‹ Le Comte Guillaume de Portes, 1750-1823Chapitre 5 sur 45 · DE MONTFORT · texte numérisé non relu

DE MONTFORT

Lieutenant le 29 novembre 1765, Guillaume de Portes passe au service des États de Hollande, encouragé sans doute par son oncle, le général Louis de Portes qui — l'on s'en souvient — avait servi les Pays-Bas avec distinction.

Les données concernant cette période de sa vie sont peu nombreuses, et nous les empruntons surtout aux lettres que M"'^ Necker adressa de Paris à ]\|mc jg Portes \

M'^' Gurchod s'était lice à Genève avec M"'" de Vermenoux, une charmante femme venue de

' Ce dossier appartient aujourd'hui à M-^o de Watteville de Portes, fille du comte Guillaume de Portes. JI compte 69 lettres de M-^s Necker à M. et M'"^ de Portes, se répartissant par intervalles assez réguliers sur la période comprise entre les années 17G4 et 1789. Il contient donc des renseignements de premier ordre sur la carrière de M. Necker.

France pour consulter le docteur Tronchin. Lorsque M""^ de Vermenoux proposa à sa jeune amie de la suivre à Paris, elle n'eut pas de peine à obtenir son consentement. M'^^Curchod ne demandait qu'à quitter un milieu auquel s'attachaient pour elle d'amers souvenirs; un séjour à Paris convenait à ses goûts et l'attachement que lui témoignait sa protectrice lui garantissait dans la capitale une vie facile. Aussi n'eut-elle pas lieu de regretter sa décision. Arrivée à Paris, elle adressa à M"® de Portes une lettre, dont le passage suivant a seul été conservé :

«... Mes sentiments pour vous me suivent partout et ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie ; je ne cesse de faire des vœux pour votre bonheur, et mon âme est pleine du souvenir de vos bontés. Rien ne peut diminuer mes regrets sur mon éloignement que la nécessité et les procédés de M""*" de Vermenoux; je suis avec elle le plus agréablement du monde, et si le souvenir du passé n'empoisonnait tous les instants de ma vie, je pourrais me croire heureuse.

(( ... Nous ne connaissons point d'hommes de lettres. Mon changement de nom m'a mise à l'abri de ce ridicule ; et d'ailleurs le petit cercle de gens que nous voyons n'est ni brillant ni spirituel ; l'ennui nous gagnerait quelquefois sans la ressource du spectacle. Elle est très grande et très variée...

a Post-scriptiun. — Mon adresse est : à M"® de Nass, chez M""^ de Vermenoux, rue Neuve de Grandge-Bâtelière, faubourg Montmartre à Paris. »

Nous voyons par ce post-scriptiim que M"'' Gurchod avait pris le nom de sa mère, dont la famille s'appelait d'Albert de Nass ^ Plus fard, elle ajoutera ce nom d'emprunt au sien pour le rendre plus aristocratique. Ses lettres à M""^ de Portes sont signées « G. de N.^ Nccker » à partir de 1783.

La jeune orpheline menait ainsi une vie retirée, lorsqu'en 1764, elle fut demandée en mariage par le très riche banquier Necker. Elle donna son consentement, à la condition que M. de Portes approuverait cette union.

Voici en quels termes M. Necker s'acquitta de sa tâche envers le tuteur de sa fiancée.

Monsieur Necker à Monsieur de Crassier.

(( Paris, le... 1764.

« Monsieur,

(( M'^^ Gurchod, que j'aime plus que moi-même, et qui, pour le bonheur de ma vie, m'a cru digne de partager sa destinée, ma fait connaître avec tant d'effusion de cœur les obligations qu'elle

* Comte d'IIaussonville, Le salon de M'"e Neckei\ Paris, 1882, 2 voL in-12, t. I, p. 10.

* Abréviation de w Gurcliod de Nass ».

