CHAPITRE PREMIER
Joseph de Mnistre et sa rnmille avant la Révolution
Joseph de Maistre aussi célèbre que mal connu. — Opinions fausses en circulation sur son compte. — Légende hostile de l'école soi-disant libérale. — Comment elle a été réfutée par les témoignages authentiques et notamment la publication des Lettres et Opuscules inédits en 1851. — Aveux significatifs de Sainte- Beuve. — Opportunité d'un acte définitif de justice et de réparation. — Une Cl chienne de fin de siècle ». — Première esquisse du portrait vrai de Joseph de Maistre. — Le rire salaniquc et le rire angélique. — Véritable date, donnée pour la première fois, de la naissance de Joseph de Maistre. — I^e père de Joseph de Maistre. — Education. — Le collège des Jésuites. — Deuil de leur expulsion. — Joseph de Maistre est un des meilleurs élèves de ces incomparables maîtres. — Sa prodigieuse mémoire. — Ses méthodes de travail. — Son répertoire de notes. — Sa soumission touchante envers ses parents. — Double critérium d'appréciation des grands écrivains. — Goûts poétiques de Joseph de Maistre. — Son culte pour sa mère. — Joseph de Maistre entre comme substitut-avocat fiscal général au Sénat de Savoie, oiï il fera toute sa carrière. — Joseph de Maistre magistrat. — Mariage de Joseph de Maistre. — Portrait de sa femme. — Ses idées sur les devoirs et les bonheurs conjugaux. — Influence discrète de M"= Joseph de Maistre sur son mari et ses enfants. — Madame Prudence. — Première esquisse de la galerie de famille.
11 est arrivé pour Joseph de Maistre ce qui arrive encore chaque jour pour d'autres écrivains comme lui,
~ LE COMTE JOSEl'H Ï)K MAISTRE
aussi célèbres que peu ou mal connus. On le elle plus qu'on ne le lit, on le blùine ou on l'admire de confiance. Notre but est surtout de le faire connaître. Un long commerce avec ses œuvres, avec les traditions locales et familiales scrupuleusement interrogées, nous a donné l'illusion peut-èlre téméraire de noire initiation aux plus intimes mystères de son génie et de son caractère. Nous allons essayer de la justifier et de la faire partager au lecteur.
Nous le ferons avec d'autant plus d'espoir, que quoi qu'il circule encore sur le compte de Joseph de Maistre bien des opinions fausses, le public n'en est plus à voir sa figure sous l'aspect rébarbalif et presque sinistre que lui prêtait la malveillance d'une certaine école soi-disant libérale. C'est la publication, par son fils, en 1851, de ses Lettres et opuscules inédits qui a fait ce premier miracle de lui rendre en traits singulièrement attrayants la réalité de sa physionomie (1). Nous n'en sommes plus à la légende caricaturale de l'ogre théocratique, de l'ours de Savoie. La surprise de ce charme inattendu arracha alors à Sainte-Beuve ces aveux significatifs qui ont fait leur chemin depuis dans la critique et le public.
On avait fait à cet écrivain une réputation toute particulière d'absolulismu; ou le jugeait sur une; pat>'c inal lue d'un do ses écrits, et on ne l'appelait que le pané-
(1) La publication en 1858 et en 1860, par M. Albert Blanc, de la correspondance diplomatique et des Mémoires politiques de Joseph de Maistrc, en 3 volumes in-8°, a achevé le revirement en laveur de Joseph de Maistre, en nous livrant dans leur intimité non plus seulement l'honimo, Tcpoux, le •père, mais le politique avisé, clairvoyant et le généreux patriote. Il a bien l'allu se résoudre à aimer, à estimer celui qu'on osait à peine admirer.
gyriste du bourreau, parce qu'il avait soutenu que les sociétés qui veulent se maintenir fortes ne peuvent le faire qu'au moyen de lois fortes. Aujourd'hui les événements ont marché; ils sont loin d'avoir donné raison en tout à M. de Maistre; mais ils ont mis de plus en plus en lumière la hauteur de ses vues et leur vrai sens, la perspicacité de ses craintes, la sagesse de quelques-uns de ses regrets. Enfin, on ne peut plus méconnaître en lui un philosophe politique du premier ordre, un de ceux qui, en nous éclairant sur l'esprit d'organisation des anciennes sociétés, donnent le plus à penser sur les destinées et la direction future des sociétés modernes.
Le même illustre critique exprimait en ces termes l'impression qu'il avait ressentie à la lecture de la Correspondance et des Opuscules inédits.
L'homme supérieur et, de plus, l'homme excellent, sincère, amical, père de famille, s'y montre à chaque page dans toute la vivacité du naturel, dans tout le piquant de l'humeur et, si l'on peut dire, dans toute la gaieté et la cordialité du, génie. C'est le meilleur commentaire et le plus utile correctif que pouvaient recevoir les autres écrits si distingués, mais un peu altiers, du comte de Maistre. On apprendra de j^rès à révérer et à goûter celui qui nous a tant de fois surpris, provoqués et peut-être mis en colère. Ce puissant excitateur de hautes pensées politiques va devenir une de nos connaissances particulières et, peu s'en faut, l'un de nos amis (1).
Le moment n'est pas mauvais pour profiler de ce mouvement de justice et de réparation, et rendre à Joseph de Maistre les hommages qu'il mérite. Au contraire, dans les temps critiques comme le nôtre, et pour parler le langage pessimiste de Linguet, « en cette chienne de fin de siècle (2) », où, comme le constatait
(1) Causeries du lundi, t. I"V, p. 192-193.
(2) Lettre inédite de Linguet à Perregaux, du 11 octobre 1789.
encore, vers la même époque, Sénac de Meillian, « les grandes passions sont aussi rares que les grands hommes », il est opportun, il est salutaire, au point de vue moral, d'essayer de faire revivre la figure d'un homme illustre qui fut aussi un honnête homme et un excellent homme, qui eut jusqu'au bout tous les courages de l'esprit et toutes les fidélités du cœur. Il est opportun, il est intéressant, au point de vue littéraire, d'étudier de près un homme qui déploya, pour défendre les idées les plus contraires à celles de Voltaire, plus d'éloquence et autant d'esprit que Voltaire, qui a laissé, sur tous les sujets politiques ou philosophiques qu'il a traités, une trace magistrale, qui a renouvelé en se jouant un genre essentiellement français, le genre épistolaire, dans cette correspondance de famille et d'amitié, où il se peint sans le savoir et se loue sans le vouloir, oîi il laisse courir sa plume, la bride sur le cou, se bornant à voir juste, à sentir sincèrement et à parler simplement, sans se défendre les innocentes vengeances de la malice et ces bonnes fortunes de style qu'on ne trouve qu'en ne les cherchant pas.
