‹ Le Comte Guillaume de Portes, 1750-1823Chapitre 42 sur 45 · CORRESPONDANCE ENTRE LE COLONEL DE PORTES ET LE CITOYEN HENRI MONOD · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE ENTRE LE COLONEL DE PORTES ET LE CITOYEN HENRI MONOD

Le colo7iel de Portes à Monsieur Monod.

Crassier, près de Nyon, le 26 avril 1803.

(f Citoyen !

« Après avoir, dans plus d'un endroit du livre que vous venez de donner au public ^ manifesté Tintention formelle d'éviter toute personnalité et de ne blesser aucun individu, vous avez manqué essentiellement à la loi que vous vous étiez prescrite.

« A l'occasion du décret du gouvernement helvétique sur l'indemnité accordée pour le droit de Lauds et Ventes, dont l'administration du canton Léman refusa la promulgation, vous dites, page 65 du 2^ volume : « Lorsqu'après Lacté de médiation, on alla mendier )) l'appui de la France pour forcer le gouvernement )) Vaudois à d'autres mesures, si cette démarche ne

* Mémoires de Henri Monod, ancien conseiller d'État, et membre à vie du grand conseil du canton de Vaud, renfermant les détails de sa conduite dans la Révolution qui a fait de ce pays un des cantojis de la Suisse ; des principaux événements auxquels il a pris part, et la comparaison de ce qui est et de ce qui était. Paris, 180u, 2 vol. in-8».

)) prouvoit pas le désir de semer le mécontentement et )) le trouble dans un pays qui s'organisoit, on ne peut )) s'empêcher de reconnoître cet aveuglement produit » par l'intérêt individuel qui se place avant l'indépen- » dance même de la patrie. »

« M'étant chargé, à l'époque que vous citez, d'une commission que je croyois et que je crois encore honorable, celle de défendre une propriété à laquelle je participois, et de prévenir la ruine d'une famille respectable, votre attaque, citoyen, m'inculpe directement et je suis obligé d'y répondre.

(( Vous vous servez dabord de lexpression de mendier, qui a le grand défaut d'être insultante, et n'a pas le mérite d'être juste ; car on ne mendie pas en réclamant ses propriétés légitimes.

« Vous n'ignorez pas que j'ai été à Paris avec M. Kirchberguer-de Mont, sous les auspices du gouvernement helvétique, et que nous avons été introduits par son ambassadeur auprès des autorités françaises. Il n'y a rien là, ce me semble, qui annonce la posture de mendiant ; et dans les démarches que nous avons faites, il n'y a rien qui porte la moindre empreinte d'un caractère aussi vil.

« Cette expression, purement offensante, est suivie d'une insinuation bien grave et bien peu vraisemblable. Je me contenterai de protester que, bien loin qu'il y ait eu de notre part quelque intention de produire du trouble dans le pays, j'étois intimement convaincu et je le suis encore, que la mesure de justice que nous réclamions était un moyen de concilier les esprits et de prévenir pour la suite une occasion de discorde.

(( Enfin, vous inculpez directement notre intérêt individuel de s'être aveuglé au point de se mettre en avant de l'intérêt même de la patrie.

« Mais veuillez observer, citoyen, que le gouvernement helvétique lui-même n'avait pas dédaigné de nous légitimer auprès de son ambassadeur à Paris, pour obtenir, il faut l'avouer, d'une puissance étrangère, la ratification d'un de ses décrets que l'administration du canton Léman avoit refusé de promulguer. Veuillez encore faire attention, qu'à l'époque de cette démarche, cette puissance venoit de faire nos lois et de nommer elle-même les membres de nos autorités. Et ne semblet-il pas plus naturel de recourir au pouvoir duquel tout émane, plutôt qu'aux émanations de ce pouvoir?

(( Ajoutez à cela principalement, que la nouvelle Constitution n'était point encore en activité S ni même promulguée ; et que la forme des élections populaires ne nous annonçait pas des juges impartiaux dans la question qui faisait l'objet de notre réclamation. D'après ces considérations, il me paroît impossible qu'on puisse légitimement nous imputer rien de blâmable, rien surtout qui ait porté la plus légère atteinte à l'indépendance du pays.

c( Quant au reproche d'intérêt individuel, il est permis, ce me semble, de défendre par tous les moyens que l'honneur et la délicatesse ne réprouvent pas, le patrimoine qu'on a reçu de ses pères, afin de pouvoir le transmettre à ses enfants ; ici même, c'est un devoir.

« Mais il est des positions oi^i il est bien plus difficile de se mettre à l'abri d'un pareil reproche. Telle seroit celle des chefs d'un gouvernement, qui, pour le plus grand bien de la patrie, dépouilleraient une classe de propriétaires de laquelle ils ne seraient pas membres, à l'avantage d'une classe plus nombreuse dont ils capte-

* La Constitution n'entra en vigueur que le 14 avril 18U3.

roient ainsi la faveur. Car les mots de bien public offrent un sens indéfini, susceptible de beaucoup d'interprétations et de raisonnements ; au lieu que le tort que les uns éprouvent, et le bénéfice qui en résulte pour les autres, sont des vérités mathématiques parfaitement démontrées ^

(( Ne vous offensez pas, citoyen, si, conduit par le soin d'une défense légitime, j'ai l'air de rétorquer votre argument contre vous-même; certes je me serois gardé d'entrer en lice sur un seul point de votre ouvrage avec un homme aussi avantageusement placé et aussi habile que vous, si je n'y avois été directement provoqué. Permettez-moi, néanmoins, de remarquer encore que votre jugement me paroît trop sévère, quand vous attribuez seulement à la vanité ou à l'intérêt personnelles résistances qui se sont manifestées contre l'état actuel des choses.

« Soyez assuré qu'il est des gens, qui, mettant à part ces deux grands mobiles des actions humaines, ont pu croire sincèrement que ce que vous appelez l'indépendance du canton de Vaud a peut-être été acheté à un trop haut prix, qui ne trouvent pas, dans le tableau de nos prospérités actuelles, des garanties et des compensations suffisantes pour les avantages que nous avons perdus, mais qui cependant se réunissent à vous, par leurs vœux plus que par leurs espérances, pour l'accomplissement de vos rêves de bonheur public que vous nous annoncez page 123 -. L'époque de vingt-

* Allusion aux meneurs qui avaient aboU purement et simplement les droits féodaux.

