I. C.om'e DK Kaoisset-Boulbox
\ MONSIEIR LE , \ MFAlf.O.
(I Vous trouverez ci-joiiil , Alonsiour, la ropie dune letlic <jue j'adresse à M..., à San Francisco. Je nai rien à y ajouter en vou> écrivant à vous-même. Elle expli({ue ma conduite et justifie mon départ.
« En m'appelant à Mexico, en m'y retenant quatre mois sans aucun résultat, le général Santa Anna m'a mis lui-même les armes à la main.
(I Je déclare solennellement , sur mon honneur de {jciitilhomnif et sur ma foi de chrétien, que si le général Santa Anna se fut confié à ma lovante, je Taurais servi fidèlement. Sa méfiance est un outrage qu»' je nai pas mérité. C'en est un pour vous-même , et vous avez du le ressentir ainsi.
" Ce que j'entreprends aujourd'hui contre le général Santa Amia donnera la mesure de ce que je pouvais faire pour lui.
Aujourd'hui, Monsieur, je ne fais pas de
propositions , parce qu'elles ne feraient pas convenables ; je ne menace pas, parce que je n'en ai pas encore le droit, je me borne à bien constater ce qui est.
« Je ne sais pas encore si je trouverai mes compagnons à Guaynias ; il se peut même que je sois pris avant d'y arriver : mais le jour où je les aurai rejoints , lorsque je les aurai derrière moi , armés déterminés el secourus par leurs camarades de Californie , les souvenirs d'Hermozillo ne sont pas tellement effacés que le général Santa Anna ne puisse calculer la résistance dont je serai capable.
■ Quelle sera pourtant ma situation? Que veulent mes compagnons? Ce quils voulaient en l8o2, ce que j'ai demandé en vain à Mexico , c'est-à-dire justice : .Viizona , c'est-à-dire leur propriété et la mienne. Ce n'est pas la vengeance qui nous anime , c'est le sentijnent du droit el le parti pris de le faire respecter
« J'aime la Sonore, ^Monsieur ; je voudrais servir ce pays, le protéger, le féconder. Je suis toujours prêt à me dévouer a\ec enthousiasme auv idées que vous m'avez connues mais je ne sais pas reculer là où mon honneur est engagé.
• l'ohlifudrai juslicf ; j otalilii;ii mes r<iiii|>aj;iii>iis rn Soiiorf du '^f inotiiTai les armes à la main !
r.ii riioiim'iii', fie
" ('.nmlc i>i lÎMii >'>Kr-l{(>i i.i!i)\. "
Lii lia\eisôe dura Ireiite-ciiiq jours : olhi fill pleine de fatigues , de tourments physiques et moraux , et signalée par un naufrage et dos privations inouïes. I,e 37 juin , ou était en vue de Guavmas.
A San José du Cap , on avait relâché pour faire de leau , et on avait eu des nouvelles. Guaymas était tran- (juille. Les Français, au nombre de 300, occupaient uae l'aserne , organisés en bataillon et armés ; la garnison mexicaine était peu nombreuse.
Deux des compagnons de M. de Raousset débarquèrent le 28 sur la côte à quelques milles de Guaymas , pour porter des ordres à M. Desmarais. Toute son espérance était dans un coup de main énergique ; ses ordres portaient en substance : « Cette nuit rnême , réunir les hommes en silence ; se porter en force au quartier mexicain; — envoyer quelques hommes prendre possession des «lifférents postes; — prendre des mesures pour que les autorités civiles et militaires soient arrêtées et mises en lieu sûr; — éviter surtout qu'il leur soit fait aucun mal ; à l'aube , être maître de la ville. »
Par malheur, los deux envoyés, arrivés à un demimille de Guaymas, furent arrêtés par un poste, désarmés i'\ conduits en prison. Pour arriver à la prison , il fallait iiaverser une partie de la ville. Dans le trajet, ils furent reconnus par quelques personnes , et en un instant le liruit se répandit que le comte était débarqué. L'émotion produite par cette nouvelle est indicible.
Lo coup de maiu était manqué ; après deu\ jours de détention , les prisonniers furent relâchés , et M. de Raousset entra directement en relation avec M. Desmarais et le général Yanès, commandant la province.
Le 1''' juillet, il lui fît demander une audience. Son Excellence l'accorda sur-le-champ, et une entrevue eut lieu le soir môme à onze heures.
Les rapports faits à M. de Raousset lui avaient présenté le successeur du général Blanco comme pouvant être disposé à entrer dans ses vues. La réaction contre la dictature de Santa Anna commençait à devenir sérieuse. Dans l'Etat de Guerrero, le général Alvarez venait de faire une levée de boucliers. Le général Yanès pouvait en faire autant en Sonore. L'entretien dura deux heures : à peine si , durant tout le temps de cette entrevue , il fut question des mines d'Arizona. Le général se montra fort aimable , mais aussi fort réservé. M. de Raousset fui autorisé sans difficulté à séjourner dans la ville.
