‹ Le comte Joseph de Maistre et sa famille, 1753-1852Chapitre 7 sur 8 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les CWEuvres et les idées de «Tosepli de Maistre.

Gloire à demi poslluime. — En 1S21, Josepli de Maistre êtail plus connu que célèbre, plus admiré que lu. — Ce n'est qu'à partir de 1852 qu'il appartient tout entier à ses amis et à ses ennemis. — Joseph de Maistre est surtout un grand écrivain. — La controverse sur ses idées dure encore. — Point de vue au(|uel il convient de se placer dans l'examen critique des œuvres et des idées de Josepli de Maistre. — Caractère intellectuel et moral de Joseph de Maistre. — Il est le plus tolérant des hommes. — Il ne croit (ju'à Tinfaillibilité du Pape et pas à la sienne. — Il n'a pas la superstition de la raison. — Il reconnaît avoir été plus d'une fois pipé par l'événement. — Royaliste lidèle, mais point courtisan. — Calholiquc sincère, parfois mécontent et plus papiste que le pape. — Ses variations sur Pie VII. — L'examen des idées de Joseph de Maistre a aujourd'hui surtout un intérêt rétrospectif et spéculatif.— Critique de l'opinion qui tendrait à faire de Saint-Martin le philosophe inconnu, le précurseur de Joseph de Maistre, et même de celui-ci le plagiaire de Saint-Martin. — Accusation de plagiat formulée par M. Ad Franck, de l'Institut. — Réfutation de M. Amédée de Margerie. — Relations de Joseph de Maistre avec Saint-Martin. — Lettre de 1790 à sa sœur Thérèse. — Sa lettre do janvier 1816 sur l'illuminisme et les illuminés. — Anecdote décisive. — Rapprochements de dates. — Analyse du chapitre spécial de l'ouvrage de M. E. Caro sur Sainl:-Martin, relatif à ses relations et à ses affinités avec Joseph de Maistre. — Travaux purement philosophiques de Joseph de Maistre. — Sa critique de Ilobbcs, de Locke et surtout de Bacon. — Appréciation de deux juges compétents. — Conclusions de M. Amédée de Margerie. — Jugement de M. Barthélémy Saint-Hilaire. — Inventaire critique des idées maîtresses de Joseph de Maistre. — Légende hostile qui le méconnaît et le travestit singulièrement. — Critique superficielle de M. Villemain. — Influences d'origine, de famille et d'éducation dont il faut tenir compte dans l'appréciation de Joseph de Maistre et de ses idées. — C'est la révolution qui fait Joseph de Maistre

sa victime et son plus puissant adversaire. — Méditations do quatre ans d'exil à I^ausanne. — Leurs fruits : Considérations sur la France. — Truilc de la Souveraineté. — Originalité de son jugement sur la Révolution française. — Son imperturbable conliance dans le triomphe de ses principes — Affronts qu'il reçoit de la contradiction des faits. — La révolution est couronnée dans la personne de Napoléon. — Joseph de Maistre persiste dans ses prédictions et ses espérances. — Son injustice passagère envers Pie VII. — Caractère expiatoire du livre du Pape. — Analyse du livre. — La question de l'intaillibilité pontificale. — Joseph de Maistre, adversaire victorieux de Bossuet. — Affaire vidée, querelle finie. — Ce qu'il faut penser de la prétendue doctrine théocratique de Joseph de Maistre. Comment il définit et délimite l'exercice du pouvoir modérateur, médiateur, pacilicateur, qu'il attribue au Souverain Pontife. — Sa thèse à cet égard est purement historique et spéculative. — La monarchie chrétienne. — La thèse de la suzeraineté morale et de la médiation des papes est une thèse libérale et non despotique, inspirée a Joseph de Maistre par l'inlérct des peuples et non par l'intérêt des princes. — Il cherche à faire faire aux peuples l'économie d'une révolution. — Joseph de Maistre n'aime ni les révolutions ni les dictatures. — Les solutions au problème, recherchées par les auteurs des constitutions modernes, ne sont pas meilleures que celle proposée par Joseph de Maistre. — On lui rend plus de justice depuis qu'on a vu le prince de Bismarck renoncer au Kulturkampf et invoquer l'arbili'age papal dans le différend avec l'Espagne. — Les procédés de raisonnement, les outrances parado.vales de Joseph de Maistre ont parfois nui au crédit de ses idées. — Causes de ces exagérations. — Le mot de Scherer sur Joseph de Maistre, qu'il appelle « un 'Voltaire retourné ». — Les « par-delà » de Joseph de Maistre.

— Connncnt il passe â tort pour un séide de l'intolérance, un philosophe du despotisme, un apôtre de la guerre, un gloridcateur du bourreau. — Les droits île 1 homme et les droits de Dieu. — Jugement de M. Emile Eaguet sur Joseph de Maistre. — En cpioi les idées de M. Melchior de Vogiié se rapprochent ou s'éloignent de celles de Joseph de Maistre sur le rôle de la papauté à la fin du dix-neuvième siècle. — Le chapitre : « Affaires de Rome », dans l'ouvrage intitulé : les Spectacles contemporains. — Exaltation de Léon XIII eu 1873. — Changements opérés en 18S7 dans les choses et les impressions. — La papauté et l'Allemagne. — Nouvelle évolution du catholicisme et de la papauté. — Rôle de la France dans celte évolution. — Double mouvement démocratique et cosmopolite qui entraine les sociétés. — Encycliiiuc de Leou XIII sur la question sociale. — Conclusion. — Vicissitudes du sort des idées princiiialcs de Joseph de Maistre — La Révolution française n'est [tas finie. — Elle entre dans la phase des revendications non politi(iues, mais sociales. — Le ([uatrième Etat. — Joseph de Maistre ne trouverait nulle jjart réalisé son type de monarchie chrétienne.

— Déclin du système et du régime monarchique. — Quelles réflexions mélancoliques ou ironiques inspireraient a Joseph de Maistre le spectacle politique contemporain. — Compensation.s consolatrices ou vengeresses de ces déceptions politiques pour le

pliilosuphc catholique. — Ce qu'il penserait de l'Italie et de la Triple Alliance. — La revanche de la paiiautè. — Défaite irrévocable du gallicanisme. — La papauté spirituellement et moralement plus puissante que jamais. — Bilan des idées de Joseph de Maistrc et de leur fortune dans le domaine de la philosophie morale et religieuse. - Les Soirées de Sainl-Pétersbourg . — Théorie du gouvernement temporel de la Providence. — Déchéance originelle. — Expiation, sacrifice, réversibilité des mérites et des fautes, des récompenses et des peines. — Véritables opinions de Joseph de Maistre sur la guerre et sur le bourreau. — Il n'est pas du tout un partisan de la tyrannie. — Sa définition du libre arbitre. — Ses doctrines étudiées et débattues publiqueroent au Collège de France et à l'Institut catholique. — Force morale et sociale de l'idée religieuse.

La gloire de Joseph de Maislro esl une gloire à demi posthume. 11 a beaucoup grandi depuis sa mort. En 1821, il était plus connu que célèbre, plus admiré que lu. 11 était l'auteur des Considérations sur la, France (1796), de l'Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, de la traduction de l'opuscule de Plutarque sur les Délais de la justice divine dans la pwiition des coupables (1814), des deux ouvrages sur le Pape et sur l'Église gallicane (1820).

L'Essai sur la philosophie de Bacon, ce modèle d'argumentation subtile et de polémique virulente, les Soirées de Saint-Pétersbourg , le chef-d'œuvre de Josepb de Maistre, et surtout son admirable Coi^respondance, ne devaient être publiés que successivement, par échelons, entre les années qui s'écoulèrent de 1825 à 1852. Ce n'est qu'à partir de cette dernière, que Joseph de Maistre a appartenu tout entier à ses admirateurs et à ses adversaires, à ses partisans et à ses critiques, qu'il a joui du plein de sa renommée dont l'apogée n'a elle-même que sa tombe, qu'il est définitivement entré dans l'immortalité, moins pour le fond que pour la forme de ses idées, moins

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pour la valeui' de son syslème que pour celle de son style, à litre moins de philosophe politique qu'à titre de grand écrivain.

Or personne ne conteste aujourd'hui ce titre de grand écrivain à Joseph de Maistre, tandis que la controverse dure plus animée que jamais sur ses idées qui n'ont pas toutes, tant s'en faut, n'-sisté victorieusement à la critique et à l'épreuve du temps, le plus grand critique de tous.

C'est à ce point de vue de neutralité, d'éclectisme, si l'on veut, que nous nous sommes placé dans l'examen auquel nous allons nous livrer, préférant, dans l'intérêt môme de notre héros, généraliser sa renommée que la spécialiser, populariser sa gloire au lieu de l'aristocraliser, de la hiéraliser, lui donner le large asile de la maison ouverte à tous, plutôt que de la conQner dans l'étroite chapelle fermée pour tous, sauf pour les initiés. Joseph de Maistre, nous en sommes sûr, s'il n'était pas aujourd'hui en pleine possession de la vérité et de la paix, devenu indifférent aux vicissitudes de la gloire terrestre et aux vanités de l'admiration humaine, approuverait ce parti que nous avons pris d'élargir sa figure au lieu de la rétrécir, de choisir pour la peindre les traits par lesquels elle appelle la sympathie, plutôt que les traits qui la rehuteraient. De son vivant, cet homme qu'on croirait avoir été si absolu, si tranchant, si intolérant, se montra le plus débonnaire, le plus tolérant des hommes, superbe dans sa lutte contre l'erreur orgueilleuse, doux dans sa lutte contre le doute sincère, et ménageant l'homme dans l'adversaire; ne croyant à l'infiiillibililé que chez le Pape, éclairé par la lumière d'eu haut et guidé par la tradition de l'apostolat, mais ne croyant à l'infailli-

bilité d'aucun autre homme, et à la sienne moins qu'à toute autre, raisonnant surtout pour le plaisir de discuter, et dans l'espoir de faire sortir la lumière des chocs de la contradiction, mais n'ayant pas la religion, encore moins la superstition de la raison, et n'admettant que les miracles de la foi. Trop souvent la raison en lui avait reçu le démenti du fait, trop souvent ses subtilités et ses profondeurs de raisonnement l'avaient conduit, malgré la bonne direction et l'habile pénétration de sa mine, au camouflet inattendu de la contre-mine, pour qu'il ne convînt pas que le plus pur des hommes pèche sept fois par jour et que le plus fin se trompe encore plus souvent. Il ne s'étonnait ni ne s'indignait donc pas, de son vivant, de rencontrer des adversaires et des critiques, et il reconnaissait surtout n'avoir pas toujours essuyé à son avantage la contradiction du fait, l'épreuve de l'événement. Il avait été souvent, disait-il lui-même, leurré, pipé par les événements. Il n'en conservait pas moins intacte et invulnérable, parce qu'elle était désintéressée, sa foi dans le triomphe de ses principes. Mais il confessait qu'il avait été souvent battu, et qu'il mourait plus riche d'espérances que de victoires.

Cet exemple d'humilité en même temps que de confiance du grand athlète de la lutte, plus ardente que jamais, entre l'aulorité de la religion et la liberté philosophique, entre la monarchie et la démocratie, l'Église et la Révolution, doivent nous servir de modèle, nous inspirer l'impartialité, la probité, la sincérité dont il n'hésita pas à faire preuve lui-même, non parfois sans dommage pour ses intérêts, pour son caractère et même pour sa doctrine. Car enfin, il n'est pas d'homme qui ait eu plus à se plaindre et qui se soit plus plaint

des rois que ce royaliste, serviteur fidèle et mécontent, mais pas courtisan du tout; et il n'est pas d'homme qui ail blâmé plus énergiquement la complaisance et'la l'aiblesse de Pie VII, consentant à poser la couronne de la légitimité sur le front de l'usurpateur, que le catholique plus papiste que le Pape même, partisan de rinl'aillibilité et de la suprématie pontificales. Il est vrai qu'il avait fort changé d'avis sur la conduite du Saint-Père, quand celui-ci, de l'attitude de la résignation passa à celle de la résistance poussée jusqu'à, l'héroïsme et au martyre.

Quoi qu'il en soit, il est certain que l'examen des idées de Joseph de Maistre a surtout aujourd'hui un intérêt rétrospectif et spéculatif. Elles gardent une importance considérable comme sujet d'étude et valeur d'opinion. Et celte importance est pins extrinsèque qu'intrinsèque. Elle tient surtout à la qualité morale de l'homme et à la qualité littéraire de l'écrivain, très supérieure, selon nous, au philosophe. On peut en juger par la fortune très ditférente de la sienne, d'un homme qui a eu, avant de Maistre, plus d'une de ses idées, mais qui n'a pu mettre à leur service une force de caractère et un attrait de talent pareils à ceux de Joseph de Maistre, dont il n'a été que le précurseur. Quelques critiques lui ont attribué à tort, selon nous, un nMe plus important. Ils ont voulu faire de Joseph de Maistre un imitateur, un plagiaire même de M. de Saint-Martin, qui s'intitulait lui-même le philosophe inconnu. Ils ont disputé à Joseph de Maistre la paternité de son système, l'originalité de ses idées. C'est même là un premier point à examiner de près, une première question à vider, à l'honneur, croyons-nous, de Joseph de Maistre.

Cette accusation, sinon formelle, du moins cette imputation de plagiat qui a emprunté quelque crédit à l'autorité de son auteur, et encore plus à la difficulté pour le lecteur d'apprécier un débat qui roule sur des confrontations de pièces que l'accusateur a seul sous les yeux a été formulée par M. Franck, membre de l'Institut et professeur au collège de France (1). Disons tout de suite qu'elle a été énergiquement et, selon nous, viclorieusemenl réfutée par notre prédécesseur dans la biographie de Joseph de Maistre, M. Amédée de Margerie (2).

Sainte-Beuve avait d'ailleurs depuis longtemps, mais sans entrer dans la discussion de fond et à litre seulement de curiosité critique, signalé certaines remarquables analogies ou coïncidences d'idées entre Saint- Martin et Joseph de Maistre.