VIE DE FAiMILLE 19

VOUS a, Monsieur, ainsi qu'à M'""^ de Crassier et les sentiments d'amour et de respect qu'elle vous porte, que je ne croirais pas avoir obtenu son consentement d'une façon qui la satisfît, si vous ne vouliez pas, Monsieur, y joindre votre approbation. Je vous la demande donc, Monsieur, avec instance et je la souhaite aussi par le cas distingué que je fais de votre opinion ; car, puisque vous connaissez intimement M"° Gurchod, je recevrai comme le sentiment le plus llatteur pour mon amour-propre que vous ne me croyiez pas indigne d'elle. Ah ! Monsieur, quelle âme ! Je partage avec toute la vivacité possible les sentiments de reconnaissance de M^^° Gurchod envers vous, Monsieur et Madame de Crassier. S'il est quelque chose en mon pouvoir pour votre service, commandezmoi, je vous prie. Je suis de ce moment le plus empressé de vos serviteurs, et je dirai de vos amis, si vous daignez me le permettre. Permettezmoi, Monsieur, de présenter à M""^ de Crassier, l'hommage de ma reconnaissance et de mon respect. Les amis de M"® Curchod ont un droit sui* moi que je ne puis exprimer ; mais indépendamment de ce motif, je sais, Monsieur, combien vous méritez à tous égards et c'est avec la plus grande vérité que j'ai l'honneur d'être avec une considération infmie, Monsieur.

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

<( J. Necker. »

Du fond de la Hollande, où il servait comme lieutenant dans le régiment de Saxe-Gotha, Guillaume de Portes venait, une fois tous les ans, voir ses parents et passait souvent par Paris oi^i il ne manquait pas de rendre visite à M. et M""^ Necker. Le 29 septembre 1772, xM'"° Necker écrivait à M"^" de Portes :

« Je verrai arriver avec un plaisir toujours nouveau les époques du passage de Monsieur votre fils ; il est si bien né que je ne puis le voir ni l'entendre sans jouir du bonheur qu'il donne à ses parents. M/"' Huber m'a dit qu'on le voyait à Genève des mêmes yeux que nous. Elle m'en a fait le plus grand éloge. Nous sommes sur le point de faire bâtir une maison à Paris oii je me propose de lui dédier un petit appartement, et ce sera le lieu de ma maison dont je m'occuperai avec le plus grand plaisir. »

Après la visite de Guillaume, M"'' Necker fit à M. de Portes les éloges de son fils dans les termes suivants^ :

« J'espérais toujours que Monsieur votre fils me donnerait de vos nouvelles et de celles de Madame: c'est dans cette attente que j'ai tardé si longtemps à vous écrire ; j'aurais dû vous marquer d'abord combien j'ai été satisfaite de l'aimable caractère et de l'esprit de M. Guillaume ; on ne saurait

' Lettre fin 12 noveiiiy)rc 1772.

V[E DE FA.MlLLi: '2\

avoir plus do douceur, de modestie et de politesse et c'est ainsi que je souhaiterais avoir un fils si j'avais des vœux à fiiire; j'jn eu le même plaisir à le voir qu'on ressent qunnd on retrouve un frère chéri: et j'ai joui de tout celui que vous auriez dans la société d'unenfant si hien né. Je me réjouis d'avance de la satisfaction que je goûterai en le revoyant le printemps prochain; il ne tiendrait qu'à vous de mettre le comhle à mon honheur en l'accompagnant. »

L'année suivante, M""'' Necker attend avec impatience le retour de Guillaume. Elle écrit à jVI. de Crassiei' ^

« J'attends le passage de notre cher ami, M. Guillaume. 11 me semble qu'il ne doit pas tarder à revenir; voici bientôt près d'une année que je ne l'ai revu, et je vous assure que je sens vivement cette privation. »

Dans une autre lettre-, elle se dit « bien impatiente de revoir M. Guillaume et de le revoir capitaine ». Quelques mois plus tard % elle demande des nouvelles du capitaine. Guillaume venait en effet d'obtenir c(^ grade au régiment de Saxe-Gotha, qui était alors à la solde des Etats de Hollande.

Pour avoir des renseignements sur les années

* Lettre du 15 mars 1773.

- .■) juin 1773.

•' Lettre du 6 septembre I77:i.

2t LE G(JMTL: (il'ILLAl'MI-: Di: PORTES

qui suivent, nous sommes obligés de recourir encore à la correspondance de M""° Necker. Elle nous apprend, que M. de Portes le père faisait en 1773 un voyage à Namur, d'où M""^ Necker le pressait de venir à Paris. La même année. M'"'' de Portes souffrante prenait les eaux à Aix. A ce propos, M™" Necker se préoccupe de Guillaume et ajoute : « Ma petite Germaine/, dont vous avez la bonté devons informer, fait les délices de son père et les miens, et cependant, je vous assure, ce n'est rien moins qu'une merveille, voilà pourquoi je Paime avec passion sans en parler beaucoup ».

