‹ Le comte Joseph de Maistre et sa famille, 1753-1852Chapitre 2 sur 8 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

•losepli de Maistrc et sa Tamille pendant la Révolution.

Ennuis secrets, ambitieuses impatiences de Joseph de Maistre, dont le talent étouffe sur un trop étroit tliéâtre. — Ses aveux à cet égard et leur leçon. — La Révolution lui donne satisfaction au delà de ses vœux, et lui fournit les occasions de penser, d'agir et de souffrir, qu'il attendait. — Elles ne le trouvent pas désarmé. — Il se préparait depuis longtemps à la lutte, en faveur du principe d'autorité, sans être pour cela un adversaire systématique de la lilierté. — Ne fut jamais partisan de la tyrannie royale ni de l'arbitraire ministériel. — Eut son heure d'illusion optimiste, au point de passer un moment pour un libéral et même un jacobin. — Epigraphe significative de son Eloge de Victor- Amédée III. — La loge Blanche de Chambéry. — Frère Joseph. — Il fait à la fois preuve d'esprit d'indépendance et d'esprit de soumission, quand le roi a parlé. — Ses conversations avec Mounier en 1789. — Il perd, dès 1790, ses illusions sur la révolution, que conserve jusqu'en 1791, son ami le marquis Henry Costa de Beauregard. — Longues et laborieuses études. — Préfère au soleil la lumière de la lampe des veilles. — Un homme d'autrefois. Souvenirs recueillis par le marquis Costa de Beauregard. — Pénétrantes lumières fournies par ce livre sur l'amitié de Joseph de Maistre et du marquis Henri Costa de Beauregard et les vicissitudes de leur vie intime et domestique. — Drames de conscience et de famille. — Sort ingrat des deux meilleurs serviteurs aux jours critiques de la maison de Savoie. — Correspondance entre les deux amis. — Joseph de Maistre devient vite pessimiste. — Sa critique des fautes du gouvernement en Savoie. — Aussi indépendant que fidèle, serviteur dévoué, mais mauvais courtisan. — Malgré ses déceptions et ses désabusements, n'hésite jamais sur le devoir. — Invasion de la Savoie par l'armée française en septembre 1792. — Départ de Joseph de Maistre et de sa famille. — Première station

de l'exode à la cité d'Aoste. — La loi des Allobroges. — Intrépide conduite de M"'" Joseph de Maistre. — Attitude énergique de Joscpli de Maistre. — Menace d'arrestation, il pourvoit à la sûreté de su famille, abandonne sa patrie et ses biens et se retire à Lausanne. — V.\\l de quatre ans dan.'^ ce poste d'observation et d'information. — Précieuse coriTspondancc perdue. — Il multiplie sous toutes ses formes sa lutte contre la révolution triomi)hante. — Tout perdu, fora l'honneur. — Détails sur la pauvreté stoïque de Joseph de Maistre, à Lausanne. — Il trouve encore moyen d'assister et de consoler des amis émigrés comme lui et encore plus malheureux que lui. — Infortunes de la famille Costa de Beaurcgard. — Amitié dévouée de Joseph de Maistre. — Détails sur sa vie, ses relations, la genèse du groupe d'opuscules militants dont les Considérations sur la France seront le clief-d'couvre, empruntés a sa correspondance avec sa famille, avec le marquis et la marquise Costa de Beauregard et le baron Vignet des Etoles. — Les lettres d'un royaliste savoisien à ses compatriotes. — Analyse et extraits de ces quatre lettres. — Mort héroïque du jeune officier Eugène de Costa de Beauregard. — Extraits de son Elor/e funèbre. — Lettres à M"" la comtesse de Costa, en mars et avril 1793. — Madame la Providence. — Une poule mouillée. — L'intérieur de la maison Combe à Lausanne. — Lettres au baron Vignet des Etoles. — Le courage de la modération. — Conliauce imperturbable dans un revirement vengeur et réparateur. — Joseiih de Maistre défend l'unité de la France contre les projets de la Coalition. — Son opinion impartiale sur les émigrés. — Jugement sur le 9 thermidor. — Variations sur son thème favori; sa prédilection pour la France, mémo ennemie, sa haine contre l'Autriche, même alliée. — Selon, lui, c'en est fait à jamais du gouvernement absolu, et il est loin de le regretter. — Les Considérations sur la France, 1796. — Ce qui y demeure d'un intérêt historique et politique permanent et durable. — Sommaire de l'ouvrage. — Causes de ses défauts. — Fatalités du sujet. — Influence sur ses idées, du caractère et du tempérament môme de l'auteur. — C'est un philosoplie .spéculatif, c'est un dialecticien et un polémiste. — Tendances dogmatiques, axiomatiques et parfois paradoxales de son esprit. — Démentis (juc l'événement fait subir il certaines de ses prédictions. — Inconvénients des thèses trop absolues. — Théorie sur les constitutions politiques. — Théorie du libre arbitre humain concilié avec l'action providentielle. — Sa pliysionomie originale de philosophe de l'histoire, de prophète de la politique. — Caractères de la révolution : c'est une force irrésistible, c'est un châtiment, c'est un sacrifice. — La France et la monarchie ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme. — Idées de Joseph de Maistre sur la guerre. — Lettre sur ce sujet de M. Melchior de Vogue. — Bonaparte lit les Considéraiioîis et se montre particulièrement frappé par leurs conclusions prophétiques. — L'auteur prévoit la lin prochaine de la Révolution, mais ne prévoit pas la façon dont elle finira. — Il attendait Monck, et c'est Bonaparte qui est venu. — Succès des Considérations. — Coïncidence remarquable de la publication presque simultanée des Considérations sîtr la Frarice, de Joseph de Maistre; de VEssai suy

les j'évolulions, de Chateaubriand; de la Théorie du pouvoir politique et religieux, par M. de Bonald; de VInfluence des passions sur le bonheur des individus et des iiations, par M">^ de Stacl. - Relations, à Lausanne, de Joseph de Maistre et de M"»^ de Staël. — Curieux duels de conversation entre eux. — Joseph de Maistre, tout en combattant ses idées, a rendu hommage à son talent et à sa bonté. — Il est moins indulgent pour le cardinal Maury, qu'il eut occasion de voir familièrement a Venise en 1799. — Les cinq paradoxes. — Extravagances méthodiques. — Don et art des portraits chez Joseph de Maistre. — L'abbé Roncolotti. — Evénements dont les vicissitudes eurent des contre-coups douloureux, mais décisifs sur la vie de Joseph de Maistre et le jetèrent de la spéculation dans l'action. — Politique peu habile de la maison de Savoie. Elle entre dans la Coalition pour être exploitée par l'Angleterre et dupée par l'Autriche. — Formule célèbre par laquelle Joseph de Maistre caractérise la duplicité et la cupidité de la politique autrichienne. L'armistice de Cherasco. — Le traité franco-piémontais de 1797. — Charles-Emmanuel IV. — Joseph de Maistre reçoit pour récompense de ses services et pour dédommagement du sacrifice de sa fortune une pension de 2000 livres. — Il n'en a pas fini avec la vie errante, militante, souffrante, le bâton de l'exil et le pain de l'étranger. — Troubles du Piémont. — La politique française égale à ce moment en fourberie la politique autrichienne. — Le roi de Sardaigne quitte sa capitale, occupée aussitôt par l'armée française (19 novembre 1798). — La Sardaigne est rejetée dans les bras, c'est-à-dire dans les liens de la Coalition. — Joseph de .Maistre se ronge les poings. — L'Autriche paralyse l'action de la Russie en faveur de la Sardaigne. — Le roi s'obstine, par scrupule de fidélité aux alliés qui le trahissent, à repousser les avances de Bonaparte. — Joseph de Maistre se retire à Venise avec sa famille. — Hasardeux voyage. — Le séjour à Venise est le moment des plus dures épreuves de la vie d'émigration de Joseph de Maistre. — Il quitte Venise à la nouvelle de l'entrée du maréchal Souwaroff a Turin. — Il reçoit à Padoue sa nomination au poste de régent de la grande chancellerie en Sardaigne. — Les trois années de l'enfer de Sardaigne 1800-1803. — Abdication de Charles-Emmanuel IV. — Avènement de Victor-Emmanuel 1'=''. — Dégoûts de cour infligés à l'indépendance de Joseph de Maistre. — Fors l'honneur, nui souci. — Affaire de la radiation de Joseph de Maistre de la liste des émigrés. — Vives explications à ce sujet avec le comte de Challembert, ministre du roi. — Volée de bois vert épislolaire. — D'un tout autre ton, d'un tout autre style sont les lettres de délassement pour son esprit, de consolation pour son cœur, adressées à sa famille par Joseph de Maistre pendant son exil de Sardaigne ou son exil de Russie. — C'est le plus beau chapitre de son histoire iniime. — Extraits de ces lettres de Cagliari. — Adorables lettres à ses filles Adèle et Constance. — Leçons de grammaire et de style originales.

« Quelquefois, dans mes moments de solitude, je jette ma tête siir le dossier de mon fauteuil; et là, seul au

milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ce temps où, dans une petite ville de ta connaissance, la tète appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit que de petits hommes et de petites choses, je me disais : « Suis-je « donc condamné à vivre et à mourir ici, comme une (( huître attachée à son rocher? » Alors, je soulfrais beaucoup; j'avais la tète chargée, fatiguée, aplatie par l'énorme poids du rien. Mais aussi, quelles compensations! je n'avais qu'à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici, tout est grand, mais je suis seul [{). »

Pour qui connaît Joseph de Maistre, il est facile de comprendre et d'excuser cet aveu de l'ennui qu'il connut plus d'une fois dans sa ville natale (Ghambéry était une petite ville pour un tel homme), impatient de l'occasion qui ne venait pas de donner toute sa mesure, « de déballer, comme dit Montesquieu, toute sa marchandise », désireux d'un plus vaste théâtre que celui trop étroit où sa supériorité étouffait et manquait d'air; enfin, fût-ce au prix de l'orage et de ses dangers, aspirant à des épreuves où il pût déployer, dans un beau duel avec la fortune, dans un beau combat contre l'erreur et l'ingratitude humaines, tout son talent et toute sa vertu. Ce n'est pas qu'il méprisât une vie vouée uniquement aux devoirs de sa charge et aux bonheurs de son foyer. Ce n'est pas qu'il se trouvât humilié d'être modestement utile et obscurément heureux. Mais il se sentait une force capable de plus lourds fardeaux; et cette force inoccupée lui pesait. Enfin, il était homme, il

(1) Lettre au clievalier Nicolas de Maistrcj du l/i lévrier 18P5.

était jeune, et il faut faire la pari de la jeunesse et de l'humanité dans ces généreuses impatiences, dans ces nobles ambitions, dans ces dégoûts du travail sans gloire et de la paix sans lutte, qui sans être encore entièrement désintéressés de tout sentiment personnel, sont surtout inspirés par l'amour du bien, par le désir de contribuf^r au triomphe de la justice et de la vérité.

Quoi qu'il en soit de ces fièvres d'activité, de ces exaltations et de ces aspirations impatientes d'un plus large horizon que celui du pays natal, encore rétréci par l'habitude, ces sentiments n'allaient pas tarder à recevoir satisfaction au-delà même de leur espérance et de leur vœu. La Révolution allait bouleverser l'existence trop paisible et trop bornée à son gré, de Joseph de Maistre. Il allait trouver dans les événements et les hommes qu'ils devaient faire surgir de leurs vicissitudes, des adversaires dignes de lui, des occasions de dépenser toute sa force et toute sa vertu.

Ces événements ne le surprirent pas plus qu'ils ne l'effrayèrent. Ils ne pouvaient que l'affliger souvent, que l'humilier parfois. Mais ils ne le trouvèrent pas désarmé. 11 s'aguerrissait, au contraire, depuis longtemps, à cette lutte prévue et souhaitée contre ces passions et ces idées nouvelles, oii il ne trouvait pas tout illégitime ni détestable, mais dont les excès seuls, d'abord dangereux, ensuite criminels, devaient rencontrer sa prolestation éloquente et prophétique, son implacable et vengeresse cogère.

Joseph de Maistre n'était pas un fanaliqae mais un partisan éclairé et convaincu de l'autorité. Il l'a toujours défendue, mais jamais, son fils le constate, jusqu'au mépris « de ces libertés justes et honnêtes qui empêchent les peuples d'en convoiter de coupables ».

C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour le bien juger. On ne se tromperait pas plus en en faisant un philosophe révolutionnaire qu'en en faisant un sectateur de l'arbitraire, un apôtre de la tyrannie. Il ne voulut jamais d'aucun despotisme, ni de celui des rois, ni de celui des peuples. S'il se déclara l'ennemi implacable de la Révolution, il ne fut pas moins lïntlexible adversaire de Napoléon. Dans sa jeunesse, il avait môme paru, à des juges superficiels, subir jusqu'à un certain point l'empire des idées de liberté et de progrès qui enchantaient le monde avant de l'eifrayer. La séduction n'alla pas assez loin pour lui faire goûter les déclamations de l'abbé Raynal, qu'il eut l'occasion de voir en 1775, et dont le goût froissé l'écarla autant que la raison déçue. Mais jusque dans les discours de ses débuts au Sénat de Savoie, à l'âge de vingt-deux et de vingt-quatre ans, jusque dans son Eloge de Victor- Amédée III, duc de Savoie, roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, prince de Piémont, il avait fait entendre des paroles qui attestaient une indépendance capable d'aller jusqu'à la critique, sinon jusqu'à l'opposition contre certains excès ministériels et certains abus de cour.

Cet Eloge de Victor-Amédée III portait pour épigraphe : « Détestables flatteurs, présent le jAus funeste, etc. » Et si son dévouement de sujet loyal et fidèle de la plus patriarcale et de la plus débonnaire des royautés, une royauté tout à fait à la Louis XVI, telle qu'elle régnait plus qu'elle ne gouvernait, à Turin, était capable de tous les services compatibles avec le devoir et l'honneur, il était trop clairvoyant et trop sincère pour aller jusqu'à la flatterie. Ce zèle tempéré par la raison, cette fidélité perspicace et fière, n'ai-

laient point à tout le monde. El ce n'est pas sans sourire, ni sans léger haussement d'épaules qu'on apprend, parles aveux de son fils, que Joseph de Maistre, conime son ami le marquis Henri Costa de Beauregard, put passer un moment à Turin, dans les faciles suspicions des bons esprits de cour, pour un partisan téméraire des innovations, pour un réformateur, un librepenseur, un jacobin, pour tout dire en un mot, qui disait tout, en effet, à ce moment-là. Écoutons làdessus le comte Rodolphe.

Cette manière de voir qu'il ne cachait nullement ne lui fut pus favorable dans un temps où les esprits échauffés et portés aux extrêmes regardaient la modération comme un crime. M. de Maistre fut soupçonné de jacobinisme, et représenté à la cour comme un esprit enclin aux nouveautés, et dont il fallait se garder. Il était membre de la Loge réformée de Cliambéry, simple loge blanche parfaitement insignifiante : cependant, lorsque l'orage révolutionnaire commença à gronder en France, et à remuer sourdement les pays limitrophes, les membres de la loge s'assemblèrent; et jugeant que toutes réunions pourraient à cette époque devenir dangereuses ou inquiéter le gouvernement, ils députèrent M. de Maistre pour porter au roi la parole d'honneur de tous les membres qu'ils ne s'assembleraient plus, et la loge fut dissoute de fait (1).

Joseph de Maistre faisait preuve déjà, comme on le voit, de cet esprit de soumission à l'autorité qu'il unissait à l'esprit d'indépendance, mais seulement dans les bornes du devoir et dans les cas oii cet esprit d'indépendance est le devoir même. Le moment allait venir où la fidélité et le patriotisme lui imposèrent jusqu'au sacrifice de trop justes critiques et de trop justes

(1) Le comte Rodolphe de Maistre, Notice, p. 2 et 3. — Amédée de Margerie. le Comte de Maistre, p. 19. — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 39i à 399.

30 LE i;()Mïl-; JOSICl'lI DE MA'^TRE

plaintes, cL où il diiL liaveiser sans déraillancc celle épreuve, de servir sans murmurer et de défendre sans réserves au prix de la porli» de sa fortune et du danger de sa vie, des princes malheureux, et trop souvent par leur faute.

Pendant la période orageuse qui s'écoula depuis les premiers contre-coups de la Révolution française en Savoie jusqu'à l'invasion et à l'occupation française en 1792, Joseph de Maislre ne manqua pas d'occasions de manifester, en attendant les actes, ce dévouement ingrat à une cause que les rois de Sardaigne mal conseillés, ou plutôt leurs représentants en Savoie, mal inspirés, semblaient compromettre à plaisir et abandonner eux-mêmes. Il avait prévu, dès le premier jour, dès les confidences qu'il avait reçus d'un intime ami de Mounier, le président de l'Assemblée nationale pendant les journées des 5 et 6 octobre, que la Révolulion, une fois déchaînée, dépasserait de beaucoup son but, et justifierait ses répugnances et ses craintes, plus que les illusions et les espérances auxquelles s'obstinait, jusqu'en 1791, son ami le marquis Henry Costa de Beauregard. C'était un homme fort distingué, mais qui n'avait pas les clairvoyances prophétiques qui illuminaient pour Joseph de Maistre les profondeurs encore obscures de l'avenir.

Les longues et laborieuses éludes auxquelles il s'était livré dans la solitude et le silence, durant ces quinze heures de travail quotidien, pendant lesquelles il ne s'accordait pas même la distraction d'une promenade, inutile à son gré, même pour réjouir ses yeux de la lumière du soleil, que la lumière de la lampe des veilles remplaçait avantageusement, disait-il en riant, avaient préparé le philosophe monarchiste et chrétien

à la lulle, qui trouva désarmés ceux, qu'elle menaçait le plus, et qui le trouva, lui, armé de principes sûrs et prêt à les défendre avec sa véhémente éloquence, sa dialectique magistrale et le rire de sa puissante ironie.

11 est un livre tour à tour amusant, touchant, gai et mélancolique, écrit d'après les mémoires et les notes du marquis Costa de Beauregard, par un de ses dignes descendants, qu'il faut lire si l'on veut bien connaître l'histoire intime de la Savoie pendant la période où nous sommes arrivés, celle qui s'écoule depuis l'invasion et la conquête révolutionnaires de la Savoie et du Piémont, l'expulsion et l'exil de leu^'s souverains, jusqu'à leur restauration, c'est-à-dire depuis 1792 jusqu'en 181 4. Ce livre aussi nous permet d'assister aux vicissitudes, non seulement des événements publics, mais des événements privés, non seulement du drame qui eut pour théâtre un pays envahi, conquis, démoralisé, mais du drame qui eut pour théâtre tant de consciences agitées par les choix les plus difficiles, les plus douloureux devoirs, tant de foyers éteints et désertés par la famille dépouillée, proscrite, jetée du soir au matin sur les routes de l'exil, sous la conduite des mères intrépides, suivant le sort des maris absents, héros, et souvent victimes et martyrs de la fidélité 1).

On suit avec une émotion palpitante les péripéties de ces drames de conscience et de famille dans la correspondance entre Joseph de Maistre et son meilleur nmi, le marquis Henry Costa de Beauregard; et l'intérêt redouble et va tour à tour de la pitié à l'admiralion

(1) Un liomme d'autrefois, souvenirs recueillis par son arrièrepetit-fils, le marquis Costa de Beauregard. Paris. Pion, in-S". Cet excellent livre a été justement couronné par l'Académie française.

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quand on songe que les deux hommes si éprouvés dans leurs affections furent, l'un comme officier, l'autre comme diplomate, les deux meilleurs serviteurs de la maison de Savoie en ces temps critiques.

Le marquis Henry Costa de Beauregard descendit moins vite la pente du désabusement que son ami, le comte Joseph de Maistre, en présence d'événements faits pour déconcerter les illusions les plus tenaces, mais qui blessèrent son esprit avant de le frapper au cœur, ce qui lui permit de s'obstiner quelque temps à l'espérance. Mais bien que d'une intelligence éclairée et d'un cœur intrépide, il serait allé vile jusqu'au désespoir si la main plus ferme de son ami ne l'avait retenu sur le bord de l'abîme. Cet ami, les curieux et intéressants fragments de sa correspondance, recueillis avec un soin pieux par le biographe du marquis, l'attestent, avait dès les premiers jours, mal auguré des événements, désespéré de la résistance des rois de Sardaigne au torrent dévastateur, auquel la politique de cour n'opposait que des digues de papier, des proclamations, des protestations, des intrigues, des menaces tremblantes comme dirait Tacite, des actes équivoques et tardifs qui, loin d'inspirer la crainte, témoignent de la crainte qui les a inspirés.

Joseph de Maistre, quand son ami n'en était encore qu'càl'étonnement, à la déception d'esprit, en était déjà à l'indignation, à la colère, aux prophétiques et inutiles conseils de Gassandre. Il voyait Victor-Amédée 111 perdre en mesures contradictoires, en alternatives d'énergie et de faiblesse comme Louis XVI, le bénéfice de l'occasion que lui offrait en vain une popularité méritée. 11 lisait avec mépris Galonné, avec douleur Mounier, avec enthousiasme Burke. 11 écrivait de ce dernier :

Pour moi, j'en ai été ravi, et je ne saurais vous exprimer combien il a renforcé mes idées anti-démocratiques et anti-g-allicanes. Mon aversion pour tout ce qui se fait en France devient de l'horreur. Je comprends très bien comment les systèmes, en fermentant dans les tètes humaines, se tournent en passions... Les massacres, les pillages, l'incendie, ne sont rien: il ne faut que peu d'années pour guérir tout cela. Mais l'esprit public, l'opinion viciée, en un mot, la France pourrie, voilà l'ouvrage de ces messieurs. Ce qu'il y a vraiment de déplorable, c'est que le mal est contagieux et notre pauvre Chambéry déjà bien taré

Je vous le dis avec un grand regret, tous les soirs le pouvoir recule, même lorsqu'il veut avancer, car il s'y prend mal. On donne à notre bon maîti'e des conseils auxquels on ne comprend rien.

Voilà, mon cher, comment les choses vont, avec tant de moyens de les bien diriger. Quand je vois tant de faux pas, tant de dangers où l'on se jette volontairement, je suis quelquefois comme le misanthrope, j'entre en humeur noii-e; d'autre fois, je tâche de me rassurer; mais un petit sermon de votre pai-t ne me sera pas inutile. Il me semble que vous voyez plus en beau, et d'ailleui's vous pensez de vos chers compatriotes plus avantageusement que moi...

En voyant les progrès du mouvement sécessionniste combattus mollement et par des mesures maladroites, au point qu'elles le favorisaient et le précipitaient au lieu de l'arrêter, Joseph de MaisLre continuait de donner des conseils qu'on n'écoulait pas, et se vengeait de ses échecs par les prophéties pessimistes et les railleries parfois amères.

