I.a yiort l'empêcha d'achever
liarchel, liluuc, Taillandier, tous officiers à la tète de leurs sections. M. de Raousset , toujours exposé au plus fort de la fusillade , toujours le premier courant devant ses liommes, n'eut pas même ime égratignure. Le nomlu-»des blessés montait à vingt-cinq.
Les pertes de l'ennemi furent beaucoup plus grandes ; s'il faut en croire le dire des liabitants, deux cents hommes au moins furent tués ou blessés dans l'action. L'ennemi laissait en outre entre les mains des Français un matériel considérable et beaucoup de prisonniers , parmi lesquels six officiers, dont quatre étaient blessés.
Telle fut cette victoire d'Jîermosillo , qui a eu un si grand retentissement dans les deux mondes, qui semblait devoir décider la querelle entre le gouvernement sonorien et l'émigration française, et servir de prélude à une révolution nationale. Cette victoire, contre toutes prévisions, fut stérile; le signal du soulèvement des pueblos devait être donné par un honmic de grande influence . dont le concours ne faisait un doute pour personne. Ce signal, les pueblos l'attendirent en vain : privés d'une direction nécessaire , ils restèrent immobiles . et au moment oîi M. de Raousset allait agir par lui-même, il fui terrassé par la maladie contre laquelle il 1n1l;iil depuis deux mois.
Cette maladie terrible, en le privant de ses facultés, enleva à la compagnie le seul liomme qui put lui faire tirer parli de son triomphe. Le découragement s'ein|>ara bientôt des vainqueurs.
La faiblesse est bien anlrenienl contagieuse (jue la valeur.
Deux mois avant , M. de Raousset avait dit à ses hommes :
' Votre union, votre or{;anisation, votre bon droit, votre constance, >otre courage , vous rendent tellement forts, que vous ne pouvez plus être vaincus que par vous-nicnics. T.a compagnie ne peut périr que par suicide ! «
11 s'était trompé; la compagnie n'avait d'autre lien que lui. Sans lui, elle se sentait isolée, perdue, au milieu d'un pays qu'elle faisait trembler devant elle. En présence de cet affaiblissement moral , la prudence ne permettait pas une plus longue occupation d'Hermosillo, et ce fut le désespoir dans l'àme que M. de Raousset donna Tordre de rallier Guaymas. Guaymas était une ville ou- ^ crie , dont l'occupation ne devait pas coûter une goutte de sang; la compagnie y trouverait des approvisionnements , elle pourrait s'y fortifier et attendre les renforts annoncés de San Francisco et Mazatlan : c'était une dernière espérance.
Les blessés ne pouvant être transportés , on dut les laisser à Hermosillo; don Manuel Gandara, gouverneur provisoire , les prit solennellement sous sa sauvegarde ; ils furent confiés, de concert aveclui, à D. J. M. Portillo, l'un des premiers négociants de la ville. M. de Raousset écrivit en outre à M""® Aguilar, afin d'appeler sur eux la protection spéciale et les soins des dames d'Hermosillo. Il rendit à la liberté , sans autre objet que d'assurer une protection de plus aux blessés , les officiers mexicains <iu'il avait entourés de tous les soins possibles. Ces dispositions prises, la compagnie se miten marche; M. de Raousset, demi-mort, était porté en litière.
J.e 29 octobre, dans l'après-midi, la colonne n'était plus qu'à trois lieues de Guaynias ; elle campait au rancho de Jesus-Maria. Un négociant français vint apporter à M. de Raousset une lettre de l'agent consulaire de France. Dans cette lettre , M. Calvo priait instamment M. de Raousset de ne pas aller plus loin , de voir le général et de tacher de faire avec lui un traité qui pût empêcher une plus longue effusion de sang. Le général, de son cùté, manifestait le même désir.
Si M. de Raousset n'eût pas senti que les progrès de sa maladie allaient lui rendre impossible la continuation d'un commandement que nul ne pouvait suppléer, il eût fermé l'oreille à toutes les propositions , surtout quand elles étaient transmises par M. Calvo, Il ne fût entré en pourparlers qu'après avoir pris à Guaymas la forte position qu'il venait y chercher. Les circonstances furent plus fortes que sa répugnance.
Il se fit donc porter à San José de Guaymas , à deux lieues de son camp.
Le général s'y trouvait avec une centaine de cavaliers et de fantassins , seuls débris qu'il eût conservés de ses troupes régulières. Une entrevue publique eut lieu ; on y échangea des phrases polies , des i»rotcstations banales ; on se borna de part et d'autre à déplorer que les choses en fussent venues à ce point. On se sépara sans rien (•onclure.
Ce fut le dernier acte de M. de Raousset ; le soir même, il tombait dans une prostration physique absolue ; la dyssenlerie était arrivée i\ son pins haut période de malignité, et itcndanl trois semaines il se débattit entre la vil' et la mort.
— lOo —
Pendant ce temps aussi les intrigues marchèrent, et M. Calvo aidant, la compagnie traitait directement avec le général Blanco. On lui donnait 40,000 piastres d'indemnités, et elle consentait à évacuer la Sonore,
M. de Raousset n'eut connaissance de ce traité que longtemps après; il y demeura complètement étranger. Et quand il partit pour Mazatlan , convalescent à peine , il put , sans forfaire à sa parole, dire au revoir à cette terre sonorienne qu'il avait un moment occupée en maître.
L'effet produit à San Francisco et dans toute la Californie , par la victoire d'Hermozillo , fut immense. Des compagnies de volontaires s'organisèrent spontanément pour aller rejoindre la glorieuse petite troupe. Six cents hommes étaient équipés et prêts à partir, lorsque arriva la nouvelle de la maladie mortelle de M. do Raousset et du traité conclu pendant son agonie. Les enrôlés se débandèrent.
M. de Raousset était à Mazatlan, convalescent à peine, lorsqu'il reçut une lettre de M. Dillon. Le consul de France à San Francisco s'intéressait vivement , on le sait, à M. de Raousset : sa lettre était particulièrement affectueuse et pressante. « Si votre intention est de » recommencer , comme je n'en doute pas , lui disait-il , »> revenez ici au plus vite; nous verrons ensemble à f> remonter cette affaire. »
M. de Raousset repartit pour San-Francisco , aussitôt qu'il fut en état de supporter le voyage.
Son arrivée fut un véritable triomphe. Chacun s'empressait autour de lui et lui faisait des offres de service.
Anglais, Français, Américains, se disputaient l'honneur
de le recevoir el de le lèter. Le consulat de France donna une soirée brillante à son intention. Il fut le lion du moment.
