CHAPITRE V
Xavier de Malstre.
Figure originale de Xavier. — Sollicitude paternelle de Joseph de Maistre pour son cadet et son filleul. — Date exacte, donnée pour la première fois, de la naissance de Xavier de Maistre, qui ne l'a jamais bien sue, ou bien oubliée. — Un bon mot du capitaine Xavier de Maistre.— Tentative d'ascension en montgolfière en 1784 — Quarante jours d'arrêt, à Alexandrie, pour cause de duel. — Le Voyaç/e autour de ma chambre. — C'est Joseph de Maistre qui le fait imprimer et le présente au public. — L'Expédition nocturne. — Xavier de Maistre officier au service de la Russie et attaché a l'état-major du maréchal Souwaroff. — II accompagne en Russie le maréchal disgracié et lui ferme les yeux. — Il se retire de l'armée russe avec le grade de major. — Il ouvre un atelier et fait des tableaux et des portraits pour vivre. — Son embarras et ses scrupules généreux à l'arrivée de Joseph de Maistre en Russie, comme ministre du roi de Sardaigne. — Joseph de Maistre ménage à son frère la protection de l'amiral Tchitchagoff, ministre de la marine. — Le comte de Challambert. — Xavier de Maistre rentre au service de la Russie, en qualité de directeur du musée et de la bibliothèque de l'Amirauté, avec le grade de lieutenantcolonel. — Ses succès en tous genres. — Il se délasse de ses fonctions en cultivant les arts. — Anecdotes intimes et traits de caractère. — Le portrait de Joseph de Maistre par son frère. — Souplesse italienne et rudesse allobroge. — Xavier de Maistre " dégorge » vite l'air natal. — Les discours « en spirale » du major Zundler. — T.,es frères en littérature. — Xavier de Maistre est promu colonel. — Jalousies et intrigues du groupe des officiers piémontais au service de la Russie. — Plaidoyer de Josepli de Maistre pour son frère. — Polémique apologétique. — Les titres en Russie. — Dévouement de Xavier de Maistre pour sa sœur de prédilection. — Lettre admirable de Joseph de Maistre sur sa situation à Saint-Pétersbourg, et celle de son frère. — Fidèles quand même! — Xavier de Maistre reprend du service actif, et veut de
nouveau tirer l'épée au feu. — Aventureuse campagne de Géorgie. — Un billet avant l'assaut. — Xavier de Maistre reçoit une grave blessure. — Eloges de l'empereur qui lui donne la croix de Saini-Vladimir au cou. — Récompense plus douce à son cœur.
— Mariage de Xavier de Maistre avec M"« Sophie Zagriatskj-, demoiselle d'honneur de l'impératrice. — Détails donnés au roi Victor-P^mmanuel par Joseph de Maistre sur ce mariage et les circonstances qui rendent Xavier millionnaire. — Désastres de la (irandc-Armée. — Tableau épique tracé par Joseph de Maistre. — Lettre do Xavier de Maistre sur les horreurs de la campagne de 1812. — La fièvre, ((ui le retient dans un village de Silésie, empêche Xavier d'assister à la décisive victoire de la coalition à Leipsick. — Promu général-major, il assiste, en cette qualité, au siège de Dantzick. — Après la guerre, il est envoyé en garnison à Abo en Finlande. — Curieuses lettres de Joseph de Maistre sur i<» Voyage aiituur da ma cliainhve et le Li-preux de In cilé d'Aoste.
— Xavier de Maistre prend sa retraite en (jualité do général major. — Il se lixe à Saint-Pétersbourg, dans une belle demeure (lu quai de la Moika. — Il pei-d son (ils aine André en 1820. — Nouvelle blessure à son C(-eur paternel. — Il se décide dans l'espoir, qui sera déçu, de sauver ses deux derniers enfants à habiter l'Italie, où il séjourne douze ans, de 1826 à 183s. — La inort de ses deux derniers enfants le chasse de l'Italie. — Séjour au château d'Audour, chez ses amis les Marcellus. — Séjour à Paris en 1839. — C'est à soixante-seize ans que Xavier de Maistre fait connaissance avec Paris. — Détails nouveaux sur la vie intime de Xavier de Maistre, de 1826 à sa mort, empruntés à sa correspondance avec M. et M'"" de .Alarcellus, et à d'autres sources. — Deux lettres publiées à Aostc en 18ô3 par M. (l. Carret. — .Séjour à Ao'ïte de Xavier de Maislre de 1793 à 1797. — Le collège des Barnabiles. — La « charmante F.lisa ». — Souvenirs et regrets. — Charmante lettre à M"" D .. à elle adressée par l'auteur du Lépreux, de Pise le 9 mai 1828. — Nouvelle lettre, non moins charmante (jue la précédente, du méine à la même. — Gracieux et louchant tableau. — Caractères généraux de la correspondance avec les Marcellus. — Xavier de Maistre artiste. — La famille de la Ferronnays. — Une lacune des Récils d'une sœur. — Affection et admiration sans jalousie de Xavier de Maistre pour Toppfer. — — Jolie lettre sur la BiblioUiàquc de mon oncle. — Mélancolie. — Xavier de Maistre écrit parfois dans le style du grand frère. — Oinnions littéraires de Xavier de Maistre. — La Mennais et Lamartine. — Xavier perd son dernier enfant. — Installation et séjour à Paris. — Le marquis Oudinot. — M. de Pastoret. — Visites à M. de Forbin et â Granet. — Duel tragique où le poète Pousckine, neveu de M'""^ Xavier de Maistre, perd la vie. — Lettre à l'éditeur Charpentier. — Lettre sur le prince de Metternich. — Retour en Russie. — L'Etude de Sainte-Beuve sur Xavier de Maistre. — .Ses griefs à propos d'une phrase malencontreuse du célèbre critique. — Durable rancune de Xavier de Maistre. — Détails sur la vie de Xavier de Maistre à Saint-Pétersbourg. — M"* Demidoff-Bonaparte. — Malin portrait du vicomte d'Arlincourt. — Mort de M"" Xavier de Maistre. — Mort de Xavier de
ET SA FAMILLE oî I
Maistre. — Lus Prisonniers du Caucase. — La Jeune Hibériennu . — La duchesse de Duras. — Opinion de Sainte-Beuve. — Conclusion critique.
Nous croyons devoir détacher, pour la mettre dans loul son jour et lui consacrer parmi tant d'esquisses un portrait aussi achevé que possible, la figure originale de Xavier de Maistre, le frère préféré de Joseph, celui dont la fortune ne l'avait pas séparé, et auquel l'unissaient, en dehors des liens du sang, ceux de la communauté du talent et de la diversité de l'esprit et du caractère. Il est très vrai que, en affeclion comme en logique, les extrêmes se touchent et que l'harmonie naît des contrastes. Mais il est vrai aussi que souvent l'esprit peut séparer ce que le sang a uni et que des frères peuvent être divisés par l'inégale répartition de leur fortune littéraire, par les différences de leur portion de réputation et de gloire, à moins qu'une mutuelle générosité ne triomphe de toute jalousie et ne rétablisse la paix par l'équilibre.