Cet homme, d'autant de caractère que de talent, aussi fin que fort, aussi généreux que spirituel, aussi honnête qu'habile, aussi tendre pour sa famille et le prochain que sévère pour lui, est, grâce à quelques pages d'une beauté immortelle oi^i, lorsqu'il s'est trompé, la forme triomphe de l'erreur même et survit au fond, un grand écrivain et un modèle littéraire, à ce point que l'Académie française a donné sa Vie et ses œuvres pour sujet du discours imposé aux concurrents de son prochain concours d'éloquence.
Il est encore plus et mieux qu'un artiste et parfois un virtuose d'inauguration, d'éloquence cl de style; il
est un des hommes, un des exemplaires d'humanité qui font le plus d'honneur à l'humanité. Sa vie fut toujours un exemple, comme ses œuvres sont souvent un modèle. Cordialité inépuisable, probité incorruptible, piélé filiale, conjugale, paternelle, religion des devoirs domestiques, courage civil, constance dans les fois et les affections, toutes les vertus de la lutte, toutes celles, plus rares, de la victoire, désintéressement et modestie, dédain de la popularité, mépris de la fortune, culte de la raison et du droit, surtout en présence du triomphe insolent de la force, joie dans le travail et résignation dans le sacrifice : voilà ce qu'on trouve avec admiration et avec respect dans cette existence.
Mais ce n'est pas tout d'être vertueux : il ne messied pas à la dignité de la vertu, il ne nuit pas à son mérite et à son exemple qu'on soit vertueux avec simplicité, avec bonhomie, avec grâce, avec alacrité, avec esprit. Aussi Joseph de Maistre ne se priva-t-il jamais des consolations et des vengeances permises de l'esprit. Il ne pensa point, comme son ami, M. de Marcellus, qu'il y a dans le rire quelque chose de satanique. Il y a aussi la gaieté des honnêtes gens, la joie des consciences sans reproche, il y a aussi la douce malice du rire angélique que M. de Marcellus a eu tort d'oublier. Joseph de Maistre vivait en un temps d'épreuves où on avait à pleurer sur tant de choses, qu'il était bien permis de se dédommager en riant franchement de quelques autres. Le rire de l'honnête homme, qui décharge et soulage à la fois sa conscience et la conscience universelle et l'absout mieux qu'une protestation de toute apparence de complicité avec les iniquités du fait, Joseph de Maistre l'eut avec cette facilité à
la fois naïve et profonde de l'enfant et du philosophe. Il eut celle joie de l'esprit qui en marque la force et atleste aussi la p;iix de l'àme et l'harmonie des facultés. Rien n'égale la sincérilé de son rire, si ce n'est celle de ses larmes, qu'il donne alors avec la même abondance généreuse aux causes et aux pertes qui le mérilent.
Joseph de Maistre, que Lamartine a cru voir de haute stature, était au contraire de statureordinaire.il était taillé moralement plus que physiquement dans la solidilé des belles natures alpestres, solidité qui n'a rien de gigantesque el setraduil plus en nerfs qu'en muscles; solidilé pleine de celte souplesse qui plie parfois, mais ne rompt jamais sous les orages. Sa force et sa vie brillaient surtout dans ses yeux, dont le regard, quand il n'était pas enflammé par la passion de l'idée, par la colère contre l'injustice ou la sottise insolentes, était doux comme celui d'une femme, riant comme celui d'un enfant. Il eut à la fois la loyauté et l'intrépidité chevaleresques, la simplicité et l'ingénuité patriarcales. Cet aigle d'intelligence fut débonnaire comme l'agneau, candide comme la colombe. Il garda à sa vertu, avec le charme des façons les plus nobles, les plus galantes, l'attrait naïf de l'innocence et de l'alacrité rustiques. Il y a dans la vertu de l'homme, quand il s'est conservé sain d'esprit el pur de cœur jusqu'à la vieillesse, en dépit de la corruption, de la prospérité ou de celle du malheur, quelque chose de particulièrement touchant, charmant, aimable et vénérable à la fois, un attrait plus original el plus rare que celui, plus naturel, de la vertu féminine.
Nous avons tenu à placer au début de ces Etudes, ne fût-ce que pour inciter le lecteur à nous suivre, juste-
ment attiré par le charme de cette belle figure, l'esquisse d'ensemble du caractère et du talent de Joseph de Maistre. Nous allons reprendre en détail cette physionomie complexe, en appuyant sur les lignes maîtresses, sur les touches décisives, et en essayant de donner peu à peu à notre portrait les reliefs de la ressemblance et les couleurs de la vie.
C'est à l'homme, avant l'œuvre, que nous nous attacherons tout d'abord.
Joseph-Marie, comte de Maistre, naquit à Ghambéry le 1" avril 1753 (1), d'une famille d'origine languedocienne, dont une branche, détachée de la souche originaire, fleurit et fructifie en Savoie dès le commencement
(1) Nous donnons pour la première fois la date exacte, d'après les registres baptismaux, de la naissance de Joseph de Maistre. Sainte-Beuve l'avait fixée au 1" avril 1753, dans les Portraits littéraires, sans indiquer sa source dont il n'était pas bien sûr, puisque, dans les Causeries du lundi, il adopte la date donnée par le fils, le comte Rodolphe, présumé avec raison mieux informé que personne, et répète 1754. I^e fils pourrait d'ailleurs invoquer ce témoignage du père, sous la forme humoristique qui lui est familière. « Dans mes rêves poétiques, j'imagine que la Nature me portait jadis dans son tablier de Nice en France, qu'elle fit un laux pas sur les Alpes (bien excusable de la part d'une femme âgée) et que je tombai platement à Ghambéry. Il fallait pousser jusqu'à Paris ou, du moins, s'arrêter à Turin, où je me serais formé; mais l'irréparable sottise est faite depuis le 1°' avril 1754. » Joseph de Maistre plaisantait volontiers sur son origine savoyarde et sur son âge, rappelant à son frère Nicolas que les registres de la paroisse Saint-Ijéger ne lui permettaient pas l'illusion de se croire jeune. Or ces registres le vieillissent d'un an sur son propre calcul. En voici l'extrait qui le concerne. Sur l'absence de particule usitée en Savoie et Piémont, sur le nom patronymique Maistre, sur la noblesse incontestable, mais non ancienne ni de caractère féodal de la famille, nous renvoyons aux explications dont nous avons accompagné l'extrait baptismal de Xavier. Voici celui qui concerne Joseph : « Le 1" avril (1753) est né et le même jour a été baptisé Joseph Marie, fils du
du dix-seplième siècle (1). Son père, le comte François- Xavier, était président du Sénat de Savoie et conservateur des apanages des princes.