Avec la santé, le jeune capitaine eut bien vite retrouvé toute son énergie. Son audace s'accrut de ses revers mêmes : l'idée de retourner en Sonore devint une idée fixe, dont rien ne devait plus le détourner désormais.
Dès les premiers jours de son arrivée à San Francisco , il écrivait ceci à JM. Kdme do M *** :
1 Non, je n'ai pas abandonné IV'spt'ranci' de triompher dans
cette lutte avec la chance contraire où je me suis vu enga{jé depuis hberceau : Sisyphe roulant sur son rocher éternellement , Jacob luttant toute une nuit contre un fantôme , c'est une imaye de la vie de certain'; hommes ; nVst-ce pas un peu la mienne? Non, je n'ai pas renoncé !
!• Lorsque je me suis vu abandonné par mes yens qui , incapables de se conduire eux-mêmes pendant ma terrible maladie, se sont soumis, vainqueurs, à un général vaincu; lorsque je me suis vu mourant, ri ceci a duré six semaines , je n'ai eu qu'une pensée : ressaisir la santé , la force, l'intelligence, la volonté et retourner en Sonore.
0 Retourner en Sonore, c'est l'unique pensée de ma vie.
" Voilà bientôt un mois et demi que je suis en Californie ; si j'étais \niéricain, tout irait de soi-même. .l'aurais déjà trouvé, et au delà, les capitaux nécessaires ; je serais déjà reparti. IMa qualité d'étranger m'est un obstacle dans ci^ pays-ci. Les Américains me témoignent beaucoup d'estime et de sympathie ; je suis, parmi eux, plus apprécié que parmi les Français ; mais l'idée qu'ils se font de l'ambition du gouvernemenl français , de ses idées d'agrandissement , de ses vues larges et hardies , <jui malheureusement n'existent que dans l'imagination suseeptiblc des \méricains, t»)nl cela leur fait redouter de placer entre mes mains des armes destinées à se tourner contre eux-mêmes.
" Ils se tron)pent cej)endanl. .le n'ai malhenreusenienl rien de comnnni avec le gouvernement firine:iis. Mes idées sont en nici, mes moyens
m- Mtiit (lu'en moi : les conséquences de mes desseins appartiennent à rhiunanité !
I. Cette lettre, mon cher Kdine. n'est pas destinée à la publicité des joiiriiauic ; elle est intime et ne doit pas sortir du cercle étroit des persomies qui s'intéressent à moi. Je serai donc plus explicite et te dirai «juelle est aujourd'hui ma situation, quels sont mes projets et mes espérances.
" Lorsque je vis, dès mon arrivée en Sonore, l'hostilité des hauts personnages qui s'étaient ligués pour me voler les mines d'Arizona , je compris qu'avant peu je serais réduit à prendre les armes contre le gouvernement même ou à quitter le pays honteusement. Prendre les Mîmes , c'était proclamer l'indépendance de la Sonore. Je m'assurai piiimptement qu'une bonne partie du pavs y était disposée ; je me fis des partisans , je préparai les esprits à une révolution nationale.
« Cette révolution eût réussi sans la trahison d'un homme sur qui j étais forcé de m'appuyer ; malgré cette trahison même , elle eût réussi sans l'inconcevable fatalité qui me priva de tous les renforts que j attendais de Californie , et surtout sans l'horrible maladie qui m'a
terrassé
Vujourd'hui , cependant , ces éléments subsistent tels que
je les ai combinés , aujourd'hui , mieux encore qu'il y a un an , ce pays est prêt pour un soulèvement général. Que j'y paraisse demain avec des forces suffisantes, et quinze jours après mon débarquement, la république de Sonore existera.
" Que j'aie à ma disposition une somme de JoO à 200 mille dollars, je réponds de tout : je proclame l'indépendance et j'appelle en Sonore, «•omme dans une Califoriiie nouvelle, l'émigration de toutes les parties du monde ! Mon expédition se composerait exclusivement de Français , tous anciens soldats et marins ; l'organisation serait absolument militaire, avec toutes ses conséquences. Ces hommes seraient parfaitement prévenus qu'ils vont en Sonore pour se battre , qu'il n'y a de fortune pour eux qu'à la pointe de leurs bayonoettes ; que s'ils sont vaincus , ils seront infailliblement passés par les armes, comme pirates ; qu'il faut vaincre ou qu'il faut mourir !
;. \ (•»' j»t)iiit (\f \in', je n'ai rien à (lesiier ; loii( mon niuntlf t-st IroHvc et il est (léleriiiiné, ou jamais lionmu-s ne le furent en ce monde. Si je le voulais, j'aurais iii (|ualre à ciiit| mille hommes en moins de quinze jours !
« Dès mon arri\ée ici, nombre d' \mériuaius sont venus me \oir, use faire des propositions, et je fus presque tenté. J'ai résisté à la tentation. Kii allant avec des Américains, je perdais mon preslijje aux yeux des Sduoriens, car ils délestent lems voisins du nord. Je n'ai pas voulu me faire Tarycnl d'une idée qui nrapparlient et don! je veux i'es(<'r le niaiirc. J'ai refusé ces propositions, et je conserve à cette entivprise le cachet individuel ((ue je lui ai domié. Je sais que j'en aujjmcnte ainsi les difficultés 5 mais si je réussis , je compte, par la mrnie raison, en
ain;menter l'éclat et les conséquences
Le moment est bon ! »
Le moment était bon en effet. Jamais peut-être l'état intérieur Je la république mexicaine n'avait été plus fait pour justifier des espérances hardies et des projets téméraires.
Du gouvernement , l'anarchie était passée dans les provinces. L'insurrection éclatait de tous côtés : dans l'Etat de Guerrcro, dans le Sinaloa, dans la Durango, les commandants généraux tenaient la campagne. Le président Arista n'avait plus guère pour lui que Mexico , et encore à tous moments s'attendait-on à un soulèvement général. Partout l'impôt était refusé.
Le Président recula devant une lutte impossible , et le 6 janvier 1853 il donna sa démission.
M. Batista Céballos , porté à la Présidence provisoire [)ar une faction assez puissante , jiut à peine garder le pouvoir pondant un mois. Le C) févrior, il était remplacé par le général Manoi'-l Maria Lombardini, homme résolu,
mais borné, qui s'imaginait sauver la république eu multipliant les revues militaires. Au mois de mars, la situation politique n'était plus tcnable , la désorganisation de tous les services amena une crise depuis longtemps prévue et redoutée. Les caisses publiques étaient vides; les ministres eux-mêmes ne savaient où prendre leurs appointements. Chaque jour les soldats, sans solde depuis plusieurs mois, se mutinaient ; les pronunciameiito provinciaux recommençaient do toute part ; plus de com- MU'rce, plus d'industrie, plus de sécurité. L'émigration des gens riches se faisait dans des proportions effrayantes; on prit le parti du désespoir. La dictature fut votée, et un vaisseau de l'îtat partit pour aller chercher le général Santa Anna dans son exil.
