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Le comte Gaston de Raousset-Boulbon

L'esprit d'aventure est dans l'essence même du génie français : de tout temps , il s'est rencontré en France des audacieux , pris d'inquiétude , obéissant aux impulsions secrètes et s'en allant devant eux , au hasard , sans grand souci de retour.

Ces vagabonds sublimes ont appris le nom de la France à tous les coins du globe ; partout ils ont planté son drapeau ; partout , ils l'ont fait respecter. Ce sont , en quelque sorte, des messagers mystérieux, continuant à leur insu la tradition héroïque de la race frauque , en vue des desseins de Dieu , comme disaient nos pères : Gesla Dei per Francos.

Au début , rien ne les distingue des aventuriers vulgaires : personne ne les soutient, personne ne s'inquiète d'eux. Mais tout à coup, au milieu des

hasards de leur vie nouvelle , les voilà qui conçoivent un grand dessein. Ils mettent au service de leur idée tout leur courage, toute leur persistance , et l'on reste confondu d'admiration devant leurs efforts , leur patience et leur désintéressement. Dès ce moment, ils se transforment; ils entrent dans la grande famille des Albuquerque et desCortez: les aventuriers sont des héros.

Le Midi, il faut le reconnaître , a toujours été et est encore, par excellence, la pépinière féconde de ces étranges missionnaires. Ses cadets gascons continuent à chercher fortune aux quatre points cardinaux.

Au dix-huitième siècle, c'était Dupleix conquérant l'Inde, et Victor d'Olivier restaurant le trône de Cochinchine ; au commencement de ce siècle, le général AUard gouvernant Lahore. De nos jours, c'est le comte de Lastelle à Madagascar, le général d'Orgoni en Birmanie et Gaston de Raousset en Sonore (1).

On s'est beaucoup occupé, dans ces derniers temps, du comte Gaston de Raousset-Boulbon et de ses

(I) Dupleix, le grand Dupleix esi né à Condora, sur les bords du Rhône ; Victor d'Olivier ù Carpenlras; Allard à Saint-Tropez; le comte de Lastelle à Toulou-.e; Raousset ;'i Avignon; d'Ori^oni seul f:iif exception , il est né à Cliaiahonl.

aventureuses entreprises. Sa fin tragique a ému les deux mondes.

Ce qu'on en a écrit jusqu'à ce jour, tant en France qu'à l'étranger, nous encourage dans la publication de notre travail ; M. le comte de Raousset-Boulbon n'est ni connu ni jugé comme il mérite de l'être.

Grâce à des recherches patientes , grâce surtout à l'obligeance de personnes que nous ne saurions trop remercier ici, nous avons pu rassembler la plus grande partie de sa correspondance , prendre connaissance de ses papiers intimes, et compulser quantité de journaux californiens et mexicains , tour à tour sympathiques et hostiles à ses idées et à ses actes.

Si la France avait secondé M. de Raousset , elle serait aujourd'hui maîtresse d'une colonie magnifique , comme elle serait maîtresse de l'Indoustan si elle n'avait pas abandonné Dupleix. C'est en suivant les plans de Dupleix que lord Clive et Warren Hastings ont soumis cent millions d'hommes à l'Angleterre; demain , en suivant les plans de Raousset , les Etats - Unis vont fonder en Sonore une puissante république.

On a dit de M. de Raousset : — C'est un Cortez avorté. Il eût été plus juste de dire : C'est un Cortez tué au début.

Qui peut savoir ce qu'avec un peu de chance eùl accompli ce jeune audacieux, si résolu, si persistant? Jusqu'où serait-il allé ? Faire de grandes choses avec de petits moyens est le propre des esprits supérieurs. A ce titre , qui contestera la supériorité de M. de Kaousset?

Pour nous, pendant tout le temps qu'a duré ce travail , nous avons eu présente aux yeux sa chère et douloureuse image ; nous nous flattons hien n^cins d'avoir réussi à raconter sa vie que d'avoir tenté d'élever un monument sympathique au compatriote, à l'ami, au représentant de l'esprit vivant de la France , à cette gloire d'une heure , dernier et vif éclair d'une chevalerie qui s'en va.

Le comte Gaston Raouli de Raousset-Boulbon est né à Avignon , le 2 décembre 1817, et appartient à l'une des plus nobles et des plus anciennes "familles de Provence ; il était encore au berceau lorsqu'il i)erdit sa mère (1 ) , et sa première enfance s'écoula en Gascogne , auprès de son aïeule maternelle.

Dès cette époque , l'enfant montra ce que serait l'homme. Fier , hautain , irascible , nul ne pouvait plier sa petite volonté. Il subissait dans un silence farouche les punitions que lui attiraient ses espiègleries ; jamais on ne put l'amener à demander pardon.

Un soir, à la suite de je ne sais quelle peccadille , sa grand'mère voulut le faire mettre à genoux en plein salon. L'enfant se révolta contre cette humiliation ,

(I) Constance de Sariac.

s'échappa des mains qui le retenaient, et, s'acculant dans un coin , les poings fermés et les yeux flamboyants :

— Osez me toucher ! s'écria-t-il d'une voix dont l'énergie étonna tout le monde.

Il avait alors à peine sept ans.

Les domestiques le redoutaient et l'avaient caractérisé d'un mot :

— M. Gaston, disaient-ils, c'est un petit loup !

On lui obéissait comme à un homme. Un jour, il avait donné un ordre dont un domestique ne crut pas devoir tenir compte ; Gaston furieux chassa le domestique. Celui-ci, comme on pense, ne se tint pas pour congédié, et , le lendemain , il se retrouvait en présence de son jeune maître. Gaston , pâle de colère , le saisit par le bras , le traîna par devant M"'" de Sariac et demanda impérieusement comment il se faisait que cet homme fût encore dans la maison.

— Parce que je commande seule ici , lui répondit sévèrement la grand 'mère.

— Vraiment? dit Gaston, eh bien ! alors, il vous faut choisir entre Baptiste et moi , car s'il ne sort pas d'ici , j'en sortirai !

On n'attacha aucune importance à ce propos , el Baptiste fut conservé.

Le lendemain , à l'heure du déjeuner , on appela en vain Gaston ; il était parti selon sa promesse ; l'alarme fut grande ; on le chercha dans tout le pays , et on ne le retrouva que le soir à trois bonnes lieues du château , sur la route de Toulouse.

Ce ne fut pas sa seule escapade.

Quand son père vint le chercher pour le conduire au

pensionnat des Jésuites , à Fribourg , le petit loup , terrifié par la mine sévère du vieux comte deRaousset, prit une seconde fois la fuite et passa deux nuits dans les bois ; on le ramena à demi-mort de froid et de faim.

Comme on le voit , les révérends Pères avaient en Gaston un merveilleux sujet pour prouver l'excellence de leur méthode d'éducation.

Gaston arriva au milieu de ses petits camarades , l'œil en dessous, les dents serrées, la main prête à repousser par la force toute attaque à sa qualité de noineau. L'accueil qu'il reçut vainquit bien vite ses défiances ; sa générosité naturelle s'éveilla subitement en présence de la cordialité de ces joyeux enfants qui venaient à lui comme au devant d'un ami attendu. Son cœur gonflé se dilata , et , comme il se plaisait à le répéter depuis , pour la première fois son âme s'épanouit sans contrainte.

L'habileté des Jésuites est connue : au lieu de heurter à tout propos cette fierté , de froisser cet amour-propre , de provoquer pour les vaincre les révoltes de cet esprit violent, ils s'attachèrent surtout à développer les ardeurs généreuses de son âme. Ils tournèrent vers le travail son amour-propre même et son impétuosité. Ils lui firent faire par l'émulation et le point d'honneur ce qu'aucune autorité n'aurait obtenu de lui par la crainte. Gaston passa huit ans à Fribourg sans être puni une seule fois. Au dernier moment, le révérend Père recteur se démentit malheureusement , et , pour une infraction constatée , condamna Gaston à se mettre à genoux pendant l'étude du soir. Il n'était guère probable que le jeune homme de dix-sept ans accepterait l'humiliation contre laquelle l'enfant de huit ans avait protesté. Gaston résista

— C'est bien assez do^sc mettre à genoux devant Dieu ! répondit-il au Père Galice.

— Vous obéirez , répliqua le Père, ou vous quitterez le pensionnat. Choisissez !

— Mon choix est fait, dit Gaston , je pars ! Il partit en effet le soir même.

Gaston ne garda pas rancune aux Pères Jésuites ; il les a toujours défendus. Il disait hautement qu'il était leur obligé, et que c'était à eux surtout qu'il devait l'élévation de son caractère et le sentiment profond de sa dignité personnelle.

En sortant de Fribourg , Gaston vint rejoindre son [)ère au château de Boulbon, près Tarascon.

Le vieux comte accueillit son fils avec la froideur el l'étiquette d'un autre âge. Tout élan se glaça dans le cœur du jeune homme. Une tristesse soudaine l'envahit , et il sentit son âme se replier douloureusement.

Gaston touchait à sa dix-huitième année. Le jour même oli il atteignit cet âge , son père le manda en son cabinet, et, par-devant notaire , lui rendit avec une fidélité scrupuleuse ses comptes de tutelle. Lorsque Gaston lui en eut donné une décharge en règle , il le fit émanciper et le mit immédiatement en possession de la fortune qui lui revenait de sa mère, fortune considérable qui devait bientôt se fondre dans ses mains jeunes et téméraires.

C'était un terrible vieillard que ce vieux comte. En lisant dans les Mémoires d'outre-tombe , l'admirable chapitre où M. de Chateaubriand raconte la vie du château de Combourg , nous avons toujours involontairement [tenso au père de Gaston. Altier, taciturne, dur, sauvage,

il passait l'année presque entière dans cette ruine de Boulbon dont un pavillon seul était à peu près habitable , écoutant dédaigneusement le bruit du siècle , évoquant avec amertume les souvenirs du passé. Sa vie avait eu toutes les traverses des hommes de son temps que n'avail pas atteints la terrible justice révolutionnaire , mais c'était en vain que la révolution française avait grondé sur sa tête et tout changé autour de lui : l'émigré , rentré en France, n'avait rien oublié ni rien appris. Sous la restauration , il bouda le roi Louis XYIII , qu'il traitait de jacobin ; après la révolution de juillet , pour ne pas payer directement l'impôt au roi Louis-Philippe , il fil cession de tous ses biens à sa femme. Ces faits peignent l'homme.

On écrirait une légende curieuse en rassemblant les traits du même genre qui se racontent encore aujourd'hui en Provence sur le vieux comte ; son obstination , sa morgue , comme aussi sa générosité et sa loyauté chevaleresque , en faisaient un type véritable. Mais sa haute mine inspirait plutôt la crainte que la tendresse , et il enrageait de voir les petits enfants s'enfuir devant lui.

Gaston , on le conçoit , étouffa bientôt dans cette retraite glaciale ; la vie bouillonnait en lui et le besoin d'action l'envahissait. Il dévora en quelques mois la bibliothèque de son père, et courut le pays à cheval, pour se dérober en quelque sorte à lui-môme : mais un moment vint oii il n'eut plus un livre à relire , et oii il n'entendit plus , sans frémir , la cloche qui l'appelait à ce dîner de chaque jour, toujours le même , cérémonieux , triste, où personne n'osait ouvrir labouche devant le maître.

Il partit pour Paris , Paris la tentation éternelle.

Gaston avait dix-nouf ans : c'était ce qu'on est convenu d'appeler un cavalier accompli. Moyen do taille , mais admirablement bien proportionné , il était souple et élégant dans ses moindres mouvements. Son front large et pur rayonnait d'audace et de résolution. Il avait la chevelure blonde et la barbe fauve, le nez droit et fin, l'œil superbe, humide, ardent, par moments insoutenable de fixité lumineuse.

« La première fois que je l'ai vu , nous écrit un de ses >> amis les plus intimes, il était à écrire, assis en dehors >) de sa table , sur l'angle de sa chaise , droit sur ses ^> reins , la tète haute. Sa voix, son geste , son regard , >• tout en lui dictait des ordres. Je l'ai revu depuis en » vingt circonstances : dans les clujjs , dans la rue , dans » le monde , chez lui , j'ai toujours retrouvé ces allures » fières, cet air de commandement , ces mouvements >• impérieux , et tout cela sans jactance , sans emphase ; il » avait vraiment de la race. >^

Une infirmité cruelle déparait seule cette riche nature. Gaston était presque sourd et parfois même sourd tout à fait. Les conditions atmosphériques avaient une grande influence sur ses organes : en temps sec , il entendait à merveille. Quelque temps qu'il fît, il entendait toujours les voix familières.

Cette malheureuse surdité exceptée , personne n'était mieux doué; écuyer intrépide, prévôt d'escrime, fin tireur, il chantait avec goût, dessinai! d'une façon remar-

quable et faisait des vers charmants à ses moments perdus. Nul ne concevait plus rapidement et n'exécutait plus résolument. Causeur spirituel, il devenait , en s'animant, orateur chaleureux, et son éloquence entraînante charmait ceux même qu'il attaquait. Tout en lui était premier mouvement, impétuosité, passion. Un jour quelqu'un lui dit:

— Mais Gaston, quand donc serez-vous calme ?

— Quand je serai mort ! répondit-il.

Il était sincère, ouvert, et d'une sûreté de relations sans égale ; mais , comme son père , il supportait difficilement la contradiction , et ceux qui le connaissaient peu le trouvaient hautain et dédaigneux. Ce qui dominait en lui , c'était le besoin d'initiative , de commandement , de puissance. I^étouffait dans la société moderne et cherchait en vain une place à sa taille. La vie bourgeoise , la lutte des intérêts matériels lui faisaient lever le cœur; il voulait agir, il appelait l'action, et tout ce qu'il rencontrait lui semblait mort, mesquin, aplati, inutile.

Un soir, après un souper joyeux avec des amis de son âge , il se laissa aller à une de ces rêveries qui le prenaient souvent quand il était seul.

— A quoi songez-vous? lui demandat-on.

— Je songe que nous sommes des malheureux , répondit-il , et que nous perdons notre jeunesse en des sottises. Qu'a de plus ce souper que celui d'hier? Qu'aura de plus celui de demain ? Oh ! je voudrais faire quelque chose de grand !

C'était bien l'homme : au milieu de sa vie élégante , pendant ses folies les plus grandes , aux jours de ses fan-

taisies les plus ruineuses ou de ses spéculations les plus téméraires, le désir de faire quelque chose de grand l'étreignait malgré tout. Il devait avoir bientôt assez du triste bagage des joies modernes , et sa jeunesse ne devait pas rester longtemps encore, stérilement orageuse, dans les loisirs et les élégances de Paris.

Aux ardeurs de cette vie nouvelle , les principes si patiemment inculqués par les révérends Pères se fondirent les uns après les autres. Gaston était sorti de Fribourg royaliste et catholique ; après deux ans de vie parisienne, le royaliste ne croyait plus au roi et le catholique riait de Rome. Toutes les fictions vénérables dans lesquelles il avait été élevé défdèrent devant lui, interrogées par sa raison audacieuse. Il chercha la vie parmi toutes ces choses mortes, et il ne trouva pas d'écho pour ses cris.

Il avait rêvé un roi-chevalier, du sang d'Henri IV, débarquant un beau jour sur un point quelconque du pays, plantant son drapeau et ralliant autour de lui les débris de la noblesse de France. Ce roi guerroyait vaillamment pour reconquérir sa couronne ; et Gaston se voyait à ses côtés comme Bayard à côté de François P^ ou Grillon, son compatriote , à côté du Béarnais : et c'étaient des défis, des chevauchées, des assauts, des batailles, puis, l'entrée triomphale à Paris , les sourires des duchesses , l'action politique sur les destinées de son temps, enfin la retraite honorée de sa glorieuse vieillesse , dans Boulhon rebâti à neuf, sur l'ancien plan, pierres pour i)i('rres.

Il ne lui fallut pas longtemps, hélas, pour savoir ce que valaient ses rêves. Le Roi proclamait bien haut son horreur de la guerre civile, s'entourait de conseillers séniles,et préférait évidemment les quiétudes de Froshdorff

el les fêtes de Venise aux hasards des batailles héroïques. La noblesse boudait le gouvernement de juillet , mai> songeait bien plus à refaire sa fortune qu'à reconquérir une influence perdue. La jeunesse royaliste , énervée dans les bras des Laïs modernes , ne quittait guère leurs salons équivoques , élevait quelques chevaux anglais, et faisait , par ton , le pèlerinage de l'exil. Nulltpart l'ardeur , nulle part la foi ; la bourgeoisie avait tout envahi , tout rétréci ; on citait encore quelques fous , mais en y regardant de près , il était facile de retrouver le calcul jusque dans les folies : l'esprit français était transformé.

Un court voyage que Gaston fit dans le Morbihan porta le dernier coup à ses illusions chevaleresques. Il vit de près ces Vendéens dont les mémoires et les romans royalistes lui avaient donné une si étrange idée. Malgré les dernières tentatives, la terre héroïque était sans murmures et rien ne restait des géants de 92. De temps en temps , il rencontrait quelques vieux capitaines de paroisse , légendes vivantes , fantômes d'autres temps , étrangers, en quelque sorte , dans leur pays même. Parfois aussi, il retrouvait au fond de leurs chàtelleniesen ruines, quelques gentilshommes fidèles , vivant en dehors du mouvement moderne et prêts à recommencer la guerre de buissons. Mais cette guerre même était devenue impossible. Il chercha en vain les chemins creux , les haies séculaires , les taillis impénétrables , immortalisés par les luttes de Cathelineau et de Bonchamp. Il revint à Paris par une route royale , désabusé , humilié presque , et de ce jour il commença à prêter l'oreille aux bruits nouveaux qui montaient du fond des foules.

Aussi, quand il ro\inl , à quoique lomps do là, passer un mois ou deux à Boulbon , lo vieux comte fronça le sourcil aux Rirs jeune-France de son fils.

Ici se place une petite anecdote qui donnera une idée des rapports de Gaston avec son père.

L'accueil fut froid et solennel comme d'habitude : le dîner méthodique et silencieux comme par le passé-

Après le dîner, et comme Gaston fumait un cigarresur la terrasse, M. de Raousset rompit le silence glacial qu'il avait gardé et dit à sa femme :

— Madame , il me serait pénible de discuter avec mon fils, et il me serait impossible de supporter sa résistance. Vous le voyez , il nous revient do Paris avec toute sa barbe et le cigarro aux dents. Pa.sse pour le cigarre! Mais dites-lui, je vous prie, qu'il no convient pas à un homme de sa naissance de porter une barbe de moujik , et que je lui serai obligé de m'en faire le sacrifice.

La commission était délicate ; Gaston tenait à sa barbe et non sans raison , car elle lui allait à merveille. Mais comment oser contredire le terrible vieillard? M""* de Raousset s'exécuta , et Gaston , cédant aux prières de sa belle-mère , parut le lendemain à table complètement rasé.

— Monsieur, lui dit le comte, je vous remercie de votre déférence à mon désir.

Et ce fut tout.

A quelques jours de là, le comte reprit :

— Madame, je vous autorise à dire à mon fils qu'il peut laisser repousser sa barbe ; toutes réflexions faites , je n'y vois pas d'inconvénients.

Gaston profita de la j^ermiKsion , comme on peut le

croire ; mais le vieillard trouva sans doute que celte barbe était bien longue à repousser, et qu'il n'était pas convenable qu'un homme de son sang eût pendant trois ou quatre semaines un air négligé et malpropre.

— Décidément , dit-il un soir , la barbe ne va pas à Gaston. Madame , je vous prie de lui dire de se raser de nouveau.

Cette fuis, le bouillant jeune homme trouva l'exigence intolérable. Il remonta dans son appartement, boucla ses malles et repartit le soir môme pour Paris.

