G.\STO.N
(1 p. s. Tu trouveras, ri-joinlc, une copie de ma sentence. Tu verras ijue je suis condamné comme conspirateur et révolté, mais qu'elle ne renferme pour moi aucun terme flétrissant. Cette sentence doit être assimilée à une condamnation politique. M. Calvo, agent consulaire de France à Gua\Tnas.. a été parfait pour moi dans mes derniers instants. Il ma donné des marques d'intérêt dont je lui suis reconnaissant.
'< .Je dois ajouter pour l'honneur de ma mémoire, et M. Calvo, ainsi que tous ceux qui ont eu connaissance du procès, peuvent l'attester, que j'ai refusé de répondre à toute question relative à d'autres que moi. Je n'ai pas dit une parole qui ait pu faire élever sur qui que ce soit l'ombre d'un soupçon de complicité. Il n'en est pas de même des malheureux pour qui je me suis dévoué. Sur douze hommes du bataillon qui ont été interrogés, dont quatre offlciers : le commandant, l'officier comptable et deux capitaines, onze ont essayé de se disculper à mes dépens; un seul, nommé Bazajou, a répondu convenablement. — .Je pardonne à ces ingrats. »
a Guaj-ruas, le lOaoùî 185'».
« Mon bon frère,
I' La personne qui te remettra cette lettre est M. Calvo, agent consulaire de France à Guaymas. M. Calvo m'a donné dans ces derniers jours des preuves d'intérêt dont je lui suis reconnaissant. Il se charge de faire parvenir mes lettres pour toi et quelques personnes à qui j'écris. M. Calvo te donnera sur ma mort les détails que tu désires sans doute connaître, et il pourra t'assurer, de visu, que j'ai franchi ce pas suprême comme il convient à un gentilhomme. Je suis à cette heure en capilla; M. Calvo t'expliquera ce que c'est. Le curé de Guaymas sort d'ici ; c'est un homme intelligent et doux, im homme comme il en faut pour adoucir ce qu'il y a de trop léonin et d'indompté chez moi. Après demain matin, je verrai flamber la dernière capsule et brûler la dernière cartouche. Mes dernières heures ne devaient être que calmes, et grâce
à cet oxccllenl prêtre, je vois qu'elles vont être douces, ftlon coeur se rou\re aux idées religieuses de la jeunesse, cl je vais à la mort coninio U une fclc. Si le père Deschamps est toujours à Avignon, écris-lui de ma part ; je suis sûr que tu le combleras de joie. Si tes enfants tombaient quelque jour dans les idées ridiculement irréligieuses que j'ai eues quelquefois moi-même , fais leur lire celte lettre , el dis-leur (|ue Ponde Gaston qui, plein de vie, de force el de raison, est mori entre les mains d'un prêtre, était cependant un homme intrépide. Certes, ce n'est pas la peur qui me fait agir ainsi , je ne vois pas en Dieu un être terrible, je le vois infiniment bon et miséricordieux, et si je vais à lui , c'csl que j'y suis poussé par le sentiment et par le besoin d'aimer. — Allons , frère , il faut nous dire adieu el pour la dernière fois. Reçois M. Calvo comme un ami, c'est ton frère mourant qui te le demande.
» Gaston. »
<i Guaym;is, le 10 août 1854.
)i l^Ia chère mère,
» Vous aurez eu connaissance de ma lellrc à Victoi', quand celle-ci NOUS sera remise par M. Calvo, agent consulaire à Guaymas. IM. Calvo m'a donné réccnnnent des marques d'intérêt qui doivent vous le faire considérer comme un ami. Recevez-le connne tel, cl qu'il soil accueilli dans ma famille comme je l'ai clé dans la sienne. Si M. Calvo avait pu quelque chose pour me sauver, je ne doute pas qu'il ne l*cût f;iil. Le général Yanez, lui-même n'a pas dû désirer ma mort, mais il est forcé d'obéir aux rancunes que j'ai soulevées chez certains hommes de ce pays, malgré le désir ardent que j'avais d'être utile au pays même. Le général agit noblement du reste; la sentence qui me condamne ne porte aucune qualification injurieuse
IMa chère mère, il m'en coûte de ne pouvo'r vous embrasser avant de
mourir; c'est If plus grand rejjiel (jue j'emporte, car pour ce qui est de la vie, je meurs dans un état de calme trop parfait pour la regretter, les sentiments de mon enfance me reviennent presque avec leur première fraîcheur. Vous pouvez prier pour moi, avec la certitude qu^étant
moil reliffieusement, je puis profiter de vos prières Adieu, ma
bonne mère, adieu et au revoir... .J'oubliais, ingrat, de vous entretenir de notre bon cousin N***. IM™*" *** m'a aimé comme une mère ; diteslui que je vais à la mort en gentilhonnne, et que je meurs en cbrélien. Adieu, ma mère, adieu encore pour la dernière fois.
» Gaston. >>
'c Guaj'inas, le 10 août 1854.