C'est justement ce qui devait arriver entre ces deux frères au talent et aux succès si différents, Joseph et Xavier, qui, au lieu de s'envier, ne songèrent jamais qu'à se faire valoir réciproquement : Joseph, l'aîné, le grand frère, trouvant du plaisir à faire les honneurs des œuvres artistiques et littéraires de son cadet Xavier, et celui-ci admirant son grand frère, s'inclinant devant sa supériorité, avec ce que la modestie a de plus naïf et l'affection de plus touchant. C'est ainsi que les meilleurs matériaux pour la biographie, — encore à faire, — de Xavier de Maistre se trouvent dans la correspondance de son frère. Nous parlons, bien entendu, moins de l'histoire de la vie de cet homme modeste, sage et heureux, dont la vie eut peu d'événements et s'écoula entre les
plaisirs de l'art et les devoirs de la carrière militaire, douce, calme (car le danger fait partie des habitudes du soldat et ne le trouble jamais) et gaie comme la source à l'ombre des saules tamisant le soleil; nous parlons moins de l'histoire de sa vie que de l'histoire de son foyer, de son caractère, de son esprit, de son cœur. Cette histoire intime, celte histoire morale, la seule intéressante, elle est écrite au courant de la plume dans les observations, les révélations, les confidences, les témoignages spontanés et sincères de ce frère aîné qui exerça toujours avec une sorte de sollicitude paternelle, sur son cadet et sur son filleul (1), et à ce double titre, une sorte de tutelle.
Un jour de la fin de l'année 1799, on s'entretenait au palais de Turin des derniers événements et des fautes de la monarchie sarde, qui avaient sans cesse contrarié l'effet des bonnes dispositions et de l'inter-
(1) Nous profitons de la première occasion qui se présente de donner la date exacte de la naissance de Xavier de Maistre, qu'il n'avait jamais bien sue ou qu'il avait bien oubliée, car, dans sa correspondance, il se dit tour à tour né le 8 octobre 1760 cl en 1763. Ses biographes, laissés dans l'incertitude par des témoignages contradictoires, ne concluaient que par voie de conjecture à la date d'octobre 1763 (Sainte-Beuve, Eugène Réaume et autres).
Nous devons à une communication do M. Vernier, l'érudit archiviste du département de la Savoie, le plaisir de pouvoir trancher définitivement la question par l'extrait suivant des registres baptismaux de la paroisse de Saint-Léger. Il en résulte que la date exacte de la naissance de Xavier de Maistre est le 8 novembre 1763.
« Le iiuict (novembre 1763) est né, et le neuvième a été baptisé, Franoois-Xavier-.TosepIi-Marie, fils du seigneur François- Xavier Maistre, avocat général, et de demoiselle Christine Demotz, mariés. Parrain : seigneur Joseph Maistre; marraine, demoiselle Marie Maistre
Signé : C. Burdin, vie. (Registre VI).
\enlioii de la Russie. Le maréchal Souwarofr présidait à la conversation et ne ménageait, sûr de l'approbation de son auditoire, ni les indécisions et les scrupules de Charles-Emmanuel IV, ni la duplicité de la politique autrichienne, qui avait empêché le roi, son allié, de rentrer dans sa capitale reconquise.
(( — Tout a mal tourné, disait le maréchal, parce que le roi s'est laissé souftler par les Autrichiens comme un acteur sur les planches.
« — Et comme un jeton au jeu de dames », ajouta, au milieu des rires, un jeune capitaine d'origine savoisienne, attaché à l'état-major du maréchal.
Ce capitaine s'appelait Xavier de Maistre, et cette saillie plaisante et étourdie donne bien l'idée de son esprit et de son caractère.
Xavier de Maistre, de dix ans plus jeune que Joseph, avait suivi la carrière militaire, pendant que son frère, selon l'usage traditionnel des aînés dans les familles de noblesse savoisienne, embrassait la carrière parlementaire et sénatoriale.
Officier ardent et chatouilleux, plus friand de la lame que de la plume, Xavier n'avait signalé sa jeunesse, un peu frivole et amie de la nouveauté et du plaisir, que par une tentative d'ascension en montgolfière, dont il a écrit plus tard la piquante relation (1784), et par un duel pour un motif assez futile, qui lui valut quarante-deux jours d'arrêt, à Alexandrie, où il était en garnison. Or que faire aux arrêts, à moins que l'on n'y songe? Notre jeune officier songea donc, et il écrivit, pour sa distraction et pour le plaisir du public lettré, auquel il était bien loin de penser encore, cet humoristique Voyage autour de ma chambre, qui vivra plus longtemps que bien des ouvrages plus longs et plus solennels.
32i LE COMTE JUSEI'H DE MAISTRE
En 1794, il alla visiter son frère à Lausanne et lui fil confidence de ce premier essai, qui fut fort goûté par un censeur qu'il redoutait plus sévère. Son frère ajouta même à ses éloges la charmante surprise de faire! imprimer l'opuscule, avec une Préface de lui, où il présentait, sans le nommer, l'auteur au public.
Xavier, encouragé, se mit à écrire l'Expédition noclurne. Bien que non indigne du premier, ce second ouvrage fut moins bien accueilli du censeur fraternel, qnund Xavier lui en soumit le plan et les premières pages.
(( Il m'écrivit, a-t-il dit, que je détruirais tout le prix que pouvait avoir cette bluette en la continuant; il parla d'un proverbe espagnol qui dit que les secondes parties sont mauvaises et me conseilla de chercher quelque autre sujet; je n'y pensai plus. »
Il n'y repensa que plus lard; il acheva son ouvrage à Pélersbourg, et ce second témoignage d'un talent mûri par l'expérience conquit sans trop de peine les bonnes grâces de celui qui les lui avait d'abord refusées.
Xavier demeura au service de son roi et y fit brillamment ses preuves de courage et de dévouement jusqu'à ce que la chute de son souverain, qui n'avait plus ni royaume, ni armée, le déliât de son serment et l'obligeât de chercher fortune à son épée. Il le lit de la façon la plus conforme à une fidélité au-dessus des événements, en entrant, avec l'agrément du roi, au service de la Russie, son alliée et sa protectrice, et en faisant, sous les ordres et dans l'état-major de Souwaroir, la campagne d'Italie. Lorsque les revers suivirent les succès et que le vainqueur de Turin fut devenu le vaincu de Zurich, Xavier, qui avait voué au maréchal,
en échange de sa paternelle bienveillance, un dévouement filial, voulut partager la disgrâce de celui dont il avait partagé la faveur, et l'accompagna dans son exil de Moscou. Il le soigna malade et lui ferma les yeux. Puis il se trouva en pays étranger, simple capitaine dans l'armée russe, où il était entré à ce titre, le 5 janvier 1800, sans grandes chances d'avenir et sans autres ressources que son talent de peintre, beaucoup plus utile et plus connu alors que son talent d'écrivain. Il obtint de la bienveillance du prince Dolgoroucky, ministre de la guerre, sa démission avec le grade de major (22 janvier 1802) et, ouvrant bravement un atelier, il fit des portraits et des tableaux pour vivre. Il n'en vécut pas trop mal, puisqu'il put ainsi non seulement suffire h ses besoins, mnis subvenir de loin à ceux de sa sœur préférée et malheureuse.
En 1803, quand le comte Joseph de Maistre arriva à Saint-Pétersbourg en qualité de ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne, l'affection de Xavier s'alarma du contraste, blessant pour certains yeux, de sa situation précaire avec le grand état, — du moins quant aux apparences, — de son frère, et redouta de lui causer par là de la gène ou des embarras. De son côté, son frère, trouvant dans ses fonctions et le crédit qui ne tarda pas à en être la suite des occasions de réparer envers Xavier les torts de la fortune et de le replacer dans une situation plus conforme à son nom, à ses goûts, à ses relations sociales que celle d'officier démissionnaire et de peintre en tous genres, s'empressa de saisir la première qui ne tarda pas trop à se présenter.
Joseph de Maistre profita de l'amitié de l'amiral Tcbitchagoif, ministre de la marine, dont il avait conquis les bonnes grâces, pour en étendre les bénéfices
3"JG LE COMTE JOSEPH DE MAISTUE
à son frore, sans rencontrer d'obstacles, au contraire, dans l'empereur Alexandre, qui lui témoignait aussi une bienveillance particulière et lui en donna, dans celte circonstance, un témoignage éclatant qui ne devait pas être le dernier. Il réparait ainsi sans le savoir, comme il devait le faire pendant quinze ans, les torts ingrats de la cour de Turin envers des serviteurs qui lui avaient donné tant de preuves de fidélité, dont le talent honorait leur patrie, mais qui ne furent jamais bons courtisans et n'eurent jamais l'heur de plaire aux minisires et aux chambellans piémontais.