Un an après celte aventure, M. de M***, ami de h famille, était retenu à coucher à Boulbon. La comtesse de Raousset eut l'imprudence de dire à un domestique : — Préparez pour M. de M*** la chambre de Gaston. — Madame ! s'écria le vieillard en se levant tout droit , M. Gaston n'a plus de chambre ici.

Le père et le fils ne devaient plus se revoir.

Nous ne suivrons pas Gaston de Raousset dans le tourbillon de cette vie parisienne dans laquelle il s'était replongé à son retour de Boulbon. Seulement nous constaterons que s'il ,' gaspilla sa fortune en quelques mois , ce fut aycc une aisance à faire pùlir les maigres prodigues de nos jours. Il faisait de son argent un emploi malheureux , mais jusqu'en cet emploi il restait l'homme de la passion, de [la fantaisie, de l'imprévu. Un jour, obligé d'abandonner sa charmante villa d'Auteuil , il achète un bateau à vapeur et passe trois mois sur la Seine , avec des violons et un fin cuisinier enlevé à l'ambassade anglaise. Une autre fois, appelé à Rouen pour une affaire, il avise une jolie maison , au bord de l'eau , l'achète incontinent et l'habite jusqu'à ce que sa fantaisie s'en lasse. Un an après , ruiné à demi , il tente une entreprise industrielle , et nous le retrouvons , rue de Rivoli , à l;i tète du plus confortable et du plus élégant hôtel de Paris : et ainsi de suite jusqu'en l'année 1845.

Nous retrouvons dans ses papiers une grande quantité de vers qui remontent à cette époque tourmentée , inquiète, où son activité fiévreuse se consume stérilement sur elle-môfne. La plupart sont, des vers d'amour et n'ont pas un caractère bien accusé. Çà et là cependant se rencontrent quelques strophes d'un sentiment profond et qui nous ont paru dignes d'être conservées.

Alors, poninic aiijoiirdhui, los discordes rivilcs Livraient au\ factions les peuples et les villes. Lorsqu'cnlrc deux combats il écrivait ses vers, Le Dante, ce grand cœur plein d'amcrc tj istessc, Dans son àine luiissant Florence et sa maîtresse, Portait le ciel et les enfers!

Aujourd'iiui, comme alors lerrible, sur nos têtes L'horizon menaçant se charjje de tempêtes; Dieu se la<:se et s'irrite , il retire la main Qui maintient en repos l'équilibre du monde. Qui i'!Hit de Tavenir sonder la nuit profonde? tlui sait on nous serons demain?

Daijs une pièce des plus légères , on trouve les vers qui suivent. Ils prouvent que, malgré la turbulence de sa vie , Gaston de Raousset était souvent dominé par des pensées sévères.

Dieu condanma Thomme au travail austère Et de la douleur le fit compagnon :

il faut déchirer le sein de la terre Pour en féconder le moindre sillon.

Plus on veut savoir plus grande est la peine La science amère est lente à venir, Kt quand on arrive enfin , hors d'haleine , Vient la pâle mort , suprême avenir !

Une aiilr(! fois, il tire son horoscope. La pièce entière est très-belle ; mais nous devons nous borner à un extrait :

Dans les roufjes haillons sur ses {{onoux drapés, La vieille consulta les tarols fatidiques ; l^lle lut dans ma main les lijjnes symboli(jues ; Elle liocha la tête et puis elle me dit :

I' Ce n'est pas moi (|ui parle, écoute j c'est l'esprit! » Enfant «jui ne crois pas, écoute, ({uand ton heure i> Plaintive aura sonné comme ce vent qui pleure, i> Lorsciue tu sentiras plier ton fioiit hardi, » Lorsque tu douteras si le ciel t'a maudit, 0 Enfant, rappelle-toi la sorcière espagnole!... 0 Fortune, amis, jeunesse, amours, feuille qui vole 0 Et (fue le temps enqiortc et qu'il ne rend jamais, 0 IVieiitot tu perdras tout!

— Des jours (|ue tu révais, » Des soleils apjielés par ton âme ra\ie " Peut-être les rayons luiront-ils sur ta vie » Peut-être vers le soir, lorsque la trahison, » La faim, la soif, le feu, le fer et le poison 1) Se seront émoussés sur ton corps et ton âme, » Alors , si ton grand cœur n'a pas perdu sa flamme , ') Si, mille fois tronqié, tu conserves la foi, 1) Si tu luttes encor... enfant! tu seras loi!...

PI Peut-être!... mais avant, ta lête qui s incline

Il .\ura longtemps saigné sous le bandeau d'épine !

» ïu souffriras!... hélas! chacun pourra te voir ,

1) Comme la grappe mûre est jetée au pressoir,

') Foulé par le destin, le destin que tu railles,

I) Destin toujours aveugle et toujours sans entrailles !

Il Tu souffriras ! ton or glissera dans ta main,

» Tu seras pauvre et seul ; tu gagneras ton pain ;

') Tes jours seront mauvais sur la terre lointaine,

» Au delà de ces mers où l'avenir te mène.

■) Reverras-tu jamais ton antiijue berceau

') Et ton vieil écusson, gravé sous le créneau ?

I) Souvent les souvenirs, sur ta bouche attendrie,

Il Mêleront les sanglots au nom de la pati'ie ;

Il Mais la reverras-tu?... Loin, par delà les flots,

11 Qui sait, qui pourra dire où dormiront les os?

Il Est-ce la bête fauve ou la blanche colombe

'I Qui dans Tombre des nuits visitera ta tombe? "

La pauvre bohémienne , hélas , aura raison ! Ingratitude, oubU, mensonge, trahison, Se mêlent dans la coupe où tes lèvres avides Vont aspirer la vie et qu'il faut (jue tu vides !

.( — Cœur altéré d'amour, tu chercheras l'amour

Il Comme l'œil de l'aiglon cherche l'éclat du jour,

« Comme le daim blessé court à travers les plaines,

'I Cherchant l'ombre des bois, l'eau claire des fontaines.

Il Croyant, et plein d'espoir, ton cœur se donnera.

» Aime donc, et malheur ! car on te trahira !

'I Oui, malheur! mais surtout à chaque destinée,

I) Par un hasard quelconque à la tienne enchaînée !

Il Jusqu'au jour du triomphe!... oui... jusques à ce jour,

•) Quiconque t'aimera, mourra de cet amour! »

Citons, pour finir, ce refrain étrange d'une chanson faite à table , un soir de folie , et que les événements ont rendu si tristement prophétique :

Mon cœur en «léscspcro Court la prétentaine , Qui peut savoir si j'irai Jusqu'à la trentaine !

I\Iai» ipic Pavenir soit gai Ou (ju'oii me fusille...

IJaisez-inoi, Camille, ô {jné!

Baisez-moi , Camille !

Bien que les travaux littéraires de Gaston de Raousset ne remontent pas tous à cette môme époque , on nous pardonnera de les grouper ici , pour n'avoir plus à y revenir.

Le journal la Presse a publié il y a quelques mois un roman que tout le monde a lu, et qui , en dehors de la curiosité toute spéciale qu'éveillait son nom déjà célèbre , a eu un très-franc et très-légitime succès. Ce roman , (Buvre hâtive (1) , d'une composition un peu lâchée, sans grands eiïets dramatiques , se recommande par un style vif , élégant et souple , une grande sûreté de manière et une rare franchise psychologique. Gaston s'est peint à grands traits dans ce jeune Langenais , ruiné si vite , dernier représentant d'une race finie, revenant,éprisd'idées nouvelles , heurter de front les préjugés augustes qui bercèrent son enfance et dont son âge milr a secoué le joug. Tout en trouvant une éloquence entraînante pour

(1) Alix termes lie la Icltiedoiil M. le oonile «le Ponliiiailiti nous a honon- le 'J novembre dernier, Une Convcsion aiiiiitéte écrit eiidix- ept jours !

la gloi'ilicalion iJu passé, il affiniie l'avenir avec une conviction profonde. C'est l'œuvre d'un homme qui a l^eaucoup vu, beaucoup réfléchi, beaucoup résisté, et qui, vaincu enfin par la lumière , proclame -on vainqueur au lieu de le maudire.

La littérature dramatique devait nécessairement tenter un esprit résolu et décidé comme celui de Gaston. Il a fait plusieurs drames , et , comme toujours , avec une ardente rapidité. Ses essais furent plus ou moins heureux, mais comme il était avant tout un homme sincère vis-àvis de lui-même, plus d'une fois , en relisant à tète reposée le produit de ses nuits fébriles , il jeta l'œuvre au feu, sans hésitation et presque sans regrets. Nous croyons devoir citer , cependant , Bianca Copello , œuvre plus caressée, vingt f.is refaite, et le.s .4 /6«</eots, esquisse sinistre Ht mouvementée d'une époque de troubles civils et religieux. Les manuscrits de ces deux drames existent. Ils nous ont paru dignes de tenter un directeur intelligent.

Vers 1845, Gaston de Raoussct , lassé d'oisivclé , île plaisirs et de dissipation, se sentit éncrgiqucment repris de ce besoin d'activité, d'émotion et d'entreprise qui était le fond même de sa nature. Rien n'était à faire en France pour lui , mais à cette époque , sous l'administration intelligente du maréchal Bugeaud , la colonie africaine offrait plus d'une tentation aux audacieux. Gaston se. décida résolument, rassembla les débrisde sa fortune, partit pour l'Algérie , et commença des travaux de colonisation sur un plan grandiose.

La mort de son père lui permit de faire toutes les améliorations que comportait sa vaste entreprise. Gaston avait apporté en Afrique ses goiits de grande vie ; on se rappelle encore à Alger les chasses excentriques qu'il inventa contre les bétes fauves les plus redoutées ; la part liriliante qu'il prit à diverses expéditions militaires , et cette générosité insouciante qui faisait ouvrir une table de roi à ce g(!ntilhomme plus qu'ù demi ruiné , qui ne pouvait pas prendre sa ruine au sérieux.

Une brochure que nous avons sous les yeux et qu'il publia en 1857 'I) prouve h la fois de quel amour il

(1) De la Colonisation et des institutions ci\iles en Alp:crie , par le conitf G. de R.-B., colon nl^'éricn. Paris. Daiivin et Fontaine.

s'était pris jour sa nouvelle patrie et aussi avec quel remarquable coup-d'œil il jugeait de ce qui était à faire. Gaston de Raousset revendique avec énergie les droits de la population civile :

« Personne plus (juc nous , dit-il , ne reml lionnnage aux services <(o rainiée d'Afrique j mais si la tâche du soldat est belle, la nôtre a son piÎT.

■) La force ([ui détruit est dans larmée; la force qui produit et qui fonde est en nous.

') La France a jeté un milliard en Ai^jérie; giàcc à une population civile assez énergique pour n'avoir pas fui les aventures , il v a aujourdluii près de huit cent millions de capitaux immobilisés en Algérie.

■) Ce chiffre a son éloquence.

■> La société européenne de l'Algérie fùt-elle uniquement composée des cantiniers de l'armée, comme le disent les uns; se fùt-elle formée, conrnie le disent les autres, du rebut de l'Europe et de 1 écume delà Méditerranée, celle population compte aujourd'hui cent dix mille âmes. Klie travaille, elle possède; ce n'est pas une plèbe, c'est une société intéressée à l'ordre et mûre pour le règne de la loi. n

Cette brochure est le premier écrit politiqu'e de Gaston de Raousset; elle est remarquable par sa fermeté, son éloquence et son côté pratique. Elle fit à son apparition la sensation la plus grande.

" Qu'on nous dise , nous le demandons hardiment , quels sont les capitalistes qui consentiront à vivre dans un pays où les intérêts sont conflés à une administration cpie les administrés n'ont pas le droit de contrôler?

<> L'homme qui , dans son département , peut être conseiller municipal , conseiller général , électeur, député , renoncera-t-il volontiers aux avantages, à l'influence, à la considération qui se rattachent à une telle

position jiour aller se fixer dans un jtays on la libelle intliviilnelle même n'est pas garantie? »

Un peu plus loin, il sY'Cvic avec une ironie saisissante et une autorité réelle :

<i Ln eouj) lie canon tiré snr I Océan peut mettre en péril nos possessions d'Afrique ; une bataille perdue |>cut nous ciiasser de celte Aljjérie si chèrement con([uise.

)) Dans cette calasti'oplie, l'armée perd un liiau f.liaiiip de manœuvres, mais elle conserve ses {jrades , ses décorations , sa solde , ses chances d'avancement. Rien pour elle n'est changé.

I) L'administratii>n revient en France : elle y lelrouvo ses places, ses appointements et... d'autres administrés.

» Quant à nous, qui devons laisser en Mgérie nos fermes, nos terres et nos maisons ; nous (jui , en délinilive , représentons le seul résultat , le seul travail d'avenir qui se soit produit jus(|u'à ce jour, nous reviendrions demander l'aunioue à notre pays! »

Chose singulière, en écrivant cette brochure, Gaston (le Raousset n'obéissait qu'à un niouvementtoutpersonnel, La brochure passa pour une couvre de parti. Les livres ont leurs destinées comme les hommes; le maréchal Bugeaud fit au jeune colon l'honneur de le considérer comme le chef de l'opposition civile, et, de ce jour, naquit une estime toute particidiére dont 1(> maréchal se plut à multiplier les preuves.

La nomination du duc d'Aumah^ au gouvernement général de l'Algérie vint donner à Gaston de Raousset les plus grandes et les jilus légitimes espérances. La retraite du maréchal était une véritable victoire; avec lui s'en allait le régime du sabre , du bon plaisir et des colonies militaires; l'Africpie respira.

Honoré de l'amitié particulière du [iriucc , écouté avec vme faveur marquée , désigné le premier pour une concession exceptionnelle, Gaston de Raousset voyait déjà ses projets se réaliser lorsque tout à coup , avec un bruit terrible, la révolution de février éclata.

La révolution ruinait M. de Raoussel radicalement : elle brisait sa fortune renaissante, elle mettait à néant ses plans et ses idées ; il eut pu , à bon droit , la traiter en ennemie. M. de Raousset, au contraire, salua avec enthousiasme la jeune République.

Comme tous les hommes de sa général ion que n'avait pas énervé le règne de Louis-Philippe , il se sentit profondément remué par ce grand événement. Un horizon radieux s'ouvrait , l'àme de la France se réveillait de sa torpeur, le sang bouillonnait dans toutes les veines jCt une grande force de rajeunissement se manifestait de tous cotés. Gaston ouvrit son âme à toutes les illusions généreuses. Qu'avait-il à regretter dans ce qui venait de s'écrouler si piteusement? Le gouvernement de la bourgeoisie l'avait froissé , irrité dans son orgueil de gentilhomme et dans son orgueil de Français. Pour lui , la révolution de février était surtout la banqueroute de celte bourgeoisie arrogante et bornée, et il battait des mains k sa chute.

La république faisait appel à toutes les bonnes volontés , à toutes les vaillances : elle allait réveiller les échos endormis et remuer le vieux monde de fond en comble. Elle apparaissait, non pas les mains pleines de .San g comme son aînée, avec des cris farouches et des piques sinistres , mais fière , souriante , et si sûre de sa

victoire pacifique que son premier acte abolissait l'écliafaud. Uu grand poète tenait en main ses destinées, et sa voix calmait comme par enchantement les plus terribles émotions populaires. Comment rester en dehors de ce mouvement généreux? Comment se condamner à l'inaction au moment ou la vie exhubérait, où chaque activité allait trouver son emploi ? Gaston n'hésita même pas. Il réalisa à des prix désastreux ce qui lui restait et accourut dans sa province natale mettre au service des idées nouvelles sa jeunesse et son énergie.

Il serait puéril de faire du comte de Raousset un démocrate socialiste , mais il est aussi impossible de voir en lui , comme certaines susceptibilités n'ont pas craint de le demander à notre complaisance, un royaliste déguisé, hurlant une heure avec les loups. La franchise et la loyauté de son caractère se refusent également à cette duplicité. Gaston avait salué sincèrement la République, il l'avait acceptée, il l'a défendue. Ses professions de foi aux électeurs des Bouches-du Rhône et de Vaucluse , ses discours dans les clubs, ses articles dans le journal qu'il a dirigé pendant un an , le prouvent surabondamment. A coup sûr, il n'eût pas renversé la monarchie , mais la monarchie à bas , il en faisait bon marché. C'était un aristocrate, soit : Alcibiade l'était bien.

Quand il venait dans les clubs de Vaucluse, en babil noir, en gants blancs , les portefaix du Rhône disaient ; Vaqui Ton conté ! (Voici le comte.) Gaston, en effet, dans cette ville d'Avignon où comtes et marquis ne manquent certes pas, était le comte par excellence. Il est resté le comte jusqu'à la fin de sa vie , quelle que fût sa fortune. A San Francisco, nous le verrons endosser courageuse-

mont la vareuse rouge du travailleur , mais qui parlait (lu comte, parlait île lui. En Sonore , quand on disait : FAconde, chacun savait de qni il était question. C'était un gentilhomme dans la force du terme.

Pendant toute la durée du gouvernement provisoire, le comle fut un tribun éloquent et passionné. Inconnu , l>()ur ainsi dire , de ses concitoyens, il lui fallut une activité incroyable pour poser sa candidature. Il parcourut tout son département ville par ville , bourgade par Ijourgade. Dédaigneux et fier avec les bourgeois, sollicilaul leurs suffrages d'une voix hautaine, il savait à merveille se faire familier et simple avec les paysans et les ouvriers. 11 eut de grands succès oratoires , et avec un peu de politique il qxxI emporté d'assaut cette élection qu'il devait par trois fois manquer de quelques milliers de voix. Par malheur pour lui, trop co servateur pour les démocrates , trop ré[)ublicain pour les royalistes , il s'est trouvé dans la jiosition fausse des gens qui vivent en «lehors des partis, qui ont horreur des coteries et qui n'obéissent qu'aux cris de leur conscience jalouse.

M. de Raoussct échoua donc aux élections générales.

Le 10 mai 1848, il fondait : La Liberté.

C'était le temps, on s'en souvient, des discusions ardentes et des polémiques passionnées : chaque jour des l)roblènies redoutables étaient posés , et leurs solutions servaient de menace à ceux qu'elles n'épouvantaient pas. D'autre part, la révolution de février avortait journellement; rien ne sortait de ses entrailles déchirées , et les énigmes de l'avenir attendaient en vain leurs OEdipcs. L'irritation naissait de cette impuissance même des [)artis ; la situation se tendait cruellement; les moins

clairvoyants pressentaient Jes luttes sanglantes. Partout la guerre était dans l'air , mais plus que partout peut-être , dans ce terrible Midi , la politique allait devenir une guerre de personnes , et les provocations individuelles allaient remplacer les discussions de principes.

Les républicains de vieille roche, soupçonneux, jaloux, considéraient la République comme leur propriété exclusive. Au lieu d'accueillir les nouveaux venus, les convertis d'hier et de demain , ils resserraient leurs rangs et s'isolaient insensiblement dans le pays. Au lieu de devenir l'universalité des citoyens, ils ne furent bientôt qu'un parti : or , les partis ne peuvent se passer d'hommes , et les hommes devaient manquer au parti démocratique comme aux autres,

M. de Raousset se jeta résolument au plus fort de la mêlée , et son journal , tout personnel , se fit bientôt remarquer par la vivacité de ses attaques. Pendant un an, il resta sur la brèche , harcelant tour à tour les blancs , les bleus, les rouges, et essayant de fonder un parti nouveau, sans passé, tout à l'avenir. La nature de ce recueil ne nous permet pas de donner ici , comme nous l'aurions désiré , des extraits de ses articles politiques , nous dirons seulement que la presse réactionnaire, dans le sens que les querelles de partis ont attaché à ce mot , est bien loin de nous avoir accoutumés à l'indépendance et à la fierté de langage qui distinguent la Liberté , parmi tous les journaux nés de l'ébranlement de février.