Et tout d'abord, ce que personne n'a encore dit ou du moins assez dit et avec preuves à l'appui, comme nous allons le faire, c'est que Joseph de Maistre, qui était bien loin de penser qu'on pût jamais voir dans Saint-Martin son initiateur et son maître, allégation qui eût bien étonné Saint-Martin lui-même, n'a jamais fait mystère de ses relations assez intimes pour qu'il les connût à fond tous les deux, avec l'homme et le philosophe.

Dès le 12 juillet 1790, il écrivait en termes plaisants, à sa sœur Thérèse, son opinion sur VHomme de désir et son auteur, opinion alors assez optimiste, et

(1) Journal des savants (avril-mai 1880), deux articles sur Joseph de Maistre, à propos d'un livre de M. Ferraz.

(2) Amédée de Margerie, Appendice II : Une accusation de plagiat, p. !i28 à 4i2, de son livre déjà cité sur Joseph de Maistre.

que l'expérience devait un peu modifier. A propos d'un accès de colique qui avait alarmé la sollicitude fraternelle, il s'écriait en riant.

O poiuine indigeste ! plût ;\ Dieu que le serpent t'eût niang-ée et qu'il eu fût crevé ! Je ne croyais pas arriver ])ar cette transition à l'IIomuie de dcftir, m'y voilà cepeuilant; car, au fond, tout son livre est sur la pomme. Tu (lis donc que ce ])ropliète te paraît tantôt sublime, tantôt hérétique, tantôt absurde. Le premier point ne soullre point de difliculté. Je te nie formellement le second, et je m'engage à soutenir son orthodoxie sur tous les chefs, même sur celui de l'Assemblée nationale, qu'il condamner clairement. Sur le troisième point, je n'ai rien à te dire ou, si tu veux, je te dirai qu'il est très ceiiain qu'avec une règle de trois on ne peut pas faire un ange, pas même une huître, ou un savant du café de Blanc: ainsi le prophète est fou s'il a voulu dire ce que tu as ci-u ; mais s'il a voulu dire autre chose, qu'il s'explique : c'est son allaire. En attendant, ma très chère, tu peux sans inconvénient entreprendre une seconde lecture. Revois est là pour te garder de l'entliousiasme : va seuleiucuL

Yingt-six ans plus tard, on janvier 1816, Joseph de Maislre, à propos de la fameuse Convention chrétienne, qui consacrait les principes sur lesquels était fondée la Sainte-.\lliance en termes où il voyait sans hésiter une inspiration de Villarninisme dont Alexandrie était profondément imbu, écrivait à son ministre, M. de Vallaise, une lettre pleine de détails curieux sur les illuminés et leur doclrine qu'il connaissait à fond pour l'avoir longtemps étudiée dans les hommes qui étaient leurs chefs, et dans les ouvrages qui étaient les bréviaires de la secte. « Je suis si fort pénétré des livres et des discours de ces hommes-là, déclarait-il, qu'il ne leur est pas. possible de placer dans un écrit quelconque une syllabe que je ne reconnaisse. »

Et en quelques lignes magistrales, il dislingualL entre les aspirations et les intentions des diverses écoles à tort confondues sous la rubrique générale cVilluminés, bien que le caractère et le but des doctrines fût fort durèrent.

Il n'y ;i pas de mot dont on abuse davantage. On s'est aicoutumé à ranger sous ce nom tous les gens qui professent des doctrines secrètes ; de sorte qu'on en était venu à douncM' le même nom aux disciples de Weisshaupt en Bavière, ((ui avaient pour but de leur asso(àation l'extinction générale du christianisme et de la monarchie, et aux ilisciples de Saint-Martin, qui sont des chrétiens exaltés.

Chrétiens exaltés fort dangereux que ces partisans du christianisme Iranscendcnlal, ennemis de tout sacerdoce et de toute hiérarchie et dont le triomphe eût été le renversement de l'Église : car « la haine ou le mépris de toute hiérarchie est un caractère général de tous Ccîs illuminés, au point que Saint-Martin, avec toute la piété dont ses livres sont remplis, est cependant mort sans appeler un prêtre. »

Et voilà l'homme qu'on a voulu présenter comme le précurseur et l'initiateur du plus ardent et du plus éloquent défenseur de l'Église et de la hiérarchie catholique.

Dans une autre lettre au môme comte de Vallaise, du io avril-6 mai 1816, sur ce même sujet particulièrement cher et familier à Joseph de Maistre, nous trouvons une anecdote qui nous semble décisive : car elle nous montre Saint-Martin lui-même reniant et répudiant celui qu'on prétendrait lui donner pour disciple.

Il m'arriva jadis de passer une journée entière avec le fameux Saint-Martiuj qui passait en Savoie pour se rendre

(Ml Italie. Quelqu'un lui ayant demandé depuis ce qu'il 'pensait de moi, il répondit : C'est une excellente terre, mais qui n'a pas reçu le premier coup de bêche. Je no sache pas que dès lors, personne m'ait labouré; mais je ne suis pas moins enchanté de savoir comment ces messieurs labourent. Au reste, Monsieur le comte, quoique je ne sois qu'une friche, cependant le bon Saint-Martin a eu la bonté de se souvenir de moi et de m'envoyer des (•ompliincnts de Inin.

La philosophie politique de Joseph de Maistre, fruit des médilalions et des expériences douloureuses de son exil de Lausanne, lui appartenait bien en propre et, en dehors des rencontres inévitables de plusieurs esprits occupés à la fois des mêmes sujets, n'a pas plus emprunté à Saint-Martin qu'à Mallet du Pan, qu'il a connus et pratiqués l'un et l'autre, dont il a parlé avec l'impartialité de l'indépendance et du désintéressement, sans jamais reconnaître en eux des maîtres ou des créanciers. Or il n'était homme à nier ni une leçon ni une dette.

Ce qui achève de rendre la démonstration décisive, c'est le simple rapprochement des dates. Si les Considérations sur la France sont, comme publication, de 179G, elles sont, comme composition, bien antérieures. On suit les phases de cette incubation, de celte composition dans la correspondance de Joseph de Maistre. C'est ainsi qu'il donne, dans une lettre au baron Vignet des Ktoles, datée de Lausanne, 22 août 1794, le plan et jusqu'à la table des chapitres de son ouvrage sur la Souveraineté., qui contient tout son système politique, et notamment les principes et les idées qu'on prétend qu'il aurait empruntés à Saint- Martin, lequel les a émis dans des ouvrages postérieurs.

La cause est entendue, peut-on dire, rien que sur cet exposé, qui ne dispense pas de lire, d'ailleurs, l'excellent plaidoyer de M. de Margerie. M. Adolphe Franck n'a pas eu lui-même l'initiative ni la priorité, bien que nous ne voulions pas lui contester l'originalité des conclusions qu'il Lire de ces rapprochements entre l'œuvre de Saint-Martin et celle de Joseph de Maistre. Bien avant lui, un autre philosophe, encore plus disert, avait remarqué et signalé les analogies et lés coïncidences d'idées sur lesquelles M. Franck a échafaudé une accusation de plagiat dont il garde tout seul la lourde paternilé. Car ce n'est pas M. Garo qui la lui disputera, étant, lui, demeuré dans les justes bornes de la critique et n'ayant eu garde, même dans un ouvrage entièrement consacré à Saint-Martin, de céder à la partialité naturelle du biographe pour son héros, au point de contester à Joseph de Maistre l'originalité de ses idées et de son style. Le but et les moyens de Saint-Martin, dans son plan et dans son système, sont trop différents, en effet, du but et des moyens du plan et du système de Joseph de Maistre pour qu'on puisse raisonnablement établir une corrélation, une solidarité entre le partisan de la révolution et son adversaire, l'ennemi du sacerdoce et le défenseur de l'Église. « Le sénateur des Soirées, remarque justement M. de Margerie, s'il n'appartient pas luimême à quelqu'une des sectes que l'on confondait sous ce nom, — et nous ajoutons qui, de l'avis de Joseph de Maistre, devaient aboutir au catholicisme, — exprime souvent leurs pensées et s'associe volontiers à leurs rêveries; en le faisant parler, l'auteur montre et veut montrer à quel point il est familier avec leur langage et leurs tendances », et il appelle Saint-Martin « le

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plus instruit, le plus sage et le plus élégant des Ibéosophes modernes ».

Le dernier de ses Quatre cJiapilre^ sur la Russie, publiés en 1859 par son fils, et qui forment un Mémoire, écrit en 1811 par Joseph de Maislre, à la demande de son ami le comte Rosomowski, ministre de l'instruction publique, est une élude ex professa sur l'illuniinisme et ses variétés, depuis la plus inolfensive, à laquelle appartenait Saint-Martin, jusqu'à la plus malfaisante, qui est celle de Weisshaupt et des loges bavaroises. Enfin, M. de Margerie cite une lettre inédite, du 28 novembre-10 décembre 181l>. qui contient ceci : « Je consacrai jadis beaucoup de temps à connaître ces messieurs (les illuminés), je fréquentai leurs assemblées; j'allai à Lyon pour les voir de plus près; je conservai une certaine correspondance avec quelques-uns de leurs principaux pm'sontiages. Mais j'en suis demeuré à l'Eglise catholique, apostolique et romaine, non cependant sans avoir acquis une l'ouïe d'idées dont j'ai fait mon profit. »

Joseph de Maistre, en elfet, tira profit de sa connaissance approfondie des idées des illuminés, non pour se les approprier, mais pour les combattre, et il est, en effet, politiquement et religieusement, le plus redoutable adversaire et contradicteur des systèmes de Saint-Martin, sans tout combattre, sans tout critiquer en eux, sans plus dissimuler ce qui divise le pJiilosophe inconnu et lui que ce qui les rapproche. Et, sans dissimuler aussi, mais en confessant sa sympathie pour certaines tendances de l'illuminisme russe, surtout celle qui, selon lui, doit aider à la propagation du catholicisme en Russie et à la réunion des deux Églises, qui est un de ses rêves, un de ses dadas chi-

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mériques, el plus qu'il n'en convient. De l'analogie entre certaines parties du système de Saint-Marlin et certaines autres du système de Joseph de Maistre, de certaines affinités et de certaines sympathies entre ces deux esprits si différents à une supposition de plagiat, de la part du plus puissant, du plus original des deux, il y a loin, bien loin, et M. Caro s'était bien gardé de s'exposer aux dangers de cette pente insidieuse, sur laquelle a maladroitement glissé M. Franck, qui n'aime pas Joseph de Maislre et n'était pas fâché de lui en donner la preuve. Mais il y a des occasions décevantes, et celle que le professeur au collège de France a saisie avec trop d'empressement lui reste dans la main, où elle s'évanouit, bulle de savon prise pour bulle d'or.

M. Caro fait ressortir d'assez nombreuses analogies entre les idées de Saint-Marlin et celles de Joseph de Maistre, notamment sur ou plutôt contre la souveraineté du peuple, sur la révolution, etc. Il pense, comme Sainle-Beuve, qu'il n'est pas invraisemblable que Joseph de Maistre ait pu lire, vers 1796, la lettre de Saint-Martin sur la Révolution. Nous pensons môme qu'il est probable qu'il l'a lue, à cette époque ou plus tard. Mais peu importe. Il n'y ea jamais eu de doute sur ce point, qu'on peut considérer comme acquis, que Joseph de Maislre a connu les idées de Saint- Marlin, lu ses ouvrages. De là à leur avoir fait, sans les citer, de larges emprunts, de là à les avoir plagiés, il y a loin, et ce n'est pas du tout la conséquence, l'effet nécessaire de ce fait qu'il les a connus.

Après avoir analysé les idées de Saint-Martin, M. Caro confesse qu'elles n'aboutissent qu'à des chimères, qu'elles sont frappées de la stérilité des utopies de cabinet. Il ajoute :

Supposez maintenant qu'un génie vigoureux s"eni])aro de ces germes et les féconde; qu'une pensée mâle (Mitrevoie dans ces ténèbres quelques lueurs et les recueille; qu'un écrivain supérieur, faisant la part de l'enfanlillage et de l'idée spécieuse, donne à ces théories une expression plus claire, et s'cfTorce de les rapprocher des conditions de la réalité; vous aurez M. de Maistro à la place de Saint-Martin.

S'il semble au critique, mais c'est là une simple hypothèse de sa part, que de Maistre, « qui cite une seule fois Saint-Martin, avec de grands éloges, le loue plus souvent bien davantage encore en Timitant d'assez près, en le traduisant presque et sans le citer », il s'empresse de reconnaître « qu'alors môme, il constate une sorte de propriété par l'éclat de l'expression et la nouveauté puissante du style ».

Celle marque de propriété, ce témoignage d'originalité, s'accusent et s'accentuent bien davantage quand on compare les conclusions des deux systèmes :

Nous avons dit tout d'abord que M. de Maistro sendile avoir fait un travail d'élimination nécessaire dans l'ouivre du théosoph<>. Ses principes sont souvent identiques, ses raisonnements analogues; mais les ditl'érences se marquent assez dans les conclusions. Les théories de Saint- Martin aboutissent à des rêves; rien de plus. Celles de M. de Maistre ont été plus d'une fois instituées en idées gouvernementales et traduites en actes très déterminés. L'école de Saint-Martin est une école de théosophes, et son empire ne va pas au-delà de quelques imaginations exaltées; l'école de M. de Maistre est une école de ]jolitiques, et il semble qu'elle ait encore toute la force et toute la vitalité des premiers jours. L'une s'est éteinte dans .son obscuritc' native; l'autre a été plus d'une fois au pouvoir.

