée; elle franchit d'un bond l'escalier, et, appelant toujours Louise, elle arriva, hors d'haleine, et, tremblante, dans la salie oîi brûlait une bougie sur la table.

Louise n'y était pas, mais on pouvait croire que c'était elle qui avait allumé ce

ilainbeau, car sa cornette de nuit se trouvait encore à côté du fusil qui lui avait fourni du feu.

Dès que ïliérèse aperçut la porte du perron toute grande ouverte, elle éprouva un serrement de cœur et un tremblement de tout le corps : elle comprit qu'un malheur était arrivé.

Mais quel malheur? mademoiselle de Chantemerle avait-elle été enlevée? s'é^ tait-elle enfuie ? était-elle morte ou blessée? Des voleurs, des assassins avaient-ils pénétré dans la maison ?

— Ma pauvre Louise ! disait-elle en se

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désespérant : où est-elle? qu'est-elle devenue!

Elle descendu dans le jardin et courut d'abord à la porte extérieure, qu'elle trouva bien fermée et qui ne paraissait point avoir été ouverte, car une bêche, dont elle avait fait usage le malin même, était encore debout et appuyée contre cette porte.

Louise n'avait donc pas abandonné l'Ermitage, a moins qu'elle n'en fût sortie par-dessus le mur de clôture. Elle n'avait peut-être pas même mis le pied hors de la maison.

Cependant le cri terrible, qui avait ré-»

veillé Thérèse, u'éiail point une illusion du sommeil .

Elle rentra dans le pavillon, parcourut de nouveau toutes les pièces le flambeau à la main, et elle s'assura que Louise n'était nulle part; ensuite elle visita l'écurie et ses dépendances, sans y découvrir aucune trace du passage de mademoiselle de Chanleuierle.

Il ne restait plus que l'enclos a explorer, et cet enclos, n'ayant pas plus d'un arpent d'étendue, ne présentait ni bouquet d'arbres, ni taillis, ni accidents de terrain, qui puisent arrêter la vue. Un coup d'oeil eût

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suffi, en plein jour pour, savoir si Louise s'y trouvait.

Mais Thérèse voulut entamer une enquête plus minutieuse ; elle commença par suivre rapidement le circuit de la muraille d'enceinte, en examinant avec un soin minutieux les indices qui pouvaient la mettre sur la voie et lui faire connaître le sort de Louise.

Elle ne remarqua rien de suspect ni d'extraordinaire. ïl était clair pour elle, cependant, que mademoiselle de Chantemerle n'était plus à la Madeleine!

Thérèse oubliait qu'elle n'avait pas pris

le temps de se vêtir et qu'elle s'exposait ainsi a l'air glacial et humide de la nuit, dans l'état de demi-nudité et de désordre où elle avait quitté son lit.

Elle n'osait plus appeler Louise à haute voix. : elle la nommait tout bas k travers les larmes et les sanglots.

En jetant les yeux sur l'espace couvert de grandes herbes qu'elle n'avait pas traversé, elle vit un objet de forme indécise et de couleur blanchâtre, gisant a terre.

Elle poussa une exclamation de surprise et de douleur en se précipitant vers cet objet, qui n'était autre que Louise,

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privée de sentiment et semblable à une morte.

Thérèse emporta dans ses bras, avec une énergie surnaturelle, la jeune fille évanouie, et l'alla déposer, toute moite de rosée, sur un fauleiùl de la salle du rezde-chaussée.

"Mademoiselle de Chantemerle, loin de reprendre ses sens, ne donnait pas le moindre signe de vie : ses paupières étaient fermées, sa bouche entr'ouverte, ses traits contractés, ses joues pâles, tous ses membres inertes et glacés. On eût dit qu'elle ne respirait pas.

Thérèse craignait qu'elle n'eût été victime de quelque violence; mais elle se rassura presque aussitôt à cet égard, en ne découvrant sur le corps de son amie ni bâ€ssure, ni meurtrissure, ni stigmates apparents. Ce n'était donc qu'un évanouissement dont elle ignorait la cause.