Décidément il y a un sort sur noire malheureuse espèce, et, comme vous le dites, tout tend au nivellement, c'està-dire au chaos... La brochure dont vous me parlez, intitulée : Le Premier cri de la Savoie vers la liberté, est une œuvre bien détestable, imprimée à Paris sur du beau papier et avec des caractères d'une grande beauté (notez

40 LR COMTE Josi;pii i)i: maistue

bien ceci). Ou nous y ])ro|)(isc loiil (loucellciuciil di; Aoir ce qui nous conviendrait le mieux de nous donner à la Suisse ou à la France ou de nous révolter pour notre compte. Sous une apparente modération, la pièce (>st fort incendiaire, mais les nmnteurs de Chambéry ti'ouveul cela d'assez bon ton, et l'un d'eu.x me disait hier ([uil ne doutait pas que si le roi et le pi-ince de Piémont lisaient cette brochure, ils nv. l'approuvassent beaucoup. Kt cela sérieusement : je vous dis qu'ils sont fous. Ce pam})hlel a produit de la part du ^ouverneuu'nt une de ces niaiseries liolitiques qui m'imitatientenl... Quos Jupiter vxilt pardon; donentat (il.

Malgré ces déceptions, ces désillusions dont on peut dire qu'elles ne devaient plus finir pour lui, le comte de Maistre, qui pensait déjà que tout devoir comporte un sacrifice, n'hésita pas, quand il fut mis aux prises avec les événements, sur ce qu'il considérait comme son devoir, bien qu'il ne put l'accomplir qu'au risque de sa liberté, de sa fortune, de sa vie même.

Le 22 septembre 1792, l'armée française, commandée par le général de Monlesquiou, envahissait la Savoie, sous un de ces prétextes qui ne font pas plus défaut en pareil cas aux peuples qu'aux rois, et l'occupation suivait de près l'invasion, grâce à la complicité d'une partie de la population révolulionnairement fanatisée, et à la faiblesse de la résistance mal commandée, mal organisée, et oii se multiplièrent ces fautes d'impéritie qui deviennent suspectes de connivence, qui, en tout cas, équivalent par le résultat à la trahison.

Les frères de Joseph de Maistre rejoignirent leurs drapeaux; lui qui n'était pas militaire et qui aurait pu rester encore, en vertu même de l'autorisation du roi, permettant aux membres de sa noblesse, non d'épée,

^1) Un Ito/Hnie d'autrefois, j). 82 à 102.

de surseoir au départ au mieux de leurs intérêts et des siens, partit pour la cité d'Aoste, avec sa femme et ses enfants, dès le 23, dès le lendemain de la violation de la frontière. Pendant l'hiver de 1793 fut promulguée la loi dite des Allobroges, qui enjoignait à tous les émigrés de rentrer dans leurs foyers, avant le 25 janvier, sous peine de la conliscation de leurs biens. C'est alors que M'"^' de Maistre prit une résolution qui montre quel grand cœur elle cachait sous ses dehors placides et modestes. Poussée par l'espoir de sauver quelques débris de la fortune de ses enfants, en réclamant ses droits, elle profita d'un voyage que son mari fit à Turin pour entreprendre sans l'avertir, car il l'eût désapprouvée et empêchée, la plus périlleuse des expéditions. Elle était dans le neuvième mois de sa grossesse. Elle traversa le grand Saint-Bernard le 5 janvier, à dos de mulet, accompagnée de ses deux petits enfants qu'on portait enveloppés dans des couvertures.

Le comte de Maistre, de retour à la cité d'Aoste deux ou trois jours après, courut sans retard sur les pas de cette femme courageuse, tremblant de la trouver morte ou mourante dans quelque chétive cabane des Alpes. Elle arriva cependant à Chambéry, où le comte de Maistre la suivit de près. II fut obligé de se présenter à la municipalité, mais il refusa toute espèce de serment, toute promesse même: le procureur-syndic lui présenta le livre où s'inscrivaient tous les citoyens actifs, il refusa d'écrire son nom; et lorsqu'on lui demanda la contribution volontaire qui se payait alors, x>our la guerre, il )'épundit franchement : « Je ne donne point d'argent pour faire tuer mes frères qui servent le roi de Sardaigne. » Bientôt on vint faire chez lui une visite domiciliaii'e; quinze soldats enti'èrent, les armes hautes, accompagnant cette invasion de la brutale phraséologie révolutionnaire, de coups de crosse sur les parquets et de jurons patriotiques. M'"" de Maistre

î. LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE

a( court au l)ruit, elle s'eiïrnye; sur-le-chani|i les douleurs la saisissent, et le lendemain, après nn travail alarmant, M. de Maistre vit naître son troisième enfant qu'il ne devait connaître qu'en 181 'i. Il n'attendait (pie cet événement; il partit l'âme pénétrée d'indignation, après avoir pourvu le mieux qu'il put à la sAreté de sa famille. Il s'en sépara, abandonna ses biens et sa patrie et se retira à Lausanne (1).

C'est ainsi que commença le premier exil, qui devait durer quatre ans, du comte de Maislre. Il prit à Lausanne et à (jonève tour à tour, son poste d'observation, combattant pour sa cause en fidèle sujet du roi, exilé et dépouillé lui-même, c'est-à-dire h ses risques et dépens, par la parole et la plume, à défaut de l'épéc. Sa plume valait mieux qu'une épée, et il y a un courage politique et philosophique plus rare et plus difficile que celui du soldat. Chargé d'une mission confidentielle auprès des autorités locales pour la protection des sujets du roi, et surtout des jeunes gens du duché de Savoie qui allaient en Piémont s'engager dans les régiments provinciaux; chargé aussi d'une mission d'observateur et d'appréciateur des événements, il entreprit cette œuvre ingrate de renseignement et de conseil, résumée dans une correspondance active et précieuse, à propos de laquelle il est impossible de ne pas partager le regret exprimé dans les termes suivants :

l^e roi Victor-Améiîni donna pour mission, à Lausanne, de correspondre avec le bureau des 'AlTaires étrangères, et de transmettre ses observations sur la marche des événements en France et alentour. Les dépèches de M. de Maistre étaient soigneusement recueillies par les ministres étrangers résidant à Turin, et devenaient ainsi un document européen. Bonaparte, nous apprend M. Raymond, trouva par la suite cette correspondance tout entière

(1) Le comte Rcdolple. Notice, p. 'a.

dans les archives de Venise. Qu'esl-elle deveuut'? Elle aurait, comme étude de l'homme, bien du prix. Devant rendre compte aux autres de ses impressions successives. M. de Maistre atteignit vite à toute la hauteur de ses

p(Misées (1).

L'homme des quinze heures quotidiennes de travail n'avait pas assez de cette double et lourde tâche de protection et d'information.

Il y ajouta de nombreux ouvrages, où il multipliait sous toutes les formes, sa lutte contre la Révolution triomphante. Si ces écrits contiennent quelques excès de langage, il est facile de les leur pardonner; on s'étonne plutôt de voir le plus souvent leur auteur garder la modération philosophique et la prophétique sérénité, quand on pense qu'il avait tout perdu au service et à la défense de ses principes, tout, fors Ihonneur. On peut juger du désintéressement et du sang-froid d'un stoïcisme tout chrétien de l'homme qui écrivait à son ami, ministre du roi à Berne, le baron Vignet des Étoles : « Mes biens sont confisqués, mais je n'en dormirai pas moins. » Et dans une autre lettre : Tous mes bie7is sont vendus, je n'ai plus rien (2). Le tout sans autre commentaire, sans phrases. Il convient de ne jamais oublier, pour l'honneur du caractère du comte de Maistre et même de son talent, que l'auteur de tant d'écrits de cette première période d'exil et de lutte, dont le chef-d'œuvre est celui intitulé : Considérations sur la France, dont nous aurons plus d'une fois l'occasion de parler, les composait au milieu « du sanctuaire de pauvreté

(1) Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 400.

(2) Le comte Rodolphe de Maistre, Notice, p. 3 et 4.

i.f: comte .losKPii ni-: MAisrnr:

fière » donl sa fille Constance a révélé plus tard les douloureux et héroïques mystères :

Mon pèi'o. ma mère, mon frère, ma sœur, ont vécu quatre ans. en ('lai d'émigralion. d'une petite somme do i^.UllO francs, sauvée de la (■onliscation jacol>ine. Ma mère faisait la cuisine, ma sneur balayait, uion père portait un ])etit j)anier de charbon \)ouy le pnt-au-feu joui-nalier; lunle celle stricte économie, alin de ue pas faire d'emprunt. Ma mère en était à .son <lci'uier louis, lorsque mon pci-c fut appelé en Sar(lai<;-ne (li.

• El Joseph de MaisLre et sa famille trouvaient encore moyen de consoler et d'assister des amis, émigrés comme eux et encore plus malheureux!

Plus malheureux en elTet (il y a des degrés en tout, surtout dans le malheur) étaient, par exemple, l'ami de prédilection, le frère de cœur de Joseph de Maistre, le marquis Henry Costa de Beauregard et sa famille. Le marquis servait de son épée, comme officier volontaire d'abord, puis comme chef du génie, et plus tard, comme quartier-maître général, la cause que son ami servait de sa plume et de sa parole. Spolié comme lui, séparé par la guerre d'une femme admirable d'esprit et de cœur, mais d'une imagination et d'une sensibilité exaltées par la douleur, il devait perdre, dès le premier combat, son fils aîné, jeune officier sur qui reposaient toutes ses espérances. Il devait, en proie à ces déceptions des actes et des faits, qui sont plus rudes que les déceptions d'idées, à ces désabusements de la vie active qui sont plus douloureux que les désabusements de la vie spéculative, boire jusqu'à la lie le calice amer de la faiblesse et de l'égo'isme des princes, de la du-

(1) Amédce de Margerie. p. 22.

KT SA FAMILI.K -'iTi

plicilé Je la polilique aulricliieniie, pire pour ses alliés que pour ses ennemis.

Et pour résister à cette douleur de la perte irréparable d'un fils justement adoré, douleur qui fut épargnée à la famille de Maistre, demeurée réunie et intacte au milieu de la tourmente, le marquis n'avait pas, au même degré que le comte, les espérances de la foi, les consolations d'une fidélité fondée sur les principes, et qui ne douta jamais des réparations de l'avenir, conséquences inévitables de ces principes. Le marquis n'était pas un philosophe, lui, il avait voué aux princes une fidélité chevaleresque plus sensible que la fidélité philosophique aux disgrâces de l'événement et h l'ingratitude des hommes. Aussi, quand il perdit son fils et toucha aux doutes et aux révoltes d'un désespoir qui conduisit la marquise jusqu'au bord des abîmes de la démence, ce fut pour ces deux âmes désolées une faveur de la Providence, que de rencontrer le secours sauveur du grand philosophe chrétien et de sa digne compagne. Le premier avait sur le châtiment et sur l'expiation des idées qui étaient faites pour consoler et pour rassurer les affligés, autant que pour déconcerter et intimider les heureux. Quand on voit dans l'adversité une sorte de faveur et de grâce, quand on est amené par les conseils d'une pieuse raison à celte résignation capable de bénir et de baiser la main divine après ses coups les plus cruels, on a conquis une force qui peut défier toutes les infortunes, sûre de les dominer, toutes les blessures, certaine d'en guérir. Nous savons maintenant pourquoi et comment nous trouvons parmi les œuvres politiques et polémiques du comte de Maistre, à ce moment, pleines du rire vengeur de son ironie, un petit chef-d'œuvre de foi, de

sentiment, d'émotion et de grâce, celte oraison funt^'bre du jeune héros Eugène de Costa, a^lressée à sa mère, mêlée à ces écrits de combat comme la pâle rose destinée à parer les tombeaux, fleurit au milieu des ronces et des épines.

Joseph de Maistre s'était installé à Lausanne, où M"'" de Maistre, son fils et sa fille aînée vinrent successivement le rejoindre; « mais sa fille cadette, trop enfant pour être exposée aux dangers d'une fuite clandestine, demeura chez sa grand'mère (i) ». Plus de vingt ans devaient s'écouler avant qu'elle connût le visage de son père (2). C'est dans la correspondance de Josepli de Maistre avec sa famille, surtout avec le marquis et la marquise Costa de Beauregard, et avec le baron Vignet des Étoles, publiée pour la première fois dans l'édition définitive de Lyon, que nous trouverons les détails qui nous initieront à sa vie matérielle et morale, pendant son émigration suisse, demeurée encore mystérieuse faute de documents, et à la genèse de ce groupe d'ouvrages, dont les Considérations sont le chef-d'œuvre.

Nous n'y trouvons rien pourtant, hormis les idées et les sentiments qui les inspirèrent, de relatif à ces ouvrages de circonstance, à ces opuscules de polémique politique, à ces pamphlets pour le bon motif, dont il convient de dire quelques mots. Car si l'intérêt de leur sujet a vieilli, on peut y observer avec profit l'auteur dans ces débuts de son talent et ce mélange d'éloquence et d'ironie qui constitue de bonne heure l'originalité d'un homme capable de traiter tour à tour avec l'émotion d'un vif sentiment de l'injustice et la

(1) Notice du^comte Rodolqlie, p. fi.

(2) Amédée de Margerie, p. 22.

jovialilé d'une belle humeur venant d'une bonne conscience et que rien ne trouble, de semblables matières.

Le premier de ces opuscules est intitulé : Lettres cVun royaliste savoisien à ses compatriotes, précédées d'une Adresse de quelques parents des militaires savoisiens à la Convention nationale. L'ouvrage, imprimé à Lausanne, en mai IIOS, était dédié au marquis Henry Costa de Beauregard, dans ces termes laconiques : « Salut à vous, homme de bien, sujet fidèle, excellent ami! A travers les barrières immenses qui nous séparent, ma pensée va vous chercher et se plaît à s'entretenir avec vous. Lisez ces feuilles, je les dédie à la vérité et à l'honneur; elles vous appartiennent. Adieu. »

La Préface, contre l'ordinaire des choses, est à citer parce qu'elle dépasse de beaucoup la portée habituelle de ces sortes d'avant-propos. On y sent gronder la colère contenue d'un honnête homme, et ce tonnerre est accompagné d'éclairs, qui nous ouvrent sur le mystère de ses sentiments et de ses idées de profondes et élincelantes perspectives.

Ces lettres sont le fruit dfs luisirs fonu-s diiii sujet du roi de Sardaigne, qui s'est occupé dans sa retraite à parler raison à ses compatriotes, pour se consoler du malheur de ne pouvoir les servir autrement.

Peu de gouvernements ont été aussi calomniés que celui de Sa Majesté le roi de Sardaigne. Pendant quatre ans, les presses de France, ouvertes à tous les séditieux, ont vomi une foule de pamphlets destinés à verser le i-idicule et le mépris sur ce gouvernement; et tandis qu'on corrompait ainsi l'opinion des peuples, personne ne se crut permis de repousser ces attaques : les hommes les plus disposés à se charger de cette tâche honorable étaient retenus par notre ancienne maxime de ne pas écrire sur le gouvernement.

Mais les niaxiini'S les plus générales soullVont des exceptions commandées par des circonstances extraorilinaires, et quoique le silence soit assez communément la meilleure réponse qu'il soit possible d'opposer à la calomnie, il faut bien se garder néanmoins de généraliser trop cette règle, dans les guerres d'opinion, surtout.

Jadis, l'autorité pouvait se passer de science et Tobéissance de réilexion: aujourd'hui, il s'est fait un changement dans les esprits, et ce changement est l'ouvrage (ruuc nation extraordinaire, malheureusenuMit tro|) iniluente.

Lorsqu'on donne à un iMifant un de ces jouets qui exécutent des mouvements inexplicables pour lui. au moyen d'un mécanisme intérieur, après s'en être annisé un moment, il le brise, pour voir dcdnns.

C'est ainsi que les Français ont traité le gouvernement; ils ont rnulii voir (Icdnux; ils ont mis à découvert les principes politiques, ils ont ouvert l'œil de la foule sur des objets qu'elle ne s'était jamais avisée d'examiner sans rétléchir qu'il y a des choses qu'on détruit en les montrant: ils sont allés en avant avec la fougue qui leur est naturelle : on les a laissés faire, et la forc(; morale des gouvernements a reçu un coup terrible.

Voilà précisément la révolution, car les crimes et les exagérations passeront : ces excès ne sont pas plus naturels au i-orps politique que la maladie au corps animal ; ils n'ont (pi'un terme, assez court même par rapport à la durée des empires, mais très long ]>oui' des êtres éphi'mères qui jiassent et qui soutfrent.

Le devoir des hommes sages est d'abréger le moment des soutfrances, en formant une ligue sacrée pour diriger l'opinion. Noti-e situation, en cela, est bien ])lus heureuse que celle des Fi-ançais ; la l't'volution est un fruit ('tranger que la France nous a appoih'. cl ipii n'est pas, à beaucoup près, acclimaté parmi nous. Cependant, quoique nous soyons infiniment moins malades que les Français, nous avons la même maladie, et il la faut traiter par les mômes remèdes. Il faut travailler sui- l'opinion, détromper les peuples des théories métaphysiques avec lesquelles on leur a fait tant de mal: leur apprendre à sentir les avantages «le ce ((u'iis possèdent: icui- iinintrci- le danger

(le chercher un mieux imaginaire, sans calculer les malheurs par lesquels il faudrait l'acheter, etc.

L'auteur quittant le terrain des principes où il marche déjà, on le voit, avec une autorité si sûre d'elle-même, abordait le terrain des faits en exposant le grief principal qui lui avait mis la plume à la main :

Certainement, les procédés des trois Assemblées nationales contre les émigrés français font horreur ; cependant, on conçoit ce que la passion a pu dire pour les justifier, et de quelle apparence de justice les tyrans de la France ont pu colorer ce brigandage odieux. Mais la postérité voudra-t-elle croire que des créatures humaines soient parvenues à éteindre en elles l'humanité, la lumière naturelle et la pudeur, au point de nommer émigrés et de traiter en rebelles des hommes d'honneur qui, même avant la conquête, avaient quitté une province conquise, pour se réunir à leur souverain légitime.

L'auteur passait ensuite au fil de ses impitoyables sarcasmes, en homme qui connaissait bien, pour les y frapper des traits acérés du ridicule, les défauts de la cuirasse de ses compatriotes, les plagiaires savoyards de la Convention, réunis en prétendue Assemblée nationale des Allobroges, pour singer, comme les pygmés singent les géauts, les lois de proscription et de spoliation de la République française.

Si l'on veut se faire une idée de ces gaietés féroces dont le comte assaisonnait au gros sel de terroir ses protestations indignées, on n'a qu'à lire la note suivante de son opuscule :

Si, par hasard, il prenait fantaisie à quelque étranger de savoir ce que c'est que l'Assemblée provisoire, il faut lui apprendre que VAssernblée nationale constituante des Allobroges, après avoir siégé huit jours, trouva tout à coup que c'était assez et termina ses séances après avoir

fait tout ce qu'on peut faire de beau et de bon dans huit jours; mais avant de se séparer, elle choisit dans son sein douze ou quinze paires de députés nationaux auxquels elle confia l'exercice provisoire de la souveraineté du peuple; et par un coup de génie très remarquable, elle les choisit de manière à se faire reo-retter. Personne n'ignort' que la démocratie même de Chambéry s'est permis de plaisanter assez haut ces f/a?'çons souverains; et, quelque temps avant la dissolution de ce corps auguste par l'organisation municipale, une demoiselle (Anne de ^Maislre, sœur de l'auteur) l'ayant appelé, dans une lettre qui fut interceptée, la Ménagerie de Chnmbénj, tout le monde fut frappé de la justesse surprenante de cette expression. En effet, depuis l'arche de Noé, on n'avait rien vu d'aussi riche dans ce genre : on y trouvait tout ce qui rampe, tout ce qui vole, tout ce qui mord et tout ce qui hurle; en sorte que la collection était complète, depuis le serpent à sonnette jusqu'au dindon.

Peu tendre pour /es garçons souverains et les citoyens tricolores de son pays, l'auteur ne Fêtait pas davantage pour la politique française envers la Sardaigne et la Savoie, et il la montrait violente envers les puissances faibles comme elles, mais beaucoup plus humble, et même obséquieuse, quand il s'agissait de détacher une puissance, comme l'Angleterre, du faisceau de la Coalition. « Apprenez encore, disait-il, que la France a demandé la paix à l'Angleterre au mois d'avril, que la lettre de Le Brun, domestique delà Convention nationale pour les affaires étrangères au lordGrenville, ministre de S. M. Britannique, au même déparlement, est imprimée dans tous les papiers anglais (I). »

11 y a bien des choses dans ces quatre Lettres

(1) Seconde lettre d'un royaliste savoisien. Œuvres, t. VII, p. 122.

d\ui Toijaliste savoisien qui tiennent uniquement aux temps et aux circonstances, et qui ont vieilli comme elles. Mais il y a aussi des vues, des aperçus, des traits, qui gardent la fraîcheur des vérités éternelles, des sentiments toujours humains.

Et tout d'abord, dans VAchesse de quelques parents des militaires savoisiens à la Convention nationale des Français qui les précède, nous trouvons un « tableau fidèle du gouvernement qui n'était pas assez connu », celui de Yiclor-Amé, et qui suffit, à coup sûr, à réfuter l'odieuse et injuste accusation de tyrannie qu'on ose lui adresser. Le morceau garde encore sa valeur historique :

Nous étions le peuple de Funivers le moins imposé, et le seul peuple de l'univers dont les impôts n'eussent pas augmenté depuis soixante ans... Quel homme d'Etat n'a pas entendu parler de ce cadastre célèbre qui place sous les yeux de chaque propriétaire la représentation géométrique de ses fonctions, leur étendue précise, la nature des différents terrains et l'impôt que supporte chaque glèbe'? Qui pourrait assez vanter l'assiette et le recouvrement admirables de cet impôt territorial, que nous pouvions appeler unique, puisque la gabelle n'était qu'un poids imperceptible, même avant la dernière loi qui réduit le sel à 2 sous '?

Il n'existait peut-être en Europe rien de plus simple et de plus parfait que l'organisation de nos finances.

La procédure criminelle est un autre chef-d'œuvre placé avec une sagesse surprenante à une égale distance de la procédure anglaise et de la française, telle qu'elle existait autrefois.

Les publicistes ont souvent demandé une partie publique en faveur des accusés : on en parlait ailleurs, et les Savoisiens la possédaient sous le nom presque auguste cV avocat des pauvres. De bonnes lois produisaient l'effet qu'on devait en îittendre. Il n'y a pas d'exemple, dans le pays, d'un meurtre juridique.

I,E C.OMTK .lOSEPH DK MAISTRE

L;\ uiilili'ssc n'avail, l'u Savoie, «]in' ccL ('clal tiMiipén'' qui brille sans éblouir. Ou pouvait la comparer à ces ornements d'architcclure d'un genre sobre et éN'gant qui parent les murs sans les charger. Jamais elle n'a nui au peuple dont elle partageait les charges et qui partageait avec elle tous les h(uineurs de l'Etat. C'est un fait connu que les postes les plus brillants dans toutes les carrières étaient accessibles aux citoyens du second oi-dre.