M. de Raousset avait dit vrai en niant être l'homme d'aucun parti ; on le lui prouva. L'amertume de sa polémique le fit repousser par les républicains , l'audace de ses idées par les royalistes. Il échoua une troisième fois

aux cloctions pour l'Assemblée législative , et ce fut un k'giliinistc autlienlique, M. Léo de Laborde, qui recueillit tout le IVuit des luttes de riiomme qui , en attaquant les révolutionnaires, avait respecté la révolution.

Découragé par tant de mécomptes , lassé de luttes, dégoûté du gâchis, comme il disait en sa langue énergique et colorée , Gaston revint à Paris dans les premiers jours de mai 1850. A ce moment, la Californie tournait toutes les tètes. Des récits fantastiques arrivaient par chaque courrier d'Amérique sur ce pays de l'or , où la fortune avait de si étranges caprices. Un jour suffisait quelquefois, disait-on , pour faire du dernier des misérables l'égal du financier le plus opulent. Les matelots désertaient les navires pour courir aux mines fabuleuses ; les soldats, envoyés à leur poursuite, rompaient les rangs , jetaient bas les armes et creusaient le premier filon venu. A l'arrivée de M. de Raousset , Paris comptait déjà une vingtaine de sociétés californiennes.

M. de Raousset avait trente-deux ans ; le temps des étourderies était passé. Il commençait à voir la vie sous un jour nouveau , et précisément à ce moment , oii il eût eu besoin de grandes ressources pour des enti*eprises sérieuses , il se trouvait réduit en quelque sorte à l'indigence. Il n'était pas homme à se lamenter les bras croisés. Son parti fut bientôt pris ; il irait demander au nouveau monde cette fortune que la vieille Europe et la jeune Afrique avaient dévorée.

Il fit appel à quelques amis , s'équipa rapidement , et prit courageusement , à bord d'un steamer anglais , un

hamac de troisième classe. OU allait-il en réalité?— Il n'en savait rien. Au lieu de cet air épuisé d'une civilisation vieillie, il voulait respirer l'air libre, et, tète baissée, il se jetait dans l'inconnu ! . . .

Pauvre Gaston ! combien de mains ont cordialement serré la sienne au départ , qui ne croyaient pas à la dernière étreinte ! Combien de voix lui ont dit : au revoir, sans se douter qu'elles disaient : adieu !

M. de Raousset a raconté dans une longue et charmante lettre son voyage de Southampton à San Francisco. Nous la donnons en entier , persuadés que le lecteur préférera son récit pittoresque à une narration de nous, nécessairement moins fidèle et plus pâle.

K \ bord lie V Ecuador, 22 juillet , p:ir le KK de ImI., Si"- de loiij,'.

» VEiitudor est un pelil sU'îinicr (jui (hinse ii cette heure sur li grande houle du Pacifique. Mal{;ré ces détestahlcs conditions, je \ais essaver de t^écrirc , mon clier ami, conditions mauvaises en effet, car les plumes en fer me poursuivent jusqu\i tes antipodes.

» Il est midi ; le soleil est en ce moment perpendiculaire au pont d«i navire. Le passager stupéfait cherche vainement son ombre; la houle est forte et mon chien hurle sur l'avant ; pauvre bêle, comme son maître, il aspire à la liberté. Sin[jiilier navire! Le pavillon est anglais, le capitaine américain , récjuipage un peu de partout. Du reste , il marche bien, et si nous trouvons du charbon h San Blas , sur la cote du Mexi([ue, nous pourrons être dans vinjjt-cincj jours à San Franrisro.

» Seul à bord , prid);ilili'ment , je pense et j'écris. Tne centaine de passagers sont vautrés, de çà , de là, dormant et suant, seules choses que puisse faire un étianger dans ces torrides régions. Tout ce mondelà vient des l'tats-lHis, la plupart sont, d'origine. Espagnols, Allemands ou Franijais. La soif de Wn- les trahie tous pai- le même chemin.

la Califoraie est au bout. Combien peu, sans-doule, \ (louveronl la satisfaction de leurs désirs, et moi-même, quel sort m'attend au terme de ce vovage !

.) Certes! j'ai déjà bien souffert. Depuis mou départ de TEurope , je vis aux dernières plaees , à peine nourri , point couché , confondu avec des goujats , j'ai encore vingt-cinq jours à subir cette existence. Loin de la voir s'améliorer, je la vois s'aggraver en Californie, cependant je ne me repens pas et je m'applaudis d'avoir pris cette résolution. Au milieu même de ma misère actuelle, et plus que jamais, je sens que je ne puis vivre en France , à moins d'y posséder la vigoureuse indépendance de la fortune. Y parviendrai-je? Dieu le sait. Moi, j'espère à peine. .Je me trouve amené tout naturellement à penser à ta propre vie, mon cher E... Pauvre ami, comment fais-tu pour être malheureux? car tu Tes? Qae te manque-t-il ? à mes yeux, rien, puis(iuc tu possèdes une bonne partie des choses que je désire, et qu'il ne tient qu'à toi de te donner le reste. Si à cette heure tu grouillais comme moi, pêle-mêle avec un tas de galapians, parqué dans un navire où l'on étouffe , avec de la viande salée et de l'eau exécrable ; si tu en étais là , de quelle auréole charmante ta vie actuelle t'apparaitrait entourée î .le te le disais à Paris, je te le répète aujourd'hui, essaye. Quitte la France avec six chemises et point de domesti(iue, fais-toi misérable, mais réellement misérable pendant un an ou deux ; voyage , fais le tour du monde, et quand lu retrouveras ta mère, Paris., tu ne penseras plus à le plaindre, tu seras heureux.

» Mais, niais que je suis, je te fais de la morale, je te donne des conseils... comme si cela servait jamais à quelque chose! Tu veux que je te parle plutôt de moi et de ce qui m'entoure. Laisse-moi maudire cette exécrable plume de fer et le navire qui roule, et je te satisfais.

Il .Je suis parti de Soulhamplon le 17 mai, à bord de l'icoii, superbe steamer de 1,800 tonneaux. On assure que les passagers y jouissent de tout le confort imaginable. Le fait est que j'ai vu de vastes approvisionnements de moutons , de volailles et de légimies frais ; une vache même était à bord; mais, ô malheureux E..., j'avais une place de matelot , et je ne puis le parler que de la siande salée et du biscuit de

y Avon On nV-n meurt pas, cVst tout ce que je puis dire. Tiniaijinestu ce que c'est que de se trouver sans transition, comme je l'ai fait,, dans un cercle de matclols et de domestiques? La première heure est une heure cruelle. Certes, on ne manque pas de bonnes raisons qui lont appel à plus de stoïcisme, mais pour moi , comme pour toi, la vie est faite de sentiments. Il y avait à bord une douzaine de Français, un vicomte de bon aloi, de Touraine, je crois, réactionnaire foujjueux (|uoique ne manquant pas d'esprit, im [jenlilhomme breton , assez (îazette de France, bon diable et fort (ctu ; un M. de Navailles , payeur à la Guadeloupe, homme bon, spirituel et sensé; deux Bretons inoffensifs. (|Uoique capitaines au lony cours ; im monsieur qui , ayant beaucoup voyafjé , se croyait dans l'obligation de se montrer trcs-rcservé ; un épicier de Bordeaux, gasconnant comme un forcené, un M. Jocrisse, et

enfin le frère d'un banquier californien Ces ÏNIM. ont

bien voulu reconnaître , après quelques jours de traversée , que je pouvais, quoique passager de l'avant, frayer avec eux sans les compromettre. Cette société m'a fait paraître le temps plus court, bien qu'en dignes Gaulois nous ayons braillé politique pendant les trois quarts de la traversée.

» Je devrais, mon cher F... , en bon voyageur, si je l'étais, te faire une description détaillée de IMadère avec la pittoresque avant-garde de Poito-Santo. Ces paysages-là sentent le maître. Salvator n'eut pas mieux fait. Crêtes sombres dont les silhouettes hardies coupent le ciel , rochers calcinés que lèche l'indigo des vagues , horizon blanc , ciel de feu, tout cela, mon ami, vaudrait la peine qu'on charge sa palette ; mais songe que j'écris sur un pont qui trendde , et que mon amitié pour toi est seule assez forte pour m'empêcher de biiser l'atroce bec de fer que je tiens entre mes doigts. Le moyen d'être peintre et poète dans de pareilles conditions !

» L'épicier bordelais me joignit sur le pont , en face de cette Ile , sceur des lies Fortunées , et m'apprit que Madère produit un vin fort estimé; je le remerciai du renseignement et l'assurai que j'en vérifierais l'exactitude à notre arrivée à terre. Quoique passager prolétaire, j'avoue que je n'y manquai pas. Il nous est mort à bord un major anglais

qui allait à la Jamaïque; mort (rt-au-tlf-vic , s'il vous jilaîl- , comiiic il coQvieut à un major anglais. Li-au-dovie Ta conduit au delirriim tremens et de là au tétanos. Tu sais comment on enterre à bord. Le morl cousu dans un sac est jeté à leau. C'est assez triste.

» Le 3 juin, nous avons passé le tropifjue ; je m'attendais h quelquesunes de ces cérémonies qui faisaient la joie des vieux navigateurs; mais le bonhomme Tiopi([uc n'est pas descendu par le grand étai, nous n'avons pas reçu le baptême. Le passage du tropique n'a donné lieu qu'à cette plaisanterie douteuse envers .Jocrisse, le passager ; on lui a fait voir le tropique dans une lunette, il est convaincu qu'il l'a vu, voilà tout. La science vient , la poésie s'en va , le positivisme monnayé prend la place de la vieille gaieté de nos pères.

» Le 7 juin, nous avons jeté l'ancre à la Barbade. Ici, enfln, nous apparaît la population nègre dans toute sa profusion. L'Européen disparait, le mulâtre occupe le haut du pavé. Le soir, nous eûmes un bal de femmes de couleur, bal très-décolleté, comme bien tu penses. Les mulâtresses sautaient aux sons du fifre agréablement accompagné du tambour de basque et du violon ; j'oubliais un basson qui ne faisait, ma foi, pas un mauvais effet. J'espérais voir la bamboula, la vraie danse qui convient à ces sauvages , et je n'ai trouvé que la contredanse importée par les Anglais et les robes à volants. Il n'est pas de colonie anglaise où le nègre ne cherche à paraître Anglais; je te laisse à penser quelle caricature ce peut être qu'une négresse en chapeau rose , affublée d'une robe à trois volants. En somme , nous avons passé fort agréablement deux jours à la Barbade. L'île est petite, mais trèshabitée, très-cultivée, très-florissante.

» De la Barbade à Saint-Thomas, nous longeons presque toujours les Antilles sur la droite. La mer est calme , le ciel constamment orageux. Contrairement à sa réputation , nulle part la nier des tropi(jues n'atteint la limpidité des parages d'Afrique.

» Le 1 \ , nous étions à Saint-Thomas, beau port d'où le douanier est banni. Là, cher ami, j'ai acheté des filets, précaution que j'ai prise dans le cas où je serais obligé de gagner ma vie à San-Francisco. .le me ferai pêcheur. — Pécheur, marchand de poisson quelle chute !

j'.ii liioii envie <'c décliirer celle leUre cl traltciidrc pour Tct rire que je suis ressuscité. Pêcheur! c\'sl Irès-joli l\ rêver ii Tombre et au frais eu prenant le llié... mais... Allons ! tlu courai;c et en avant. On en re>ient. Que de j)liiIosopliie je fais maintenant à l'aspect de ces lilets. l'iiiiosopliie, morale, raison, vous venez bien tard!

» Après Saint-Thomas, Porto-Uico, un pays comme lu n'en as jamais vu, un panorama comme tu en as pu rêver, un cadre dans le(|uel il semble que la vie doit être composée tout entière d'or, de lumière el d'amour. Imajjinatiou, faculté douce el cruelle à la fois, que me parles-lu d'amour, de lumière et d'or? 1.,' Vtlanli(jue roule pesannnent , les Américains mes compajfuons ne laissent voir (|ue des visages sinistres, j'ai la tête étourdie, el ma bourse est à peu près vide!

» Le 14 juin, Saint-Domingue, Icrre basse, végétation terne, le lendemain la terre se rapproche, s'élève, se boise , verdit et se colore : voilà !)ien notre belle colonie perdue, dont les lévolutions ont fait le ridicule empire de Soulouque. >'a\anl pas \u Sa Majesté, ni le duc de Trou-Bonbon , ni le baron du Petit-Trou , ni le prince de la î\Iarmelade , ni le marquis de la IMorue, je ne puis l'en parler sans m'exposer à lie graves inexactitudes. Quant à leur pa>s, il est, hélas! plus beau que la Provence.

» Nous quittons la .lamaique le 20, c'est la dernière des Antilles que nous verrons, terres bénies où riiomme devrait raffiner la vie et où il ne raffine que du sucre. C'est giandpitié (juc de voir ce paradis terrestre ainsi désolé. Ici nous avons changé de navire, nous sonnnes à bord du Dee, autre navire anglais qui va nous porter à ('hajjrès. J'ai failli noyer mon bagage en allant à bord, juge de mes transes, mon magot était dans ma malle. Depuis ce jour, je le porte affectueusement autour de ma ceinture.

I) Sainte-Marthe ! Enfin, nous voici dans la véritable Amérique, l'Américjue espagnole. Des ruines, des niendiants, une race abâtardie, mélange hasardeux de tous les sangs, des fainéants qui pincent de la guitare, des fennnes sur les balcons, des enfants tout nus, petits sauvages errant pêle-mêle avec les chiens. De loin en b)in un moine, Basile à face plate; pas un navire, pas une barque dans le port , et tout

vc'la dans un pavs adiitirable : \oilà rAinéricjue espa{{nok' idle i[iu' k-s révolutions Font faite. Après Sainte-AIarlhe , passons Carlhagi-ne et déhanjnoiis à Cliagrès. C'est dans les environs de celle ville qur dcbanjua Pizarrc. Qne ferait Pizarre anjonrdluii?

« Ici, mon ami, le vovage ronmience à devenir pittoresque. On remonte la rivière de Chajrès ponr traverser l'isthme, mais ne pense pas que le voyageur ait pris possession de ces liords restés dans l'état où Dieu les fit. Le coche d'Auverre à Joignv ferait lui-même une étrange figure dans les méandres de ce fleuve hizarre. Aie voici couché dans nue de ces pirogues dt>nt les voyageurs nous racontent des merveilles , creusées dans un arbre , conduites à la pagaye par trois sauvages entièrenieut nus. De temps en temps, avec mon fusil, je m'amuse à tirer quehjue héron qui passe ; l'écho du fleuve se réveille , des bandes de perroquets s'envolent en criant.

') Ne t'imagine pas que Chagrès soil une ville. In vieux fort à l'entrée de la rivière se cache sous un manteau de verdure; quehpies mendiants sang mêlé y représentent la garnison : sur la rive droite des huttes de roseaux posent pour une ville ; il est vrai qu'en face de cette antiquaille espagnole, le drapeau constellé de la jeune Améri(|ue flotte sur des maisons de bois d'un aspect plus moderne ; ceci c'est la conquête pacifi(jue de l'industrie, l'Espagne et les Htats-lnis sont là côte à côte, mais ceux-ci vivent et l'autre dort pour ne se réveiller jamais.

» La rivière de Chagrès est d'une splendeur mcmotime. On chemiiu* entre deux rideaux de verdure ; des arbres gigantesques , des arbustes <l'espèces sans nombre , des plantes bizarres , des lianes sans fin plon- }>ent dans ses eaux vertes; des perroquets voltigent en criant dans cette frondaison bariolée comme eux ; des singes escaladent les cocotiers , des serpents se balancent et se mêlent aux lianes; des caïmans se jouent dans le limon du fleuve. Ceci, mon ami, vaut bien la Durance et le Beuvron ; mais heureux celui ([ui ne succombe pas à la tentation de quitter leurs rives pacifiques.

)• Nos sauvages ont pagavé jus(ju"à dix heures du soir; un piiehl» , un village, si tu préfères, marque cette station : jai passé la nuit dans la barque ; mes compagnons de rouk' , plus délicats, sont allés se

toucher sur uni' i)cau tlo iKi-ufinoc le sol pour iiuiU-las i-l un caillou pour oreiller.

» J'ai pourtant pris (rexcellent cliocolal dans un de ces pueblos, d'autant meilleur ([uii était sei'\i par une des plus belles ci'éutures que j'aie vues de ma \ie- une fennne couleur de terre cuile avec des elie\eu\ crépus; mais quelles li}|ues, quelles couleurs cl quelles épaules! Ces l)ienlieureuses é|)aules sont toujours nues ; aucune espèce de corscl n'emprisoiHic la j;orj[e, [[orge superbe , <jue souvent découxienl les ondulations d une r(d)e mal attachée. De tout ce (|ue j'ai vu, dej)uis mon départ , ces épaules sont encore une des beautés les moins iuconti'Slables et les plus curieuses; j'eus tout le loisir de m'en convaincre la veille du jour de mon départ, au bal chez l'alcade de C'iucès. Ici, enfin, je rencontrai quelque chose de ce (jue j'espéiais dans les danses du pays. La gracieuse Espagne a laissé sur ces sauvages son cachet conmse la roide Albion impose le sien à ses nègres.

» En sortant de ce bal, je rencontrai eu pleine rue une table de jeu tenue par des Américains, une roulette, s'il vous plait. Les muletiers, les bateliers viennent perdre là les dollars qu'ils extorquent aux voyageurs; je commençai par m'indigner et je finis par perdre six piastres.

» Sortons de C-rucès, traversons l'isthme à dos de umlets et venons à Panan\a. IMais, avant d'y aii'iver, je veux te conter la renconlie que j'ai faite dans cet isthnu> , qui , comme le disent les journaux , est infesté de brigands. Nous cheminions, escortant nos mulets dans une gorge étioile et sond)ie, nos cara])ines au l>oiug, l'o'il au guet. Devant nous un enconibi'cnienl s'ét;iil formé, des mules et des nmletiers .-ic battaient dans la boue ; nous nous mimes de mieux en mieux sur nos gardes et nous avançâmes. Il y avait là une vingtaine de nudets chargés chacun de deux caisses de médiocre apparence , cinq ou six homnu's du |)avs marchaient auprès, les excitant de la voix et du geste. — Que portezvous là? leur demandai-je. — De Por, me ré|)ondit-on , connue on m'aurait dit : du cuivre. — (iliaijue mulet portail deux cents livres ; fais le compte.

» Ces forluues, ces dix fortunes étaient là sans escorte, au milieu d'une foret vierge. .Je regardai ma carabine d'un air honteux. Les

liahilants du pays doivent avoir une forte dose de yravité espagnole pour ne pas rire de raccoutrement guerrier des étrangers qui passent. — J'ai décidément bien du mérite à tV-irire malgré cette plume de fer.

» Panama est encombré de voyageurs , un seul steamer était en partance, et imagine-toi, pour te faire une idée de Tembarras général, (jue iépicier bordelais a payé 425 dollars un billet de troisième classe dont le prix est de loO au bureau. Arrivé à Panama le 2o , je crois, je n'en ai pu repartir que le 20 du mois suivant. Enfin, je suis en route depuis quatre fois \ingt-qualre beures , et, dans quinze ou \ingl jour», probablement, je saluerai la Californie.