En 1775, M'"^ de Portes écrit à son amie : « Mon mari me charge de mille choses pour vous, sa santé n'est pas bonne, il a de la faiblesse, des malingreries et se refuse aux remèdes. Je n'ai pas assez de foi en la médecine pour le trop persécuter. S'il plaît à Dieu, le temps et les ménagements raffermiront sa santé. »

^juie p<^(3(3i^(3p fait allusion au talent musical de M^^'' Marguerite de Portes, qu'on appelait « Gothon » dans le cercle de sa famille. « Permettez que je me recommande aux bontés de M"*" Gothon. On dit qu'elle a la plus belle voix du monde et qu'elle est grande musicienne; je brigue la faveur d'exécuter ses commissions à Paris ; je la supplie de me donner ses ordres. En attendant, je

' Plus tard M-"»^ Je Staël.

VFE ()!•: FAM[LLi: 23

lui envoie quelques petits airs qui font ici tourner toutes les tètes et qui feraient tourner la mienne si je les lui entendais clianter, et cela est vrai à la lettre. Tout ce qui tient à vous et à M"''' de Portes a les droits les plus tendres et les plus vifs sur mon cœur » ^

La lettre suivante nous apprend que parmi le choix de morceaux se trouvait la Colonie^ une œuvre de Grétry fort goûtée à ce moment-là.

« Je vous supplie, Monsieur, de faire agréer à M"" de Portes mes plus tendres remerciements de son aimable lettre ; je suis charmée qu'elle ait été contente des accompagnements de la Colonie. On nous promet dans peu de temps une excellente pièce italienne. Si elle a du succès, j'aurais un grand plaisir à Tenvoyer à Mademoiselle votre aimable et estimable fille. Je souhaite toujours vivement l'entendre chanter » ^\

Dans une autre lettre de cette même année, ]\|mc pyjecker est alarmée des nouvelles de M. de Crassier. L'année suivante, l'état du malade s'aggrave. M^'^Necker consulte un spécialiste pour les maladies nerveuses, le docteur Mauduit, et adresse à Guillaume de Portes, alors en séjour chez ses parents, l'avis de ce médecin qui conseille un traitement à Lélectricité. De son côté, Guillaume

' Novembre 1775, adressée à M. de Portes.

- M"e Necker à M. de l'ortes, Paris, 23 février 1776.

renseigne régulièrement le général de Portes, établi à Dardagny, sur l'état de son père. De sa belle écriture, il décrit, avec un souci du détail qui lui est particulier, les phases de la maladie dont le patient ne se relèvera plus.

Une lettre de M. de Crassier au général de i*ortes nous apprend qu'avant de venir chez ses parents, Guillaume s'était rendu à Gotha, résidence de son chef de régiment, le duc Ernest de Saxe-Gotha.

« J'ai reçu une lettre de de Portes de Gotha: il est fort mécontent, et, je crois, de fort mauvaise humeur. Ses projets ne se sont pas réalisés. Il s'est trouvé qu'on avait donné à un jeune prince de Hesse un brevet de capitaine, avec l'assurance de la première compagnie après que de Portes serait placé, en sorte que M. de Senarclens ne pouvait l'avoir ; il me mande cependant qu'il est -fort gracieuse, et qu'on lui fait beaucoup de politesses. Il y restera, dit-il, encore quelque temps voulant faire encore une tentative, attendant pour cela des nouvelles du comte de Salm qui Ta mené dans toute cette affaire ».

Nous ne savons au juste quels étaient les projets auxquels Guillaume dut renoncer. En tout cas, il aurait désiré placer dans ce régiment son ami de Senarclens, comme il y avait fait entrer, quelques années auparavant, son frère Louis de Portes.

Remarquons dès à présent la liaison entre le

comte de Salin et Guillaume. Fort répandu dans le monde parisien, le comte de Salm était reçu chez les Necker et peut-être Guillaume avait-il là fait sa connaissance. Quoi qu'il en soit, il subit l'ascendant de cet officier qui jouissait d'une certaine notoriété et par sa position était destiné à jouer un rôle important.

Lorsque M. de Crassier parle de son fils aîné, il lintitule régulièrement De Portes, tandis que le cadet est nommé Louis. Cette nuance marque bien la position de futur héritier et chef de famille qui était dévolue à Guillaume. Très jeune, celui-ci sentait les devoirs que lui imposait sa situation. Il ne cessait d'aider et d'encourager son frère Louis qui poursuivait sa carrière avec moins de sang-froid que lui. Plus tard, ce furent ses sœurs, ses neveux et ses nièces dont il s'occupa avec une sollicitude toute paternelle.