Il alla loger chez un ancien ami , M. Pannetrat , riche négociant de la Nouvelle-Orléans.
La nouvelle de l'arrivée de I\L de Raousset se répandit rapidement dans l'armée ; parmi les officiers mexicains , les uns le voyaient avec répugnance; d'autres, au contraire, semblaient très-satisfaits. Il arriva que lorsque le comte traversait une rue ou une place publique , des officiers se levaient et le saluaient : un jour même qu'il passait devant le quartier général mexicain, le poste sortit et lui présenta les armes. Le bataillon français . très-démoralisé au moment de son arrivée, reprit toute son assurance.
Cependant les intérêts , qui déjà une première fois
.s'étaient ligués contre la colonisation française, se sentant directement menacés par l'arrivée de Me de Raousset , redoublèrent d'efforts pour amener un conflit. Le gouverneur fut entouré; la populace ameutée, les calomnies les plus absurdes répétées avec une persistance infatigable. Le 8 juillet, une dernière entrevue devait avoir lieu , la ligue obtint du gouverneur qu'il ne recevrait pas le comte. L'irritation fut bientôt partout, et des rixes nombreuses s'ensuivirent.
Le 1 1 juillet , à sept heures du matin , deux soldats français, passant devant un café, dans la rue même do leur caserne, furent assaillis par des Mexicains et grièvement blessés. Au même moment, dans un autre quartier, un soldat mexicain poignardait un Français marchant seul sans armes. Ces divers agresseurs étaient à peine arrêtés , que de tous côtés des coups de feu retentirent. C'étaient encore des Mexicains qui venaient de tirer sur les hommes de la corvée du pain. Pour le coup , on cria aux armes; et en un clin d'oeil les Français, développés en tirailleurs autour de leur caserne , échangèrent une vive fusillade avec les soldats mexicains montés sur les terrasses environnantes.
Le gouverneur arriva en toute hâte au quartier français, et déclara au commandant qu'on était victime d'une erreur déplorable , que les événements de la matinée n'étaient qu'une rixe survenue entre des gens ivres ; qu'il donnait sa parole de consigner les Mexicains dans leurs quartiers respectifs.
Le feu cessa, mais une lutte prochaine était inévitable : tout le monde le sentait.
l'n procès-verbal des événements du jour et des faits
antérieurs fut dressé par les officiers du bataillon et apostille par lo vico-consul de Franre (1) : on attendit avec anxiété.
{ \] Cette pk'ce a trop d'impoi'iîiricf pour que nous oiuettiuns de la citer; la signaluie du vice-consul lui donne d'ailleurs une force légale. Elleétahlit pércmp'.oirement (jue ju.sqn'au n les Français n'ont fait que repousser des agressions multipliées.
1" ^lonsienr le consul ,
M Kn présence des regrettables événouienis qui viennent de se passci dan<: la ville deGuayraas, le bataillon français, représenté par ses ofli- «•ier.s, croit devoir vous adresser l'exposé des faits suivants :
<i Arrivés il y a trois mois, sur la foi de vagues promesses dont la réali sation a été loin de répondre ù notre attente, nous avons conservé, au milieu d'une population prévenue contre nous, liostile peut-être, le calme, la fermeté, la dignité, premier devoir des Français. Nos vœux étaient de rendre par notre intelligence, notre travail , au prix nn^me de notre sang , noire bien-ttre personnel solidaire du bien-être du pays. Quelques malveillants, .-iveuglés par un égoïsme intéressé et .s'abritani sous de faux .semblants de nationalité, se sont, depuis notre arrivée, donné la mission de semer entre nous et la population des ferments de liaine et de discorde ; menaces, provocations directes, rien ne leur a jusqu'ici coûté pour cbercber à nous faire sortir des bornes de la modération que noivs nous étions imposée.
«Devinant le but de ces ténébreuses menées , nous nous sommes contentés de les signaler, à plusieurs reprises, à l'attention des autorités snpérieures.
>i Sous la pression de la panique <pi'ils s'étaient pin à entretenir depuis si longtemps, ils sont parvenus ;'i donner lieu, la nuit du II juillet , à une manifestation armée contre nous, manifestation que les autorités, par une mtjiri.se <juc nous regi étions , ont semblé aut»)riser par leni pré.ience.