» Panama nous a donné un avant-goût du pa\s. Voici ce qu'est un botel dans cette ville. Imagine une grande maison de bois occupée par des rangées de pliants sans draps, sans couvertures, sans matelas, niées pliants, on en met tant qu'il peut en tenir. Le propriétaire de Mansmn-IIouse , mieux avisé , a fait construire tout autour de ses clianibres des cases supeq)osées, où s'insinue le voyageur. Cbaises , tables et pots de chambre sont ici des meubles inconnus. J'ai vécu quinze jours caserne de cette manière, soigneux de mes affaires, eonuiie tu me connais, et, quoique je fusse pêle-mêle avec des gens, qui , certes, ne sortaient pas de faire leur première communion, on ne m'a rien volé. Ce lodejing-Ui , mon cher, coûte un dollar par jour

» Quant à Panama, la ville des moines, églises, couvents, remparts, tout est en ruines. Toute institution, si bonne qu'elle soit, périt par l'abus ; ceci est applicable surfout aux moines espagnols. Edifices ruinés, remparts, églises, couvents, canons abandonnés , population qui dort, c'est ici comme en Espagne.

» Ici surtout apparaît l'envahissement du Xord ; pas une enseigne qui ne soit en anglais, les rues sont pleines de yankees graves, sales et osseux. Le Français se reconnaît h la barbe; l'Espagnol à quelque chose de monacal dans les allures ; l'Allemand est largement représenté dans toutes les variétés de la grande famille germanique ; toutes les modifieations du nègre, depuis le Congo jusqu'au mulâtre blanc; llndieu natif et llndien croisé d'Espagnol, croisement qui produit plastique ment une des races les plus belles ; le Chilien aux longs cheveux et au

rrji;ii'il ilmix ; je iTi'ii liniiais pas, mon clii'i' ami, si je ( l'iuiiiK'rais tout ri" qui' Ton iriicoiilrc rlaiis les rues «le Panama. !Mais, ce (|ue le rejjanl se plail à thercher, ee sont les spleiidiiles épaules des femmes jaunes de ec lieau pays. Quand je dis jaunes, cesl i|ue je sul)is inNolonlairement riiilluenec d\ui souvenir, ear, du hianc européen au noir de (Juiiiée, toutes les couleurs se r<'ncontient parmi les indigènes.

» Nous avons à l)or<l plusiiuis Vméricains (|ui retournent en Califoi'uie; l'un a rapporté à Nt'\\-\(iili viii{jl mille piastres ramassées auv mines en (juutre mois; un autre a récolté treize mille piastres d'or on onze mois, lu de ceux-là offrait aujourd'hui à un capitaine de navire vinyt dollars par joui' s'il voulait travailler pour lui aux mines. Ces gens-là nront donné des détails de ma-urs (|ui sont la chose du monde la plus rantas(|ue. Le jeu , en t'alifornie, est une fureur 5 mais une fuieur et une débauche majjnificiues. On paile de tables de jeu sur les(|uelles le banf|nicr étale un million de dollars, et il se trouve un ponte pour faire 6«nfo.

» Adieu, je vais vérifier tout cela pai' moi-mcme, je franchis une cataracte, arriverai-je vivant ou noyé? >

Le 22 août ISoO, M. do Raoussol débarquait à San- Francisco.

La capitale de la Californie, renaissant pour la troisième fois de ses cendres, présentait, à ce moment, un spectacle des plus étranges et laissant bien loin les récits les plus accusés de mensonge et d'exagération. Dans ses rues à peine tracées , s'entassaient et grouillaient côte à côte , Anglais , Américains , Français , Chinois , Espagnols , Indiens, Portugais, Allemands, Arabes, Italiens, Tatars , Indoiix , Peaux-rouges , Peaux-jaunes , Peaux de toutes couleurs.

Une ville de bois, pavée d'or; déguenillée, insolente , sordide, effrénée, étincelante; la liberté absolue, dans son épanouissement le plus sauvage ; la loi de lynch pour tout code ; point de magistrature , point d'armée , point de police , point de culte ; une folie frénétique , une activité dévorante , une convoitise sans bornes ; l'égoïsme le j)lus féroce partout, tel était San-Francisco , caravansérail du monde, Babel moderne avec la confusion des langues.

A San-Francisco , tous les pays avaient envoyé leurs échoués , leurs désespérés , leurs insatiables. Autour des roulettes en plein vent se heurtaient les débris des cinq parties du monde; anciens ministres , anciens notaires, anciens gardes mobiles, anciens dandys, anciens princes, anciens nababs, anciens chefs de tribus, anciens moines, anciens prêtres, anciens dieux. La femme seule mn)K{uait jiarUiut, — on s'en apercevait bien.

C'est encore à la correspondance de M. de Raoussolque nous allons demander le complément du tableau.

« En savcz-vous maintenant assez

sur la Californie, pour vous faiio une idée de ec que deviennent nos Français, nos l'Oi/ows de Paris, nos anciens troupiers, notre plèbe remuante et passionnée, iffoorante, brutale, spirituelle et enthousiaste, après deux ou trois ans de cette vie californienne? Ici , la licence individuelkMrest tempérée <[uc par la résistance facultative de chacun. Le même homme est souvent et en même temps (jendarme , juge et bourreau

)) Dans ce pcle-mêle , un mar([uis de *** est commis de son ancien coiffeur, passe banquier. L'n ancien banquier, ex-millionnaire, sollicite une place de croupier dans la maison de jeu d'un ancien Hercule , qui manie aujourd'hui plus d'or (|u'il n'a fait jadis de boulets de quarantehuit ;M. Il , ancien colonel de hussards, lave et repasse des

ihemiscs ; un ex-lieutenant de vaisseau est porteur d'eau ; le vicomte

de est {jarçon de cabaret et aspire au jour oîi il passera cabaretierj

je ne sais quel du? est décrotleur

Vous faites-vous maintenant une idée, je le répète, du déverjjondaye , de la licence, de la néijution de toute loi oîi l'on arrive après deux ou

trois ans de ce carnaval '?

lit pourtant! avec cette justice fantas(|ue, cette foice armée nulle, celte police absente, cette organisation prob!émati([ue, tout marche! O philosophes !o polili([ues! ô théoriciens! ô jjouveriiocrates! -

M. de Raousset arrivait à San-Francisco avec des ressources dérisoires pour un pays où le blanchissage d'une chemise coûte plus cher qu'en Europe la chemise neuve. Incapable de commerce, répugnant aux travaux servilcs , il demanda son pain des premiers jours à sa carabine do chasse.

Mais le gibier, bien que prodigieusement abondant ,

désortait tk'jà un pays ou se trouvaient des tireurs aussi acharnés et aussi habiles que MM. de Pindray, Garnier, Gaston de Raousset et quelques autres. Cette ressource ne pouvait être que momentanée.

Le comte se rappela les filets achetés en route et se fît pêcheur. Il partait à deux heures du matin sur la baleinière et revenait le soir, de l'air dont Dioclétien devait vendre ses laitues , offrir sa pèche aux raffinés du port. La pêche rapportait à peu près de quoi vivre , mais une rencontre terrible qu'il fit par une nuit de brouillard , avec le Sénator (le plus grand des steamers américains), et dans laquelle il ne dut son salut qu'au hasard, le dégoûta de ce métier où le péril n'avait pas de compensations assez grandes.

M. de Raousset n'était pas venu en Californie , on le pense bien , pour gagner seulement son pain : il comprit bien vite qu'il fallait sortir de la fantaisie s'il voulait arriver à un résultat. Le mouvement du port était incroyable ; en travaillant résolument de ses bras , il y avait de l'or à gagner. Le comte endossa bravement la chemise rouge du leiter-man , acheta un chaland , prit avec lui deux matelots et se mit à décharger les colis des navires qui arrivaient en rade.

Après quelque temps de ce rude métier, il s'associa à

un Français , M. de la M , dont l'apport numéraire

pertnit d'acheter trois chalands nouveaux. Les affaires de l'association prospérèrent pendant un certain temps. En une semaine on eut jusqu'à 500 piastres de bénéfice net , et cependant le dernier matelot coûtait 5 et 6 piastres par

jour. M. de Raousset et M. de la M étaient à l'ouvrage

dès l'aube ; ils travaillaient tout le jour comme des

— iS —

luanœuvros, puis, la journée rinic,rhabil noir rcin[iln(;aii la vai'puso , les gants blancs couvraient les mains meurtries , et les deux gentilshommes se promenaient en tiandies par la ville ou allaient prendre le thé au consulat de France.

La prodigieuse activité des Américains devait bientùl ruiner l'industrie des deux amis. En moins de trois mois, un Wariï, travail gigantesque, fut établi jusqu'au milieu de la rade. La décharge des navires se fit directement sur le Warff , et il fallut vendre à vil prix le matériel d'une exploitation désormais impossible.

Cette vente , disons-le bien vite , se fit sans trop de regrets. Le spectacle qu'il avait sous les yeux, les rap[)orts des mineurs , les légendes locales , tout avait concouru à reporter les idées de M. de Raousset sur la possibilité il'une vaste entreprise. Avant d'y songer sérieusement , il fallait sonder le pays , le connaître de visu : n'étant pas assez riche pour faire ce voyage en amateur , M. de liaousseten fit le prétexte d'une spéculation.

A cette époquo , sur la place de San Francisco , une vache et son veau se vendaient quatre-vingts piastres ; à San Diego et à Los Angeles, à quelque deux cents lieues, <lans le sud , la même vache coûtait de quinze à vingt piastres seulement. L'alTaire était belle à tenter en grand. Les deux amis prirent im troisième associé , nommé Hernando Cortez, et s'embar(iuèrent sur le Pacifique. Quinze jours après, ils débaripiaionf à San Pedro, h quelques lieues de Los Angeles.

Arrivés en cette dernière ville , ils achetèrent des chariots , des mules de bat, et franchirent à cheval les cinquante lieues de pays qui les ^éiiaraient de .San Diego.

V San Diego, contrairement à tous les rapports, les vaches se trouvèrent plus chères qu'à Los Angeles ; il fallut revenir sur ses pas.

Enfin , après bien du temps perdu en va-et-vient inutiles , un troupeau de vaches et de veaux fut acheté, et Ion reprit la route de San Francisco parles plaines, entre la mer et la Sierra nécada.

Ce voyage de retour dura près de trois mois et fut des plus pittoresques. Les vaches vendues comme vaches domestiques étaient plus qu'à demi-sauvages, et la conduite ilu troupeau se compliquait de mille difficultés. On cam- 1 tait chaque soir autour de grands feux, et chacun des dissociés avait à faire, à tour de rôle , une faction de deux heures, en vue des attaques possibles des Indiens hrancofi et des grands ours de la Sierra.

Les incidents ne manq\iaient pas ; tantôt le troupeau , pris A' estampide , s'enfuyait en désordre , et c'étaient des heures de courses en tous sens pour rassembler les bêtes effarouchées ; tantôt une bande de coyotes , effrontés voleurs, venait jusqu'au milieu des feux, ronger les lazzo en cuir qui entravaient les chevaux. Une autre fois l'alerte était donnée par une bète fauve , poussant, au milieu du silence , un rugissement redouté.

On traversait un pays splondide, d'une végétation luxuriante, peuplé de puéblos clairsemés. A perte de vue, des avoines sauvages, hautes de cinq et six pieds , ondulaient comme une moraux moindres bouffées du vent des côtes: des ranchos s'échelonnaient le long des fraîches rivières qu'on traversait à gué ; de loin en loin , apparaissaient des bouquets d'arbres vingt fois séculaires , chênes immenses , peupliers gigantesques que jamais l'homme

— oO —

n'avait outragés cl dont l'antilope et le chevreuil aimaient l'ombre. A chaque pas , des lièvres partaient sous les pieds mêmes des mules ; des compagnies de perdrix s'élevaient à grand bruit d'ailes, des coqs de bruyère s'envolaient en criant. Le rôti du soir était toujours à portée de carabine.

Par moments , il fallait quitter les plaines et s'engager dans la Sierra. Le contraste était saisissant : de grandes roches nues , étincelantes au soleil ; dos terrains arides , d'où surgissaient quelques arbustes rares et rabougris ; des mousses courtes et calcinées ; çà et là , dans les p.revasses des rochers, à leur ombre , quelques touffes de lavandes. Aussi avec quelle joie, au sortir des montagnes, on retrouvait ces oasis merveilleuses, coupées d'eaux vives, ombragées de grands chênes, parsemées de rosiers sauvages , couvertes jusqu'à l'horizon d'avoines géantes !

De temps en temps on abattait un veau : l'air était si pur que la viande , pendue par quartiers à l'arçon des selles , se desséchait sans se corrompre. Le calme silence de cette solitude inviolée avait des influences pénétrantes et des tentations irrésistibles. On se sentait vivre avec plénitude , sans désirs , sans regrets : le monde entier disparaissait en quelque sorte ! Que de fois, étendus à l'ombre au bord de l'eau, les trois amis se sont-ils écriés : « A quoi bon aller plus loin ?»

C'était toujours M. de Raousset qui , le premier, se réveillait et rompait le charme énervant. Son activité dévorante résistait même à ces langueurs des savanes , dont les plus hardis voyageurs ont subi l'influence. Toujours en courses , de côté et d'autre , il fit quatre à cinq fois les deux cents lieues qui séparent Los Angeles de San Fran-

cisco. Mais , en revanche , il put se vanter à bon droit de connaître le pays , rancho par rancho , et de savoir les noms de ses moindres recoins.

De Monteray à San José , le chemin n'est qu'une lande immense et désolée. M. de Raousset se sépara de la petite caravane et alla seul , en avant , en éclaireur. Un grand désappointement l'attendait à San Francisco ; grâce à l'arrivée du bétail (1) américain , grâce surtout à l'annonce de nouveaux convois , les vaches valaient à peine

25 et 30 piastres ! C'était trois mois de fatigues, de

dangers et de rude labeur complètement perdus. Décidément M. de Raousset n'avait pas la main heureuse pour le commerce : il rejoignit ses compagnons à San José et raconta piteusement l'état des choses. La déconvenue était grande , mais on s'était donné trop de mal pour pouvoir se contenter de rentrer, tout juste, dans l'argent déboursé. A Stokton , qui est l'entrepôt des mines du Sud , le placement avantageux était certain , disait-on. On partit pour Stokton , et ce long voyage s'allongea encore de quinze jours. Là enfin , vendu directement aux gens des placers , le troupeau fut d'assez bonne défaite ; mais, en somme , la spéculation sur les vaches et les veaux du Mexique fut plus pittoresque que lucrative. C'était encore de la fantaisie.

(I) Cette préférence pour le bétail ainéricnin est des plus concevables. Une vache mexicaine est toujours plus on moins sauvage : pour la traire , il faut la lasser, lui attacher les pieds de derrière et permettre à son vean une forte prélibation. La vache américaine , au contraire, est nn animal domestique.

De retour à San Francisco, dégagé de toute association, dégoûté pour longtemps des spéculations commerciales , Gaston se donna tout entier à la grande idée qui , après avoir longtemps confusément bouillonné dans sa tête , venait de prendre enfin une forme; précise.

Malgré les immenses ressources d'un sol sans égal , le Mexique se dissolvait, frappé d'épuisement dans sa race, dans son administration, dans son armée , et devenait chaque jour une proie plus facile et plus tentante. Depuis la guerre dite de l'Indépendance , son gouvernement appartenait à toutes les dictatures de hasard que les révolutions font surgir chez les races qui finissent : il n'existait qu'à l'état d'occupation militaire et violente. Aucune probité, aucune pudeur, aucune idée politique. Le plus fort renversait le plus faible et pillait les caisses publiques quand le vaincu n'avait pas eu le temps de les emporter avec lui. Tl n'était pas rare^ le lendemain même du vote d'une constitution , de voir un commandant de province se prononcer, marcher sur la capitale , s'en emparer et donner au pays une constitution nouvelle qui durait ce qu'elle pouvait. Les partis triomphaient tour à tour, mais la politique restait la môme , inepte et stérile. Sans être prophète , on pouvais prédire , à coup sûr , le jour où ce puissant empire , déjà cruellement disloqué par ses voisins redoutables, disparaîtrait, province à province, dans l'Union américaine.

J^e rajeunissement était certain par la fusion auglosaxone, apportant un sang jeune et chaud dans ces veines apauvries , mais une résistance puissante , quoique passive, s'y opposait. D'un bout du Mexique à l'autre , la haine du yankee était profonde et vivace. Malgré l'exemple récent du Texas, malgré sa prospérité soudaine et éloquente , la race espagnole , au milieu de son abaissement , trouvait un reste d'énergie contre l'invasion du Nord. Partout M. de Raousset l'avait constaté, et ses idées s'en étaient affermies.

D'autre part , l'émigration française en Californie , disséminée sans lien , sans action , végétait méprisée des Américains , respectée seulement dans quelques individualités. Groupée , centralisée , elle pouvait devenir redoutable et féconde. Quelques essais avaient été tentés déjà : une compagnie de 150 hommes, sous les ordres de M. de Pindray, avait [)énétré en Sonore. Mais c'étaient des tentatives tout individuelles , sans plan d'ensemble, et dont le désastre ne prouvait rien {V. Former un noyau vigoureux , prendre possession d'un point important du pays, y attirer petit à petit l'émigration laborieuse et élever contre l'invasion des Etats-Unis une vaillante barrière française , telle fut l'idée de M. de Raousset , idée à laquelle il a tout donné, jusqu'à son sang.

M. Dillon , consul de France à San Francisco , entra dans ses vues et se prêta avec une obligeance parfaite à

(I) La mort de M. de Pindray est restée un mystère. D'après les uns, il se serait fait sauter la cervelle; d'après des versions plus récentes, ou la lui aurait brûlée.

le mettre en rapport avec des gens importants, capables de le seconder. La question fut retournée sous toutes les faces. La nécessité de s'entourer de Mexicains fut reconnue unanimement , et sur une lettre de M. Levasseur, ministre de France , M. de Raoussel partit pour Mexico , et vint soumettre ses plans à une maison de banque considérable, la maison Jeker Torre et Comp.

Voici quels étaient ces plans.

Les mines d'Arizona , depuis longtemps abandonnées , à cause du voisinage terrible des Indiens Apaches, étaient reconnues pour les plus riches et les plus facilement exploitables de la Sonore. Il s'agissait d'en obtenir la concession du gouvernement mexicain , d'y attirer l'émigration française, d'en chasser les Indiens, et de rendre un pays magnifique , tous les jours reconquis par le désert , k la civilisation , à la richesse.

Après deux mois de pourparlers, M. de Raousset avait vaincu toutes les difficultés; la compagnie Restauradora était fondée, et une concession régulière lui était faite par le général Arista , président de la république mexicaine (17 février 18o2).

Deux autres mois après (7 avril 1852), M. do Raousset signait un traité particulier avec la maison Jecker Torre et compagnie , agissant comme directeurs de la com|)agnie Restauradora.

Aux termes de ce traité , M. de Raousset s'engageait à débarquer le plus tôt possible à Guaymas , en Sonore , avec une compagnie française, armée et équipée en guerre, de cent cinquante hommes au moins.

Un agent de la compagnie devait l'attendre à Guaymas et explorer, de concert avec lui, les parages d'Arizona,

y reconnaître les mines, et en prendre possession au nom de la société.

Vu les difficultés de tous genres qui s'opposaient à l'exploitation de ces mines , l'autorité compétente avait fixé un laps de temps pendant lequel la compagnie Reslauradora était seule autorisée à prendre possession d'Arizona.

La compagnie française , on ne saurait trop le répéter, devait être armée et organisée militairement. Sa mission expresse était de protéger l'exploitation des mines contre toute agression des Indiens Apaches, terreur du pays.

La société Restauradora faisait tous les frais de l'expédition. M. de Raousset devait trouver à Guaymas des vivres et des munitions ; trente mille rations devaient on outre l'attendre au Saric, à mi-roule de Guaymas à Arizona.