L'auteur s'attache avec raison, et non sans quelques aveux empreints d'une rude franchise, à distinguer les émigrés savoisiens des émigrés français, pour lesquels il aura plus d'une sévérité, et qu'il semble trouver plus dignes de pitié que d'approbation :

Vous n'avez pas craint de nous appeler ('mujri's, parce que vous connaissiez la défaveur attachée à cette qualité. Mais qu'avions-uous donc de commun avec ces infortunés auxquels vous avez osé nous comparer'? Ces hommes avaient quitté la France, ils étaient en armes contre elle; ils résistaient aux décrets de l'Assemblée nationale, sanctionnés par le roi; et en partant, comme vous le faites, de la légitimité des pouvoirs exercés par l'Assemblée nationale, il est clair que les émigrés étaient des rebelles. Et ces hommes si coupables aux yeux des représentants de la nation, la Convention ne les a immolés qu'après quatre ans de résistance. Et nous qui ne sommes jamais sortis des Etats; nous qui n'avons fait que passer d'une province conquise dans une qui ne l'était pas: nous que la religion du serment et les liens de la recoiuiaissance appelaient auprès de notre souverain légitime; nous ipù avions précédé l'armée dans sa retraite, qui n'avions j;wnais vu les Français et qui ne pouvions violer vos lois, puisque votre souveraineté même naquit seulement un mois après notre départ, vous n'avez pas craint de nous traiter comme les émigrés français l'ont été par la Conventi(jn, et bien plus sévèrement encore (H.

(1) Œuvres, t. VII, p. 77.

ET SA FAMtLLE 53

La première lettre d'un roijalisle savoisieii à ses' compatriotes débute par quelques aveux qui sont à retenir, car ils ne manquent ni de franchise ni de courage. Le premier constate l'écho d'abord sympathique qu'avait eu en Savoie la Révolution dans sa période généreuse et pacifique, et il exempte de faute et de reproche ces illusions optimistes partagées d'abord par tout le monde.

L'Europe ;i rclciili de la lic'Viihilioii iVauçaiso; nulle nation n"a été inditterente à ce grand événement; mais la notre était malheureusement placée pour recevoir le premier contre-coup. Que vous étiez loin cependant de connaître tout le danger qui vous menaçait! Un etTroyable volcan se creusait tout à coup; vous étiez sur le bord, et vous doi'miez! Que dis-je? Plusieurs d'entre vous' célébraient de bonne foi des événements qui leur paraissaient annoncer le bonheur de l'espèce humaine. Funeste erreur! Mais i\m oserait a'ous condamner? C'était l'erreur universelle.

L'auteur fait ensuite un juste éloge du règne de Louis XVI avant la Révolution :

La France possédait dans son jeune souverain un modèle de justice, de bonté, de vertu, de mœurs, de vertus religieuses; modèle que le contraste du dernier règne rendait plus éclatant encore. Il voyait sans chagrin l'opinion publique affaiblir le pouvoir arbitraire; il encourageait même cette opinion; et dans le calme d'une conscience pure, il croyait n'avoir rien perdu, quand il accordait tout à son peuple.

Vient alors le second et intrépide aveu.

Cependant il faut avoir le courage de l'avouer avec la même franchise, à l'époque mémorable où la France commença à s'ébranler, les gouvernements d'Europe avaient veilli, et leur décrépitude n'était que trop connue de ceux qui v(tulai('nt en profiter pour l'exécution de leurs

y'i . LE r.OMTr. JOSEPII I1K maistre

funestes projets; mille abus arciimnlt'S iiiiiKiiiul lis i^ouvernemenls: coliii de France snrlont tninliait en pourriture. Plus d'ensemble, plus d'('nergie, plus d'esprit pu- Idic; une révolution •'■fait iu(''vitable; ear il faut qu'un o'ouvernement tombe, lorsqu'il a tout à la fois contre lui le mépris des g-ens df bien l'I la haine des m(''cliaiits (1).

Ce n'était pas là le cas du gouvernement de la Sardaigne et de la Savoie, qui n'avait mérité ni le mépris des gens de bien ni la haine des méchants. Mais il a lui aussi, dans un temps de vertige et d'entraînement général, commis des fautes, et le bon parti, le parti des sages, n'est pas lui-même exempt de reproches. Mais qui ne s'est pas trompé, au début, sur la révolution, qui n'a pas été trompé par ses promesses? « Au milieu des absurdités et des horreurs qui nous environnent, on a quelque peine à se rappeler combien ces idées nouvelles étaient séduisantes, même pour la sagesse. » 11 faut pourtant ne pas oublier « que le mouvement qu'on aperçut alors dans les esprits tenait uniquement à des idées d'améliorations qu'on envisageait de tous côtés comme possibles ». De Va. des illusions et des espérances que les sages perdirent vite, mais « il n'est pas donné au peuple de suivre la marche de? sages; il arrive toujours au même point, mais il arrive trop tard ».

Ces concessions faites servent de point d'appui à l'habile apologiste pour établir une première considération atténuante.

« N'est-il pas vrai que la révolution de France étant un événement unique dans l'histoire, les temps passés ne présentaient malheureusement aucune leçon de conduite; que les différents ministères de l'Europe

(1) Œuvres, t. VII. p. 8^.

eurent beaucoup de peine à s'en faire une idée juste, et que notre gouvernement n'a pas plus de reproche à se faire que tous les autres qui n'y ont rien compris? »

Les grotesques copistes de la Convention nationale, les plagiaires de l'Assemblée nationale des Allobroges, peuvent-ils se (latter d'avoir plus ou mieux compris? « En un mot, si l'on excepte un petit nombre de factieux qui ont osé s'appeler la Nation, une partie de l'Assemblée n'entendit rien; une autre ne comprit rien; et la troisième ne dit rien. Voilà l'histoire de votre assemblée populaire, et peut-être celle de toutes les autres. »

Dans la seconde lettre, intitulée -.Retour à l'ordre et à la puissance légitime, avec cette épigraphe tirée de la Fontaine : a Tout père frappe à côté », l'auteur considère comme inévitable le retour de la Savoie sous le sceptre de son légitime souverain, et s'attache à démontrer que ce retour doit être envisagé sans crainte.

L'erreur et surtout l;i première erreur, ne sera pas punie. On ne demande qu'à pardonner... On appellera erreur tout ce qui pourra porter ce nom, et même on violera la langue pour contenter la clémence.

En général, souvenez-vous que la puissance légitime, image du principe éternel dont elle émane, punit quant il le faut, iisrdonne quand elle le peut et ne se venge jamais.

Si le roi ne se venge pas, qui oserait se venger? Il n'y .1 donc pas à craindre de représailles particulières, si légitimes qu'elles puissent paraître. Les victimes demanderont grâce pour les coupables repentants. « Pontifes, lévites vénérables! dignes soutiens de la foi de nos pères! Nobles chevaliers ! enfants de l'honneur et de la gloire ! Sujets fidèles! qui que vous soyez! jurez tous qu'au grand jour de la fête nationale, où les croix blanches,

")(■» LE COMTE JllSEPH DE MAISTUi:

cliassaiit devant elles le bonnet iufànie, Iti-illeront de nouveau sur notre terre atlVanchie. vous n'interromprez par aucune plainte sinistre le concert inelVable de la joie universelle. Les rois ne se rap])rochent jamais plus de l'Etre suprême que lorsqu'ils pardiuineiit : rapproehez-vous des rois en pardonnant aussi. Publiez votre amnistie particulière. 11 n'y a qu'un rôle (li<i^ne de vous, e<dui de faire valoir les prières du repentir. Les lois feront justice des coupables obstinés ; elles puniront le vol ainsi que la révolte; elles vous rendront tout ce qu'un exécrable brigandage vous aura enlevé : ne demandez rien de plus et même ne demandez pas tout. Quant aux injures personnelles, oubliez-les entièrement.

Voilà comment parle l'exilé, le spolié, l'avocat de la clémence, qu'on a si à tort représenté comme l'apologiste du bourreau.

Dans sa troisième lettre, consacrée à la. domination piémontaise et au gouveimement militaire, avec cette épigraphe empruntée à Tacite : Sine ira. et studio, Joseph de Maistre s'attache à combattre, en faveur de la restauration du gouvernement légitime, les objections tirées des préjugés locaux, après les objections tirées des préjugés généraux. Il s'agit de la rivalité sourde, de l'antagonisme jaloux des deux provinces sœurs et parfois ennemies intimes, la Savoie et le Piémont, si différentes de caractère, de mœurs et de langue.

Lorsque la fortune a réuni sous le même sceptre deux provinces que la nature a divisées par le caractère ou par la position géographique, ou par le culte, ou par la langue, celle de ces deux provinces qui possède le souverain atfeete assez naturellement une supériorité qui froisse l'orgueil de l'autre.

La dirficullé ainsi établie nettement, l'auleurla résout avec une dextérité, une bonhomie, une finesse remar-

qnablos, un art ingénieux à caresser, des deux côlés, l'amcnir-prupre national et à éviter tout froissement dans le parallèle ou plutôt le double portrait qu'il trace, plus ressemblant encore que llatlé, des deux peuples en compétition. 11 devait d'autant plus se montrer insinuant que la juste susceptibilité des Savoisiens pouvait jusqu'à un certain point accuser le roi de les avoir trop facilement, pour concentrer la défense et la résistance en Piémont, abandonnés à leur sort, et que s'il avait ses griefs, la Savoie avait aussi les siens. Le médiateur devait donc tout d'abord panser cette blessure et y mettre, comme il le dit, un baume salutaire. Après avoir disculpé le roi du reproche d'avoir livré volontairement la Savoie à la France, ce qui eût été contre son intérêt manifeste, qui était de la conserver, l'auteur aborde le grief d'une prétendue préférence partiale pour les Piémontais, montre que la monarchie a toujours tenu la balance égale autant que possible entre les deux moitiés du royaume et entame le parallèle entre le Piémontais et le Savoisien, par quelques constatations flatteuses pour l'amour-propre de ce dernier, qui possède d'abord l'avantage d'avoir une langue, tandis que, à proprement parler, le Piémontais n'en a pas une. «c D'ailleurs, la supériorité de celle que vous parlez est incontestable. »

Ceux qui la nient adMit'Ilcnl pri-cisc-mcnl un cll'el sans cause. Carie rt'(iiic de cette ian<j^iie no peut être contesté, et il faut cejjcndant qu'il ait une cause. Cet empire n'a jamais été- plus évident et il ne sera jamais plus fatal que dans le moment présent. Une brochure allemande, anglaise, italienne, sur /es Droits de. L'koiniac, amuserait tout au plus quelques valets de chambre du pays : écrite en français elle ameutera, dans un clin d'o-il tous les fous lie l'univers. On sait que cette langue ses! emparée de

Ô8 LE COMTE JUSErii DE MAISTRE

toutes les coui-s. de tons les cabinets; enfin, qu'elle est devenue une espèce de monnaie universellement convenue entre tous les peuples pour l'échange des pensées... La supériorité de la langui' contribue à donner à Turin un Ion ditlicile à dt-linii". mais qui n'est jtas moins réel. Regardez bien el vous verrez (pi'un Savoisien. dans la copifale. est quel(pie chose de mieux (pi'uu provincial.

Après cet exorJe insinuant, l'auteur, qui avait pour but de montrer que les souverains de la Savoie et du Piémont tenaient la balance exacte entre les deux peuples, devait soigneusement éviter de paraître lui-même partial. Il se tire d'affaires en distribuant à chacun, avec une équité qui n'est pas sans malice, sa part de qualités et de défauts. Il va jusqu'à constater d'abord que la sollicitude de la cour de Turin pour la Savoie a été tellement incontestable, « que la critique lui en a môme reproché l'excès; elle a dit que le secret de gouverner infiniment mieux est souvent de gouverner infiniment moins ».

Après ce coup de griffe, mais d'une patte de velours, envers le gouvernement, l'auteur fait avec une bonhomie joviale le compte des deux peuples.

Si les défauts du caractère piiMiioutais vous frappent beaucoup, ce n'est pas cpic vous eu ayez moins, c'est que vous en avez d'autres; du ri'sle, puisque les Piémontais vous supportent, vous pouvez bien les supporter.

Ce qui fait qu'il vous arrivait souvent de ne pas rendre pleine justice à ce peuple, c'est que vous étiez trop accoutumés à faire venir vos opinions de l'raïu-e, conune vos étoffes, et que les Finançais jugent foi-t mal les autres peuples, surtout les Piémonlais, pdiir Icscjiiels ils n'ont jamais eu une grande iuclinalion.

Sans doute les IMémonlais ont des défauts, et même des défauts très prononcés, parce qu'ils sont greffés sur un caractère sombre et énergi(jue. Ils portent les préjugés

nationaux à l'excès... La vanité française impatleule ; l'orgueil piémontais irrite... Le peuple, dont les mœurs ne sont pas adoucies par l'éducation, est souvent cruel dans ses vengeances. Il ne boit pas le sang (chacun a son goût), mais lorsqu'il est agité par des passions violentes, il se détermine aisément à le verser.

Voilà le mauvais côté du caraclère piémontais : mais par combien de bonnes qualités ces défauts ne sont-ils pas rachetés I

Vous ne trouverez pas un peu[)Ie plus calme dans ses jugements, et moins susceptible de cet enthousiasme éphémère pour les hommes et pour les choses, qui finit par tourner en modes les maximes les plus importantes du gouvernement.

Vous ne trouverez pas un peuple plus ami de l'ordre; le Piémontais aime, par-dessus tout, que chaque chose soit à sa place; il exige strictement le respect de ceux qui le lui doivent ;' mais il le rend à ses supérieurs, comme il le reçoit de ses inférieurs, non pas seulement sans répugnance et sans murmure, mais avec plaisir. Ailleurs, la subordination n'est qu'un devoir; en Piémont, elle est un « goût »: en un mot, le Piémontais obéit et commande avec passion; et c'est peut-être là le trait principal de son caractère.

On n'a jamais accusé l'aristocratie nobiliaire de manquer de splendeur en Piémont; et cependant il n'existe aucun pays, sans exception, où le mérite, séparé de la naissance, ait un accès ])lus libre à toutes les places des l'Etat.

Si vous avez un ennemi en Piémont, vous ne ferez pas mal de vous ôter de son chemin; mais si vous y avez mérité un ami, ce sera une belle conquête. Les amis de Piémont sont uniques comme ses organsins.

Le plus difOcile de la lâche de l'auteur n'était pas d'adoucir les angles qu'un commerce et un frottement de plusieurs siècles n'ont pas entièrement émoussés entre les deux peuples. C'était de dorer et de faire

60 LK coMi'i: josDi'H i)i; maishiiî

avaler la pilule amère pour liii-môine, d'un grief séculaire, plus sérieux même que les antagonismes de race. Il s'agissait, non de faire l'apologie, mais de plaider les circonstances atténuantes de ce régime, de ce gouvernement militairi', qui était odieux au peuple savoisien, pour lequel J. de Maistte n'avait jamais caché sa répugnance, el qu'il avait toujours combattu dans la mesure de ce que lui permettaient sa situation et les circonstances. 11 était tout le premier à convenir, en riant, dans l'intimité, de son peu de goût j)our le despotisme inquisitorial, pour la tyrannie minutieuse et mesquine dont le type proverbial et légendaire était le c( major de place » piémontais, aussi froid, aussi dur, aussi sournoisement taquin que le major de place autrichien.

L'auteur se borne à fournir les explications qui peuvent atténuer le grief, mais la meilleure de ses raisons, c'est la promesse du redressement, de la réformation d'un état de choses qui a donné lieu à des plaintes exagérées sans doute, mais justifiées par certains abus de pouvoirs et empiétements indiscrets de la police militaire. La lettre Unit par une exhortation à un loyalisme non seulement passif, mais actif, à cette fidélité passionnée envers le prince, qui doit aller jusqu'à l'amour.

Serrez-vous aiiluiii' du Imuic cl ne jhmiscz (|ii'à le soutenir. Si vous n'ailliez le roi ([u'à titre de bienlaitcur. si vous n'avez d'autres vertus que celles qu'on veut bien vous payer, vous êtes les derniers des hommes. Elevezvous à des idées phis sublimes et faites tout pour l'ordre général. Uniiimez dans vos cœurs l'enlhousiasme de la lidélité antique... Aujourd'hui on dirait ({ue nous craii^nons d'aimer et que rafTection solennelle pour le souvciviin a (|uel(|iK' chose rie rnin.inescpie (|iii n'csl |)liis do

ET SA FAMILLE (il

saison... \(uis ne devez j)oiiil aiiuci' vdlrc soii\craiii parce qu'il est infaillible, car il ne l'est pas; ni })arce qu'il aura pu répandre sur vous des bienfaits, car quand il vous aurait oublié, vos devoirs seraient les mêmes.

Après avoir ainsi introduit l'amour dans la politique et fait de la fidélité un devoir et comme un plaisir d'affection, l'auteur s'adressait à des sentiments non moins familiers au Savoisien que cette tendresse héréditaire pour un souverain patriarcal; il parlait à son esprit après avoir parlé à son cœur, il lui montrait que faire son devoir n'était pas seulement le parti le plus honnête, mais le plus habile, et que son intérêt pour préférer le prince légitime à l'étranger usurpateur était d'accord avec sa raison.

C'est là l'objet de cette quatrième lettre, la plus remarquable de toutes, parce qu'on y trouve exposée par l'auteur avec son talent déjà mùr, toute sa doctrine monarchique ; c'est la seule que Sainte-Beuve, qui ne lui marchande pas l'éloge, ait connue. Elle est consacrée à une Idée générale des lois et du çiouvernement de S. M. le roi de Sardaigne^ avec quelques réflexions sur la Savoie en particulier. L'auteur y concentre et y ramasse, en quelque sorte, dans un vigoureux raccourci, toutes les raisons qui militent en faveur du gouvernement légitime, le meilleur possible, et très supérieur dans sa réalité aux modèles théoriques et utopiques qu'on affecte de lui opposer.

Heureux les peuples dont on ne parle pas! Le bonheur politique, comme le bonheur domestique, n'est pas dans le bruit; il est lils de la paix, de la tranquillité, des mœurs, du respect pour les anciennes maximes du gouvernement et pour ces coutumes vénérables qui tournent les lois en habitude et l'obéissance en inslinct.

Cet état est préciséuient celui dont vous jouissiez; nul Etat de l'univers no i»résenlait plus d'ordre, plus de sag'esse. plus d'uniformité, plus (l'Iiorreur pour les innovateurs et les jj-ens à |)i'oje(s.

Ce qu'on craignait par-dessus tout dans noire gouvernonienl, c'étaient les secousses, les innovations, les mesures extrêmes et les coups d'éclat, dtnit on a presque toujours à se repentir.

Tout se faisait en silence, mais tout se faisait bien, et c'est un fait incontestable que presque sur tous les points de l'administration, nous avons devancé la pUqjart des autres peuples.

L'art de gouverner sans se brouiller avec personne, et surtout avec l'opinion, est aussi ancien que la maison de Savoie. Ce talent a brillé surtout dans les matières religieuses, qui ont causé ailleurs de si grands troubles dans les temps anciens, et qui ont toujours été si bien réglées parmi nous.

L'auleur oppose alors le passé au présent dans un parallèle peut-être un peu optimiste, mais qui n'en contient pas moins des faits peu connus et curieu.\, et qui se termine par un e.xposé de principes oti étincellent des traits de caractère et de doctrine essentiels à noter.

« Enfin, dit-il, il serait inutile de revenir sur le passé : le mal est fait, il ne s'agit plus que d'en tirer parti. Les vœux d'une coupable minorité l'ont emporté sur les craintes et sur l'honneur du reste de la nation ; cette minorité voulait la conquête et la révolution, nous avons eu l'une et l'autre. A présent vous pouvez comparer ou juger... Raisonnons, ou plutôt ne raisonnons pas : citons des faits et opposons tableau à tableau. »

L'auleur alors prend successivement corps à corps les griefs déclamatoires et plagiaires, prétendant assimiler l'ancien régime, en France et en Savoie, au mépris de diiïérences évidentes et toutes à l'avantage du gou-

vernement paternel et patriarcal dont jouissait le pays. Il montre le clergé et k noblesse ne formant point un corps séparé dans l'État, et la première de ces deux classes ne possédant d'autre autorité que celle qui était nécessaire à l'exercice de ses fonctions, autorité protégée, mais contenue dans ses bornes par le gouvernement.

Le haut clergé ne connaissait ni l'opulence ni le fnste qui la suit; il jouissait de cette aisance précieuse ([ui empêche d'être méprisé et permet d'être bienfaisant. Ses mœurs étaient édifiantes et sa conduite exemplaire... L'ordre des curés jouissait de toute la considération nécessaire. La noblesse même paraissait assez souvent dans cette classe; et tandis qu'on voyait un gentilhomme occuper une cure, on voyait le mérite sans aïeux briller sous la mitre.

Vous avouerez, j'espère, que tout ne va pas si mal lorsqu'on ne peut montrer aucune place au-dessous du premier ordre de l'Etat et aucune place au-dessus du second.

Pour la noblesse, ses privilèges se réduisaient à nommer des juges de terres, qui étaient examinés et approuvés par le sénat. Le vassal ne pouvait changer son juge ni proroger ses fonctions au delà du terme de trois ans, ûxé par la loi. Dès que l'intérêt du seigneur se trouvait mêlé dans une affaire, son juge cessait d'être compétent pour en connaître, et la cause était portée en première instance au tribunal du préfet de la province. Les fermiers et les agents des seigneurs étaient exclus des conseils d'administration dans leurs paroisses; et les intendants, promoteurs des droits des communes, étaient chargés d'y veiller.

En ce qui touche la chasse, très peu de seigneurs attachaient de l'importance à ce droit de chasse si restreint par l'usage. C'est un fait constant qu'on chas-

04 I,E COMTE JOSEPH DE MAISTaV,

sait de tous côtés ; que tout artisan et tout paysan avait son chien et son fusil et qu'on s'est plaint mille fois de cet abus.

La noblesse n'était donc n'ellomeiit (|u'iiu titre honorifique utile à l'Etat par les obligations plus étroites qu'il imposait aux nobles et qui n'a jamais nui à personne, puisqu'il ne donnait qu'une distinction purement morale sans aucune espèce de puissance sur les personnes.

La richesse n'était |)as plus l'apanage de cette classe (pie le pouvoir: (^lle é'tait fortuite parmi les seigiKnii-s comme parmi les [tarticuliers. (Quelques tidéi-commis l'éduits à quatre degi-i'-s pouvaient tout au plus la perp(''tuer un pou plus longtemps dans leurs familles.

L'auteur abordait ensuite la question des privilèges pécuniaires en ce qui touche les immunités du clergé. Ce mot était sur le point de devenir une plaisanterie. L'exemption d'impôts portant sur l'ancien patrimoine de l'Église seulement ne se montait qu'à la somme de 30,000 livres sur toute la Savoie; déjà réduite au tiers, elle allait disparaître. Quant au privilège des biens féodaux, l'exemption n'était que de 22,000 livres pour toute la Savoie.

Aucun emploi civil, militaire ou économique, n'était entaché de vénalité; nous ignorions les survivances et les espèces de fidéi-commis odieux qui rendaient ailleurs certains emplois le patrimoine d(; quelques familles. Toutes les carrières étaient ouvertes au mérite... Personne ne pouvait obtenir un grand emploi sans avoir passé par tous les grades. Cet ordre de choses favorise puissamment une autre maxinu^ du gouvernement piémontais dont on ne saurait trop vanter la sagesse : c'est que nulle profession et nul emploi ne sont censés au-dessous de la noblesse, qu'aucun préjugé n'empêche un gentilhomme de chercher la fortune on l'illustration dans toutes les carrières où il se trouve appelé par son goût et par ses talents. La noblesse, qui est le sang de la monarchie, peut donc circuler libre-

ment dans toutes les veines de l'Etat : il siillit de savoir tirer parti de cet avantage inappréciable pour qu'aucune classe d'hommes ne puisse devenir ennemie, par essence, de la noblesse et par conséquent de la monarchie.