M. de Raousset mit tout en œuvre pour tirer parti de cette situation , mais l'engouement des premiers jours était passé. Pour les uns, il était devenu un embarras; pour les autres, un danger ; et chaque jour rendit l'exécution de ses projets plus difficile. Retourner en Sonore avec une poignée d'hommes était chose aisée, mais aussi, n'était-ce pas trop tenter Dieu ? Le minimum arrêté dans son esprit fut un millier de soldats : l'expédition restai! aventureuse, elle n'était plus téméraire. Par malheur, l'organisation et l'équipement de cette troupe exigeaient bien au-delà des ressources mises à sa disposition.
Sur ces entrefaites , un Américain, M. Walker, se préparait à envahir la basse Californie. Il s'aboucha avec M. de Raousset et lui offrit de l'associer à son entreprise. .M. de Raousset refusa le commandement qu'on lui cédait. Pour lui, Walker et ses gens étaient des flibustiers, cl rien ne justifiait lenr invasion. Tl ne voulut pas
compromettre par cette association la justice de sa cause, ses droits acquis, les droits do ses compagnons. M. Walker «lut continuer son entreprise , pour son propre compte.
Les lettres de M. de Raousset, écrites à ce moment, sont empreintes d'une amertume profonde.
Il écrit à M. de M*** :
i> Sv me suis laissé aller résolCiini'ut dans cette fournaise où
jessaye de fondre ma colonne ^endônu■!. . Reverrai-je Vntonia ? Kinirai-je par terrasser le fantôme de Jacob ?
" Quand il me passe par la pensée que tous mes efforts seront peutêtre vains ; que je serais encore sans résultats pendant des mois entiers, à la poursuite de mon rêve ; des nuits d^insomnic à me labourer le rerveau avec cette pensée unique ; alors il me prend une sorte de ra{{<' aveugle contre tout et contre moi-même ! 11 y a ici tant et de si beaux éléments , une si forte espèce d'iioiinnes à jeter à travers l'agonie du Mexique. Et pour faire ces grandes choses, pour nettoyer du gouvernement qui pèse sur elle une terre miraculeusement riche, pour la livrer à lindustrio féconde de la civilisation, il surilraK d'un peu d'or, et cet or je ne l'aurai pas !... Il faut pourtant que je familiarise ma pensée avec ce dernier avortemenl d'un espoir qui fait ma vie ; sinon, je serai réduit à prendre une arme quelconque et à me débarrasser d'une existence «lésormais sans but.
(I Mon ami , quand on roule (ralifnic en abime ;i travers les cataractes de la vie, il y a des heures où ceux qui se plaisent le mieux au milieu de ces tourmentes éprouvent une soif ardente de repos , et le repos esl impossible. On sent (ju'il serait une joie profonde . et Tirrésistiblc nécessité du mouvement vous enqiorle malgré vous vers des secousses nouvelles. Quel que soit le milieu où nous \i\ons , nous obéissons tous à une puissance fatale, génie du ciel on de rcnfer, (|ni est en nous, qui nous domine en se jouant, qui nous fait vivi'c ou ([ni nous tue!.
Quelle éducation
•^hqiidc nous recevons en France ! .le \oudrais bien savoir à (j\ioi nous uni •«■rvi nos dix ans ilc collège? Si j'avais vingt ans et que la Sonore
\iiil il iiR- maïujuiT, Loiiiiiie je le redoiitf , j'aj)j)reiulrais les dix ou <UiU7.e langues (ju'oii parle dans les îles de la Sonde, et j'irais clicTebei i's a^enlures dans les mers de Pinde. Il v a Ix-am dup ;i faire dans celle [laliie du (yplius e( des diamants !
Le f'' avril, le général Sauta Auiia débarquait à la Ncra-Cruz , et les ovations marquaient ses étapes jusqu'à Mexico.
Le nouveau gouvernement était à peine installé , que M. Levasseur, ministre de France , envoyait par l'intermédiaire de M. Dillon, à M. de Raousset, une invitation pres.sante de se rendre à Mexico. L'n sauf-conduit en règle, accompagnait cette invitation. ?J. Levasseur insistait sur la bonne volonté du nouveau Président, et bien que M. de Kaousset ne partageât que modérément cette opinion , il |»artil au commencement de juin pour n'avoir rien à se reprocher.
A Mexico , comme naguère à San Francisco , le jeune vainqueur d'Hermosillo fut l'objet de l'attention et de la curiosité pul)lique. Le Dictateur lui fit l'accueil le plus distingué. — Je réparerai les injustices de l'administration que je remplace , lui dit-il ; je sais que vous êtes un homme d'idée et de résolution ; présentez-moi un projet ; nous le discuterons ensemble, et comptez sur moi. »
M. de Raousset sortit enchanté de cette premi^-re audience. Il se mitaussitôt àrtt'uvre,el quinze jours après, il se présentait avec un plan complet. Le Dictateur le paya de belles paroles et ajourna indéfiniment sa réponse.
'M. de Raousset prit patience ; ses illusions sur la bonne toi et la bonne volonté du général Santa Anna avaient été de courte durée, mais il était résolu à poiisser les choses à l'extrême.
Lu mois après , complétemeut désabusé , il demanda nettement ses passeports. Le général, pour le retenir plus longtemps, lui fit aussitôt de nouvelles propositions. Le projet primitif fut modifié. Les mille hommes furent réduits à cinq cents. Le gouvernement avançait 2o0, 000 fr. pour premiers frais d'équipement , et la solde était fixée à 90,000 fr. par mois. M. de Raoussct , s'engagea de son côté, à exterminer les tribus indiennes, et à assurer la tranquillité matérielle du pays.
Ce traité amendé, discuté et approuvé en conseil des ministres, fut signé par le Dictateur. Quinze jours après , il était annulé sous un prétexte dérisoire.
La patience commençait à manquer à M. de Raousset. Il eut avec le général Santa Anna une de ces explications violentes que les gens de cœur comprennent , mais que les politiques condamnent. Le général, pour calmer son juste ressentiment, se rejeta sur des généralités, déplora de ne pouvoir tenir sa parole et finit [lar lui offrir un régiment dans l'armée mexicaine. M. de Raousset refusa.