^ Monod fait à la page citée un tableau idyllique de la situation future dans laquelle il entrevoit son pays, a Mon pays s'offre toujours à ma vue sous l'aspect de ces jardins créés par l'imagination des poètes pour nous donner l'idée de ce que la terre a de plus séduisant : je n'y vois que des scènes agréables

APPENDICI<: 297

cinq ans est à la vérité trop éloignée, pour que le plus grand nombre puisse se flatter d'en jouir. En attendant, ils supporteront avec une courageuse résignation et un sentiment de fierté légitime, les torts graves et multipliés qu'ils ont éprouvés et les désagréments fâcheux auxquels ils sont exposés tous les jours; et si jamais, ce qui n'est aucunement probable, ils étoient à leur tour appelés à régler la destinée de leurs concitoyens, ils se rappelleraient que l'oubli des injures, la générosité et la justice avant toutes choses, sont les seuls moyens de consolider un gouvernement nouveau et de lui concilier lentement les opinions et les cœurs.

(( Guillaume de Portes. »

Le citoyen Henri Monod au colonel de Portes de Crassier.

« Morges, le 30 avril 1805.

« Citoyen !

(( Un article de mon livre paraît vous personnaliser. J'en suis fâché : je vous assure que, quand je l'ai écrit, je n'ai pas eu l'idée qu'il vous concernât, car j'ignorais que vous aviez été une des personnes qui avoient sollicité en France un décret sur le rachat des Lauds ; ou plutôt vous me rappelez que je l'ai su, mais je l'avois complètement oublié. Vous me direz sans doute, citoyen, que cela ne change rien au reproche que vous

et douces, le bien être de tous les individus y forme le spectacle de la plus grande prospérité. C'est dans vingt-cinq ans d'ici auplus, que j'entrevois cette vivante perspective.»

VOUS croyez fondé à me faire, cependant cela y change tout. Vous en jugerez par Texplication suivante.

« J'ai eu de longues conférences de vive voix et par écrit, entre autres avec un de vos collègues de Paris. Je ne pense pas qu'il ait eu lieu de se plaindre de mes dispositions sur Fobjet de ses réclamations, et de ce que je lui dis ; mais j'ai eu à me plaindre de l'usage qu'il en a fait. Ce que j'avais donné confidentiellement comme mes idées particulières, a paru publiquement comme celles du premier magistrat du canton. Quoiqu'une telle manière d'agir ne fût pas dans mes principes, ni, je suppose, dans les vôtres, trop connu pour craindre d'être compromis, je n'y eusse fait aucune attention, si dans le tems même où j'insistais pour renvoyer toute démarche à raison des circonstances, à raison des entraves qu'on risquoit de mettre à des opérations analogues, ces messieurs n'eussent pas mis au contraire une telle vivacité dans leurs poursuites, que, comme il étoit impossible qu'elles réussissent dans le moment que par la violence, il étoit impossible par làmême d'y voir autre chose « que le désir de semer le mécontentement et le trouble dans un pays qui s'organisoit, ou cet aveuglement produit par l'intérêt individuel qui se place avant l'indépendance même de la patrie. »

« Le citoyen de Portes m'est peu connu, mais j'ose croire que le neveu du général de Portes, dont le nom est cher à tout ami du canton de Vaud, ne peut, malgré nos différences d'opinion, voir ici autrement que moi.

« Je me serois cependant encore abstenu de relever cette affaire, ou d'en parler comme je le fais, si, dans le moment oii j'écrivois, elle n'eût pas été publiquement en traite, et si on ne m'eût pas fait figurer dans les pièces imprimées qui se répandoient : en sorte que

mon silence eût pu passer pour approbation de ce que ces messieurs avoient fait, ou pour crainte d'entrer en explication sur ma manière de voir la chose. A la vérité, si j'avais conservé le souvenir que, parmi ceux qui avoient agi d'entrée à Paris, il y avoit quelqu'un qui n'étoit plus dans le nombre des personnes qui poussoient vivement la même affaire auprès d'autres autorités que celle de notre canton, j'aurois sûrement, par plus de détails, cherché à éviter toute équivoque. Ainsi, quoique vous ayez cru être désigné dans l'article en question, ce que je viens de vous dire vous prouvera, je pense, que réellement vous ne l'étiez pas.

« Si vous ne me voyiez pas à travers le miroir trompeur de l'esprit de parti, et que vous me connussiez tel que je suis, vous ne douteriez pas, citoyen, de ce que j'ai dit, que mon but en écrivant a été essentiellement de rallier mes compatriotes, en leur montrant par des faits ce que je crois la vérité. Je sais qu'il y a des hommes tellement prévenus, qu'il est parfaitement inutile de tenter de les ramener ; mais je sais que la peine ne sera pas et n'a pas été perdue auprès d'un grand nombre, et que, dans l'étranger aussi, mon pays sera lavé des calomnies dont on avoit travaillé à le noircir.

(( D'après ce que je vous dis là, vous pouvez être persuadé que ces arguments, que vous croyez me rétorquer, d'intérêt personnel ou de vues particulières, ne me touchent pas du tout. J'ai le bonheur, ou, si vous voulez, la présomption de ne pas du tout me reconnoître là. Je vous dirai plus : vos arguments tombent par le fait. J'avois aussi l'honneur d'être propriétaire d'une assez belle terre seigneuriale, lorsque je soUicitois l'abolition des liefs, et que j'insistois fortement pour qu'on n'élevât pas à la traverse la question du

Laud. Mais je trouvois peut-être mieux mon compte à capter par ce sacrifice la faveur du peuple? N'est-ce pas là ce que vous voudriez insinuer? Vous voyez, citoyen, que je ne crains pas même de m'appesantir sur vos insinuations. Eh bien ! j'ai eu, perdu, recouvré cette faveur du peuple, et son gain ne m'a pas plus mû que sa perte, tant je l'apprécie à sa juste valeur. C'est au moment où j'aurais vraisemblablement pu en profiter le plus, que je suis rentré chez moi, petit particulier, ne demandant et n'attendant rien de personne. C'est au moment où les dangers la rendirent nulle pour moi, que je me suis lancé sur le théâtre des affaires publiques. Un homme qui peut se rendre ce témoignage, citoyen, peut bien aussi avoir sa fierté, et s'estimer fort au-dessus de beaucoup de traits qu'on voudroit lui lancer.