Les emplois sont le patrimoine naturel du mérite sans a'ieux. Mais il n'est pas moins infiniment utile qu'une quantité considérable de nobles se jette dans toutes les carrières en concurrence avec le second ordre. Non seulement la noblesse illustre les emplois qu'elle occupe... mais elle crée partout un esprit monarchique et partout elle combat toute action contraire à ce gouvei-nement. C'est ainsi, toute proportion gardée, qu'en Angleterre, la portion de la noblesse anglaise qui entre dans la Chambre des communes tempère l'âcreté délétère du principe démocratique, qui doit essentiellement y résider, et qui brûlerait infailliblement la constitution sans cet amalgame précieux (1).

Si, d'un côté, les maximes du gouvernement piémontais n'excluent aucune charge de l'honneur d'être exercée par un noble, réciproquement elles n'excluent aucun homme, quelle que soit l'obscurité de sa naissance, de l'honneur d'exercer les premières charges de l'Etat. Dans l'état militaire même, le tiers des officiers est pris dans ce qu'on appelait en France le tiers état, et nous en avons vu parvenir du rang de simple soldat à celui de général.

A propos de la noblesse, l'auteur ajoutait une considération qui, par la hauteur de la pensée el la vigueur de l'expression, avait frappé Sainte-Beuve, qui ne se cachait point de l'approuver el de l'admirer.

Observez en passant qu'un des grands avantages de la noblesse, c'est quil y ait dans l'étal actuel quelque cliose de plus précieux que l'or. Souffrez donc patiemment que

(1) Il n'est pas inutile de faire remarquer que de Maistre, à ce moment, est partisan de la Con.stitution anglaise. « Cette fonte d'une partie de la noblesse dans la Chambre des représentants est peut-être, dit-il, le trait le plus merveilleux de ce merveilleux gouvernement. » (P. 173.)

les services des pères soient le patrimoine des enfants et que le noble ait une espèce de droit acquis aux emplois lorsqu'il n'en est pas exclu ])ar ses vices nu par son incapacité. Cette distinction qui vous blesse est infiniuieul avantap^euse.

C'est elle qui tient les richesses à la seconde place et qui les empêche de devenir l'objet unique de rand)ition universelle; alors tout est perdu, on ne voit dans les emplois que les revenus, et l'honneur n'est qu'un accessoire: mais l'honneur est trop fier pour supporter la seconde place; si on ose l'y condamner, sa veng-eance est toute prête : il se relire. Combien d'exemples parmi nous de désintéressement antique! Combien on pourrait vous citer de chefs de finance ou de ministres qui sont morts dans une honorable pauvreté, après avoir vécu sans faste et supporté des travaux immenses! Dans les Etats du roi de Sardaigne et surtout en Savoie, il n'était pas aisé d'augmenter sa fortune par un emploi sans voir diminuer sa réputation.

Nous ne saurions suivre l'auteur dans le détail de son argumentation sur les avantages du mécanisme du régime financier de la Savoie, ni sur les mérites de sa législation civile ou de sa législation criminelle. Nous ne citerons pas ses éloges et ses portraits des princes de la maison de Savoie, de Victor-Amé II h. Viclor-Amé III. Ce sont là des pages d'un intérêt historique ou économique dont l'appréciation dépasserait les limites que nous nous sommes tracées pour serrer de prf-'s, sans l'étouffer, un sujet immense dans sa variété. Mais nous ne pouvons laisser passer sans nous y arrêter un moment, parce qu'ils établissent l'esprit de modération et d'humanité qui survécut chez de Maistre à l'épreuve des malheurs publics et privés, quelques passages qui nous montrent dans l'homme dont on a voulu faire un juriste implacable et l'apologiste du bourreau, le glorificateur de cette admirable

ET SA FAMILLE Gî

institution de l'avocat des pauvres, l'adversaire éloquent de l'inexorabilité dans la peine et de la cruauté dans le supplice.

Voici le passage sur l'avocat des pauvres :

Malheureusement, pour plaider comme pour faire la guerre, il faut premièrement de l'argent, secondement de l'argent et troisièmement de l'argent. Quelques précautions qu'on prenne à cet égard, il n'y aura jamais de différence que du plus au moins. Mais la belle institution de l'avocat des pauvres corrige cet inconvénient chez le roi de Sardaigiu» autant qu'il est possible. Défenseur public des accusés et patron des pauvres au nom de la loi, son serment l'oblige à prêter à l'indigence un ministère gratuit; non seulement il a des aides et des représentants gagés par le souverain, mais la loi, par une disposition pleine de sagesse et d'humanité, a statué que nul homme ne pourrait suivre la carrière du liarreau avant d'avoir consacré deux années de sa vie au soutien de l'avocat des pauvres dans ses nobles fonctions.

Dans son examen de l'état de la procédure criminelle en Savoie, l'auteur déclare et il le regrette, que la torture n'est pas encore abolie, mais il est statué par la loi « que ce moyen terrible de rechercher la vérité ne peut être employé que sur l'ordre direct ou sur l'approbation des tribunaux suprêmes » qui n'appliquaient la loi qu'avec les plus sages précautions.

Sur l'état des prisons, l'auteur avoue que tous les gouvernements sont coupables, mais il n'est pas de gouvernement qui mérite moins de reproches que celui de la Savoie, par suite d'un contrôle judiciaire et d'une surveillance administrative qui font émulation de vigilance et d'humanité.

Les supplices enfin, ordonnés par nos lois criminelles, n'ont rien d'atroce; elles ne s'arrogent point le droit de

f)S i.K r.oMTE JOSEPH nie MAisrni-

jjriilniii;'»'!' l;i iiuirt cl df voiirr au (It'scspoir les dcniicrs mornouls d'un être intelligent et religieux.

Le morceau, que nous regrettons de ne pouvoir citer, est vr.'iinient éloquent, et de l'éloquence du cœur. Sainte-Beuve signalait et admirait encore la profession de foi monarchique finale, d'un royalisme éclairé et presque libéral pour l'iiumme et le temps, sans la rigueur dogmatique et théocralique en tout cas qu'on prête trop facilement à de Maistre, et qui convient plutôt à de Bonald, terminée par un éloge de la monarchie « en une de ces images qui vont devenir familières à l'écrivain, et qui saisissent la pensée comme les yeux ».

La dernière de ces Lettres d'un royaliste savoisien, où l'auteur s'exerce à parcourir toutes les gammes d'un clavier varié et puissant, et commence à donner la mesure de son talent, sortant des succès du dilettante pour entrer dans ceux du virtuose, est du 3 juillet 17i)3.

En suivant Tordre chronologique, nous trouvons, à la date de 1794, un ouvrage d'un genre particulier, qui est destiné à consoler non en lui cachant, mais en lui montrant tout ce qu'il a perdu, la douleur d'un père qui est le meilleur ami de l'auteur. Dans cet ouvrage qui garderait le caractère intime et privé, s'il n'était devenu public par la divulgation qui en fut faite volontairement par les intéressés, empressés à faire partager à tant de douleurs semblables ce baume d'une exhortation salutaire, s'il ne s'élevait pas, parle récit et l'appréciation des événements qui forment le cadre du tableau, aux plus hauts sommets de la philosophie et de l'histoire, Joseph de Maistre célébrait les vertus précoces et la mort chrétienne d'un des jeunes héros, d'une des plus pures victimes de la guerre, où la Savoie

défendit avec plus de courage que de bonheur, contre l'invasion révolutionnaire française, ses frontières violées. Le Discours à M""^ la. marquise de Costa sur la, vie et la. mort de son fils Alexis-Louis-Eugène de Costa, lieutenant au corps des grenadiers royaux de S, M. le Roi de Sardaigne, né au château de Villars, en Savoie, le 12 avril 1778, mort à Turin, le 21 mai 1794, d'une blessure reçue le 27 avril précédent, à l'attaque du Col-Ardent, est un de ces ouvrages oii il n'est pas défendu à un auteur de montrer son esprit, mais oii il doit surtout montrer son cœur, puisque l'admiration qu'il inspire, s'il la mérite, est de celles qui se traduisent par des larmes.

11 est difficile de refuser cet hommage à la mémoire du jeune héros dont l'auteur a su parler si dignement, au père et à la mère qui l'ont perdu. Le meilleur et le plus doux du succès, en pareil cas, est d'obtenir le suffrage des juges les plus directement intéressés. Et ce premier et ce plus précieux des suffrages n'a pas manqué à Joseph de Maistre, qui a placé justement en tête de son Eloge funèbre une lettre du père de son héros, qui contient l'approbation reconnaissante oîi il trouvait sa meilleure récompense. Cette lettre du marquis Henri de Costa est datée de Saint-Dalmas, le 1" septembre 1791.

Cher ami, je partais au moment où je vous ai écrit la dernière fois, et je ne pus vous dire qu'un mot à compte (le tout ce que je vous dois pour votre excellent ouvrage. ,1'en suis chaque jour plus content, et je ne puis croire qu'il soit du nombre de ceux qui périssent: il fera, je l'espère, connaître aux âges à venir les charmes et les vertus de mon fils, et les grands talents de mon ami. J'approuve fort les raisons qui vous ont déterminé à lui donner la forme ([ii'il a... Enlin, il l'emue tellement mou

cœur, que je ne puis croire qu'il n'échauiïo et (lu'il ne remue pas le cœur des autres.

Les exemples et les modèles du genre, c'est-h-dire de TEloge funèbre, de l'oraison funèbre si en honneur sous le règne de Louis XIV, ne manquent pas. La critique a pu rappeler à ce propos, sans remonter à Tacite et à Agricola, ni à Bossuet ou à Fléchier, l'éloge des officiers morts pendant la campagne de 1741, par Voltaire, et l'Eloge, par Vauvenargues, de son jeune et si intéressant ami. Ilippolyte de Seytres. Sainte-Beuve a même cru trouver, çà et là, des traces d'imitation de ces ouvrages, à tort selon nous, car il n'y a de commun entre eux que le sujet. La principale originalité de l'ouvrage de de Maistre, à travers quelques légères fautes de goût, quelques excès déclamatoires qui tiennent aux restes d'influence de son éducation classique, à ces servitudes de mode et d'usage contemporain, dont le génie le plus indépendant a peine à s'affranchir du premier coup, c'est qu'il n'imite personne, c'est que son œuvre est Lien son image, c'est qu'il en a puisé l'éloquence à cette source nouvelle de l'inspiration chrétienne, que ne trouble aucune réminiscence profane.

Nous allons citer rapidement quelques-uns des traits qui sortent de l'ordinaire, en un sujet qui ne l'est que trop, et qui marquent d'originalité cet essai dans un genre où l'originalité semblait avoir été épuisée.

Et tout d'abord, l'auteur de l'oraison funèbre de ce héros de seize ans ne se présente pas h ses parents en consolateur.

Ne vous effrayez point, Madame, sur mes iiilentions, et ne oraignez point que je consacre cet écrit à vous distraire. Votre ami connaît toute la profondeur de la plaie

(jui déchire votre cœur; il sent ce que vous sentez, il a recueilli vos lannes, vous avez vu couler les siennes. Pleurez, ah! pleurez sans cesse l'ange que le ciel vient de vous ravir. Au lieu de vous dire : .Ve le jjleurez plus, je veux vous dire pourquoi vous devez le pleurer encore. Je sais que la plaie de votre cœur saignera longtemps; je sais que vous ne jouirez pas de ce qui peut entretenir votre douleur; je sais que vous ne voulez pas être co)isolée, parce quil n'est plus...

L'auteur, avant de tracer le portrait du jeune de Costa « et de rappeler ce que fut cet enfant extraordinaire », félicite ses parents « de pouvoir trouver quelque douceur à penser que ce chef-d'œuvre fut leur ouvrage )). Et il part de là pour exprimer des vues lumineuses et pénétrantes sur l'éducation, et, la première de toutes, l'éducation domestique, c'est-à-dire celle qui consiste, pour le père et la mère, à cultiver les dispositions d'un heureux naturel.

Ne dites point que la nature avait tout fait : sans doute vous n'aviez point fait ce beau caractère, mais votre mérite fut de le deviner et d'en favoriser le développement...

Peut-être que l'éducation se réduit à cela. Comment se persuader, en elîet, que la nature se soit contredite au point de rendre difficile la chose du monde la plus nécessaire? Le bon sens, éclairé par la vertu, suffit pour donner une excellente éducation. Ce qui nous trompe sur ce point, c'est que nous confondons deux éducations absolument différentes : l'éducation morale et l'éducation scientifique. La première seule est nécessaire et celle-là doit être aisée. On ne peut nier, sans doute, l'importance secondaire et les difficultés de la seconde; mais lorsque le décorateur entre dans un hôtel, l'architecte s'est retiré. Croyez, Madame, que l'homme moral est formé plus tôt qu'on ne pense; et que faut-il pour le former? Eloigner l'enfant des mauvais exemples, c'est-à-dire du grand monde; ramener doucement sa volonté, lorsqu'elle s'écarte du pôle, et surtout bien agir devant lui.

Ce principe posé, Ttauteur criliqiie, de ce point de vue élevé, les théories régnantes en matière d'éducation.

C'est pour avoir voulu trausposer cet ordre que de l'aux instituteurs ont fait tant de mal à la génération présente. Au lieu délaisser mûrir le caractère sous le toit paternel, au lieu de le comprimer dans la solitude pour lui donner du ressort, ils ont répandu l'enfance au dehors : ils ont voulu faire des savants avant de faire des homm(>s; ils (Mit tout fait pour l'orgueil et rien pour la vertu : ils (uil présenté la morale comme une //lé.sv? et non comme un code; ils ont fait mépriser la simplicité antique et l'éducation religieuse. Qu'en est-il an'ivé".'' Vous le voyez.

Joseph de Maislre n'est pas tendre pour l'éducation publique. 11 n'est pas éloigné de penser que tout rassemblement d'hommes engendre corruption. Cependant, si cette éducation en commun est inévitable, qu'on n'y expose l'enfant que lorsque l'éducation domestique l'aura armé contre les mauvais exemples par l'habitude des bons.

Qu'on ne se hâte pas au moins d'arracher les enfants de la maison paternelle, l'asile du bonheur et le berceau des vertus. Ne soyons point les meurtriers de l'innocence, en la précipitant de si bonne heui-e au milieu des dangers qui accompagnent nécessairement tous les rassemblements nondjreux. L'œil du sage s'arrête douloureusement sur ces anuïs de jeunes gens où h's vertus s(jnl isolées et tous les vices mis en comnmn.

Sur la révolution, à ce moment de 111)4, on ne peut vraiment pas demander l'impartialité ni môme la modération à un homme qu'elle a proscrit, dépouillé, privé de sa fortune et de sa patrie, et qui s'adresse à la mère d'un jeune homme tué à seize ans par les agresseurs de cette patrie envahie. 11 ne faut donc pas s'étonner de l'entendre dire « qu'aussi vile que féroce,

jamais elle nu sut anoblir un crime, ni se faire servir par un grand homme; que c'est dans les pourritures du patriciat, surtout parmi les suppôts détestables ou les écoliers ridicules du philosophisme, dans l'antre de la chicane ou de l'agiotage, qu'elle avait choisi ses adeptes et ses apôtres... que cette révolution bien définie n'est qu'une expansion de l'orgueil immoral débarrassé de tous ses liens; que de là vient cet épouvantable prosélytisme qui agite l'Europe entière, etc. » II ne faut pas s'étonner non plus d'entendre Joseph de Maistre, après une série de tableaux animés et pathétiques de cette campagne alpestre où le jeune héros trouva la mort, l'estimer heureux d'avoir échappé à des spectacles et à des épreuves qui font que les survivants seraient excusables de pleurer plutôt sur eux que sur lui. Il y a là un beau mouvement d'éloquence.

Il faut avoir le coiu-ag-e de l'avouer. Madame : longtemps nous n'avons point compris la révolution dont nous sonmies les témoins: longtemps nous l'avons prise pour un ('véaeiiK'iil . Nous ('lions dans l'erreur : (^"est une i^poque: et malheur aux g-ém-rations ([ui assistent aux époques du monde! Heureux mille fois les hommes qui ne sont appelés à eontempler que dans l'histoire les grandes n'volutions. les guerres gt'uérales. les lièvres de l'opinion, les fureurs des |)artis, les chocs des empires el les funérailles des nations! Heureux les hommes qui passent sur la terre dans un de ces moments de repos qui servent d'intervalles aux convulsions d'une nature condamnée et souffrante. Fuyons, Madame! Mais où fuir".'' Ne sommes-nous pas attachés par tous les liens de l'amour et du devoir'^ Souffrons plutôt, souffrons avec une résignation rétléehie : si nous savons unir notre raison à la raison éternelle, au lieu de n'être que des p.i//e»(/.s nous serons au moins des victimes.

Et pas pour toujours, peut-ôlic même pour long-

temps. Car ce qui est violent ne dure pas, et l'excès même du mal annonce le retour du bien. Et Joseph de Maistre, au lieu de se laisser aller à un aveugle désespoir, prédit la fin du tléau et témoigne d'espérances fondées sur sa foi et qui ne sont pas moins vivaces que la source où elles prennent naissance.

Certainement, Madame, ce chaos finira, et probubleineut par des moyens tout à fait imprévus. Peut-être môme pourrait-on déjà, sans témérité, indiquer quelques traits des plans futurs qui paraissent décrétés. Mais par combien de malheurs la génération présente achètera-t-elle le calme pour elle ou pour celle qui la suivra? C'est ce qu'il n'est pas ))ossible de prévoir. En attendant, rien ne nous empêche de c()ntem|»ler déjà un sj)cctacle frappant : celui de la foule des {grands coupables immolés les uns par les autres avec une précision vraiment surnaturelle.

Nous finirons en citant le portrait du jeune héros qui, bien qu'il contienne plus d'un trait emprunté à l'éloge d'Agricola, est, dans les autres, d'un ton tout moderne et d'une vivante simplicité, fort éloignée des emphases oratoires des modèles classiques.

11 semble que tnules les âmes rares doivent sannoncer par un extérieur frappant; et c'est dans la physionomie surtout qu'on cherche des signes de cette supériorité. Celui de votre fds. Madame, n'avait cependant rien d'extraordinaire. Les roses de la jeunesse s'étaient mêuK^ fanées jxtur lui avant le temps, soit que le hàle et les fatigues les eussent fait disparaître de bonne heure: soit que la nature, qui n'aime pas mentir, se fiU hàlée de lui donner une apparence virile. Il ne j>ossédait point ce qu'on ap|)elle lu beuuti}; mais il avait je ne sais quelle grâce d'innocence, ■plus belle que la beaulé. Toutes ses attitudes respiraient la modestie et la réserve. Sa voix était douce et d'un timbre qui ne pouvait exprimer la colère ni aiguiser le sarcasme. Son œil bleu tendre était grand, lucide, virginal, plein d'une sage intelligence; et lorsqu'il l'arrêtait sur les

objets de son estime et de son allection, son regard était une caresse. Enfin, quoiquil n'eût rien de frappant pour le premier coup dœil, dès qu'on l'avait observé quelque temps, on croyait aisément à ses talents et volontiers à ses vertus.

Dans l'ordre chronologique, les ouvrages qui succèdent à l'oraison funèbre du jeune de Costa sont d'un genre bien différent. Ils attestent la prodigieuse souplesse, l'inépuisable variété d'un esprit qui avait le double don, d'un talent qui avait le double art de l'éloquence et de l'ironie, et étaient capables de provoquer tour à tour les larmes et le rire. Mais avant de feuilleter les Cinq paradoxes h M'"" la marquise de Nav... et V Adresse du maire de Montaguole, Jean-Claude Têtu^ à ses concitoyens, qui portent la date de 1793; avant de nous arrêter devant cet ouvrage oii pour la première fois de Maistre donnera toute sa mesure, les Considérations sur la France (nOô), nous ne résistons pas au devoir et au plaisir de le suivre, grâce à sa correspondance, dans l'intimité de ses sentiments et de sa vie d'émigré à Lausanne. Ces lettres nous permettent de le montrer au milieu des siens, leur donnant tous les bons exemples domestiques, en même temps qu'il écrivait ces opuscules où son génie, toujours supérieur à lévcnement, se joue tour à tour avec tant de force ou tant de grâce.

Nous trouvons d'abord quelques lettres à M""= la comtesse Henri Costa de Beauregard, datées de Lausanne, mars et avril 1793. Elles sont d'un Alceste, mais d'un Alcesle qui a la gaieté des bonnes consciences, qui sait faire contre mauvaise fortune bon cœur, qui préfère rire des sottises humaines plutôt que de tonner contre elles, et qui trouve moyen de plaisanter avec les

malheurs de sa famille et les siens. Il raille a^Téablement et galamment les illusions et les espérances que sa correspondante garde en pleine lempêle et qui ne cessèrent que lorsqu'elle fut frappée au cœur, pour faire place aux amertumes et aux révoltes du désespoir. 11 la remercie en termes badins d'avoir assisté, dans son émigration h Genève, où elle s'est réfugiée, son enfant au sein, sa chère sœur, Thérèse, M""* de Constantin, dont il avait, dans une joviale et spirituelle lettre, du 17 février 1792, salué les noces et l'entrée triomphale dans son domaine de La Roche, et d'avoir donné à son petit Rodolphe, arrivé dans son hospitalité dénué de tout, ses deux premières chemises. S'il détourne de ces tristes événements privés ses regards sur les événements publics, c'est pour répéter, avec l'imperturbabilité de sa foi :

Qu'arrivera-l-ii de tout cclu? .le n'i'ii sais i-icn. La sottise et la scélératesse huniaiiic sont lieux iinnienscs aveugles dont M"""^ la l^rovidcucc se sei't pour ai-rivei' à ses fins, connue l'artiste se sert d'un outil pour exécuter ses ouvrages. La lime sait-elle (pi'elle fait une clef? Tous les personnages exécrables ou i-isibles qui s'agitent dans a-, moment sur la scèni; du uKuide sont des limes. Quand l'ouvrage sera fait, nous nous pros(ei-iiei'(Uis pour le i-ecevoir des mains du Grand Ouvrier.

Le 17 aoilt 1793, dans une lettre à la comtesse Costa, toujours spirituelle et plaisante, il lui écrivait :

Ma moitié m'a écrit mille belles choses de vous et de votre intrépidité; elle vous aime fort, mais ne vous l'cssemble guère. Si jamais vous faites la guerre, ne la prenez pas pour aide de camp : c'est une poule mouillée.

Ce n'étaitlà qu'un badinage; mais il fallut en rabattre, quand on vit cette poule mouillée arriver à Lausanne

ET SA FAMIM.E 7/

après une fuite des plus aventureuses, dont elle avait bravé les dangers, pour rejoindre son mari, comme elle avait, peu de mois auparavant, pour essayer de sauver le bien de ses enfants, osé entreprendre cette héroïque expédition à travers les neiges et les glaces du plus rigoureux hiver, que nous avons racontée. A cette date du 12 septembre, Joseph de Maistre, malgré tout son courage et tout son esprit, n'a plus envie de rire. La Savoie est envahie. La révolution y triomphe, la Terreur y règne et les sentiers alpestres se remplissent de fugitifs, pendant que les prisons s'encombrent de captifs.