— « Je regrette, dit-il, que Votre Altesse n'ait pas compris qu'on ne pouvait faire des propositions de ce genre à un homme tel que moi. Vous me traitez comme un ambitieux , général , et rien ne vous y autorise. Vous m'offrez des faveurs personnelles quand je demande justice en mon nom et au nom de braves gens spoliés comme moi. Mais si j'acceptais, quelle idée auriez-vous de moi? quelle idée en auraient mes mandataires? J'ai riioniicnr d'«*tro Français, général; quand j'ai donné n\<i parolo , je la tiens ! »
La hautaine fermeté de ce langage acheva d'indisposer h' Dictateur. On se sépara froidement pour ne plus se
- ii;i -
l'evoir. Ces vaines négociations avaient duré quatre mois.
On conçoit facilement à quel degré d'irritation M. de Kaoussot en était arrivé. Le désir de se venger du général Santa Anna s'empara de lui au point de lui faire perdre de vue pendant quelque temps la Sonore , sa préoccupation constante. Il se lia avec les généraux mécontents et devint l'âme d'un complot. Il risqua sa tête : une main invstérieuse l'avertit à temps du péril qu'il courait. Le Dictateur , instruit de tout par un des conspirateurs mêmes , devait le faire arrêter le lendemain , malgré son sauf-conduit. Il était minuit quand l'avis de cette arrestation parvint à M. de Raousset. Sans perdre aucune minute, il sauta à cheval, sortit de la ville et partit seul, à franc étrier, à travers les plaines. A l'aube, il était déjà à quinze lieues de Mexico.
A peine de retour à San Francisco , M. de Raousset se remit à l'œuvre avec une ardeur farouche. Au désir d'accomplir de grandes choses , se joignait le désir de venger une insulte. Chaque jour, des lettres arrivaient de Sonore, présentant le pays comme à bout de patience et n'attendant que son débarquement pour se soulever. M. de Raousset fit des efforts inouïs : les hommes étaient prêts, mais l'argent manquait toujours. Il se consumait sur luimême et son impuissance l'exaspérait. Ce qu'il dépensa d'énergie , d'éloquence , d'habileté pour amener un résultat, ne saurait se dire. Par moments, un découragement profond s'emparait de lui , mais à la moindre lueur 4;ntrevue , il retrouvait toute sa patience , tout son courage , toute son obstination. On ferait un livre avec le récit de ses tentatives de tout genre.
Ses lettres, on le^ pense bien, sont loin d'être des
— Hi —
modèles de résignation et de douceur ; loutetbis , la colère ne lui enlève rien de son coup d'œil large et sûr : l'homme s(Mil s'irrite.
"... .Vous vous éloniu'z, mon ami, ctril-il le li déceinhre 1855, <jn*' je compte si peu sur Fappui que peuvent me donner mes amis en France. Hélas ! je crois à l'éjjoïsme, à la lâcheté, à la cupidité, à toutes les lui'pitudes. Je crois peu, je l'avoue, aux dé\ouements avenjjles, les seuls dont j'aie hesoiii. Il y a (juatre ans bientôt que je porte en moi cette idée, je la retournais dans ma tête (|uand nous vivions ensemble dans les déserts californiens ; j'en ai parlé à tout le monde, au\ intelligents , aux riclies ; eb bien! excepté les pauvres a\enluriers, les désespérés de la vie, les eiiraj[és de la misère, qui donc s'y est associé? V.n Sonore, j'exaltais le courayc de mes bonuiics en leur parlant de la France; <ju'à fait pour nous la France? El cependant , (|ui peut nier qu'elle c?l la première intéressée à mon succès?
I»"m) jour à Pautre, la Sonore , Sinaloa, les hauts et magnifiques plateaux de Durango et de Chihuahua vont devenir la porte des Américains. Il s'agit de les prévenir. Fn jetant sur celte partie du Pacifi(|ue les fondements d'un peuple nouveau, c'est une barrière qu'on élève, c'est une puissance rivale qu'on prépare, et dans un avenir inochain cette rivalité serait l'équilibre du continent américain.
" On sénieut en Europe de ragrandissenienl des J-^tats-Luis; on a raison. S'ils ne se disloquent pas, s'il ne s'élève pas à côté deux une puissance rivale, par leur commerce , par leur marine , par leur population, par leur position géographique sur les deux océans, les Etats-Fnis seront les véritables luaitres du monde. Dans dix ans, il ne se tirera pa«. un coup de canon en Europe sans leur permission
iN'r)ublie7; pas (|ue l'indépendance de la Sonore serait proclamée par les Sonoriens eux-mêmes ; que je ne débarquerais dans leur pays (ju'appelé par eux. Le pays est si riche que l'émigration est certaine. Quelques années doivent suffire pom* assurer son indépendance et le mettre en
élal de setonder la poliliijui' euiopéeiuic. Aussi l)icii que la France , rKspagne, et lAiiglerre sont iiiléressées à ce résultat. Qu'elles ne riiinptenl pas sur le ^Mexique ^ il narrétera rien, il irempêchera rien. Vveuglenuiit, ignorance, fanatisme niais, haine de Tétranger, vices insélérés, impuissance radicale, voilà le Mexique, mon ami. \u nioment même où je vous écris , ciucjuantc Américains tentent de s'emparer de la J)asse ("alifornie et vont réussir peut-élre ; voilà les Ktals-l nis. MaiiitenanI , concluez. . . . ■
Enlin , au commeuceineiit de janvier l8o4, M. de Haoussct parvint à intéresser des capitalistes sérieux à sou entreprise ; trois cent mille dollars furent souscrits par trois maisons réunies. C'était plus qu'il n'en fallait pour tenter l'aventure. Les enrôlements recommencèrent. Cn homme sur fut expédié à Guaymas, et Gaston s'enquit d'un navire pour le transport. L'affaire était faite.
Tout à coup , une terrible nouvelle vint tout remettre en question : Santa Anna, disait-on, vendait la Sonore aux Etats-Unis.
Laissons M. de Raousset raconter lui-même ce dernier désastre de ses illusions obstinées :
28 janvier 1854.
" Eli M'rik", mon iIrt ami, si je m- iraijjnais (l\'tic ruiiivilc, je dirais qu'un malin génie s'attache à mes pas pour me priver, au inomonl où je vais en jouir, du fruit de mes laborieuses combinaisons.
