‹ Le Comte Guillaume de Portes, 1750-1823Chapitre 9 sur 45 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Petit Vilette, c'est en vain Que tu crois te couvrir de gloire, Tu ne seras jamais qu'un nain Qui montre un géant à la foire.

Le H février, « on apprend que le roi a trouvé très mauvais le dîner de la Reynière. Un conseil de famille a résolu de faire sortir Toriginal de la maison avec dix-huit mille livres de rentes. »

Les invités de M'"'' Necker discutent les pièces de Marmonlel. « Dans le Roi Lear de Ducis. le héros

perd sa fille au milieu de son triomphe : on disserte si la circonstance n'est pas une augmentation de malheur. L'assemhlée fait grand cas de Touvrage de M. de Mirabeau fils, aidé (dit-on) de M. Diderot, sur les Lettres de cachet. »

On voit d'après ce qui précède, combien de Portes avait mis à profit son séjour chez M. et M™^ Necker. Ce jeune officier, qui, chaque soir, note ses impressions de la journée écoulée, fait preuve à la fois d'une bonne mémoire, d'un esprit ouvert, d'un jugement sain. S'il marque une préférence, dans son journal, pour les sujets touchant de près sa carrière, il s'intéresse aussi aux conversations d'ordre littéraire qui donnaient au salon de M""^ Necker son cachet particulier.

Les lettres dans lesquelles il communiqua à sa mère ses impressions intimes ont malheureusement disparu. Celles que M"''' Necker écrivit alors à M""® de Portes peuvent, en quelque sorte, suppléer à cette lacune.

Madame Necker à Madame de Portes,

« Paris, 7 février 1783.

(( J'ai reçu. Madame et chère amie, et logé bien mal à mon gré votre excellent fils; dans le peu de conversation que j'ai eu avec lui, j'ai remarqué

avec attendrissement la touchante vénération dont il est pénétré pour vous, et ses mœurs si simples et si douces dont j'ai perdu le spectacle depuis longtemps; si je l'avais reçu à la campagne, j'aurais joui davantage du plaisir de me rapprocher de lui et de vous par des conversations plus intimes ; mais Paris entraîne le temps comme un torrent rapide, et ma mauvaise santé diminue encore le peu qui m'en reste. Au milieu des peines dont votre vie a été semée, vous jouissez cependant des plus douces récompenses que le ciel ait préparées à la vertu sur cette terre. Vos enfants ne vivent que pour vous et ne voient le honheur qu'en vous et par vous ; c'est le résultat de ce que m'a dit votre cher fils. 11 m'a peint avec beaucoup de sens et de naïveté l'embarras oii il se trouvait dans un monde qui lui est si étranger, et au milieu de tous ces propos frivoles et légers qui sont autant d'énigmes, lorsqu'on n'a pas fait la longue étude des bagatelles qui nous occupent. Il faut, en effet, beaucoup de jugement pournepas faire de grandes méprises au milieu de tous ces fantômes qu'on nous présente sous différentes formes. Mais je ne crains pas que Monsieur votre fils se fasse jamais remarquer d'une manière défavorable. Avec de la simplicité, de l'honnêteté et point de prétention, l'on est toujours sûr de se rapprocher de tous les esprits et de plaire à tous les goûts. D'ailleurs, sa santé est très bonne, et j'espère que ce petit

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voyage que vous lui avez laisse entreprendre ne vous donnera à tous égards que de la satisfaction. ))

(( Agréez, etc. »

« Paris, le 13 mars 1883.

(( Monsieur votre fils, Madame, est parti de Paris le 2 mars pendant la nuit; nous avons fait, M. Necker et moi, de vains efforts pour le retenir plus longtemps, et malgré l'intérêt et Famitié qu'il nous a montrés, je crois que le séjour de cette grande ville n'avait pas autant d'attraits pour lui qu'il en aurait eu pour un jeune homme moins raisonnable et moins susceptible de réflexion ; il a beaucoup vu et s'est fort occupé de ce qu'il a vu; et tandis que ma fille lui faisait des plaisanteries continuelles sur les mœurs et les usages de la Suisse, j'y pensais avec attendrissement, et je le félicitais de n'en pas connaître d'autres. Il manquait à mon plaisir l'idée qu'il vous portait immédiatement l'hommage de mon tendre attachement. Je ne sais plus quand je pourrai moi-môme m'acquitter de cette commission si douce. Monsieur votre fils qui me paraît avoir beaucoup de pénétration aura vu aisément qu'avec tous les éléments de bonheur, il m'arrive, comme à tout le monde, d'être obligé de plier mes goûts dans le détail, et ma tendresse pour M. Necker

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me l'ait ordinairement de ce devoir une occupation agréable ; je ne sens autrement que dans quelques exceptions très rares, et que Monsieur de Portes aura peut-être aperçues.

c( J'ai mené Monsieur votre fils chez M""® de Villette qu'il désirait voir à cause de TafTection que vous avez conservée pour elle; il a été fort content de son honnêteté et de sa simplicité. 11 m'a fait aussi renouveler connaissance avec M. et M"'^ de Divonne ; je les ai vus l'un et l'autre après le départ de M. de Portes; ils m'ont parlé de vous, Madame, et de tout ce qui vous est cher, dans les termes les plus propres à llatter mon cœur et à me rappeler des souvenirs intéressants et douloureux. J'ai été charmée de leur franchise et de cet air de bonté sensible qu'on rencontre si rarement dans ce pays. Monsieur votre fils s'est fort occupé du plaisir d'envoyer quelques présents à ses aimables sœurs.

« Le sang qui se porte toujours à ma tête avec violence me contraint plus que jamais à dicter toutes mes lettres. Daignez pardonner, Madame, cette impolitesse involontaire à la plus tendre de vos amies, et à une personne qui vous est dévouée par des sentiments aussi inviolables que respectueux. »

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