C'est ainsi que Joseph avait en vain sollicité pour son frère, malgré ses services, la croix de Saint-Maurice et Lazare, qu'il dut attendre longlomps pour lui l'investiture de ce titre de comte, dont Xavier ne se souciait pas plus que lui, mais qui était nécessaire à son état en cour et à son avenir dans l'armée, dans un pays hiérarchisé à outrance, où on n'était rien sans titre. C'est ainsi qu'il dut relever vertement, dans les termes que nous allons ciler, l'offense gratuite faite à son frère, en son absence, ne manque-t-il pas de remarquer, par la mauvaise humeur et l'ignorance du comte de Challembert un minisire dont lui-même avait peu à se louer.
Feu S. A. R. Myr le duc de Moiifferrat dit un jour ;i mon frère Xavier, qu'il honorait de son estime : « Je vais demander à mon irùre lu croix de Saint-Maurice ])Our vous. » C'était après je ne sais queUe échautfourée militaire. Mon frère répondit : « Monseigneur, cette grâce fera des jaloux; je uai pas fait assez, permettez-moi de mériter davantage. » Eu cela il lit mal, car ces actes de modestie sont oubliés et l'impudeuce vient ensuite, qui arrache souvent ce que la justice avait oll'ert au mérite; mais, enlin, mon frère lit ainsi. Nos malheurs l'ayant porté
ET SA FAMILLE O'i I
en Russie, la chose chniig'eait de face; l'elte disliucliou pouvait lui être utile : quelqu'un demanda la ci'oix i»oui' lui. Devinez quelle fut la ré])onse de M. de Ghallambert? Lf chevalier de Maistre. dit-il, cest un déserteur. Et non content de ce premier mouvement, (pii était do'jà fort beau, lorsque la jiersonne lui "dit : « Comment déserteur! un homme qui est parti après l'expulsion du roi pour ne servir ni avec les Français f(ui nous opprimaient, ni avec les Autrichiens (pii nous trahissaient; (pii est parti avec le cong'é du roi, à la suite de Souwarow, avec son uniforme, son grade, ses a])pointements ! etc., etc.. » Ghallambert répli([ua : Moi. je ne sais i-ien de tout cela. Supposons qu'il m'eût tenu (piehpie ])ro|)os de ce genre, le roi aurait pu congédier le même jour deux lidèles sujets de son service (I).
Le 14 février 1805, Joseph de Maistre donnait à son frère Nicolas la bonne nouvelle de la rentrée de leur frère Xavier au service de la Russie.
Xavier rentre au service de la manière la plus agréable pour lui et pour nous; cette dissonnance qui nous choipuiit la veille n'existe plus et nous voilà à l'unisson. On vient d'organiser ici le département de l'Amirauté. Il y a une pai'tie militaire et une partie scientifique. De celle-ci dépendent une bibliothèque, ini musée, un cabinet de ])hysique, etc., et notre frère a été fait directeur de cet établissement avec 2,000 roubles de traitement : c'est ici la paye d'un général-major. Il était libre de passer dans l'ordre civil avec le rang de lieutenant-colonel; mais il est soldat, il veut toujours l'être : je crois qu'il a raison, d'autant plus qu'il conserve son ancienneté comme s'il ne >'était janu\is retiré du service. Te jjarler de ma reconnaissance envers S. M. I. serait, je crois, quelque chose de fort inutile. Il y a longtemps que je n'ai pas eu un aussi grand plaisir (2).
(1) Mémoires et Correspondance, p. 67.
(2) Correspondance, t. I, p. 332,
Le 16 mars 1805, Joseph pressait son frère de parlir de Moscou, et de quel ton allègre et cordial :
Comte Xavier Xnricrlewitch, il faut partir!... Suivant les apparences, avant que tu aies pu monter dans ton traîneau, l'Ukase sera signé. Partez, mon enfant, partez! Voici cependant un point sur lequel tu dois me répondre sonica, sans perdre un instant; c'est sur le choix du civil ou du militaire. L'empereur te donne le choix do major, comme tu es, ou de conseiller de cour, équivalent du lieulenant-colonel dans le civil. Moi je penche pour le civil, à cause do l'ennui de l'uniforme que tu ne pourras quitter que pour dormir. Dans le civil, au contraire, tu auras un bel uniforme pour la parure et la liberté de t'habiller, du reste, comme il te plaira; mais à cet égard je ne voudrais rien prendre sur moi... vVyant eu l'occasion de parler du logement, je n'ai pas trouvé la moindre dillicullé. En attendant, les deux cabinets et le salon sont à toi. On a d'ailleurs de très grands jji'djels sur ta personne pour l'avenir. Oh! quelle joie! — Adieu. — Il me semble qu'il serait à propos d'écrire à M. de Ti'hitchagofT pour le remercier de ce qu'il te fait voyager dans une autre chambre (I).
En donnant avis officiel de la nomination au chevalier de llosai, le comte de Maistre, après avoir annoncé que ses amis, auxquels il s'en rapportait, penchaient pour le civil, mais que son frère s'est déterminé pour le militaire, ajoutait :
Il est titré dans l'Ukase : comle Xiicier de Maislre, directeur du musée et de la bibliothèque de VAmiraulv. Cette forme ne s'accorde pas avec nos usages; mais ici ou ne connaît ni le titre de chevalier i)0ur les cadets, ni aucun autre quelconque, excepté les titres proprement dits, et celui du père est commun à tous les enfants des deux sexes... .Te n'ai |)as besoin de vous dire si je suis ravi de ce buniicur, ([uc je dois uniiiiicment au minisli'e
(l) Coriespunduncc, p. 368.
de la marine, INI. le vi(>e-amiral do Tchitchag-olV, homme très sing-iilier dans ce pays, fort au-dessus du caractère russe considéré en général, et chez qui j'ai eu l'avantage de trouver non pas seulement l'hospitalité qui se ti-ouve ici partout, mais l'attachement qui ne se trouve nulle part (I).
En juin 1806, le comte a le plaisir d'annoncer les succès de son frère et de constater qu'il s'est montré non seulement égal, mais supérieur à sa fortune.
Mon frère est allé à Cronstadt recevoir et expédier une bibliothèque achetée à Copenhague pour 28,000 roubles et destinée à l'Amirauté. C'est celle du fameux comte de Berustortf. Mon frère est maintenant membre du coUèg-e de l'Amirauté. Il sièg-e et sig-ne avec les autres. Cet état, avec le grade qu'il a, et la manière dont il est traité par le ministre sont pour des yeux russes un phénomène semblable à celui d'une comète qui passerait à une demi-lieue de la terre (2).
Xavier de. Maistre vécut tranquillement, se laissa vivre plutôt suivant son habitude, au gré du temps, faisant bonne figure dans ses fonctions, bonne figure dans les relations mondaines et de cour, le double regret de la patrie et de la famille absente mettant sur son enjouement comme sur celui de son aîné une ombre de mélancolie (3).
Il se délassait de ses devoirs et se consolait de ses regrets en cultivant les arts. Joseph de Maistre disait à sa fille Adèle, dans sa lettre du 23 décembre 1807.
Ce n'est pas dans ce petit champ que se déploie le talent de ton oncle, il faut voir ses grands paysages à l'huile. Tu penses bien, ma chère Adèle, que je voudrais
(1) Correspondance, l. I, p. 376.