Ses vertus et ses lumières lui avaient mérité rcslime de ses collègues et la considération du public, qui, à sa mort, se manifestèrent par des témoignages exceptionnels de regret. Le sénat crut devoir faire part de celte perte irréparable par un message solennel au roi, qui y répondit par un billet autograpbe de condoléance.
Josi'ph, digne fils d'un tel père, était l'aîné d'une famille de dix enfants, dont un seul, Xavier, devait avec lui, par des talents un peu différents et des œuvres plus légères, illustrer littérairement le nom commun. Mais tous contribuèrent à son honneur, les trois autres frères dans la carrière ecclésiastique ou la carrière
seigneur Franrois-Xavier Mai^tre, avocat fiscal général, et de dame Christine Demotz, mariés; parrain : le seigneur Joseph Demolz, sénateur honoraire au Sénat de Savoie el juge mage de la môme province, aieul de reniant; marraine : dame Anne- Marie Demotz, épouse du seigneur Nicolas Perrin, premier substitut, avocat fiscal général, tante de l'enfant. — P. Alex. Curé. [Reg. de baptêmes de l'église paroissiale de Saint Léger, t. V. Extraits communiqués par IM. \'ernier, archiviste de la Savoie).
(l) Le comte Rodolphe de Maistre écrit à ce propos dans la notice biographique qui ouvre les deux volumes d'Opuscules et de Correspondance inédits publiés par ses soins en 1851 : « La famille de Maistre est originaire du Languedoc ; on trouve son nom répété plusieurs fois dans la liste des anciens capitouls de Toulouse; au commencement du dix-septième siècle, elle se divisa en deux branches, dont l'une vint s'établir en Piémont : c'est celle dont le comte Joseph descend; l'autre demeura en'^France. Le comte Joseph de Maistre attachait beaucoup de prix à ses relations de parenté avec la branche française : il eut soin de les cultiver constamment, el aujourd'hui même les descendants actuels des deux branches sont unis par les liens d'ail'ection autant (pie par hnir communauté de principes et d'origine. »
militaire; les cinq sœurs par leur beauté, leur vertu et l'agrément de leur esprit.
L'aîné de cette nombreuse postérité fut élevé avec les soins particuliers que méritait une intelligence précoce et qu'inspirait aussi la prédilection prophétique qui faisait voir en lui non seulement le futur chef de la famille, mais sa future gloire. 11 la justifia de bonne heure par son goût pour l'étude, l'ardeur et le succès avec lesquels il suivit les leçons d'abord d'un instituteur particulier, sous la surveillance vigilante de son grand-père maternel, le comté de Molz, gentilhomme du Bugey, et de son père, puis les cours du collège des Jésuites, maîtres excellents, dont sa gratitude devait plus tard exalter la supériorité comme éducateurs de la jeunesse.
Leur réputation et leur influence étaient grandes en Savoie. La suppression en France et en Portugal de cet ordre qui devait trouver en Angleterre, en Prusse, en Russie, dans des pays schismatiques et auprès de rois philosophes, un accueil et un asile, et dans Frédéric lui-même, un appréciateur de ses mérites, fut considérée comme une faute et comme un malheur dans les familles patriarcales et religieuses qui avaient gardé le culte des anciennes fois et des anciennes mœurs. La tristesse et le silence de deuil qui se répandirent dans sa maison à la réception de celle nouvelle, l'air d'autorité et de chagrin avec lesquels sa mère interrompit soudain ses jeux et leur gaieté inconsciente, étaient demeurés un des plus vivaces souvenirs d'enfance de Joseph de Maistre (1).
Il se souvenait aussi avec orgueil d'avoir été un des
(1) Notice par le comte Rodolptie de Maistre, p. 2.
meilleurs élèves de ces incomparables maîtres, d'avoir profile de leur art ingénieux h môler les leçons de Téducalion morale à celles de rinslruclion classique la plus raffinée, avec des succès demeurés légendaires, soit dans les premiers essais et les premiers tournois de juvénile éloquence, où il remporta souvent la palme, soit dans ces défis d'une émulation généreuse où il déconcertait toute rivalité par de prodigieux tours de force de mémoire. La sienne était extraordinaire et ne reculait ni ne pliait sous le poids d'un livre de VEnéicle, appris en vingt-quatre heures, et si bien appris qu'en 1818, il était encore capable de le réciter en entier sans une hésitation ni une faute (1).
L'illustre critique qui raconte le fait, a raison d'y voir une marque, un signe précoce de la future supériorité. Il est certain que la mémoire, si indispensable à l'orateur, à l'écrivain, est, quand elle ne sort ni de sa place ni de son rang, et demeure, non la faculté maîtresse, mais la première des facultés servantes, caractéristique de la force de l'esprit, h Celte puissance, celte capacité de mémoire, déclare judicieusement Sainte-Beuve, quand elle ne fait pas obstruction et qu'elle obéit simplement à la volonté, est le propre de toutes les fortes têtes, de tous les grands esprits. »
Joseph de Maistre ne devait pas seulement à l'éducation reçue cette mémoire prompte et forte, assouplie par l'exercice et fécondée sans cesse par ses acquisitions et ses conquêtes. Il lui devait aussi cette juste méfiance de la mémoire, même si aguerrie et si sûre, qui présida toujours à ses méthodes et à ses disciplines de travail. C'est à ce point qu'il s'astreignit toute sa vie
(1) Sainte-Beuve, Porlraits littcmires, t. II, p. 389-390.
à ne lire que la plume à la main, et à faire de ses lectures des analyses et des extraits soigneusement transcrits, par ordre de matières, sur des registres terminés chacun par une table, et dont la collection formait une véritable bibliothèque encyclopédique. Quelle puissance de travail atteste la patience de l'homme capable de composer un tel arsenal, quelle facilité d'arguments, quelle écrasante abondance de ressources elle procurait à l'homme qui pouvait y puiser incessamment et sans effort !