(( Mais revenons à mon livre. Vous me taxez d'y attribuer toutes les résistances à la vanité ou à l'intérêt personnel. Me serois-je si mal expliqué en parlant des différentes causes de ces résistances, ou comment se fait-il que celle-là seule vous ait frappé ? Sans doute elles lui sont dues en grande partie : je le dis ; je ne crois pas que vous en disconveniés ; mais je suis très éloigné de les lui attribuer toutes. Je n'ai dans ce moment aucun exemplaire de mon ouvrage, sans cela je pourrois vous citer plus d'une page où je ne mets pas en doute la bonne foi, les bonnes intentions même de plusieurs opposants; je le reconnois tellement, que j'annonce que c'est essentiellement pour eux que j'écris, et je me rappelle une très longue note que m'a fournie sur cette matière un homme de lettres de Paris, qui approfondit les motifs de la répugnance de beaucoup de gens à toute innovation ; or il en trouve bien d'autres que la vanité ou un vil intérêt.

(( Citoyen, personne n'est plus tolérant que moi en matière d'opinons politiques ; personne ne voit plus volontiers de la candeur dans les opinions d'autrui. Plus d'une fois il m'est arrivé de disputer politique avec des hommes dans un tout autre sens que moi ; jamais la dispute n'a fini que par de l'aigreur. Soyez certain que les hommes qui font vraiment le sacrifice de leur opinion, à plus forte raison de leur intérêt, à la tranquillité, à l'indépendance de leur patrie, au retour de l'ordre, excitent tout le mien, d'intérêt, toute mon estime ; tandis que ceux qui triomphent insolemment parce que leur opinion domine, ou qui sont toujours du parti prépondérant, excitent mon mépris et me repoussent. Malheureusement s'il n'y en a que trop de ceux-ci, je crains qu'il n'y en ait guère de ceux-là ; j'aime à croire que vous êtes de ce nombre, et je ne doute pas qu'appelé au timon des affaires, vous n'y déployassiez une grande générosité. Mais parlons très franchement; trouverait-on parmi vos Messieurs plusieurs hommes de la même trempe? et si l'on juge par les instants où les adversaires de l'ordre actuel ont dominé ; si l'on juge par les propos ou la conduite de la plupart ; si l'on juge même par ce qu'ils font dans quelques-uns des pays où ils sont en majorité, je ne vois pas qu'en leur laissant l'empire, les amis de notre nouvelle organisation eussent de quoi être fort tranquilles : je dirai plus, je ne vois pas que, pour l'impartialité, on pût espérer ce que nous avons ; et certes la comparaison sur ce point entre notre gouvernement et celui de plusieurs de nos Confédérés est bien loin d'être à notre désavantage. Sans doute, il est possible que chez nous tout à cet égard ne soit pas et ne puisse pas encore être ce qu'il sera et ce qu'il doit être. Faut-il s'en étonner après les semences de dis-

corde qui ont été répandues sur nous, et ne faut-il peutêtre pas s'étonner au contraire que dans plusieurs lieux elles commencent autant à s'amortir? Je conçois que ceux qui en souffrent encore trouvent le temps long, et je les plains de tout mon c(eur ; mais l'abrégeront-ils en se roidissant et par de l'amertume? ne faut-il pas, après rincendie, quelque temps de patience pour avoir un logement commode et agréable? Moi aussi, j'ai beaucoup à me plaindre de la discorde ; je prends patience en jouissant de la paix de mon intérieur, et en me rappelant l'exemple de ces hommes qui souffrirent bien autrement des réformes auxquelles ils travaillèrent, réformes qui firent la gloire de leur patrie. Lycurgue lui-même n'y perdit-il pas un œil, et n'alla-t-il pas mourir loin du pays qu'il illustra? après de tels exemples, mon petit individu peut bien se résigner.

« Votre famille, Monsieur, plus qu'aucune du canton de Yaud, est faite pour défendre l'indépendance, le gouvernement de ce canton. A côté des traits qui le publient et qui l'y ont fait connaître, il en est de particuliers que vraisemblablement vous ignorez vousmême, qui me le persuadent. Dès qu'elle en sera convaincue, il n'est pas douteux qu'elle ne soit aussi appelée à concourir à régler les destinées de ses concitoyens, quoique vous paroissiez ne pas y croire. L'époque dépendra d'elle ; et si, comme je le pense, vous aimez votre pays, je ne vois pas pourquoi vous rejetteriez cette espérance ; elle en vaut certainement bien d'autres; j'en atteste les mânes de cet homme qui vous tint de si près, de votre oncle mort en terre étrangère pour avoir réclamé contre l'injustice et le pouvoir arbitraire.

(( Henri Monod. ))

APPENDICr: 303

Le colonel de Portes de Crassier au citoyen Henri Monod.

(( Citoyen !

(( La réponse que vous m'avez faite m'annonce que votre intention n'a pas été de me provoquer nominativement d'une manière insultante.

« Je n'ai pas de peine à le croire ; mais, à cette nuance près, le reproche que j'ai eu le droit de vous faire demeure dans toute sa force ; et l'espèce d'apologie, fondée sur les torts que vous attribuez à M. de Kirchberguer de Mont vis-à-vis de vous, et qui ne me regardent en rien, et sur sa pertinacité à défendre son patrimoine, me paraît d'autant moins satisfaisante, que ces circonstances sont postérieures à la démarche qui est l'objet de votre censure.

(( Quoi ! Parce que M. de Kirchberguer persévère à prévenir sa ruine totale ; parce qu'il paraît appuyé des autorités de son canton ; parce que la Diète helvétique a déclaré que sa cause et celle de ses adjoints et celle de la justice, faite pour inspirer et qui inspire un intérêt général, fondé sur le texte même de l'acte de Médiation, sur les principes de loyauté de nos pères, etc., il pourrait en résulter que longtems auparavant, avant même Pacte de médiation, le même M. de Kirchberguer et tout autre individu ont été à Paris, animés du désir de semer du trouble pour leur intérêt! En vérité, cette logique me paraît tout à fait incompréhensible ; et dans mes vues bornées, mais simples, je jugerois plutôt que l'intérêt particulier de ces Messieurs étoit parfaitement d'accord avec l'intérêt de leur pays, ainsi qu'ils l'ont motivé dans leurs démarches auprès du gouvernement français.