La conclusion de M. Caro, un peu contradictoire en ce qu'il voit un mystique et presque un illuminé dans

Joseph de Maistre, ce raisonneur si pratique pourtant, qui cherche toujours à donner un effet à la cause, et un résultat à l'idée peut sembler plus digne de considération, lorsqu'elle cherche à faire sortir de son isolement un philosophe qu'on a regardé à tort a comme un penseur à part et sans tradition ». Joseph de Maistre a beaucoup vu, beaucoup lu, beaucoup retenu. Il n'a pas travaillé comme Saiiit-Marlin, m abstracto. Il est sorti du nuage pour faire participer son système des bénéfices de la science et de l'expérience. Son érudition immense n'a fait fi d'aucune idée de valeur. Il en a emprunté plus d'une, il le dit expressément à Machiavel, « toujours bon à consulter, dit-il, hormis dans les cas où il conseille l'assassinat )>. Il a pris son bien comme Molière, et avec plus d'analogie, Montesquieu, partout où il l'a trouvé. Mais il a timbré celte monnaie refondue et refrappé à l'empreinte de son génie. « Il a sa part d'invention sans doute, confesse M. Caro, une part très considérable; mais là encore le mysticisme se fait jour. »

Enfin, prononçant le mot décisif, il reconnaît qu'il en est du système politique de Joseph de Maistre comme du système historique de Montesquieu. Ici nous ne chicanerons plus, et nous reconnaîtrons volontiers à notre tour que Joseph de Maistre peut avoir agi envers Saint-Martin comme Montesquieu envers Saint-Évremond ou Saint- Real. Il a fait oublier son père, c'est-à-dire qu'il a fait sien, par le génie et le style, un système dont il a pu trouver quelques pièces dans ces idées traditionnelles qui sont comme l'héritage commun de tous les grands esprits et que certains fécondent et vivifient de façon à couvrir de leur paternité toutes les autres. « Le génie, en effet, comme Id

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dit M. Caro, ne se fait pas tout seul, et il y a toujours pour lui, dans un coin parfois oublié de l'histoire, une théorie, une idée oii il a pris naissance. Un système est sur ce point comme un homme : il a eu son enfance et son enfance, un berceau (1). »

Soit, mais. on peut voir combien la Ibbse raisonnable et modérée de M. Caro diffère de la thèse injuste et téméraire de M. Franck.

Puisque nous en sommes à la philosophie et aux philosophes, nous en finirons de suite avec ce sujet de Joseph de Maistre, métaphysicien, notre intention n'étant pas de l'aborder directement, en raison de notre peu de compétence en ces matières de philosophie pure. C'est donc à des juges plus autorisés que nous demanderons l'appréciation des travaux de Joseph de Maislre à ce point de vue et, par exemple, comme critique de Hobbes, de Locke, et surtout de Bacon.

Dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, Locke et Bacon sont pris à partie et fort malmenés. Une ironie puissante les accule dans une sorte d'impasse d'où ils ne peuvent sortir de l'odieux que pour tomber dans le ridicule. Mais il sembla à Joseph de Maistre que si c'était assez d'un chapitre pour réduire Locke à sa vraie valeur, c'est-à-dire à rien, ce n'était pas trop de deux volumes pour renverser, comme à coups pressés d'un double bélier de catapulte, la statue de Bacon, le père, selon lui, du sensualisme moderne, signalé à ses coups par l'idolàtrique popularité du chancelier non moins prévaricateur en philosophie qu'en politique

(1) DuMijxticisme au dix-huilième siècle. Essai sur la vie et la doctrine de Sainl-Marlin, le philosophe inconnu, par K. Caro (alors professeur agrét^ô do philosophie à la Faculté des lettres (le Douai). Paris, Ilaciielle, 18r)2. 1 vol. in-18, p. 2 j'J à 28G.

parmi les philosophes malériallstcs et incrédules du dix-huitième siècle.

Joseph de Maistre prépara, avec sa puissance de travail accoutumée, et comme un redoublement de verve aiguillonnée par le sentiment d'un grand devoir intellectuel à remplir et d'un grand service à rendre à la cause de la religion, cet immense ouvrage de polémique qui était achevé en 1813, et ne devait être publié qu'après sa mort.

« Je ne sais comment, écrivait-il en respirant largement et joyeusement à la fin de cette lourde lâche, je me suis trouvé conduit h lutter mortellement contre le feu chancelier Bacon. Nous avons hoxcî comme deux forts de Fleet-Street; et s'il m'a arraché quelques cheveux, je pense bien aussi que sa perruque n'est plus à sa place. » En effet, il est certain que jamais coups pareils n'avaient été assénés sur la tète encyclopédique d'où sortit le Novum organum. Son adversaire avait-il toujours frappé aussi juste qu'il avait frappé fort? Pour le savoir, nous ne nous en rapporterons pas à notre propre opinion, d'un faibhî poids dans la matière. Nous aurons recours à l'avis de deux juges compétents, l'un plus favorable, non sans quelques réserves; l'autre moins, mais non sans des éloges, d'autant plus précieux qu'ils sont plus désintéressés, et suppose certainement un elFort d'impartialité. Le premier, M. Amédée de Margerie, résume en ces termes sa critique de la Critique de Bacon par Joseph de Maistre.

Joscpli <i(' >r;iisli'i> ('■tiililil \icliii'ii'iis!'iiiciil : 1" Que IJacoii n'est nucuiinment, cninme on l'a dit, le pèro de la niéfliode et de In science expérimentales; ■2'^ Que s;i ininhode, soit par ses procédés, soit jiar le

biil qu'elle se propose, est impro})re ;ui\ (ItHoiiverles, el n'en a amené aucune;

3° Que sa conctcption do la science, enfermant li^sprit humain dans la sphère du sensible, et suppi-imanl la métaphysique, conduit à un positivisme qui vie ou élimine toutes les vérités de Tordre moral.

D'autre part :

1» Il se trompe autrement mais autant que Bacon, sui' la nature vraie et la marche de l'induction;

2" C'est à tort rpTil considère hi valeur critique des procédés de la méthode baconienne.

3" C'est sans fondement qu'il attribue à Bacon le dessein réfléchi et caché de faire servir sa méthode et sa science à la destruction du christianisme (I).

Yoici maintenant l'opinion de M. Barthélémy Saint- Hilaire dans V Introduction placée par lui à son rapport sur le concours ouvert pour le prix Bordin par l'Académie des sciences morales et politiques, concours où le prix a été attribué au Mémoire de M. Charles Adam, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Dijon, qui a été depuis publié par son auteur.

M. Barthélémy Saint-Hilaire, tout en blâmant la virulence de la polémique de Joseph de Maistre, n'hésite pas à lui rendre justice et môme hommage en ces termes :

Joseph de Maistre a traité avec |>rofoiideur les deux questions du syllogisme et de l'induction dans son livre contre Bacon. Le ton de sa polémique n'est pas moins viiulent que celui du chancelier; peut-être l'est-il encore davantage, s'il est possible. En temps que ])amphlétaires, les deux antagonistes se valent... Mais si la forme est ré'préhensible chez Joseph de Maistre, on ne peut nier qu'au fond il n'ait presque toujours raison contre son adversaire. Il faut se rappeler que l'ouvrage de Joseph de

(\) Amédée de Margeric, pp. 388 à il3.

ET SA Famille 399

Maistrc, parut ouzo ans aiifès sa iiku-I, avait du iHrc (•ouiposé dans les premières années de ce siècle. A cette époque l'aristotélisme n'était pas connu comme il l'a été de nos jours, grâce aux études dont il a été partout l'objet en Europe. Joseph de Maistre en savait, de son temps, plus que personne; c'est un mérite qu'on ne peut lui refuser. Elève des Jésuites, il est bien probable que c'est dans les traditions de la Compagnie qu'il avait puisé une érudition si forte et si rare. 11 est un autre point sur lequel Joseph de Maistre ti'iiiiii|)li(' non moins sûrement; c'est la valeur des travaux purement scientiliques de Bacon (1).

11 résulte de ces jugements que Joseph de Maistre se montra un rude et solide jouteur dans sa lutte contre celui qu'il regardait comme un des ancêtres de la philosophie subversive du dix-rmitième siècle, et que si la critique n'a pas adopté tous les considérants de son arrêt contre Bacon, elle en a consacré plusieurs : ce qui est un assez beau témoignage de sa force et un assez beau succès.

Nous allons le voir déployer dans les questions de philosophie politique, de poli-métaphysiques comme il s'amusait à dire, la même force avec plus d'éloquence encore et une autorité que sur plus d'un point le temps et la critique n'ont pas entamée.

Nous procéderons à cet examen, forcément sommaire, car une analyse complète exigerait à elle seule un livre, en distinguant, autant que possible, dans les idées de Joseph de Maistre, celles qui ont résisté ou celles qui ont lléchi à l'épreuve du temps et de l'expé-

(Ij Etude sur François Bacon, suivie du rapport à l'Académie des sciences morales et politiques sur le concours ouvert pour le prix Bordin, par J. Barttiélemy Saint-IIilaire, membre do l'Institut, sénateur. Félix Alcan, 1890, pp. 35-30. Voir aussi les pages 41, 61, 63, Ik, 103, 132, 198, 199.

400 LE COMTE JOSEPH DE MAtSTIiE

rienco, et de leur critique miicLle, d'autant plus éloquente; et en cherchant à détruire, par des témoignages décisifs, la légende tenace qui tond à travestir de Maistre, l'homme par excellence de la liberté, mais de la liberté tempérée par la règle et par l'ordre, l'homme par excellence du droit sous l'unique autorité du devoir en partisan du pouvoir despotique, en apologiste du bourreau, etc.

Celle légende s'abrite encore pour beaucoup de gens qui ne lisent pas, et préfèrent se faire une opinion sur la foi d'un autre que d'en fonder une sur leur enquête propre, sous l'autorité, il est vrai, un peu discréditée aujourd'hui, de M. Villeraain.

Dans son Tablerni trop vanté et bien pâli maintenant dans ses superlicialités jadis brillantes de la littérature au dix-huitième siècle, M. Yilh'main a fait de l'auteur des Considérations sur la France, un portrait tout à fait contraire à l'original. 11 en fait l'homme « de la haine aveugle contre toute espèce de liberté, de la justification théorique du pouvoir absolu, de la proscription des principes, même de justice et d'humanité qui avaient précédé les violences de la révolution, deTanathème sur les lettres et les sciences, du regret de l'ignorance du moyen âge, de l'apothéose de l'inquisition et de la tyrannie. »

Ce sont là autant de bouches fausses, autant d'erreurs, autant d'injustices. Procédons par ordre, et montrons en quelques pages ce qu'est Joseph de Maistre. Il ne sera pas difficile ensuite de conclure et de dire ce qu'il n'est pas.

Si l'on veut a prioin se mettre en état de comprendre Joseph de Maistre et de l'apprécier impartialement, il faut se rappeler ce qu'il fut avant toute

émission de ses idées, toute combinaison de son système. Il était né dans une famille noble, mais de noblesse parlementaire plus que féodale, et honorable plus qu'illustre; il avait élé élevé dans une famille modèle ou régnaient les traditions et les mœurs des anciens jours. Il n'avait quitté ce foyer patriarcal où l'autorité était personnifiée par un père grave et sensé, où l'amour était incarné dans une mère instruite, pieuse, chaiilable, douce de cœur et fine d'esprit, que pour recevoir les leçons de maîtres Jésuites, les meilleurs instituteurs et éducateurs de la jeunesse du temps, de l'avis même des souverains hérétiques, comme Frédéric et Catherine qui les avaient accueillis dans leurs Etals quand ils furent proscrits dans les Etats catholiques.

Après avoir été un enfant obéissant, d'un sérieux précoce, un écolier laborieux et modeste, malgré ses succès, un étudiant chaste et réservé, au point de ne lire aucun livre sans l'autorisation de ses parents, il était passé des bancs de l'université de Turin sur le siège du parquet, puib de la cour, dans le Sénat, tribunal suprême de la Savoie. Au moment oii l'homme Ju droit spéculatif et actif, le juriste devenu juge cherchait sa voie, se demandait à quelles études, à quelles œuvres, il allait vouer les loisirs d'une vie qui ne compta jamais moins de douze heures de travail par jour, ne donnant, dès la jeunesse, au repos et au sommeil que cinq heures par nuit, survint la révolution française qui, en 179:2, envahit son pays, en chassa ses princes, menaça sa liberté et sa vie, le dépouilla de ses biens et le réduisit à l'exil. Il vécut à Lausanne, pendant quatre ans, dans la plus honorable et la plus fière pauvreté, rendant à ses souverains militants, er-

'l02 LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE

l'îinls et souffrants comme lui les services de la plume; observateur sagace, informateur judicieux, négociateur habile, toujours fidèle h sa foi monarchique et à sa foi religieuse, étudiant les événements, cherchant dans leurs causes et dans leurs elfets des motifs d'espérance, et demandant à la religion l'explication des mystères, la solution des problèmes qui déconcertaient sa raison. C'est de ces méditations solitaires le plus souvent agenouillées devant un crucifix que sortirent les Considérations sur la France et le Traité de la souveraiyieté, deux magistrales ébauches où est en germe ou en fleur tout le système que les ouvrages postérieurs ne feront que mûrir et développer en fruit. Nous n'en dirons pas davantage sur ce point. Pour bien comprendre et bien apprécier Joseph de Maistre, il ne faut jamais oublier ces dates : 1794, 1795, 1796. Il ne faut jamais oublier que Joseph de Maistre fut un gentilhomme, un magistrat, un royaliste et un catholique aussi ardent que sincère.