■( !Mal|jré l'égoisme étroit qui caractérise les marchands ou les loupscerviers de ce pays-ci , j'étais parvenu h réunir b'S capitaux nécessaires pour envahir la Sonore avec un millier d'hommes. Dès i\\ic j'aurais été maître de Guaymas et de la Douane , je me trouvais en main des ressources sulfisanlcs pour y rassembler une armée d'enfants perdus disposés à tout tenter contre les promesses de Pinconnu. Ajoute à cela le |)arli considérable que j'ai en Sonore iiicme... J'ai réuni les moyens, les armes, les navires, les subsistances, les hommes ; je n'ni plus qu'à partir. Kncore huit jours, et je vogue sur la mer, comme Rollon , avec des compagnons qui valent bien les INormands. . . Kh bien ! voici que des lettres nous arrivent de Mexico, annonçant la vente de la Sonore aux Klats-lJnis. ....
" Mon rêve s'évanouit , et ce tju'il y a de plus désolant , c'est que j'ai la certitude que la nouvelle est fausse... Mes bailleurs de fonds le croient aussi j mais, dans le doute, rargent , tjui est chose .sainte, délicate, sacrée, l'argent ne se hasarde pas ainsi, (^.es messieurs veulent
— il7 -
alteiulre les nouvelles. Si la Sonore nV-st pas vendue, on m'iissure le> moyens de la ronquérir. Mais les idées changent si vile ! Les marchands de chandelles et de mélasse, les épiciers oblus, les banquiers rapaces , les imbéciles qui sont tout parce qu'ils ont de la monnaie , ces lâches voleurs , que Dieu confonde ! sont hanlis aujourd'hui , demain timides. Ils flairent un beau nmp, ils prometlent. Qu'est-ce (|u'un mensonjj»pour ces gens?
'< Quelle idée cependant, quelle idée fut jamais mieux faite pour être comprise par un honmie ajant de l'argent au service d'une haute intelligence et d'un cœur sympathique Mais allez donc demander de l'intelligence et du cœur à celte synagogue d'usuriers qu'on appelle San Francisco ! Il y a ici d'honnêtes filous qui possèdent dix millions ; il v .< des misérables qui volent ou perdent cent mille piastres dans une seule nuit de jeu 5 il va des gredins qui jettent en un an vingt-cinq ou (rente mille francs de rente sur le ventre d'une c . . , et tout ce monde ignoble . Américains et Français , ne consacrerait pas une obole à la fécondation d'une idée qui peut donner l'aisance à des milliers d'hommes, ouvrir à l'humanité une voie nouvelle. Pas un de ces millionnaires, en qui quelque chose de noble rachetât ces millions honteux, qui soit venu me dire : — Je vous ai compris, ce que vous faites est grand. 11 vous faut de l'argent, en voici! C'est peu de chose pour moi, pour vous c'esl tout. Réussissez! — ÎSon! ceux qui donnent ne le feront qu'avec l'espoir de (irer une grosse usure de mon sang et de celui de mes compagnons. ... C'est un marché; ils y mettent leur argent, moi, ma
tête!
Oui,, mon idée est grande !
« Le Mexique est un pays où la civilisation ne peut entrer que \iolemment. Ce que Fernand Cortez a fait pour l'empire des Astèques, >1 faut le recommencer aujourd'hui ; il faut qu'une race plus forte vienn<' prendre la place des descendants énervés de ce grand homme , mélange impuissant de deux races également abâtardies , métis hispano-indiens . pires que les peuples dont il fit cadeau à Charles-Quint.
« Un peuple n'a pas le droit aujourd'hui de laisser ses champs infer-
tilcs. ses milles iMifniiies, si>s froiilières imirécs ; il ImiiI |)orir ou iiniiclitr avec les sièrlcs.
" Ici , dos inilliiTs de l'^'aneais laiijjiiisseiil dans la misère. Am-ii-ii^ soldats j)oiir la plupart, u'ayani pas riiabilude du travail, ii'exiMconl aucun état, ils ne servent de rien dans la société ralilornienne, et cependant ils peuvent rendre au monde entier un service sifjnalc en ouvrant .1 Tindustrie de tous les penplis ce pays fernt('\ (|ui certainement n"a pa> son ri\al sur le [[lobe.
" S'agil-il de recommencer les invasions du moyen-àjfe, de voler el de massacrer, de crier : Vœ viclis, et d'étahlii" 1(> servage? Non, certes! (".et abus de la force serait encore dans nos mceurs (ju'il n'est pas dans mon caractère. iMes hommes auront une solde et des terres ; clia(|ue individu se trouvera classé selon sa valeur dans la patrie nouvelle. Ils portent avec eux la prospérité et non la désolation. Le peuple de Sonore le sait bien : il est pour moi. Contre moi, j'ai les grands propriétaires: l'oligarchie <]ui pressure cet infortuné pays, tjui trouve son compte dans l'exploitation des pauvres diables, et (|ui voit dans l'introducliou d'un élément plus éclairé la fin de sa puissance.
11 Oui , mon idée est grande , noble , pleine tle promesses ! Klle a mieux que Tattrait d'un roman, que l'éclat d'une aventure. IMais on ne sacrifie guère d'argent à une idée. ^ pense/.-vous ? un résultat qui n'intéresse qui' rbuinanité? Passez votre chemin, mon brave; on mpeut rien iii |ionr vous!... Oli ! cette vente ! si elle l'tnit réelle pomtant !... .le n'en dois plus !
Pour coinblr de malheur , h ce rnoincnt inr-nu' , une partie do la correspondance de M. de Raous.set avec les ennemis de Santa Anna était livrée [lar n» misérable au gouvernement mexicain. Si nous ne donnons pas ici le nom de cet homme , c'est seulement à cause de l'honorable famille à laquelle il appartient. C'est un Français , hélas! et un vieillard à cheveux blancs !
Le gouvernement mexicain publia cette correspon-
danco, et, dans ses journaux, M. de Raousset fut qualitii' de traître. L'attaque était puldique , la réponse fut publique; tous les journaux californiens du K'' mars oui publié la lettre suivante :
San Frimcisco , 28 levrieF T854.
• Monsieur le cliarfjo d'iiffaire de Fronce à i\Iexico.
■ Je trouve dans Vlniversal une rorrespondance de moi, inteneplée au plutôt vendue, ("e journal y voit un aete de traliisou, et publie à <♦• propos un article très-injurieus pour moi, sans que vous ave/ cru devoir le reUnci-, ijuand vous en connaissiez toute Pinjustice. La légation de France, à ^lexico, s'est montrée fort réservée, lors de mes rapports avec le général Santa \nna : celte attitude était conforme sans doute à ses instructions : mais il m'est difficile d'admettre que la réserve officielle aille jus([u'à me laisser injurier sans motifs par un journal mexicain. -le me dois à moi-même de rectifier les faits, et je me vois dans la pénible nécessité de publier la lettre que j'ai Thonneur de vous écrire.
