LA GUERRE ECLATE
roi de Prusse, son frère, à lui venir en aide, et finit par lever tous les scrupules de ce souverain en mettant en jeu l'influence qu'exerçait sur lui la cour d'Angleterre.
Un événement imprévu mit le feu aux poudres. La princesse d'Orange, lasse d'assister inactive au démembrement de son parti, quitta inopinément la province de Gueldre pour se rendre à la Haye et s'y mettre elle-même à la te te des Orangistes. Arrivée à Schoonhoven, elle fut arrêtée par la milice du pays et sommée respectueusement par M. de Witt, délégué des Etats, de rebrousser chemin, afin d'écarter le danger auquel l'exposait l'extrême surexcitation des esprits dans la ca})itale. La princesse se soumit, mais fut profondément blessée par ce procédé, et son frère, le roi de Prusse, se sachant appuyé par le roi d'Angleterre et disposant d'une armée prête à marcher, résolut de venger un acte qu'il considérait comme une insulte faite à sa Maison. Tout d'abord, il adressa aux Etats de Hollande un ultimatum exigeant le désaveu formel des mesures prises contre la princesse. Le gouvernement hollandais, qui ne se sentait pas coupable et comptait sur l'appui de la France, refusa de satisfaire aux revendications prussiennes. Sur-le-champ, le roi envoya le duc de Brunswick prendre le commandement de l'armée de Westphalie et, avant même que les négociations fussent rompues, la Hollande était envahie.
Que fît alors le prince de Salm vers lequel se tournait tout l'espoir des patriotes hollandais? Occupé à concentrer son armée à Utrecht, allait-il profiter des ressources du pays et opposer à l'ennemi une résistance digne de la confiance qu'on lui accordait? Hélas! ce a général en chef )> que Ton croyait voué à de brillantes destinées, se comporta, à ce moment critique, en lâche aventurier : il abandonna la partie à peine commencée.
Dans leurs ouvrages sur la campagne prussienne, le général de Pfau et M. de Witt^ ont mis en évidence et stigmatisé, comme il le méritait, le rôle de ce triste personnage.
Le journal que le comte de Portes écrivit à partir de l'évacuation d'Utrccht jusqu'à la chute d'Amsterdam, ajoute plusieurs détails aux faits déjà connus. Rédigé par un officier dont la loyauté était au-dessus de tout soupçon et que sa situation mettait en mesure d'envisager les opérations dans leur ensemble, ce récit offre un intérêt capital et emprunte une importance particulière au fait d'être une des rares pièces provenant du parti hollandais. Quiconque voudra désormais se faire une idée exacte de la campagne prussienne en Hollande
* Les deux ouvrages les plus importants parmi ceux qui traitent de cette campagne sont :
Le général de Pfau, Histoire de la campagne des Prussiens en Hollande en 1787, Berlin, 1790, trad. française, 4». Ouvrage de stratégie émanant du camp prussien.
Pierre de Witt, Une invasion prussienne en Hollande en 1787, Paris, 1885, 8". Etude d'ensemble.
EVACUATION D'UTRECHT 97
et entcadre les deux cloches, sera obligé de recourir au journal du comle de Portes.
Pour compléter le tableau de cette action militaire, nous aurons recours à quelques lettres du comte de Portes à sa mère, à des rapports adressés du poste d'Amstelveen à la défense d'Amsterdam, que nous avons fait copier aux archives de cette ville, ainsi qu'à des lettres de M™° de Leyde à M"^' de Portes.
Utrecht était une des plus puissantes forteresses des Pays-Bas. Ses bastions, son artillerie, ses ressources en munitions et en vivres, enfin les inondations lui auraient permis d'opposer une sérieuse résistance à l'ennemi. De plus, la cause des Patriotes était soutenue par l'immense majorité du peuple hollandais. Les bourgeoisies étaient — ainsi que nous le rappelle si éloquemment la Ronde de nuit de Rembrandt et les Repas des Archers de Franz Hais — entraînées aux exercices de guerre et offraient leur puissant concours à la défense des villes. Enfin, la France concentrait des troupes sur la frontière et faisait espérer aux Patriotes l'envoi d'une armée équivalente aux forces prussiennes. Tout devait encourager les Hollandais à la résistance. Et cependant le Rhingrave ordonna l'évacuation d' Utrecht avant même que l'ennemi ne s'y fût montré. De Portes en fut indigné.
Journal du comte de Portes.
« Le 15 septembre, à dix heures, je me rendis chez le Rhingrave. Il était au lit. A peu près en même temps entrèrent MM. van der Borch et d'Averhould. Nous ayant fait asseoir, il dit qu'il avait des choses importantes à nous communiquer, qu'étant tous gentilsliommes, il n'était pas nécessaire de nous recommander le secret. Je crois que ce n'en était pas un pour M. van der Borch. Mais M. d'Averhould et moi nous fûmes frappés comme de la foudre, lorsque nous entendîmes qu'Utrecht devait incessamment être évacué, que, les Prussiens étant déjà devant Gorcum et môme dans le camp de Zeist, la frontière de la Hollande ne pouvait même plus se défendre, et qu'il n'y avait d'autre ressource pour la cause commune que de se retirer à Amsterdam, oii l'on trouverait un point d'appui jusqu'à l'arrivée des Français qui ne pouvaient tarder à venir. M. d'Averhould ht les objections qui naturellement devaient naître en foule ; je me joignis à lui et représentai que cette marche ne pouvait être si précipitée, qu'on ne dût la couvrir de quelque mouvement; en particulier, j'insistai pour qu'on envoyât du secours à Gorcum, surtout des canonniers. Mais je jugeais que le plan était formé, et que nous n'étions point là pour donner conseil...