Sans la Révolution française et sans le catliolicisme, Joseph de Maistre, philosophiquement, politiquement et moralement, n'eût pas existé. Cela étant acquis, il fut ce qu'il devait être, un politique royaliste et un philosophe catholique. 11 eut les idées qu'il devait avoir, idées nées de sa foi, de ses espérances, de ses épi'euves, idées non seulement conçues, mais vécues, mais souiïcrtes. C'est là ce qui donne un intérêt humain, et parfois presque pathétique à cette philosophie oîi palpitent le contre-coup du drame intérieur, du drame domestique, du drame historique, philosophie bien à tort considérée comme un prodige de spéculation, un chef-d'œuvre de cabinet qui n'a rien d'abstrait au contraire et d'artificiel, qui n'est pas seu-

lement un cerveau, mais où l'on sent frémir des entrailles et battre un cœur. C'est là le secret de l'attrait que Joseph de Maistre exerce sur ceux-mème qu'il ne persuade pas. 11 y a un homme, un mari, un père, un chevalier, un chrétien dans ce philosophe passionné pour le spectacle intérieur, mais qui ne se désintéresse pas du spectacle extérieur, qui appelle sans cesse au secours de ses argumentations et de ses prévisions l'observation du présent et l'expérience du passé, et qui n'est pas indifférent, tant s'en faut, au succès d'une cause dans laquelle il a tout engagé, les intérêts des choses de la terre et les intérêts des choses du ciel, et où Dieu et le roi doivent triompher ensemble. Car il n'admet pas la défaite finale. Il compte sur l'armure invincible sinon invulnérable. Il est imperturbable dans cette confiance qu'aucun démenti des faits n'altère, qui s'est placée au-dessus de l'événement, dans la victoire longtemps disputée, mais d'autant plus définitive de la monarchie légitime sur la révolution et l'usurpalion, de la religion catholique, apostolique et romaine sur l'incrédulité et l'hérésie. De là le système, aux chaînons serrés comme ceux d'une cotte de mailles, où tout se tient, où le royaliste, le chrétien, le philosophe ne font qu'un Joseph de Maistre, quand il envisage sans pâlir le grand événement, l'événement monstrueux qui domine et engendre tous les autres, l'événement qui a déchaîné sur le monde les fiéaux de la guerre et cherche le défaut de la cuirasse d'écaillés du dragon, revêtu lui-môme de l'armure de Saint-Georges, et In'andissant l'épée llamboyanle.

Pour Joseph de Maistre la Révolution française n'est pas un événement accidentel, c'est un événement gêné-

'iOÎ LE COMTE JOSEPH DE MAISTUE

rique, c'est une époque. C'est rexplosioii de levains longtemps accumulés. C'est l'expiation de nombreuses générations de rois et de peu[)lcs, ce qui le frappe d'abord en elle, c'est son caractère irréligieux, c'est-àdire de haine contre la religion, c'est une révolte de l'iiomme contre Dieu plus encore que du sujet contre le roi. Elle est de nature zatanicpie. Il dit le mot qui peint seul la chose telle qu'il la voit. Cette révolution inarquée du sceau, du stigmate salanique, olFre d'autres traits caractéristiques qui lui donnent sa physionomie à part. Elle a la violence irrésistible des forces de la nature (juand elles sont déchaînées en tempôle; rien ne peut s'opposer à sa marche de torrent débordé, à sa propagation de peste contagieuse. Ce qu'on fait contre elle ne fait que la servir, que précipiter ce tourbillon vtTligineux où elle entraîne les hommes et les choses. Ce caractère irrésistible, fatal des fléaux inévitables, des bouleversements nécessaires est marqué dans cette Révolution à ligure de Fatalité irritée, qui entraîne aveuglément à son sacrifice expiatoire les coupables et les innocents, les persécuteurs et les victimes : volentem ducunt^ nolentem irahunt, qui a un échafaud pour autel ei des bourreaux pour prêtres. Ce n'est pas au ligure et pour y trouver l'occasion d'images pittoresques que Joseph tic Maistre voit et caractérise ainsi la Résolution. Il explique tout ce qu'elle a d'inexplicable, en la montrant irréligieuse dans son principe, ii-résislible dans sa marche, nécessaire comme expiation des fautes de la royauté, des grands, du sacerdoce et du peuple, que le sacrifice purifiera, et devront leur régénération au sang et au feu. Aussi les malheurs des justes, s'il est des justes sur la terre, le triomphe des méchants, et pour parler

sans figure, les triomphes du patriotisme français et républicain sur la coalition des souverains de l'Europe, loin de déconcerter et de décourager ce philosophe à double vue de prophète, qui regarde toujours plus haut et plus loin que l'événement, le remplissent-ils d'un sombre enthousiasme. 11 faut que la Révolution triomphe avant d'être vaincue. Il faut qu'elle accomplisse sa mission qui est de détruire certaines choses condamnées, d'effacer certaines traces honteuses, de faire les besognes expiatoires et vengeresses du sang et du feu que la royauté de retour, que l'Eglise victorieuse avec elle, ne pourraient pas et ne voudraient pas faire. Quand cette tâche sera terminée, la Révolution finira. On verra sombrer dans le ridicule ses institutions fondées sur l'aveugle et brutale loi du nombre, ses autorités électives à la perpétuelle instabilité, ses constitutions bâclées en quinze jours, pour durer quinze mois, chefs-d'œuvre de papier.voués au sort des feuilles emportées par le vent : ludibrici ventis.

Alors les principes reprendront leur empire, dont le ressort nécessaire à la vie des peuples se redresse d'autant plus énergiquement qu'il a été plus vigoureusement refoulé; la souveraineté à origine divine, inviolable et infaillible, reprendra la place de la souveraineté d'origine humaine, soumise à tous les caprices, à toutes les vicissitudes d'une majorité fondée sur la volonté populaire et mobile comme elle; alors enfiu la conslitution naturelle des nations, traditionnellement conformée par le temps à leurs besoins et à leurs intérêts, prévaudra sur ces constitutions écrites, taillées sur le patron de l'homme abstrait, au lieu de l'être selon le génie particulier de chaque peu|)le, ou copies gueiLsées sur des modèles étrangers, le modèle anglais surtout,

40f) LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE

qui peul convenir à l'Angleterre sans convenir le moins du monde à la France.

Cette confiance de Joseph de Maislro exilé à Lausanne dans le triomphe de ses principes, confiance que n'avaient pas ébranh'e les triomphes politiques de la révolution, ni même les victoires de la république, fut mise à un(^ rude et décisive épreuve quand la dictature Révolutionnaire fut remplacée par la dictature militaire, quand l'empire succéda à la république, quand un homme de génie, Napoléon, fit supporter à la France, à force de gloire, le sacrifice de sa liberté, et fonda sur la victoire et la conquête une nouvelle dynastie, par une usurpation fondée sur le plébiscite et consacrée par l'onction même du Souverain Pontife, plaçant la couronne des rois légitimes sur le front du nouveau César.

Joseph de Maistre, alors envoyé d'un prince dépossédé auprès de la cour de Russie, fut un moment déconcerté, moins par les victoires de Napoléon, car l'histoire et la logique lui apprenaient que rien de ce qui est violent n'est destiné à durer, et qu'une petite pierre, partie de la montagne, suffit pour renverser le colosse, que par la consécration papale de l'empereur, il y voyait d'abord une complaisance, une faiblesse, une complicité coupables qu'il jugea un moment sévèrement et jusqu'à perdre le respect; erreur bientôt réparée, quand, mieux informé, il connut les mobiles désintéressés de tout autre intérêt que celui de la paix et même du salut de l'Église, qui avaient inspiré la résignation de Pie VII et son sacrifice, et quand il vit cette résignation faire place, chez le pontife désabusé, h. une résistance héroïque et capable d'aller jusqu'au martyre.

Dès ce moment, il semble avoir conçu le projet et formé le plan du livre réparateur de ses doutes et de ses irrévérences, et d'expier la faute innocente de son erreur sur le caractère et les mobiles de Pie VII par un hommage historique et politique rendu à la papauté et à son rôle de modératrice des excès de la force, de médialrico entre les rois et les peuples pendant le moyen âge. L'ouvrage fut justement dédié au pape Pie VII, qui avait tout fait pour rétablir et restaurer, non sans payer l'honneur de bien des épreuves, le prestige de la papauté. « Trois questions principales en fournissent la matière et la division : la question du Pape et des conciles à laquelle se rattache toute la controverse du gallicanisme; la question du Pape et de la civilisation; la question du Pape et des souverainetés temporelles (1). »

La première question, celle de l'infaillibililé pontificale, est aujourd'hui vidée, non seulement en fait et historiquement comme elle l'était déjà en 1820, mais en droit et dogmatiquement depuis le dernier concile du Vatican. Elle avait encore un certain intérêt, non seulement spéculatif, mais polémique, à l'époque de la Restauration, où les principes gallicans avaient encore de nombreux partisans dans le clergé, et où Bossuet et Tabbé Fleury gardaient sur lui une autorité dont on peut miesurer le crédit dans l'ouvrage du cardinal de Bausset, consacré au grand évêque de Meaux. Ce dernier trouva dans Joseph de Maistre un adversaire respectueux, mais vigoureux, et un contradicteur digne de la lutte et de la victoire. Car pour les juges les plus désintéressés de cette joute de polémique, Joseph de

(1) Amédée de Margerie, 944.

Maislre a vaincu le grand fauteur du gallicanisme, à qui d'ailleurs, comme il arrive souvent, son parti avait attribué des idées qu'il n'avait jamais eues, et qui est aussi l'auteur du sermon éloquent sur l'unité de l'Église. 11 a démontré avec surabondance l'impossibilité de la coexistence, comme autorités doctrinales, du Souverain Pontife et de l'assemblée universelle des évoques, l'impossibilité de leur rivalité, encore plus de la supériorité du concile, qui ne peut exister sans le Pape, sur le Pape. Tout cela est aujourd'hui affaire vidée, querelle finie et procès historiquement, tliéologiquement et religieusement clos par le décret conciliaire sanctionné par le pape Pie IX, qui fait du principe de l'infaillibilité pontificale, en matière spirituelle, un dogme obligatoire pour la conscience des catholiques. L'inlluence décisive, déterminante dans celte affaire, ne saurait être refusée sans injustice et sans ingratitude au livre où Joseph de Maislre avait déployé contre le préjugé gallican une verve inépuisable d'éloquence et d'ironie, et avait formulé en termes irréfutables la doctrine de l'ultramonlanisme.

En est-il de même de la partie de l'ouvrage où Joseph de Maislre formule, avec des discrétions et des réserves dont on n'a pas tenu assez de compte, et no défend qu'historiquement et dans le passé sans prétendre l'imposer politiquement et dans l'avenir, la doctrine que nous appellerons Ihéocralique.

« Point de morale publique ni de caractère national sans religion; point de religion européenne sans le christianisme; point de véritable christianisme sans le catholicisme; point de catholicisme sans le Pape; point de Pape sans la suprématie qui lui appartient. » Telle est la chaîne de raisonnements que le comte de

ET SA FAMIM.E 409

Maistre rappelait et recommandait, dans sa lettre du '-21 mai '1814, an comte, futur duc de Blacas. En quoi consistait cette suprématie que l'implacable adversaire de la déclaration de '1G8-2, l'apologiste de la papauté réclamait pour elle? ¥a\ une autorité infaillible dans les matières spirituelles : sur ce point, il n'y a pas et il ne saurait y avoir de conteste. Et, en vertu de cette autorité spirituelle, c'est-à-dire s'étendant à tout le domaine religieux, qui comprend les droits et les devoirs de la morale et de la société, en une autorité ou plutôt en une influence de consultation, de médiation, d'arbitrage dans les questions sociales et politiques, dans les cas de conscience, résultant d'un trouble dans les rapports entre maîtres et serviteurs, patrons et ouvriers, peuples et rois.

Mais, qu'on le l'cmarque bien, aOn d'éviter tout malentendu, tout équivoque. La tlièse de Joseph de Maistre est très ferme au point de vue des principes. 11 prétend, non sans raison, que si le Pape au spirituel est juge souverain et infaillible, il jouit aussi à ce titre d'une autorité morale que nous n'hésilons pas plus que lui à qualifier de la plus grande et de la plus haute qui soit. Mais « la puissance dont il s'agit est toute spirituelle, puisque les papes ne se sont jamais rien attribué qu'en vertu de la puissance spirituelle; la question se réduit absolument à la légitimité et à l'étendue de cette puissance; et si l'exercice de ce pouvoir, reconnu légitime, amène des conséquences temporelles, les papes n'en sauraient répondre, puisque les conséquences d'un principe vrai ne sauraient être des torts. »

Cela posé, il aborde le terrain social et politique et définit et délimite l'exercice de ce pouvoir. Il fait

'llO LE COMTE JOSEPH DE MAISTOE

la réserve, formulée après lui expressément, par le pape Pie IX dans sou discours du 20 juillet -1871, de la double condition nécessaire pour que ce pouvoir modérateur, médiateur, paciflcateur puisse entrer en fondions : la sanction du droit i)ublic, et du consentement de la clrrétie^ité, du consentement des peuples. L'exercice de ce pouvoir moral de la papauté, au profit de la défense des plus sacrés intérêts de la civilisation : sainteté des mari.-iges, intégrité des mœurs sacerdotales, liberté de l'Église et du Saint- Siège, et qui, dans la pensée de Joseph de Maistre, comprenait aussi une sorte de droit d'appel à l'obéissance et à la paix, d'intervention conciliatiice entre les rois et les peuples, entre les nations entre elles pour prévenir les révolutions et les guerres; l'exercice, disons-nous, de ce pouvoir moral de la papauté s'accordait parfaitement dans le système de l'auteur du Pape avec sa conception de la monarchie chrétienne. Mais il n'a jamais hésité à proclamer la suprématie du Pape dans les matières spirituelles, suprématie dans le domaine de laquelle il est le suzerain des souverains qu'il peut excommunier et exclure du sein de l'Egli'-e jusqu'à résipiscence et absolution (ce qui fut fait par Pie IX pour Victor-Emmanuel) ; il s'est borné, en ce qui touche la prérogative mor.'de dont nous parlons, et qui put aller au moyen âge jusqu'à la déposition et jusqu'à, la décision, déliant les sujets du serment de fidébté, à constater les bienfaits dans le passé pour la foi et la civilisation, de ces interventions de la papauté dans les affaires temporelles des souverains et des peuples. Il n'a rien réclamé de pareil pour le présent et pour l'avenir. Il savait bien, comme le constatait mélancoliquement Pie IX dans son dis-

cours de 1871, « que les temps où nous vivons sont bien changés », c'est-à-dire que le pouvoir moral des papes, ce pouvoir d'intervention en faveur des peuples opprimés, ou entre les nations prêtes à invoquer la suprènje el sinistre loi des armes, a été effacé par la révolution du droit public qui n'en seconderait plus les initiatives, jadis si bienfaisautes et si salutaires, maintenant considérées comme coupables d'ingérence provocatrice, d'usurpation et d'intrusion téméraire, et manquerait aujourd'hui le plus souvent du consentement des peuples et même des souverains intéressés.