La santé de son père, qu'une paralysie gagnait déplus en plus, préoccupait vivement Guillaume. Il voyait s'éteindre l'homme qu'il vénérait et chérissait le plus au monde, et ne désirait plus qu'une chose : être présent à sa dernière heure et lui fermer les yeux. Ces tristes réflexions l'engagèrent à demander à ses chefs l'autorisation de prolonger son séjour en Suisse; ils y consentirent, et Guillaume eut le bonheur de voir ses parents réconfortés par sa présence.

Les rapports entre Dardagny et Crassier étaient

26 LK CO.Mir: (illLI.AU.MR DK POKIM^S

(les plus cordiaux, et le général de Portes comblait son frère d'attentions délicates.

Lorsqu'en janvier les de Crassier passèrent quelques semaines à Genève, leurs amis mirent tout en jeu pour distraire le malade. « Nous continuons nos promenades en carrosse », écrit Guillaume à son oncle \ « et Plantamour cherche noise à tous ceux qui veulent lui disputer le plaisir de nous fournir son équipage » ■.

Cependant, le moment du départ approchait, et, le 17 avril 1778, Guillaume écrivait au général : « Je pars demain, mon très cher oncle, Tâme déchirée du cruel état où je dois laisser ce bon père. Jamais ma carrière ne m'a paru si pénible. » Ces fâcheux pressentiments ne devaient se réaliser que plus tard.

A la fm de Tannée, il revint à Genève et y apprit sa nomination définitive à la tête d'une compagnie. Voici en quels termes il annonça cet événement à son oncle : « Je viens de recevoir une lettre de mon solliciteur \ qui m'apprend que j'ai été nommé à une compagnie devenue vacante, dans le régiment, par la mort du lieutenant-colonel baron de Schierbrandt. Cela m'a fait plaisir, parce

* Genève, 1778.

- Les Plantamour. l'aniille actuellement éteinte, jouissaient à Genève d'une grande considération. Le dernier du nom a légué à la ville le parc de « Mon repos ».

^ Homme d'affaires chargé de ses intérêts dans l'armée.

vu: I)K KAMILLi: :27

que je craigiuiis la concurrence d'un jeune prince de liesse qui est à la suite du régiment et à qui on a aussi promis une compagnie. »

L'année suivante, M'" Madeleine de Portes inaugura la série des mariages qu'allait contracter les enfants de M. et M""" de Crassier ; elle épousa M. Alexandre de Gingins d'Eclépens. Nous ignorons si ses frères assistèrent à la célébration du mariage. Il est probable que Guillaume, de retour en Hollande après un congé exceptionnellement long, ne put être de la fête. Il s'en dédommagea lors du premier congé qu'il obtint après cette date, en faisant un séjour chez sa sœur, et, dès lors, l'hospitalier Eclépens devint pour lui comme un second home. De retour à Crassier, il écrivit de nouveau à son oncle des lettres dont quelquesunes nous paraissent dignes dôtre citées ici.

Guillaume de Portes à son oncle.

« Crassier, le 24 août 1780.

(( J'ai retrouvé mon père, Monsieur et très cher oncle, à ce qu'il me paraît un peu mieux. Il m'a chargé de vous témoigner encore toute la satisfaction qu'il aura de vous voir ici. En attendant, mon cher oncle, la circonstance de votre fête nous invite tous à faire des vœux bien sincères pour

votre prospérité cl conservation, et comme nous ne pouvons pas être tous auprès de vous pour la célébrer, nous resterons ensemble ici et nous chômerons le saint de notre mieux.

<( Nous fîmes hier une tombée au Monteret sur le pauvre Pélissary \ six maîtres, cinq chevaux et trois domestiques. Nous profitons de l'habitude qu'il a prise de recevoir nombreuse compagnie, et effectivement nous avons été fort bien accueillis. Mon père n'a pas été fatigué de cette course et a paru même y prendre quelque plaisir. Nous continuons à avoir de bonnes nouvelles d'Eclépens. La petite nièce croît et prospère, et nous espérons que ma sœur sera bientôt en état de nous faire une visite.