Quelle horreur!... Ce moment est épouvantable. Ma femme est heureusement du nombre de ceux qui se sont évadés avec des peines inouïes, masquée en paysanne et marchant presque toujours à pied; elle est venue à travers les Bauges et toutes les montagnes du Faucigny, me rejoindre à Lausanne, où elle est arrivée avant-hier, à 10 heui-es et demie du soir. Mais ma petite Adèle ne pou- A^ait supporter une route de cette espèce; il a fallu la laisser sur les bords du lac d'Annecy, chez un très honnête homme, qui s'est chargé de la conduire à Genève. Je recours à vous, pour que vous ayez la bonté de recevoir ce pauvre petit enfant qui ne peut, je crois, vous mettre dans l'embarras, vu son âge. Tout ce que je vous demande, c'est de me l'envoyer aussi vite que vous pourrez et avec les précautions nécessaires.

Nous sommes naturellement loin de la gaieté, — qui eût été en ce moment fort déplacée, — de la lettre du 8.

Je ne suis pas réduit à ne pouvoir vous faire ce cadeau (de la 2^ édition de ses Lettrefi d'un royaliste savoisien); l'ai encore de quoi vivre, sans me gêner, pour plus de quinze jours; je m'en moque, car ils se sont mis à m'aimer à Turin, et ils sont gens à me payer les appointements qu'ils me doivent. Nombre de gens me croyaient perdu

78 LE r.OMTE JOSEPH DE MAISTRE

(et se nituiruiont di^ joie) ;\ <aiiso do nios ndnioiu'slMlioiis habilléos en louanfj^os. Point du tout. Nombre do porsonnag'os (fui conipteul ont pris oola fort bien. Si jo parviens par \o olioniin quo j'ai choisi, jo sorai un plaisant phénomono dans cp olimat: oo sora uno anroro liort-alo au Sénégal. >fais j'ai un syslcnic sur les liai'diossos do la vérité, quo jo vous raooutorai uno autre l'ois.

Enfin rassuré sur les siens, sa sœur Thérésine auprès de lui, sa sœur Jenny hors de danger dans un asile sûr, sa femme et ses enfants rentrés au foyer mercenaire de la maison Combe, 2'"° appartement, Joseph de Maistre respire du côté du cœur et peut respirer aussi du coté de l'esprit, c'est-à-dire donner l'essor à ses pensées. Bientôt il aura la triste joie de rendre à ses amis Costa les services qu'il en a reçus, et de remplir auprès d'eux le ministère de consolation et de secours qu'ils ont rempli envers lui (1). Nous pouvons donc lui demander son impression toute chaude sur les événements, et nous allons l'entendre, planant audessus de ses ennuis et de ses chagrins, s'arrachant à « ce travail aussi forcé qu'inutile, à ces soucis cuisants et à ces accès de dégoût inévitables qui lui ôlent souvent la force d'écrire ». juger les hommes et les choses avec une sérénité toute philosophique, et déployer dans ses lettres à son ami le baron Vignet des Étoles, ministre du roi de Sardaigne à Berne, le courage le plus difficile de tous, celui de la modération.

(1) Nous devons signaler, avec le regret de ne pouvoir les citer en entier, car tout y est à citer, les deux lettres admirables où se montre si bon, si tendre, cet liomme qu'on a dit si dur. au comte Henri Costa de Beauregard. sur la mort de son fds. et les soins qu'il prodigue avec le zèle et le dévouement de l'amitié la plus éclaircio et la plus délicate ;\ la mallieureui-e mère. {Correspondance, t. IX. p. 61 à 66.)

C'est ainsi qu'il défend, contre les préventions aveugles elles sévérités injustes de son ami, le peuple de Savoie, accusé de mollesse dans la résistance, même d'ingratitude, et qui fait ce qu'il doit puisqu'il fait ce qu'il peut dans une lutte inégale. C'est ainsi qu'il n'hésite pas à déclarer qu'il refuserait, si on pensait à lui, la place d'avocat général, « parce qu'il y apparence qu'il ne pourrait pas s'accorder avec les maximes qu'on adoptera ». On parle d'une Chambre ardente contrerévolutionnaire établie à Moutiers. Il ne voudrait pas faire partie de pareils tribunaux. « Comment! la première idée du roi est de punir? A-t-on jamais imaginé rien de plus impolitique? Tandis que les trois quarts de la Savoie sont sous le couteau, on s'amuserait à pendre en effigie! Belle imagination, en vérité! »

Il lui prêche la tolérance : « Défions-nous de ces systèmes tranchants qui nous font regarder comme des lépreux tous ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme nous. »

Il l'engage à se défendre de certaines illusions, de certains préjugés qu'il ne saurait partager.

Dans ma manière de penser, le projet de mettre le lac de Genève en bouteilles est beaiieoup moins fou que celui de rétablir les choses précisément sur le même pied où elles étaient avant la révolution. Je puis me tromper, mais c'est en bonne compagnie. .J'ai tort même avec le roi d'Angleterre, qui reconnaît publi(|uement, dans sa déclaration, que les puissances n'ont pas droit d'empêcher la nation française de modifier son gouvernement. J'ai toujours détesté, je déteste et je détesterai toute ma vie le g'ouvernement militaire. Si (;e beau fj^ouvernement, ([ui est la mort de la monarchie, se rétablit, je dirai ce que j'ai toujours dit : Obéissez; mais si, par hasard, la monarchie se rétablissait, séparée de la Bàfonocratie, j'fspère que vous me permettrez d'être content.

SO LE COMTE .lOSEIMl DE MAISTOi:

11 espère aussi que son ami voudra bien ne pas prendre ces idées pour un reste de franc-mnçonnerie.

L'iini(|U(' cliiise (|iii me fàiho. ("est de vuiis voir parler sériciisciiient de cotte niaiserie de franr-mnçonnevio. eiifaiitilla<>e universel en dec^-à des Alpes, dont vous auriez été. si vdiis aviez vi'cu parmi nous, et dont je me nu'-lais si peu <lepuis (|ne j'étais enl'ouct' dans les atTaires, (|ue j'ai reeu un jour une dt''|)ulati(Ui pour savoir si je voulais être rayé dc^ la liste: mais mes Ixuis auiis ne numcjuaieiil pas de mappeler, à Turin, Frin-c .laxopli, tandis (pie je faisais tranquilleuu'ut des arrêts à Chambéry. .!(> ne suis j)as étonné que dans un pays dont le vii^e capital est d'attacher une extrême importance à des riens, on ait parlé et même beaucoup parlé sur celte miser»;; mais je svus étonné que vous n'ayez pas senti tout de suite que ce n'était qu'un prétexte pour me jouer quelque pièce (I).

Le 2 mai 1794, en renouvelant à son ami l'expression de sa confiance imperturbable dans un revirement vengeur et réparateur, il ajoute que tout n'est pas à regretter dans ce qui tombe.

Vous m'avez laissé impriiuer (|ue tous l(>s p^ouvernements étaient vieux, .le vous ajoute à l'oreille (pi'ils étaient

(1) Josepli de Maistrc est revenu sur ce sujet d'une l'aeon décisive dans une autre lettre : « Au commenceaient de la révolution, l'auguste père de Sa Majesté a\ant fon«;u quelques alarmes sur ces sortes de réunions, un membre de la loge ([u'on appelait n^formée lui porta le catalogue de tous les noms (pli la composaient. Le roi dit : « Voilà des noms qui Il suflisenl pour me rassurer, mais dans un moment où toute <' réunion est suspecte, simpleiuenl coiuuie réunion, on ne doit i> point s'assembler. » I^e comte l-'rédéric de Bellegarde, alors colonel des grenadiers royaux, fut député pour donner à Sa Majesté la parole d'iionneur de tous les membres qu'ils ne s'assembleraient plus sans son congé. » .1. de Maistre ajoute qu'aucun des dignitaires de la loge ne prit, dans la révolulion, un autre parti que celui du roi. Tous lurent fidèles, et quelques-uns même périrent victimes de cette lidélilê.

KT SA l'AMILt.K 81

pourris. Le plus yàté de tous est tombé avec fracas : les autres suivront probablement, et ceux qui tiendront se régénéreront tout doucement avec la France, lorsqu'elle se régénérera. C'est ce que je souhaite au nôti'c.

Cet homme qu'on a peiiil comme impatient d'implacables représailles, affamé de répressions impitoyables, se montre au contraire plein d'impartialité; il défend contre son ami la cause des émigrés, qu'il n'approuve pas, qu'il n'aime pas, dont il connaît les torts et les fautes, mais envers qui les gouvernements sont injustes et ingrats; il défend la cause de l'unité, de l'intégrité de la France menacées, de la supériorité de son génie et de sa langue, et réserve pour les ambiguïtés et le cynisme de perfidie et de cupidité de la politique autrichienne des colères et des mépris qui constituent un des traits essentiels et permanents de sa physionomie de philosophe politique. Il est important, pour la connaissance de ses opinions de cette époque et de tous les temps, de noter au passage ces avis et ces aveux décisifs, ces pensées de derrière la, tête.

Le passnge sur les émigrés explique bien la situation fausse et contradictoire de ces malheureux, victimes de leurs illusions, de leurs préjugés, et plus encore de l'égoïsme des gouvernements, qui en faisaient les boucs expiatoires de leurs propres fautes et de leurs propres revers, les accusant d'irrévérence et d'ingratitude pour excuser leur inhospitalilé :

Vous croyez qu'ils ont montré de la joie sur les affaires de Genève : détrompez-vous. Je n'ai pas vu un Finançais qui n'ait parlé sur ces horreurs avec le ton que nous y aurions mis, vous ou moi. Voici tout le mystère : les émigrés ennuient, parce qu'on est faible et parce qu'on n'a pas la force de dire rondement ce qui serait cependant fort naturel : « On nous menace, nous n'avons pas

1.1 force (le vous protéger : Alloz-vous-on! » On se plaît à leur créer des fautes pour se mettre bien avec soimême; et cependant il y aurait infiniment plus de noblesse à parler franchenienf. Il faut avouer qu'on ag'it bien mal avec les émigrés. La l)out('' de In cause qu'ils défendent devrait jeter un voile sur liMirs (](''fauts: et. au confrairo. on se sert de leurs défauts pour jeter de la défaveur sur leur cause... Eu un mot, mon cher ami, presque tous les gouvernements d'Europe exé'cutent sur les royalistes les décrets de la Corirpution : ce qui a fait un mal infini à l'opinion dans tous les pays, .le vous assure que si j'étais membre de cet honorable corps, j'en rirais bien.

Il n'est pas sans inlérêl de noter les réflexions qu'inspire à Joseph de Maistre la révolution qu'il appelle « la jolie aventure » du 0 thermidor.

Pour moi, j'aurais mieux aimé voir tond:)er la Convention: mais l'événement, tel qu'il est, me semble très heureux. II suspend nécessairement plus ou moins l'action du gouvernement n'volutioniiaire et il le fait descendre dans l'opinion. Il j)i(iuvr (|ii(' ce gouvernement ne peut avoir de stabilité. 11 nous (li'fail d'une foule d(î scélérats, et c'est un gain clair et net pour l'univers. C'est la Providence qui avait jeté dans la municipalité le citoyen 8imon, cordonnier, infâme et insolent gecMier des Enfants de France; c'est ainsi qu'il s'est trouvé invité, sans s'en douter, à la fête du U) sur la place de la Révolution. Je vous l'indique, de peur que vous n'ayez pas aperçu cette tête coupée parmi les quatre-vingt-quatorze autres.

El c'est peu de jours après qu'il prend la défense de la France et des Français en termes caractéristiques.

Les Français, mon cher ami, ont sans doute des côtés qui ne sont pas aimables; mais .souvent aussi nous les blâmons, parce que nous ne sommes pas faits comme eux. Nous les trouvons légers, ils nous trouvent pesants; qui est-ce qui a raison? Quant à leur orgueil, songez qu'il est impossible d'être membre d'une grande nation sans

le sentir. Les Anglais et les Autrichiens n'ont-ils point d'org'ueil? Lorsqu'un ci-devant seigneur français se voit apostropher par tel magistrat de Lausanne ou de Xyon, qui n'aurait pas osé, il y a cinq ans, aspirer à l'honneur de dîner -avci; lui; quand je vois M. le bailli traiter je ne dis pas lestement, mais cruellement des militaires français, en montrant sur sa poitrine, sur ses portraits et à la tête de toutes ses ordonnances l'ordre du Mérite qu'il tient de la France, je ne puis me défendre de leur permettre un peu d'impatience.

Et Joseph de Maistre, dans un beau mouvement, montre où conduit la logique de ce système, aussi absurde qu'odieux, qui pousse à molester des fugitifs, qu'il ne resterait plus qu'à livrer au bourreau qui les attend au premier pas hors de la frontière. Prélend-on aller jusqu'à cette conséquence?

« On n'en veut nulle part », dites-vous; il faut donc les faire conduire sur la frontière de France, comme M. de Buven en a menacé, il y a deux jours, le jeune de Savon, qui travaille ici pour nourrir sa mère ; et alors le premier bourreau de la frontière fera son acquit, par lequel il confessera avoir reçu de la Suisse, du I^iémont, de l'Espagne et autres nations chrétiennes tant de tètes d'émigrés pour la guillotine.

Examinant à fond le grief tiré contre les Français émigrés de ce qu'ils se réjouissent des succès de leurs bourreaux, Joseph de Maistre n'hésite pas à prendre parti pour ceux qu'on accuse de cette inconséquence patriotique, qu'au nom de son patriotisme même il ne saurait trouver coupable.

Ce sentiment est très raisonnable et même héroïque. Les soldats français ne .sont point les bourreaux des émigrés, mais les sujets de ces bourreaux; ils se battent pour une mauvaise cause, mais leurs succès n'en sont pas moins admirables. M. Mallet du Pan a très I juste*

Si M2 C.DMïK .lOSlil'U Dt; MAISTRi:

niL'ul insisli' siii- ci' point dans sou oiivi'ayi'. .le ne vois pas oomnionl un Fran<^'ais ))Oui'rait uo ])as sentir un covtain mouveiUL'ul de ciMnplaisancf eu voyant sa nation seule, avec une foule de nuH'ontenIs dans l'intérieur, non seulement résister à l'Europe, mais encore l'humilier et lui donner beaucoup de soucis. Certainement, c'est de la force bien mal employée, mais cependant c'est de la force.

Arrivant à la question des projets de la Coalition, Joseph de Maistre proleste contre toutes représailles à outrance et refuse son adhésion au démembrement de la France.

D'ailleui's. un l'raiiçais pcul pensci", comme je le pense, (|iie la division de la France serait un grand mal. La foule des étourdis voudrait voir l'empereur à Paris, ))oui' rentrer vite dans leurs terres; mais il ne faut pas blâmer celui qui dirait : « J'aime mieux souifrir pendant (pielque temps de plus et cpie ma patrie ne soit pas morcelée. » La société des nations, comme celle des individus, est composée de grands et de petits, et cette inégalité est nécessaire. Vouloir démembrer la France, parce qu'elle est trop puissante est précisément le système de l'égalité en grand. C'est l'atl'reux système de la convenance, avec lequel ou nous ramène à la jurisprudence des Huns ou des llérules. Et voyez, je vous prie, comme l'absurdité et Ciinpiifleur (pour me servir d'un terme à la mode) se joignent ici à l'injustice. On veut dt'membrei' la France, mais, s'il vous plaît, est-ce poui- eni'icliir cpielque puissance du second ordre "i" Nenni. C'est à la pauvre maison d'Autriche qu'on veut doniu^r l'Alsace, la Lorraine, la Flandre. (^)uel écjuilibre bon Dieu ! j'aurais mille et mille choses à vous dire sur ce point, pour vous démontrer que notre intérêt à tous est que rem|)ereui' ne puisse jamais entrer en Fraïu-e comme cruiquérant pour son propre compte. Toujours il y aura des puissances prépondérantes, et la France vaut mieux (pie l'Autriche. Nous n'avons nul besoin d'un Charles V.

C'est ici que J. de Maistre, avec une verve ironique

KT SA l'AMlLLH 85

et vengeresse, décharge sa bile de politique et de patriote excédé, indigné, de la perfidie et de la cupidité autrichiennes.

Si je n'ai pas de fiel contre la France, n'en soyez pas surpris : je le garde tout pour l'Autriche. C'est pnv elle (pie nous sommes humiliés, perdus, écrasés; c'est par elle que nous sortirons d'ici non seulement sans argent, mais sans considération, j'ai presque dit sans honneur. Vous parlez d'orgueil, de prétentions; trouvez-moi une suprématie, une domination plus insultante que celle que l'Autriche exerce à notre égard. J'aimerais mille fois mieux trente mille émigrés qui se battraient pour nous, que trente mille Allemands qui sont venus pour nous voir assommer sur les nii)ntagnes avec des lunettes d'approche. M. d'Autichamp, M. de Narbonne, me plaisaient tout autant, je l'avoue, que M. de Vins avec sa tistule qui s'ouvre à point nommé toutes les fois qu'on le contrarie. On reproche aux Français de vouloir commander partout où ils sont. Et les Autrichiens ne commandent-ils pas";* Partout les grands commandent aux petits. Encore un coup, je connais les défauts français et j'en suis choqué autant qu'un autre; mais je sais aussi ce qu'on peut dire en leur faveur...

Dans sa lettre du 22 août 1794, Joseph de Maistre insiste sur ces deux points qui sont pour lui un thème favori, sur lequel il n'est jamais à court de variations : sa prédilection pour la France même ennemie, sa haine contre l'Autriche même alliée et toujours ennemie de ses alliés. Ajoutons-y ce troisième thème, non moins habituel, que c'en est fait de la monarchie absolue et que la Révolution a modifié inévitablement, irrévocablement l'àme des peuples et les conditions du gouvernement et de la politique.

Je suis persuadé irrévocablement que le plus grand malheur qui puisse arriver à l'Europe, c'est que la

France penlo son innupnce, j'ai donc raison de m'y iiilc''resscr... Je me confirme tous les jours plus dans mon opinion que ("'en est fait de la niouai'cliic absolue, et je penche à croire (|ue le monarque ([ui voudra conserver sa j>uissance. fera bien d'en sacrifier une portion, ou poiu" mieux dire, d'en restreindre ic'fi^aleinenf les abus... On peut croire (jue les gouvernennmts. en se modifiant, se perfectionneront, et il me send)le. en efTet. qu'ils ('taient tous sortis, plus on moins, de Irurs bases anciennes et k'<çitinn's.

Plus son cimtradicleur insiste sur son hostilité contre la France et sur ses vœux pour les succès et les conquêtes de la Coalition, plus J. de Maistre persiste à son tour dans ses propositions et trouve de nouveaux arguments pour marteler les premiers et en enfoncer le clou.

Je voudrais être A pri'scnl loin do la l'i'ance, comme je voudrais être loin de votre lit si vous aviez une fièvre chaude et qin> vous lissiez tous vos efforts pour me poignarder... (]e ((uc niius voyons à |)résent, ce n'est point la France, c'est un malade en didire. D'ailleurs, je ne vous ai point parli- de num anuMir pour la France, mais pour la justice et la saine polilicpu'. (^)uant à la morale, non fnrium fnrips est écrit pour les nations comme ptuir les individus, et il n'est pas plus permis de voler des villes et des j)rovinces (jue des montres el des tabatières. Quant à la politicpu'. voyez ce cpie muis a produit lelTroyable système de dépecer la France; il nous a mis au bord de l'abinu'. et nous y i»oussera peut-être. En repoussant les Français, en les humiliant, en les insultant, on les a ameulés, on les a ;ut>ris. on les a ruiiu's. \'ous voyez les suites. Aujoui'd'hui, on j)arle de reconnaître Monsieur... pour moi. j'incline fort à croire que cette reccmnaissance pourrait bien être une balourdise de plus r?(l août IT'.t'i).

Encore un passage qui fait honneur à la sagesse el h l'indépendance d'esprit de Joseph de Maistre et que sa

date rend particulièrement ngréable à lire pour des Français.

Rien no marche au hasard, mon cher ami; tout a une règle et tout est déterminé par une puissance qui, nous dit rarement son secret. Le monde politique est aussi réglé que le monde physique ; mais comme la liberté de l'homme y joue un certain rôle, nous finissons par croire quelle y fait tout. L'idée de détruire ou de mnrceler un grand empire est souvent aussi absurde (jue celle d'ôter une planète du système planétaire, (juoique nous ne sachions pas pourquoi... La France a toujours tenu et tiendra longtemps, suivant les apparences, un des premiers rangs dans la société des nations. D'autres nations ou, pour mieux dire, leurs chefs ont voulu profiter, contre toutes les règles de la morale, d'une fièvre chaude qui était venue assaillir les Français pour se jeter sur leur pays et le partager entre eux. La Providence a dit que non; toujours elle fait bien, mais jamais plus visiblement à mon avis... La politique n'écoute que la raison. Votre mémoire n'ébranle nullement mon opinion, qui se réduit uniquement à ceci : « Que l'empire de la Coalition sur la France et la division de ce royaume seraient un des plus grands maux qui pussent arriver à l'humanité... »

Il est naturel que vous désiriez les succès de la Coalition contre la France, parce que vous y voyez le bien général. Il est naturel que je ne désire ces succès que contre le jacobinisme, parce que je vois dans la destruction de la France le germe de deux siècles de massacres, la .sanction des maximes du plus odieux machiavélisme et même, ce qui vous étonnerait beaucoup, une plaie mortelle à la religion : mais tout cela exigerait un livre ("28 oclnbi-e 1794).

Joseph de Maistre,il ne faut pas se lasser de le dire, afin qu'on se lasse de le représenter comme un apôtre de la théocratie, un partisan forcené du gouvernement absolu, de l'autorité arbitraire, n'est pas moins explicite, moins décisif et dans un tout antre esprit que celui qui lui est trop facilement prêté sur cette question.

88 l.E C.OMTK JOSKl'll DE MAISIUE

Uuo l'L'Vdlulion me paraît infaillibk' dans tous los g'ouvernonionts. Vous mo ditos à ce sujet que les peuples aTU'ont besoiu de gouveruemeiits /br/s ; sur ([uoi je vous demande ce que vous entendez par là : Si la monarchie vous paraît forle à mesure (ju'elle est plus absolue, dans ce cas, Naples, Paris, Lisboiuie, etc., doivent vous paraître des gouvernements vigoureux. Vous savez cependant et tout le monde sait que ces monstres de faiblesse n'existent plus que par leur aplduib. Soyez persuadé que ])ouv fortifier la monarchie, il faut l'asseoir sur les lois, éviter l'arbitraire, les commissions fréquentes, les mutalions continuelles d'emploi et h^s tripots ministériels...

Celle excursion dans la correspondance de Joseph de Maislre, pendant son séjour à Lausanne, de 1793 à 1796, en nous le faisant connaître dans l'inlimilé de sa vie et de ses pensées, enlève à cet examen tout caractère de digression. Elle en l'ait l'inlroduction naturelle à l'appréciation de son ouvrage capital de cette période. Elle nous facilite singulièrement notre tâche, qui consiste à démêler et à dégager, dans ce jugement philosophique et prophétique porté sur la situation de la France et de la révolution française en 179G, qui a forcément perdu à nos yeux les mérites passa,gers de l'à-propos, tout ce qui demeure d'un intérêt historique et politique permanent, tout ce qui dépasse et domine révénemonl.