La thèse de Joseph de Maistre est donc simplement historique et spéculative. Il n'hésite pas à glorifier l'exercice de la suzeraineté morale des papes dans le passé, à regretter qu'elle ne soit plus guère pratiquement possible dans le présent. Mais s'il est un grand catholique, il est aussi un grand politique. Il sait qu'il faut compter avec les susceptibilités des peuples et aussi des princes, et il borne à ces éloges pour ce qui fut, à ces regrets de ce qui pourrait, à son sens, et devrait être une thèse qui ne contient pas de revendication directe, qui est surtout l'apologie du christianisme au point de vue politique et social, non moins éloquente, non moins féconde comme influence que l'apologie du christianisme, au point de vue moral et esthétique écrite par Chateaubriand.

Cette thèse des bienfaits et des avantages de la médiation pontificale, réduite à ces termes qui n'ont rien d'insolent ni de menaçant, puisqu'ils supposent et réservent la sanction du droit public et du consentement des peuples, ne saurait être traitée de paradoxe monstrueux et presque criminel, comme on le fait dans certains milieux, où la superstition de l'État remplace

il "2 LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE

les autres et où de 1res crédules incrédules ne croient pas aux miracles de Jésus, mais croient aux miracles de César ou de Joseph Prudhomme.

C'est dans l'inlérèt de la liberté des peuples, plus que dans celui de l'autorité des princes ou des papes, que Joseph de Maislrc l'avait formulée. La beauté, à ses yeux, de son idéal de monarchie chrétienne, c'est que cette forme parfaite de gouvernement restreignait la souveraineté sans la détruire, de façon à n'être ni le despotisme pour les princes, ni la servitude pour les sujets. Mais toute institution humaine aies défauts et les dangers de l'humanité. Et, en dépit du souffle généreux de l'esprit chrétien, en dépit des garanties des lois fondamentales de chaque pays, il pouvait arriver que l'institution « ne fût [joint à l'abri des excès de l'énorme prérogative » de la souveraineté telle que la concevait Joseph de Maistrc et que le roi chrétien cédât à la tentation de devenir un tyran. Comment défendre les peuples contre ces excès, les princes contre cette tentation du pouvoir absolu? a Si on proclame le droit de résistance laissant chaque peuple juge des cas oii son exercice est légitime, la porte est ouverte toute grande aux révolutions. Si on enseigne, sans restriction ni dispense, le devoir de non-résistance, tout frein est ôté aux caprices fous ou féroces des mauvais princes. Des deux façons, le bel édifice de la royauté chrétienne tombe par terre <( et l'on se trouve placé entre deux abîmes ».

Le scniieiit de ildéliti' sans rosti-ictiou exposant les JKiMiini's ;'i toutes les hornnirs do hi tyrannie, et la résistance sans règle les ox))(»sant à fontos celles de l'anarchie, la dispense de ce serment jirononcé j)ar la souvei-aineté spiriliielle pouvait très bien se |)r<';senler ;"i la j)ensée

Iiuiiiaiiie (•«inuiu' runiquo moyen do contenir l'antovité temporelle sans ailailtlir son caractère.

Joseph de Mnistre avait donc vu, dans cette voie d'appel, dans ce recours des peuples opprimés à l'autorité spirituelle pour les airranchir du supplice d'un joug- intolérable ou pour les dispenser du crime de la révolte, un frein contre la tyrannie et une digue contre le désordre. Se préoccuper de faire faire aux peuples l'économie des révolutions, qui ne savent que détruire et qui sont funestes pour la liberté autant que pour l'autorité, n'était pas d'un philosophe courtisan de la multitude, mais se préoccuper de refréner le danger et les inconvénients de la tyrannie, si on la laissait inviolable et impunie sous son bandeau sacré, n'était pas non plus d'un partisan du despotisme.

Les constitutions modernes ont toutes cherché cette soupape de sûreté, ce moyen d'éviter à la fois le despotisme et les révolutions. C'est dans ce but qu'elles ont proclamé l'inviolabilité du prince et la responsabilité des ministres ou prévu des cas et organisé des juridictions de mise en accusation et de déchéance. Mais l'expérience de tant de révolutions, toujours spontanées, toujours irrésistibles, et dès le premier moment irréparables, qui n'ont pas permis de fonctionner à ces mécanismes préservateurs, régulateurs, temporisateurs, dont la fragilité égale la complication, ne permet pas d'avoir confiance dans ces chartes, ces constitutions, ces juridictions parlementaires qui n'ont jamais rien prévenu ni empêché. On n'arrête pas un torrent débordé, un peuple en furie avec un rempart de papier. Tous les gouvernements de l'Europe, libres ou absolus, sont donc à la merci d'une majorité dans les temps calmes, d'une révolution dans les temps troublés.

Ces recherches de la solution non encore trouvée d'un problème qui semble, dans les termes où il est posé, insoluble, occupent et agitent encore beaucoup de graves et de généreux esprits, sans grand profit de découverte. Contre les dangers de révolution, point de préservatif efficace, point de dérivatif décisif, point d'autorité d'arbitrage et de médiation. Contre les dangers de guerre européenne, des congres de la paix, que n'émettent que des vœux platoniques, et voilà tout. Contre les menaces du socialisme, la propriété est aussi désarmée que le sont l'autorité et la liberté contre les menaces de l'nnarchie.

Le sentiment de cette impuissance a rendu, aux yeux même des politiques qui, hors de toute préoccupation confessionnelle, cherchent des points d'appui contre les assauts futurs, des moyens de résistance contre la su])version sociale, quelque crédit à ces forces morales et religieuses, trop longtemps dédaignées, et qui méritent, en tant que forces, le respect de tous. Dans les temps d'orage, on se réfugie où l'on peut, et l'Eglise peut être un abri pour ceux qui n'en ont pas d'autre, car elle est encore le seul édifice qui ait survécu à la ruine de tous les autres.

Depuis qu'on a vu l'empereur et l'empire d'Allemagne, prince et pays protestants, défaire le Kulturkampf qu'ils avaient fait et renoncer à la lutte contre D'église, d'autant plus forte qu'elle est plus persécutée, on a compris, à peu près partout, qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste et, qu'à tout prendre, il y a lieu de compter avec l'unique force morale et sociale qui ait traversé impunément toutes les crises et triomphé de tous les assauts : la religion. Sans adopter les idées de Joseph de Maistre et ses moyens de recours, beau-

coup ont cessé de les mépriser el ont convenu franchement qu'elles n'étaient pas si absurdes, ni si odieuses, ni si ridicules qu'on l'avait cru et surtout qu'on l'avait dit.

Tous ceux qui les ont examinées de près ont été frappés, non seulement en dilettantes, par l'étincelanle \irluosité de logique et d'éloquence avec laquelle elles sont exprimées, mais en pliilosophes, par les solidités atliranles d'un système qui donne à penser, qui oblige à l'estime même ceux que rebutent et qu'agacent ses subtilités. Car de Maistre est un raisonneur à outrance; il a la ténacité et la malignité de tous les dialecticiens puissants qui s'enivrent un peu de la volupté de leur propre puissance, comme les joueurs et les escrimeurs de première force qui s'amusent parfois à déconcerter, par des coups imprévus ou par de bizarres et prestigieuses évolutions, leurs adversaires et jusqu'à leurs partisans. Joseph de Maistre a cette ténacité, cette malignité des grands manieurs de systèmes, des grands combinateurs de méthodes et jongleurs d'idées. Il a le jeu un peu rude, l'escrime un peu brutale. 11 dogmatise un peu impérieusement, et il arrive volontiers par le paradoxe à la démonstration de la vérité. Comme tous les bommes de génie, il n'a pas assez de ménagements pour le vulgaire, et ne se met pas assez cà la portée, à l'oreille de la moyenne. Il a la plaisanterie un peu forte, l'ironie un peu grosse. On ne sait pas toujours s'il badine ou s'il est sérieux, s'il démontre ou mystifie.

Ces procédés d'argumentation conformes à son caractère entier, à sa disposition pour les graves jovialités et les épigramrnes pince-sans-rire, étaient aussi employés et exagérés par lui, en vue de la mode fran-

416 I.r COMTE JOSEPH DE MAISTRE

çaise, de l'oplique parisienne, auxquelles il croyait devoir payer ce tribut et faire ce sacrifice. De là de si étranges malentendus, de si étonnantes méprises sur l'homme et sur le penseur qui n'a pas eu impunément dans sa manière quelque chose de celle de Diderot qu'il n'aimait pas, mais surtout de celle de Voltaire, qu'il n'aimait pas non plus, tout haut, mais qu'il ne pouvait s'empêcher parfois tout bas, ne fût-ce que dans ses tragédies et ses poésies légères, et qu'il affectait de mépriser jusqu'au point de dire qu'il ne l'avait même pas tout kl, alors que ses œuvres et sa correspondance témoignent à son insu ou malgré lui d'un commerce intime avec ce diabolique, mais ensorcelant adversaire, qu'il se plaisait à fréquenter pour le bon motif sans doute et pour le mieux combattre.

En attendant et sans s'en apercevoir, comme il avait autant d'esprit que Voltaire, il en prenait parfois les procédés malins et décevants de discussion, laissant parfois jusqu'au bout son lecteur dans le doute sur ses intentions et comme on dit le bec dans l'eau. Le lecteur s'est parfois vengé en ne comprenant pas, ou en comprenant de travers celui que Sclierer, agacé et charmé tour à tour, appelait a un Voltaire retourné », c'est-à-dire le contraire d'un Voltaire par les idées, mais l'égal d'un Voltaire pour l'esprit, et son semblable par les tournures de raisonnement et façons d'esprit. C'est ce qui explique aussi qu'on juge si mal, en détail, un homme qu'on ne peut apprécier justement qu'en le considérant dans son ensemble. Sans quoi sur la foi de telle foucade de paradoxe, de telle boutade de bonne ou de mauvaise humeur, on pourra le juger à son tour très paradoxalement, le prenant au mot de ses par-delà, de ses au-delà à la Saint-Simon,

ET SA FAMILLIi 417

c'est-à-dire de ces écarts, de ces excès de mois qui parfois dénalurenl et travestissent l'idée pour laire de ce grand monarchiste, de ce grand chrétien, un révolutionnaire ou un athée, un illuminé de cet adversaire de l'illuminisme, un apôtre de la guerre, un glorificateur du bourreau, de cet homme qui a tant de fois maudit comme philosophe la guerre qui Ta tant fait souffrir comme père, et qui n'a parlé du bourreau qu'avec le respect attristé dont le juge est bien obligé de donner l'exemple pour l'exécuteur des cruels, mais nécessaires arrêts de la justice.

C'est grâce à ces duperies d'apparence, à ces illusions de mirage qu'on a pu faire dire à Joseph de Maistre le conlraire de ce qu'il a dit, qu'on a pu faire de lui-même le contraire de ce qu'il fut; que M. Albert Blanc a vu en lui un partisan et un conseiller des ambitions de la maison de Savoie, et de ses spoliations, et aussi un précurseur du Saint-Simonisme, que M. Caro l'a prétendu atteint d'illuminisme et que M. Franck l'a dit convaincu de plagiat.

C'est un peu la faute de Joseph de Maistre et de ses procédés naturels et artificiels, spontanés et prémédités d'argumentation et de discussion. Cette crainte d'être mystifié, cet agacement de procédés de discussion systématiquement compliqués et détournés qui donnent souvent le change sur son but, percent dans les études récentes que lui ont consacrées de fins critiques, qui ne se sont privés ni du plaisir de le contredire, ni du plaisir de l'admirer, mais qui ont relevé, avec une certaine aigreur d'homme qui a failli être pris pour dupe et n'est pas sûr d'avoir complètement échappé au piège, ces excès de systématisation, ce goût du paradoxe, cotte rigidité impérieuse de démons-

418 LE COMTE JOSEl'll DE MAISTUE

trntion, celle ironie dans le dogmalisme, toul cet appareil intimidanl (jui rend si âpre d'aspect, si escarpé d'al)f)r(l, si rébai'balil" d'apparence le christianisme d'un homme qui était le plus tolérant, le plus charitable, le plus généreux, le plus aimable des hommes, qui apparaît tel dans ses lettres, mais qui le semble beaucoup moins dans ses ouvrages.

Les tliidcrliciciis l'i'viiluliouiuui'cs, dit le ))his lirillaiil (le ces ri'ci'iils critiques, ont rédigt' l;i (l(''clar;ition des droits de liiniiiiiic, et de Maistre, la déclaration dos droits de Dieu; sans ((iniitlcr (|iic, hii aussi, il almutil liicu nu ])eu à la terreur.

Mais d ajoute :

Et nialgi'c' loul. il a cela ])our lui qu'il l'ail iulininienl ])enser. On le (|uille avec une profonde eslinie pour sou caraitére, une vive syuq)athie pour les qualités de son (■(cur, et le souvenii' d'uue des ])lus belles joutes de dialectique d(Uil ou ail jauiais eu le speclacle (I).

Il est un autre écrivain (2) d'une envergure supérieure, qui n'est pas seulement un critique fin et subtil, et ayant le courage de l'esprit au point d'oser dire du bien de Joseph de Maistre et du mal de Voltaire, comme

(1) Emile Faguet, Poliliques et moralistes du dix-neuvième siècle. 1891. « Joseph de Maislrc », pp. 1 à G7.

(2) Nous reriiplissous avec plaisir le devoir d'indiquer cl de citer encore dans le groupe des liommcs plus nombreux qu'on ne pense, qui. sans partager toutes les idées de Joseph de Maistre, l'ont le plus grand cas en lui du penseur et de l'ccrivain, un jeune et très distingué écrivain et critique polili<iuo dont les bons juges ont remarqué le talent fin, subtil, un peu sceptique couune il convient aux lins de siècle, ennemi des déclamations et des personnages déclamatoires, et peu tendre aux sophismes politiques ou économiques dont s'engoue le vulgaire. M. Ch. Benoist, très bien inl'oiiiié d'observation personnelle et d'intimes rapports de tout ce qui louche aux iiomines et aux choses d'Italie, a publié dans le Temps, sur le Pape

M. Faguet, mais qui ost un critique, un philosophe politique, très préoccupé, au point de l'évolulion intellectuelle et de révolution sociale de cette fln de siècle, du problème religieux tel qu'il se pose en ce moment, c'est-à-dire de l'influence de la Papauté et de l'iniluence de la doctrine catholique dans les questions politiques et sociales.

