‹ Le Comte Guillaume de Portes, 1750-1823Chapitre 15 sur 45 · ÉTAT POLITIQUE DE LA HOLLANDE · texte numérisé non relu

ÉTAT POLITIQUE DE LA HOLLANDE

dans les environs de Sclioonhoven et Gorcum. J'espère que nos seigneurs et maîtres, qui nous feront marclier dans la suite, nous seront un peu plus favorables, et ne nous feront pas faire toutes les corvées, que nous avons été obligés de faire jusqu'ici. Je ne saurais au reste vous dire à quoi tout cela doit nous conduire. La crise où les affaires se trouvent est violente, mais j'ai lieu de croire qu'on évitera pour le moment encore une rupture publique, et on espère que les puissances étrangères ne s'en mêleront pas. Il résulterait de là de longues négociations, ce qui tiendrait le pays encore longtemps dans le trouble et le désordre sans qu'on puisse seulement entrevoir la fin de tout cela. Le capitaine général, le prince d'Orange, s'est si bien conduit dans tout ceci, qu'il n'est plus rien, et qu'il ne sera plus rien à l'avenir... )> On le voit, l'antagonisme s'accentuait de plus en plus. Si la Hollande disposait de ressources financières considérables, le prince pouvait lui opposer une armée dont la plupart des contingents lui restaient fidèles. Dans ces conditions, le gouvernement hollandais se décida à former un corps de troupes entièrement dévoué à sa cause et en confia la levée au Rhingrave de Salm. Cet officier possédait la confiance de la Cour de Versailles et comptait de nombreux amis en Hollande. H connaissait de longue date le comte de Portes et, à peine investi de son mandat, il lui olfrit un commande-

ment. De Portes hésita à accepter cette proposition. Ainsi que nous Favons dit, il était acquis à la cause des Patriotes. Le droit lui paraissait être incontestablement du côté de la province de Hollande qui se bornait à défendre sa Constitution contre les empiétements d'un prince ambitieux. Pour satisfaire sa conscience, il devait donc quitter le régiment de Saxe-Gotha, dont la situation devenait ambiguë par le fait de ses doubles obligations envers le prince et la Hollande. Mais de là à s'engager dans une troupe qui pouvait, à la rigueur, être employée contre le Stathouder, il y avait pour de Portes un pas pénible à franchir. Sa famille était attachée à la Maison d'Orange et son oncle, le général, qui avait été chambellan à La Haye, désapprouvait tout projet hostile au prince. Toutefois, après y avoir mûrement réfléchi, de Portes huit par accepter un commandement dans la légion du Rhingrave.

Un mémoire, qu'il adressa plus tard au général de DopfT, son ancien ami et protecteur, explique en détail les motifs qui l'ont fait agir.

« Ebloui, dit-il, du mot de patriotisme, sans réfléchir qu'il n'est peut-être plus fait pour nos mœurs, moins encore pour cette nation, dès le commencement des troubles, j'eus la préférence pour ce parti et ne songeai jamais à la déguiser. La contradiction m'a confirmé dans ces principes, et. dans les derniers temps, Tamilié que j'avais

LEVEE DUN REGliMENÏ 87

pour le Rliingrave et l'ciscendant qu'il avait pris sur moi m'ont entraîné davantage. Le régiment de Gotha m'était devenu insupportable ; sa position était embarrassante et indécise, je n'y avais plus de camarades. L'instinct allemand qui, sans raisonnement, invite à ramper devant tout ce qui s'appelle /jn/ice m'était odieux. D'ailleurs, ennuyé de l'oisiveté de ma place, je soupirais après une vie plus active, et désirais surtout n'avoir qu'un maître à servir. Tout cela m'avait décidé à prendre le commandement du nouveau régiment que les Etats de Hollande avaient accordé au Rhingrave, et j'ai sur-le-champ demandé ma démission de l'ancien. )>

La démission qu'il demanda lui fut accordée avec une mention fort élogieuse, ainsi qu'en témoigne le décret signé du duc Ernest de Saxe et portant la date du 17 septembre 1787.

Nommé lieutenant-colonel parles Etats de Hollande, et chargé de lever un régiment qui devait porter le nom du Rhingrave, de Portes se mit à sa nouvelle tâche avec ardeur.

Mais avant de le suivre sur le terrain de son activité militaire, reportons-nous de quelques mois en arrière, au moment où il quitta Crassier afm d'aller rejoindre les Pays-Ras. Pour varier ses impressions de voyages, il choisit la route de Râle au lieu de celle de France qu'il prenait habituellement. Arrivé à Langenbruck près de Ràh'.

il fit à sa mère le récit de son trajet à travers la Suisse ; l'opinion qu'il y exprime sur Berne est à retenir, car elle dénote un commencement de réconciliation entre lui et cette République qui avait causé tant de chagrin à sa famille et dont il deviendra un partisan convaincu lorsque les calamités fondront sur elle.