(2) Ibid., t. II, p. 127.
(3) ïbid., p. 213.
330 I,E COXriE JOSEPH DE MAISTRE
fort l'envoyer le pm-d-iiit de ton vieux ])a|)a, fait de cotte main habile, mais jus(|ii';\ présent il n'y a i)as eu moyen; ce n'est pas qu'il ne dise souvent : A propos, il faut que je fafisi' ton portrait l Mais bientôt une idée vient à la traverse, et les jours j)assent ainsi. C'esl un excellent homme, qu'il faut ])ren(lre connue il est; chez lui, tout ^ dépend de l'inspiration : un jour peut-être, il m'enverra réveiller pour faire ce portrait. Si tu lui avais écrit une fois : Allons donc, mon oncle, envoyez-nous cette image, nul doute qu'il n'eût conmiencé sur-le-champ. En atten- (huil, ma très chèi'o, je t'iuvoie un autre portrait fait à la j)luine, et que je n'ai pas eu le iront de copier, je t'envoie l'original; il est mieux dans tes mains que dans les miennes, car tu le ci-oiras ressemblani, ce que je ne crois ])as du tout...
Il s'agissait d'une Ode adressée par Xavier de Maistre à son frère, qui ajoulait :
Ton oncle la conunença en 1798, et il l'a heureusement achevée l'année dernière : voilà l'homme. Huit ans pour une ode, c'est honnête. De Moscou, où il était alors, il m'en envoya une première édition, dont le connnencement était en contradiction avec la iin, en me disant : Tu sais que je ne fais jamais ce que je veux; d'ailleurs, ce n'est qu'une inconséquence de plus. Cependant, arrivé i(;i, il remit la pièce sur le chantier, et moyennant la date ))i'iuiitive de 1798, tout va à merveille. Il se moque de luimême, sur ses lubies, de la meilleure g-ràce du monde (11...
Enfin, en janvier 1808, au moment où Joseph de Maislre y comptait le moins, son frère, à brûle-pourpoint, mettait son projet à exécution, Joseph de Maistre écrivait le 10 à sa fille Adèle, pour lui faire part de celle bonne nouvelle.
Mon cher cœur, je te dirais que je n'avais pas la moindre espérance de l'envoyer mon ])Oi'ti'ail, qui ne se
(1) CorrpspoinJancp, f. II, p. 5/(3-544.
faisait jamais que demain. Le même jour, j'allai chez Xavier. Tout à coup il me dit, ii propos de toute autre chose : « A propos, il faut que je fasse ton portrait; vo3'ons si j'ai des ivoires. Non, rien ne me contente; il faut (jnc je le peigne sur. cette palette qui est forte; je vais la laver. — Fort bien, allons vite. A propos, j'ai déjà l)arlé au graveur. Tu as beaucoup d'amis : cette gravure est nécessaire. » Et voilà, ma chère, comment tu auras dans peu de temps ma chienne de figure. Tu auras peine à me reconnaître, tant j'ai A'ieilli. Je ne suis pas gris roinmo un âne, comme disait notre ami Costa, mais blanc ranime un nigne. Cela est plus élégant et plus triste (11...
Joseph de Maislre avait une prédilection et comme un faible marqué pour ce frère cadet dans lequel il retrouvait, comme dans un fils, ses qualités d'esprit abaissées, adoucies, tempérées par la gaieté et la grâce de la vallée ensoleillée au-dessous du mont sourcilleux; ses qualités de cœur, probité, loyauté, enthousiasme, élan parfois imprudent, corrigés par une certaine mollesse, un certain scepticisme, un certain sourire de frivole expérience qui préserve des entraînements et des déceptions. Celle indifférence à tout, même à lui, plus apparente que réelle, qui cachait sous le nonchaloir un peu d'aimable égoïsme, n'avait en rien nui aux succès de Xavier de Maistre, et elle le servait aussi bien que l'habileté. Il s'était plié facilement, avec la souplesse italienne, à ces félinilés du caractère russe, qui, comme le chat de Rivarol, se caresse à vous autant qu'il vous caresse. Son humour délicat, sa finesse savoyarde, son œil mi-clos de spirituelle bonhomie, pourtant toujours alerte à l'occasion, lui avaient mieux réussi que celle rudesse allobroge, plus scrupuleuse,
j I Corrrxpondance, t. lit, p. 11.
332 LE COMTE .TOSErH DE MAISTRE
mais moins heureuse, dont le comte de Maislre se reprochait plaisamment le tort quand elle lui avait, au sourire d'estime et de pitié des philosophes de cour, fait diminuer de moitié par discrétion la somme qu'il aurait pu obtenir du tzar, pour l'équipage de son fils, s'il avait voulu, selon l'usage, demander non le nécessaire, mais le superflu, pourtant si nécessaire (1). Nous soupçonnions donc quelque peu Xavier de Maistre d'avoir été, avec son air de n'y point toucher, son air de lendore, comme dit Saint-Simon, de l'école des officiers piémontais au service de. Russie, qui devaient, comme le marquis Paulucci, faire un si brillant chemin par le talent et aussi par l'habileté, avec tout l'art <( italien », laissant en route les simples, les tardigrades de pensée et de parole, comme le major Zundler, (t dont les discours sont faits en spirale (2) ».
Quoi qu'il en soit des succès de ce gentilhomme savoyard indolent et avisé qui avait si bien pris le vent et si vite « dégorgé l'air natal », Joseph de Maistre y prenait un goût comme une part d'auteur. Tl se complaisait à faire ressortir le charme piquant de ce commerce fantasque. Il aimait à signaler les contrastes du caractère de son frère et le sien. Il vantait son esprit, il louait sou cœur, il en parlait, suivant le proverbe italien, « avec du miel dans la bouche ». Il intriguait, il finassait pour lui, effort dont il eût été incapable dans son intérêt personnel. Il nous est impossible de ne pas citer quelques traits caractéristiques de ces relations si intimes, de celte amitié fraternelle, qui mérite d'être ajoutée aux rares exemples qu'en offre notre lit-
(1) Correspondancp. t. II, p. 310-315.
(2) Ihid., [. III, p. 339-3/11.
térature, où l'on ne cite guère que l'union des deux frères Pierre et Thomas Corneille, des deux Lacurne de Sainte-Palaye, des deux Musset, des deux Concourt.
Xavier de Maistre, devenu le collaborateur préféré et le favori de l'amiral Tchitcliagoff, ce personnage original, si bien fait pour goûter son esprit, et pour en être lui-môme apprécié, avait marché de succès en succès, au point de ne rien perdre, de gagner même à la demi-disgrâce et au départ de son protecteur dont le suppléant, le marquis de Traversay, émigré français, le flt colonel. C'était avancer à grands pas, depuis le 4 avril 1805 où il avait été nommé, avec le grade de major, membre honoraire du département de l'Amirauté, puis de directeur du musée et de la bibliothèque de ce département. Lieutenant-colonel le 12 décembre 1807, Xavier était promu colonel le 26 août 1809.
Ce rapide avancement n'était pas sans émoustiller les jalousies du groupe d'ofliciers piémontais au service de la Russie, et il faut entendre de quel ton Joseph prend la défense de son frère, justifie sa faveur et répond aux ingrats murmures de la cabale.