" Toute la journée du 1 1, les munitions qui restaient dans le fort avaient été transportées au quartier général. Des ordres spéciaux avaient convoqué la garde nationale en armes dans ce quartier, qui, ijuclques heure» plus tard, renfcrmaii les notabilités commerciales et adrainiotratives, ainsi que les familles fallacieu.scment alarmées.
l.e 13 au matin, ou apprit que les troupes de l'intérieur •'(aient arrivées , ainsi qu'un corps nombreux d'Indiens armés. Les dernières munitions que le fort contenait furent transportées en plein jour au quartier général mexicain. 11 devint évident que le gouverneur se préparait à une attaque. L'attendre de pied ferme, c'était sauver la légalité , mais c'était aussi compromettre le sort de la compagnie. Encore un jour, et on allait avoir affaire à 3,000 hommes. L'irritation des Français ne connut plus lie bornes. Ils se portèrent en masse à la maison de M. Paunetrat et demandèrent à grands cris que M. de Ranu.^.xct se mît à leur tète.
>' A la vue de ces préparatifs, dont iiOQi ne comprenions ni le l)u( ni la portée, nons nons sommes bornés à prendre quelques mesures de précaalion pour nous mettre à l'abri d'un coup de main qui aurait pu être tenté pendant la nuit.
!• Ce matin , 12 du courant, les Français, convaincus d'une solution pacifique, se répandaient comme de coutume, et sans armes, dans la ville; des misérables, soldés san.* doute, se portèrent à des voies de fait directes contre nos nationan:^ désarmés , en blessèrent trois ; il fallut tonte l'autorité des chefs pour sauvegarder la vie des agresseurs , qui furent depuis léclamés par la justice du pays.
» Pendant ce temps-là, Son Excellence le gouverneur général se transjioitait successivement aux deux quartiers fiançais, pour visiter d'un côté les blessés, de l'autre les prisonniers.
" Si nos intentions avaient été celles que l'on nous a si calomnieuseiiient prêtées, il nous eût été facile de nous donner des garanties en retenant parmi nous le gouverneur et l'état-major qui l'accompagnait. Nous avons eu jusqu'au bout confiance dans la légalité de notre cause et dans les promesses verbales dont on nous berçait depuis si longtemps, nous avons laissé partir librement le gouverneur. Quelques minutes après, les individus dont nous avons signalé plus haut la malveillance fai-^aient iiAiJrenscment feu sur des Français paisibles passant dans les rues.
Le comte prit la parole :
« Mes amis , tlit-il , j'ai tait mes preuves , je pense , et en conseillant la prudence , j'espère que personne ne se méprendra sur le sentiment auquel j'obéis. Oui , nous sommes menacés, oui, nous allons être attaqués, je n'en fais |)as plus de doute que vous. Comme vous , je crois que nous avons tout à perdre à attendre, mais cependant, nous n'avons pas encore le droit de douter de la parole
Il Ku présence des faits sus luemioniiés et des danijei's qui peuvent nous lueiiacei- dans l'avenir, nous venons nous mettre sous la sauvegarde du pavillon national.
)i Nous vous prions donc, Monsieur le consul , pour prouver au gouvernement français qu'au milieu d'agression? de toute nature nous avons conservé intacte notre réputation proverbiale d'honneur et de loyauté, de certifier, par votre signature, la véracité des faits signalés dans le procésverbal ci-dessus.
» Au nom de l'équité, nous vous prions, nous vous requérons au besoin, de vous entendre avec nous et les autorités mexicaines, pour obtenir toutes les garanties c(ue réclament les difficultés de notre position.
» Le commandant du bataillon, L. Leboirgeois-Des.iiarais. LoisEAU. Martincoirt. s. Perret. Terral. E. Lavai.. A.Bazajov. E. de Fleiry. Didier. F. Cantox. A. ScEtn.
i< P. S. — A l'heure même où nous vous adressons ce procès-verbal, nous apprenons que des bandes armées arrivent, nous ne savons sous quels ordres, et envahissent la ville. »
Le vice-consul de France, sachant combien étaient vrais les faits articulés dans la pièce précédente, n'hésita pas à écrire au bas des quatre expéditions les lignes suivantes ;
«Je certifie que le bataillon français, depuis son arrivée, s'est montré fidèle aux traditions d'honneur et de loyauté, et qu'il ne s'est jamais rendu coupable jusqu'à ce jour d'aucune agression envers la population de Guaymas.
» 12 juillet I85'«.
(L. S.) '> Le vic( consul , Joseph Calvo. >■
du gouverneur. Nommez une députation , demandez au gouverneur des otages comme garantie morale , des canons comme garantie matérielle ; demandez le désarmement de ces bandes qui s'amoncellent autour do nous. Rien de plus juste ! Si le gouverneur refuse , c'est qu'il veut la guerre ! Eh bien ! en ce cas, nous ferons la guerre ! Xous aurons la victoire de Guaymas pour pendant à la victoire d'Hermozillo ! »
L'ne députation fut nommée par acclamation , et aussitôt tout le monde se replia sur la caserne française.