(( Recevez, Monsieur et très cher oncle, les respects de toute la maison et l'assurance de l'attachement inviolable et du dévouement avec lequel je suis pour la vie

(( Monsieur et très cher oncle,

u Votre très humble et très obéissant serviteur,

c( DE Portes. »

' Fils d'Isaac Georges de Pélissary de Draguignan et d'Adrienne de Portes, cousin germain de Guillaume de Portes, mort célibataire. Monteret est une maison de campagne située aux environs de Rolle.

« Mont-près-RoUe, le 24 octobre 1780.

« Monsieur et très cher oncle,

« C'est avec bien du regret, mon très cher oncle, que les affaires de M. d'Eclépens l'ont privé de vous aller voir à Dardagny comme nous en étions convenus. Il n'a passé que peu de jours avec nous, et est reparti dimanche pour rejoindre Monsieur son père dont il se sépare difficilement pour un long terme. Il nous a laissé ma sœur pour quelques semaines, et il reviendra dans une quinzaine de jours passer encore quelque temps avec nous pour la ramener ensuite. Il prendra ses mesures alors, mon très cher oncle, pour aller vous faire une petite visite, et il ne négligera rien pour vous engager à revenir avec lui, et à accorder quelques moments à notre cher père. Vous savez, mon très cher oncle, toute la satisfaction que lui donne votre présence, et je m'afflige bien souvent de ce qu'il est si rarement à portée d'en profiter.

(( Je suis venu passer quelques jours ici, pour faire ma cour au prince de Hesse-Gassel, gouverneur de Grave et lieutenant-général à notre service. On s'empresse fort de lui donner des fêtes, et il est entièrement satisfait des politesses qu'il reçoit dans ce pays. Il a passé quelques jours à Genève et n'v a pas vu M. de Boisy, ce qui me

paraît assez étonnant. J'en suis fâché, parce que c'est le seul de mes parents qui eût été à portée de le recevoir et qu'il y semble appelé par ses relations de famille avec la Cour de Gassel...

M'"^ du RosayS chez qui je suis logé, et toute sa famille me chargent, Monsieur et très cher oncle, de vous offrir leurs respects. Agréez... »

La santé de M. de Crassier paraissait meilleure, et, au mois de janvier 1781, M"''' Necker écrivait à son amie : « Les nouvelles que vous m'avez données de M. de Portes et celles que j^en ai reçues d'ailleurs m'ont fourni de grandes consolations. Je ne pense jamais à lui sans m'attendrir, et j'aurais voulu pouvoir lui rendre les soins d'une fille, en me rappehmt sans cesse qu'il a eu pour moi l'affection et les procédés d'un père ; Dieu veuille ajouter encore au soulagement qu'il lui a déjà accordé, et ne pas refuser enfin à nos ardentes prières l'entier rétablissement de sa santé. )>

Toutefois, l'année suivante, son état empirait au point d'inquiéter vivement M""*" de Portes qui écrivait à son beau-frère : « L'état de mon mari, mon cher frère, empire chaque jour ; malgré la rigueur du temps, je ne puis vous le laisser ignorer. Ce serait un secours pour moi de vous avoir auprès de nous. » M. de Crassier expira le 28 février

^ Sœur de M. 'de l'elissarv.

à l'âge de soixante ans. Ses deux fils absents ne purent se rendre aux obsèques.

Guillaume exprima sa douleur dans la lettre suivante adressée à son oncle :

« Arnheim, le 26 mais 1782.

« Quoique préparé au fatal événement que vous m'avez annoncé, mon très cher oncle, ma douleur n'en a pas été moins profonde, et les larmes que j'ai versées ont dû être bien amères pour être proportionnées à la perte que j'ai faite. Si quelque chose peut les adoucir, c'est bien l'assurance que vous voulez bien nous donner votre amitié. Elle est plus que jamais, dans ces tristes moments, l'objet de mon ambition, et sera toujours celui de mes soins et de mon zèle en tout ce que je pourrai faire pour la mériter.

« Mais qui consolera ma bonne et respectable mère et qui remplira le vide affreux qu'elle doit éprouver? Sa douleur me pénètre autant que la mienne propre. Les sentiments que vous témoignez pour elle, mon très cher oncle, lui sont bien acquis ; pour ceux que nous lui devons, il faut être fils d'une aussi bonne mère pour les bien sentir.