J'ai eu l'honneur de vous dire (1) que la promotion de mon frère avait excité quelque jalousie parmi nos compatriotes. C'est sans doute une étrange idée que celle de se fâcher dans l'État général, d'une promotion faite dans le département de l'Amirauté; cette colère a fort mal réussi auprès des personnes qui en ont eu connaissance; car il n'y a rien de plus connu que mon zèle pour ces officiers, et les bureaux sont pleins de mes mémoires en leur faveur. Et qui me forçait de me donner cette peine? Du moment que ces messieurs avaient revêtu l'uniforme russe, je n'avais plus rien à dire; c'est moi qui me suis volontairement mis en avant et qui ai obtenu insensible-
(1) Corresponaance, p, 300.
iiKMit (le S;\ Majesté Inipc'rinle la periiiissioii d'être l(;ur procureur. Qu'il nie soit j)ermis d'ajouter que lorsqu'on s'est vu réduit à l'extrémité de peindn; pour vivre, sans perdre sa jdace dans la plus haute société, lorsqu'on est tout à la fois militaire, physicien, chimiste, écrivain brillant, dessinateur du premier ordre, etc., on peut bien obtenir quelque chose. Celui qui envoie des chansons aux dames et des mémoires à l'Académie des sciences sortira nécessairement des rangs. Enfin, le cap des tempêtes est doublé, et nous sommes plantés dans ce pays assez bien pour qu'il ne soit pas du tout si'ir de nous attaquer sans i-ai.son (1).
On voit que le comte avait, au besoin, l'humeur chatouilleuse, et il est amusant de le voir, à propos de son frère, poser en clahaud, à la cavalière, d'un air de défi, son chapeau d'ambassadeur.
La polémique apologétique continue dans la lettre du 3-15 novembre 180*.), également adressée au chevalier de Rossi, son ministre, et sur ce ton d'énergie et de chaleur qu'on n'apporte que dans la défense des causes qui tiennent au cœur de l'avocat.
Elle contient, à propos du double grief des mécontents : le grade de colonel reçu et le titre de comte pris par Xavier de Maistre, des détails qui dépassent fort en intérêt biographique les questions de hiérarchie ou d'étiquette à l'occasion desquelles ils nous sont fournis. Nous les transcrivons à ce titre :
Au moment oi'i mou IVérc ai'riva ici, j)lusieurs personnes et des sujets même de Sa Majesté l'avertirent de prendre garde à la manière dont s'annoncerait son nom, qu'il n'y avait ici aucun titre de noblesse pour les cadets, vu qu(> les titres sont communs à tous les membres d'une l'amillo do l'un et de l'autre; sexe et que, s'il n'était pas
(1) Correspondance, t. III, p. 335-336.
comte, il ne serait qu'un fjonpodin (un monsû de Piémont). Mon frère avait, comme on dit, la tête dans un snc, en arrivant dan.s un pays si diiTérent du sien; il est, d'ailleurs, poco-curante au suprême degré. « Ecrivons, dit-il, comme vous voudrez. » Et il n'y pensa plus, par la raison que vous allez voir.
Celle raison esl tout à l'honneur de Xavier de Maislre et de ce dévouement fraternel dont il donna alors un exemple que son frère lui rend bien à son tour par cet éloquent témoignage.
Tous les officiers qui avaient voyagé avec mon frère lui avaient conseillé de profiter du grand talent qu'il avait reçu de la nature et d'imiter tant de Français qui avaient pris ce parti ou d'autres analogues; il leur répondait en riant : « Je veux voir auparavant si je suis officier ou peintre. » Arrivé ici, il vit que prétendre vivre à Saint- Pétersbourg avec le grade de capitaine et l'appointement de ce grade, c'est absolument vouloir danser une valse avec un poids de 1,000 livres sur la tôte. A cette époque, il apprit que la cadette de mes sœurs, que nous aimons tous, mais qu'il aime particulièrement, était demeurée sur le gi-and chemin, avec son mari et cinq enfants, sans avoir pu arracher à la révolution un journal de terre. Ce motif le décida plus que tous les autres; il était d'ailleurs loin de sa patrie, sans ressource d'aucune espèce; il n'embarrassait personne, puisqu'il n'avait aucun parent ici. Les circonstances et l'exemple justifiaient assez sa conduite. Il prit philosophiquement son parti, il demanda sa démission, vint à Moscou et se déclara artiste forcé. En un clin d'œil, il fut riche et prit sa part de la manièrL! la plus noble dans le devoir sacré que nous nous sommes imposé à l'égard de ma sœur.
Lorsque, en 18l)3, Xavier de Maislre, après deux ans de séjour en Russie,* apprit la prochaine arrivée de son frère aîné à Saint-Pétersbourg, il en fut à la fois salisfail par affection et mécontent par dévouement. Son frère partageait cet élan et ces scrupules^contra-
dictoires. Les deux frères redoutaient, comme nous l'avons dit, de se gêner, de se nuire même réciproquement. Joseph explique ces délicatesses avec sa mordante franchise habituelle.
Tout aUiut fort biiMi, Monsieur le chevalier, mais, lorsque j'appris à Caj^liari la résolution de mon frère, il apprenait à Moscou que j'étais ministre à Saint-Pétersboui'g. Ou imaginerait diUicilement quelque chose de plus bizarre : notre crainte commune était de nous gêner mutuellement. Pour comble d'agrément, Sa Majesté me présente d'une main timide, qui voulait dire ; Je vous fais ines exmises de vous présenter cet homme. Je débute dans un galetas, sans équipage et sans meubles. Les uns disent: Est-il ministre '/ El les autres : Est-il roi? Jamais un homme délicat, jamais un sujet fidèle ne s'est trouvé dans une position plus ditllcile. Nous avons su nous en tirer. Monsieur le chevalier; certes, on n'a pas droit de nous jalouser, car les moyens que nous avons employés sont bien exclusivement à nous.
Nous continuons à extraire cette lettre admirable, d'une importance capitale et décisive pour la connaissance des intimités du caractère et de la vie de Joseph de Maistre qui, dans un superbe monvement de tristesse et de fierté, déchire tous les voiles, étalant sans merci, aux yeux confus du ministre, le reproche et la leçon des blessures secrètes de sa fidélité.
M. l'amiral TchitchagotT, qui avait au moins le mérite d'aimer et de rechercher les hommes marijuants, m'olfrit de placer mon frère sans le connaître, car il était retourné à Moscou après avoir passé quelque temps avec; moi (j'ajoute sans que je le lui eusse demandé, car jauiais cette idée ne me serait venue dans l'esprit). 11 lui doinia deux emplois poui" |)oiivoir donblei' ses appointements; bientôt il eu fabricpia nu troisième, dans la pleine puissance d'un ministre russe, en lui disant : (fest -pour votre voilure. Mais c'est ma sœur qui en a retiré tout l'avan-
tage et, si vous étiez dans co pays, Monsieur le chevalier, vous sauriez ce que vaut cet héroïsme.
Vous observerez, Monsieur, que mon frère ne s'était donné aucun titre dans le monde, et qu'il ne l'avait nullement réclamé en rentrant au service ; mais on trouva cette note parfaitement oubliée et ensevelie pendant dix ans. Tout de suite, et sans la moindre discussion, mon frère se trouva titré de comte, et vous ajouterez qu'il aurait jeté 2,000 roubles dans la rivière pour qu'il n'en filt plus question après mon arrivée dans ce pays.