Ce qu'il faut plus admirer encore, c'est l'esprit de soumission et de modestie que garda toujours celui qui disposait d'un tel trésor, où n'entrait que le fruit des lectures permises, car il n'en faisait jamais d'autres. Sainte-Beuve relevait avec étonnement et respect, dans les souvenirs du comte Rodolphe sur son père, ce trait essentiel en effet de caractère et de nature.
Le trait principal de l'enfance du comte de Maistre, nous dit son lils, fut une soumission amoureuse pour ses parents. Présents ou absents, leur moindre désir était pour lui une loi imprescriptible. Lorsque l'heure de l'étude marquait la fin de la récréation, son père paraissait sur le pus de la porte du jardin sans dire un mot, et il se plaisait à voir tomber les jouets des mains de son fils, sans qu'il se permît même de lancer une dernière fois la boule ou le volant. Pendant tout le temps que le jeune Joseph passa à Turin pour suivre le cours de droit à l'Université, il ne se permit jamais la lecture d'un livre sans avoir écrit à son père ou à sa mère, à Ghambéry, pour en demander l'autorisation (1). »
C'est le moment de présenter au lecteur cette mère, « personne de haute distinction, qui eut une grande
(1) Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, p. 193-19i.
inlluence sur lui, et qui attendrit ce que celte forme de paternité sénatoriale aurait pu avoir de trop rigide, mais sans rien amollir (1) ».
« Elle avait su gagner de bonne heure, dit le comte Rodolphe, le cœur et l'esprit de son fils, et exercer sur lui la sainte inlluence maternelle. Rien n'égalait la vénération et l'amour du comte de Maistre pour sa mère. »
Nous verrons tout à l'heure dans quels termes il en parle. Mais que le lecteur nous permette d'abord à ce propos l'exposé d'une petite théorie, qui trouve une confirmation éclatante dans un double trait de la vie morale et de la vie littéraire de Joseph de Maistre.
Il faut avoir des règles pour juger les hommes. Bien qu'il n'y ait point à cet égard de critérium infaillible, tant s'en faut, nous avons quelque confiance dans les éléments d'appréciation à priori que nous soumettons au lecteur.
Quand il s'agit de juger un écrivain, nous nous informons de ses études, des préférences qu'il a manifestées dans ces études, et qui peuvent être des signes de vocation. Nous nous demandons s'il a été nourri de celte moelle de lion des belles-lettres, des classiques humanités. Nous désirons savoir s'il n'a pas dédié sa première barbe h Apollon, s'il n'a pas tenté d'avoir commerce avec les Muses, pour parler plus simplement, s'il n'a pas essayé de faire des vers. Nous croyons qu'il est bien peu d'écrivains dignes de ce nom, qui n'aient pas essayé d'écrire en vers avant d'essayer d'écrire en prose, qui n'aient pas composé ce premier volume de vers, qu'il est sage de conserver inédit, lorsqu'on n'a
(1) Sainte-Beuve, Caifserie^ du lundi. !. W. p. 193-iq'i.
pas la présomptueuse espérance de trouver une note nouvelle, une façon originale de faire vibrer l'instrument, de parler en maître la langue des dieux. L'art des vers supporte moins que tout autre la médiocrité. Il faut, pour continuer de s'y vouer, avoir la conscience fondée qu'on y sera un artiste et non un amateur. Mais, ces réserves faites, convaincu que nous sommes qu'on n'écrit bien en prose que si on a tenté d'abord de bien écrire en vers; qu'on n'atteint jamais au style, sans s'être efforcé de pénétrer les mystères du nombre et de l'harmonie, nous serions disposé à avoir une mauvaise opinion ou tout au moins d'être en méfiance, en prévention, à l'encontre d'un écrivain qui n'aurait pas d'abord, au début intime de la vie littéraire, sacrifié aux Muses et réservé à sa prose quelque chose du parfum resté aux doigts de ceux même qui ont maladroitement manié le vase sacré et l'ont laissé tomber et se briser.
« A-t-il jamais fait des vers? » Bons ou mauvais, peu importe : telle est notre question préliminaire, préalable, quand il s'agit d'apprécier le talent d'un écrivain. Ceci est pour son esprit. Pour nous faire une idée de son cœur, nous demandons : u A-t-il adoré sa mère? » Cela, parce que nous pensons d'abord que tout grand homme est le fils d'une grande mère, digne, par conséquent, non seulement d'être aimée, mais d'être adorée; parce que nous pensons aussi que l'amour filial étant dans la jeunesse, la première manifestation, la première forme du sentiment, un homme dont on pourrait dire, non pas qu'il n'a pas été aimé de sa mère, car toutes les mères aiment leurs enfants, nous ne voulons pas croire le contraire possible, mais qu'il n'a pas adoré sa mère, nous semblera toujours devoir
manquer de ce que le cœur ajoute au talenl. Nous avons jadis appliqué ce principe à Voltaire et à lord Byron, qui ont l'un et l'autre parlé sans affection et sans respect de leur mère. Aussi, qui ne remarque qu'il a toujours manqué quelque chose à leur génie, que cette absence d'amour filial a laissé en quelque sorte orphelin?
Quand nous avons lu, la plume à la main, selon sa méthode, pour établir notre dossier, la Correspondance de Joseph de Maistre, nous nous sommes donc tout d'abord posé nos fameuses questions préalables : « A-t-il aimé les vers? A-t-il essayé d'en l'aire? A-t-il adoré sa mère? »
Ce n'est pas longtemps que nous avons attendu, à ces deux interrogations, une réponse péremptoire et satisfaisante. Joseph de Maistre a beaucoup lu les poètes. Il a essayé quelquefois de les imiter. Il parle d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Dante, du Tasse, de l'Arioste, de Corneille, de Racine, en homme qui s'en est nourri. Il cite souvent des vers, quelquefois môme en souriant, des vers de lui dans ses lettres. Il cite jusqu'à Catulle à M. de Bonald, qui s'en étonne un peu et s'en scandalise presque. Aussi n'est-il pas difficile de voir combien ce culte de la poésie, ce commerce avec les poètes, ont profité à sa prose, où les images pittoresques abondent, et où souvent la période se déroule avec l'ampleur et l'harmonie poétiques.