Pour sa part, M. de Raousset avait cession delà moitié des terrains, mines, placers découverts et à découvrir.

Tel était l'objet nettement défini de l'expédition ; telle est son origine authentique. En France, ce n'eût été qu'un traité très-clair , ressortissant tout au plus de la juridiction d'un tribunal de commerce ; au Mexique ,• le traité , à peine signé , devint une affaire d'Etat, un germe de guerre civile , sans autre solution qu'une retraite honteuse ou une revendication par les armes.

Parmi les membres fondateurs de la société liestauradora, figuraient M. Levasseur, ministre de France à Mexico, et M. Aguilar, gouverneur constitutioiinpl de Sonore.

Le ministre de France s'intéressait vivement au succès tl'une entreprise qui , selon ses expressions , n'avait pas pour but de satisfaire seulement un intérêt personnel. Dans sa pensée , l'expédition d'vXrizona n'était qu'une tentative. Le succès devait ouvrir une terre de plus à l'émigration de tous les pays ou la terre manque au travail de l'homme. C'était une grande et généreuse idée dont il est suiterflu de montrer les conséquences sociales. M. de Raousset s'y dévouait avec enthousiasme; le gouvernement mexicain avait promis de favoriser la colonisation , et les peui)les de la Sonore la considéraient comme un bienfait providentiel.

M. Levasseur remit à M. de Raousset des lettres de recommandation pour M. le consul de France à San Francisco, pour l'agent consulaire de France à Guaymas, pour le général Blanco , chef militaire de la province de Sonore, pour M. Aguilar, gouverneur constitutionnel, et pour M. Cuvillas , gouverneur par intérim. Ces trois fonctionnaires avaient fait , en faveur de l'émigration, les |>lus chaudes protestations de protection et d'appui.

Garanti par un aussi haut patronage , associé à une compagnie mexicaine composée d'hommes respectables , porteur d'un titre légal à une propriété déterminée, assuré d'avance de la sympathie du pays , entouré d'hommes sûrs et résolus, M. de Raousset pouvait, sans témérité, considérer son entreprise comme désormais assurée. Il revint en toute hâte à San Francisco et leva immédiatement une compagnie de deux cent soixante - dix hommes. Depuis longtemps déjà son personnel était choisi , et la besogne fut facile. Dans une lettre curieuse , il a esquissé les profils de quelques uns de ses compagnons :

Lenoir est un honiiTic d'clile ,

ancien officier de cavalerie , A\m haut mérite , d'une bravoure à toute épreuve , mais un peu ruiné par de grands malheurs et quelques excès de boisson , ce qui paralyse un peu ses bonnes qualités

>i Lcfranc, esprit élevé, tête bien organisée et résolue, croyant comme nn fanatique, et confident intime de mes projets les plus hardis

if FayoUe, imagination exallée, de fesprit jusqu'au bout des ongles. Il avait été capitaine dans la garde mobile , viveur à Paris , acteur en province, brocanteur , pâtissier , marchand de fleurs , tout ce qu'on voudra ! Il disait n'avoir jamais mangé de sa pâtisserie , parce qu'elle était trop sale

» Garnier, autrefois homme du inonde, joli garçon, garçon d'esprit. U avait été , comme moi , chasseur à San Francisco , puis briquetier , charbonnier, bûcheron. C'était un homme froid et plein d'énergie. . . .

M Marlincourt , Henaut , Blachot , tous trois officiers de la garde mobile , des gens sûrs et dévoués ; Barchet , ex-maréchal des logis d'artillerie ; Blanc, vieux sergent-major, qui avait douze ans d'Afrique ; Taillandier , ex-adjudant , joli garçon , toujours coquet et de joyeuse humeur 5 un véritable enfant de Paris

La masse se composait presque exclusivement d'anciens soldats ou d'anciens marins ; une quarantaine seulement étaient de purs aventuriers , à bout de ressources , d'une soumission douteuse , braves du reste , comme des gens qui ont tout à attendre de l'inconnu.

L'organisation militaire de la compagnie fut rapide : le r*" juin 1852, elle débarquait à Guaymas.

Sa bonne tenue, son allure, son armement charmèrent la population sonorienne. Toute la ville fut sur pied pour recevoir et fêter la petite troupe. Il est très-important de constater que son extérieur militaire ne souleva pas même une observation de la part des autorités. Ne pouvant In recevoir avec des salves d'artillerie , parce que les canons leur manquaient , elles firent sonner les cloches pendant le débarquement. Le soir même et les jours suivants, des patrouilles de nuit eurent lieu sur leur demande. Sur leur demande également, une escorte de soixante hommes accompagna la procession de la Fête-Dieu : quarante coups de canon furent tirés par les Français pendant la cérémonie.

M. de Raousset a raconté avec une grande gaieté son séjour à Guaymas, dans une lettre tout intime, dont nous extrayons les passages suivants

(( Nous voilà donc à Guaymas : mes hommes étaient

casernes dans une vaste maison pourvue d'une cour intérieure. ( Elles sont toutes ainsi. ) Je les réunis et je fis là certainement la meilleure barajigue «juc j'aie débitée de ma vie. Or, si j'en dois croire un feuilleton (jue j'ai reçu à San Francisco , j'en ai quelquefois prononcé de très-l)onnes. Ils sortirent enthousiasmés et burent si bien à ma santé , que deux heures après il eût été difficile de décider quel était le moins ivre. Heureusement le Français a rarement le vin mauvais ; il tourne

au gai et au tendre. Cette sofrciVï»- lut soigneusement entretenue i>endant trois jours.

» Les autorités s'étaient déchargées sur moi du soin de maintenir l'ordre. Des patrouilles régulières parcouraient la ville nuit et jour et ramassaient les ivrognes tapageurs. Notez que la patrouille était toujours aussi imbibée que le commun des martyrs , mais j'avais si bien exalté chez ces gens-là le sentiment du devoir, que même dans l'ivresse ils en demeuraient pénétrés.

» Que de charmants épisodes il y aurait à raconter sur ce séjour à Guaymas ! Je vous laisse à penser si mes Gaulois firent des caprices parmi les Mexicaines! J'en connais un, un beau sacripant, ex-sousofficier de lanciers , qui , avec qucl([ues amis , a bu jusqu'au dernier flacon d'un magasin de liqueurs dont la maltresse lui avait trop prouvé (|u'ellc le trouvait à son goût. D'\rtagnan s'était contenté de quelques

poulardes chez la belle Madeleine! J'ai retrouvé là, à Guaymas,

la race, partout perdue, des taverniers complaisants. Ln de ces braves, avait une femme qui lui fit partager son enthousiasme pour les Français, au point d'ouvrir un crédit à toute la compagnie. Tous n'eu profitèrent pas, mais en vingt-quatre heures notre homme vendit pour i ,500 fr. de petits verres. Si l'on ne consomma pas davantage , c'est qu'il eût la malencontreuse idée de présenter sa note. — Les consommateurs lui donnèrent leur signature

« Il y a de tout dans t!es quelques

jours. Des fenêtres escaladées , des maris infortunés , des duels , des processions , des bals , des représentations théâtrales , et surtout énormément de pots cassés 5 il y eut de mes porte-guenilles qui , dans une journée , gaspillèrent très-galamment un billet de mille francs.

» iN'oubliez pas que cependant l'autorité

demeurait vivante et absolue au milieu de ce gâchis. Un de ces hommes, étant ivre sans doute, refusa de payer après avoir bu. Ses camarades eux-mêmes sont venus m'apprendre qu'il avait dit : — Bah ! nous sommes les maîtres dans ce pavs , nous , nous ne payons pas ! C'était une occasion de faire un exemple ; je la saisis. Le lendemain

iiuiliii , tlt'Naiil lu comj»!!};!!!!' entièi't' , sous les amies, ji- <k*|;rad;ii cl chassai litmlfust'iiifiit ci-l lioinnu'. . . (i'élait un Belge

Pour riiitelligcnce de ce qui va suivre , il nous semble indispensable de dire en quelques lignes ce qu'était l'Etat do Sonore , au monienl oh la petite troupe française y mettait le pied.

La Sonore a été longtemps la plus riche et la plus florissante des provinces mexicaines. Elle s'étend entre l;i mer Vermeille et la Sierra-Madre , entre le 27'' et le ;i;v degré de latitude. Qu'on se figure un archipel dont les îles Seraient des montagnes, dont la mer serait une plaine; telle est, malgré l'audace de la comparaison, la physionomie réelle du pays. Fermée au nord par un assemblage de montagnes agglomérées sans ordre par des convulsions volcaniques, la Sonore n'a pas cet aspect d'ensemble qui caractérise les grandes sierras. Deux pentes principales se réunissent à des plateaux supérieurs qui , du golfe de Corte , vont joindre la Sierra-Madre. Au nord . elles descendent vers le Rio-Gila; au sud, elles se confondent avec les plaines inférieures de la basse Sonore. A travers ces montagnes circulent des vallées larges et fertiles , arrosées d'eaux vives , omI)ragées d'arbres superbes , où croissent , côte à côte , les produits de toutes les zones. Le blé , la canne à sucre , la vigne , l'oranger, tout fleurit et mûrit dans le même sillon. Le cotonnier est indigène sur les rives du Rio-Gila et du San Pedro, dans ces mêmes contrées où la tradition place les palais des Astèques , les palais aux toits d'or et aux portes d'argent. Tous les métaux , sans exception , ont été jetés pêle-mêle dans la fournaise ardente de ses sierras. L'argent, ainsi

que le cuivre, s'y trou\ enta l'état vierge , par grandes masses ; l'or y veine les marbres , les pierres y suent le mercure.

Dans les premiers temps de l'occupation espagnole , des colonies militaires, établies sous le nom de présidio.<i, s'élevèrent dans ce groupe de montagnes. Les principaux étaient l'A^^a?', Tubac, Tuscon , Santa Cru z , Fronter as , dont la capitale Arispe formait le centre , et quelques autres qui dépondaient iV Arispe. L'établissement des riussio)is précéda quelquefois celui des présidios. Ces missions civilisaient de leur mieux les Indiens indigènes , les amenaient à la vie sédentaire, donnaient souvent naissance à des centres importants , et s'entouraient de villages indiens, aujourd'hui disparus.

Lespueblos, petites villes dues à l'industrie individuelle, au groupement volontaire des colons, s'étaient multipliés le long des rivières. Le pays entier était semé de ranchns où florissait l'agriculture pastorale. Des milliers d'animaux couvraient la Sonore (1). Un nombre considérable de mines extrêmement riches étaient en exploitation. L'abondance régnait partout ; l'or et l'argent circulaient dans toutes les mains ; puehlos , présidios et ranchos jouissaient avant la guerre de l'Indépendance du plus haut degré de prospérité.

Le gouvernement espagnol entretenait dans les présidios des garnisons qui faisaient une guerre incessante aux Indiens Apaches et donnaient au pays cette sécurité qui est le premier des besoins sociaux ; aujourd'hui, avec

(i; L;i seule mission de Cocospéra en compta jusqu'.-i C0,00ft.

cette sécurité, toute richesse territoriale a disparu. Privés de leurs garnisons , les présidios ne sont plus d'aucun secours. En trente ans , les Indiens ont réduit ce pays ;i la plus profonde misère. La dévastation n'a laissé derrière elle que des ruines, des larmes et des croix sinistres plantées le long des chemins. La civilisation s'éteint et le désert s'agrandit. Tout ce qui n'est pas dans l'extrême voisinage des villes qui restent , est inculte et ravagé.

<• C'est uu spectacle navrant, dit M. de Raoussel dans une de ses lettres, que de voir ces belles plaines rendues au silence de la solitude, ces ranchos vides et ruines, ces pueblos dont les murailles tombent . ces églises dépouillées même de leurs prêtres, ces populations misérables et abruties , ces présidios où quelques soldats déguenillés et tremblants, représentent les fiers Castillans d'autrefois, les descendants des compagnons de Cortez. De la prospérité qui régnait il y a quarante ans, le souvenir seul a survécu; mais avec lui s'est perpétué le respect de ceu\ à qui elle était due. Les populations de ces inalbeurenses frontières n'oublient pas (|u'elles ont du leur ancienne sécurité à la vigueur du gouvernement espagnol. Vainement aujourd'hui la demandent-ils aux successeurs imbéciles des vice-rois ; toute comparaison entre les deux

pouvoirs aboutit à d'amcres récriminations contre INIexico

» On peut parcourir, au cœur du pays

même, des espaces de quatre-vingts à cent milles, sans y rencontrer à peine une ferme à moitié démolie, dont les malheureux habitants n'existent que par roubli des Indiens. On y élève par troupeaux sauvages des bestiaux et des chevaux , dont les Apaches volent In plus grande partie. Le sol est inculte, et nulle part la main de l'homme ne laissa une trace dans ces espaces sans horizon. Au nord, sur une éten due de huit à dix degrés superficiels, il n'cxù/c pas vn hnbifanl. Des bandes de chevaux et de bwufs sauvages, restes des beaux troupeaux qu'élevait la génération passée; des ruines de maisons, des ruines de forts, des ruines d'églises, des ruines de villages; et autour de ce

ilcscrt, des ruines dlioiumes qui tremblent el des femmes qui pleurent !

Ce tableau n'a rien de chargé. Ainsi que le faisaient les rois d'Espagne , la république mexicaine envoie des commandants généraux, elle leur donne de l'argent, des soldats et le pays à protéger contre les incursions des barbares. Mais jusqu'à ce jour la Sonore n'a guère vu dans ses commandants généraux que des agioteurs voués à sa spoliation. La guerre aux Indiens n'est plus que le charlatanisme des vénalités militaires ; lors même qu'on tenterait de la faire, les forces dont on dispose sont dérisoires , composées de mauvaises troupes , mal payées , mal instruites , mal commandées. Les habitants , réduits à se protéger eux-mêmes, dépourvus d'organisation, quelquefois de courage , s'en prennent aux commandants généraux des affreuses déprédations commises par les Indiens ; ils s'indignent, à bon droit, de voir la fortune des fonctionnaires grandir dans la même proportion que la misère publique.

Dès le l®"" juin, jour de son arrivée , M. de Raoussct écrivit au gouverneur cl au général. Ses lettres répondaient d'avance à toutes les questions ; ses déclarations d'obéissance aux lois, de respect pour la nationalité mexicaine , de dévouement à ce pays dont lui et ses compagnons attendaient l'hospitalité , étaient empreintes de la loyauté qui caractérisait l'homme. Il attendait la réponsiavec une confiance absolue.

Qu'on juge de son étonnement lorsque le général . ((rétendant n'avoir pas reçu cette lettre en temps utile . feignant d'apprendre le débarquement des Français avec la plus grande surprise , lui intima l'ordre de s'arrêter à Guaymas , sous prétexte qu'il n'était pas encore fixé sur leurs intentions.

M. de Raousset écrivit à M. le ministre de France à Mexico , pour se plaindre des difficultés qu'on soulevait devant lui ; voici quelques lignes péremptoiros de la réponse de M. Lcvasscur en date du 13 juillet :

'I Si le général s'était rappelé te que j'eus l'honneur de lui dire peu di jnurs avant son départ de Mexico, au lieu tic s\nlariner, il se serait réjoui de votre arrivée, et, sans perdre de temps, il vous aurait envoyé en avant-garde contre les barbares dans la direction d'Arizona, hul el ohjel de mire enlreprine. -Faurais eru qu'il m'avait oompris ; je me suis U'oinpé. »

— (io —

Cette lettre du ministre de France passa sous les yeux du général Blanco. Le général persista.

Que s'était-il donc passé entre le 7 avril et le l*"" juin ? M. de Raousset le sut bientôt.

Une société rivale de la compagnie Restauradora s'était formée à Mexico et en Sonore pour lui disputer la propriété d'Arizona.

A la tête de cette compagnie était la maison Barroii , agissant sous les noms de Forbes et Oceguera.

La compaû'uie Barron avait contre elle la loi et le droit. Mais au Mexique c'est la moindre des choses. Une ligue fut rapidement organisée et tellement puissante , que la loi et le droit purent être impunément vilipendés à son profit. En tête de la ligue figuraient le général Blanco, M. Cuvillas^ gouverneur par intérim, et M. Calvo, viceconsul de France à Guaymas et négociant de ce port. Quant à M. Aguilar , gouverneur constitutionnel de la province et que nous avons cité parmi les fondateurs de la Restauradora , il avait sans plus de scrupules accepté un intérêt dans la compagnie rivale , trouvant sans doute plus simple de prendre de toutes mains.

Nous ne voulons pas, on le conçoit, nous faire ici l'éclu» de toutes les accusations qui ont été depuis portées contre chacun de ces messieurs. La lecture des journaux californiens de cette époque est des plus curieuses. En France, un homme serait perdu sans retour avec le quart des imputations de cette presse libre et violente.

La compagnie française avait déjà pris pour l'intérieur des passeports que les autorités de Guaymas lui délivrèrent sans difficulté, avec autorisation de conserver ses armes. Le commandant-général annula ces passeports et

suspendit impérativement la marche de la compagnie. Le plan du général est visible.

La compagnie française , retenue pendant un mois à Guaymas , soumise à l'influence d'un ciel ardent , aux mauvais conseils de l'ennui et de l'oisiveté , se découragerait , se démoraliserait et se détruirait toute seule. Pendant ce temps, un M. Daste, agent de la compagnie Barron , pourrait parcourir Arizona , en reconnaître les mines et en prendre possession sous l'escorte même des troupes du gouvernement.

Vainement M. de Raousset épuisa , près des autorités , les remontrances et les prières. Protestations, soumissions , preuves de dévouement cent fois données , tout échoua contre des consciences vendues. Au moment du départ de Guaymas , les tentatives de dissolution furent poursuivies avec plus d'astuce et plus de ténacité que jamais. Intimidation, calomnie, mensonge, encouragement à la désertion, tout fut mis en usage.

M. de Raousset avait pris les devants et attendait ses hommes à Hermosillo ; cette absence fut mise à profit , comme le prouve la lettre suivante. Cette lettre donnera en même temps une idée de l'empire moral que M. do Raousset avait su conquérir sur ses hommes :

(I J'étais à lleniiosillo ; iiiquiel

de ne pas voir arriver iiios volontaires, sans nouvelles d'eux, je fis partii en courrier un des hommes de mon escorte. Le lendemain, mon homme me revenait tout pâle cl tout désolé. Son rapport était déplorable. Il n'\ avait plus de chefs , plus de soldats , plus de discipline. On n'entendait ((ue des malédictions ; c'était la révolte. Une heure après , je galopais sur la route de (iuaynias.

» La compagnie était campée en désordre auprès d'un rancito qu'on

appelle la posa. Chefs et soldats , tout était conl'oudu : ce irélail plus qu'un pêle-mêle. Deux chariots brisés avaient été abandonnés ; des malades laissés en route, des armes jetées. On parlait, on vociférait , on demandait des élections. On avait rédigé tout un manifeste de quatre grandes pages qu'une dépulnlion devait me présenter. C'était de la belle et bonne anarchie.

» .J'avais ie malheur , mon ami , d'avoir des avocats et danciens notaires parmi mes volontaires. Ne prévoyant pas mes difficultés avec le gouvernement mexicain , j'avais admis un peu de tout. J'aurais dû n'avoir que d'anciens soldats.

» Les agitateurs étaient donc un avocat nommé D C ,

€X-notaire , un commis ex-socialiste et poltron , un tailleur ex-garde mobile et d'autres animaux de la même farine. L'affaire était gi-ave. Il s'agissait de réformer tous les chefs que j'avais nommés et d'accepter le système électif.