Pour faire ce tri critique avec quelque sûreté, pour ne pas s'exposer à mêler hors du crible comme dans le crible même, le grain substantiel et fécond, et les scories et les semences parasites et slériles que le van a pour but d'éliminer, il faut d'abord réduire ces Considérations sur la France h leur plus simple expression, à leur forme rudimenlaire, examiner comment se compose la gerbe, avant de secouer les épis.

Les Considéralions sur la France sont un pamphlet contre la révolution, contre la ou plutôt les constitutions républicaines, un manifeste à l'appui delà déclaration royale de 1795, de la rentrée en France et de la restauration sur le trône, de la monarchie légitime exilée.

L'auteur y traite successivement les matières suivantes, (cette reproduclion de la Table des matières est loin d'être oiseuse) :

Des révolullons. — Conjectures sur les i-oies <\e lu Providenre dans la rérolution. française. — De In destruction violente de Vespèce humaine. — Ln république française peut-elle durer? — De la révolution française considérée dans son caractère antireligieux. — Digression sur le christianisme. — De l'influence divine dans les constitutions. — Signes de nullité dans le gouvernement français. — De V ancienne constitution française . ■ — Digression sui- le roi et sur sa déclaration au.x Français, du mois de juillet 1795. — Comment se fera la contre-révolution si elle arrive y Des prétendus dangers d'une contre-révolution. — Considérations générales. — Des biens nationau.\\ — Des vengeances.. — Fragments d'une histoire de la rérolution anglaise, par David Ilurne. — Post-scriptum.

Telle est l'ossature du livre, dépouillée de tout ce qui lui donne la vie; telle est la charpente de l'édifice, dégagée de tout ce que l'art de l'architecte a dépensé d'ingénieuses ressources pour lui assurer les bénéfices des proportions, de l'harmonie et de l'équilibre. Il ne i'aut pas lire longtemps l'ouvrage pour constater ce qui fait sa faiblesse et ce qui fait sa force, ce qui fait sa grandeur et ce qui fait son exiguité, pour apprécier ses qualités et ses défauts.

Les défauts tiennent à deux causes : d'abord, la date même de l'ouvrage qui lui impose les convenances et

les rélicences, qui le condamne aux précoces caducités des ouvrages de circonstance, surtout en matière de spéculation politique. Ecrire sur la politique, c'est écrire sur le sable.

A celte fatalité du sujet, il faut ajouter riiifluence, sur ses idées, du génie môme et du caractère de l'auteur. Joseph de Maistre, qui n'a jamais été mêlé à l'action, qui n'a jamais exercé le pouvoir, qui n'a jamais subi ses responsabilités et reçu les illuminations de ce qu'on peut appeler la grâce d'Etat, n'est qu'un observateur des hommes, un témoin des faits, un philosophe politique de spéculation et non d'expérience, d'une autre envergure, certes, qu'un Mallet du Pan, mais comme lui exposé aux illusions et aux erreurs du cabinet, aux mirages et aux duperies de la solitude. De plus, par caractère et par habitude de fonctions, Joseph de Maistre, légiste et magistrat, nourri de règles et de traditions, est naturellement porté à s'exagérer les puissances de la raison et du raisonnement, à subir les entraînements d'un tempérament de dialecticien et de polémiste de premier ordre, à ériger ses opinions en système, à formuler ses avis en arrêts, à prendre des aphorismes pour des principes, à voir dans le paradoxe une forme de la vérité.

Cette tendance dogmatique, axiomatique, et parfois légèrement paradoxale de ce puissant et souple esprit lui a parfois joué de malins tours, dont il serait le premier à rire aujourd'hui, s'il avait pu voir les événements qui se sont déroulés dans ce siècle et si, par un privilège qui l'eût exposé sans doute à quelques revirements curieux, à quelques contradictions singulières, il avait joui personnellement de la longévité assurée à ses ouvrages.

Il eût sans doute été obligé de convenir que l'exemple de l'Angleterre et des deux siècles de succès et de prospérité qui ont suivi la révolution de 1G88 n'étaient pas sans entamer quelque peu sa théorie de la stérilité des révolutions et de leur impuissance à rien fonder de stable. Il s'en serait tiré, il est vrai, en alléguant que la révolution de 1688 n'avait ni fondé, ni duré, pendant sa période républicaine, et que ses succès dataient de son retour à la royauté. Mais qu'aurait-il pu objecter k l'exemple de la révolution et de la république américaines, qui n'était pas sans le gêner, sans l'agacer, suivant son expression, et qui l'obligeait à se réfugier dans cet échappatoire : « Elle est si jeune, attendez qu'elle ait vécu. » La république américaine a vécu. Elle a fait la preuve exigée, et devant l'évidence éclatante du fait, Joseph de Maistre ne pourrait plus maintenir le passage suivant de son écrit :

Non soulemont je no crois point à la stabilité du «rouvornenipnt américain, mais les établissements particuliers de l'Amérique ang-laise ne m'inspirent aucune confiance. Les villes, par exemple, animées d'une jalousie très jieu res- ])ectable, n'ont pu convenir du lieu où siégerait le congrès, aucune n'a voulu céder cet honneur à l'autre. En conséquence, on a décidé qu'on bâtirait une ville nouvelle, qui serait le siège du gouvernement. On a choisi l'emplacement... On a arrêté que la ville s'appellerait Washington... Essentiellement, il n'3' a rien là qui passe les forces du pouvoir humain; on peut bien bâtir une ville, néanmoins il y a trop de délibération, trop (Vhumanité en cette affaire; et l'on pourrait gager mille contre un que la ville ne se bâtira pas, ou qu'elle ne s'appellera pas \]'ashington ou que le congrès n'y résidera pas.

Yoilà l'inconvénient des thèses trop absolues et poussées à leurs extrêmes conséquences. Elles prétendent régir le fait non seulement dans le présent, oii il

',)'2 LE COMTI-: JOSEPH ni: maistuf.

leur appartient, mais même dans l'avenir, où il échappe à leur tyrannie. Il n'y avait là, d'ailleurs, que l'exagération d'un principe fort juste, et dont, le premier, Joseph de Maistre a développé la nouveauté avec une originale hardiesse.

Ce principe, c'est qu'il n'y a pas de constitution écrite ou du moins qu'une constitution écrite, si elle a la prétention de durer, ne doit' être autre chose que la traduction laconique de ce que (pour la France, par exemple) huit siècles de vie nationale, de vicissitudes triomphantes, ont inscrit de traditions et de progrès dans l'âme môme d'un peuple. Tout écrit non conforme à ce type où chaque siècle a laissé sa trace, toute institution politique non sortie de ce moule traditionnel, toute constitution, en un mot, qui offense, qui viole en quoi que ce soit le génie d'une nation, ses mœurs, ses habitudes, sa mission, est une œuvre mort-née. La rapide succession de ces constitutions, depuis celle de 1791 jusqu'à celle de 1793, qui n'avaient duré qu'une saison, feuilles éphémères tombées pour être le jouet des vents, ludibria venti!>, des arbres de liberté plantés par des mains de cultivateurs politiques sans expérience, persuadés qu'une constitution se bâcle en quelques jours, et qu'on gouverne un peuple philosophiquement et in aJjstracto, n'était pas l'aile pour donner tort au mépris que Joseph de Maistre allichait pour ce qu'il appelait ces chiffons de papier, pour ces chefs-d'œuvre d'horlogerie politique, qui avaient tous les mérites du monde, excepté celui de marcher.

Quand il invoquait l'exemple de l'Angleterre et celui de la France pour railler ces improvisations chimériques, pour prétendre que nulle constitution durable ne peut sortir d'une délibération d'assemblée; que

toute conslilulion digne de ce nom doit être la résultante de l'histoire d'une nation, l'écorce séculaire où sa sève et sa vie ont, chaque année, tracé leur ligne concentrique d'accroissement; que celte constitution-là, étant inscrite dans l'âme même de la nation, dans son génie, son caractère, son tempérament, n'a pas besoin d'être écrite, et que, en un mol, la meilleure constitution est celle qu'on n'écrit pas, l'auleur des Considérations sur la France énonçait une idée neuve alors, hardie pour le temps, aujourd'hui devenue banale et de circulation courante, comme toutes les vérités qui ont reçu ]a sanction, la confirmation de l'expérience.

De même sa théorie du libre arbitre humain concilié avec l'action providentielle, et l'application de celte théorie à la révolution, à ses succès inévilables, salutaires en tant qu'expiatoires, à sa chute non moins certaine, prévue et prédite en plein triomphe, n'étaient point d'un philosophe à vues étroites et témoignaient au contraire d'une hauteur et d'une largeur d'esprit étonnantes. C'est sur ce terrain où il échappe à la contradiclion possible du fait à venir, raisonnant sur des faits déjà accomplis ou dont l'évolution, désormais soumise aux fatalités logiques, ne décevra point ses prévisions et ses combinaisons, que Joseph de Maistre garde tous ses avantages et se présente à nous avec sa physionomie originale de philosophe de l'histoire, de prophète de la politique.

Ce n'est pas un ouvrage vulgaire que celui qui débute en ces termes :

Nous sommes attachés au trône de l'Etre suprême par une chaîne souple qui nous retient sans nous asservir. Ce qu'il y il (le plus jidminible diiiis l'ordrt; universel des choses, ces! iactioii des (''(res lilji'cs sous la iiiaiii (liviM(\

Lihi'ciiu'ut osilavf's. ils opèn'iit tout à la fois voloiitain^iiH'iit t't iiéccssaiivniciit : ils font réellement re qu'ils veillent, mais sans pouvoir dt''ran<>ei' les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'aclivilé, dont le diamètre varie au grt' de Vétevuel (iéomètre qui sait l'tendi'e. resti-eindre, ari'èter ou diriger la volonté sans allérei- sa nature.

Dans les ouvrages de l'homme, tout t'st pauvre comme l'auteur : les vues sont restreintes, les moyens raides, les ressorts inllexibles, les mouvements pénibles et les résultats monotones. Dans les ouvrages divins, les richesses de l'inlini se montrent à découvert jusque dans le moindre (dément; sa puissance opère en se jouant; dans ses mains, tout est sou|)le, rien ne lui résiste; pour elle tout est moyen, même l'obstacle; et les irré'gularités produites ]iar l'opération des agents libi-es vieiuient se ranger dans l'ordre gt'néral...

Appliquant ces idées à la révolution, dont les succès prodigieux déconcertent les sages et les justes, et les poussent à douter de la Providence, l'auteur montre dans les événements cette trace du doigt divin que tant d'autres n'y voient pas, et il répond aux objections fondées sur cette contradiction de l'acLion providentielle et du mal triomphant, en plaçant la raison de croire et d'espérer là même où on trouve d(*s motifs de douter et de désespérer.

Sans douti', la ))remière condition d'une révolution décrétée, c'est que tout ce qui pouvait la ])révenir n'existe pas et que rien ne réussisse à ceux qui veulent renq)êcher. Mais jamais l'oi'dre n'est |)lus visible, jamais la Providtmce n'est plus palpable que lorsque l'action supérieiu-e se substitue à cidle de l'injunue et agit toute seule : c'est et; que nous A'oyons dans ce moment.

Et la démonstration est saisissante :

Ce qu'il y a de plus frappant dans la Révolution française, «-'est cette force enli-aïuante (pii covu'be tous l(!s

obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer; personne n'a contrarié sa marche impunément. La pureté des motifs a pu illustrer l'obstacle, mais c'est tout; et cette force jalouse, marchant invariablement à son but, rejette également Charette, Dumouriez et Drouet.

On a remarqué avec grande raison que la révolution française mène les honnnes ])lus que les liommes ne la mènent. Cette observation est de la plus grande justesse; et quoiqu'on puisse l'appliquer plus ou moins à toutes les grandes révolutions, cependant elle n'a jamais été plus frappante qu'à cette époque.

On devine le parti qu'un homme du talent de Joseph de Maislre, sous l'inspiration de l'idée dont nous sommes obligés de supprimer le développement, a pu en tirer.

Celte proposition le conduit à une autre, à savoir que si la révolution est un châtiment, c'est aussi un sacriOce, et que si c'est un sacrifice où les innocents comme les coupables contribuent à l'expiation, par ce sacrifice la colère divine sera apaisée. Elle « punit pour régénérer ».

Des innocents, il y en a eu sans doute parmi les victimes, mais il y en a eu bien moins qu'on ne l'imagine communément.

La Révolution française est un crime national. C'est un attentat contre la souveraineté, et Dieu, de qui elle émane, aggravée par le meurtre parricide du souverain. L'expiation a dû être nationale comme le crime.

Chaque nation, comme chaque individu, a reçu une mission qu'elle doit renqilir. La France exerce sur l'Europe une véritable magistrature, qu'il serait inutile de contester, dont elle a abusé de la manière la plus coupable. Elle était surtout à la tète du système religieux, et ce n'est pas sans raison que son roi s'appelait très

96 Lli COMIE JOSEPH Di: MMSTaE

chvvlu'n. Bossuet na rien dit di' Irop sur ce |niiii(. ^)\', comme elle s'est servie de son iidluence pour contredire sa vocation el démoraliser l'Europe, il ne faut |ias (.Hrc étonné quelle y soit ramenée par des moyens terribles.

Tout le développement est superbe el nous sommes au regret de ne pouvoir le citer pour arriver à cette conclusion qui ne semble plus paradoxale lorsqu'on l'a lu :

Q)u'on y réilccliissc! bien, ou verra (pie le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme.

Si la révolution a été une punition, une expiation, nécessaire au sacerdoce lui-même, alleinl par la corruption générale, et qui est sorti retrempé du sang de ses martyrs, la révolution n'a pas été que cela, elle a été un moyen autant qu'une punition, un moyen d'épuration, de régénération. Or, les nations ne s'épurent, ne se régénèrent que par des sacrifices sanglants. Ce sang épuraloire, expiatoire, ne cesse qu'à de rares intervalles de couler sur la terre. La guerre est de loi divine, de nécessité humaine. Ici, d'admirables pages sur la guerre, qui ne sont pas le moins du monde l'apologie de ce Iléau, dont Fauteur, en déroulant des tableaux faits pour inspirer la terreur, ne se défend pas de la pitié, où il se borne à montrer quel parti l'homme et les nations peuvent tirer de ces périodiques sacrifices qui ont leurs côtés salutaires, et dont la fatalité peut être peu à peu conjurée.

Serait-il possible que l'effusion du sauy- humain n'eût pas une grande cause et do grands ell'ets?... Tonnons cependant contre la guerre, et tâchons d'en dégoûter les souverains, mais ne donnons pas dans les rôves de Con- «lorcet, de ce philnsoplic si ihrr ;'i lii ri'vobilion. qui

l'iiiployu s;i vit' ù |)réj[)arer h" niallieiip ûv la gviiératioii présente, léguant bénig-nement la perfection à nos neveux. Il n'y a qu'un moyen de comprimer le lléau de la guerre, c'est de comprimer les désordres ([ui amènent cette terrible purification.

Ces idées de Joseph de Maistre sur la guerre, qui sont un des points fondamentaux et originaux de sa doctrine, ont gardé plus d'un partisan éminent; et naguère encore, un écrivain qui a beaucoup lu, beaucoup étudié Joseph de Maistre, et n'est pas sans avoir gardé dans son talent quelque trace de ce commerce, les professait dans une forme tout à fait digne du maître par son énergique éloquence {\).

{Ij Nous trouvons dans le Temps du 23 février 1891 celle lettre de M. de Vogué, qui vaut la peine d'être citée.

« ^'ous me demandez mon sentiment sur la réussite possible du congrès universel de la paix. Je crois avec Darwin que la lutte violente est une loi de nature qui régit tous les êtres; je crois avec Joseph de Maistre que c'est une loi divine : deux façons diirérenles de nommer la même chose. Si, par impossible, une fraction de la société humaine, — mêlions tout l'Occident civilisé, — parvenait à suspendre l'effet de celle loi, des races plus instinctives se chargeraient de l'appliquer contre nous; ces races donneraient raison à la nature contre la raison humaine; elles réussiraient, parce que la certitude de la paix,

— je ne dis ])as la paix, je dis la certitude absolue de la paix,

— engendrerait avant mi demi-siècle une corruption et une décadence plus destructives de l'homme que la pire des guerres.

« J'estime qu'il faut faire pour la guerre, loi criminelle de l'humanité, ce (jue nous devons l'aire pour toutes nos lois criminelles : les adoucir, en rendre l'application aussi rare que possible, tendre de tous nos etlorts à ce qu'elles soient inutiles. Mais toute l'expérience de l'histoire nous enseigne qu'on ne pourra les supprimer tant qu'il restera sur la terre deux hommes, du pain, de l'argent et une femme entre eux.

« Je serais bien heureux si le congrès me donnait un démenti; je doute qu'il le donne à l'histoire, à la nature, à Dieu, v

« E.-M. DE Vogue. »

Nous avons insisté sur les originalilés et les hardiesses de Joseph de Maislre « quand il envisage la Révolution française sous un point de vue purement moral ». Nous glisserons plus légèrement sur la partie de son remarquable ouvrage, « où il tourne ses conjectures sur la politique ». Non pas qu'il n'y ait là encore plus d'un passage éloquent, plus d'un aperru lumineux à signaler. Mais il est évident que celte partie de son ouvrage, la plus neuve et la plus hardie en 1796, est, en 1892, celle qui a le plus vieilli et le plus faibli. Il n'y a plus d'intérêt pour nous à le voir discuter des questions comme celle-ci : a La République française peut-elle durer? » et se livrer à une critique des ressorts de cette machine, selon lui, condamnée à une rupture prochaine, conclusion justifiée par l'événement et dont les motifs étaient déduits avec une sagacité qui frappa justement, à la lecture des Considérations sur la France, précisément celui qui devait leur donner raison, le général Bonaparte lui-même (1).

Mais quand, élargissant sa thèse, selon sa tendance parfois fâcheuse, l'auteur déclare que nulle grande république ne peut exister; qu'il ne pont exister une grande nation libre sous un gouvernement républicain.

Nous pourrions élal)!ir [uir divers extraits empruntés aux articles ou aux livres de M. E. Zola, que ces idées sur les cotés nécessaires et salutaires de la guerre sont aussi celles du puissant romancier.

(1) « Ses mémoires et relations étaient recueillis par les ministres étrangers résidant prés la cour de Turin et devenaient utiles à tous les cabinets d'Europe qui comptaient peu d'observateurs de cotte force. Bonaparte trouva cette correspondance dans les arcliivcs de Venise, et s'étonna de ces prophéties qu'il avait en partie accomplies lui-même; celle clairvoyance, qui atleignait presque au don de prédiction, le frappa singulièrement. D'ailleurs, une autre circonstance

il va au-delà de son raisonnement, au delà de la raison, et il est puni de celte témérité d'affirmation par le démenti d'exemples contraires à cette affirmation, celui de la Suisse et celui de l'Amérique, notamment. Il y a de belles pages dans les chapitres sur le caractère antireligieux de la Révolution française, sur rinfiuence divine dans les constitutions politiques dont la proposition maîtresse garde sa vérité jusque dans sa forme un peu sophistique :

L'homnip ppuL tmit modilipi* dans la sphère de son activité, mais il ne crée rien : telle est sa loi, au physique et au moral. L'homme peut sans doute planter un pépin, élcA'er un arbre, le perfectionner par la g'refïe et le tailler en cent manières; mais jamais il ne s'est figui'é qu'il avait le pouvoir de faire un arhre. Comment s'est-il imaginé qu'il avait celui de faire une constitution?

Il n'est pas, en effet, au pouvoir d'un homme ni d'une assemblée de faire une constitution, c'est-à-dire de créer un arbre, parce qu'il faut pour faire un arbre, comme pour faire une nation, l'œuvre du temps, c'està-dire l'œuvre de Dieu. Paradoxale dans sa lettre stricte, car l'histoire politique est encombrée en fait de constitutions et de faiseurs de constitutions, la pro-

grava dans cette mémoire vaste et fidèle le nom de Joseph de Maistre. Pendant que Bonaparte se trouvait à Milan, sa police ouvrit à la poste une lettre de Louis XVIII, dans laquelle le prétendant remerciait l'écrivain des Considérations sur la France, et lui envoyait, pour l'aider à faire circuler le livre en France, une lettre de cliange dont M. de Maislre refusa de louctier le montant. La curiosité de Bonaparte fut excitée, et il lut ce livre qui faisait grand bruit, et que tous ses généraux avaient entre les mains. Nous verrons plus tard comment ce souvenir profita au ministre sarde à Pétersbourg. » (Albert Blanc, Mémoires politiques et Correspondance diplomatique de Joseph de Maislre, 1858, p. 28-29.)

100 I.i: COMTE JOSEPH DE MAISTIU:

position est vraie dans son esprit, car elle éqnivaut à cet axiome que le temps ne respecte pas ce qui fut fait sous lui; que s'il suffit d'une heure pour écrire une constitution, il faut des siècles pour la faire, puisqu'elle n'est pas et ne saurait être autre chose que la formule politique des traditions et des progrès conformes au génie et à l'intérêt du peuple tels qu'ils résultent de son histoire.

Si Joseph de Maislre a souvent deviné juste, s'il ne s'est pas trompé, par exemple, en concluant à une contre-révolution prochaine, c'est-à-dire à la restauralion de la monarchie, il faut reconnaître que, malgré toute sa sagacité, comme Mallet du Pan, du reste, il n'avait pas du tout prévu comment se ferait la contrerévolution. Il n'avait pas prévu la fin de la république par la dictature, où plutôt il n'avait pas prévu que le dictateur serait non ce général Monck, qui fit la contre-révolution au profit d'un roi, mais ce général Bonaparte, qui la fit à son profit. Joseph de Maistre croyait à la restauration par Monck. Il vivait hors de France, jugeait la révolution de son cabinet, et il est très excusable de s'être trompé, surtout en 1796, et d'avoir dû attendre à 1814 pour avoir raison. Mais là où, Joseph de Maistre ne s'est pas trompé, là où nous l'admirons sans réserve, et c'est sur cette impression que nous voulons finir, c'est quand, dès 171)6, il a eu la hardiesse d'esprit de prévoir et de prédire la fin prochaine de la révolution encore triomphante; c'est quand, dès 1796, bien que chassé, dépouillé, proscrit par cette révolution, il a eu le courage d'esprit d'oser prendre la défense de la France contre la Coalition, d'oser dire que sa mutilation serait coupable, d'oser parler de sa mission dans le monde, et proclamer,

ET SA FAMILLE JOl

sans s'inquiélor de déplaire à ses amis nos ennennis, la supériorité de son génie, Tuniversalilé de sa langue, la gloire de ses arts el de ses armes.

La France n'a fait que rendre justice à celui qui lui rendit toujours cet hommage héroïque, en le plaçant au rang des grands écrivains français.

Les Considéralions sur la France (1) furent le premier litre de Joseph de Maistre à ce rang, de même que l'Essai sur les révolutions le fut pour Chateaubriand. Car au môme moment, les deux exilés, les deux émigrés savoisien et breton, se vengeaint du mal que leur avait fait la révolution en consacrant h la condamnation, à la malédiction des révolutions en général, et de la Révolution française en particulier, la première et triste fleur d'un talent né au milieu des orages.