Quant à sa mère, Joseph de Maistre l'a adorée. Il n'en parle jamais sans un respect religieux, sans une piété attendrie. Il avait coutume de dire, nous apprend le comte Rodolphe : a Ma mère était un ange h qui Dieu avait prêté un corps; mon bonheur était de deyiner ce qu'elle désiruit de moi, et j'étais dans ses
mains autant que la plus jeune de mes sœurs. » Souvent il arrive à Joseph de Maistre de parler de sa mère, de cette Christine de Molz, comtesse de Maistre, qui avait su inspirer tant d'affection à sa famille, tant de respect à tous. Jamais il n'évoque cette chère image de sa sublime mère, comme il l'appelle, sans l'émotion et l'éloquence que l'émotion donne à l'expression des sentiments sincères. Ces images et ces souvenirs domestiques empruntent à l'exil un attrait particulier de tendresse et de mélancolie. Plus d'une fois, dans la solitude laborieuse où il cache sa fière pauvreté et ses déceptions d'ambassadeur besogneux d'un roi détrôné, à Saint-Pétersbourg, il revient à ses impressions d'enfance et de jeunesse, au paysage natal, au toit domestique, au foyer, à ses travaux, à ses jeux, à ces entretiens auxquels présidait son père, à la figure d'une gravité et d'une aménité sénatoriales, à sa mère au doux et pieux visage, à la voix tendre et pénétrante. Il écrit alors à son frère, le chevalier Nicolas de Maistre, de Saint-Pétersbourg, le -14 février 1805, la lettre oii se trouve le passage souvent cité :
A six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me i-avissent de tendresse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre, avec sa figure sainte, et, en t'écrivant ceci, je pleure comme un enfant.
Mais une lettre antérieure de 1804, adressée à sa fille Adèle, à celle qu'il appelle en badinant « sa très chère femme puinée », nous fournit un détail nouveau et précieux, en ce qu'il nous révèle, par l'hommage reconnaissant qu'il contient, la part que la mère de cette nombreuse famille de cinq fils et de cinq filles, vraiment bénie du ciel, car tous les hommes y furent braves, éloquents, spirituels, et toutes les femmes
belles, aimables et pieuses, la part, disons-nous, que cette mère prit non seulement à réducalion, mais même à l'instruclion de ses fils. Cela est vrai, surtout de l'aîné, dont elle surveillait les études et les mœurs, et préparait les succès avec une prédilection aiguillonnée par le pressentiment de sa destinée.
« Tu diras à Rodolphe, écrit-il à sa fille Adèle, continuant de loin à ses enfants le bienfait de celte direction et de celle émulation morale qu'il recul jadis, que je l'exhorle à continuer son travail sur les poètes français; qu'il se les mette dans la tète, surtout l'inimitable Racine; n'importe qu'il ne le comprenne pas encore. Je ne le comprenais pas, lorsque ma mère venait le répéter sur mon lit et qu'elle m'endormait, avec sa belle voix, au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers longtemps avant de savoir lire, et c'est ainsi que mes oreilles, ayant bu de bonne heure celte ambroisie, n'ont jamais pu souffrir la piquette (1). »
Cette mère, qui berçait son fils avec des vers de Racine, n'était pas une mère d'un esprit ni d'un cœur banal, et elle méritait la religion attendrie de sa mémoire, qui mouille, chaque fois qu'il en parle, les yeux de son fils (2).
(1) Correspondance, l. I, p. 304. — Celle Correspondance, dont une grande partie est inédile, forme les lomes VIII à XIV de la nouvelle édition des Œuvres complètes du comte Joseph de Maistre, contenant ses œuvres postliunies et toute sa correspondance inédile: lU vol. in-8°, 1883-1887. Celle grande et belle publication est duc à l'intelligente iniliative des chefs d'une des principales maisons de librairie de Lyon, la lAhrairie générale catholir/ue et classique Ville et Perrussel, im|)rimeurs-édileurs, 3 et 5, place lîellecour. C'est cette édition que nous citerons dans tout le cours de cet ouvrage.
(2) Clirisliiic de Molz, comtesse de Maislre, mourut, le
Un tel fils devait être un excellent mari et un excellent père. Il fut, en effet, l'un et l'autre, au degré exemplaire, au degré héroïque, comme nous allons le voir :
A vingt ans, Joseph de Maistre avait pris tous ses g-rades à l'Université de Turin. L'année suivante, le 6 décembre 177'i, il entra comme substitut-avocat fiscal g'énéral surnuméraire au Sénat de Savoie, et il suivit les divers degrés de cette carrière du ministère public jusqu'à ce que, le 20 janvier 1788, il fût promu au siège de sénateur, comme qui dirait conseiller au Parlement; c'est dans cette position, et sur la chaise curule de la magistrature suprême, que la révolution française devait le saisir (1).
Homme de devoir, avant tout, cherchant dans toute fonction à en savoir à fond et à en pratiquer sans défaillance le métier et l'art, Joseph de Maistre fut un magistrat exemplaire, et il semble s'être peint luimême, sans le savoir et sans le vouloir, dans le portrait qu'il trace du magistral modèle. C'est dans un discours solennel de rentrée, prononcé par lui au Sénat de Savoie, le 1" décembre 1774, sur le cai^actère extérieur du magistrat ou les moijens cVoblenir la. confiance publique, avec une épigraphe empruntée à ce François Bacon, qu'il étudiait déjà et dont il devait
12 août 177i, à l'âge de quarante-six ans. Son fils, alors âgé de vingt ans, composa et plaça sur sa tombe une épitaphe où le sentiment chrétien ennoblit une inspiration d'amour et de piété filiale, dont la forme révèle la connaissance des plus belles traditions de la littérature funèbre de l'antiquité. Elle est reproduite dans l'intéressant ouvrage consacré à Joseph de Maistre par M. A. de Margerie, 1883, p. 9.
(1) PorLraits iiUéraires, t. II, p. 390. — Le 8 janvier 1780, il devint substitut-avocat fiscal général titulaire. Le 5 janvier 1787, le roi le fit membre du conseil de la réforme des études en Savoie. (Albert Blanc.)
combattre et réfuter plus tard les erreurs en critique subtil et en implacable adversaire. Ce discours, où est renouvelé et vivifié, par la nouveauté des aperçus et la hardiesse d'un langage qui touche souvent à l'éloquence dans l'expression de vérités sévères, un sujet familier aux mercuriales des d'Aguesseau et des Joly de Fleury, roule sur les devoirs du magistrat sur son siège, dans son cabinet et dans le monde, et sur la nécessité, pour lui, non seulement d'ôtre toujours juste, mais de toujours le paraître, en méritant toujours et partout l'estime et le respect de ce public « qui juge les justices ».