Le comte de Portes à sa mère.

« Dimanche, l'=i' avriL

« Je voudrais, ma très chère et excellente mère, avoir des choses bien agréables à vous écrire. Ce qui m'occupe le plus, c'est le souvenir de vos bontés et des moments heureux que j'ai passés avec vous. Puissent-ils se renouveler bientôt et ne point être troublés par aucune appréhension sur votre santé. Conservez-vous, je vous prie, toute bonne mère, pour le bonheur de tout ce qui vous environne...

« J'arrivai hier à Berne assez tôt pour en voir les choses remarquables. Je fis à la nuit une visite à notre ami M. de Sturler qui me chargea de vous faire parvenir ses respects. lime parut assez dolent. Madame était incommodée et je ne pus la voir. La ville était fort en rumeur par la résignation de M. FAvoyer d'Erlach que Ton doit remplacer mercredi. Un billet du cher d'Eclépens n'a pu

SON Ol'INlON SUR BERNE 89

m'cire utile, le jeune de Glievilly auquel il était adressé s'étant trouvé absent. J'ai cherché à sa place le lils du général de May. J'ai bu le thé chez M""^ sa mère avec M. d'Erlach le Signoret^ qui s'est informé avec beaucoup d'empressement de votre santé et qui s'est rappelé du bonheur qu'il eut jadis d'être de votre société. Ainsi mon pauvre frac gris, n'en déplaise à mes vaniteuses sœurs, a figuré dans la ville de nos Aristocrates. Sous ce frac je ne me suis pas senti le cœur battre pour eux, mais j'ai vu avec satisfaction ce qu'il y a de bien. J'ai fait courir M. de May comme un chat maigre quoiqu'il soit devenu assez gras. A cela près, il est aussi bon enfant et aussi complaisant qu'il l'était avant son entrée en fonction. 11 m'a fait voir la fosse aux ours qui ne m'ont point mangé. J'ai trouvé que la beauté des édifices publics et la simplicité des habitations de ces Messieurs parlent en faveur de leur gouvernement.

« Nos provisions, ma très chère mère, m'ont fait et me feront encore grand plaisir à ce que j'espère. La bonne Madeleine a achevé de remplir tous les vides qu'elle a su trouver dans ma chaise, en sorte qu'elle s'en va bien guédée.

« Je viens de me restaurer avec d'excellentes truites, ce qui ne laisse pas que de faire plaisir à un pauvre voyageur. Mon dessein est de fermer

* Fonction importante dans l'administration bernoise.

90 Li: G0MT1-: GUILLAUME DE PORTES

cette lettre à Baie, et d'y voir, s'il m'est possible, ce dont je doute, M. Bridel.

(( Je m'y déterminerai à prendre une des trois routes dont j'ai le choix, et pourrais fort bien retourner à l'ancienne par Uemiremont.

« Voilà, ma très excellente mère, tout ce que je sais écrire de Langenbruck. Autant eût valu peutêtre m'aller coucher, j'en ai assez besoin et finirai en embrassant frère et sœurs avec l'assurance des sentiments tendres et inviolables de votre fils respectueux.

« Guillaume ».

La levée d'un régiment exigeait, en ce temps-là, un effort considérable de la part de celui qui en était chargé. La Hollande promettait les fonds; de Portes devait pourvoir à tout le reste. Outre le recrutement des hommes qu'il fallait chercher par des procédés analogues à ceux qu'on emploie actuellement pour engager des gens de service, sa tâche comprenait rhabillement, l'équipement et l'instruction de sa troupe. Il remplissait donc toutes les obligations de sa charge sans en avoir les privilèges, car le Rhingrave et les Etats lui imposaient le cadre d'officiers choisis à un point de vue politique et non militaire. Cette circonstance lui fit regretter de ne pas avoir levé le régiment sous son propre nom et à ses risques et périls ; i I aurail pu niusi cjioisir sou (Hal-major à sa guise.

conci:nthatiox a uïrecht 91

y i'aii'G entrer des officiers capables et s'adjoindre son frère. Celui-ci se morfondait dans une vie de garnison inactive en Zélande.

Pendant ce temps, les Patriotes faisaient des progrès dans le pays, tandis que le parti du prince s'affaiblissait. La lettre suivanle nous dépeint la situation mieux que nous ne pourrions le faire.

Le comte de Portes à sa mère.

« Lîtrecht, le 14 septembre 1787.