J'aurais vu, je vous l'avoue, avec beaucoup de plaisir, que Sa Majesté eût daigné s'occuper de mon frère : j'ajoute, avec la même franchise, que la bonne et saine politique devrait peut-être s'interposer dans ces sortes d'embarras où de bons et fidèles sujets se trouvent jetés malgré eux, sans aucune faute d'imprudence ou d'ambition. Mais si j'avais fait un essai dans ce genre, cpi'auraisje obtenu? une mortification. Janmis, Monsieur le chevalier, nous n'obtiendrons rien de Sa Majesté : un des hommes de notre pays, le plus fait pour savoir tous les secrets, dit un jour, dans un moment de confiance : Nous avons marqué cette famille, jamais elle rtavancera. Il avait à peu près alors l'âge que j'ai aujourd'hui, mais j'étais jeune; le beau vase où il avait déposé ce secret pencha vers moi et le secret en sortit, comme il est tout simple. J'ai toujours eu cette révélation devant les yeux et j'obtiendrais peut-être un sourire de bienveillance de la pai't de Sa Majesté, si je vous expliquais ici la manière dont nous avions pris cet oracle dans ma famille et le plan de conduite que nous avions adopté; mais il ne s'agit point de cela. Il me suffît de vous expliquer pourquoi Sa Majesté n'a jamais entendu parler de mon frère et comment il porte ici un titre qu'il n'avait pas chez le roi. Au fond. Monsieur le chevalier, lorsque le roi de France donnait jadis un titre à l'un de ses sujets, en lui adressant la parol'e, il était de maxime que personne ne lui disputait plus ce titre; il serait singulier que l'empereur de Russie n'eût pas le droit d'appliquer à un étranger qui le sert et qui n'a plus de patrie le droit public de son propre empire ; mais je ne veux pas me servir de cet
XiS LE COMTE JOSKPH DE MAISTUE
avantage. La chose s'est passée ooninie je viens de vous la raconter.
Celte question de fait et de droit vidée, Joseph de Maislre prend ses précautions, mais avec quelle dignité, quelle fierté contre les interprétations malveillantes qui pourraient cire données à la conduite de son frère et à la sienne en celte aflaire.
Les sottises vont luin (piand elles ])rennent des ailes de papier! Qui sait ce qui peut vous en revenir? On peut (car tout est possible) nous pnMer le projet de séparer nos intérêts de ceux de Sa Majesté et de nous procurer des distinctions indépendontes de sa volonti'; aujourd'hui nous le pourrions sans crime, mais jamais nous n'y avons pensé. Nous avons prouvé de mille manières, et aux dépens de ce que nous avons de plus cher, que nous le préférons à tout, que nous aimons mieux, dans le naufrage universel, flotter à ses côtés sur un bois de navire que doi'mir sur l'édi'edon dans un vaisseau de cent pièces, cinglant ])romptement toutes voiles dehors. Tout a été inutile : moi-même je n'ai, si vous l'observez bien, rien obtenu jamais de Sa Majesté. Je tiens d'elle extérieurement deux marques insignes de sa bonté et de sa confinnce : mon titre d'envoyé extraordinaire et mon ordre. ni;iis vous savez à qui je dois l'un et rnulre. Toutes les fois (ju(! je me montrerai seul, (pir |)ci's(iniM' ne j)arlera pour moi et que les circonstances n'exigeront rien de Sa Majesté, je serai sur de n'en rien obtenir. Mon frère, de son côté, a été insulté (absent, comme vous sentez l)ien), à côté du roi et chez le roi, d'une manière horrible. Je l'ai fait savoir : Sa Majesté n'a pas dnigné me donner le |)lus l(''ger signe d'y avoir fait attention. Jugez, Monsieur le chevalicM-, rouuuenl j'aurais été rec^ui si j'avais fait quelque demande ])oui' lui. (^ue dire à tout cela? t^e que nous avons toujours dit : \"\\c II' roi ! Xnus ne cesserons p;is nu instant de l'aimei-, de le j)réf(M'er, de l'exalter, de le servir (piand nous le ])ourrons; nniis personne ne doit s'étonner de nous voir tomber par force dans les bras de la compnssion étrangère et jouir sans cfTort, comme sans impertinence,
des avantages d'une bienveillance qui nous a accompag-nés dans tous les pays du monde, un seul excepté (1).
Ces ennuis ne conlrihuèrent sans doute pas pour peu à la résolution prise par Xavier de Maistre de s'arracher aux délices de la vie d'officier de cabinet et de bibliothèque, et de montrer une fois de plus à ceux qui l'ignoraient, — ses compagnons des guerres d'Italie n'en doutaient pas, — qu'il n'était pas seulement un homme d'esprit mais un homme de cœur, qu'il ne possédait pas seulement une brillante plume, un habile pinceau, mais une vaillante épée. Il ne l'avait tirée en Russie qu'à la parade. Il voulut la tirer au feu.
Son frère annonçait cette détermination à l'amiral Tchitcbagofl", alors à Paris, par suite d'une disgrâce dissimulée sous le nom de congé.
Au moment où vous lirez cette lettre, mon frère aura traversé le Caucase et sera sur les frontières de la Perse. Vous allez d'ire d'abord : Est-il possible? Mais en y rélléchissant, vous trouverez que rien n'est plus raisonnable. Mon frère était demeuré militaire, mais il occupait un emploi civil : c'était une existence ambiguë, et pour ainsi dire bâtarde, dont l'assaisonnement, qui la rendait douce, a disparu avec votre personne. Il avait perdu le logement, ce qui est un grand article dans votre dévorante capitale, et il ne lui restait plus guère d'espérance pour un avancement militaire. Certainement nous n'avons, lui et moi, qu'à nous louer des procédés de M. le marquis de Traversay... Mais vous êtes parti, ce n'est plus cela.
En vertu d'une nouvelle grâce de inon bon empereur, mon frère a passé connue colonel dans l'état-major général à la suite de Sa Majesté hnpériale. Nous avions d'abord pensé à la Moldavie... mais il nous a paru, en conseil de famille, que la paix était au moins probable et que, par
(1) Correspondance, t. III, p. .355-360. Au chevalier de Rossi, 3 (15) novembre 1809.
conséquent, un ('franger qui ne cherche que des coups et de la réputation no doit pas se présenter dans une armée à la (in de la campagne au risque do n'entendre plus que le bruit des plumes criaillant sur le jtapier... En Géorgie, c'est une autre allaire. Le théâtre est éloigné : la guerre qu'on y fait n'a ni commencement ni fin. On arrive et on part quand on veut. Ce qui a achevé de nous détorminei-, c'est le départ pour cette armée du marquis Paulucci, qui est revêtu là d'un commandement considérable et qui a ofTert à mon frère de le demander (îomme officier de confiance. Voilà l'histoire (1).
Le 13 septembre, Joseph de Maistre pour toute nouvelle de son frère écrivait : « Mon frère est arrivé à Tiflis en vingt-deux jours, et tout de suite il est reparti pour le camp de Larm, qui est planté à 50 verstes au delà de celte capitale de la Géorgie. » En décembre, il était plus explicite et narrait avec un mélange de douleur et de fierté qui va s'expliquer à la suite du roman d'aventures de son chevalier.
La guerre continue sur la frontière de Perse. Je vous ai mandé l'expédition du marquis Paulucci. Je suis personnellement fort intéressé dans cette guerre, comme vous savez, à cause de mon frère. On lui a fait l'honneur de lui confier l'avant-garde d'une petite armée ou, pour mieux dire, d'un corps qui a marché vers le Kuban contre je ne sais quel cheik Ali-Khan qui remuait de ce côté. Tout est allé à merveille. Retiré ensuite à Derbens (Pylic- Caspiœ), mon frère a appris que l'armée se préparait à faire le siège d'Alkalsick sur le Car (l'ancien Cyrus, long. 6G", latit. ■40", à peu près). Il partit subitement de Derbens, fit 900 verstes à cheval en neuf jours (25 de nos lieues par jour) et le 22 novembre (n. s.), il m'écrivait de Suram, près d'Alkasick, le singulier billet suivant : « J'arrive à temps, si la ville n'est pas prise aujourd'hui, ce que je ne crois pas. Si l'on donne l'assaut, tu entendras
(1) Correspondance, t. III, p. /|61 (8 août 1810).