A Dieu ne plaise que cette espèce de mayisli'ature qu'il exeTce sur nos personnes devienne jamais pour nous un objet d'indifférence ou de mépris : si notre premier devoir est d'être justes, le second est de paraître tels; et, quelle f|ue soit la rigueur de nos principes, tant que le j)ublic a le droit de n'y pas croire, il a celui de nous mi'priscr.
On voit d'ici le ton d'autorité précoce de ce magistrat de trente ans et l'hommage (c'est ici surtout qu'éclate la nouveauté) rendu à cette opinion publique, qui juge le juge, et dont il dépend en appel, comme il dépend, en premier ressort, de sa conscience, obligé, dans l'intérêt de sa réputation, dans l'intérêt supérieur de la dignité de la justice, qui ne doit, pas plus que la femme de César, être soupçonnée, à éviter de dire ou de faire quoi que ce soit qui porte atteinte à cette inviolabilité morale, non moins précieuse et non moins nécessaire que l'autre.
Il y aurait plus d'un passage à citer dans ce premier ouvrage. Nous nous bornerons à mettre le lecteur à même d'apprécier comment Joseph de Maistre comprenait l'attitude et la conduite du magistrat dans le monde.
Au milieu des éclats de la joie la plus tumultueuse, sachons faire remai'([uer le sourii'e de la raison. Ce caractère s'éloigne également des airs évaporés de la frivolité et de l'embarras sauvage d'un solitaire déplacé. La décence qui nous convient est cette réserve aisée qui porte sans gène des entraves qu'elle s'est données et s'avance d'un pas libre et ferme jusqu'aux bornes de la convenance, sûre de s'arrêter où elle veut, parce qu'elle le veut. C'est cette réserve, Messieurs, qui plaît également au goût et à la vertu; car, pour l'honneur de l'humanité, les grâces sévères de la sagesse ne sont méconnues ou méprisées que par l'homme également étranger aux grâces et à la sagesse.
Si le jeune avocat général recommande au magistrat de mériter, comme juge, l'approbation publique, il lui recommande aussi, en ce qui louche ses idées et ses actes, de se garder de toute complaisance ou de toute servilité et de ne pas se faire le courtisan de la mode et de la nouveauté, en matière d'opinion, surtout en ce temps de nouveautés dangereuses et de doctrines subversives.
Ce siècle, qui a fait et préparé de si grandes choses, ti'op souvent par de mauvais moyens, se distingue de tous les âges passés par un esprit destructeur qui n'a rien épargné. Lois, coutumes, systèmes reçus, institutions antiques, il a tout attaqué, tout ébranlé, et le ravage s'étendra jusqu'à des bornes qu'on n'aperçoit pas encore.
Cependant, Messieurs, pour peu que nous ayons réfléchi sur la nature de l'esprit humain et sur les maladies qui l'afïligent, nous verrons clairement que celui qui pense en tout comme son siècle est nécessairement dans l'erreur. Chaque âge manifeste à l'œil de l'observateur un caractèi'e particulier, toujours poussé â l'extrême, en sorte qu'il est impossible de se livi'cr aveuglément à l'impulsion générale, sans faire preuve de faiblesse ou d'ignorance. Le sage, vraiment digne de ce nom, et (pii aurait honte de tenir ses opinions de la mode, connaît le point
uii il doit altandoniuM' ses conlcniponiiiis; son csjji'U, debout au milieu des ruines, observe le torrent et, lundis (jue la multitude, masse aveug-le et passive, roule sans résislanee, il s'appuie sur lui-même et s'arrête où il faut(l).
C'est en 1786 que Joseph de iMaistre se maria. Il épousa M"^ Françoise de Morand. Nous devons au lecteur quelques détails sur celte union, où il trouva doublement le bonheur : en le recevant et en le donnant.
u Je n'ai jamais menti dans ma vie, Monsieur le comte, écrivait-il, le 5 mars 1805, au comte de Front, ambassadeur à Londres de cette monarchie militante et souffrante, dont il faisait si bien lui-même les affaires à Saint-Pétersbourg, pas même aux femmes et aux princes, c'est tout dire. »
Celui qui se rendait cet énergique et malicieux témoignage ne pouvait manquer d'apporter dans le mariage cette loyauté et celte probité, dont il se vantait justement, et qui ne devaient lui coûter cher qu'en politique. 11 en fut récompensé, au contraire, par cette harmonie et cette félicité conjugales, dont il avait reçu l'exemple, qu'il donna lui-même à ses enfants. C'est en pleine virilité, à trente-deux ans, que Joseph de Maistre unit son sort à celui d'une jeune llUe de sa condition, d'une famille de noblesse tour à tour militaire et parlementaire, comme la sienne, et dont il avait pu, à loisir, apprécier les qualités solides, parées de charmes, et la vertu fleurissant modestement dans la grâce.
Ce mariage n'eut rien des unions improvisées, dont le bonheur hâtif se fane si vile, et une longue épreuve
(1) (H-Juvres, l. Vil, p. 1 à 34.
avait mis des sentiments mutuels à l'abri de toute déception.
J'ai lieu do croire, écrivait Joseph de Maistre à son ami le comte Henri Costa de Beauregard, que ce mariage sera heureux, et il est vrai que le préliminaire dont vous parlez est un avantage inestimable; un homme, sur un million d'autres, n'a pas le bonheur de connaître intimement et de fréquenter sans gène, pendant sept ans, la femme qu'il doit épouser.
Il ajoutait sur ses idées en matière de devoirs conjugaux, de bonheur conjugal, des détails qui expliquent comment il n'a jamais manqué aux uns et comment l'autre ne lui a jamais manqué.
M. de JMorand (son beau-père) m'a donné une grande marque d'estime en n'opposant jamais le moindre obstacle à ma liaison avec sa fdle; je puis enfin lui témoigner ma reconnaissance en travaillant au bonheur de mon amie. Au surplus, mon cher, vous croirez sans peine que le mariage, pour l'homme tant soit peu sage, se fait comme le salut, avec crainte et tremblement. Oh! combien de prise on donne à la foi'tune, le jour où l'on dit oui, si cette diablesse s'amuse à nous lutiner! Mon plan dans ma nouvelle carrière est court et simple : c'est de me servir des avantages que le sort m'a donnés. Je suis la première et l'unique inclination de la femme que j'épouse : c'est un grand ])ien qu'il ne faut pas laisser échapper; mon occupation de tous les instants sera d'imaginer tous les moyens possibles de me rendre agréable et nécessaire à ma compagne, afin d'avoir tous les jours devant mes yeux un être heureux par moi. Si quelque chose ressemble à ce qu'on peut imaginer du ciel, c'est cela.