L'ne heure après, la députation revint : le gouverneur avait refusé de la recevoir.
" Faites former le bataillon en carré, » dit M. de Raousset d'une voix brève au commandant Desmarais.
L'ordre s'exécuta rapidement , M. de Raousset se mit au centre; l'émotion, l'anxiété de tous étaient arrivées à leur comble.
« Mes amis , s'écria M. de Raousset d'une voix vibrante, je ne \iens ici peser sur la volonté de personne. Vous êtes complètement libres de prendre le parti qu'il vous plaira, mais vous comprenez comme moi qu'il faut prendre un parti. Voulez-vous devenir des soldats mexicains, régis par le code militaire mexicain, soumis au t»âton , sans solde , sans avenir? dites-le ; il est inutile de verser une goutte de sang pour cela... bas les armes !
» Voulez-vous , au contraire , rester dignes de ce glorieux nom de Français que vous portez, résister à une oppression injuste , revendiquer votre droit , maintenir votre nationalité violée ? haut les armes , en ce cas ! haut les armes ! Mais décidez-vous. Le temps des hésitations est passé ! Que voulez-vous faire? *
« — Marcher ! marcher ! s'écria-l-uu de luules paris.
" — Songez-y ! reprit M. de Raousset , vous êtes peu nombreux,... vous êtes isolés sur cette terre lointaine; en tirant l'épée, vous vous mettez hors la loi de ce pays ! . . Il n'y a pour vous ni grâce ni i)ardon à attendre ; il faut que vous soyez vainqueurs , entendez-vous? car les vain- <'us n'auront pas même droit à dos juges ! Que voidezvous faire en cas de défaite?
•' — Mourir ! mourir ! crièrent toutes les voix.
• —Eh bien donc! en avant, mes amis, et vive la France ! »
Une clameur immense s'éhna. Au milieu des cris , une voix plus forte demanda que M. de Raousset prît le commandement en chef. Les acclamations redoublèrent.
<' — Non , mes amis , non ! répondit M. de Raousset , vous avez vos officiers , vous les connaissez , gardez-les ! ce n'est pas le moment d'apporter du trouble dans votre organisation ! Unité de commandement , soumission aveugle aux ordres du commandant ! Je ne veux être parmi vous qu'un volontaire ! Je n'ambitionne d'autre droit que celui d'être le premier en avant, au plus fori du danger ; qui me suivra sera sûr d'aller loin !
« — Vive la France ! en avant ! »
Ce fut au milieu de ces cris (|ue l'ordre (h> marche fui ilonné. . . Il était trois heures.
Le bataillon sortit de la caserne , divisé en quatre compagnies fortes de chacune soixante-quinze hommes environ. Le premier élan fut superbe... Les paroles de M. de Raous.set avaient éleclrisé tout le monde. Grûce aux inquiétudes et aux appréhensions de la journée , la moitié des hommes n'avait pu prendre aucune nourriture ; ils
n'eu marchèieiil pa-s moins très-résolùuicut au jias de charge. M. de Raousset, en lêtc de la 2® et 3^ compagnie, .se porla contre la caserne mexicaine. La 1'" compagnie prit à gauche et la 4" gagiui Thôtel de Sonore par les jardins.
Le feu s'ouvrit presque simultanément sur quatre points à la fois. Les Mexicains ripostèrent du haut des terrasses , et leur artillerie balaya la grande rue qui conduisait à leur quartier général. La confusion se mit dans les rangs français. Le commandant Desmarais perdit la tête et se replia avec quelques hommes sur son quartier, l'u désordre indicible s'ensuivit. Vainement M. de Raousset essaya-t-il de reformer les rangs , pendant qu'une quinzaine de francs tireurs décimaient les artilleurs mexicains sur leurs pièces. La débandade était générale : soldats , officiers , n'obéissaient plus qu'à leur propre inspiration ; il y eut des actes d'héroïsme et des actes de lâcheté insignes. Pendant plus de deux heures , la fusillade retentit sans faiblir, mais aussi sans ensemble. Jamais M. de Raousset, malgré ses exhortations énergiques , ne put réunir plus de vingt hommes pour se porter en avant; il comprit en ce moment la faute qu'il avait commise en refusant le commandement en chef, et résolut de se faire tuer plutôt que de fuir.
Faute de servants, les canons mexicains venaient de se (aire. M. de Raousset tenta un dernier effort.
" A la baïonnette ! >^ cria-t-il , et il se précipita en avant la carabine au poing. Quelques hommes le suivirent. M. de Raousset s'élança sur le mur d'enceinte de la caserne, et de là, exposé à tout le feu des Mexicains , il cria une dernière fois : En avant ! Son chapeau fut criblé
<lo l)alles ; il reçut deux coups de baïoniieUo dans la manche de sa chemise ; à ce moment , si cinquante hommes seulement l'avaient soutenu , la caserne était emportée .