Par une coïncidence remarquable, signalée avant nous par Sainte-Beuve (2), en cette même période de 1796-1797, où paraissait à Londres ce pamphlet de scepticisme antirévolutionnaire, qui fut le premier ou-

(1) Leur succès lui considérable. La première édition, Londres (Lausanne), 1796, in-S". lut bientôt suivie d'une nouvelle édition, Londres (Bâle), 1797. in-8°. revue et corrigée par l'auteur. Cette édition fut, en réalité, la quatrième ou la cinquième, car, en 1796 et 1797, il parut à Paris, à Lyon et à Neuf'châtel, trois contrefaçons des Considérations. Une nouvelle édition, en 18H, prétendue conforme à la deuxième, ne contient ni le chapitre X {Firifjment d'une histoire de la révolution française, par David Hume, ni \e posl-scriplum). Fatigué de se voir ainsi mutilé par les bourreaux de Horaires, Joseph de Maistre, à son passage à Paris, remit, à l'administration particulière des bibliothèques du roi, un exemplaire des Considérations, de l'édition de Bàle, corrigé de sa main. Cet exemplaire ne varietur a été reimprimé par Potey, en 1821; Rusand, en 1829; et Pelagaud, en 1850.

(2) Causeries du lundi, iv, /»30.

102 I.r, COMTE JOSEPH DE MAISTRE

vrage de Chateaubriand, paraissaient aussi, à Bàle, CCS fameuses Considérations sur la France, où Joseph de Maislre formulait, au nom du catholicisme, la leçon de la révolution, de son triomphe nécessaire, expiatoire et passager. Au même moment, un autre émigré, un autre proscrit, comme Chateaubriand et de Maistre, le vicomte de Bonald, publiait, imprimée à Constance par des prêtres émigrés qui y avaient établi une imprimerie française, sa Théorie du jpouvoir politique et religieux dans la société civile, démontrée par le raisonnement et par l'histoire. C'était raffirmation de sa foi, fondée sur une méthode rigide et d'inflexibles principes, dans l'excellence et le triomphe suprême de la société établie sur la double base de la monarchie légitime et de la religion catholique.

Enfin, à ce même moment, retirée dans son château de Coppet, M'"*^ de Staël, incapable de ces condamnalions et de ces malédictions, écrivait et publiait à Lausanne son livre de VInfluence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Elle s'y arrachait au spectacle des ruines de la Terreur pour proclamer la loi d'inextinguible vie, aux stérilités passagères, compensées par des renaissances réparatrices, pour attester sa fidélité, nécessaire à son imagination enthousiaste et h son cœur généreux, à la doctrine de la perfectibilité humaine.

C'est ainsi que la révolution encore triomphante, mais arrivée à cet apogée du Directoire, que devait suivre un rapide déclin, était battue en brèche par l'assaut simultané des résistances et des représailles de l'exil, en butte au choc des ironies sceptiques d'un Chateaubriand, des prophéties vengeresses d'un de Maistre, des théories théocratiques d'un Bonald, des

ET SA FAMILLE i 03

adjurations généreuses et éloquentes d'une M"'° de Staël exilée aussi, mais demeurée fidèle à la religion de la liberté et du progrès.

Elle ne devait pas s'entendre sur ce sujet avec Joseph de Maistre, qui eut à peu près, vers le même temps, l'occasion de la connaître, d'entamer avec elle des conversations où, contre l'ordinaire, elle trouvait un contradicteur qu'elle n'éblouissait pas, qu'elle n'intimidait pas, qui osait lui résister, la contredire et la réfuter avec une éloquence égale et parfois supérieure à la sienne. Ces relations passagères, ces rencontres et ces chocs étincelants entre deux esprits d'électricité contraire, sont un des rares épisodes amusants de ce séjour de Lausanne ou de ces passages à Genève si laborieux et si attristés. Joseph de Maistre n'en avait pas gardé mauvais souvenir. Il rappelait gaiement ces joutes à armes courtoises, mais malignes entre M™^ de Staël et lui, et tout en n'épargnant pas les défauts et les erreurs de la femme à l'esprit viril qu'il avait virilement combattue, en se montrant particulièrement sévère pour ses Considérations sur la révolution française, il rendait hommage à son talent et à sa bonté.

Il écrivait, en août 1803, à M""" la marquise de Priero :

C'est donc vo.us, Madame la marquise, qui avez promené la Science en jupon (M"'" de Staël), je vous en félicite, et je suis charmé que vous ayez pu, comme moi, examiner de jirès cette femme célèbre, ou fameuse, qui aurait pu être adorable, et qui a voulu n'être qu'extraordinaire. Il ne faut pas disputer des goûts, mais, suivant le mien, elle s'est bien trompée ; je trouve que vous la jugez parfaitement bien, excepté dans l'endroit ou vous dites que souvent elle dit des choses qu'elle ne pense pas. Oh!

in'l LK COMTF. .KISEl'Il I)K MAISTUK

pai'doimcz-iiKii. Madame la iiiai'(|uisc. l'allé dit riii'l bien ce quelle veut dire. Je ne connais pas de tète aussi complèfeniont pervertie; c'est ro|K''ratinn infaillible de la philosophie moderne sur toute femme queb^onque, mais le cœur n'est pas mauvais du tout. A <;et ég'ard, on lui a fait tort. Quant ù l'esprit, elle en a prodigieusement, surtout, connue vous le dites fort bien, lorsqu'elle ne clierciie pas à en avoir. N'ayant étudié ensemble ni en théologie, ni en politique, nous avons donné en Suisse des scènes à mourir de rire, cepeiulant sans nous brouiller jamais. Son père, qui vivait alors, était parent et ami de gens que j'aime de tout mon cœur, et que, pour tout au monde, je n'aurais pas voulu chagriner. Je laissai donc crier les émigrés qui nous entouraient, sans vouloir jamais tirer l'épée. On me sut gré de cette modération, de manière qu'il y a toujours eu entre cette famille et moi paix et amitié, malgré la difTérence des bannières (i).

Joseph de Maistre devait être moins indulgent pour un personnage qu'il avait plus d'une raison de ne pas aimer, le célèbre cardinal Maury, qu'il eut occasion de voir à Venise en 1799, assez familièrement pour avoir pris un malin plaisir h noter quelques traits curieux de ses conversations avec un homme qui avait fait preuve d'un talent brillant dans la chaire et à la tribune, dont l'esprit n'est pas plus contestable que le courage, mais dont le caractère et le ministère ne s'accordaient pas toujours. Arrivé de bonne heure aux honneurs de son état, il avait gardé le ton d'un parvenu. Égal à sa fortune par le talent, il ne l'était point par le bon goût et s'abandonnait parfois aux saillies d'un tempérament fougueux et d'une verve un peu gasconne. Ce croquis

(1) On peut lire sur les relations de M""" de Stafii et de Joseph de Maistre, dont le tliéàtre tut surtout la villa Neclter maison de campagne près de Lausanne, où le père de M"" de Staël composa son Traité sic7' l'administration des finances, les détails donnés par M, Albert Blanc (p. 23-27.)

du prélat à boutades et cà foucades, à la conversation un peu débraillée comme sa soutane, est un morceau lestement enlevé et plein de finesse caustique sous son apparente bonhomie de procès-verbal.

Mais revenons sur nos pas pour signaler, à cette date de n9o-1796, (1) les Cinq paradoxes, h M""^ la marquise de Nav..,, souvenir de ces Soirées helvétiques, comme il les appelle, où Joseph de Maistre se délassait, dans une société d'amis, des fatigues de travaux et de soucis qui eussent été accablantes pour des épaules moins solides que les siennes, par des jeux et badinages d'esprit étincelants de verve et .de gaieté. Il avait toujours soutenu l'utilité des paradoxes, qui ne sont que des exagérations, que des charges de la vérité, et il la démontrait par l'exemple dans ces dissertations familières, sorte d'exercice de gymnastique intellectuelle où il déployait toutes les ressources d'un esprit aussi souple que fort, aussi subtil que sensé pour lequel l'escrime de la dialectique n'avait pas de secret. On jugera de ce qu'il lui a fallu d'artifices d'esprit pour donner les apparences d'une argumentation irréprochable et tout l'appareil de la gravité à ces thèses pour rire que M'"'' de Nav... qualifiait « d'extravagances méthodiques » et qu'elle eût pu appeler « le jeu du mirage logique » : Le duel n'est point un crime. — Les femmes sont plus propres que les hommes ait gouvernement des États. — La chose la plus utile

(1) M. de Maistre travailla aussi à Lausanne à deux ouvrages qui sont restés à l'état de fragment : l'un traitait de la Souveraineté; l'autre était intitulé : Bienfaits de la révolution ou la République peinte par elle-même. Les Cinq Paradoxes à la marquise de Xav. .. ont été publiés pour la première fois par M. Rodolphe de Maistre, en 1851, dans les deux volumes de Lettres et Opuscules dp son père.

10G LE COMTE .lOSEPII DE MAISTBE

aux hommc<i, c'est le jeu. — Le beau iiest quune convention et une Jiabitude. — La réputafion de.s livres ne dépend point de leur mérite.

C'est dans ce dernier paradoxe, où la critique la plus neuve et la plus hardie s'amuse à faire jaillir l'esprit du bon sens, comme un enfant espièf^le s'amuserait à faire jaillir des étincelles de deux cailloux frottés l'un contre l'autre, que se trouve le fameux portrait de l'abbé Roncolotti et son jeu de mots si amusant sur Buffon. Joseph de Maistre était, nous aurons plus d'une occasion de nous en convaincre, un maître en fait de portraits. Il ne se vante pas quand il dit de son abbé : « Je l'évoquerai volontiers en votre faveur. Regardez bien! le voilà! »

Petit homme droit et sec; nlliliidc ferme, g-raviti'' imperturbable, air rélléchi, même lorsqu'il essayait de badiner; soutane râpée, collet baillant, barbe courroucée, cheveux noirs et lisses, o'il caverneux, regard fulminant, sourcil hyperbolique, front large et tanné, où les rides se dessinaient d'une manière ([ui avait quelque chose d'algébrique.

C'était un rude homme, ]\Iadame, je vous l'assure; lorsque, avant de parler, il commençait k brandir le syllogisme avec ses trois premiers doigts élevés et balancés à l'italienne, il faisait trembler. Ah! si cet esprit, dégagé de son étui scolastique, avait passé par métempsychose dans le corps d'un joli Parisien, nous en aurions entendu de belles! — Enfin. Madame, tel qu'il était, je m'avisai de lui dire un jour : — Caro don Roncolotti, siam soli ! mi dica 'per caritù ma dn cjalontuomo, il suo scniimento sovra il grau Buffon.

A ces mots, haussant les épaules au point que la tangente eût passé par les yeux, il me répondit en riant d'une oreille à l'autre : Gran BuffoneU

Tout ce que je prétends vous dire sur ce point, iNIadamc, c'est que si tous les savants du monde étaient vêtus et

coiffés comme feu l'abbé Roncolotti, jamais on n'aurait parlé de Buffon.

Dans ce même genre de badinage à la jovialité pincesans-rire, il faut citer encore V Adresse de Jean- Claude Têtu^ maire de Monlagnole, à ses concitoyens, parodie d'une verve un peu grossière, d'une gaieté un peu allohroge, comme le disait lui-même l'auteur, mais très adaptée au sujet et au public auquel ce petit pamphlet familier et populaire était destiné, et qui en goûta fort les vérités de bon sens, assaisonnées d'une malice au gros sel.

Nous avons assez parlé des travaux politiques ou littéraires de Joseph de Maistre pendant la période de son séjour à Lausanne, de 1793 à 1796. Il nous reste à esquisser les événements dont les vicissitudes eurent sur sa vie des contre-coups douloureux, mais décisifs, et le jetèrent de la spéculation dans l'action... de la spéculation souffrante dans l'action militante. Ces vicissitudes de l'histoire du royaume de Sardaigne et de l'histoire de Joseph de Maistre étaient moins encore l'œuvre des succès des armes françaises que l'effet des combinaisons et des machinations de la politique autrichienne. Le roi Victor avait mis le bras dans l'engrenage de cette cupidité et de cette duplicité érigées en système, quand il avait signé, le 23 mars 1794, le traité de Valenciennes, par lequel il cédait à l'Autriche tout le Novarais, en échange des terres qui pourraient revenir aux Autrichiens de leurs conquêtes futures en Provence et en Dauphiné.

Au moment où la nouvelle de ce chef-d'œuvre d'une politique de grands chemins arriva à Lausanne, M. de Maistre était chez le bailli, baron d'Erlach de Sj^ietz, qui se mit à rire. « Quelle peau d'ours! » s'écria-t-il. M. de

Maislre roslu loii^tomps sileiu-ieiix et tout pâle. Eiiliii. il dit : « Que sigiiilic cctto épouvanfablo énigme (1)? »

Il ne tarda pas à en avoir le mol el il posséda bienlùL tous les éléments de la formule célèbre (2) où il des ait ilétrir la politique qui n'a pas cessé de présider aux manœuvres de la chancellerie autrichienne, toujours hostile à la France, et qui n'a renoncé à exploiter l'Italie comme conquête, grâce à notre intervention libératrice, que pour l'exploiter de nouveau comme alliée, ainsi qu'elle le faisait, de 1793 à 1802.

Le plus clair résultat de l'entrée du roi de Sardaigne dans la Coalition, moyennant le subside anglais de 200,000 livres sterling et la coopération des généraux autrichiens fut qu'à la fin de mai 1794, les Piémontais étaient battus en Savoie, dans le comté de Nice, et que les Français occupaient tous les défilés des Alpes- Maritimes, le mont Genèvre, le mont Cenis et le petit Saint-Bernard.

En 179G, les menées de l'Autriche, son désir devenu trop évident de sacrifier la Sardaigne à ses intérêts, sa main-mise sur les trois places de Cortone, d'Alexandrie et de Valence, sous prétexte de s'en servir comme bases d'opérations de sa défense de la Lombardie, cette spoliation cynique de l'allié par l'allié, révoltèrent jusqu'au malheureux Viclor-Amédée, qui secoua le joug de tels amis pour celui de ses ennemis beaucoup moins dur. Le résultat de ce revirement, dû à l'inHuence du cardinal Costa, fut consacré par l'armis-

(1) Albert Blanc, p. 39.

(2) 1° Ne jamais prendre sur l'ennemi ce que l'Autriche ne pouvait pas garder; 2° Ne jamais défendre pour l'ami ce qu'elle espérait de prendre sur l'ennemi. (Comte liodolpiie de Maistre, i\utice, p. ô.

lice de Cherasco, conclu, le 27 avril 1796, par le baron (le la Tour el le marquis Costa de Beauregard, et par le traité de Paris, dans lequel le roi sacrifiait sept de ses provinces pour sauver le reste.

Napoléon a qualifié cet acte en confessant que si les Piémonlais avaient tenu quinze jours de plus, il eût été forcé de reculer, et que le moindre accident eût pu perdre alors cet avenir qu'il commençait à rêver.

Le vieux roi se rendit justice, en mourant de chagrin peu de temps après, le 16 octobre 1796, âgé de soixante-dix ans. Ce n'est pas qu'un traité avec la Frnnce fût une mauvaise affaire. Le roi de Sardaigne aurait pu y gagner la couronne d'Italie, s'il fût entré franchement, par une alliance sincère et cordiale, dans le plan des ambitions de Bonaparte et des victoires de la France. Mais le traité fut plutôt un traité d'alliance forcée, et par là précaire, qu'un traité d'amitié; et la politique de la Sardaigne, équivoque et tiraillée, ne reçut pas plus qu'elle ne donnait.

Quoi qu'il en soit, le traité franco-piémontais fut signé par le nouveau roi Charles-Emmanuel IV, aussitôt que le traité de Tolentino (19 février 1797), rétablissant la paix entre Rome et la France, apaisa les scrupules de conscience du pieux élève du cardinal Gerdil, qui eut été pape et successeur de Pie VI, si l'Autriche avait permis cette élection au conclave de Venise.

Joseph de Maislre, relevé par la paix de ce poste de sentinelle avancée que la guerre lui avait imposé, fut rappelé de Lausanne à Turin, et reçut, « en témoignage de haute satisfaction pour ses éminents services », selon les termes du billet royal du 28 mars 1797, une pension de 2,000 livres. C'était un morceau de

pain, en échange de sa modeste fortune dévorée tout entière par les confiscations; mais les rois de Sardaigne n'étaient pas riches, et la famille de Maistrc était habituée à vivre plus d'honneur que d'argent. D'ailleurs, comme il disait sans doute en riant parfois des fautes dont il était le témoin, de crainte d'en pleurer, ce n'était pas le moment d'clre gâté et de s'endormir dans les délices de Capoue. On n'en avait pas fini avec la vie errante, militante, soulfrante, et bientôt, sans doute, il faudrait reprendre le bâton de l'exil et remonter l'escalier de l'étranger. Ce n'étaient pas là de vaines alarmes. Les prévisions pessimistes de Joseph de Maistre ne furent que trop tut réalisées, et sa famille n'eut que trop tôt à profiter de la forte et mâle éducation que lui avait donné l'infortune et des leçons d'une douloureuse expérience.

Le malheur poursuivait le roi sans i-elàclic. L'alliance, conclue tnip tard et par force, était de moins en moins [•cs)ioct(H; par Bonaparte, à mesure qu'il avait plus d'es- ])oii' (le faii-e ))lier l'Auti'iehe. Puis le vent mystérieux de l'insuiTection avait enlin i)assé les Alpes. Les longues diseties, les g-uerres l'uineu.ses, les dégâts connais par les troupes de passage, la rigueur agressive du gouvernement contre les partisans de ce qu'on appelait les idées nouvelles, causèrent des troubles dans presque tout le Piémont. Asti, Biella, Alba, Mondovi, se révoltèrent successivement, puis Moncalieri, tout près de Turin. Alors l'autorité eut jjoui- et versa le sang à Ilots sans distinrtion d'innocents ou de (■ouj)ables; on tua au hasard pour contenir ])ar ré])ouvante les jacobins du i)ays. Le roi. pieux et hon, était innocent de ces horreurs; les honunes du ])ouvoir se livraient à son insu à des ('ruautés inouies. Un jour qu'il avait gracié des eoudanuiés à mort de Casai, on fit en sorte (pie la grâce n'arrivât qu'après l'exécution; on massacra des étudiants; â Moncalieri, l'historien Tenivelli fut exécuté sans savoir pour-

ET SA FAMILLE j 1 [

quoi, dit lillustiv Botta, sou élève. Les troupes royales égorgèrent sur place et de sang-froid cent prisonniers faits sur des bandes réfugiées vers le lac Majeur. Tout cela s'accordait fatalement avec les plans du Directoire, qui désirait voir tomber le roi de lui-même et sans violence (I|.

Le roi, habilement circonvenu par notre ambassadeur Ginguené, consentit, dans l'intérêt de sa sûreté, à introduire dans la citadelle les Français, alliés dans cette affaire à l'autrichienne, et pouvant rivaliser avec l'Autriche en mauvaise foi punique. Les ministres étrangers quittèrent Turin, et le roi demeura prisonnier de la protection française, tout en laissant son frère le duc d'Aoste chercher à l'en délivrer, ce qui permit à la protection de devenir de plus eu plus exigeante, menaçante, car elle n'avait pas eu de peine à se procurer la preuve d'intrigues et de négociations que l'Autriche, au besoin, eût dénoncées pour rendre la rupture irréparable et recouvrer sa lucrative domination sur la politique de la Sardaigne. Le général Joubert, averti des menées sardo-autrichiennes par notre envoyé Aymar, successeur de Ginguené, parut sur les hauteurs de la Superga qui commandent Turin et menaça le roi de l'envoyer à Paris pour le faire juger comme coupable de trahison. Le roi n'accorda pas la bataille aux troupes piémonlaises qui la demandaient. Il préféra éviter l'effusion du sang qu'il jugeait inutile et quitta sa capitale sans rien emporter des joyaux de sa couronne et des richesses de son palais (19 novembre 1798). Il n'échappa point sans peine à l'exécution des ordres du Directoire qui avait prescrit à Joubert de l'arrêter à Parme, oii il

(1) Albert Blanc, p. US.

I 12 LE COMTE JOSEPH DE MAtSTUE

s'élait réfugié avec sa famille. Le duc d'Aoste seul ne put se dérober à une captivité dont le délivra l'intervention de la reine Clolilde, la sainte sœur de Louis XVI, qui donna à Clausel pour sa rançon le tableau de VHydropique de Gérard Dow, Cependant arrivait à Turin la déclaration de guerre de la République française àla Sardaigne (6 décembre 1708); elle fut ainsi rejelée dans les bras de la coalition, c'est-à-dire dans les liens de la politique autrichienne qui ne voulait que se servir de son alliée sans la servir et avait refusé au roi un asile pendant sa fuite.

]M. (le Mîustre ]\o joua aucun rôlo dans tout cola: il se ront>-ca les ]toinii's, disait-il plus (ai'd, avec la rage d'un liouiinc foi-t ((ui a les bras lù's cl voit un autre linumic ne ])as savoir se servii" des siens (I).

Lorsque le roi quitta Turin, Joseph de Maistre dut fuir encore une fois devant l'occupation française.

II écrivit au comte de Chalemberl, ministre d'État, qu'il ne suivait pas Sa Majesté de crainte de lui être à charge, mais qu'il restait à ses ordres, prêt à obéir au premier appel. Son fils, le comte Rodolphe, a raconté en ces termes ce hâtif et dangereux exode :

M. do Maisfro était émigré, il fallait fuir. Muni d'un passeport jirnssien coninie Neuc.hatolois, le '28 di'cenibro 171)8. il s'eud>ai'(|ua sur un petit liaieau pour descondro le Pô et rejoindre à (lasal la grande liar((uo du ca|)itaine Gobbi, qui transpoi-tail du sel à Venise. liC ])alrou Gobbi avait sa barque rein|)lio d'émigrés français de haute distinction : il y avait dos damos, des prêtres, d(>s moines, des militaires, un évoque (Mgr l'évêcpie do Nancy); toutes ces personnes occupaient l'intérieur du navire, ayant pour domicile Ircjal, l'espace onfernu- entre deux ou

(1) Albert Blanc, p. 50.

trois membrures du bâtiment, suivant le nombre de personnes dont se composait le ménag'e : cet espace sutlîsait strictement pour y coucher; la nuit, des toiles suspendues à des cordes transversales, mar([uaien( les limites des habitations. Au milieu, régnait un courtil de jouissance commune, avec un brasier en terre où tous les passagers venaient se chauffer et faire la cuisine : le froid était excessif. Un peu au-dessous de Casal-Magg'iore, le Pô prit pendant la nuit; et quoiqu'il fût libre encore vers le milieu, la barque se trouva enfermée d'une ceinture de glace. Le comte Karpoff, ministre de Russie, descendait aussi le Pô dans une barque ])lus légère ; il accueillit à son bord le comte de Maistre, qui put ainsi continuer s(ui voyage.