Le programme était trop bon pour ne pas réussir. La pratique justifia la théorie. Joseph de Maistre fut, comme il méritait de l'être, un heureux époux avant d'être un heureux père. 11 a trop éloquemment parlé,
dans une lettre à l'amiral ïchitchagoir, des joies du mariage chrétien, pour qu'il soit possible de douter qu'il les ail toutes connues et épuisées. On ne parle ainsi que de ce qu'on connaît bien, et on ne connaît bien que ce qu'on a éprouvé.
Le 20 décembre 1814, Joseph de Maistre écrivait à son ami, l'amiral Tchitchagofî, inconsolable de la perte de sa femme, une Anglaise qu'il adorait, et dont nous retrouvons, à divers endruits de la correspondance, le doux et mélancolique portrait, peint à merveille par l'homme qui sut le mieux parler comme il convient aux hommes et aux femmes. Joseph de Maistre s'associait au deuil de son ami avec cette double force de pitié que donnent en pareil cas le souvenir du malheur passé et le sentiment du bonheur présent. Joseph de Maistre, de 1803 à 181i, c'est-à-dire pendant onze ans, avait comme épuisé, jusqu'à la plus amère lie, le malheur d'être exilé de son pays et séparé de sa famille, d'être, ainsi qu'il le disait énergiquement, « mari vivant d'une épouse veuve, père existant d'enfants orphelins ». La réunion tant souhaitée, contrariée par tant de vicissitudes décevantes, avait enfin eu lieu. Depuis le 23 octobre, Joseph de Maistre pouvait voir autour de lui sa femme, son fils, sa fille aînée Adèle, et sa fille cadette, cette Constance, née en 1793, la veille de son départ pour l'exil, qu'il n'avait connue que lorsqu'elle avait déjà plus de vingt ans, et qu'il adorait d'une prédilection bien permise à un cœur paternel impatient de réparer le temps perdu, et jouissant deux fois de ce fruit dont il n'avait pas vu la fleur. C'est au milieu de ce bonheur récent qu'attendrissait encore le souvenir et comme le ressentiment d'une si longue et si cruelle attente, que Joseph
de Maistre écrivait à l'ami, qui avait à jamais perdu ces joies conjugales cl paternelles qu'il venait de retrouver.
Il n'y a rien que je conçoive mieux que le charme du désespoir. C'est ce qui vous retient en Angleterre; mille souvenirs tendres et déchirants vous attachent à cette terre où votre bonheur naquit pour durer si peu.
Moi qui ne suis qu'un ami, je suis cependant visité souvent par l'ombre de votre chère Elisabeth. Elle m'apparaît toujours entre vous et moi; je crois la voir, l'entendre et lui tenir f[uelques-uns de ces discours dont elle avait eu la bouté d'écrire de temps en temps quelques mots dans ce journal que vous feuilletez le jour et qui vous garde la nuit. Combien ce môme souvenir doit être horriblement doux pour l'époux qui l'a perdue, qui se promène sur cette même terre où son cœur rencontra le sien, où il entendit pour la {)remièrc fois ce oui sérieux dont le suivant n'est qu'une répétition légalisée et que l'homme le plus heureux n'entend qu'une fois dans sa vie. Je voudrais que les objets qui vous environnent et qui ne vous parlent que de votre perte, vous apprissent à pleurer; vous auriez fait un grand pas vers la consolation, je veux dire vers la douleur sage. Dieu vous a frappé très justement, comme juge, et très amoureusement comme père; il vous a dit : C'est moi; répondezlui : Je vous connais, et venez pleurer avec nous quand vous aurez assez pleuré ailleurs. Venez, venez, Monsieur l'amiral, venez nous voir; je n'aurai point honte d'être heureux devant vous, bien persuadé que vous n'aurez pas vous-même besoin de me pardonner (1).
Il y a peu de traces, dans la correspondance, de celte intluence de M'"'' de Maistre, iniluence modeste, discrète, d'autant plus profonde et plus sûre, de femme aimable, charitable, pieuse, judicieuse, économe et pour tout dire en un mot, raisonnable, capable pour-^
{!) Correspondance, t. IV, p. WO.
tant au besoin de résolutions héroïques, que la vie de cour ou de salon offusquait, qui cependant ne fut jamais inférieure à son épreuve et se montra à la hauteur de tous les événements. Elle fit honneur à son mari, quand elle dut traverser les fêtes de la prospérité, comme elle lui avait fait honneur quand il avait fallu partager le danger ou l'adversité; quand elle avait dû vaquer à ses devoirs de mère de famille dans l'isolement, la pauvreté, môme la disgrâce, séparée par l'exil de l'ambassade en Russie d'un mari trop fidèle à son roi pour n'être pas souvent mécontent de ses ministres et trop bon serviteur pour être bon courtisan.
Elle avait toujours été égale à sa fortune, ce qui est plus difficile que de lui être parfois supérieure, et douce envers le sort par la double résignation de la foi et de la raison. Elle avait rempli, en l'absence du chef de famille, ses devoirs d'épouse et de mère avec une dignité, une habileté, un dévouement, auxquels celui-ci rendait hommage en renvoyant à sa mère l'honneur des compliments qu'il recevait sur l'éducation de son fils, en se faisant poète pour la louer dignement dans un quatrain italien de sa composition, à mettre au bas de son portrait, en lui faisant présent, pour disposer du prix à sa guise, du manuscrit de ses Soirées de Saint-Pétersbourg, son ouvrage chéri ^ disait-il, celui où il avait versé sa tête.
Ce sont les rares occasions où il est question dans la Correspondance (1) de cette femme forte et tendre, de celte épouse sage qui, suivant l'exemple des femmes de l'Écriture, s'effaçait devant son mari, devant ses enfants, toujours présente auprès d'eux, par cette
(1) Correspondance, 1. III, p. Il ct2G'(; el l. ^'I, p. 250.