Il fallut céder. M. de Raousset revint au milieu des <lébris de la compagnie , tête nue , les yeux brillants de larmes de rage impuissante.
En se retirant do rue en rue , en tirailleurs , il réunit environ soixante hommes. Les munitions manquaient. Le combat durait depuis près de trois heures. La démoralisation était générale. Une fusillade bien nourrie se fit entendre du côté de l'hôtel de Sonore. C'était la 4" compagnie qui se relirait en assez bon ordre. — <:^ Allons, mes amis , encore un effort , s'écria M. de Raousset , qui me suit ? »
Deux ou trois voix à peine répondirent à ce dernier appel. Le comte brisa son épée.
Ce fut à ce moment que quelqu'un proposa de se rendre tous ensemble au consulat de France , et sans délibération , sans approbation ni opposition aucune , on se mit en marche.
M. de Raousset marchait confondu dans la colonne.
Le vice-consul déclara que tous ceux qui déposeraient les armes dans ses mains seraient placés sous la protection du pavillon français et auraient la vie sauve.
Une voix cria :
« — Et M. de Raousset, nous garantissez-vous sa vie?»
M. Calvo parut hésiter. Un grand mouvement se fit dans la foule toujours croissante des Français.
« — Il nous faut la vie de Raousset , s'écria le docteur Pigné Dupujtren , ou nous recommençons le combat ! »
M. (lalvo étendit la main, et d'une voix très-nette et très-claire : — - M. de Raousset aussi aura la vie sauve , » <lit-il.
Un silence morne suivit cette affirmation. Les Français encombraient de plus en plus la cour du consulat ; on entendait à chaque instant , moins nourrie , la fusillade de la 4^ compagnie , qui se repliait. Le consul arbora un drapeau blanc. A six heures et demie , le feu avait cessé de toute part, et la presque totalité des Français s'était réfugiée au consulat.
Les pourparlers commencèrent entre le gouverneur et le consul. Le général Yanès se refusa à une capitulation discutée ou écrite. Il demanda péremptoirement que toutes les armes lui fussent remises. A cette condition seulement il accordait la vie sauve à tous.
Une heure après , les armes étaient livrées , et les prisonniers, divisés en deux catégories, étaient écroués dans les deux prisons de la ville.
Quant à M. de Raousset, il était resté au consulat dans la chambre à coucher du consul. Vers huit heures du soir , cinq officiers vinrent le réclamer au nom du gouverneur général. M. Calvo le livra , sans protestation ; il fut immédiatement écroué et mis au secret le plus absolu.
Le combat de Guaymas avait duré trois heures ; trentetrois Français étaient morts sur le champ de bataille ; cinquante-neuf furent blessés ; treize de ces derniers moururent dans les jours suivants. MM. Edgard de Dion et Justin de Novion étaient au nombre des morts. Les Mexicains avaient engagé environ dix huit cents hommes : vingt-neuf furent tués pendant le combat ; cent vingt furent blessés ; trente-deux moururent des suites
de leurs blossures. Les vainqueurs , on le voit , r'tai»^uf aussi maltraités que les vaincus.
Dix jours se passèrent. Les Français , conliants ou la parole donnée, s'attendaient d'un moment à l'autre à être renvoyés en Californie , lorsque tout à coup une lugubre nouvelle vint consterner tout le monde. Le comte Gaston de Raoussef-Boulbon était traduit devant un conseil de guerre .
Il n'y eut qu'un cri contre le vice-consul, et sans se faire l'écho passionné des récriminations auxquelles M. Calvo est encore en butte à cette heure, on ne peut trop regretter que le gouvernement français n'ait pas eu à Guaymas un représentant plus énergique ; même sans en avoir pris l'engagement, un homme de coi'ur ponvail sauver la tète de M. de Raousset.
L'instruction commença. Elle dura une quin/aine de jours. On interrogea le commandant du bataillon et quelques officiers et sous-officiers. Nous regrettons de le dire, mais, à l'exception d'un seul, M. Bazajou, tous les Français interrogés cherchèrent à se disculper aux dépens du comte. Aucun témoin à décharge ne fut entendu.
Le jour du procès arriva : c'était le 9 août. M. de Kaousset avait accepté pour défenseur M. ***** , jeune capitaine mexicain qui , deux ans auparavant , avait été son prisonnier à Hermozillo. Devant ses juges . le comte ne se démentit pas : il resta calme , ferme . sincère .
généreux envers ceux mêmes qui le chargoaient. 1) dédaigna de se défendre.