— Louise! disail-elle en lui réchaufîani les mains dans les siennes, reconnaismoiî je suis Thérèse, ta sœur de lait! Vu ne cours aucun danger, ma bonne Louise; nous sommes seules, et personne n'a pénétré dans notre asile!. . ¥A\e a eu peur, assurément, ajoutait-elle en se parlant à elle-même ; elle aura entendu quelque bruit... Aussi, pourquoi lui troubler l'es-

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prit de cette sotte fable de la dame aux vipères, que M. Moulle m'avait racontée?.. Elle s'est imaginé peut être voir une apparition... Quelle imprudence d'aller au jardin à pareille heure !

Thérèse parlait à voix haute, comme si Louise avait pu l'entendre, et celle-ci ne l'entendait pas. Thérèse s'effraya de sentir que les mains de Louise se raidissaient et se refroidissaient davantage à chaque instant.

— Elle n'a plus de pouls! s'écria-t-elle épouvantée; et je suis seule ici! sans secours!,.. 0 ciel! quelle est cette pamoi-

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son ? La pauvre Louise est-elle en péril de mort! Que faire? Un- médecin! Où trouver un médecin! Personne, mon Dieu!

ne viendra donc a mon aide!

Elle se mit à genoux devant la jeune fille inanimée ; elle lui frotta les mains et les bras; elle lui jeta de l'eau à la figure; elle lui détacha ses vêtements, elle l'entoura de coussins, elle lui souleva les jambes et les étendit sur un tabouret.

Elle s'aperçut tout a coup qu'une des jambes était si prodigieusement enflée, que la trame du bas, taché de sang au talon, avait éclaté en plusieurs endroits, et que le pied, dont l'enflure sem-

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blail croître à vue d'œil, n'eût jamais été contenu dans la chaussure qu'il avait laissé tomber.

Elle déchira en mille pièces, avec ses ongles et ses dents, le bas qui comprimait la jambe, et qui n'empêchait pas l'enflure de se développer. Cette jambe était déjà marquetée de taches rouges et livides.

On distinguait a peine, au talon, la piqûre du serpent, et Thérèse ne reconnut la place de cette piqûre qu'en se guidant d'après la tache de sang qu'elle avait remarquée d'abord sur le bas.

— Que le Seigneur ail pitié de nous !

s'écria-t-elle consternée: la malheureuse a été piquée par une vipère î

Thérèse connaissait, par bonheur, les premiers soins que réclamait un accident de cette nature. Elle devait à un long séjour en Dauphiné, où les reptiles sont très dangereux, des notions assez précises sur la manière de prévenir et d'arrêter les symptômes, plus ou moins fâcheux, qui se développent toujours a la suite d'une morsure de serpent venimeux.

Elle jugea, par le seul aspect du pied malade, que le serpent qui l'avait mordu appartenait à l'espèce la plus redoutable, et que c'était la grande vipère noire,

qu'elle avait souvent rencontrée dans les bois et les montagnes du Dauphiné.

Déchirer sa chemise en bandelettes, faire une ligature au-dessous du genou, laver la morsure avec de l'eau salée, faire saigner la plaie en la pressant avec force, y introduire de la salive, tout cela fut l'affaire de quelques instants.

Louise n'avait pas encore fait un mou-, vement ; son visage exprimait toujours l'effroi et la souffrance ; ses mains étaient toujours aussi froides et inertes.

Thérèse pensa, en frémissant, que le

venin avait eu le temps de se répandre par tous les membres de la blessée, et que peut-être existait-il encore dans la blessure!

Elle appliqua ses lèvres sur cette blessure, et elle suça la plaie avec tant d'ardeur, que Louise, sans sortir de son assoupissement, se sentit soulagée et poussa un léger soupir.

Thérèse, dont les forces paraissaient avoir doublé, en raison des besoins de la circonstance, saisit entre ses bras la malade en léthargie et la porta dans son lit, où elle l'enveloppa de couvertures et la surchargea de coussins, de lapis et d'o-

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reillers, pour ramener chez elle la chaleur et la transpiration.

Ce fut seulement alors qu'elle s'occupa d'elle-même et qu'elle se vêtit a la hâte, afin d'être en état de courir chercher du secours hors de la maison, si elle le jugeait nécessaire.

Mais déjà ses soins intelligents et empressés avaient été couronnés de succès.

Quoique Louise n'eût pas encore rouvert les yeux et repris connaissance, sa peau devenait moite et chaude, le pouls se fortifiait et se réglaitj l'enflure de la jambe n'augmentait plus.

Sur ces entrefaites, Thérèse, qui avait

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