ET SA FAMILLE So
absence même, dont rai.lorilé fut surtout faite d'exemple, dont la modestie goûtait cette discrétion, ce silence, à propos d'elle, comme le meilleur des hommages. La vertu se dérobe à l'éloge. Le devoir veut être accompli discrètement. Le bonheur n'a pas besoin d'histoire.
11 y a cependant une lettre du 26 décembre 1806 écrite cà sa vieille amie de Genève, M""= Huber-AUéon, qui était allée visiter M'"'' de Maistre à Turin, et où Joseph de Maistre s'amuse à tracer de sa chère moitié un portrait charmant sous sa forme plaisante, oîi est croquée d'après nature, avec un relief étonnant de ressemblance et de vie, celle qu'il eût volontiers appelée, comme on le faisait pour M""^ de Maintenon, Sa Solidité, celle que M"'' Huber, de son côté, baptisait Madame Prudence, et qui répondait si bien par sa prudence et sa raison, en eifet, à ce type idéal de l'épouse d'un homme d'esprit : « A un homme d'esprit, il ne faut, suivant M. de Bonald, qu'une femme de sens : c'est trop de deux esprits dans une maison. »
Je ne suis pas étonné que vous n'ayez pu tirer ni pied ni aile de Madame Prudence (combien j'ai ri de ce mot!) à Turin, même à côté d'elle; il n'y a pas moyen, je ne dis pas de la faire parler de moi, mais pas seulement de la faire convenir qu'elle a reçu une lettre de moi. Le contraste entre nous deux est ce qu'on peut imaginer de plus original. Moi, je suis, comme vous avez pu vous en apercevoir aisément, le sénateur poco curante, et surtout je me gène fort peu pour dire ma pensée. Elle, au contraire, n'afTirmera jamais, avant midi, que le soleil est levé, de peur de se compromettre. Elle sait ce qu'il faut faire ou ne pas faire le 10 octobre 1808 à dix heures du matin pour éviter un inconvénient qui arriverait autrement dans la nuit du 15 au 16 mars 1810. — Mais, mon cher ami, tu ne fais attention à rien, tu crois que
personne ne pense à mal. Moi, je sais, on ni a dit, j'ai deviné, je prévois, je Cavertis, etc. — Mais ma chère enfant, laisse-moi donc tranquille. Tu pej'ds ta peine, je prévois que je ne prévoirai jamais, c'est ton affaire. — Elle est mon supplcniLMit, et il arrive de l;i que, lorsque je suis garçon romino ;i présent je souffre ridiculement de me voir obligé de penser à mes affaires; j'aimerais mieux couper du bois. Au surplus, Madame, j'entends avec un extrême plaisir les louanges qu'on lui donne et qui me sont revenues de plusieurs côlés, sur la manière dont elle s'acquitte des devoirs de la paternité. Mes enfants doivent baiser ses pas; car, pour moi, je n'ai pas le talent de l'éducation. Elle en a un que je regarde comme le huitième don du Saint-Esprit : c'est celui d'une certaine persécution amoureuse, au moyen de laquelle il lui est donné de tourmenter ses enfants du matin au soir pour faire, s'abstenir et apprendre, sans cesser d'en être tendrement aimée. Comment fait-elle? je l'ai toujours vu sans le comprendre; car pour moi je n'y entends rien.
S'il est rarement question, dans la Correspondance, de la mère morte et de l'épouse absente, bien qu'elles soient toujours présentes au cœur du fils et du mari, qui réjouit parfois la mémoire maternelle de cet hommage attendri dont s'effarouche la modestie de sa digne compagne, en revanche nous voyons passer et repasser sans cesse dans ces lettres, surtout dans celles 011 l'exilé épanche ses souvenirs et ses regrets et cherche à s'en faire des espérances, trompant ainsi l'impatience de son cœur affamé, L'S figures nombreuses, toutes vénérables ou aimables, de cette famille patriarcale de Joseph de Maistre, dont l'union a résisté aux révolutions, aux séparations. L'absence, comme le vent, ranime, ravive les affections qu'elle n'éteint pas. C'est une galerie de portraits bien intéressants, bien curieux que ces frères, ces parents, ces
amis, ces amies de Joseph de Maistre, évoqués par lui tour à tour et peints par lui en quelques coups de pinceau. Mais les visages auxquels il revient sans cesse par une prédilection bien légitime, et que l'exil avive, les portraits qu'il caresse avec un amour de père et d'artiste, ajoutant chaque fois une nouvelle touche à l'image, c'est le trio fraternel de son fils et de ses deux filles. C'est tout d'abord à ces figures si chères, Rodolphe, Adèle et Constance, que nous voulons nous arrêter, avec l'excuse d'un double attrait. Nul n'a parlé à ses enfants et de ses enfants comme Joseph de Maistre. Il est le héros et l'artiste de l'alfection paternelle. 11 est le M'"^ de Sévigné de la littérature épistolaire paternelle, et il a sur M'"" de Sévigné l'avantage de principes de direction, d'éducation tout à fait supérieurs, sans erreur et sans défaillance. Il les applique et justifie dans ses lettres à son fils, à ses filles avec une sûreté de raison, une délicatesse de vues, une éloquence d'expression qui font de ces lettres, qu'on devrait réunir en un recueil spécial, le manuel, le bréviaire, le chef-d'œuvre de l'éducation et de l'affection paternelles. Les lettres du chancelier d'Aguesseau à sa fille, justement vantées, n'approchent point de cette perfection d'idées, des sentiments et de style.
Mais Joseph de Maistre n'a connu qu'en 1787 les joies, et n'a assumé que deux ans avant la révolution de 1789 les devoirs de la paternité. C'est donc seulement dans les chapitres suivants et tout d'abord dans celui qui sera consacré au tableau de la famille pendant la révolution qui devait en éteindre les foyers et en disperser les membres, que nous pourrons voir son chef à peine père, à peine heureux des bonheurs domestiques, recevoir cà son tour au plus profond de son
esprit, au plus intime de son cœur, le contre-coup des événements qui bouleversèrent la France et agitèrent l'Europe. Nous le verrons aussi, impassible au milieu des ruines de l'ancien monde, emprunter à sa foi, ranimée aux feux de la colère divine, les raisons de sa vertu inflexible et de son indomptable espérance; et non plus du coin de son foyer foudroyé, mais du fond d'une lente de voyage ou d'exil, souvent déployée et reployée, adresser à sa famille errante elle-même ces admirables lettres, oii la sagesse parle avec tant d'esprit le langage de l'affection.