MEMOIRE SUR LA QUESTION VAUDOISE PAR M. LOUIS DE PORTES
« La présence d'une forte majorité en faveur de Tindépendance du pays de Vaud, semble militer en faveur de cette opinion. Et plus forts sont les motifs qui devaient porter les Seigneurs et autres personnes lésées par la Révolution de 1798 à se réunir aux Bernois : plus p"rande est la présomption qu'ils ont eu en vue le bien de leur pays.
(( Si ce pays a joui du bonheur sous l'ancien gouvernement, ce fut un bien commun à tous les Suisses, et non un bienfait des Bernois ; pas plus que la tranquillité sous les démagogues n'a été le fruit de leur habileté. Ce bonheur et cette tranquillité ont été l'efï'et des circonstances extérieures, effets étrangers aux individus gouvernants. C'est bien plus haut qu'il faut adresser l'hommage de sa reconnaissance.
« Sans préjuger sur les aristocraties de Berne, Fribourg, etc., est-il nécessaire de suivre leur exemple ; n'y a-t-il pas en Suisse des formes diverses de gouvernement? Un gouvernement représentatif, lorsque les électeurs sont indépendants par leur fortune des petites influences, a-t-il quelque vice particulier qui doive le faire exclure.
APPENDICE 33o
« Les familles vaudoises qui pourraient aujourd'hui former une aristocratie, ayant été éloignées des affaires publiques, n'ont pu s'y rendre habiles. Elles étaient obligées, par la forme du gouvernement de Berne, de ne s'occuper que de leurs intérêts domestiques. Ces familles étaient étrangères dans leur propre pays, et les individus devaient s'en éloigner pour faire valoir leurs talents. Ceux qui auraient eu quelque capacité pour lune ou l'autre branche d'administration n'auraient point eu l'occasion de la montrer. Par contre, si les démagogues ont fait voir quelque aptitude à leurs fonctions nouvelles, c'est parce qu'ils avaient occupé diverses charges inférieures, dédaignées par les Bernois. On pourrait, ce semble, inférer de ce rapprochement que les droits politiques ne sont pas des abstractions sans résultat.
«Si les Vaudois désirent vraiment l'indépendance, ils sentiront aussi qu'elle ne s'obtient et surtout ne se conserve point par la force d'autrui uniquement, mais par l'énergie du peuple qui en veut jouir ; qu'elle demande des sacrifices, et ne leur assigne même point de bornes.
« La renonciation de Berne à la souveraineté du pays est uneafï'aire de forme, car le droit de conquête, ou le droit du plus fort, finit là oîi commence le droit d'un autre encore plus fort. Mais les propriétés des individus Bernois sont garanties par une règle immuable qui est la justice. Celle-ci restitue, quand elle le peut, le bien mal acquis, et l'honneur en ce cas doit lui servir d'archet.
« La réunion avec Berne sera-t-elle jamais une véritable union ? Outre la différence de langage, n'est-ce point un obstacle que l'habitude de l'ancienne domination, d'un côté, et, de l'autre, celle de l'indépendance
qui, pour n'avoir duré que dix ans, doit cependant être comptée pour quelque chose. Ensuite, si l'aristocratie de famille se rétablissait, quelle influence auraient les familles nouvelles ignorantes de cette politique domestique dont on avait à Berne une si longue habitude? Par contre, il est certain que les Bernois ne trouveront plus au pays de Vaud les chances d'emplois honorables et lucratifs qui étaient pour eux des donations presque héréditaires . Ils semblent n'avoir pour motif de se réunir que la répugnance de posséder des domaines sous la protection des lois qui ne sont plus les leurs.
(( Si le gouvernement de Berne, pendant plusieurs siècles, n'a pas eu l'idée d'améliorer la condition de ses sujets, et s'est borné à remplir, il est vrai, avec beaucoup de sagesse, le rôle d'un habile économe, plutôt que celui de prince — car le prince ne fait pas de distinction entre ses provinces : elles sont toutes également l'objet de sa sollicitude — pourquoi s'en remettre absolument à lui du soin des intérêts d'un pays, contre lequel on peut lui soupçonner quelque ressentiment?
