ÉCLIPSE DU RHINGRAVE DE SALM
Tout homme qui poursuit sérieusement une carrière, traverse une phase décisive pendant laquelle les circonstances lui permettent d'affirmer son caractère et ses talents. Transportés sur le théâtre de la guerre, nous allons voir le comte de Portes, aux prises avec des difficultés de tout genre, mettre en évidence les nobles qualités de cœur et d'esprit, et les capacités militaires que nous avons vu se développer en lui pendant ses années de jeunesse. En abordant Tannée 1787, notre biographie touche à son point culminant, au moment où la vie du comte de Portes se résume en une action héroïque.
Les Pays-Bas étaient alors divisés en deux camps. D'un côté la Hollande, qui était la plus puissante des sept provinces, voulait rester maîtresse chez elle et reléguer le pouvoir du prince d'Orange dans les limites de l'ancien Stathoudérat.
Ses partisans, en tête desquels il faut nommer les grandes villes et la marine, s'intitulaient Patriotes^ et trouvaient un appui chez les Français. De l'autre côté, le prince d'Orange, soutenu par les six autres provinces jalouses de la Hollande , visait à l'établissement d'une monarchie absolue au profit de sa Maison. Le roi de Prusse, son beaufrère, et l'Angleterre, dont la politique était en principe hostile à la France, secondaient ses vues. Un peu de souplesse eût suffi au prince d'Orange pour mettre de l'huile dans les rouages de ses États. Mais cette qualité lui faisait défaut, et il froissait les susceptibilités locales en voulant imposer aux villes ses créatures pour fonctionnaires. De plus, il montrait en toute chose une incapacité notoire. Au lieu de s'aplanir, les difficultés s'accentuaient, et les nuages qui se montraient à l'horizon allaient bientôt obscurcir le ciel hollandais. Avant d'aborder les événements politiques qui se déroulèrent à la fm de l'année 1787, voyons quel genre de vie le comte de Portes menait en Hollande. Il y cultivait des relations fort agréables. L'amitié dont il jouissait le plus était celle de la baronne de Leyde d'Oostvorn, née comtesse de Thoms. Cette femme gracieuse, d'un âge assez avancé pour permettre à de Portes de l'intituler « sa mère de Hollande », témoignait au jeune officier suisse une sincère affection. Invariablement gaie et naturelle, elle répandait un grand
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charme autour d'elle, et mettait à leur aise ses hôles qu'elle recevait en été au château d'Ostvoorn et en hiver à Leyde.
Déjà en 1779, Guillaume était choyé chez M™* de Leyde et communiquait à sa mère les impressions suivantes :
« Il m'est entièrement sorti de la tête, ma très chère mère, que je vous aie écrit que je pensais à aller à Amsterdam. Ce n'est point mon projet, et je me trouve trop bien auprès de ma bonne amie pour aller perdre mon temps et mon argent ailleurs; et le peu de temps que j'ai à rester ici ne me le permettrait pas. L'entreprise que vous me supposez est de longue haleine; d'ailleurs, plus j'y réfléchis et moins je crois pouvoir m'accommoder d'une femme de ce pays. Plus j'examine de près les mariages, môme les plus brillants, qui se sont faits à l'étranger, et moins je les envie. M""^ de Leyde est du môme avis. Je pense parfaitement comme vous, bonne maman, et je vous assure que mon attachement pour mes bons parents ne pourra jamais être contrebalancé par rien, et que ma patrie sera toujours là où ils seront...
(( En attendant, je suis content de mon séjour ici. Plus on connaît M™^ de Leyde, plus on s'attache à elle. La franchise, la gaieté, la liberté concourent également à rendre sa société agréable, et j'ai trouvé les minuties de son mari considérable-
ment diminuées. Nous avons quitté la campagne depuis quelques jours, et je suis logé en dépit de mes sollicitations dans un magnifique appartement : un lit de velours bleu doublé de taffetas blanc, du linge comme de la batiste, tapis venus tout frais de Smyrne, glaces, trumeaux, le reste tout à l'avenant. Voilà l'habitation de celui qui coucha à Steenbergue modestement sur la paille, faute de matelas ; mais je vous assure que mon logement est ce que je regretterais le moins de cette maison... »
Parmi les amis du comte de Portes nous aurons à citer plus tard, outre ses camarades du régiment de Saxe-Gotha, les officiers hollandais de Dopff et Stegelmann,et les officiers suisses de Senarclens et Rath. Son frère Louis venait le voir toutes les fois qu'il pouvait échapper pour quelques heures à sa garnison. Les deux frères passaient alors les moments les plus joyeux de leur vie. C'est un de ces séjours en commun sur un Polder^ c'est-à-dire sur une étendue entourée de digues, qu'ils décrivent tous deux à leur mère :
MM, Guillaume et Louis de Portes à leur mère.
M. Louis de Portes : « J'ai reçu, très honorée mère, la lettre que vous m'avez fait la grâce de m'écrire peu de jours avant de partir pour la Zéelande ; cela m'a fait différer de vous répondre,