Cet écrivain, qui a beaucoup lu Joseph de Maistre et Chateaubriand, a abordé ce problème avec celte généreuse hardiesse qui n'a que les craintes et que les scrupules qu'il est permis d'avoir, et il l'a traité avec quelque chose des idées d'un élève de Joseph de Maistre toujours au-dessus du succès, mais tenant compte de l'événement depuis soixante-dix ans, et beaucoup du talent d'un disciple de Chateaubriand, séduit plus encore par la force de la religion que par sa beauté, et voyant pour la Papauté un plus beau rôle, plus conforme à ses intérêts et à son prestige dans celui de médiatrice entre les pauvres et les riches, le capital et le travail, que de médiatrice entre les princes et les peuples ou les princes entre eux.

Selon l'auteur sagace et éloquent des Spectacles contemporains (1) le propre du catholicisme et de la

Léon XIII et l'évolulion do la Papauté qu'il personnifie, des éludes qui sont d'un homme qui est quelqu'un ou cherche à le devenir. Il a aussi étudié sur place, sans préjugés et avec le courage et la probité de la vérité, la question algérienne. La vie poliliquo ralliro et c'est peut-être dommage qu'il risque de s"y perdre. Mais non, il est de la fine et souple race de ceux qui se retrouvent toujours partout, avec le flair des bonnes pistes et le pressentiment des occasions propices. Il y entrera à peu près sur des avantages et des succès que la littérature et le journalisme ménagent aux avisés qui, après s'y être armés et exercés, savent les quitter à temps.

(1) Le vicomte E. Melchior de Vogué, de l'Académie française, Spectacles contemporains. Paris. Armand Colin, 1891.

420 LIi COMTE JUSKl'II DE MAISTRE

Papauté qu'on représente à tort comme condamnés aux majestés, aux impassibilités et aux stérilités de la vie contemplative du sanctuaire, est de pouvoir en sortir impunément, sans rien perdre de leur prestige, sans rien compromettre de leur inlérct, et de se mêler à l'action, de s'associer aux réformes nécessaires et aux progrès salutaires. Selon lui, ni la religion, ni la Papauté n'ont à regretter d'être redevenues militantes et môme souffrantes. La pauvreté les a rapprochées de ceux qui souffrent, la persécution leur a assuré l'amour de tous les persécutés. Jamais la religion n'a fait plus de conquêtes que depuis qu'elle sème pieds nus le grain de ses moissons. C'est par des missionnaires en haillons qu'elle a conquis l'Amérique. Jamais l'institution de la Papauté n'a tu plus d'amis et de partisans que depuis que son royaume a été réduit à un domaine, qu'elle n'est plus que dans l'enceinte du Vatican, l'unique souveraineté qui bénisse ses sujets, comme, dit Chateaubriand, et que refusant la subvention qui n'eût élé que le prix de sa servitude, elle demande non à l'impôt, mais à l'offrande volontaire des (idèles, le pain de son existence et la rançon de sa liberté.

Joseph de Maistre n'eût peut-être pas désavoué, si l'illustre mort de 1821 eût vu, par un privilège unique, son existence prolongée jusqu'en 1891 , bien au-delà des limites du centenariat, toutes les idées exposées dans l'étude intitulée : Affaires de Rome. Et Chateaubriand, en tout cas, n'eût pas hésité à louer la forme dans laquelle elles sont exposées. U.ins cette étude datée de 1887, l'auteur, laissant au lecteur qui connaît la marche ultérieure des événements le soin de décider sur quels points ces événements ont détruit ou confirmé ses impressions de cette époque, rappelle tout d'abord

qu'il assistnit, en février 1878, clans la chapelle Sixtine, à l'exaUîilion de Léon Mil.

11 y ;i lu'iif ans, on fi'vrier 1878, j'assistais, dans la ciiapelle Sixtino. à l'exaltation de Léon XIII. On avait long-tcmps balant é entre deux i)rojets : un couronnement dans Saint-Pierre, avec t(nite la solennité et l'apparat des anciens jours, ou une modeste cérémonie dans l'étroite chapelle du Vatican. Au dernier moment, ou s'était résigné à la seconde solution, comme à la plus convenable au malheur des temps. Et tout semblait donner raison aux conseillers timides... Beaucoup d'entre nous se demandaient s'ils n'assistaient pas à une fin, plutôt qu'à un commencement ; plus d'un infidèle était venu là se disant : « Ne manquons pas d'aller voir, c'est peut-être le dernier. »

Combien, au printemps de 1887, les choses et les impressions avaient changé : le contraste est saisissant.

Je reviens à Rome après ces neuf années; et ce cjue j'aperçois tout d'abord sur l'horizon de la ville éternelle, c'est la figure démesurément grandie de ce vieux prêtre. Dans toutes les paroles qui tombent des ])ouches les plus graves, il n'est question que du Pape, de son pouvoir, de sa signilication eiu'opéenne. Il sulfit d'ouvrir un journal ou de traverser un salon politique, pour comprendre que le Vatican est à cette heure un des principaux centres diplomatiques de l'Europe, celui auquel viennent aboutir le plus d'alTaires et les plus considérables. Un envoyé du Pape arrive de Berlin, du lieu où la destinée a aujourd'hui ses grands ateliers: il en arrive comljlé d'honneurs, fort de toutes les caresses que les forts lui ont prodiguées; tous les yeux sont fixés sur cet ambassadeur d'un trê)ne anéanti.

L'observateur pénétrant, auteur des lignes que nous venons de citer, entre dans le détail de l'étude des rapports entre la Papauté actuelle et l'Italie, la Papauté actuelle et le monde catholique, et il montre qu'elle a

iZ'i LK COMTK JOSEPH DE MAISTRE

plus gagné que perdu aux événements, que son prestige moral a augmenté à mesure que sa puissance matérielle a diminué, que le plus faible est le plus fort; que la Papauté dépouillée est victorieuse de son vainqueur et l'enserre peu à peu dans les mailles d'une politique de résistance sourde, insaisissable, inviolable, jusqu'au jour espéré où de la défensive elle pourra passer à l'offensive.

Tandis qu'elle accroît ses forces pour l'olTensive, la Pa})aiité demeure inexpii<4'nal)Ie dans ses relrancheinents. Elle ignore volontairement la loi des garanties, tout eu bénéficiant avec sécurité de cette loi, saut pour les clauses pécuniaires ; des motifs d'ainour-propre et de nécessité, plus forts que tous les engagements réciproques, imposent au gouvernement italien le respect de ce contrat unilatéral : la situation peut se résumer en deux mots : la Papauté n'a jauiais ])esoin de ce gouvernement, il a besoin d'elle l'i toute heure et en tout lieu.

Après avoir exposé et développé ces prémisses, l'auteur se tourne du côté de l'Allemagne, et pour prouver combien la Papauté désarmée de toute force matérielle est encore et de plus en plus puissante de sa force morale et sociale revivifiée, renouvelée par cette faiblesse môme, il montre un homme d'Etat dont le génie a toujours consisté à utiliser à son profit les forces disponibles dans le monde, n'hésitant pas à chercher à mettre de son côté et dans son jeu cette première force religieuse du monde, sans emploi temporel, qui pouvait le servir au dehors et au dedans. Et cela sans crainte de contredire en lui l'auteur du Kulturkampf. Autres temps, autres moyens.

Cet homme csl un n)aîtr." dans son ;n't, ])nrre qu'il s'applique, comnii' lous les grands arlisles, à l'imitation exacte de la ii;iliirc. La nature ne laisse aucune force

inutilisée pour le gouvei'nonu'iil de l'iiuivers; elle les oppose, et l'univei's se maintient pai* l'équilibre toujours changeant de ces énei'gies contraires. Notre admirable adversaire procède comme elle dans le gouvernement diplomatique du monde. Sa chancellerie est un laboratoire où il ne cesse de capter les forces de toute espèce, soit pour les employer directement à son (ruvre, soit pour les neutraliser les unes par les autres.

M. de Bismarck a donc saisi la première occasion favorable pour le transport de celte force : la Papauté, dans son laboratoire. Il a rouvert son pays aux ordres monastiques, en exceptant les Jésuites, sauf à faire cesser l'exception au besoin, comme Frédéric le Grand. 11 a flatté la Papauté d'espérances bien supérieures à celle que devait lui inspirer l'hommage si inattendu de sa demande de médiation dans sa querelle avec l'Espagne.

Vno dilllculté se présentait, qui eût arrêté une politi([iu' vulgaire : M. de Bismarck avait pour d'autres fins un besoin égal de l'Italie. L'opération siniple eût été de choisir entre ces deux éléments réfractaires l'un à l'autre. Le chancelier a jiréféré l'opération complexe et doublement avantageuse : réunir ces éléments dans sa main, les tenir d'autant mieux par une émulation de craintes et d'ospéi-ances.

Mais ce qui fait la puissance de cette politique de bascule, ou manège compliqué, fait aussi sa faiblesse. Tenant plus compte des faits que des idées, cherchant moins à servir ses alliés qu'à s'en servir, et n'hésitant pas même, pour les mieux avoir dans sa main, à les compromettre, M. de Bismarck s'est mis à la merci de l'événement. Et des revirements imprévus, comme l'accident de sa chute eti'avénement de son pupille affranchi, à la plénitude du pouvoir exercé désormais sans partage par un souverain militaire et piétiste, Itii ont

montré à ses dépens que ce n'esl pas tout que de bien couper : que le difficile, comme l'avait éprouvé Catherine de Médicis, son aînée dans celle politique sans scrupules, c'est de bien coudre. L'édifice du machiavélisme bismarckien s'est écroulé, et les espérances qui s'appuyaient sur lui ont élé changées en déceptions.

Ce rappi'iiclii'iiiciil , (jiii n'a pas eu de veille, ii'aui'a ))as (le leiHlemaui. II serait absui'de d'alteiHli'e (|U(' l'Allemag'iio protestante fît du soutien de la l^apaiift' un des dogmes de sa ])oliti(|ue nalinnale, une de ces oltligations aux racines profondes, paice (pTelles sont tirc'cs d'un sentiment populaire ou d'un iiili'rèl j)ermanent. Ce n'est ([ue l'intermède imaginé par un homme (\o génie.

EL cet homme est tombé, el sa politique avec lui. Si on dresse le bilan des profils et pertes de cette ftirtation, dans le sens respectable du mot, de celle combination entre l'Allemagne et la Papauté, quels en sont les résultats?

Le Saint-Sièg'e anra-t-il (]u moins retiré des avantng-es durables de ces Ijonnes grâces d'un instant? Il en a d'abord ospi'ré le rôle magnili(pu' d'arl)itr(! international. IMùt au ciel que cet espoir se réalisât ! Ce serait le ])lus grand prog-rès accompli (li'puis longlemps dans le monde. Mais les temps ne send)lenl pas venus. Le cas ])ai'ticulier qui devait faire précédent, le litige entre l'Allemagne et l'Espagne, était ])eul-etre le seul où cet arbitrage pût s'exercer. Le Pape ollVirait vainement ses bons oilices à la République franc^-aise, possédée de la manie auticléi'icale; à l'Italie, qui récuserait un adversaire: à l'Angleterre, si ombrageuse ])(nir son Eglise établie: à la Russie schisniatiqne : à la Tui-cpiie musulmane. Siu' tous les ]>oints où des conq)licalions sont le plus à craindre, je ne vois que des I^^tats hostiles à l'Eglise roniiune, peu soucieux de grandir son inilueiice.

L'iinii[ue profil [lour la Papauté, et il a sa valeur,

mais il eût été oblenu sans compromission par le besoin qu'avait M. de Bismarck du centre catholique et de son indispensable appui. Pour ce qui est de l'appui de l'Empire pour ses revendications contre l'Italie, la Papauté, si elle y a compté, doit reconnaître combien grande a été son illusion. Car le négociateur des avances à la curie romaine est aussi l'auteur de la Triple-Alliance. L'Italie n'en a accepté les liens onéreux qui se resserrent si durement sur ses finances et sa situation économique, que pour paralyser tout eirort de la Papauté vers son affranchissement. Elle est entrée dans la Triple-Alliance bien plus contre la Papauté que contre la France, et son hostilité contre la France est surtout fondée sur ce qu'elle voit en elle, malgré toutes les assurances et les preuves contraires, l'amie de la Papauté.

La dernière évolution politique de la Papauté n'ayant produit pour elle que des déboires et des dangers, quelle doit être, — selon l'auteur des Spectacles contemporains, un livre plein de faits et d'idées qui fait penser, et qui exprime sur les problèmes de l'avenir des vues qui méritent considération, même quand on ne les partage pas, — l'attitude de la Papauté? Quel doit être son rôle en face de ces problèmes.

Pour cette œuvre de la Papauté dans l'avenir, l'auteur pense qu'elle ne saurait se passer du concours de la France qui, en dépit de la révolution et des idées révolutionnaires, demeure, par la vertu d'apostolat, l'attrait de prosélytisme de son génie et de sa langue, la grande missionnaire du catholicisme dans l'ancien et surtout dans le nouveau monde. C'était aussi la conviction inébranlable de .loseph de Maistre, qui n'a jamais varié sur ce point de 1796 à iH'20, pardonnant

'i"26 LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE

tout à lii France, môme la Révolution qui l'avaiL dépouillé et exilé, même cette hérésie gallicane qui trouva en lui un si rude et si victorieux adversaire, à cause de cette vertu de prosélytisme, de cette puissance et de ce charme d'apostolat, privilège traditionnel de son génie et de sa langue.