" Vlniversal se trompe grossièrement en disant que j'ai offeit mes services au général Santa Anna ; vous savez le contraire , et j'en appelle à votre téraoigntige. Vous savez que M. Levasseur, ministre de France à Mexico, écrivit à M. Sainte-^Iarie, vice-consul à Acapulco, à INI. Dillon, consul à San Francisco, et à moi-même. Il le fit dans les termes les plus pressants , afin de m'engager à venir au mexique 5 il le fit sur la demande même du général Sauta Anna. Y\ consentis avec peine: .l'avais peu d'espoir, et je l'exprimai à M. f.evasseur. Il est donc faux que j'aie offert mes services. La correspondance dont je parle vous est parfaitement connue.
" L't/ui'irsrt/ se lronq>e également en disant que j'ai fait di\erses propositions au gouvernement mexicain ; vous savez que je me suis borné à répondre à celles qui m'ont été faites. Vous avez assisté jour par jour à tout ce qui s'est passé. Nul projet de ma part n'a été présenté, si ce n'est sur la demande expresse dn général Santa \nna. Nous
le savez, el jCii ajn>ellc à \olie léimiijjiiajje. lu iiKiis apii-s mon arrivée à Mexico, déjà désabusé sur la xalcur de ees promesses familières a» (jouvcnieHienl mexieaiii , el qui jamais n'alioulisseiit à rien, je vous écrivis à vous-même a(in de déclarer ma résolution de retourner eu (.alifornie. Le Président me fil aussitôt de nouvelles propositions, et j'eus la simplicité de croire à leur bonne foi. In traité fut discuté el approuvé en conseil des n\inistres, ce (|ui était de sa part comédie et mensonges.
" Il me fut fait aussi des propositions toutes personnelles, et il ne nie convint pas de les accepter. En consentant à aller à IMexico, je n'étais pas préoccupé de mes seuls intérêts; lieaucoup de bra\cs gens avaient été, comme moi, spoliés en Son«re ; ce n'était pas seulemeni ma propre affaire, c\''tail la leur <|ue j'entendais traiter avec le général Santa Anna.
'( J'ai donc passé quatre mois ii Mexico, toujours à la disposition du gouvernemcnl mexicain, me bornant à écouter ses propositions, toujours promené de projets en projets, de paroles en paroles, n'espérant pas beaucoup , mais voulant , avant de me résoudre à agir en ennemi . épuiser toute patience pour obtenir une juste léparalion aussi convenable aux intérêts du Mexique qu'à ceux de mes compagnons. L'(/niversal m'accuse d'ingratitude ; en vérité, j'aimerais à savoir ce qui m'obligeait à la reconnaissance, et si, tout au contraire, ne motivait pas mon ressenlinienl.
« Veuillez, IMonsieur le chargé d'affaires, consuUei' vos souvenirs, iU vous rediront nos conversations : « Que le gouvernement mexicain traite avec moi, je le servirai fidèlement ; mais s'il m'a fait venir ici pour me jouer, c'est un affront dont je me vengerai certainement. » Tel est le langage que je vous ai tenu, non pas une fois, mais souvent. Permettezmoi de vous rappeler (|ue j'ai eu l'honneur de vous dire à plusieur> reprises : « -lusqu'au dernier moment, c'est-à-dire jusrju'au jour où j'aurai pris les armes contre lui , il sera temps pour le général Santa .\nua de traiter avec moi. i> J'ai poussé la franchise jus(|u'à j)arler dans le même sens au consul mexicain lors de son arrivée à San Francisco. Il me répugnait d'en venir à de violentes extrémités ; j'espérais une
solulion ((uirorDif ;ui\ vrais iiiU-rc'ts du Me\i(|iic el à ceux de» lioniiiius <|iii pensent conime moi. Toute conspiration devenait superflue le jour où le général Santa Anna se fût décidé à nous donner accès dans un pays que des milliers de braves gens considèrent comme une seconde patrie. — Vous connaissez, ^Monsieur le chargé d'affaires, tous les faits (|ue je viens de relater. Mon ressentiment, el les conséquences qui allaient en résulter, n'étaient point un mystère pour vous. II m'est donc ilifficile d'admettre que la légation de France ait cru devoir permettre .'i VLniversul d'outrager calomnieusement le caractère d'un homme venu à jMexico sous la protection du ministre français. Abandonné par vous, Monsieur le chargé d'affaires, je me vois à regret forcé de redresser inoi-mcme des imputations flétrissantes et de donner à ma lettre une publicité qu'exige celle de l'accusation.
" En résumé , le gouvernement mexicaiji a refusé de réparer les iniquités et la spoliation indignes commises par sou prédécesseur. Le 27 octobre, toutes mes illusions sur la bonne volonté et sur la bonne foi du général Santa Anna s'étaient évanouies ; tout rapport entre nous était rompu. En commençant à m'armer contre lui, dès ce jour, j'usais lie mon droit.
« Le 27 octobre, j'étais mi conspirateur; soit: mais un traître!... le crois, Monsieur le chargé d'affaires, que vous auriez pu, sans compromettre votre caractère officiel, faire rectifier cette insulte imprimée par VLniversal. Dans les actes présents de ma vie, je sais très-bien que je joue ma tête : l'honneur demeure inattaquable.
" Oui, j'ai conspiré et je m'en glorifie ! Indignement spolié par les agents du gouvernement mexicain, mis en demeure par eux de renoncer à ma nationalité ou de quitter la Sonore, il n'existait aucun tribunal dans le monde auquel mes compagnons et moi pussions appeler de cette iniquité. La légation de France a été jouée comme moi-même par le général Santa Anna ; or, je ne suis pas de ceux qui plient sous une insulte. Le général Santa Anna m'a mis lui-même au nombre de ses 'imemis. Conspirer avec eux, m'unir à eux pour le renverser, c'est mon dioit. La chute du Dictateur est mi fait facile à prévoir; l'histoire du passé n'cst-elle pas toujours celle de l'avenir ! -le suis patient , et je sais
alteiuliv. — Depuis la di'couvorlo ilt; mes piojfts , la penr a fait sui' ro gouvoniduent oe que n'avait pu obtenir la persuasion. On s'est décidé à faire aux Français de Californie des propositions dont vous appréeie/. eerlaineinent le vrai motif et le but ; je doute que vous vous portiez garant de leur sineérité. V.n ee cpii eoneerne la colonisation inevioaine, permetlez-moi de vous rappeler la lettre que j'eus l'honneur d'écrire à M. le ministre de France le l'"'" juillet I8r>2. Si nies projets personmU causent quelques inquiétudes aux cliancelleries fran<;aises , la situation faire aux Français dansIeAIexiciue mérite aussi quelques considérations, n
Malgrù celte protestation , M. de Raousset fut mis otliciellement hors la loi mexicaine, et cet événement mita néant ses dernières espérances. Les traités conclus furent annulés ; personne ne voulait plus entrer eti relation d'affaires avec un homme mis hors la loi !