« En effet, l'événement aprouvé, que bien loin de semer du trouble, si on les eût écoutés, le trouble eût été prévenu. On eût prévenu peut-être le procès criminel de Messieurs de Saint-Saphorin et Rigot de Begnins, que je m'abstiens de qualifier en déclarant que, si mon absence de ce pays ne l'eût empêché, je me serais tenu pour honoré de partager leur sort.

(( On eut prévenu un sujet de discorde entre deux cantons, entre la Diète helvétique et le canton de Vaud, et surtout on eût évité au gouvernement de ce dernier le reproche fâcheux d'injustice que lui fait le corps entier de la Confédération.

« Vous aviez à la vérité prononcé, citoyen, que l'objet de la réclamation était alors d'une exécution impossible ; et mon intention n'étant point de plaider cette cause, je me garderai de répéter ce qui a été dit à ce sujet. Mais il doit être permis de conjecturer qu'un gouvernement fort de l'acte de Médiation, fort par conséquent de toute la puissance française, fort de l'opinion des dix-huit États confédérés, fort enfin de la justice, ne devoit pas manquer de moyens d'exécution. Surtout si, comme vous le dites (p. 117, t. 2), le solde du rachat des droits féodaux ne fera qu'augmenter un peu les charges pendant les huit ou neuf premières années. Mais encore, à supposer que le mot impossible, que vous aviez prononcé, dût engager M. de Kirchberguer à souscrire à sa ruine, cette décision étant postérieure au voyarge de Paris, votre colère, fondée ou non, ne devoit pas, ce me semble, avoir un effet rétroactif.

(( Cependant, citoyen, vous censurez avec sévérité l'exaltation dans le triomphe, vous blâmez la roideur et l'amertume. Jamais, dites-vous, dans vos discussions avec des hommes d'opinions opposées à la vôtre, la dispute n'a fini par de l'aigreur.

« Comment donc finissent-elles, ces disputes avec les hommes même du caractère le plus modéré, si, dans un livre que vous donnez au public avec l'intention de ramener les esprits, vous vous permettez sans aucune provocation des apostrophes aussi sanglantes?

« Je me suis procuré votre livre ; et c'est ce qui a retardé ma réponse. J'ai voulu vérifier par moi-même si c'étoit effectivement par erreur que je vous ai taxé d'attribuer toutes les résistances à l'intérêt ou à la vanité; et j'ai relu avec attention la note de l'homme de lettres que vous citez, et vos propres observations, sans y rien trouver qui ne rentre dans les modifications de ces deux principes, à moins qu'on y joigne l'ignorance et la sottise qui comptent moins encore. Car je ne sais trop ce que c'est que « des hommes d'un grand mérite (p. 57, t. 52), façonnés au joug, accoutumés à ne voir que leur individu et point du tout la patrie, et qu'il faut plaindre comme l'infortuné qui s'est égaré dans la nuit ».

(( Tout cela n'est point obligeant pour ceux qui ne pensent pas comme vous; et j'avois cru pouvoir vous indiquer quelques exceptions qui existent réellement, et sont, je l'espère, plus nombreuses que vous ne pensez. Mais vous ne ramènerez sûrement pas ces genslà à votre opinion.

(c Par exemple, ils n'approuveront pas vos sorties amères contre le gouvernement de Berne, ne fût-ce que par la raison qu'il n'existe plus. En vous accordant en théorie tout ce que vous pouvez prétendre contre lui, ils ne manqueront pas d'observer que vous êtes forcé de rendre justice aux individus, et que cet éloge est en même temps le plus grand qu'on puisse faire d'un gouvernement ainsi constitué. Car à quoi peuvent servir toutes les théories, si ce n'est à produire des hommes

dignes de gouverner ? Soyez juste, et faites mieux, vous dira-t-on, afin qu'on ne le regrette pas.

« Dans la multitude de déclamations dirigées contre lui dans le but de le renverser, et surtout depuis sa destruction, on distingue peu de faits positifs.

(( Et celui qui est relatif à ma famille est un des plus saillants. En me le rappelant, citoyen, vous semblez vouloir me reprocher une opposition entre mes principes et ma position, et vous me faites penser qu'en effet j'en aurois pu tirer quelque parti... Oui, citoyen mon oncle est mort en terre étrangère, victime de l'injustice ; et je vous dirai plus, la vie de mon vertueux père, j'en suis sûr, fut abrégée par le chagrin ; la mienne a longtemps été empoisonnée de ce souvenir. Je ne parle pas de pertes de fortune. Certes, il y a plus ici que l'intérêt ou la vanité. Eh bien, c'est à la mémoire de ces respectables parents, autant qu'à l'amour de notre pays, que mon frère et moi nous avons sacrifié le juste sentiment dont nous étions pénétrés ; nous avons fait ce que leurs préceptes nous avoient enseigné, ce que leur voix nous a dicté et ce qu'ils auroient fait à notre pl-ace. Les Bernois eux-mêmes, dont j'étois plus connu que du citoyen Monod, n'en ont pas douté; et je pourrois citer des preuves de leur confiance également honorables pour eux et pour nous. Mais s'il nous eût été possible de nous joindre aux milices vaudoises pour marcher contre Berne, avec les armées révolutionnaires de la France, c'eût été alors que les mânes de nos pères se seroient levées contre nous, et nous auroient reproché la tache ineffaçable que nous aurions fait à leur nom.

« Sans doute on a bien mérité de son pays, lorsque, seul, on ose entrer en lice pour résister à l'oppression. Cette opposition de la faiblesse courageuse contre l'abus

du pouvoir a des droits à Teslime ; et lors môme qu'elle échoue dans une noble entreprise, sa résistance n'aura pas été entièrement inutile.