• Je reçus la réclamation signée par toute la compagnie, je répondis que je ferais connaître plus tard ma détermination , et fis sur-le-chamj> sonner l'assemblée. La compagnie rangée en bataille , chaque officier, sur mon ordre , reprit son commandement , et tout partit en colonne , au pas militaire, comme si rien ne s'était passé.

» Nous marchions par une nuit magnifique ; ce fut une promenade. Cependant , cette dernière étape , qui terminait un désastreux voyage , eut encore ses accidents. Une de mes petites pièces de campagne , ]attachée derrière un chariot, heurta contre une souche, chavira et reçut des avaries qui ne lui permettaient pas de continuer. Je la remorquai moimême avec mon cheval et un lazo , jusqu'au rancho que nous venion.'. de quitter. C'est en ne se montrant jamais embarrassé et en agissant ainsi soi-même , qu'on arrive à prendre un ascendant irrésistible sur des natures violentes qui n'admettent un frein qu'à condition de l'accepter volontairement et qui s'en débarrassent dès qu'elles sentent faiblir la main qui les gouverne.

■1 Après la pièce de canon , ce fut le chariot ; un essieu cassa. Le chariot portait des malades. Ln quart d'heure après, l'un d'eux rendait le dernier soupir. On fit halte...

» Il était nuit 5 le pays était une plaine aiiili- , accidontéc par une \é{jétatit>n fantasque : des arbustes dont les racines mordent dans le eaillou et dont la frondaison se nourrit de soleil. \u premier plan , des l)allots de toutes formes, des malades eouchés, un lionune mouranl. Suila {jauelie , un eliariot brisé et d'autres ebariots eu mouvement ou recevant un cbargement nouveau. Puis, tout à coup , plusieurs voitures arrivant escortées de cavaliers mexicains, si pittoresques dans leurs costumes : c'était le gouverneur et sa famille qui allaient à Guaymas.

» La scène s'éclairait des lueurs d'un grand l'eu allunu^ pour le campement des hommes destinés à rester là , jusqu'à ce qu'on j)ùl venir enlever tous les objets que la colonne était forcée de laisser en arrière. Des chevaux , des mules , des cavaliers , des armes , des uniformes , des haillons , des voitures élégantes , des visages de bandits , des têtes de femmes, des marnntes au feu, l'ombre, la ilanune, une végétation tordue et grotesque ; tout cela agissant , hardi , coloré , ferait un curieux tableau... je l'aimerais, pour ma part, mieux ([u'une vue de la chambre

des députés

» \ llermosillo, je fis justice

de mes artisans de révolte. Dés le lendemain de notre arrivée , résolu à agir vigoureusement , j'ordonnai , sinon le désarmement , du moins quelque chose qui équivalait à cela. Ordre fut donné d'apporter les armes dans une salle désignée et de les y laisser. On obéit ; la deuxième section parut vouloir résister ; j'allai moi-même dans sa chambrée et je réclamai les armes. L'hésitation ne dura |)as , elles furent apportées en silence. Dès ce moment , secondé fidèlement par quelques hommes résolus , je me préparai à châtier , par la force , toute tentative de résistance.

» Aos avocats ne se tinrent pas pour battus et recommencèrent leurs intrigues. On me prévient, un matin, vers six heures : j'arrive dans l'ancien hôtel des !\[onnaies , où les volontaires étaient casernes , et je fais battre aux champs.

H — Il y a parmi vous , m'écriai-je i|uaiul tout le monde fut réuni , des gens qui ne vous trahiraient pas mieux s'ils étaient payés par vos ennemis ! Les réclamations qui m'ont été faite? sont l'ouvrage de

c|iiel(jucs inenours, et sous les avez signées par faiblesse ! Il v a parmi vous un homme qui nva culomnié personnellement. Cet homme, c'est vous , monsieur D... Sortez des rangs !

') Vous avez dit que Arizona était un mensonge , — voici les titres de propriété. — Nous avez dit que nous n'irions pas aux mines, voici un traité qui démontre que trente mille rations sont rassemblées auSrtric, ji quelques lieues de la Sierra ! Vous m'avez calomnié , Monsieur ! vous avez égaré l'esprit de vos camarades ; vous avez menti sur tous les jioints ! Conune chef de l'expédition , je vous chasse d'une compagnie dont vous n'êtes pas digne ; — comme homme , j'exige de vous des excuses formelles , ou une réparation les armes à la main. Choisissez !

Il Vous devinez la suite , mon ami ; P. . • , expulsé avec quelques autres inatiques de son genre , la compagnie se retrouva plus forte , plus unie , |dus disciplinée qu'avant cette épreuve

Nous avons dit que les expédients pour multiplier les retards avaient été poussés jusqu'à l'absurde. Nous allons citer une seule manœuvre entre mille; elle donnera la mesure de la bonne foi et de la loyauté de l'administration mexicaine.

Les subsistances destinées à la compagnie avaient été , comme l'annonçait M. de Raousset , réunies dans une ancienne mission nommée El-Saric, à soixante- quinze lieues nord d'Hermosillo. La route eu est facile , directe, toujours en plaine. De beaux pâturages, de l'eau, des bois touffus y assurent les meilleurs campements. Le général Blanco voulut forcer la compagnie française à passer par Urès , Arispe et Santa Cruz ; c'est-à-dire à parcourir , pour aller au Saric, environ cent cinquante lieues à travers des chemins horribles et des rivières qu'il faut passer jusqu'à trente fois dans une même journée. Dans la saison des pluies, et elle venait de commencer, ces rivières

sont souvent impraticables pendant plusieurs jours consécutifs. Si M. de Raousset avait eu la faiblesse d'exécuter cet ordre inouï , il est probable que la compagnie ne fût jamais arrivée à sa destination. Si, à force de patience et de courage , elle eût échappé à ce vrai guet-apens , son voyage, au lieu de douze jours, aurait duré trois mois.

M. de Raousset résista énergiquement ; le général dut céder à des réclamations irréfutables , et la compagnie quitta enfin Hermosillo et prit le chemin dos plaines.

Nous ne raconterons pas comment , lors de son départ d'Hermosillo , la compagnie , A^olée et abandonnée par ses arriéros, se vit poursuivie jusque dans sa marche par mille taquineries perfides. Des vexations plus sérieuses l'attendaient au pueblo de Santa Anna , ou elle parvint le 15 aotit.

Un aidede-camp du général y avait précédé M. de Raousset, avec ordre de le ramener à Arispe , ainsi que le colonel GiméneZ;, agent de la compagnie Restauradora. L'ordre se formulait ainsi : Défense de passer outre ; injonction de venir à Arispe immédiatement.

Les dispositions hostiles du général , son parti pris de lasser , d'irriter , d'expulser enfin les Français , éclatait dans un autre document adressé au département et signé Miguel Rlanco. On y lisait ces lignes formelles, alternative forcée entre la honte et la révolte :

« J'exigerai que les Français renoncent à leur nationalité ; et s'ils s'y » refuseni , je les forcerai à se réembarquer. »

M. de Raousset fut révolté, comme on le pense ; mais , nourrissant encore un vague espoir que tant de vexations méthodiquement exécutées , provenaient moins de la méchanceté que d'une ignorance crasse ou d'un sot orgueil, quoique déjà malade et toujours nécessaire à ses hommes, il se résolut à faire le voyage d'Arispe , pendant que ses compagnons gagneraient seuls le Saric.

A la nouvoUc ilc co départ, une vivo opposilion se manifesta sur-le-champ ; les officiers s'opposèrent à l'unanimité au départ de leur commandant. Sachant tous combien M. de Raousscl tenait à donner, à M. Levasseur surtout, les preuves les moins équivoques de l'irréprochable loyauté qui présidait à ses actes, ces messieurs voulurent le dégager de toute responsabilité. Ils écrivirent collectivement au ministre de France, lui déclarant avec franchise que s'ils s'opposaient au départ de leur chef, c'est qu'ils redoutaient pour lui , soit un guet-apens sur la route , soit une détention à Arispe.

Ceci s'était passé dans la matinée du Ki. Malgré cette opposition , M. de Raousset insista de nouveau pour qu'on le laissât libre de partir ; M. Giménez se joignit à lui et fît valoir des raisons nouvelles qui entraînèrent une faible majorité dans le conseil dos chefs de section. Le voyage d' Arispe fut résolu .

Avant de partir, M. de Raousset adressa au ministre de France, à Mexico, >mo lettre qui so terminait par ces mots :

" (l'est à cause de vous, iiioiisienr le iiiiiiislre, à cause de vous seul, » (jue je prends au sérieux une autorité arhiti aire, iuique, méprisable, ') prostituée aux intérêts personnels.

» Vous comptez sur moi, mousicur le niinistre , pour faire respecter, I) estimer le nom français ; c'est pour cela que je vais à Arispe. .Je ne 11 veux pas laisser à ces honnnes Tombre même d'un prétexte pour I) injurier ce |;rand nom de la France (jue nous jiortons avec nous.

i> Je suis entouré de piéyes , d'intriiçues , de trahisons , et , par I) respect pour vous, monsieur le ministre, je vais au milieu mfme de Il ceux qui clicrclieiit ;"i me détruire.

" Si je reviens clArispc , (ludqut c/iosf qui arrivi' plus /«)(/, \oiis alliez eoiiipris qu'il est des bornes à la patience el à la rési};iiati(in. Si je n'en reviens pas , rci-ueillez les noms de mes compagnons , el que la France fasse du moins payer au ^lexique leurs intérêts perdus. »

Comme on lo voit , la situation se tendait de plus en plus, et la possibilité d'une défense par les armes commençait à se faire jour.

Il y a quarante lieues de Santa Anna à Arispe. A moitié chemin se trouve l'ancienne mission de Cocospera , où habitaient alors les débris de l'expédition conduite en Sonore par M. de Pindray.

A son grand regret, M. de Raousset ne put dépasser Cocospera. Des raisons imprévues motivèrent son retour immédiat dans la compagnie.

Avant de rétrograder , il écrivit au général la lettre suivante :

Cocospera, 20 août 1852.

 Monskui le gàià-al Bhnco.

Général ,

" A yiugt-cinq lieues seulement d'Arispe , une maladie qui sappesaïUit sur les Européens et l'envoi d'un courrier venu de Tubutama , mobligent à rétrograder jusqu'au Saric , où ma présence est absolument nécessaire. .Je regrette un contre-temps qui me prive du plaisir de vous voir et de m'entretenir personnellement avec vous , non-seulement des grands intérêts auxquels je me trouve mêlé , mais aussi des conmiunications importantes que j'eus l'honneur de vous faire pai' ma première lettre.

1) Nous êtes déjà parfaitciuenf instruit du but que vient chercher, en Sonore, la compagnie dont je suis le chef. La haute protection de M. le ministre de France nous sert de garantie. La pureté de nos intentions

lie peut être soupçonnée. Aussi n'est-ce point ù fe sujet que vous a\cz désiré me voir et m'entendre. Il ne peut être (jueslion, dans la pensée du coininandant général , que de la situation à l'aire en Sonore luiv étrangers qui m'accompagnent.

» Kmpéché de me rendre moi-iiiême auprès de vous , j'ai l'hoimeui' <le vous envoyer un de mes compagnons , M. Garnier, fondé de pouvoir en tout ce qui nous concerne. M. Garnier connaît aussi bien que moi les sentiments et les intérêts de la compagnie française. Il peut répondnà toutes vos questions , résoudre toutes les difficultés , prendre tous les engagements. En un mot, général , que M. Garnier se présente à vous ou que je m'y sois rendu moi-même , le résultat est le même pour le commandant général et pour vous. M. Garnier, je le répète , est revêtu de tous mes pouvoirs ; ses engagements seront les miens.

» M. le colonel Giménez , représentant delà compagnie Restauradora, vous donnera connaissance du traité qui m'engage avec cette compagnie ; vous y trouveriez une nouvelle preuve de la simplicité de nos intentions et de la nécessité de notre armement , si les lettres du ministre de France pouvaient permettre le plus léger doute.

)) Le colonel Giménez a qualité plus que moi, général, pour prendre en main les affaires de la compagnie Restauradora et accepter les arrangeineiits qui lui conviendront : je suis et j'ai toujours été parfaitement d'accord avec le colonel sur tout ce qui touche mw intérêts qui nous sont confiés.

» Je vous supplie, général, de vouloir bien lemarquerque nous sommes à quelques lieues d'Arizona, (jue nous avous un titre légal à la possession de cette mine , et , quoique nous y voyions le terme et la réconi pense de nos fatigues, nous demeurons inmiobiles au pied de la Sierra, attendant votre autorisation pour y pénétrer. Vous ne voudrez pas , général , prolonger plus longtemps une situation aussi pénible que décourageante. Notre but, nos intentions sont clairs, nos intérêts sont définis 5 le retour de IM. Garnier nous apportera , j'en suis convaincu , la levée des derniers obstacles.

Recevez, général, etc.

t'onite de RaoissET-BoiLBO.N.

En arrivuut au Saru'^ M. do Raoussel trouva la compaguie sous l'cmpiro d'une violente agitation. La patience admirable dont elle avait donné tant de preuves s'était enfin lassée ; la mesure était comble ; tout le monde voulait une solution. Fût-elle des plus extrêmes et des plus violentes, il fallait sortir à tout prix de l'indécision contre laquelle ou se débattait péniblement depuis trois mois. (]es hommes avaient quitté la Californie avec une foi vive dans la destinée qui les attendait en Sonore ; ils n'y rencontraient que des mécomptes. Après des fatigues courageusement vaincues, ils arrivaient à quelques lieues de ces mines dont le traité fait par M. de Raousset leur attribuait la propriété. Les vêtements , les souliers tombaient en lambeaux , les bourses étaient vides ; mais l'argent et tout ce qu'il procure existait à quelques pas dans la montagne. Une marche à faire, quelques jours de travail , et l'abondance succédait à leur misère. Tous le savaient ! . . fous savaient également que le gouverneur, le général , des députés . des magistrats , des banquiers , l'aristocratie enfin au profit de qui la Sonore est exploitée, les paralysaient systématiquement. Leur permettre de parvenir jusqu'au Saric et les arrêter sur la lisière même de leur propriété , n'était-ce pas une dérision ? A la dérision s'ajoutait la menace ; il est facile de comprendre l'amertume douloureuse , l'irritation , la colère contenue mais profonde qui , peu à peu , s'étaient amassées dans tous les cœurs.

Malgré les preuves d'entêtement tant de fois données par ses adversaires, M. de Raousset, obstiné dans sa patience, recherchait encore une solution pacifique. Bien qu'il se fut occupé de longue main de grouper des élé-

ments de résistance , il désirait ardemment n'être pas réduit à ensanglanter une terre oii l'émigration voyait une seconde patrie.

Il attendait beaucoup de l'esprit ferme et conciliant de M. Garnier, qu'il avait envoyé le représenter auprès du général. M. Giménez , d'autre part, avait laissé voir, en quittant Cocospera , des dispositions telles qu'on les pouvait désirer. Une protestation vigoureuse, formulée par l'agent accrédité de la compagnie Restauradora , eût amené peut-être le général Blanco à de froides réflexions. Mais le colonel était Mexicain avant tout : il devait bientôt le prouver.

Le 28 août , dans la soirée , deux dragons expédiés d'Arispe apportèrent au Saric , avec les réponses du général, la triste preuve que toute solution amicale devenait illusoire.

Le général Blanco faisait transmettre à M. de Raousset trois conditions entre lesquelles lui et ses compagnons pouvaient choisir s'ils désiraient rester en Sonore. Les voici telles que M. Garnier les formulait dans sa lettre :

« |o Ou (le consentir la (léiiationalisalion, c'est-à-dire nous taire soldats mexicains , sans solde , sous les oidres du comniaudanl jfénéral avec vous pour capitaine. \ <eltc condition, nous pouvons entrer à Vrizona, chercher les mines, en prendre possession cl les l'aire exploiter.

» 2" Ou bien prendre pour chacun de nous une caite de sécurité avec laquelle nous pouvons circuler en Sonore , à Arizona , mais sans prendre possession d'aucune mine , placer ou terrain , parce ijue nous serions considérés connue étranjjers, et connue tels inropahlcs di' posséder, aux termes d'une ancienne loi <Iu pays. Kl encore, en prenant ces caries de sûreté, il nous serait défeiulu de passer outre, de Tcndroit où vous êtes aujourd'hui, avant l'arrivée des lettres de sécurité de Mexico.

» 3" Ou enfin de ri'didi'e lu compaijuie à cinqiiank hommes, avant un chef Mexicain responsable. Dans ce dernier cas, il serait permis deinarcher tout de suite à Arizona pour reconnaître les mines , les dénoncer et en prendre possession au nom de la compagnie Restauradora. »

Un post-scviptum du colonol Giménez conseillait vivement l'acceptation de la dernière condition.

L'illusion n'était plus possible. M. de Raousset prit son parti aussitôt.

Il fit battre aux champs , et, devant la troupe assemblée, il donna lectui'e dos conditions imposées par le général. Ensuite , pour que chacun restât libre d'agir comme il l'entendait , les trois conditions furent textuellement affichées sur un poteau au milieu du camp. Des vivres et des moyens de départ furent mis à la disposition de ceux qui désireraient quitter la compagnie. M. de Raousset déclara formellement ne vouloir engager personne avec lui , et la compagnie resta seule juge du parti à prendre. Elle ne fut pas longue à se décider.

Un immense éclat de rire accueillit l'ultimatum du général Blanco ; les enfants de Paris qui faisaient partie de la troupe retrouvèrent leur verve caustique et leurs lazzis parisiens ; le poteau fut qualifié de pilori , et le général de Malbrouk s'en va-t-en guerre j {tas une parole ne fut prononcée pour proposer l'acceptation , pas une voix ne demanda même la discussion des articles.

Pas un homme ne voulut profiter des facilités de départ et abandonner ses camarades ; tous demeurèrent fidèles les uns aux autres et liés dans le sort commun.

La réponse de M. de Raousset au général renferme la plupart des griefs que nous avons énumérés , elle est fort

chiiro , fort catégorique et très-digne , mais comme elle n'aiiprendrait rien de nouveau au lecteur . nous en donnerons seulement la conclusion :

I' En résumé , jjénéral , je vois «|ue nous avons cru Irop naivenu'iil ù dos paroles amies. M. le ministre j)lcnipotenliaire de France à ■Mexico nrécril en date du 12 juillet ISo2, et la lettre j)asse par \os mains ; il nie dit (jue notre position est léjflée avec ^I. Romirez , ministre de^ affaires étrangères , que des ordies \ous seront envoyés p^ le {{ouxernement centra! , et sur la réception de ces ordres , vous écrivez à M. le {[ouveriieur de Sonore, le 7 août, en parlant de nous : J'exiyerai qu'ils renoncent à leur nalionalilt ou ils auront à se réembarquer (J).

» Ceci, général, est à mille lieues des promesses faites à M. le ministre

de France

1- Comme clicf de Pexpédition française, je n'attends plus ni protection ni appui des autorités du pays. .T'ai vainement invoqué l'un et l'autre depuis mon débarquement.

» Comme simple membre de ladite exj)édilion , je refuse , pour ma part , et d'une manière absolue , d\icoepter aucune des trois conditions qui me sont proposées.

» J'ai riionncur, etc.

" tlomte Raoissei-Holiiion.

Kl-Saric, 28 aoiit 1852. •

Certes , s'il n'eût été retenu par de hautes considéralions , si le poste qu'on lui avait confié ne lui ei'lt pas fait un devoir du calme et de la patience , M. de Raoussel aurait répondu avec moins de modération aux prétentions du commandant c;énéral , mais surtout , il anr.nl

(ij Voici le texte espagnol de la leiirc du général : Dispuse que veniesen

a esta ciudad en donde exijiria )o que renuncien a su nacionalidad o

tendron que reembarcane.