Tout semblait désespéré , lorsqu'une dernière chance de salut fut otîerte par le gouvernement mexicain luimême.
Dans le but de paralyser l'action du comte, en le privant de ses soldats, le consul mexicain venait de recevoir l'ordre d'engager deux à trois mille Français, comme colons militaires en Sonore. Faire partir par l'intermédiaire du consul, à son insu, aux frais du gouvernement mexicain lui-même , tous les Français qui devaient con courir à son expédition, c'était un coup de la Providence ; c'eût été une faute énorme de n'en pas profiter. M. de Raousset s'occupa activement de réunir son monde. Ses gens allèrent en grand nombre se faire inscrire sur les listes du consulat , et quelques jours après , huit cents hommes, commandés par M. Lebourgeois Desmarais e( Martincourt (ancien officier de la première expédition), s'embarquèrent sur le Challenge.
- \ri —
Au dernier moment , les autorités américaines s'opjio- >érent au départ. Une action fut intentée par elles au consul mexicain, et, en attendant la suite du procès, cinq "•ents des hommes enrôlés furent débarqués. Le Challenge partit le dimanche, 2 avril 1851, emportant seulement trois cents hommes, dont cent cinquante à peine étaient connus de M. de Raousset,
C'était un premier mécompte ; il eût été sans importance si le consul avait pu continuer ses envois par petites troupes ; mais les Américains mirent entrave à tout. Le procès du Challenge et l'arrestation de M. Dillon ont eu assez de retentissement , pour que nous nous dispensions de les raconter ici.
[1 eut pour principal résultat de taire abandonner par le gouvernement mexicain ses projets de colonisation militaire et française.
<( Tout me crève dans la main, écrit M. de Raousset à M. de L... ; mais je ne renonce pas, non! je ne renoncerai pas! La vie n'est rien. J'y laisserai ma tête, s'il le fniit : mnis je jouerai la partie jusqu'au bouf ! I)
Cependant, M. de L***, revenu en France, s'occupait activement de venir en aide à son ami. Un puissant personnage avait promis d'appuyer de tout son pouvoir pour décider le gouvernement à faire quelque chose. C'est à ces négociations , dont nous devons nous interdire de parler et qui n'ont abouti à rien , que se rapporte l'extrait .suivant de sa correspondance. Nous le donnons pour montrer une fois de plus quelle préoccupation \Taiment française était au fond de ses projets.
120 avril 1854.
le vous Tai «lojà dit, je ne saurais
trop le répéter, le danger est iei et non ailleurs. Coniment est-il possible i|ue l'Europe s'en inquiète si peu? La régénération du îNfexiijue est une nécessité politique du premier ordre.
« Un temps va venir, je le sais bien , où rintérêl européen sera vivenjent froissé par l'extension formidable des l-Hats-lnis. ÎMais ne devrait-on pas s'en alarmer déjà ? Ce peuple qui , dans une espace de cinquante ans, est devenu ce qu'il est ; qui menace Cuba, le Canada et le Mexique ; ce commerce sans rival dans sa hasardeuse énergie, dont les navires font le tour du monde et frappent aux portes du Japon : ce peuple et ce commerce , je vous le dis , seront les maîtres du monde avant vingt ans !
K 11 faut donc une barrière. Où est-elle V Qu'une guerre éclate demain, et, quoi qu'en puissent dire les plumitifs diplomatiques, je défie que l'alliance du ]Mexique soit d'aucune utilité. L'état intérieur de ce malheureux pays ne peut que se gâter de plus en plus entre les mains de la race abâtardie qui l'habite. Le Mexique ne peut se relever que par la conquête !
Il Ne vous étonnez pas, mon ami, de me voir embrasser le {Mexique entier 5 je n'ose pas dire que c'est dans mes plans, mais c'est dans la force des choses. .l'ai la conviction que mon ceuvre à moi , l'établissement des Français en Sonore , ne sera que le premier pas de la France vers l'occupation de ce magnifique pays. On l'eût soumis vingt fois avec le quart des efforts dépensés en Africiuc depuis 1830. Ce ne sont pas ici des populations guerrières, mobiles, insaisissables, attachées àdautres mœurs, à d'autres idées, au fanatisme d'une autre croyance. Ce sont de grandes villes ; des peuples ignorants, dociles, rompus au joug ; une administration, un gouvernenient, une armée, des formes, une religion, des aspirations semblables aux nôtres. Ici nous n'aurions rien à changer. Il suffirait de rendre la vie à ces fictions de gouvernement et d'armée. Avec vingt mille hommes , je me charge de maintenir ces populations dans une obéissance passive, alors mf-me <|u'elles seraient hostiles.
« Je vous expose nioa idée dans des couséquences politiques ; les banquiers ont beau dire , c'est là une idée grande , une idée féconde , j'y voue ma vie ; j'y donnerai tout mon sang s'il faut !....»
On était en mai : le temps s'écoulait et la situation allait empirant. M. de Raousset craignit qu'un ajournement plus long ne lui fût imputé à crime par les Français déjà arrivés à Guaymas ; malgré l'exiguïté de ses ressources, le départ fut résolu.
La lettre suivante l'annonce à 31. de L***. Elle est empreinte de son énergie accoutumée, mais le désenchantement s'y montre à chaque ligne. M. de Raousset va à sa destinée sans illusions.
San Francisco , 13 mai I83i.
" Notre silence me fait supposer
que nous n'avons rien obtenu. Je m'y attendais ; il ne me reste plus qu'à agir.
« Il est parti le 2 avril par le Qlialtengt près de quatre cents hommes. Ils ont dû arriver à Guaymas depuis quinze jours. La plupart de ces liommes ne sont partis que dans la conviction de ma venue presque immédiate. Je suis surveillé de très-près par la police américaine ; les capitalistes , effrayés de cette hostilité , ne veulent pas hasarder un centime ; je suis seul, et seul il faut <(ue j'agisse.