« Mais, à l'époque de nos malheurs, s'allier à la force étrangère la plus dévastatrice, la moins calculable qui jamais ait existé, pour réformer les abus de son gouvernement; s'unir à un tel système, même en apparence, par le moindre fil, c'est un genre de courage qui ne peut se concilier avec l'autre ; et je plains sincèrement ceux qui, guidés par de bonnes intentions, ont pu se trouver entraînés dans cette carrière. Ce sont bien là de « pauvres voyageurs )> qui ont perdu leur route dans l'obscurité.

« Vous me rendez justice, en pensant que j'aime mon pays ; mais je ne suis point appelé, comme vous le dites, à influer sur sa destinée autrement que par mes vœux et mon obéissance aux lois qui y sont établies. Les deux communes de la petite terre que je possédais m'ayant contesté le droit de bourgeoisie que je ne tenais que de la qualité de seigneur, et m'ayant exclu par là des assemblées électorales, le Petit Conseil, auquel j'en référai dans le temps, jugea que cette question était de l'ordre judiciaire, et me renvoya devant les tribunaux. Et comme il ne m'a pas convenu de soutenir un procès dispendieux dont je prévoyais l'issue, ni d'abandonner volontairement le peu de droits qu'aucune loi ne m'ait encore ôté, je me trouve en attendant privé même de celui de donner mon suffrage ^

^ Ce fait est prouvé par les documents qui sont sons nos yeux. Guillaume de Portes, dont le père avait tant fait pour Crassier, fut rayé de la liste des votants, sous prétexte que lui, ci-devant seigneur, ne faisait partie d'aucune bour^^eoisie vaudoise. Les lettres de naturalisation que l'Etat de Berne avait remises à sa famille après la révocation de l'Edit de Nantes,

« Je me résigne, citoyen, en considérant que vousmême n'êtes pas parfaitement satisfait, quoique les circonstances semblent vous avoir plus favorisé que moi. Sous l'ancien régime, vous possédiez, m'a-t-on dit, un emploi qui valait mieux qu'un baillage. Je crois qu'on a beaucoup exagéré. Vous jouissiez au moins de beaucoup d'égards et de considération ; ce gouvernement si fier avait même recours à vos conseils. Sous le nouvel ordre des choses, vous avez fait des sacrifices, mais ils ont été volontaires ; vous les avez jugés utiles au bonheur de votre patrie ; de pareils sacrifices sont doux à faire, surtout lorsqu'ils ne sont pas trop ruineux. Vous avez acquis beaucoup de célébrité dans le canton de Vaud, et y avez une foule de partisans. Placé à côté de Lycurgue, vous n'avez pas, comme lui, perdu un œil, et ne vous êtes point condamné pour le salut de la République à vivre dans l'exil. Maître d'occuper les premières places de l'État, vous avez l'excellent esprit de préférer la paix de votre intérieur. Surtout vous jouissez d'un parfait contentement de vous-même, ce qui est le premier des biens.

(( Et moi, d'une famille persécutée, qui jamais ne sollicita et n'obtint, que je sache, aucune faveur sous l'ancien régime, j'ai dû subir sous le nouveau des pertes considérables relativement à ma fortune, accompagnées d'insultes et de malveillance. Ces sacrifices, je le confesse, ont été complètement forcés, et je n'ai point eu la satisfaction de croire qu'ils fussent nécessaires ni même profitables pour le bien général. A la vérité, j'ai conservé mes deux yeux, mais il n'a pas tenu à vos citoyens que je les perdisse, même la vie, lors de la petite visite domiciliaire qu'ils me firent, il y a trois

auraient toutefois suffi, sous un gouvernement impartial, à le faire reconnaître comme citoyen vaudois.

ans, au nombre de deux cents braves ^ Heureusennient pour mes amis, la pluralité de ce Sénat armé ne fut pas à beaucoup près de cet avis.

« Enfin, pour dernier résultat, la qualité même de citoyen m'est enlevée, et je me trouve étranger dans un pays où, de votre aveu, mes parents avaient quelques droits à l'estime, sans que j'aie rien fait pour les perdre ; mais, et c'est ici le seul point de rapprochement qui existe entre nous, j'ai le bonheur de me consoler de toutes ces disgrâces dans le sein de l'amitié et des relations de famille, et de n'ambitionner autre chose qu'une vie tranquille que vous n'avez pas le droit de troubler.

« Guillaume de Portes. »

Monsieur Monod au colonel de Portes.

« Morges, le 12 mai 1805.

(( Citoyen !

(( Mon séjour à Lausanne, la semaine passée, m'a empêché de m'occuper de votre lettre jusqu'à ce moment. Je l'emploie à y répondre; je vois que nous ne nous entendons pas, aussi tâcherai-je de n'être pas long.

« Vous voyez le trouble et presque la guerre-, parce

' Allusion au brigandage des bandes dites « Bourla-Papay ». Elles mettaient le feu aux châteaux et brûlaient les archives où se trouvaient des titres féodaux (Voyez Ch. Burnier, lavie Vaudoiseet la Révolution, Lausanne, 190^, p. 337 et suiv.).

- J'ai dit que nous eussions prévenu le trouble que vous nous accusiez de semer; je n'ai point vu la guerre, et n'en ai point parlé. (Note du colonel de Portes).

que le gouvernement actuel, au lieu de réparer le tort fait par le précédent^ à quelques cents individus^, ne veutemployer ni les bayonnettes françaises ni l'influence allemande pour forcer les trois quarts de la population du canton. Moi, je vois le calme et la paix régner parce qu'il a pris ce parti ; je vois que dans ce moment la force des choses l'y obligeait absolument et que ceux qui n'ont pas voulu le comprendre se sont privés de ce que la suite et la bonne volonté de plusieurs eussent pu leur ménager.

« Vous voyez que j'accuse indistinctement de mauvaise foi ou de sottise tous ceux qui ne sont pas de mon avis. Moi, je vois dans mon livre page, 86, 1^'' volume, que d'autres, en assez grand nombre, confondant les principes avec l'abus qu'on faisoit en France, s'étoient persuadés que la liberté était un mal, etc. Or la persuasion annonce toujours la bonne foi, et si le sot confond souvent le principe et son abus, Thomme d'esprit aussi n'est pas toujours exempt de cette erreur. Je vois page 57, 2^ volume, que, dans la classe des propriétaires de fief, je connaissois des hommes d'un grand mérite, que la révolution avoit lésés au point que j'étois fort éloigné de trouver extraordinaire qu'ils lui en voulussent. Or la mauvaise foi et la sottise allèrent-elles jamais avec le mérite? et si même je confonds ces Messieurs avec tous mes compagnons façonnés aujoug.