Comme Joseph de Maistre, mais en vue du triomphe d'idées dont la hardiesse l'eût sans doute séduit et choqué tour à tour, M. de VogiJé pense, que dans l'évolution actuelle du catholicisme, la Papauté ne peut se passer de la France. Et il écrit :

Certes, la iillo aînée de l'Eglise ne donne pas beaucoup d'agrément ù sa mère. Nous reprochons à cette mère (l'être sensible aux caresses des autres, et nous n'avons à lui olfrir que des coups... Tout présage à la religion de nonvelles épreuves... Pourtant j'eslime qu'on peut encore montrer le lien traditionnel qui enchaîne les destinées de l'Eglise et celles de notre pays.

Il est un premier point sur lequel tout le monde est d'accord. Dès que la France se répand hors de chez elle, elle redevient l'armée de l'Eglise : soldats révoltés dans la caserne, excellents au feu de l'ennemi. VA nul ne peut nous remplacer dans ce service. .T'ai vu loiiglcnq)s à l'ouvre, dans le Levant, les missionnaires de toute nationalité: je viens de consulter des observateurs impartiaux; l'avis est imanime... Pourquoi? C'est qu'alors même qu'il ne prèi'he jjas une doctrine religieuse, le Français a le don inné de l'apostolal. Nous avons été colonisateurs; je ne sais si nous le sommes encore; mais nous sommes missionnaires, nous avons le g(''nie du prosélytisme.

Ce sont là les idées mêmes de Joseph de Maistre, exprimées avec quelque chose de son style. Il disait à la Papauté, comme il disait à la monarchie, que la France leur était indispensable. M. de Vogiié répète à

la Papauté « que la France lui est indispensable en tant que missionnaire du catholicisme », et il ajoute, ce que n'eût sans doute pas fait Joseph de Maistre, « qu'elle lui sera nécessaire en tant que missionnaire de la démocratie, comme le levain est nécessaire au boulanger ».

Ici l'auteur développe une théorie de la Révolution et une théorie de l'évolution prochaine du catholicisme et de la Papauté, que Joseph de Maistre n'aurait pas sans doute contresignée, bien qu'il s'y fût reconnu à plus d'un trait.

Je crois à ridentité des grandes lois qui régissent le monde de la matière et le monde moral; je crois qu'il faut appliquer à la philosophie de l'histoire ces lois que la science vient de généraliser pour les organismes physiques. On ne guérit plus un mal par les contraires ou par la saignée ; on le guérit en lui demandant à luimême son propre remède. Nous sommes malades, je n'ai garde d'y contredire, mais nous le sommes comme le sujet de clinique, dévoué par une destination mystérieuse au service de tous; nous le sommes alin de fournir au vaccinateur le virus dont il a besoin pour ses inoculations sur tous ceux que notre maladie menace. De ce point de vue r^oulement nous pourrons enfin découvrir une théorie raisonnable de la révolution qiie nous avons déchaînée sur le monde et de ses conséquences dernières. La maudire est un plaisir bien stérile et bien usé; voilà cent ans qu'on le fait à Rome, cela n'a pas avancé beaucoup. Il serait temps de se demander si les erreurs i"évolutionnaires furent autre chose que de l'évangile aigri « la vérité dont on abuse », comme disait ce grand voyant de Bossuet, parlant de l'erreur en général; il serait temps de chercher avec l'Eglise, non plus les moyens de barrer le torrent, mais ceux qui peuvent lui rendre sa limpidité et sa vertu bienfaisante. Je ne veux pas pousser des idées qui ne sont pas mCires. Mettez encore des tombes, beaucoup de tombes ; ceux qui regarderont par-delà

•iî8 r,E COMTE JOSEPH UE MAISTRE

aperccvi'dol un jixir l;i rclalinii entre le (l(''vcl(i|»|)('mont du clirisliaiiismc et la llc'voliitiou IVaneaise... Seule, aujourd'hui, l'Eg-lise est iuspii-i'c d'assez liani pour discerner celte unité de cause dans les Iranst'oruiations qui renouvellent la France, le nuuide et l'instilulion (•atluili(|ue : transforinalinus don! l'initiative est partie de chez nous, d

Nous ne pouvons suivre ici l'auteiir dans le développement des idées hardies, vraiment nouvelles, exposées dans celte page maîtresse. Nous y renvoyons le lecteur, car il faut les avoir lues pour être au courant d'une des évolutions les plus intéressantes de l'opinion contemporaine et des aspirations de l'école de néo-catholicisme, dont le jeune académicien est le chef, avec son éloquence mâle et sohre et sa précoce autorité. Nous nous bornons à résumer ses conclusions :

Les sociétés civilisées sont, suivant hii, travaillées à l'heure présente par un double mouvement, qui les égalise au dedans, qui les dissémine au dehors. Elles deviennent démocratiques et cosmopolites... Au-dessus de toutes les agitations secondaires, ces deux mouvements bien caractéi'isés donneront aux historiens futurs la physionomie de ce grand siècle.

L'auteur étudie et précise les tendances de ces deux grands courants. Il établit « que la démocratie, à travers ses incertitudes et ses mécomptes, tend vers une lin unique : rendre les conditions de vie plus faciles et plus équitables pour la multitude des hommes. Durant la première période de son développement, on l'a amusée avec le libéralisme parlementaire; elle est lasse aujourd'hui de ce jeu do son enfance; elle découvre son véritable objet et n'a plus qu'un souci : la question sociale ».

(^)iK' fait riCi^lisf (levant ci's luiuvcllcs direclions des l)i'ii|)li's? Elle 110 serait plus elle-nièine si elle y deiueurait élraiit^vre... La cour de Homo renoncerait à toutes ses traditions si elle hésitait à suivre le monde (kins les deux voies où il s'engage. \'is-à-vis d'une d(''niocrali(> cosuiojjolite, elle ne saurait rester ce que les derniers siècles l'avaient faite au collège de diplomates italiens. Et par une disposition vraiment provid(MitioUe, le monde ne lui demande plus à celte heure do contrevi^nir à l'esprit et aux origines do rinstilution chrétieiine iniiiiue aux époques où elle (levait prendre les niteurs de la IV'odalil('', celles des monarchies absolues; il l'iiivili', au coulraiic, à revenir à cet esprit, à ces origines, eu se relaisaut plus populaire, plus franchement universelle, elc.

L'Église, dans la persûnno de son claii'voyant et politique chef, n'avait pas besoin d'èlrc incitée h prendre le rôle qui lui convient dans l'observation, la direction, la modération, la pacification du mouvement social, qui est le grand fait do ces dernières années. Son altitude en présence des initiatives des cardinaux Gibbons et Manning, la dernière encyclique de Léon XIII sur la question sociale, la montrent s'engngeant prudemment, mais résolument dans la voie oii elle doit rencontrer les triomphes répaiateurs et consolateurs des amertumes présentes. Dans ce mouvement, Joseph de Maistre ne l'eût peutùLre pas précédée, mais il l'eût certainement suivie. Et sans tout approuver dans les idées de l'auteur des Speclacles conlernporains (1), il en eût certainement approuvé plus d'une, justement séduit par ces hardiesses originales et parfois paradoxales, qui ne sont pas pour déplaire à son génie primesautier, épris de ces mystères de la vérité, auxquels il faut l'aire

(1) \'le E. Mclcliior de Vogiié, les Speclacles conlcmporains. Paris, Armand Colin, 1891. « Afraires de Rome x, pp. 1 à 82.

un peu violence el qui ne se découvrenl qu'aux audacieux.

Comme conclusion, si nous passons une dernière fois la revue des idées principales, des idées maîtresses de Joseph de Maistre, de celles qui sont les colonnes et les clefs de voûte de son système, en quel état les trouvons-nous et quel sort leur a-t-il été fait par les événements depuis sa mort, c'est-à-dire depuis soixantedix ans. Certes, le caractère de ces idées est d'être désintéressées du succès et en dehors el au-dessus de l'événement. Cependant l'épreuve dos faits a ses leçons dont le philosophe le plus fier ou le plus modeste ne peut s'empêcher de tenir compte sous peine de n'être plus qu'un abstracteur de quintessence et à renoncer h toute inlluence sur les hommes. Joseph de Maistre, le grand apologiste de la papauté, le grand avocat de la monarchie chrétienne, n'était point si dédaigneux des faits que cela, et il reconnaissait de bonne foi avoir été plus d'une fois pipé par eux. 11 savait, tout en demeurant inflexible sur les principes, faire la part du temps et de la nécessité, et leur céder tout ce qui peut être cédé sans honte, comme l'ont fait dans tous les temps la papauté et la monarchie elle-même, qui n'ont dû qu'à ces sacrifices sur le contingent, à ces allégements du navire menacé de l'échouage, la perpétuité de leur durée comme influence et comme doctrine. L'adversaire systématique des constitutions professait sans croire se contredire qu'il fallait soutenir la charte, et l'intraitable adversaire de la doctrine gallicane admettait des ménagements pour couvrir la retraite et ennoblir la capitulation de l'hérésie rentrant au giron de l'orthodoxie.

Joseph de Maistre, s'il vivait encore ou revenait au monde, ne désapprouverait donc pas ce bilan de ses

idées au point de vue de leur rapport avec les faits actuels et, probablement, il en prendrait l'initiative, nous accompagnant sur le champ de bataille de cette longue lutte de soixante-dix ans pour faire l'inventaire des pertes subies par sa doctrine, et parmi ses théories favorites saluer les victorieuses, relever les blessées et enterrer les mortes.

Si nous commençons par la philosophie politique, il constaterait avec nous que cette révolution française qu'il disait mourante en 179G, qui semblait avoir reçu le coup suprême de la dictature d'un général victorieux, chassant les assemblées du 18 brumaire, passant du Consulat à l'Empire, fondant une dynastie, et consacrant son usurpation par la double sanction du plébiscite populaire et de l'onction pontificale, avait survécu à cette épreuve de l'éclipsé de la liberté dans la gloire. Il reconnaîtrait qu'après avoir traversé les phases et évolutions successives de la monarchie représentative de 1814 à 1830 et de 1830 à 1848, et d'un nouvel essai d'empire de 1851 à 1870 elle semblait s'être établie dans ha définitive forme de la république unitaire et parlementaire dont nous habitons en ce moment l'édifice menacé non par le danger encore dérisoire d'une restauration monarchique, mais par les ébranlements d'une lutte dégénérée, tombée des passions de l'idée et des spéculations du droit, aux ambitions des intérêts mécontents et aux revendications des appétits déchaînés.

11 verrait la France, son génie et son avenir aux prises avec les premières crises. Les premiers dangers de cette lutte, de cette convulsion suprême de la révolution ne menaçant plus la monarchie pour longtemps sinon pour jamais vaincue, mais la société, et

non plus cnlropriso par le tiers élal contre ]es or>li'es privilégiés, nniis [)ar le quatrième état, l'état ouvrier, contre la bourgeoisie, le capital et le salariat.

Il constaterait les mômes troubles, les mômes frémissements, les mêmes agitations du levain socialiste, fermentant à dos degrés divers dans tous les pays d'Europe et lu menaçant du cataclysme de ses explosions prochaines. Il entendrait les mêmes bruits souterrains précurseurs des tempêtes dans le monde des travailleurs, aussi bien dans la République fédérale des États-Unis, où la guerre au besoin renoue les liens et rapproche les faisceaux d'une Union fondée sur la nécessité plus que sur la concorde, que dans la République fédérative suisse, où la pratique dn référendum met en évidence les avantages et les inconvénients du gouvernement populaire direct.

11 ne trouverait nulli' pai't réalisé ce type idéal de la monarchie chrétienne, échappant aux révolutions; ni dans rx\llemagne militaire et piétisle, où le socialisme ronge les freins et mine les digues d'une souveraineté qui jouera son va-tout dans les hasards d'une lutte intérieure ou d'une guerre universelle; ni dans la Russie, où règne l'autocratie féodale sacerdotale, et patriarcale du tzar.

Partout Joseph de Maistre verrait donc le déclin du système et du régime monarchiques, le triomphe de l'autorité élective sur l'autorité héréditaire, l'instabilité des pouvoirs résultant de la loi des majorités, l'écrasement de l'élite par le poids du nombre.

Il ferait ressortir, à titre de représailles contre cette déception des événements, les stérilités, les insécurités, les capitulations, l'abaissement de la politique réduite aux jeux de l'intrigue et soumise aux caprices

du hasard, résiiltfint de cette instabilité ministérielle et gouvernementale inévitable dans les régimes où l'élection est la source de tous les pouvoirs et oîi le suffrage universel est mis en branle pour frapper la médaille d'un conseiller municipal, comme pour frapper celle d'un président de la république. Il aurait repris avec plus de véhémence et d'ironie que jamais ses observations axiomaliques sur l'inanité des souverainetés, résultant d'un contrat et émiettés en monnaie de plus en plus menue de délégations sous mandat, sur la fragilité des pactes constitutionnels, le meilleur étant celui qui n'étant pas écrit, ne saurait être déchiré, celui que la tradition de cinq siècles a créé en Angleterre et dont elle a fait ce chêne inébranlable qui porte dans chaque feuille ligneuse enroulée autour de sa moelle et formant son tronc toujours grossissant la trace et le dépôt des générations successives. 11 aurait montré le mouvement de protestation et de révolte des minorités parfois égales à la moitié et opprimées par le joug, et réclamant représentation et part proportionnelle au pouvoir.