(( Sans doute les Bernois ont donné en divers temps de beaux exemples de courage. Ils ont fait des sacrifices à leur patrie. Et plus on fait admirer ces beaux traits de leur histoire, plus on fait ressortir l'avantage d'avoir une patrie, avantage qui fut l'objet des réclamations de tous les peuples sujets d'autres peuples, depuis les plus antiques. Ne pourrait-on point alléguer en faveur des Vaudois, d'avoir contribué pour quelque chose à la réputation des troupes Suisses ?
« Si les divisions intestines sont les plus nuisibles aux peuples, pourquoi en préparer des semences par la réunion forcée d'éléments discordants. Quel intérêt peut y avoir Berne, que celui de la perspective d'une domination future?
(( Il est bien vrai que la protection de TEmpereur Alexandre ne peut maintenir les prétentions des cantons nouveaux. C'est un appui mobile ; tel est aussi^celle des Autrichiens. Lorsque la France sortira de cet état de faiblesse et d'anéantissement, son influence sur la Suisse, fondée sur la nature des choses et des positions, l'emportera sur les volontés temporaires et variables des Cabinets. Et toute combinaison qui n'aura point pour base l'intérêt commun et bien senti de tous les Suisses sera vacillante.
« Il est vrai que les Vaudois devront leur indépendance à des faits odieux; mais on oublierait avec le temps la honte de la Révolution de 1798, s'il en sortait un canton plus utile au Corps helvétique que ne le fût le pays de Vaud, province de Berne. Qu'il soit permis de dire encore que si l'on appuie sur les circonstances avilissantes de cette révolution de 1798, l'appel d'armées étrangères, les ravages portés chez des peuples voisins et surtout à Berne, les vols des propriétés particulières, l'impartialité demande que Ton fasse aussi la part de l'orgueil bernois. IN'a-t-on rien à lui reprocher quand on voit une nation humiliée au point que chacun y contracte une attitude d'infériorité, non point vis-à-vis des membres du Gouvernement, hors de leurs fonctions, mais dans les rapports journaliers avec les individus des familles patriciennes? Berne usa-t-elle de beaucoup de générosité quand, à l'occasion des désordres répréhensibles sans doute, mais que les magistrats bernois n'avaient point réprimés, l'on fit rassembler des députés de toutes les municipalités du pays, pour les traiter avec dédain, et leur reprocher de ne point avoir fait usage d'une autorité qu'ils n'avaient pas^ Ces faits montrent
* Allusion à l.-i, répression des troubles dans le canton de Vaud en 1791, voir Dandliker, 111, i»T4.
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bien fortement, combien la dépendance avilit le caractère des hommes.
« Enfin des divisions territoriales, moins inégales, permettront de mieux subordonner les cantons à l'intérêt commun et au pouvoir central, les magistratures des cantons n'ayant plus qu'à s'occuper du gouvernement intérieur, et ne concourant que d'une façon indirecte à ce qui tient aux rapports des cantons entre eux et avec l'étranger. Cette tàclie moins brillante, quoique plus efficace pour le bonheur des peuples, inspirera moins de rivalités. Chaque peuplade suisse sera plus ignorée et plus heureuse, le Corps helvétique mieux dirigé dans ses rapports politiques avec les autres peuples, ou du moins d'une manière uniforme. Enlin chaque canton ne dépendra point des animosités des cantons voisins, et le bien commun de la Suisse deviendra le résultat des Conférences des députés, parce que les divers intérêts se balanceront mutuellement^ »
' Ne dirait-on pas, en lisant ces lignes, que M. Louis de Portes avait deviné lavenir de la Suisse au xix« siècle!