])ai'U'r lit' moi, et je fi>rai on sorte {jnc Ton me 1omi> conimc le soldat do Ci'sar, vif ou mort. Dans ce dcriuor cas, voici nios dorniôros volontt'S... Los chevaux soiil pri'ls : adieu, mon cher ami ! »
L'assaut était en elTet préparé, à ce cpie je crois, mais il n'a pas eu lieu. Si.\ jours après la date de ce billet, celui cpu l'avait écrit reçut doux coups de fou à l'attaque d'une batterie. L'un, qui a touché l'épaule, n'a pas fait yrand mal: mais l'autre, qui a ])ercé le bras droit de part en part, nn^ tii'iit forl on peine: l'os n'est pas cassé : mais je vois qu'après trois jours l'inllammalion n'avait pas iliminué et qu'on craignait une lésion du périoste. I^e !;('-néral eu chef a demandé pour lui la croix de Saint- Wladimir au cou. C'est une dislinction distinguée qui s'accorde rarement aux colonels (1).
Trois mois plus lard, l'alerte était passée, et Joseph de Maislre, goûtant sans mélange la joie des succès de son frère, écrivait à son ministre :
J'ai eu riiouneur do vous racontei- la pi-omenade do mon frère, qui fit au commencement de l'Iiivor 900 verstes en neuf jours à chovnl pour se trouver à l'assaut d'Alkalsick. A la manière dont sa tête était montée, j'aurais eu le malheur de le perdre, si l'assaut avait eu lieu. Je l'ai conservé par un moyen qui, de sa nature, n'est pas conservateur : par la peste, qui s'est déclarée à Alkalsick, et qui a défendu l'assaut. Le ;1I décembre dernier, mon frère rei,-ut à l'attaque d'une battei-ie deux coups de feu, dont l'un perça le bras droit de part en part. Pendant près d'un mois, nous avons pu craindre pour ce bras, mais il on a été quitte pour dos douleurs atroces et nous pour la peui'. S. M. L me fit l'honneur de me dire à la cour devant le corps diplomatique : Il no.sl pas jjosslble il un officirr de se ronduire mieux. Depuis Elle a bien voulu lui envoyer la croix de Saint-Wladimir au cou (2).
(\) Correspondance, t. III, p. 530-3.31. Au chevalier de Rossi, 19 décembre 1810.
(2) l'jid., t. IV, p. 15. a.ettredu U-20 avril 1811.)
3i'2 LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE
Le brillant et vaillant officier ne devait pas tarder h recevoir de ses services et de son courage une récompense plus douce à son cœur, dans un mariage d'inclination favorisé par les souverains, et qui devait achever de le fixer en Russie.
Voici dans quels termes son frère faisait officiellement part au chevalier de Rossi de ce mariage contracté sous k;s plus favorables auspices, et qui devait être on effet un modèle d'union et un exemple de bonheur.
.Te vous })rie de vouloir ]»ieii faire part à 8a Majesté du ])rochain mariage de mon fi'èro, colonel dans l'état général de l'armée à la suite de S. M. I., avec M"'' Zagriatsky, demoiselle d'honneur de Leurs Majestés Impél'iales. C'est une personne du plus grand mérite et de hi plus grande distinction. S. M. I. a daigné donner à ce; mariage une approbation (pii ajoute beaucoup à la satisfaction de ma famille. Le gi-ancT maréchal de la coui" est venu voir W^" Zagriaisicy (hins l'appartement (pi'elle occupe au palais, et lui a fait ])art <pi'en témoignage de l'a|)probation que l'empereur donnait à ce mai'iage, il daignait convertir puur elle en pension viagère la somme de 3,00(1 ron])les que les demoiselles d'iionneur reçoivent annuellement ])Our leur enirelien, el (pi'on nouime anjent (le l.ihic. Il lui a j)roniis <lc plus i|ii';'i la preuiièi'c occasion, S. .^L I. daignerait eiicnrc ap|ii'oc|ii'i' mon iVèrc de sa personne en le nomiiiaiil sou aide de camp. J%nlin, il a couronni' ses bontés el mis le comlile à nôtres j"i'-5 ''" décidant que les gar^'ons (pii poiipraieul provenii' de ce mai'iage seraient élevi's dans la l'cligiou calholi({ue : bienfait insigne (pie je place au-dessus de tous les auti-es, et sans lecpiel ce mariage, s'il s'était fait, n'aurait été pour nous qu'une source de désagréments (I).
Les événements de cette année i812 qu'il suffit de nommer pour être dispensé de tout détail, expliquent
(1) Correspondanrj;, l. IV, p. 89. l'I.cltre au clicvalior do Kossi, 29 février, 2 mars 1812.)
ET SA FAMILLE 3'l3
en effet les retards que subit la réalisation de cette union, le colonel Xavier de Maistre ayant été détaché de l'armée du prince Bagration pour être attaché au quartier général de l'empereur, sur la désignation flatteuse du souverain (I). Dans ce moment de péril universel, Xavier de Maistre ne voulut pas hâter un mariage qui pouvait n'être bientôt pour l'épouse qu'un veuvage. Son frère écrit :
Mon frère n'a voulu demander ni un retard ni un congé pour se marier. Il y avait deux ou trois fois plus de temps qu'il ne fallait; mais ses supérieurs n'ayant pas offert le retard, il n'a pas voulu le demander. Seulement, avant de partir, on a fait, dans la chapelle de la princesse Chakaskoï, tante de la demoiselle, certaines fiançailles qui sont irrévocables suivant la loi du pays (2).
Celte union, qui réunissait toutes les convenances à commencer par celle, trop souvenl négligée, de l'inclination mutuelle des deux conjoints, fut célébrée en février 1813, durant un court intermède de la guerre, qui en abrégea tristement la lune de miel. Elle n'était pas achevée qu'un événement imprévu de famille ajoutait à toutes les heureuses conditions de ce mariage la fortune à laquelle personne n'avait songé. Joseph de Maistre en faisait part au roi, se félicitant de ce bonheur de son frère, dans des termes allègres et gaillards, où certains penseurs, plus formalistes et plus susceptibles que le roi à qui la lettre est adressée, ont vu à tort une sorte de jactance, au lieu d'y voir plus justement rinoffensive revanche d'une malicieuse ironie. A ce moment en effet, Joseph de Maistre avait touché,
(1) Correspondance, t. IV, p. 89, 9-21 avril 1812.
(2) Ihid., l. IV, p. 161. (Au roi Victor-Emmanuel, 6-18 juillet 1812.''
'.Vl'l LE nOMTE JOSEPH DE MAISTRE
lui aussi, à une grande fortune politique, par suite d'une mission de confiance de l'empereur, à laquelle il avait cru devoir renoncer par des scrupules, peu appréciés en haut lieu, de fidélité. C'était une bien excusable vengeance de ce sacrifice méconnu que de dire au roi, incapable d'ailleurs de sentir l'épigramme, en faisant allusion à un présent de l'empereur, de 20,000 roubles :
Los bienfaits ddiil j'ai en riidiiiuMi!' de faire ])art à Votre Majesté m"onl mis à même de supporter les dépenses de la guerre, (|iii ui'anraieiit abîmé, et de me mettre un peu dans nu's meubles, de manière à pouvoir sans honte recevoir 'une visite.