Après plus d'un incident dramatique, le comte de Maislre et sa famille, échappés aux balles de la rive droite du Pô, occupée par les Français (la rive gauche était gardée par les Autrichiens), débarquèrent au Papozzo., où les voyageurs se séparèrent. M. de Maistre traversa l'Adigetto sur la glace, dans un chariot de village et put s'embarquer à Chioggia pour Venise, où l'attendaient les plus dures épreuves de sa vie d'émigration. Laissons encore sur ce point douloureux, la parole à son llls :

Le séjour de Venise fut. sous le rapport des angoisses physiques, le temps le plus dur de son émigration. Réduit, pour tous moyens d'existence, à quelques débris d'argenterie échappés au naufrage, sans relations avec la cour, sans relations ave(; ses parents, sans amis, il voyait jour par jour diminuer ses dernières ressources, et, au delà, plus rien.

A la nouvelle de l'entrée de SouwarofT à Turin, Joseph de Maistre s'empressa de quitter Venise; à Padoue, il reçut son brevet de régent de la grande chancellerie en Sardaigne, poste relativement lucratif

lli LE COMTE JOSEPH DE MAISTRK

(20,000 livres par an de trailemcnl), mais qui avait sui'loiit, aux yeux de M. de Glialeiiibert, l'avantage d'éloigner et d'absorber, dans luio administration des plus ingrates et dos plus difliciles, nn vrai nid à méchantes affaires et à disgrâces, un rival dangereux.

Le 28 décembre 1799, Joseph de Maistre s'embarqua à Livourne pour aller occuper son poste. Il allait épuiser jusquà la lie les soucis que devaient lui donner les prétentions et les ingérences anglaises, et le caractère d'une population dont les mœurs, à la faveur de dix années de négligence et presque d'oubli du gouvernement sarde, avaient repris la rudesse barbare, qu'un siècle de paix et d'administration plus soucieuse de ses devoirs n'a pu entièrement polir.

Le 12 janvier 1800, Joseph de Maistre arriva à Cagliari, où il devait passer trois années qui ne lui avaient pas laissé de bien agréables souvenirs, à en juger par les âpres et caustiques révélations de sa correspondance (1). Après la paix d'Amiens, Charles- Emmanuel IV, las des épreuves et dés déceptions du pouvoir, abdiqua en faveur de son frère, le duc d'Aoste, et passa le reste de sa vie en religion k Home. Victor- Emmanuel I'"" demeura à Rome jusqu'en 1806. Le 17 février de cette année, il se réfugia en Sardaigne. Nous n'insisterons pas sur le séjour de Joseph de Maistre à Cagliari et sur son proconsulat de Sardaigne, oii le travail et sa correspondance avec sa famille purent seuls le consoler des privations de l'absence, si dures pour un cœur affamé d'affection, et des dégoûts de ses fonctions ou de sa situation.

(1) Au chevalier de Rossi, lo juin 1806 et octobre 1812. Voir .lussi les détails donnés pnrM. Alhcrt IManc, p. 58 et suiv.

Nous ne ferons que rappeler une de ces affaires désagréables qu'envenimait la charité de cour, et où Joseph de Maistre déploya une énergie et une hauteur de caractère faites pour bien persuader la morgue ministérielle que si elle trouvait en lui un serviteur prêt à tous les dévouements, il ne fallait pas en attendre les docilités et les humilités du courtisan. M. le comte de Ghalembert après le comte d'Hauteville ne firent pas impunément l'épreuve de caresser à rebrousse poil un homme qui avait un si vif sentiment de la dignité et de l'honneur il), et qui s'il était doux avec les hum])les, était fier avec les superbes.

Pendant la dernière année de son séjour en Sardaigne, en août 1802, M. de Maistre lut dans les gazettes la loi d'amnistie du 6 floréal, concernant les émig-rés. Les individus nés dans les départements réunis à la France, et qui se trouvaient en pays étranger, devaient, pour jouir du bénéfice de cette loi, se présenter au ministre français le plus rapproché de leur domicile, et lui déclarer qu'ils abandonnaient le service de leur souverain et les titres et pensions qu'ils en recevaient en se soumettant à rentrer en France dans un délai fixé. La dillu-ulté des communications ayant retardé l'arrivée des papiers publics dans l'île, il ne restait plus aux intéressés le temps nécessaire pour faire parvenir à Paris leurs observations et encore moins celui de demander des instructions à Rome avant d'agir. Le chevalier de Saint-Réal, beaufrère du comte de Maistre. adressa pour sa femme, qui se trouvait comprise dans la loi, un mémoire à un Corse de :-a connaissance. M. de Maistre fit signer au consul d'Espagne, comme agent d'une puissance amie, une attestation de l'époque où la loi avait été tardivement connue en Sardaigne : puis il écrivit au résident français le plus proche, celui de Xaples, que puisque la loi l'obligeait à déclarer entre ses mains qu'il renonçait au service

(1) Fors l'honneur, nul souci, dit la devise de ses armes.

llli LE COMTi: JOSEPH DE MAISTRE

(lu roi do Sardai^iu' pour renlrt'r on France, c't'tail donc cniro SOS mains (|ii'il croyait devoir déclarer sa v(donté de ne l'aire ni l'iin ni l'aulre ( 1 1.

A celle lellrc était joinl un mémoire où on lisait ces lignes énergiques et éloquentes.

•le demande justice : on la doit même à I l'nnemi. Loin do vouloir me donner poni- ce (|iie je ne suis pas, je nu' fais au contraire un devoir de déclarer en commençant que nul Inunnio j)eut-èlro n'a plus haï la l'évolution française et n'en a plus donné de preuves. Cotte révolution alarmait les c(jnseieiices, elle imi»atientait l'honneur; onlin, il n'était pas en mon pouvoir do la supporter. D'ailleurs, je devais tout au roi; je quittai donc ma patrie, bien résolu de suivre jus([u'au bout le sort de la maison de Savoie. Cette résolution, qui eût dû être excusée, célébrée même par un onnonii généreux, fut traitée comme un crime par des hommes auxquels on reprochera éternellement d'avoir ôté à d'antres le pouvoir d'être justes.

... .le demande d'être rayé de la liste, comme étranger, n'ayant jamais été Français, ne l'étaid pas et ne voulant pas l'être; et (juand même on s'obstini'rait à me regarder comme tel, ne pouvant pas empêcher le gouvernement français de vouloir ce cpiil veut, je n'en i)ersiste pas moins à vouloir la radiation, sans obligation do rentrer en France, comun* la loi l'exige injustement, car je ne veux i»as (|uitter le sei-vice du roi de Sardaigne...

Il élail impossible de s'expliquer avec moins d'ambages. Comment se fail-il qu'une telle altitude ail pu êlre considérée comme équivoque, ail pu ôlre suspectée? Myslère de cour el de chancellerie. Le ministre d'Etat, le comte de Chalemberl, n'aimait ni Joseph de Maistre ni sa famille el ne devait manquer aucune occasion de le leur prouver el de discréditer des services qu'il n'était pas en son pouvoir de nier ni d'égaler.

(1) Albert Blanc, p. 0'i-69. Notice du comte Rodolphe, p. 89.

La pièce que nous venons de lire n'avait été envoyée à sa destination qu'avec l'approbation du futur roi Charles-Félix, frère du roi régnant. Elle demeura sans réponse et son auteur n'y songea plus.

Un an après, Joseph de Maistre était à Saint-Pétersbourg, ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire du roi de Sardaigne, quand il reçut, à son grand étonnement et à sa grande indignation, du comte de Chalembert une demande d'explications sur la suite très inattendue donnée à sa protestation. M. de Cacault, le ministre de la République française à Naples, ayant trouvé dans les papiers de son prédécesseur, M. Alquier, le Mémoire du comte de Maistre, crut devoir communiquer ofOciellement au comte de Glialembert un décret de radiation pure et simple, en faveur du comte de Maistre, qui semblait, faute de tout commentaire, avoir sollicité une faveur qu'il avait au contraire formellement refusée, en déclarant vouloir demeurer comme il l'était le fiilèle sujet du roi de Sardaigne. Par ce décret « M. de Maistre était rayé de la liste des émigrés et autorisé à rentrer en France, sans obligation de prêter serment, avec liberté entière de rester au service du roi de Sardaigne, et de garder les emplois et décorations de Sa Majesté, en conservant tous ses droits de citoyen français. »

D'où grande surprise et grand mécontentement du ministre qui n'eut rien de plus pressé que d'exprimer l'une et l'autre à Joseph de Maistre, sans avoir assez émoussé la pointe de ses représentations. Joseph de Maistre fournit à qui de droit les explications demandées dans un mémoire décisif et mordant où il n'épargnait pas à son tour le ministre qui avait eu tort de provoquer un tel adversaire. Pour lui, il reçut en

réponse à ses doules, à ses soupçons injurieux la volée de bois vert épislolaire suivante, en date, à Saint- Pétersbourg, du ^4 juillet 1803.

Dites-moi. ji' vous prie, si vous nr lisez jjunais do jiapiers français à lloiui'.'' Si vous savez te (pie c'est ((uiiiie' radiation? Si vous oroyez qu'il y ail iiu auge di'^légué pour les a[)porlcr sans qu'on les (li'nianile, on si c'est peut-être un crime do les demander? Lv sérieux inconcevablo de votre lettre du 21 juin m'arrache toutes ces questions. Comment n'avez-vous pas vu ([u'il no s'agissait là que d'une simple demande en radiation comme il y en a cent mille ? Je parie que c'est cette conservation des droits qui vous a ofTarouclu'. Hélas ! voilà comment nous sommes : toujours en arrière des autres et toujours ('lonni's de ce (|ni n'étonne personne. Vous sentez bien. Monsieur, que si le gouvernement français conrenait cpie je suis étranger, il saperait par sa base tout l'édifice de l'émigratiim et de la confiscation dans les départements réunis. Que fait-il donc lorsqu'il veut rendre justice? Il déclare le sujet Français et lui conserve le droit de cité, c(! qui doit être ainsi dans son système, puisqu'il efface une mort civile; et cependant il le déclare libre de vivre où il voudra. Les otliciei-s allemands de la rive gauche du Rhin, qui se trouvent précisément dans le même cas ipie moi, sont venus en France pour obéir à la fameuse loi, et s'y sont déclart's Français au service de rAuti'iche. Ici, rien n'est plus coujunin. Le duc de Richelieu, par exemple, a été l'ayé d(! la liste et déclaré Français, et comme tel joiiissani de tous sas droits, etc., avec liberté de rester au service de Sa Majesté Inq)ériale; et il est gouverneur de la Crimée. Soyez sûr. Monsieur, que dans toute contriH; de l'Europe où on lit le Monilcnr. Ijersonnt! ne s'étonnera d'uiu' chosi' aussi simple.

Ces explications officielles et topiques fournies, le comte réglait son différend personnel avec le ministre, sur son manque de tact, en ces termes :

A présent. Monsieur, j'ai une chose à vous dire. Dans

une affaire qui touche à la délicatesse, on n'écrit pas à un homme qui a un caractère et une réputation comme à un jeune commençant qui n'aurait ni l'un ni l'autre. Il y a pour cela des formules prescrites par la politesse et môme par la justice. On dit, par exemple : Quoiqu'on soit bien éloigné d'avoir le moindre doute, etc., et l'on n'ouvre pas une bouche étonnée comme si le oui et le non étaient également possibles. Qui lit votre lettre ne sait ])as ce que vous pensez, et ce doute est contraire à l'idée que vous devez avoir de moi, à l'honneur de la Savoie et au.\ sentiments de considération ([ue j'ai toujours eus pouivous. Je n'en suis pas juoins, avec ces mêmes sentiments, etc..

P. S. — Vous voyez que mes livres contra hostes fldei ne déplaisent pas aux mécréants de Paris autant qu'aux délicieux chrétiens de Cag-liari.

D'un tout autre ton, d'un tout autre style sont les lettres que, de son exil solitaire de Gagliari, Joseph de Maislre écrivait à ses enfants. Nous voulons clore ce chapitre par quelques-unes de ces lettres de délassement pour son esprit, de consolation pour son cœur. Elles vont nous permettre de commencer à l'apprécier comme père, non seulement dans ses sentiments, qu'il exprime avec une éloquence originale, mais dans ses idées de direction et d'éducation, qui sont celles d'un pédagogue et d'un moraliste de premier ordre. C'est là le plus beau chapitre de son histoire intime. On nous pardonnera facilement d'y insister en moissonnant largement dans cette correspondance qui mêle, avec une si heureuse et si rare fécondité, l'utile et l'agréable, les épis et les fleurs.

Rodolphe, son fils aîné, ne sera pas séparé de lui aussi longtemps que ses sœurs. Il rejoindra bientôt son père en Russie, y deviendra officier aux chevaliersgardes, ^comme son^ oncle Xavier y deviendra général.

120 LE COMTE .lOSEPH DE MAISTRE

Il fera brillamment, sous les yeux de son père, son chemin à la cour et h l'armée; il se montrera digne, en les suivant, des conseils et des exemples paternels. Il sera le témoin, quand il n'en sera pas l'objet, des angoisses d'esprit, des anxiétés de cœur qui donnent alors un intérêt si dramatique aux lettres où les exprime un grand penseur, un grand écrivain, un grand honnête homme, aux prises avec ce que les événements peuvent avoir de plus embarrassant pour la conscience, avec ce que le devoir peut avoir de plus amer pour la fidélité.

Pour le moment, commençons de feuilleter sa correspondance avec ses filles : Adèle, l'aînée qu'il connaît, et qu'il aime parce qu'il la connaît; avec Constance, la pnînée, qu'il ne connaît pas, et qu'il aime d'autant plus.

Revenant en arrière, et prenant ab ovo les relations de Joseph de Maislre avoc ses filles, nous débuterons par cette jolie lettre à M"^ Thérèse de Maistre, sa sœur, en date du A mai 17*J0, où il parle de sa fille Adèle avec une vivacité et une originalité de tendresse qui commencent à le peindre dans les premières eifusions de ce sentiment paternel encore naissant et presque enfantin comme son objet.

Ta lettre, ma chère Thérésiiie, ia';\ pénétré de l)i)nlieur coiiiine une éponge qu'on trempe dans l'eau; la moindre geulillesse de mon Adèle est une béatitude pour son papa, je suis faible sans doute, un père a droit de l'être.

Je t'avoue que depuis queUpie temps, je trouvais à ma petite Adèle une certaine t.oi-peur qui m'inquiétait; il y a peut-être encore dans ses veines quelques atomes massifs, (pu'kpies miasmes de 8aint-Alban, qui y circulent avec le soufre (le I*rovence; on no saurait donc trop l'agiter, l'édectriser de toute manière, car le repos ne lui vaut rien. Kli ! (pic (li'\ ieu(lr;iis-j(', bon Dieu! si. à dix-liuit ans. elle

n'aimait ni le voyage de Meillerie, ni le berger de Thompson, ni les (irandes herbes de Werther, ni les colonnes Doriques? Pardonne-moi, quand nn père a commencé à parler de ses enfants, c'est nne houle sur un ])lan incliné (1).

Le 15 janvier 1802, Joseph de Maistre, le sénateur de la Savoie, promu au lilre de régenl, dans l'exil de la Sardaigne, se console et se venge de la déception perpétuelle de ses rudes fonctions, en pleine barbarie, en écrivant à sa seconde fille, cette Constance de Maistre, née pendant son absence, qu'il ne connaît pas et ne connaîtra pas avant 1814. La lettre est adorable.

Mon très cher enfant, il faut absolument que j'aie le plaisir de t' écrire, puisque Dieu ne veut pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à déchillVer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance, comment est-il donc possible que je ne te connaisse pas encore, que tes jolis petits bras ne se soient j)as jetés autour de mon cou, que les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon aise? Je ne iniis me consoler d'être si loin de toi : quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout accoutumée à m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous étions jamais perdus de vue. Pour moi, je pense continuellement à toi, et pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqué dans ma tête une petite figure espiègle qui me semble être ma Constance. Elle a bien quelquefois certaines petites fantaisies, mais tout cela n'est rien, je sens qu'elles ne durent pas. Ma chère petite amie, je te recommande de tout mon cœur d'être bien sage, bien douce, bien obéissante avec tout le monde, mais surtout

(1) Correspondance, t. I. p. 7.

avec ta bonne nianian vl ta laiitc (\n\ (uit tant de bontés pour toi : toutes les fois quelles te font une caresse, il faut que tu leur en rendes deux, une pour toi et une pour ton papa. J'ai bien ouï dire qu'une certaine demoiselle te g'àtait un peu; mais ce sont des discours de mauvaises lano'ues ipie le bon Dieu ne bénira jamais. Si lu en entends parler, tu n'as qu'à dii-e que les enfants p^àtés réussissent toujours. Je ne veux point que tu te mettes eu train pour i-épondre à cette lettre: je sais que ta bonne maman veut uu'Miaj^'er ta petite taille, et elle a raison. Tu m'écriras «piand tu seras plus forte; en attendant, je suis bien aise de savoir que tu aimes beaucoup la lecture, et que tu sais ton TvlOmaquo sur le bout du doigt. Je voudrais bien parler avec toi de la "grotte de Calypso et de la nym])lie Eucharis. que j'aime bien, mais pas cependant autant que toi. Je voudrais aussi te demander si tu n'as point eu peur quand tu as vu Mentor jeter ce pauvre Télémaque dans l'eau, tôte première, pour l'empêcher de perdre son temps. Ah! jamais ta tante Nancy n'aurait fait un coup do cette sorte... (I).

Est-il possible de mieux parler à une enfant la langue paternelle, se faisant, pour se courber à la taille de cette intelligence en herbe, petit, puéril, plaisant et caressant comme elle? Mais revenons à Adèle.

Avec Adèle, un peu plus tôt avaient commencé les lettres de direction plus élevée, d'éducation morale et littéraire plus raffinée. Voici deux leçons, une de conduite, de maintien, d'humeur; et l'autre de grammaire.

Nous commençons par cette dernière, d'une ingéniosité, d'une finesse, d'une délicatesse vraiment charmantes.

J'ai été très content du vcrb(^ cliérir que tu m'as envoyé, je veux te donner un petit échantillon de conjugaison; mais je m'en tiendrai à Y indicatif, c'est bien assez pour cette fois.

(1) Correspondance, t. I, p. 106-107.

Je te clu'i'i-^, ma chùre Adi'lc; tu 7/ie chéris aussi et maman le cher il; nous vous chérissons également, Rodoljihe et toi, parce que vous êtes tous les deux nos enfants et que vous nous cliérissez également l'un et l'autre; mais c'est pi'écisément parce que vos parents vous chérissent tant, qu'il faut tâcher de le mériter tous les jours davantage. Je te chérissais, mon enfant, lorsque tu ne me chérissais point encore; et ta mère te chérissait peut-être plus, parce que tu lui as coûté davantage. Nous vous chérissions tous les deux, lorsque vous ne cliérissiez encore que le lait de votre nourrice, et que ceux qui vous chérissaient n'avaient point encore le plaisir du retour. Je t'ai chérie depuis le berceau, et si tu m'as chéri depuis que tu as pu dire : mon papa m'a toujours chérie; si nous vous avons chéris également, et si vous nous avez chéris de même, je crois fermement que ceux qui ont tant cliéri ne changeront point de cœur. Je te chérirai et tu me c/iéj^ira.s toujours, et il ne sera pas aisé de deviner lequel des deux chérira le plus l'autre. Nous ne chérirons cependant nos enfants, ni moi ni votre maman, que dans le cas où vous chérirez vos devoirs. Mais je ne veux point avoir de souci sur ce point, et je me tiens pour sûr que votre papa et votre maman vous chériront toujours. Marque-moi, mon enfant, si tu es contente de cette conjugaison et si tous les temps y sont (pour l'indicatif).

Adieu, mon cœur (I).

Autre leçon, non moins charmante, de style celte fois.

Je puis t'assurer que tu as des dispositions pour écrire purement; ainsi il faut les cultiver. Voilà peut-être qui va te donner de l'orgueil; mais une autre fois je ne te parlerai que de tes défauts, pour t'humilier. Tu feras fort bien, mon cher enfant, de m'écrire de temps en temps; mais il faut laisser courir ta plume et me dire tout ce qui te passe dans la tête. Tu as toujours quatre chapitres à

(1) Correspondance, t. I, p. 93-9/i.

tr;uU'r : les plaisirs, ti's eiimiis. les (Mcii|)ali(>iis cl les désirs; avec cola ou peut rciuplir (|ualrc paj^cs. Toui* nu)i, il me suffit do quatre uiots vu suivaut cette nu'nu> division : mon plaisir serait d'être avec toi, mon cliaririn est d'en être éloio-ni', mon occupation est de trouver les moyens de te rejoindre, et mon (lÔ!<iv est d'y réussir. Adieu, mon cher enfant.

Un peu plus lard, en 1803, Joseph de Maislre adressait à sa fille Adèle, alors pensionnaire dans la maison d'éducation dirigée par sa lanle Eulalie de Maislre, religieuse ursuline que la révolution avait chassée de son couvent, cette lettre, où nous puiserons encore abondamment par la raison que toute cette partie de la Correspondance que nous citons était jusqu'à ce jour inédite.

Vi'aiment. ma clière amie, ji' vt)udi'ais le savoir un peu plus à Ion aise. Ce .souper à six heures, ce couchera huit, sont liien difliciles à (li<;-<'i'er : uiais crois que cette gène passaL;èi'c ne le sera point du tinl inutile. Se vaincre, se ])lier aux circonstances est un devoir pour tout le monde, mais surtout ])onr les fenunes... Tu sais fort bien les béatitudes de rp^van<>'ile; mais il n'est i)as défendu d'en savoir d'autres, comuie. ]iai' exempii' : IIcid-chscs les femmes douces pm-ce (lu'clU's posséderont les conirs. Voilà un sujet de méditation ([ue je t'envoie, ([uoique tu sois dans un convenl. Quand t'i sentiras que ton petit nerf inq)ertinent se met en train, applicpie tout de suite ma lettre, (-onmie on nu't de la mauve sur une inilammation. Mande-moi si lu fais toujours la ])etite statue, lors- (pi'il s'agit de parlei- et de parler italien : je t'écrii'ai une autre longue lettre sui- la vertu des languies... Pour revenir aux lettres, je suis fort coulent des tiennes. Le style est bon et l'ail mine de se pci'i'eclionner. 11 faut que M"'" de V... le pr(''li' de nouveau Marie de Rahutin- Chnntnl. Je le déclare d'avanci' très solennellement qu'il me sultit (pie tu éci'ives comme elle: je ne suis pas de ces gens (pii ne S(Uit jamais coiileiils.

Adieu, ma bonne Adèle. Ueg-arde tout, ne blâme rien, aime les aimables, fais bonne mine aux autres et que D'eu te bénisse (1).

Nous demeurerons aujourd'hui sur la surprise de nouveauté de ces charmantes lettres, adressées par Joseph de Maislre à ses filles, l'une à peine adolescente, l'autre encore enfant. La séparation de l'été de 1803, la mélancolie de l'absence, ajouteront aux lettres de Saint-Péterbourg, des notes d'une tendresse plus grave; nous aurons à citer des lettres qui sont des chefs-d'œuvre, des modèles reconnus et consacrés dans le genre épistolaire; nous n'en aurons plus à citer où l'on respire, comme dans celles-ci, ce parfum de la première fleur de l'amour paternel, qui ressemble à, celui de la première fleur de l'autre amour, en ce qu'il est aussi doux, mais qui en diffère en ce qu'il est plus profond, plus pur, et par là plus durable.

(1) Correspondance, i. I, p. 109-110.

126 LE COMTE .lOSEPH DK MAISTHE

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