)i Monsieur de LacbapcUe,
» Vous avez été Tun de mes meilleurs et de mes plus fidèles amis ; vous m'avez, je crois, bien connu et apprécié; vous avez compris ce qu'il y avait en moi de dévouement pour les intérêts et les affections des houuiics qui m'entouraient ; vous savez combien peu me préoccupait ma propre personnalité. Vous êtes donc, parmi mes amis, l'un de ceux à qui je dois léguer le soin de ma mémoire ; je le fais avec confiance.
') A la suite d'événements dont je ne puis vous faire le récit, j'ai été fait prisonnier, traduit en conseil de guerre et condanmé à mort, hier, 9 août. Ma sentence doit être exécutée demain ou après-demain. Je dois à la courtoisie du général Yanez de mourir convenablement , fusillé , debout, les yeux et les mains libres.
« Je ne veux accuser personne de ma mort et je pardonne à ceux qui lont causée ; je suis même jusqu'à un certain point satisfait des marques d'ingratitude qui m'ont été données. Tout homme emporte au delà de la tombe la responsabilité de sa vie ; l'ingratitude et le supplice me seront sans doute comptés comme une expiation du mal que j'ai pu faire.
» Je meurs a trenlc-six ans, plein de \ie, plein de force, eh bien ! l;i vie me cause peu de regrets. La mienne a clé Iraversée de beaucoup d^cnnuis. J'ai une foi profonde dans rinuiiortalité de Tanie et dans iwic existence meilleure au delà du tombeau. La mort m'apparaîl connue une heure de réveil et de liberlé. Il ne faut pas plaindre ceux (jui meurent ainsi.
» Il est encore lUic considération (jni nie donne beaucoup de calme ; c'est la grande quantité d'honuncs (jni , valant mieux que moi , ont , avant moi , péri par le supplice. Poun|uoi me plaindrai-je de linli comme eux ?
» Je Aous reconunande de faire nu^s adieux à tous ceux que vous asez su être de mes amis. Si qucli]ues-uns s'étonnaient ^\uc je ne me sois pas liri'ilé la cervelle, vous i cpondrcz que j'ai considéré le suicide comme une désertion.
M A vous, à ceux qui m'ont apprécié et connu, je lègue le soin de ma mémoire. Je vous dis adieu du fond de mon âme et je vous ailends dans un monde mciilcnr.
» Gaston de Raoisset-Boilbon. >-
(I J'oubliais de dire particulièrement adieu à JMersoli, ce bon cl noble eo'ur, cet esprit si délicat, si éclairé, si modeste ; lui pour qui j'ai eu tant destiiMc cl de sincère affection.
<i Guaynias, le II août IS54.
\ INIonsieur ***,
» Mon ami , je serai fusillé demain malin ; je suis en rapilla el c'est de là que je vous écris.
I) Mt\ fidélité à ma parole et à des engagements tjui se trouvent dans le livre de gravures que je vous ai confié, m'ont obligé à combatde le
— ioô —
15 jiiilleC, malgré le doute où j'étais sur l'issue du combat. Le bataillon avait des officiers et un commandant dont j'ai dû respecter la susceptibilité et l'incapacité, jus»iu'à lui laisser le commandement pendant le ( onibat. Le malbeureux n'a pas compris le premier mot des instructions que je lui avait données. Dès les premiers coups de feu, le bataillon est lombé dans un affreux désordre. On ne rallie pas sous le feu des gens (|ui ne sont pas soldats ; on ne les ramène pas non plus en arrière sans les démoraliser
> Panneiral pourra vous donner de vive voix
It's détails de cette affaire; je crois, mon ami, avoir fait mon devoir nivers foui le momk.
n Le général Vanès, qui commandait les Mexicains, est un brave : ses soldats ont tenu ferme, car malgré leur mollesse, les Français ont en bors de combat le tiers de leur effectif. J'ai de grandes obligations au général pour la courtoisie dont il use dans la rédaction de ma sentence il de son exécution. Je prie que l'on joigne à cette lettre une copie de la sentence. Vous y verrez que je suis condamné comme conspirateur et révolté, mais qu'on ne m'y qualifie ni de traître, ni de flibustier, ni de pirate. Vous pouvez, cette sentence à la main, faire rectifier tout ce qu'il y aurait d'erroné dans les publications américaines.
> Kn cela comme en toute autre chose, vous êtes naturellement de ceux à qui je lègue le soin de ma mémoire
Il Pannetrat devant aller à Paris, je désire qu'il se charge de mes papiers pour les remettre à ma famille, à Avignon, ou à mon frère, au iiaras de Braisne, près Laon. Je vous prie de vouloir bien, a^ec M. Gouffier, faire de ces papiers un paquet ficelé et cacheté que vous confierez à 1\L Pannetrat au moment de son départ, ou à toute autre personne parfaitement sûre, dans le cas où M. Pannetrat ne partirait pas.
'; Je meurs parfaitement calme, sans regrets.
» J'ai conservé la médaille que votre femme m'avait donnée ; elle sera reprise sur mon cadavre et envoyée à une fille de mon frère qui la portera toute sa vie.
I) HtMuU'z à votre foinme le baiser (l'adieu (jiielle me tloniia (juand je quittai San Francisco.
» Adieu, mon ami, adieu ; pensez (|uel<|ue(ois à moi e( ne me plaijjnez pas.
» ('omie de R\()issi;r-BouLBON. »