« Voilà bien du tenis écoulé sans que j'ai eu le bonheur, ma très chère mère, de recevoir de vos nouvelles depuis la lettre que vous avez adressée pour Louis à M""" de Leyde. J'espère qu'il ne se passe pas de semaine sans que vous en ayez de Tun ou de l'autre. Au moins, si elles n'arrivent pas, ce n'est pas de notre faute. Louis me marque dans cet instant qu'il se porto à merveille. Il paraît fort content de son séjour chez M'"'' du Tour, et qu'il s'y amuse, cela vaut autant que de courir les aventures. Les miennes vont toujours leur petit train. Je ressens vivement les embarras, faute d'habitude; et à mesure que je m'y accoutume, ils augmentent. Lorsque j'en sortirai, le repos m'en sera plus doux, et puis voilà, dit le Docteur ^

' Allusion à une lociitiiui favorite du ineiitH'iii de \\\ rantillc de i*ortes.

« Nous jouons une grande partie d'échecs, et nos rois sont, je pense, également embarrassés Tun et l'autre ; la tourbe des parieurs, qui n'entendent rien à la partie, croit, dans ce moment de crise, d'un côté comme de l'autre, que la victoire est à son parti, et moi, qui n'y entends pas graad chose, je tiens toujours pour le mien.

« La révolution du gouvernement en Frise ne paraît pas douteuse, et de là dépend notre pluralité aux États généraux. Les Prussiens, quoique à la porte, me semblent être encore un jeu de la politique, et j'ai peine à croire qu'ils se risquent entre nos Français et nos eaux. A toute bonne fm, nous avons ouvert nos écluses, et s'ils viennent, nous les noierons. Il est bien résolu qu'on ne s'en laissera point imposer par des menaces, et j'espère fortement que nous ne donnerons point de second Tome des Folies Genevoises '.

« Vraisembhiblement le Rhingrave va être nommé général en chef des troupes en Hollande, comme il Test déjà ici, et véritablement il se trouve placé sur un grand théâtre. L'événement, peut être le hasard, décidera de sa réputation, et toujours faut-il bien du courage et de la confiance pour se mettre à cette place. Quand je pense au poids qui repose sur lui, cela me soulage un peu de ma petite part du fardeau, et nous rions ensemble de

* Allusion aux troubles de Genève dont nous avons parlé, p. 39.

CONCENTRATION A UTRECIIT 93

mes embarras. J'ai déjà fait environ trois cents hommes. C'est assez joli vu mes moyens et les contradictions qu'on éprouve. Quand j'en aurai encore deux fois autant et qu'ils seront tous habillés et disciplinés, je respirerai un peu plus à l'aise. Les gazettes vous disent ou vous diront, toute bonne mère, qu'on se fusille ici chaque jour : ne croyez pas ces menteuses ; le moindre bruit fait actuellement une grande nouvelle. On essaye de temps en temps la portée des armes sans se faire le moindre mal, et cela s'appelle une escarmouche et quelquefois môme des combats. Si vous étiez ici, au lieu de vous chagriner, comme je m'imagine que cela vous arrive quelquefois à l'entrée de la nuit, vous feriez souvent de bons rires, car dans la tour de Babel que j'habite, il se voit maintes choses très plaisantes et très originales, et c'est la seule raison qui me fasse regretter que Louis ne soit pas ici.

(( J'ai engagé dans mes chasseurs un nommé Ménétrey, déserteur du régiment de May. Il est de Ghampvent, et mon domestique Kraemer croit que sa sœur est en service à Eclépens. Je ne serais pas fâché de savoir si c'est un homme auquel on pourrait se fier. MM. les Suisses nous fournissent assez de recrues, et pour peu que les affaires traînent en longueur, l'armée slathoudérienne ne tardera pas à se débander. Le régiment de Sturler part aujourd'hui de la Brielle pour

Gertruydenberg à ce que je crois. Comme ils sont aristocrates et pour cause, on est enchanté de leur voir les talons. C'est contre ce gouvernement-là, bien plus que contre le Prince, qu'on est soulevé dans le pays, et les seigneurs Baillifs n'auraient pas beau jeu avec nous. Il ne faut pas dire cela aux chers gens d'Eclépens, qui sont les meilleurs aristocrates du monde \

« Je pense que vos récoltes sont heureusement finies, très chère et bonne mère; si mon frère était avec vous j'aurais un souci de moins, puisqu'il contribuerait sûrement à vous égayer. Si j'avais une faveur à vous demander, ce serait de ne pas vous isoler tout l'hiver à Crassier. Mais sur cet article, mes représentations ne valent pas mieux que celles des autres, et la Toute Honne fait ce qui lui plaît.

(( Je l'embrasse avec les chères sœurs du plus profond de mon cœur et suis pour la vie son fils très soumis.

Page 1