11 aurait renouvelé ses moqueries vengeresses sur les abus et les inconvénients du système parlementaire et ranimé, par de nouveaux traits, la saveur piquante de ses critiques ou plutôt de ses satires du régime électif, demeuré à ses yeux un régime révolutionnaire. Il se serait rejeté sur sa fameuse et paradoxale maxime, dont on a abusé pour excuser bien des injustices et des abandons, que les peuples n'ont que le gouvernement qu'ils méritent. Mais comme, après tout, il tenait compte de l'expérience, comme, tout en gardant la religion du principe monarchique, il n'en avait pas la superslilinn, ayant eu plus que personne

434 LE CU.MTt j!)SEl'll DE MAlSTHl!;

à se pl;iiiulr(3 de rarrogaiice des nitijors de pluce piémonlais et de la jalousie, de la médiocrité ministérielle, et ayant souircrt du despotisme brutal d'un Napoléon et même du despotisme plus aimable d'un Alexandre, il aurait constaté avec tristesse, mais sans humeur, cette éclipse presque générale du principe monarchique en Europe, cette diminution progressive des chances d'une lleslauration en France, avouée par ses amis impossible dans le passé, au moment même où on la croyait prochaine, et plus impossible encore dans l'avenir, et il aurait rappelé aux rares compagnons de son opiniâtre fidélité que la foi politique, comme la foi religieuse, a fait une vertu de l'espérance.

Si Joseph de Maislre, revenu ici-bas, eût été obligé de constater le discrédit oii semblent tombés ses principes politiques considérés, par les curieux et dilettantes d'esprit, surtout comme de belles spéculations, de belles combinaisons chimériques, de beaux exercices de gymnastique utopique, et eût été obligé de s'avouer vaincu pour longtemps, sinon pour toujours, car l'argument du succ'ïs n'était pas, pour lui, le meilleur, et il persistait à penser que la raison, selon le mot de Montesquieu, finit toujours par avoir raison, il eût trouvé des compens^itions, des consolations, des revanches, au point de vue de philosophe catholique, dans les leçons des spectacles contemporains.

Sans doute, il aurait vu sans déplaisir l'expulsion de l'Autriche de la Péninsule italienne, lui qui détestait l'Autriche et sa politique ambiguë et décevante, lui qui poussait dans son coiur le Fuori i bedesclii, qui fut le premier signal du Renovfjmiento. Convaincu comme il l'était que la maison de Savoie était trop

grande d(3 tradition et d'ambition pour se contenter d'un sort trop petit, l'orgueil de son patriotisme en présence du but atteint eut peut-être imposé silence à certains scrupules sur les moyens par lesquels le royaume de Sardaigne avait pris un corps à la proportion de son âme. Il n'eût pas regretté la rançon de cet affranchissement, payée avec le retour de la Savoie et de Nice an giron de la France. Il élit peut-être dit hélas! quand la Sardaigne aurait avalé son voisin le royaume de Naples, après son voisin le grand-duché de Toscane. Les peuples en miil de croissance ont si grand appétit! Mais, à coup sûr, devant l'envahissement et l'occupation de Rome, il se fût écrié : « Holà ! prenez garde, quiconque mange du Pape en meurt. » Et il eût vu un premier signe de cette malédiction du quos vult perdere, dans l'entraînement fatal, comme un vertige qui pousse l'Italie hors de ses orbites naturelles et fraternelles pour se faire, par haine de la Papauté, par souci de sa protestation importune, par espoir de trouver le Trentin dans le butin de la victoire... des autres, l'alliée, la championne et la dupe de ces Teutons, de ces Germains qui l'ont battue, pillée, humiliée pendant six siècles.

Sur ce terrain de sa politique, de sa polémique, de sa philosophie religieuse et morale, Joseph de Maistre retrouverait avec satisfaction tous ses avantages. Il constaterait que, personnifiée dans l'un des pontifes les plus intelligents et les plus politiques qui aient illustré son siège par la double autorité du génie et de la vertu, — c'est un hommage que lui rendent publiquement ses adversaires eux-mêmes, — la Papauté semble avoir regagné en force morale et sociale tout ce qu'elle a perdu en puissance matérielle. Si le pape

AiG LE COMTE JUSEI'H DE MAlt^TRE

Léon XIII, réduit, par une héroïque flerlc, à une souveraineté purement nominale et à une existence précaire, entretenue par la contribution volontaire des fidèles, n'est plus que par tradition le pape-roi, s'il n'est plus, comme le disait Chateaubriand, le seul souverain qui bénisse ses sujets, il demeure plus que jamais le chef de la chrétienté, plus puissant que jamais dans sa faiblesse spoliée et désarmée, gardant le privilège d'envoyer dans les pays catholiques des ambassadeurs qui ont le pas sur tous les autres, et, dans les pays dissidents, des négociateurs respectés qui appuient les progrès incessants de hi foi catholique sur l'organisation des hiérarchies de sa suzeraineté spirituelle en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis et récemment encore jusque dans l'orthodoxe Russie.

Les rapports de l'Eglise et de rj']tat, dont le Concordat de '180J demeure la charte, restent étaldis malgré les difficultés d'interprétation issues de ce contrat léonin, sur une base assez solide pour que les assauts des partis radicaux ne parviennent pas à l'ébranler, et pour qu'aucun gouvernement sérieux ne veuille prendre l'initiative et la responsabilité dangereuses d'une rupture que ne favoriseraient plus les principes discrédités du gallicanisme. Car, et c'est là la principale victoire de la lutte engagée par Joseph de Maistre, la déclaration de 1G82 est virtuellement abrogée. On ne trouverait plus, de l'aveu même de ses derniers et rares partisans, un prêtre français pour enseigner dans nos séminaires cette doctrine trop longtemps couverte de l'autorité usurpée de Bossuet, et qui est morte après l'agonie d'un discrédit égal à l'ancienne popularité, sous l'arrêt solennel du Concile qui

a fait du Pape le dépositaire infaillible et le gardien inviolable du dogme calèolique.

Joseph de Maistre trouverait la Papauté spirituellement toute-puissante, plus puissante que de son temps, oii sa marche rencontrait l'entrave de l'opposition gallicane, et plus allégée qu'affaiblie par sa pauvreté temporelle, gardant au front la pure auréole de la souveraineté sous terre, se portant avec une alacrité nouvelle où l'appelle l'intérêt du salut de l'Église et du salut social, au poste de conseil, de médiation, de paciQcation entre le capital et le travail, le patronat et le salariat dans leurs luttes prochaines. Cette évolution du catholicisme et de la Papauté a été déjà inaugurée par les vigilantes et clairvoyantes encycliques de Léon XIII, intervenant, l'Évangile à la main, dans les premières crises du mouvement socialiste qui agitera si dangereusement la fin du siècle, et prenant ce poste d'honneur et de dévouement oii sa voix seule peut avoir quelque autorité, où le succès de la religion le consolera des déceptions de la politique, et où la confiance et la reconnaissance des peuples le dédommageront des méfiances et des ingratitudes des rois.

Dans le domaine de la philosophie morale et religieuse, le monument de Joseph de Maistre est ce livre étincelant, étonnant autant qu'admirable, où l'éloquence et l'ironie tiennent l'esprit éveillé au milieu des discussions les plus arides et les plus subtiles, où le paradoxe tire ses feux d'artifice en faveur de la vérité, livre auquel rien ne manque qu'un peu de sentiment, qu'un peu de tendresse, qu'un peu d'amour, qu'un peu de pitié, qui subjugue plus qu'il ne persuade, et qui terrorise pour ainsi dire le jugement.

■138 LE COMTE JOSEPH 1)1-: MAISTFiE

Dans ces maliores de discussion dogmatique, théologique ou morale, Joseph do Maistre se laisse aller h son tempérament ardent, à son caractère impérieux, h. son goût de la contradiction, mais à sa liainci de l'erreur. Il démontre le gouvernement temporel de la Providence, car c'est là le but de son ouvrage par des arguments empruntés à la tradition et à la conscience universelle du genre humain. Ce genre d'argumentation ne comporte guère les poésies de l'imagination, les attendrissements de la sensibilité. C'est une démonstration d'un genre sévère, d'un caractère inllexible, qui ne se prête guère au sourire ni aux larmes.

Bernardin de Saint-Pierre, après Fénelon, avait démontré le gouvernement de la Providence par bîs beautés de la création, les miracles de la nature. Chateaubriand avait glorifié la religion catholique par ses poésies, ses éloquences, ses charmes. C'est à d'autres raisons qu'a recours la savante et implacable orthodoxie de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg. C'est dans d'autres mystères, dans d'autres prodiges qu'il nous promène. C'est un sombre voyage qu'il nous l'ait faire à travers les lois qui régissent la déchéance de l'humanité par la faute originelle, et sa rédemption par le supplice du Golgotha. Les idées d'expiation, de sacrifice, de réversibilité des mérites et des fautes, des récompenses et des peines, les tableaux de ces guerres qui font couler sans merci le sang de baines fratHcides, le portrait de cet horanie mystérieux et sinistre, innocent et méprisé, respectable et maudit, (( destiné à Infiiger aux crimes les châtiments décernés par la justice humaine et dont l'existence nécessaire résulte de celte prérogative redoutable de la sôuve-

l'ainelé : la punition des coupables (1) » ont fait accuser de dureté, de fanatisme, d'exaltation sanguinaire, de partisan d'un enfer à l'espagnole, cet liomme avisé, modéré, subtil et délicat, dont la correspondance nor.s a révélé les douceurs, les débonnairetés, les tendresses, cet homme à l'imagination bien plus virgilienne que dantesque, et qui rêvait de préférence à l'enfer à l'espagnole un paradis à l'italienne, fait de lumière et de volupté de l'esprit, dans l'adoration tranquille delà vérité.

Le prétendu apologiste de la guerre, le glorificateur prétendu du bourreau délestait l'hérésie, mais en pardonnant à l'hérétique, haïssant le péché, mais souriant au pécheur. Considérant la guerre dont il avait tant souffert, en sa qualité de père et de patriote que comme un lléau, ayant le caractère divin, c'est-à-dire fatal et à la fois terrible et salutaire de tous les tléaux, qu'il fallait combattre, dont il fallait souhaiter la fin, tout en convenant de la périodicité, de la longévité, et, jusqu'à un certain point, de la nécessité de ces déchaînements terribles et destructeurs, mais expiatoires, salutaires et féconds des forces révoltées de la nature ou des fureurs brutales, homicides et héroïques de l'humanité. Pour le bourreau, il le considérait en philosophe et en juge, comme le ministre du droit et du devoir nécessaire de punir.

Il en est de cette prétendue glorification de la guerre et du bourreau, à laquelle ne croient plus aujourd'hui que ceux qui ont intérêt à y croire et préfèrent accuser un livre que le lire, comme de la soi-disant apologie du pouvoir arbitraire, de la souveraineté absolue, du des-

(1) Soi7'ées de Saint-Pc.tershourg , I, 31.

'l40 LE COMTE JOSEPH DE MAISTUE

potisme; en un mot Joseph de Maistre n'était certes pas un révolutionnaire, pas plus qu'un Yoltairien bien qu'il convînt de certains bienfaits de la Révolution et qu'il ne se défondît pas de lire et môme d'admirer Voltaire en ses beaux endroits. Mais il faudrait ne l'avoir pas lu pour accuser de goût du despotisme et de la servitude le monarchiste libéral même sur certains points que fut Joseph de Maistre, qui n'aimait ni les constitutions ni les chartes, ni les abus du régime parlementaire, mais qui admettait la nécessité dans l'exercice de la souveraineté du tempérament des conseils et même des freins modérateurs; qui remontrait aux princes le danger des révolutions et leurs inconvénients aux peuples, parlant aux uns et aux autres de leurs devoirs plus que de leurs droits et qui a écrit sur l'étendue et les limites du libre arbitre humain cette belle pensée : « L'homme doit agir comme s'il pouvait tout et se résigner comme s'il ne pouvait rien. »

Enfin, pour finir par un trait non de satire certes, mais de moralité, si Joseph de Maistre était encore de ce monde des vivants en l'année 1892 ou y revenait seulement quelques jours, il pourrait constater avec une satisfaction quelque peu étonnée et un sourire non sans malice que ses idées politiques, philosophiques, religi(!uses, son système, sa doctrine, ont fait assez de chemin dans le monde pour n'y être plus qu'à l'état militant qui leur convient si bien; c'est-à-dire contestées, mais non dédaignées, débattues; c'est-à-dire attaquées par les uns et défendues par les autres.

11 pourrait cette année même, et cela dit tout sur l'état de sa doctrine, aller s'asseoir tour à tour parmi les auditeurs non seulement du cours lii)re de philosophie morale et do droit naturel de l'Institut catholique,

mais encore parmi ceux du cours d'IiisLoire des légisations comparées du collège de France (1). Dans ces deux milieux si différents chez les orateurs des deux chaires placées dans des salles à l'atmosphère si peu identique , il rencontrerait sans surprise et sans mécontentement, parce qu'il fut de tout temps ami de la contradiction et que la France est le pays de la libre discussion et môme non sans plaisir parce qu'il y a dans les égards d'un adversaire un hommage aussi agréable que dans l'enthousiasme d'un admirateur; il rencontrerait, disons-nous, le même respect, la même estime pour lui dans la bouche du professeur de l'Etat critiquant ses idées et dans la bouche du professeur libre les approuvant.

C'est là un résultat qui suffit à prouver de quelle vitalité tenace est douée cette doctrine originale qui s'impose à l'hommage de ses adversaires mêmes, qui continue d'attirer des esprits généreux et élevés et à permettre de mesurer quel chemin elle a fait dans le monde des idées en dépit des contradictions de l'expérience et des affronts du fait. Elle s'appuie sur l'autorité et la foi qui ne perdront jamais leurs droits sur la conscience des hommes, et résisteront toujours victorieusement à leurs passions. Elle a surtout pour but de concilier la politique avec la religion, qui est la plus grande force morale et sociale qui existe, et mérite à ce titre l'attention et le respect de tout homme d'Etat

(l) M. Clément de Paillette, à partir du 8 décembre 1891 a traité dans vingt-cinq conférences, de Joseph de Maistre, de sa vie, de ses œuvres. M. .Jacques Flach, au collège de France, peu de jours après, a rouvert son cours, en continuant le mardi ses leçons commencées l'an dernier sur Joseph de Maistre, comparé comme théoricien politique à saint Thomas d'Aquin. à Gilles de Rome et à l'auteur du Songa du Verger.

digne de ce nom. On ne l'est qu'à la condition de lenir compte des forces; car les forces méconnues se vengent; et elles ont des explosions qui rendent aussi ridicules que funestes ceux qui ont osé les mépriser.

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