Quand le jeune capitaine eut achevé son plaidoyer chaleureux, M. de Raoussel parut ému un instant. Il prit la main de son défenseur et la serrant énergiquement :
« Merci , lui dit-il , vous m'avez défendu comme je désirais l'être. Je suis trop pauvre pour reconnaître convenablement ce que je vous dois ; acceptez ceci et gardezle en mémoire de moi ! »
Et détachant sa bague chevalière , à ses armes , il la passa au doigt de M. ^****, trop ému pour hii répondre une parole.
Cinq minutes après, l'arrêt était rendu. Le comte Gaston <le Raousset-Boulbon , déclaré, conspirateur et jr'i-olté , était, à l'unanimité des voix, condamné à être passé par les armes (1).
M. de Raousset sourit à cette lecture, salua ses juges, et, avec le plus grand calme, rentra dans sa prison.
Le lendemain matin, il fut mis en chapelle.
La condamnation du comte de Raousset , bien que prévue par tout le monde, détermina dans la ville la manifestation de sentiments très-divers. Les gardes nationaux vainqueurs du 13 juillet , et les gardes nationaux vaincus d'Hermozillo , se signalèrent par l'explosion de leur joie ;
(1) Un incident marqua la leclure de la sentence : M. .Marlineau, Kspagnol, interprète officiel ilii gouvernement, se refusa nettement à lire l'arrél au condamné. U prélendit que son estime pour le comte était trop grande et qu'il était trop sur du repentir des juges enx-mémes. Il fut destitué séance tenante.
ils se promenèrent par la ville musique en tête. La plus grande partie de la population et la majorité même des officiers do l'armée étaient loin de partager ces sentiments hostiles. Par la noblesse de son caractère , par sa vaillance et aussi par son malheur , le comte avait conquis des sympathies ardentes. Il fut hautement question, dans des lieux publics , de soulèvement en sa faveur. Sur l'instance de quelques habitants notables, le major Roman, consul américain, promit sa médiation amicale.
N'ayant aucun titre pour agir de son chef, M. Roman envoya à deux reprises un négociant de la ville, M. Coindreau, près de M. Calvo, pour le décider à faire une démarche commune auprès du gouverneur général. A chaque visite , le vice-consul de France se contenta de répondre qu'il ne pouvait rien, que la justice devait avoir son cours, etc.
Le major Roman, désespéré de cette inaction , se rendit en personne au consulat de France : ses efforts réitérés ne purent vaincre l'inexplicable résistance de M. Calvo. L'impression produite par cette conduite du consul fut généralement pénible , encore aujourd'hui elle sert de texte à d'amères récriminations.
Le soir de sa condamnation, M. de Raousset fit appeler M. Pannetrat et resta avec lui une demi-heure environ. L'excellent homme fondait en larmes , et ce fut à celui qui allait mourir de le consoler. Il s'occupa avec sollicitude de mille petits détails et lui fit avec le plus grand calme ses recommandations dernières.
Jusqu'à une heure avancée de la nuit , il écrivit des lettres à sa famille et à ses amis des deux mondes. Puis il se coucha et dormit six heures de suite.
Le lendemain, après avoir écrit son teslament , il fit de nouveau appeler M. Pannetrat.
«Mon ami, lui dit-il , j'ai mis en ordre, toutes mes petites affaires. Je n'ai plus maintenant à m'occuper de ce monde. Y a-t-il dans cette ville un prêtre éclairé que je puisse faire appeler? »
M. Pannetrat lui nomma le curé de Guaymas , don Vicente Oviédo , un des rares prêtres qui honorent le clergé mexicain , le plus ignorant et à coup sûr le plus sordide clergé du monde.
M. de Raousset passa (rois heures avec don Vicente : au moment de le quitter :
« Surtout , mon Père , lui dit-il , ne m'oubliez pas demain, ce sera sans doute de bonne heure... Je serai heureux de vous serrer la main une dernière fois. »
M. Calvo fut introduit à son tour. L'entrevue fut froide et réservée des deux parts. Le comte lui remit ses lettres, son testament , et divers papiers. M. Calvo s'engagea sur l'honneur à les faire parvenir à leur adresse. En échange, M. de Raousset lui écrivit une lettre dans laquelle il rétractait tout ce qu'il avait dit ou écrit autrefois contre lui.
Cotte affaire faite, le consul allait se retirer lorsque le comte l'arrêtant ;
« Vous connaissez sans doute les lois du pays? lui demanda-t-il, comment fusille-t-on un homme, ici ?
— Mais, répondit le consul avec embarras... je crois qu'on lui bande les yeux et qu'il reçoit la mort à genoux.