MiCVEL Blakco.

tlétri , sans [Ans de retard , la conduite indigne du colonel Giménez , cet infidèle agent de la compagnie Restauradora , qui venait ou de vendre ou d'abandonner lâchement les intérêts confiés à sa garde.

De ce moment , une résolution nouvelle du général pouvait seule empêcher une lutte sanglante; M. de Raousset , en lui écrivant de traiter directement avec la compagnie , lui avait ouvert un dernier moyen de conciliation. La réponse devait apporter la paix ou la guerre.

En attendant cette réponse , les préparatifs do défense se poursuivaient avec activité. Le petit camp était plein d'ardeur guerrière. Les volontaires qui n'avaient pas servi s'exerçaient au maniement des armes ; on montait deux pièces de bronze dont le boulet pesait trois livres ; on fabriquait des lances ; on se préparait enfin dans la perspective d'un combat qui semblait inévitable.

Nous devons à l'obligeance de M. de *** la communication de la lettre suivante , datée du Saric : elle fait un tableau vif et animé de la vie du petit camp , et prouve que, malgré ces préoccupations et ces inquiétudes, M. de Raousset n'avait rien perdu de sa verve et de sa gaieté...

" Depuis six semaines ,

nous campons au milieu des ruines d'une ancienne mission nommée Kl Saric ; les voûtes de Téglise, belle autrefois, sont tombées sur le sol; de vastes bâtiments acbèvent de crouler autour des murailles éventrées. I>e quelque part qu'on se dirige, au nord ou au sud de ces ruines , d'immenses plaines , des vallées remplies de verdure , circulent autour des montagnes le roc dévoile partout aux regards émerveillés l'or, l'argent , le cuivre , le fer, le mercure mêlés au marbre. Un ruisseau rapide baigne le sol de ses eaux toujours fraîches. Des poissons délicieux y abondent, et . de distance en distance , les accidents de terrain produisent

des miiiiuliircs do lacs hiciis et profonds où \ii'iiiii'iil hoirc les cerfs. Au bord de ces belles eaux, des frênes , des jjlalanes , de larjjos peupliers pareils aux peupliers (ritalic, mêlent amoureusement leur fcnillafîe. . .

Il Notre camp

PsI cui'ieux ;i \oir. Mes lioimncs ont mis v\\ uu\re toute ii'Ui' industrie. lui (juclijues heures , des salles de \eidure , des baracpu'S di' toutes iormos se sont élevées connne par inajjie. Kn avant de ma lente , ils m'ont construit un vrai salon avec des branches de peupliers. Vinjjl personnes au moins pourraient y tenir. Sous ce feuiUajje ijue le soleil ne peut pénétrer, les étemelles brises de ce beau pays m'ont fait un paradis

de mon palais agreste... Je suis sûr de reijretler le Saric

1) Notre situation

empire : 1 hostilité devient plus vive, tlle est mena«;ante. Nos honunes se préparent à une marche de quatre-vingts lieues, la prudence nroblige à le cacher pour quelle destination. On racconunode avec un goût plus ou moins fantasque de poéti([ucs guenilles. A défaut de souliers , on fabrique des sandales. Nous avons monté nos deux pièces de canon , en forgeant jus([u'au moindre clou ! Atelier de charron , de forgeron , de sellier , de fondeur , de cordomiier , tout cela sest improvisé dans les salles effondrées, f^es ombres des moines morts ont dû bien s'étonner

dans leurs caveaux !

•) Je ne saur.iis tro|) le redire, mes l'i'ançais se sont

montrés magnifiques dans celle lutte de rindustrie contre le désert , de la patience contre mille difficultés , contre un imprévu plein d'irritalion... L'esprit du cor|)s est excelleni , nous partons selon toute apparence dans sept à huit jours... »

Les lettres au colonel ol au géuéral venaient à peine de partir que le préfet de VAltar, dans la juridiction duquel se trouve le Saric , donna communication à M. de Raousset d'un ordre envoyé par le gouverneur, ordre qui interdisait aux juges de l'Altar et de San Ignacio de mettre la compagnie en possession d'aucun terrain ou

mine , dans Arizona ou ailleurs , jusqu'à ce qu'elle eût satisfait aux exigences du commandant général.

Voici quelques extraits delà réponse de M. de Raousset :

« Jamais, Monsieur le gouverneur, jamais il n"a été dit ni écrit une parole qui tendît à nous imposer les conditions ({ue le général soulève devant nous comme une barrière. .Je pourrais ajouter qu'il était facile de nous les poser à Guaymas , à Hemiosiilo même. Fallait-il attendre trois mois et que nous fussions au terme même de noire voyage pour nous placer entre dinacceptables propositions et un réembarquement?

» Vous le voyez , Monsieur le gouverneur, les preuves abondent. Les conditions tendent à un objet inique : nous expulser de la Sonore.

» Et pourquoi?

» Il est impossible que je me fasse plus longtemps illusion. Nous sommes sacrifiés , nous , nos droits acquis , ceux de la compagnie qui nous envoie et les intérêts publics eux-mêmes , à Favidité personnelle de quelques hommes puissants.

" Loin de nous donner aide et protection , on a tout fait pour nous engourdir ou nous décourager. On a feint de se méprendre sur nos intentions, on a soulevé des malentendus sur les choses les plus claires , et on est encore à se demander si nous devons ou non rester dans le pays.

') Nos intentions !

» Les lettres de M. le ministre de France à M. le commandant général, à M. Aguilar, à M. Calvo et à vous-même, ne suffisent-elles donc pas?

» Ne parlons pas de mes déclarations personnelles , effaçons le traité fait avec la compagnie Restauradora : oubUons toutes les preuves de soumission , de bon vouloir, de dévouement à ce pays , données par mes compagnons pendant quatre-vingt-seize jours ; mais les déclarations officielles émanées du représentant de la nation française , déclarations si franches, si noblement inspirées, si chaudement écrites, sont-ce là des choses qu'on laisse de côté sans que le bon sens public ne les relève et

lu- disp : La \criU' esl là ! h"i son! les infonnatiniis , k's dôi'larations (|nt' \oiis me demandez?

" L'émigration française en Sonore était attendue connne un l)ienlail par les populations de ce pays, elle était ajtprousée jjar le ({ouvernenienl «entrai, par M. Blnneo, par vous, par tous.

<■ C'est alors (|ue sini la première expédition, conduite pai- iNL de l'indiav : on la reçut avec enthousiasme, on lui doima des che\au\ , des mules , des bœufs , des terres , des vivres ; on ne lui demanda pas lie renii-r sa nalionalité ; on la laissa libre et respectée.

11 Mais alors il n'était pas (|uestion d' \rizona , de ses mines d"arj;enl , d"im vaste monopole à établir dans la Sierra. La compagnie Barron , enfin, n'avait pas encore fornu- la ligne puissante dont cha(|ue nom est bien connu de toute la Sonore.

•1 Nous sommes venus! mais, par une fatalité imprévue , nous arrivons ici pour y prendre légalement possession , en vertu du droit e( des lois, du minéral d'.\rizona concédé à la compagnie Ueslauradoia , «lont la compagnie Barron s'empare , au mé|)ris de toute justice , sous la protection, sous les armes du commandant général lui-même.

1. Connne nous n'avons donné aucun sujet de plainte , a|>rès (jualrevingt-seize jours d'épreuve , on ne peut nous dire encore : sortez de ce pays. Mais chaque jour apporte un acte nouveau, une entrave imprévue, mie tracasserie habile, ime exigence intolérable, ('haijue jour, enfin, on nous fait faire un pas de plus vers le découragement et vers une retraite volontaire.

» Je ne m'abuse plus , Monsieur le gouverneur, je ne veux pas uie prêter plus longtemps à une comédie qui ferait croire à ma faiblesse, .le ne demande plus qu'au bon sens public un appui , une protection, une svmpatbie que les autorités nous refusent.

•1 rSous vivons dans un siècle où la vérité |)erce tous les voiles et triomphe du temps connne de l'espace. L'opinion publique n'est plus celle d'un pavs : elle end)rasse le monde. Je possède assez de documents.

de pièces et de correspondances authentiques pour porter la lumière à flots sur notre expédition en Sonore.

» C'est à ce tribunal suprême que je compte en appeler.

» J'ai rhonneur d'être, Monsieur le gouverneur, etc.

» Comte de Raousset-Boilbon. •

Le 16 septembre enfin, après dix jours d'attente, arriva une nouvelle lettre du colonel Giménez. Cette lettre n'ap portait aucune modification aux exigences du général : elle ne discutait même pas les réponses du 28 août , elle n'ajoutait que d'irritantes menaces aux condition> proposées. D'après M. Giménez, le général Blanco pouvait anéantir les Français en un clin d'œil. Si l'on n'obéissait promptement, on devait s'attendre à subir, sans retard , le traitement réservé aux pirates.

Par le même courrier, le colonel faisait tenir clandestinement à M. Lenoir , premier lieutenant de M. de Raousset , une lettre confidentielle dans laquelle il l'excitait à s'emparer du commandement de la troupe, lui promettant les avantages ordinaires de la trahison. M. Lenoir remit immédiatement cette lettre à M. de Raousset, qui la lut à haute voix à ses compagnons. T/indignation de la compagnie ne connut plus de bornes. Pour la première fois, on cria : Aux armes !

M. de Raousset eut la plus grande peine à retenir ses hommes ; une vingtaine d'anciens gardes mobiles , surtout, ne voulaient rien entendre et demandaient à grands cris le combat. Il répondit au colonel : dans cette lettre , on sent déjà l'homme à bout de patience , obéissant aux mouvements tumultueux de son âme, plutôt qu'aux conseils prudents de la politique.

«1 Mil U'Ili f , (lik's-\ous , nie coiiviTlit l'ii insinj;t'' ; le Imhi sens public en ju(;era iliffércniinenl.

» Le langage d'un lioninu' libre es(-il donc eliose si i are aii\ oreilles (le vos coinniandants jjéiiériuix ijuils ne [iiiissent renleiidre sans eroire à la révolte?

» Il suffit au oonniiandanl {fénoral (ra\()ir reeu la lettre dont nous parlez, pour qu'il m'adresse, par soirc eiilremise , la menace de me traiter conuiie un pirate.

» in])irttle! parce que j'aurai refusé d'échanger ma nationalité contre le droit douteux d'aller clierclier à Arizona quelques poignées d'argent ! Ln pirate ! parce que je refuse de faire , de mes compagnons , des soldats sans solde, sans vêtements, et soumis aux coups de bâton !

» IMa conscience porte légèrement cette menace e! ma résolution ne s'en étonne guère !

» Vous supposez, colonel, au sujet de ma résistance, des idées, des projets que je n'ai point apportés dans ce pays. Vous me supposez des illusions que je n'ai pas. II se peut que le général Bianco puisse m'anéantir en un clin d'o-il ; cependant , colonel, les hommes que j'ai l'honneur de commander ne s'intimident pas facilement : les menacer, c'est les alTermir dans la résistance.

)) Comte de RvoussET-Bour.noN. >.

Deux joufs plus tard , M. Glménez revint à la charge , mais toujours avec des phrases amhiguës qui seiuhlaient écrites bien plus pour irriter que pour convaincre. Comme tous ses compagnons, M. de Raousset était las de pourparlers inutiles. On allait quitter le Saric et retourner sur ses pas ; un accident retardait seul le départ. Le temps des ménagements était passé ; M. de Raousset

répondit :

<i Quand un homme,

investi d un pouvoir et dune responsabilité comme ceux du commandant général, ose inq)oser des conditions pareilles ; lorsque après avoir

— So —

entendu les obser\ations duii esprit aussi sérieux que Pest M. (Jarnier, mon fondé de pouvoirs, et celles que \ous avez dû lui adresser \ousmcnie ; quand un homme aussi haut placé se détermine à écrire et à livrer à la publicité de pareilles dérisions , nul ne peut supposer (ju'il agit légèrement.

» C/est donc- très-formellement que M. le cominandanl général me mande à Arispe avec le parti pris d'avance d'fxiger que je renonce à mu nationalilé ou que je quitte la Sonore.

Il ^lais pour qui donc , pour quelle espèce de gens sans cœur, sans souvenirs, sans aucun sentiment de la patrie, M. le général Blanco prend-il mes compagnons ! pour qui donc les prenez-vous vous-même , ((uand vous me transmettez de telles propositions ? Lorsque vous excitez M. Lenoir à me faire enlever le commandement , le croyez-vous donc disposé plus que moi au sacrifice de sa nationalité? ^«e comprenez-vou'; pas que ri j'étais assez faible pour abdiquer la mienne sous le coup dune menace , pas un homme ne me suivrait dans celte voie honteuse?

« Conmient peut-il entrer dans l'esprit d'un homme raisonnable que mon entrevue avec le général Blanco puisse résoudre une question aussi insoluble?

.) Sachez bien encore ceci . colonel , et que tous le sachent comme vous : ni la force, ni l'intimidation , ni l'intérêt ne me feront oublier ce que je me dois à moi-même. Ma fortune et ma vie ne sont rien pour moi , absolument rien , là où mon honneur est en question.

» Or, M. le commandant général de Sonore a mis en question mon honneur.

» Eût-il cent fois plus de forces qu'il n'en possède, ces forces fussentelles cent fois plus redoutables qu'elles ne le sont , il ne me ferait pas reculer d'un pas , là où je ne puis reculer sans abdiquer lâchement mon

droit et sans m'avilir !

» Raoisset-Boclbov. »

C'était la déclaration de guerre.

Des légistes condamneront peut-être M. de Haousset. Il devait, dira-t-on peut-être , obéir, même à un ordre inique, et protester sans tirer l'épée. Nous pensons que pour juger avec équité il faut tenir compte des pays , des hommes, des situations. On n'agit pas dans des terres à demi-barbares comme chez les peuples civilisés ; à moins d'être fellah, moujik ou paria , on ne renonce pas à ses droits, à son bien , parce qu'il plaît à un fonctionnaire de vous dire : va-t'en ! . . .

Dans tous les pays du monde , le droit est le même. Lorsque l'autorité devient l'arbitraire , lorsque le pouvoir devient un instrument de rapine , la résistance est un droit. Lorsqu'à la honte de la retraite , il faut ajouter la honte de l'aumône qui la rendrait possible , est-il étonnant de voir des Français embrasser leurs armes, comme Je condamné embrassait l'autel en criant : Asile!

Plaçons-nous au point de vue humain seulement. Qu'aurait-on dit de deux cent cinquante hommes , pourvus de carabines et de canons , venus dans un pays avec des droits reconnus , sympathiques aux populations , réunissant à une force matérielle relativement respectable , celle que donne la conscience du droit ; qu'auraiton dit de les voir plier sous les exigences inqualifiable.'^ d'un gouvernement avili , ou retourner sur leurs pa> après tant de difficultés vaincues , laisser là leurs armes inutiles, se courber devant une menace , et se réembar-

quer ? 0» aurait dit que ces hommes avaient manqué de cœur; on aurait dit qu'ayant affaire , non contre le pays , puisque le pays était pour eux , mais contre les autorités qui prostituaient le pouvoir au service d'un intérêt privé , ces hommes devaient faire appel au pays même ; on aurait dit enfin que deux cent cinquante Français s'étaient laissés bafouer et spolier en Sonore par le général et le gouverneur, et qu'après s'être complaisamment prêtés à ce l'Ole ridicule, ils avaient fini par se retirer lâchement.

Telle fut aussi dans la compagnie le cri de l'honneur J)less6 ; d'un même mouvement elle rejeta ces conditions insultantes ; elle invoqua la justice et se mit sous la protection de ses armes.

C'était la guerre , la compagnie le savait bien; restait à savoir quelle guerre était possible à cette poignée d'hommes.

Une guerre défensive était impraticable. Aller s'établir dans la montagne , prendre possession des mines , les travailler, les défendre contre une agression, ce projet, plus respectueux envers la légalité, plus conforme à la conduite pleine de réserve observée jusqu'alors , ne pouvait que perdre la compagnie. M. de Raousset n'y [tensa môme pas.

L'offensive , une agression vigoureuse , appuyée sur le pays , sur les sympathies acquises , sur le bon sens et l'intérêt public , tel était le seul parti raisonnable; avant tout, il fallait vaincre.

Les circonstances firent de M. de Raousset un général. Naturellement énergique et résolu , il se révéla tout d'un coup homme politique profond et hardi. Rien ne fut épargné par lui pour mettre à profit l'état des esprits , et

se créer un point d'appui sérieux dans le pays même. Les habitants de la frontière , incessamment pillés par les Apaches , réduits à l'indigence et au désespoir, se montraient exaspérés contre un commandant général qui consacrait à dos entreprises de mines , au service d'intérêts particuliers, les troupes et l'argent destinés à protéger la Sonore contre les Indiens. L'émigration seule pouvait opposer une barrière efficace à ces terribles voisins. Le séjour des Français au Saric l'avait prouvé ; à trois reprises différentes ils avaient repoussé les Apaches , et victime de son courage , un brave sergent, frappé dans une de ces courses , reposait auprès de la vieille abbaye.

Les esprits étaient partout dans une grande fermentation; ces populations , engourdies par un long servage, semblaient vouloir enfin secouer leur torpeur et briser leurs chaînes. M. de Raousset parcourut les rives du San Ignacio et de l'Altar, il excita les ressentiments, il échauffa les sympathies ; il ne laissa pas un seul pueblo oîi des hommes influents ne fussent prêts à soutenir sa cause ; il se créa des partisans jusque dans le clergé ; bientôt il eut en main les preuves qu'un parti se lèverait pour lui le lendemain de la victoire. Quanta la victoire elle-même, c'était son affaire et celle de ses compagnons.

Il écrivit à ses co-intéressés de Mexico des lettres multipliées et pressantes ; un homme sûr fut expédiée San Francisco pour aller chercher des renforts et des munitions ; un autre partit pour Mazatlan dans le même but ; enfin , le 23 septembre , toutes les mesures prises , la compagnie quitta le Saric et rétrograda vers Hermosillo.

Le 29 au soir, elle campait à San Lorenzo sur le Rio San Ignacio.

Chaque année des fêtes, célèbres dans le pays, réunissaient au pueblo de la Madelaine plusieurs milliers de personnes accourues de tous les points de la Sonore. On était à la veille de ces fêtes , et la Madelaine touche presque à San Lorenzo. Profiter de cette occasion pour mettre la compagnie en relation avec la Sonore entière , c'étail répondre par des faits aux calomnies infatigables dont les Français se voyaient poursuivis i ar leurs adversaires. Le 30 septembre , la compagnie campait à la Madelaine.

Les fêtes .se poursuivent du 1^'' au 4 octobre. L'affluence n'y fut pas moins grande que dans les années précédentes. La présence des Français n'effrayait personne. Leur camp, dépouillé de tout aspect hostile, s'ouvrait aux promeneurs ; la plupart des Sonoriens de distinction venus à la fête voulurent le visiter ; les dames surtout en faisaient un but de promenade ; elles venaient s'asseoir volontiers sous la tente de celui qu'on appelait un chef de pirates ; leur sympathie n'était pas indifférente dans un pays ou l'influence de la femme est incontestable. Pendant ce temps-là, les Français se mêlaient dans la ville à la foule des Mexicains ; la plus grande harmonie régnait entre les deux peuples ; pas une querelle ne s'éleva pendant les quatre jours que durèrent les fêtes. Ces faits ont leur éloquence (1\

(Ij C'est a ce séjour à la 5Iadelaine que se rapporte la lettre suivante, écrite par M. de Raousset à M. le comte Edme de M., et que nous donnons en note pour ne pas ralentir le récit. Cette lettre prouvera , au besoin , que si nous eussions voulu faire une histoire romanesque, les matériaux ne nous auraient pas manqué.