^ Le tort fait par le précédent gouvernement avait eu lieu à raison de l'intluence vaudoise ; il l'avait réparé, et c'est le gouvernement vaudois qui a rejeté la réparation. (Note du colonel de P.)

"^ Aucune législation n'a le droit de sacrifier quelques centaines d'individus, pas même un seul: aucun tribunal ne peut juger sans entendre. Toute nécessité qu'on invoque à défaut de justice, doit être démontrée aux yeux de ceux-là même qui doivent s'y soumettre. (Note du colonel de P.)

cela leur ôle-t-il ce mérite que je leur reconnais *? Je vois encore, page 97, que je parle des hommes de mérite de ce parti, et ces citations sont celles que ma mémoire m'a conduit au premier moment à retrouver .

«Vous voyez partout l'insulte et le courroux. Moi je vois des hommes de mauvaise foi dans les deux partis ; j'y vois des hommes vains jusqu'au ridicule, je le dis ; l'insulte aurait lieu si je désignais qui que se soit.

« Je vois d'ailleurs que dans les deux partis, l'aveuglement causé par l'intérêt personnel à mûuntrès grand nombre. Je le dis aussi; et quand je désignerois ici, seroit-ce insulter ? Qui dit aveuglement, entend nécessairement erreur involontaire. Y a-t-il là quelque chose contre la probité et l'honneur ? Et combien de fois, dans la discussion la plus honnête, n'oppose-t-on pas à celui qu'on cherche à ramener à son avis, que s'il voit autrement, c'est peut-être par le vif intérêt qu'il prend à la chose? Quant au courroux, j'ai bien senti quelquefois, en écrivant, un peu d'indignation, beaucoup de pitié, jamais de courroux, et très certainement je n'en vois pas chez moi-.

« Vous voyez un grand sujet de reproche dans ce que je dis du gouvernement de Berne, surtout parce qu'il n'existe plus. J'en aurois vu un très grand à dire

^ Je n'ai parlé de mauvaise foi. Vous substituez ce mot à celui d'ignorance ; cette inadvertance altère le sens de ce qui suit. Je conviens que l'intérêt et la sottise, à plus forte raison la mauvaise foi, n'allèrent jamais avec le mérite, et le grand mérite surtout, hormis dans la phrase que vous citez, qui est de votre composition. (Note du colonel de I*.)

- L'insulte peut arriver à son adresse, lors même que le nom n'est pas à côte. Le malheur a besoin de beaucoup de ménagements, et le succès de beaucoup de modestie. L'indignation et la pitié ne sont pas des moyens de conciliation, bien moins encore que le courroux. (Note du colonel de P.)

ce que j'en dis,, s'il eût encore existé, moins par rapport à moi, que par rapport au trouble ^ qu'on eût pu croire que je cherchais. Ce que j'en dis, c'est l'opinion d'un auteur célèbre que j'adoucis; ce sont des faits, le tout afin que celui qui croyoit sur parole, l'étranger surtout, soit à même de comparer et de juger, pour justifier mon pays qu'on accuse, et fournir à l'histoire ce qu'on ne montroit pas.

«Vous me voyez forcé à rendre justice aux individus bernois ; vous en concluez que c'est le plus grand éloge que je puisse faire de leur gouvernement. Moi je ne vois pas ce qui m'eût forcé, je sens au contraire que ce que j'ai fait à cet égard, je l'ai fait de grand cœur ; car je fais cas de plusieurs Bernois, malgré la différence d'opinions ; et je la leur passe plus qu'à personne. D'ailleurs, je ne vois pas que, de l'éloge que je donnerai à Cyrus ou à Pierre le Grand, résulte celui des gouvernements despotiques de l'Orient et de Russie^.

(( Vous avez pardonné au gouvernement bernois ses torts envers les vôtres. Je conçois très bien que l'oubli des injures puisse aller jusque-là ; ce n'est cependant pas un motif pour le regretter; vous en conviendrez ^.

^ Il peut être bon de dire la vérité à un gouvernement fort, parce qu'il ne craint pas le trouble ; mais il ne faut pas dire des injures à un gouvernement qui n'existe plus. (Note du colonel de P.)

'^ J'ai dit que, dans un gouvernement constitué comme celui de Berne, faire l'éloge des individus, c'est faire un grand éloge non pas de la Constitution, mais du gouvernement qui répare les vices de la Constitution. Lorsque les gouvernements despotiques de l'Orient auront produit une longue suite de bons princes, votre application à Cyrus ou Pierre le Grand sera parfaitement juste. (Note du colonel de P.)

^ Il est certain que je ne regrette pas le gouvernement de Berne, à cause des torts qu'il peut avoir eu envers ma famille, mais j'honore sa mémoire, à cause du bien qu'il a fait... (Note du colonel de P.)

Moi, je n'ai rien de personnel à lui reprocher; j'en ai eu, dit-on, un bailUige el plus. Pour une place que je pouvois desservir chez moi, une centaine de louis au plus étoient fort jolis ; mais pour unbaillage, c'était bien chétif. Quoi qu'il en soit, la Révolution m'en a privé. Ainsi, en parlant de ce gouvernement, je ne dois pas le faire avec une prévention qui lui soit défavorable ; mais, aussi, jamais l'amour des places ou de l'argent ne ht de moi un fiatteur ; je cite donc, sans animosité connue, sans flatterie, les faits qui peuvent servir à le faire apprécier.

(( Vous n'approuvez pas ceux qui ont marché contre Berne. Moi, je n'approuve pas ceux qui ont marché contre leur propre pays.