<i Je viens d'acheter un petit bool de dix tonneaux et je m'y embarquerai moi huitième avant la fin de la semaine. Si je trompe la «surveillance qu'on exerce ici sur tous mes mouvements , si j'échappe aux croiseurs américains et mexicains ; si j'arrive sur la côte du Mexique après avoir parcouru les six à huit cents lieues qui me séparent de Guaymas ; si je puis entrer en communication avec la terre , je verrai si mes hommes sont en<ore dans la ville ; s'ils y sont , je débarque immédiatement.
(( Si iiu's (iiuilois, (Jénuua'fos par de lauv rapjmrls, dénioralibés par six semaines d'attente, se sont dispersés et ont pétïétré dans l'intérieur, alors je tâcherai de les réunir, chose diflicile et lente. Il me faudra croiser dans le golfe pendant quinze jours au moins , et échapper ;i toute ohservation.
" Si je puis en réuuir deu\ cents, je m emparerai de Gua^mas, je m') étaldirai et je tâcherai de tirer des renforts de Californie.
" Une fois maître de Guaynias, je ne hàtis pas de syslèmc el je compte sur Tiniprcvu.
" Voilà où j'en suis réduit ; vous savez ce ([ue je pouvais faire si j'avais été appuyé : je suis convaincu (jue j'ai di\ chances contre une dans cette hasardeuse entreprise. Les Mexicains m'ont mis hors la loi. Si je suis pris , je finirai comme un pirate ! .
I' \die(i . poiu' Iniijoiirs |)ri>l>al>leniciil . . .
" 15\oissi;i-li()ii,ito\. i>
Le départ avait été fixé pour le 25. Daus la nuit du 23 , par un temps affreux, un ami dévoué, M. Hector C*** , traversa la baie, en canot, au péril de ses jours, et vint prévenir M. de Raoussct qu'un mandat d'amener allai! être lancé contre lui. Il fallut brusquer le départ. Le capitaine américain hésitait, il fut saisi, garrotté et jeté à fond de cale , et le 24 à neuf bcures du soir, le petit navire {Ihe Belle) quittait San Francisco. Le temps était horrible.
M. de Raous.set emmenait avec lui quatre amis , le docteur Pigné Dupuytren, M. Edgard de Dion et MM. X. et X. A son grand regret, il dut abandonner ses canons, le navire était trop faible pour les porter. En se séparant de M. Hector C***, il lui confia les doux lettres suivantes, écrites à l'avance à tout événentcnl.
On comprendra le sentiment qui nous fait remplacer par des initiales les noms des personnes à qui ces lettres sont adressées, ces personnes occupant encore à cette lioure des positions importantes et officielles.
A MONSIEUR***, V SAN lUANCISCO.
(( Lorsque vous recevrez celle lettre , j'aurai quitté la Californie, et il m- sera plus au pouvoir de personne d'empêcher mon arrivée en Sonore. Moins que tout autie, vous deviez être informe à l'avance de ce déparX, jiiirce que vous y auriez fait une formelle opposition. Au moment de ]!!endre une décision aussi grave, je me dois à moi-même de vous ■en (lire les motifs. Je ne veux laisser ni à l'erreur ni à la malveillance la l.iculté de dénaturer mes projets ni de ternir ma mémoire si je dois succomber dans mon entreprise
Suit un rapide exposé de tous les faits que le lecteur connaît déjà. M. de Raousset termine ainsi :
« S'il faut en croire la rumeur publique , dès l'arrivée des I''rançais .1 Guapnas , les autorités ont essayé de les disperser. Leur résistance toute naturelle a fait naître un conflit. Bien qu'on puisse douter de rcxactiludc de cette nouvelle , je la crois assez probable pour faire de mou départ un devoir impérieux, lui les attirant en Sonore, le gouver- Mcinent mexicain , comme on ne |)eut en douter à la lecture des instructions adi'cssécs à son consul, n'a pas eu d'autre but que de piiralyser leurs moyens d'action : il est juste que ce gouvernement porte la peine de sa perfidie !
" En rendant conq)te de mes préparatifs, en publiant des conjectures sur mes projets , les journaux américains les ont confondus souvent ave<les entreprises qualifiées de fibusterisme. Le gouvernement mexicain affecte d'y voir un acte de piraterie. Vous connaissez mes projets , Monsieur j vous savez ce qui les distingue essentiellement de ce genre d expéditions. Etrangers à la Sonore , nous n'avons pas le droit de
jireiidrc l'iiiitiative , même pour son hieii : rfllc iuiliulivc apparlit-iil aux habitants. Or, ils la prennent et ils nous appellent 5 notie droit est de répondre à eet appel, ('/est donc à une icvolutioii toute nationale
que nous allons pr<Mer le eoncours de nos armes
'. Les eorrespondanees et
les nombreux rapports i|ue nous recevons ne laissent aucun doute sur les dispositions des habitants. Leur volonté raisonnée, fondée, définitive, est de constituer un gouvernement local , éclairé et fort ; d'appelé!l'émigration; de rendre à l'industrie humaine un pays magniii(|ne, condamné par une administration déplorable à la plus atroce misère. La seule ambition des Français est de concourir à cette révolution qui intéresse l'humanité tout entière ; la mienne , Monsieur, est de m'y consacrer tout entier et de périr, s'il le faut , poui' en assurer le succès !
" Il est à craindie que de pareils résultais ne puissent
s'obtenir sans une lutte sanglante contre certains hommes qui trouvent leur intérêt à maintenir le jteuple sonorien dans une servitude qu'il déteste et dont il veut s'affranchir
« Vous le voyez , Monsieur, je ne fais que constater des faits bien connus de vous. Appuyés sur la population même , luttant avec elle contre quelques tyrans riches et perfides, soutenus seulement par ime clientèle mercenaire, nous avons le droit de repousser énergiquemenl toute (jualilication injurieuse de nos desseins. Il est à déplorer, je le répète, ([uc leur exécution ne jmisse avoir lien sans effusion de sang ; mais à (jni la responsabilité ? Mon \n-ojci de colonisation , adopté par le gouvernement mexicain, pouvait faire la fortune de la Sonore et satisfaire les justes réclamations des spoliés (TVrizona. On nous a joués , moi et mes conq)agnons. Nous allons agir
" J'ai cru, Monsieui', devoii- entrer dans ces développements alin , d'établir nettement quel est le caractère de mon entrepiise et quel est le rnle ([ue les Français vont jouer en Sonore.
(I l'ai rhonneur, etc.