Et puis tant de choses me préoccupent; tant de soins divers m'obligent à une acre et persistante activité

Dès lo jour de son al•ri^ée à la Madi'laiuc , M. de Kaousset reçut deux communications officielles , l'une du général , l'autre du gouverneur. Le général reproduisait les trois conditions , en insistant de nouveau sur le voyage d'Arispe. Quant au gouverneur, il formulait une sommation menaçante : obéir en rendant au général

«Je tous les instants ! Songes-y ! Peu d'Iiumines en état de me seconder ; pas lin capable de me remplacer. — Deux cent cinquante aventuriers à 'commander, moitié héros, moitié bandits, {jui , semblables aux bètes fautes de Van-Ambnrg , n'obéissent qu'à la voix connue.

>i Oblige de courir à travers les espaces sans fin qui séparent ces populations clair-senices ; aujourd'hui, pour aller réchiiuffer l'enthousiasme de la révolution nationale dans un piieblo ii trente ou (|uaranle lieues de mon camp; demain une course aux Indiens; puis, un soir, monter à cheval, franchir quinze lieues de désert, pour aller. . . quelque part, dénouer les tresses blondes d'une Mexicaine amoureuse!... Car en Sonore, ami , et c'est une des excellences de cette terre bénie par le soleil , on rencontre .jusqu'à des femmes blondes parmi ces groupes de belles chairs bronzées, lie rondes épaules, de pieds nerveux, de regards noirs et de cheveux teints dans les eaux du Styx.

» Les femmes de Sonore sont belles, bonnes et spirituelles. La race s'est concentrée en elles. Tout ce qu'il y avait de chevaleresque dans le caractère espagnol, au temps immortel de Cortez, s'est conservé en elles : seules elles ont conservé la tradition noble que vainement on chercherait chez, les hommes.

» Peu de jours après que le gouvernement de Sonore m'eut déclaré rebelle et pirate; au moment même où j'étais mis hors la loi, où tout individu avait le droit de nie tuer comme un chien enragé et devait ainsi bien mériter de la p.itrio , il se trouvait à ces fèios de la Madelaine , qui léunissent l'élite du pays, une grande et belle jeune fille nommée Doua Maria-Antonia ***. Elle appartient à une famille considérable ; son |)è«e, qui est une des principales autorités du pays , figure nécessairement parmi mes ennemis. On pai'lait de moi. On m'attaqua; elle prit ma d<''f('nse. Sa tante , une vieille dame de beaucoup d'esprit , lui dit assez sérieusement . « Est-ce que tu serais amoureuse du chef des pirates ? » Mon cher Edrae , \ntonia se leva sans hésitation , se drapa dans son réhozo , et , du plus grand sang-froid : <i Oui , je suis amoureuse de celui que vous appelez nn

Blanco les armes de guerre dont la compagnie était pourvue, ou reprendre le chemin deGuavmas avec interdiction de paraître dans les lieux habités ; sinon, ajoutaitil, vous serez mis hors la loi et traités comme pirates.

Désormais toute pensée d'accommodement paraissait absurde : inévitablement , la solution devenait l'affaire des armes; M. de Raousset ne répondit même pas.

Pendant le séjour à la Madelaine, une conférence de la plus haute importance eut lieu avec les chefs des pueblos du nord. M. de Raousset était venu en Sonore, bien résolu à ne se mêler en rien aux crises politiques du pays ; mais à la veille de tirer l'épée , les intérêts et la sécurité de ses compagnons lui faisaient un devoir de se créer le plus grand nombre possible de partisans. Des ouvertures, des propositions lui furent faites; M. de Raousset accepta résolu mfnt.

^> piialfl A celle heure de malédiction pour la Sonore, il n'y a qu'un seul >i homme qui pense réellement à la sanver de sa ruine.' c'est le comte.' <> Si les hommes de ce pays n'étaient pas tons des lâches, ils prendraient » les armes comme lai pour secouer le jong de Mexico ! Oui , j'aime le )> comte ! (Si quiero el conde , y loquiero con amore.) ■» Antonia , mon cher Edme, est grande, belle et blonde. Elle était là, an milieu de ses brunes compagnes , comuie une rose dans un bouquet de tulipes iioires. 1' Hier, à la vue de cinq à six mille personnes, Antonia est venue dans mou camp, sous ma tente.

" Je ne te raconte pas cela pour satisfaire la fatuité commune aux animaux de notre espèce, mais afin de te donner <à juger ce que valent les

femmes en Sonore, et si j'ai si <,'rand tort de croire que j'ai un parti poiii

moi , dans le pays.

»RAOVSSET-BOtLBO>. •'

Si la lutte ^.'engageait, los puoblos decaienl se prononcer pour les Français , qui, autant que possible, devaient s'emparer d'une ville importante. D'abord, on derail se borner à demander justice pour l'émigration , mais si le gouvernement prolongeait sa résistance, on proclamerait l'indépendance de la Sonore, et le gouvernement noiiveau appellerait à lui l'émigration française de Californie.

Tout fut promis de part et d'autre , mais si chaude que fût la sympathie des pucblos, M. de Raoussetne se faisait point d'illusions sur la nature de leur concours. Rompus à l'obéissance passive, plies par l'aristocratie, ignorants, timides, sans caractère , sans vigueur, on n'en pouvait espérer d'initiative. Les Français devaient se résigner à courir seuls les premières chances de la guerre. Vaincus, l'abandon de leurs amis était une certitude ; vainqueurs , ils pouvaient conn)ter sur un dévouement qui n'entraînait plus de péril. L'appui matériel n'existait donc pas, mais l'ai^inii moral était considéi'able pour deux cent cinquante honunes engagés comme l'étaient les Français.

De son côté , le gouvernement sonorien ne perdait pas de temps et avait de longue main pris ses dispositions. Dans les villes d'Hermosillo et de Ures , les gardes nationaux s'exerçaient depuis deux mois au maniement des armes. Quelques centaines d'Indiens avaient été recrutés dans le Rio Jaqni et chez les Opatas, la tribu guerrière par excellence ; les garnisons des présidios ne conservaient que les hommes hors d'état de faire une campagne; les troupes se concentraient à Arispe. Un fait important à constater, c'est que dans le nord, et généralement parmi ce que les Senoriens appellent génie de razon , toutes les tentatives, mesures et ordres donnés parle gouvernement

pour arninr les milices demeurèrent sans effet. Tous •lisaient : « Qu'avons-nous à faire d'aller nous, battre pour >> les mines de .MM. Cuvillas et Blanco , contre des gens » qui viennent ici pour travailler ! »

Le gouvernement ne comptait pour lui que des soldats, l'aristocratie que des clients , des créatures , des mercenaires et des Indiens fanatisés. Quiconque avait le sentiment du bien public et l'instinct de la liberté faisait ouvertement des vœux pour le triomphe des Français.

Le séjour de la compagnie à la Madelaine n'avait pas eu pour seul but de montrer les Français aux Sonoriens ; la nécessité de cacher la marche véritable de la troupe y était pour beaucoup. Prévenu à temps , le général Blanco aurait pu se fortifier dans HermosiUo , et M. de Raousset voulait y arriver aussitôt que lui. La Madelaine forme le point de jonction de trois chemins ; l'un monte au nord t't gagne Arispe par Santa Cruz ; l'autre aboutit au même lieu par un passage difficile , mais plus direct; le troisième enfin descend sur HermosiUo à travers les plaines.

Incertain sur les mouvements de son adversaire , le général était forcé de demeurer immobile dans Arispe, à cinquante lieues d'Hermosillo.

Le 6 octobre , dans la soirée , la compagnie quitta la Madelaine et prit à marches forcées la route du sud. Cette route conduit également à Ures et à HermosiUo. De son côté , le général Blanco descendit d'Arispe , afin de couvrir celui de ces deux points que menaceraient les Français. Des bruits répandus à dessein firent penser qu'ils attaqueraient L'res. Quand le général fut informé du contraire, la compagnie, continuant sa marche rapide, avait gagné sur lui l'avantage d'une journée. Désormais,

si le général [)arvcnait à Hermosillu , il m- [louvail plus la devancer que de quelques heures.

La compagnie comptait à ce moment un effectif de. <loux cent cinquante-trois hommes. L'infanterie , sous les ordres de M. Fayolle , était divisée en huit sections de vingt à vingt-trois hommes chacune ; l'artillerie, composée de deux pierriers et de deux pièces de bronze d'un faible t-alibre , était servie par vingt-six hommes , presque tous marins. L'esprit de corps et l'amour-propre devaient faire (îxécuter des prodiges à ces braves jeunes gens. Ouarante-deux hommes formaient la cavalerie, sous les ordres de M. Lenoir.

\j armée de M. de Raousset fera peut-être sourire ; nous rappellerons seulement que nous sommes en Sonore, et que cette lroui)e, numériquement si faible, était réellement redoutable par son instruction et sa discipline militaires, par la supériorité de son armement et par son intrépidité.

Le gouverneur et le général s(; tlatlaient d'en avoir bon marché; les officiers mexicains parlaient avec une joyeuse espérance de ce prochain combat , où ils voyaient 1» gloire et l'avancement. Cette confiance anticipée n'avaitclle pas contribué aux exigences du général? On est en droit de le penser.

Cependant, officiers et général se berçaient il'une vaine illusion : en rase campagne surtout, rien ne devait arrêter l'élan des Français ; ajoutons que le plus humble soldat de la compagnie avait conscience du rôle important qu'il allait jouer, que tous pensaient à la France et sentaient qu'une grande pensée allait être réalisée par »^ux.

(]es hommes étaient vraiment dignes d'accomplir une noble entreprise. Pendant quatre mois et demi, tracassés et calomniés comme on l'a vu , ils avaient donné des preuves de la patience et de la moralité les plus hautes : pendant ce long espace de temps , pas une plainte ne fut portée contre la compagnie, soit par les autorités, soit par les habitants. Ces faits sont extrêmement remarquables. Tl faut les consigner ici, et nous avons le droit d'en être fiers. La compagnie française s'est montrée digne du nom qu'elle portait. La Sonore aime aujourli'hui et respecte ce nom ; elle regrette cette émigration qui lui promettait de meilleurs jours. Les hommes qui l'ont repoussée sont tombés depuis sous le poids d'une juste impopularité, et l'opinion publique a rejeté sur eux seuls le sang versé.

XIU

La marclie sur Hennosilln (o2 liouos espagnoles; fut accomplie en sept jours. Elle donna la preuve d'une u;rande énergie morale; la plupart des volontaires marchaient pieds-nus ; pas un ne se plaignit, pas un traînard ne quitta la colonne. Le 13 octobre , dans l'après-mitli , elle campait au rancho de VAlamito. Hermosiilo n'était plus qu'à six lieues.

Ces hommes attristés par une longue période d'ennuis, d'oisiveté, de fatigues, de misères, semblaient se réveiller d'un lourd sommeil ; la gaieté revenait sur les ^isages; l'espérance rentrait dans les cœurs; un jour de l'ius, et l'avenir de la compagnie serait réglé! On dormit l>eii , l'attente du lendemain causait une impatience fébrile.

Dans la nuit même, avant quatre heures du malin, la colonne reprit sa marche. A moitié chemin d'Hermosillo , tîlle joignait la route d'Ures. La poussière était couverte lie traces de chevaux et d'hommes ; les troupes du général Blanco venaient de passer là. On y distinguait les pieds-nus des Indiens , les sandales des soldats et les roues de l'artillerie. Sur la gauche, de l'autre côté de la rivière, on apercevait de longues files d'hommes arfnés, marchant dans la même direction que les Français. Indiens , gardes nationaux, troupes régulières, se réunissaient dans la ville menacée.

A la vue de ces indices d'un combat prochain, la com- [•aguie s'exaltait. Elle n'ignorait pas que l'ennemi l'attendait dans une position excellente, et qu'il était six fois [ilus nombreux. L'enthousiasme éclatait dans tous les regards; elle marchait au combat comme à une fête ; les ihants commencés au départ ne s'éteignirent que dans la tusillade.

A huit heures du matin , on était à deux lieues de la ville. Deux parlementaires attendaient 51. de Raousset. Ils étaient envoyés par D. N. Navaro , qui remplissait à Hermozillo les fonctions de préfet après la désertion de t-e poste par D. F. Rodriguez. La mission des parlementaires était d'entraver, par un semblant de négociation , la marche de la compagnie. On espérait ainsi donner le temps au général , arrivé depuis quelques heures , de prendre ses dispositions, de se fortifier, de reposer ses soldats , en un mot , de doubler ses avantages déjà si grands.

Les parlementaires étaient M. Camou , négociant français, et M. Ortis, juge de première instance, créature du gouverneur Cuvillas. M. de Raousset, après avoir écouté leurs propositions, tira froidement sa montre. Il étHir huit heures.

— Répondez à M. Navaro , dit-il d'une voix éclatante , que j'entrerai dans deux heures à Hermozillo , et qu'à onze heures précises je serai maître de la ville , si la villn est défendue !

Une immense clameur d'enthousiasme accueillit ces paroles ; les parlementaires se replièrent , et deux heures après Hermozillo n'était plus qu'à une portée de canon.

La compagnie , en quittant le Saric , n'avait rien laissé

derrière elle. Les bagages, les munitions formaieni uti train considérable ; ce train ot les animaux qui le composaient furent «'nfermés dans une maison isolée , ot surmontée d'une terrasse. Une section de vingt hommes prit position dans ce poste , qui avait l'avanlago d*^ commander la route et de protéger les derrières de la colonne, menacés par trois cents Indiens. On se débarrassait ainsi de tout ce qui pouvait gêner la liberté d'action. L'artillerie, dételée, était tirée à bras; la cavalerie fut envoyée en avant , afin de reconnaître les dispositions do l'ennemi. Tl était temps encore, le commandant général pouvait éviter un combat.

M. Lenoir , de retour avec ses cavaliers, annonça (|ur la ville était en état de défense ; des cris frénétiques lui répondirent. La bataille allait donc s'engager ! Après tant de sacrifices faits jioiir la paix, l'instinct militaire reprenait ses droits sur les Français.

Hermosillo compte environ douze mille âmes ; il est entouré de jardins fermés par des murs et des haies qui permettent de se replier de poste en poste et de défendre à chaque pas rétrograde une position nouvelle. Sur la route par où débouchait la compagnie , un fossé large et profond couvre la ville dans toute son étendue. On ne peut y péjiétrer que par un pont , à la tête duquel se trouvaient les avant-postes ennemis.

Déjà l'on distinguait parfaitement les uniformes des soldats ; les armes étincelaient au soleil, sur les terrasses des maisons ; l'ennemi, malgré sa supériorité numérique, «lemeurait à couvert derrière des murailles.

M. de Raousset marchait en lête, à cheval. Par un dernier scrupule , il avait «léfendu à ses hommes de tirer

les premiers. Un grand silence se fif ; les Français s'avan éèrent froidement . et à peine à portée essuyèrent une vive fusillade , partie du faît^' des maisons et dos jardins ({ui les environnent.

— En avani . mes amis ! cria M. de Raonssel , vive la France !

Une décharge violente lui répondit et la colonne se déploya en tirailleurs. L'artillerie, marchant du même pas que l'infanterie , ne s'arrêtait que pour charger et tirer. En avant du pont dont nous avons parlé, une maison carrée , isolée et plus élevée que les autres , formait la tète des avant-postes mexicains. La compagnie, entraînée par son ardeur, oubliant toute prudence, s'élanga au pa> de course et culbuta les avant-postes à l'arme blanche. L'ennemi n'eut pas même le temps d'évacuer la maison carrée; les hommes qui l'occupaient furent faits prisonniers. Le pont passé immédiatement, im entra dans la ville.

Du haut des terrasses, des jardins enclos, des fenêtres, du fond des caves même , les Mexicains tiraillaient presque à bout portant. Cinq pièces d'artillerie chargées à mitraille balayaient les rues eu feu plongeant ; les Français n'en avancèrent pas moins au pas de course, culbutant tout devant eux; leur élan fut irrésistible ; en moins d'une demi-heun; , ils occupèrent les deux tiers de la ville.

Pendant ce temps, la cavalerie du général qui caracolait au loin, sur la droite, était dispersée par M. Lenoir. chargeant à fond, malgré la fatigue extrême des chevaux. La vaillance audacieuse des Français déconcerta toutes les mesures dn général ; malgré le petit nombre des

assaillants, il se vit attaqué sur dix points à la fois et partout avec la même vigueur. La première et la deuxième section surtout, firent des prodiges.

L'ennemi , délogé et chassé de maisons en maisons , avait concentré sa résistance dans VAlameda , jardin public, entouré de murs. Les rues et les places qui v aboutissent , larges et droites , favorisaient le feu do son artillerie.

— En avant, la France ! cria M. de Raousset ; et TAIameda , comme tous les obstacles qui le précédaient, fut emporté à la baïonnette.

La cavalerie , lancée dans les rues sur un ennemi m\ désordre , ne lui laissa pas le temps de se rallier ; elh^ acheva sa défaite ; mais la fatigue des chevaux ne lui permit pas une longue poursuite. Soldats, Indiens, gardes nationaux , s'enfuirent à travers champs , en j(itant leurs armes et leurs uniformes; on prit trois canons, un drapeau ; le général Blanco , suivi de quelques officiers , s'échappa à grand'peino et courut à toute bride sur la route d'Uros. Le désastre des Mexicains était aussi complet que possible.

Ainsi que M. de Raousset l'avait dit aux parlementaires, une heure avait suffi pour emporter la ville.

Nous n'avons pas la prétention de donner au combat d'Hermosillo l'importance d'une bataille rangée ; mais tout est relatif en ce monde. S'il avait fallu au premier consul la grande bataille de Marcngo pour lui donner l'Italie , le combat d'Hermozillo devait suffire pour assurer la Sonore à M. de Raousset. Quand ill'a quittée, ce n'est pas le canon qui l'a chassé.

Le général Blanco avait avec lu' quatre cents hommes

d'infanterie , renommés parmi les meilleures troupes du Mexique , dos milices tirées des présidios , moins régulières , mais aguerries contre les Apaches ; il avait des Indiens Yaqui, des Indiens Opatas et la garde nationale de la ville presque entière ; en tout, au moins douze cents combattants , soutenus par plusieurs pièces de canon et deux obusiers de campagne. Ces forces , abritées par des murailles, avaient été rompues et dispersées par deux cent cinquante hommes , qui venaient de faire en sept jours, sans chaussures, cinquante-deux lieues espagnoles, et qui livraient bataille à leur dernière étape, sans s'être donné une minute de repos.

Le combat n'avait duré qu'une heure , il n'en fut pas moins très-meurtrier. Des pertes sensibles payèrent la victoire de la brave petite troupe. Dix-sept hommes furent tués, parmi lesquels Lefranc, Fayolle, Garnier (1) ,

fl) La mort de M. Garnier fut particulièrement touchante. Il était entré le premier dans une maison où les Mexicains s'étaient retranchés et avait été frappé niortellenicnt de deux coups de baïonnette et d'une balle ; Gaston le fit transporter dans la plus aristocratique maison d'Hermoz.illo, dont on avait enfoncé les portes à coups de canon. Garnier sourit en se voyant couché sur un meuble élégant.

La veille, pendant la marche, M. Fayolle, qui était un ténor charmant , avait chanté la chanson africaine qui commence par ces mots : Ne croyez pas que c'est le plomb qui tue ,

C'est le destin qui frappe et fait mourir !

Fayolle est-il mort ? demanda M. Garnier d'une voix faible. — Oui, hélas ! répondit Gaston , mais vous me resterez, vous ! Le mourant sourit une seconde fois, toucha du doigt les trous de balles qui criblaient la redingote de son commandant , et, le regardant longuement :

Ne croyez pas que c'est le plomb qui tue , C'est le destin.. .

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