« Vous trouvez que ceux-là ont perdu leur route, qui, entraînés dans la carrière ont peut-être contribué à empêcher que l'étranger n'exerçât sur leur pays sa force dévastatrice ^ Moi, je trouve que ceux qui n'ont su ou pu ni la prévenir, ni l'arrêter, sont vraiment ceux qui se sont égarés. Enfin, citoyen, vous finissez par l'ironie, moi par le sentiment et les exemples. Je le répète donc ; nous ne nous entendrons pas. Toute correspondance ultérieure me paroissant ainsi parfaitement inutile, je m'en abstiendrai à l'avenir. Vous voyez noir oii je vois blanc ; vous ne changerez pas plus mon œil que je ne changerai le vôtre. Celui qui décidera lequel voit juste, s'avance : c'est la postérité; je lui ai soumis les pièces du procès, et je ne suis troublé ni

* J'ai comparé à des voyageurs égarés ceux qui, pour réformer les abus de leur gouvernement, s'allièrent à la puissance révolutionnaire de la France, et ceux-là même qui, dans de bonnes intentions, s'unirent à ce s;ystème par le moindre fil. Mais je n'ai point dit, à Dieu ne plaise, que ceux qui avaient contribué à empêcher que l'étranger n'exerçât sur leur pays sa force dévastatrice, avaient perdu la route. (Note du colonel de P.)

par la crainte de son jugement, ni même par celui de mes contemporains, dont au reste j'ai plus à me louer qu'à me plaindre.

a Henri Monod. »

Le colonel de Portes à Monsieur Monod.

« Crassier, le 29 mai 1805.

« Citoyen !

(( Votre lettre du 12 courant ne m'est parvenue qu'hier à mon retour ici, d'où je m'étais absenté pendant quelque temps.

« Nous sommes parfaitement d'accord en ce point, que l'un de nous voit blanc ce que l'autre voit noir, et qu'il est impossible que nous puissions nous entendre.

« Je renonce, sans effort, au frivole avantage d'une réplique que chaque lecteur impartial peut faire aisément, et vous prie seulement d'observer que ce n'est point, moi qui ai provoqué cette correspondance dont vous voulez dorénavant vous abstenir.

« Mais, citoyen, tandis que, votre livre en main, vous volez à la postérité, en soumettant votre conduite et vos ouvrages à cette équitable dispensatrice de l'indignation et de la pitié, que peut faire un simple individu circonscrit dans le cercle étroit du très petit nombre de ses contemporains, qui peut-être auront l'indulgence de s'occuper un instant de lui, et dont il est jaloux de conserver l'estime ?

«N'ayant pu réussira obtenir de vous la juste réparation que j'avois droit d'attendre, je me vois forcé à rendre publique la réclamation que j'ai eu l'honneur

de VOUS adresser ; mais avant de donner à Timpression vos réponses, j'attendrai votre consentement, quoique je ne pense pas que vous puissiez me le refuser.

« Guillaume de Portes. »

Monsieur Monod au colonel de Portes.

Morges, le 2 juin 1805.

« Citoyen !

« Vous voulez imprimer vos lettres et mes réponses. Je suis si peu opposé à votre projet, que lorsque vous m'écrivîtes la première fois, je fus sur le point de vous proposer de rendre notre correspondance publique. Une réflexion me retint ; comme elle me parut sage, je crois devoir vous en faire part.

(( Dans quel but cette publication, me dis-je, pour attester que, dans ce que j'ai dit, je n'ai pas pensé au citoyen de Portes? Mais qui sait qu'il a pu s'appliquer ce que j'ai dit? Peut-être un très petit nombre de ses relations. Si elles ont besoin d'édification, il lui est aisé de la leur donner par ce que je lui marque. Le reste du public ignore même qu'il a joué un r(Me dans tout ceci. Quand il le sauroit, l'article dont il se plaint prouve suffisamment à tout homme désintéressé, que j'avais en vue ceux qui non seulement s'étaient adressés à Paris, mais ceux qui, de plus, avaient cherché à tirer parti de l'opinion que j'avais émise dans une conversation particulière, et qui, avant de s'adresser au gouvernement de Vaud, avoient cherché à introduire des étals voisins dans la discussion. D'ailleurs, cette afifaire

purement personnelle présente-t-elle un intérêt tel que le public n'ait pas lieu d'accuser d'un peu de présomption ceux qui prétendront l'en occuper, ou peutêtre de rire à leurs dépens? Quoi qu'il en soit de ces idées, citoyen, elles me firent renoncer à la proposition quej'avois eu quelque intention devons faire.

a Au surplus, je redoute si peu que ma conduite et mes écrits soient mis sous les yeux de mes concitoyens, et même des étrangers qui auront la débonnaireté de s'y arrêter, que je saurai toujours gré à ceux qui voudront les leur faire connoître nuementetsansles dénaturer, ne craignant que l'ennui qui pourroiten résulter pour les lecteurs.

« Henri Monod. »

Le colonel de Portes à Monsieur Monod.

« Citoyen !

« Je profite de la permission que vous m'avez donnée, en livrant à l'impression notre correspondance ; mais seulement pour un petit nombre d'exemplaires, et ne suis pas arrêté par les considérations que vous voulez bien m'exposer. Je croyais avoir suffisamment reconnu combien est étroit le cercle des personnes qui sont disposées à prendre quelque intérêt à une affaire qui m'est personnelle. A moins qu'il ne s'étende davantage à la faveur de votre célébrité, je le borne aux quelques centaines d'individus que vous désignez dans votre précédente lettre, en opposition avec les trois quarts de la population du pays. Les malheureux écoutent volontiers les choses relatives à leurs peines; ils sont en ce point d'une indulgence extrême.

« Cependant, il faut encore que je le dise : malgré tout le zèle que vous mettez ailleurs à le défendre, je ne crois pas qu'ici vous soyez juste envers le peuple vaudois. Il doit être permis de douter que, sans le secours des bayonnettes françaises, dont le ciel nous préserve, et de Tinfluence allemande qu'il faudroit éviter, il eut été possible de le déterminer à faire droit à ses concitoyens. Je connais aussi un peu le peuple de ce pays, au milieu duquel j'ai si longtemps vécu, mais si j'étais appelé à faire son apologie, j'employerais des moyens que vous négligez, et qui seraient à mon sens plus victorieux que les vôtres.