— A genoux ! les yeux bandés ! s'écria M. de Raousset, on n'attend pas cela de moi j'imagine? Il faut voir le gouverneur, Monsieur, il faut le voir tout de suite ! Cela ne se peut pas , comprenez-vous ? »
M. Calvo sortit, et M. de Raousset resta en proie à une grande agitation. Il écrivit au gouverneur une lettre à la fois respectueuse et énergique , et ne retrouva son calme que lorsqu'une réponse officielle l'eut complètement rassuré à cet égard.
Nous croyons devoir donner ici, à la suite et sans commentaires, quelques-unes des dernières lettres du comte, elles en diront plus sur le calme de son esprit et la sérénité de son âme , à cette dernière heure , que tous les récits que nous pourrions faire.
« Mon cher frère, qaaiul tu recevras ceUe itUrc, je ne ne serai plus
de ce monde
Lorsque les Français soûl entrés dans la maison du consul, tout était fini ; je les voyais clairement perdus. J'avais fait mon devoir et j'axais le droit de penser à ma sauvegarde. Plusieurs m'ont conseillé de fuir, je le pouvais ; il m'était facile de réunu' une douzaine de matelots, de m'emparcr d'un navire et de gagner la mer. .J'étais venu pour partager le soit des Français, et j'ai voulu le partager jusqu'au bout ; j'ai fait de propos délibéré le sacrifice de ma vie, je ne me suis pas rendu, j'ai été fait prisonnier. Hier, 9 août, j'ai été jugé par im conseil de guerre et condamné à mort ; je serai fusillé demain ou après-demain. Le général Yanez a bien voulu m'accorder l'autorisation de t'écrire et me faire donner l'assurance que, sans avoir à subir aucune humiliation, je serais fusillé debout et les yeux non bandés, les mains libres.
» Lorsque je me suis laissé faire prisonnier, je savais que je faisais le sacrifice de ma vie. Depuis sept jours que je suis au secret et'*ien l'risoH, j'ai eu tout le temps de voir venir la mort et de penser à ce qu'elle est, quand on la reçoit à trente-six ans, de sang-froid, avec certitude, dans la plénitude de la vie et de la force. Ne crois pas qu'il y ait pour moi une souffrance dans cette situation ; ne t'affecte pas à la pensée qu'il faut considérer ceci comme une lente et douloureuse agonie ; non, mon frère, tu te tromperais ; je meurs avec un grand calme. Il y
a dtins ma vie une somme de hien et de mal , je r onsidère le siipplice comme une expiation du mal ; le peu de bien que j'ai fait et surloui ((ue j'ai voulu faire, me donnent le calme de la conseicnce. Si je suis ici , c'est pour avoir tenu mes enga}]ements , c'est ma fidc'litc à ma parole (pii creuse ma tombe. J'ai voulu faire du bien aux lumunes qui m'avaient donné leur confiance , j'ai sincèrement aimé le pays dans lequel je vais mourir. A part tous mes emportements de passion et de colère naturels à mon organisation, j'ai voulu sincèrement le bien de ce pays, et il ne pouvait que jjayner à la réalisation de mes idées. Si la légation de France m'avait appuy* le moins du monde quand je suis allé à Mexico, j'ai la conviction qu'il en serait résulté de {;rands avantages pour le ^Mexique et pour les malheureux Français qui luttent en ('ulifornie contre un avenir sans issue. 11 a dépendu de moi de faire beaucoup de mal si j'avais voulu flatter et exalter des passions mauvaises. .Je puis dire que je n'ai fait appel qu'à de généreux sentiments 5 ma conscience est donc en repos. J'ai dans Fimmortalité de Tâme une foi profonde ; je crois fermement que la mort est l'heure de sa liberté, je crois fermement à la mansuétude infinie du Créateur envers sa créature. Lorsque je demeure quelque temps à suivre cet ordre d'idées, j'arrive à une exaltation qui me fait considérer la mort comme l'heure la plus fortunée de ma vie. Tu le vois, mon frère, je meurs tranquille, et lu ne dois avoir aucune inquiétude sur la manière dont se seront passés mes derniers instants. J'ai prié un officier mexicain de recueillir sur mon cadavre une petite médaille que je porte au cou ; il la remettra pour toi à un ami qui doit aller à Paris, et tu lui diras de se rappeler toujours, en la regardant, qu'une femme doit avoir une vie sérieuse et penser à son ménage, au lieu de rêver bals et colifichets. Tout ce que Juteras pour faire de ta fille une femme de cette nature, attachée à son mari, à ses devoirs, à sa maison, une femme enfin comme sa mère, lu le feras pour le bonheur de ta fille. Quant à tes fils, donne-leur une carrière à parcourir, donne à leur vie une occupation et un but, sinon tremble pour leur avenir. iMéfie-toi de l'éducation universitaire, la plus détestable (]ue je connaisse. Tu le sais comme moi, par expérience, les neuf dixièmes des élè\es sortent des collèges sans avoir rien appris.