« Je crois qu'il est essentiel de rassembler auprès d'elle autant que possible les objets qui lui sont chers. Cette considération et le besoin que j'éprouve

aussi de me jeter dans ses bras, m'ont fait solliciter un congé que je viens d'obtenir. Je pars demain, et je suis... etc. »

De son côté, Louis exprimait ses sentiments ainsi :

« La Haye, le 9 mars.

« Monsieur et très cher oncle,

(( Le courage que vous avez montré dans toutes les adversités vous aidera à supporter la perte d'un frère qui toujours eut pour vous l'affection la plus tendre. Je vous demande des consolations, Monsieur et très cher oncle, et ne suis guère capable d'en donner. Quoique l'événement qui fait couler nos larmes ne dût pas me surprendre, j'en ai été frappé comme d'un coup de foudre. Je sens toute l'étendue de la perte que nous allons faire ; le bon Dieu veuille nous donner la force de la supporter, et puissions -nous terminer notre carrière comme notre respectable père, après avoir fait le bien et pratiqué toutes les vertus. L'exemple de mon père sera toujours présent à mes yeux.

« Daignez, Monsieur et très cher oncle, soutenir mes bonnes résolutions par vos conseils ; continuezmoi de grâce votre protection et votre bienveillance...

'( Je suis etc.. »

V1I-: DE FA MI lu: 33

Les condoléances de M™'' Necker sont écrites de sa main à un moment où elle dictait généralement ses lettres. Elles jettent donc un jour particulier sur l'état d'àme intime et les sentiments véritables de l'ancienne pupille du défunt.

« l^aris, ce 10 mars 1782.

(( Oiie pourrais-je dire, Madame, quelles consolations pourrais-je adresser à une femme qui fut toujours le modèle de toutes les vertus, et qui trouvera au fond de son cœur et dans le souvenir de toute sa conduite un secours contre toutes les peines de la vie ? Vous avez perdu l'ami le plus tendre, l'époux le plus passionné, l'homme le plus respectable et le plus digne d'être chéri. J'ai perdu l'appui de ma jeunesse, le cœur sensible dans lequel j'ai versé si souvent le mien; j'ai perdu l'objet d'une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie ; hélas ! j'espérais, toutes les fois que je pensais aux douceurs de la retraite, d'embellir un jour la nôtre par une amitié si précieuse. Tout est évanoui; ce voyage même queje me proposais de faire, ce printemps, ne se présente plus à moi que pour me rappeler mes pertes ; quand je l'ai vu, quand je lui dis adieu, c'était donc pour la dernière fois. Ah! Madame, cette mort, si terrible dans ce qui nous est cher, n'est plus elfrayante pour nous-même ; peu à peu la terre se dépeuple pour les cœurs scn-

sibles, et ils mettent des regrets à la place de toutes leurs jouissances ; pardonnez, je vous parle de moi et de ma douleur, et je ne devrais vous parler que de la vôtre. Vous fûtes Fange bienfaisant et-tutélaire de la vie de Monsieur de Portes ; avec quelle tendresse il me parlait de vous, et combien cette tendresse, si elle avait été susceptible d'augmentation, aurait-elle dû s'accroître encore par la conduite, malheureusement sans exemple, que vous avez eue pendant le long intervalle de cette cruelle maladie! Devant Dieu, devant les hommes, envers cet époux si cher, tous vos devoirs sont remplis, mais la douleur nous reste et votre dernier sacrifice est d'en diminuer l'excès.

« Si rien ne met obstacle à mes projets, j\irai, ce printemps, joindre mes larmes aux vôtres, partager votre affliction, et me rappeler ces temps où l'objet de tous mes regrets pleurait avec moi mes pertes affreuses, et s'unissait à vous dans les soins compatissants que vous me prodiguiez.

(( Cet enchaînement de pensée nous rappelle bien que ce monde est une vallée de larmes. Vous avez placé votre félicité dans un séjour plus heureux; ceux que nous pleurons nous y précèdent, et, insensiblement, toutes les sources de notre bonheur sur la terre se réunissent dans le seul lieu qui doit fixer nos regards. Croyez, Madame, que je fais les vœux les plus tendres pour votre consolation et pour celle de vos chers enfants. Je sais combien

ils sont dignes de vous et je chercherai avec empressement l'occasion de les voir , et de leur marquer la tendresse infinie dont je suis pénétrée pour vous, Madame et chère amie. Agréez en l'hommage, joint à celui de notre douleur. (( J'ai l'honneur, etc.. )>

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