(( Eh ! ne falloit-il pas, comme vous le dites fort bien (T. I, p. 158), déblayer de toutes les masures la place sur laquelle serait construit notre nouvel édifice. Certes, ceux qui n'aiment pas qu'on emporte leurs masures doivent s'en prendre à l'ordonnateur, et non pas aux simples manœuvres.

« Trop longtemps Gurtius fat admiré, parce qu'il eut la bonhomie de se jeter seul dans un gouffre pour sauver la République romaine. Plus habile que lui, vous avez su rester debout, en faisant tomber dans un abîme à la vérité moins funeste, quelques centaines de concitoyens; pour le dire plus simplement, vous avez balayé leurs masures, afin que les autres fussent mieux logés. N'importe, le laps du temps, la bonté de la Providence, la sagesse même des hommes peuvent améliorer et consolider l'édifice. Quelque gloire peut vous en revenir : je Taccorde, tout est possible.

« Mais ce qu'il est impossible d'approuver, dussent Sparte ou Rome fournir des exemples, c'est cette opiniâtreté à poursuivre ses victimes, à leur imprimer du ridicule à sa manière, à les dénoncer même à la postérité, comme s'ils eussent été justement punis de leur

orgueil et de leur égoïsme intéressé. Ces choses, dites ou insinuées gravement, sont trop loin de la vérité pour ne pas ressembler au sarcasme ; et si l'ironie, genre mauvais en lui-même, peut être quelquefois tolérable dans le langage des opprimés, tout le monde s'accorde à la trouver d'un goût détestable dans la bouche des oppresseurs.

« En prenant congé de vous, j'ose vous arrêter encore un instant sur les marches même du capitole. Citoyen ! Malgré votre noble confiance (T. I p. 159) je crains que la postérité ne légitime pas le droit que vous vous attribuez de pouvoir dire avec Scipion : Allons rendre grâces à Dieu, de ce que j'ai concouru à délivrer le peuple vaudois de la féodalité. Permettez ; mais la vérité me l'arrache : c'est au gouvernement de Berne qu'elle décernera cette couronne, à ce malheureux gouvernement qui sans convulsions, sans secousse, sans anéantir les diverses servitudes, abolit ces États par vous tant regrettés, ces États vraiment féodaux, puisqu'ils constituèrent un corps dans l'État, dont toute l'influence résidait dans les mains des hauts et puissants barons, plus orgueilleux vraisemblablement que ces petits vassaux, objets de tant d'indignationj privés de tout droit politique. Ceux-ci n'offroient qu'un simulacre presque imperceptible, et un reste peut-être utile de l'ancienne féodalité. Car, comme vous le savez, il n'y a rien de complètement mauvais, comme il n'est aucun bien qui ne soit accompagné de quelque imperfection. Quoi qu'il en soit, vous avez eu la gloire, je vous l'accorde, d'écraser, non sans douleur, cette masure sous le colosse de la puissance française. Mais convenez que, de là jusques à Scipion, il reste encore quelque chemin à faire.

« Ce fut dans le même esprit qui dirigeoit alors les

conseils de Berne, qu'à une époque plus reculée, Chrétien IV que vous citez dans une note extraite de Fhistoire du Danemark (T. Il, p. 67) combattoit un système féodal plus oppressif que celui qui existe encore dans quelques contrées du Nord; et, certes, l'auteur célèbre ^ de cet ouvrage estimé n'a sûrement pas imaginé qu'il fût possible de faire une application de l'État du Danemark sous Chrétien IV à celui du canton de Berne à l'époque de la Révolution de 1798. Pour vous en convaincre, je vous invite. Citoyen, à lire l'Histoire des Suisses du même auteur (ï. IV, p. 70 et suiv.) Je vous propose aussi de rechercher, dans Ihistoire des Suisses de Muller, la page que je ne puis retrouver en ce moment. Vous verrez que cet historien, qu'assurément on ne peut accuser de partialité en faveur de l'aristocratie bernoise, reconnaît que, si ce gouvernement vient à tomber, il emportera dans sa chute de l'estime et des regrets. Malgré le procès malheureux qu'a perdu ma famille, je veux m'en tenir là pour fixer mon jugement, et certes je crois aussi que ces suffrages doivent l'emporter dans la balance sur la diatribe virulente de Gibbon que vous citez -. Cette sortie, mêlée d'assertions évidemment fausses, et dénuée de toute mesure, semble bien extraordinaire chez un grave historien; on seroit tenté de l'attribuer à quelque ressentiment particulier; peut-être est-ce une erreur de sa jeunesse dont probablement il étoit revenu, puisqu'il préféra la domination de ce Gouvernement à toute autre pour y fixer son séjour, et le traducteur de ses Mélanges, en

* Jean de Millier.

- Gibbon. Lettre d'im Suédois à un Suisse du pays de Vaud. Monod lui avait emprunté plusieurs passages traduits ad hoc par le « tribun » Jean-Baptiste Say, le célèbre économiste. Voyez à ce propos Gh. Burnier, ouvr., cité, p. 163 et suiv.

supprimant ce morceau, paroît avoir été de ses amis : il voulut sans doute, autant qu'il dépendoit de lui, lui éviter le reproche, d'avoir payé d'ingratitude l'hospitalité dontila\ait si longtemps joui.

« Je m'arrête, citoyen, en me rappelant que vous avez mis un terme à notre correspondance, et que je ne dois pas vous attaquer, puisque vous ne voulez pas me répondre. J'ai seulement voulu joindre ici quelques observations d'un intérêt plus général, afin de faire passer le reste. Mais s'il peut être utile à quelque chose de relever les erreurs et les contradictions de votre livre, je dois laisser ce soin à des plumes plus exercées que la mienne.

« Cependant, avant d'en finir, et de peur qu'on ne tire des inductions contraires de ce qui précède, je déclare solennellement et avec sincérité, que je suis loin d'éprouver aucun regret de la destruction des privilèges. Mais, ce que je regrette amèrement, ce qui est vraiment déplorable pour les gens de bien, c'est tout le mal inutile que Ton a fait pour parvenir à ce but, les torts qu'il eût été facile de prévenir ou de réparer, les haines que l'on a fait naître, les méfiances et les ressentiments que l'on a excités et les semences de discorde difficiles à étouffer dans un pays qui aurait dû réunir un peuple de frères.

0' Guillaume de Portes. )>

ÏV

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