Soigne réducalion de les enfants, qu'ils apprennent beaucoup, et qu'ils apprennent surtout des choses pratiques. Le duc d'Aumale me disait ; « Je ferai certainement apprendre à mon fils un état pratique et manuel, pour qu'il puisse gagner sa vie. n JMédite cette parole, mon cher frère, et n^oublie pas que celui qui parle ainsi est fils de roi. Ta position de fortune te met à même de donner à tes enfants l'éducation la plus complète qu'il soit possible d'imaginer, ne néglige rien, c'est ton devoir, et leur avenir s'en ressentira. Je te parle ainsi de tes enfants et de toi parce que, après une séparation de quelques années, nous sommes destinés à nous revoir. Par des routes diverses, et en plus ou moins de temps, nous arrivons tous au même terme : la mort. La mort, c'est la réunion de ceux qui se sont aimés. Notre père était un homme qui n'avait guère l'habitude de dérider devant nous son visage sévère : comment se fait-il que depuis de; années je le vois en rêve et toujours souriant et bon? Comment se fait-il que j'aie conservé pour ma mère un culte et une affection tendres, et de continuelles aspirations vers elle, moi qui ne l'ai jamais connue? C'est qu'il y a entre nous, sans doute, une chaîne mystérieuse qui commence avant le berceau, s'étend au delà de la tombe, et dont la vie n'est qu'un chaînon. Oui, nous nous reverrons. Il ne faut pas regretter ceux qui meurent, parce qu'ils vont rejoindre ceux qu'il ont aimé et attendre ceux qui les aiment.
i> Je connais toute l'affection que ta mère a pour moi 5 je sais combien ma mort va la désoler. Console-la. Dis-lui qu'après tout ma vie a été tellement attristée , gâtée , désenchantée par les déceptions qui l'ont traversée, qu'en vérité je dois bien peu regretter de la quitter. Remercie-la de toutes les bontés quelle a eues pour moi. Qu'elle me pardonne les ennuis que je lui ai causés. — Dis à ta bonne et excellente femme de faire prier pour moi ses petits enfants ; qu'elle habitue ces petits anges à parler de l'oncle Gaston et à aimer sa mémoire. Bonne Laurence ! combien de fois, dans le cours de mes aventures, n'ai-je pas pensé qu'il eût mieux valu pour moi vivre calme et retiré, dans les saintes joies de la famille , avec une femme excellente comme elle. — Tu sais quels étaient mes amis. Dis-leur que je ne les ai pas oubliés. Au seuil de la tombe où je descendrai demain, tous ceux qui m'ont aimé me devien-
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lient plus chers , cl , du plus profond de mon cœur , je leur suis rcconnai^>3anl pour les heures de joie que leur affection m'a données. A" oublie pas surtout Edme de Marcy, car il est celui de tous qui m';i le plus aime et à qui je Tai le mieux rendu.
)> J'ai laissé à San Francisco des papiers cpii le seront envoyés e( probablement apportés par une personne sûre. Tu retrancheras de ces papiers et tu brfderas tout ce ((ui te paraîtra peu convenable, ainsi (jue certains écrits tout à fait intimes. Après avoir émondé scrupuleusement ces manuscrits, tu les jjarderas, pour qu'ils servent de pièces justiflcdtives dans le cas où ma mémoire étant attaquée, (u aurais à la défendre. Lorsque ton fils aura vingt ans, tu pourras les lui comnmuiquer. Puisque tu veux en faire un homme, lu lui diras d'étudier un peu ce qu'était Ponclc Gaston.
» J'ai encore quelques reconmiandations à te faire ; je les écris ii mesure qu'elles se présentent à mon esprit. J'ai laissé en Afrique, entre
les mains de , d'autres manuscrits, des livres et un porirait de ma
mère. J'ai réclamé ces divers objets pendant des années, sans qu'il m'ait été possible de me faire rendre (]uoi que ce soit. Ce sont encore des choses qu'il te serait aussi agréable à toi de posséder, qu'il me ferait plaisir à moi de les savoir entre tes mains. — Il est temps de terminer cette lettre déjà longue. Lorsque tu réfléchiras à ma vie, pense qu'il est des natures exceptionnelles (jue leurs qualités et leurs défauts emportent à travers dos voies étranges. Il ne faut les juger (|u'avec une grande modération. Adieu, mon bon frère, continue ta vie comme tu l'as fait jusqu'à ce jour 5 tu seras dans le vrai. Continue à te consacrer à ta femme et à tes enfants ; faites-moi revivre au milieu de vous par la pensée, et croyez bien que le plus vif regret que j'éprouve, c'est de n'avoir pas , avant de mourir , quelques heures à passer avec ma famille.
» Adieu encore pour la dernière fois, et au re\oir dans un monde meilleur.