Quoi qu'il en soit, voici le passage relatif au mariage de Xavier de Maistre :
Quoique les affaires des particuliers soient en ellesmêmes trop petites pour être présentées à Votre Majesté, j'espère néanmoins ([u'elle aura agréé une relation détaillée du mariage de mon frère, vu qu'elle se liait à des usages curieux et totalement étrangers aux nôtres. Mon frère a joui de bonlieur dans cette alTaire d'une manière bien singulière. Le mariage, excellent sous tous les autres rajiports, ('lail un peu faible sous celui de la fortune; mais le jour même où il a <piitté sa femme pour se rendre au quartier général de l'empereur, où il a été i'ai)l)elé le ll/'23 février dernier, le chambellan Zagriatsky, frère unique de la demoiselle, a jugé à propos de moiu'ir d'un coup d'apo]ilexie, dans sa tcu-re de TambotT. C'était un fort mauvais sujet, dissipateur du premier ordre; cependant, la terre seule de Tamboff vaut 1,200,000 roubles, au moins, et (;e n'était pas sa seule propriété. D'ailleurs l'oncle d'ici (grand échanson) a 40,000 roubles de i-eutes, et cette hoirie, qui devait se fondre dans celle ilii iiev(!u qui la dévorait d'avance, se trouve libre et l(UMitei"i encore à ces dames. Dos personnes, parfaitement au fait des affaires de cette maison, m'assurent que toute soustraction faite, il ne peut pas rester à mon frère ou à sa femme moins de deux mille paysans, c'est-à-dire plus
de 50,000 livre»s de Piémont de rente. L'air de Russie, eomme Votre Majesté voit, nous convient assez (1). i
A ce moment, l'air de la Russie convenait encore plus au philosophe chrétien qui se rend compte de tout, qu'à l'épicurien que déconcerte le moindre pli de mystère. Le génie de Napoléon avait reculé devant deux obstacles qu'il n'avait pas assez prévus ou assez redoutés; l'alliance d'un climat meurtrier et d'un peuple héroïque dans sa résistance passive, résolu à tout brûler et à tout ruiner, ne laissant entre l'envahisseur et lui que le désert de glace et de neige, l'incendie, la famine et la mort. La mort avait moissonné, dans cette occasion, une des plus favorables offertes à ses homicides appétits, d'immenses hécatombes. Joseph de Maistre trouvait Là un sujet particulièrement propice à ses idées de foi, à son style de pathétique et d'ironie. Le tableau qu'il trace de la marche ou plutôt de la fuite en arrière de la Grande Armée décimée, affamée, suivant en haillons et en glaçons Napoléon et sa fortune en déroute, est digne de ce sujet évoquant les souvenirs épiques et bibliques.
[ Enfin, il fallut reculer, et de ce moment commence une suite de calamités que je crois sans exemple. Pour trouver quelque chose de semblable, on remonte jusqu'à la défaite des Sarrasins par Charles Martel, à celle des Huns par Mérovée et Aétius, à celle des Cimbres et des Teutons par Marius; on s'élève jusqu'à Cambyse, mais sans trouver (le comparaison parfaite. En cinq mois, ou, pour mieux dire, en trois, nous avons vu disparaître un demi-million d'hommes, 1500 pièces d'artillerie, 6000 olliciers, tous les bagag'es, tous les équipages, des trésors immenses, tout ce que les Français emportaient et tout ce qu'ils avaient
(1) Correspondance diplomatique, 1. 1", p. 307. (Au roi Victor- Emmanuel, 19 mars 1813.)
3iO Li; COMTE JOSKPl! UE MAISTUE
apporté. Oïl m'a nommé iiu régùmciit de Cosaques de 7)[H) hdiniiu's environ dont chaque soldat a ])Our sa part 81 dueats. Un a donné des l»erlines pour 5(1 roubles et des monli-es de Brc'g-uet pour "25. Mais les soullVanees de l'homuie passent toute ima^'ination et ne laissent nuune, à l'égard du plus l'éroee ennemi, de place ([ue pour la pitié. Les hommes les jilus ii-réligieux sont frappés de celte épouvantable catastrophe à la suite d'une guerre qui a pris plaisir à faire des révoltants sacrilices un chapitre de sa tactique; et, pour moi, je crois que jamais Dieu n'a dit aux hommes d'une voix plus haute et plus distincte : C'est moi (i).^
Nous n'avons pas résisté à citer ce passage de la correspondance de Joseph de Maistre, parce qu'il nous est une transition nécessaire pour amener la citation d'une lettre caractéristique de son frère Xavier.
Après avoir parlé de ces immenses steppes couverts de débris de canons, de caissons et de cadavres, d'homoies et de chevaux, Joseph ajoute :
Je suis ])ersu:ul('' que Sa Majesté lira avec intérêt une lettre fjui lui tiendra lieu de toutes: elle est de mon frère Xavier, et je la choisis parce qu'elle ])art d'un témoin oculaire et d'une i)lume étrangère à l'ombre même de l'exagération.
Après celte introduction, Joseph reproduit cette lettre de Xavier qui nous donne, en ellel, ce document précieux de l'impression d'un officier brave et humain, qui est en même temps un écrivain et un artiste de talent, en présence de ce spectacle extraordinaire, qui ne fait pas plus trembler dans sa main la plume que l'épée, et qu'il rend avec le relief de la simplicité.
Vilna, 9-21 décembre. — Je ne puis te donner une idée de la route que j'ai faite. Les cadavres des Français
(1) Correspondance, 17-29 décembre 1812, t. IV, p, 3/i5.
liT SA FAMILLE 04/
obsti'iiout 11' clieniiu qui, depuis ^loscuu just[u'à la frontière (environ biOU vorsles), a l'air d'un champ de bataille continu. Lor.s([u'on approche des villages, pour la plupart brûlés, le spectacle devient plus elTrayant. Là les corps sont entassés, et dans plusieurs endroits où les malheureux s'étaient rassemblés dans les maisons, il y ont brûlé sans avoir la force d'en sortir. J'ai vu des maisons où plus de 5(1 cadavres étaient rassemblés et, parmi eux, trois ou cpiatre hommes encore vivants, dépouillés jusqu'à la chemise, par 15 degrés de froid. L'un d'eux me dit : « Monsieur, tirez-moi d'ici ou tuez-moi. Je m'appelle Normand de Flageac, je suis olficier comme vous. » Il n'était pas en mon pouvoir de le secourir. On lui fit donner des habits, mais il n'y avait aucun moyen de le sauver; il fallut le laisser dans cet horrible lieu. Un comte Berzetti, de Turin, s'est dit mon parent et m'a fait demander des secours. Je lui ai envoyé aussitôt et mon cheval et un Cosaque pour l'amener, mais le dépôt des prisonniers était parti : je ne sais ce qu'il est devenu (je le fais chercher de tout côté). De tout côté et dans tous les chemins, on rencontre de ces malheureux qui se traînent encore, mourant de faim et de froid; leur grand nombre fait qu'on ne peut pas toujours les i*ecueilir à temps, et ils meurent pour la plu})art en se rendant aux dépôts. Je n'en voyais pas un sans songer à cet homme infernal qui les a conduits à cet excès de malheur."'
«La lettre, ajoute Joseph deMaistre, par une réflexion nécessaire, Couche la circonstance la plus affreuse, c'est l'impossibilité de porter des secours. Qu'on imagine un désert où l'on ne voit que de la neige, des corbeaux, des loups et des cadavres ; voilà la scène depuis Moscou jusqu'à la frontière, et l'humanité n'y peut rien. Le prisonnier meurt de froid et de faim, et il est tué par la chaleur et par les aliments. »
A la date du 18-30 avril 1813, nous continuons, par les lettres de Joseph de Maistre, écho de celles de son frère Xavier, à suivre les traces de celui-ci ;
L'armée qui a occupe- llaiiil)()ur^' est coinmandéo par le comte de Walmoden, pelit-lils naturel de Georges II, et précédemment au service de l'Aut riche. Mon frère est quartier-maître général de (-ette armée qui, suivant les apparences, est destinée à de grandes aventures, car je crois qu'incessamment elle l'nti-era en llnlhindc Elle est à la solde de l'Angleterre.
Xavier de Maistre, retenu par une lièvre opiniâtre dans un village de Silésie, n'assista pas à la bataille et à la victoire, pour la coalition, de Leipsick, la famille n'était représentée que par Rodolphe, qui devait entrer à Paris avec l'empereur et lui faire sa première visite l'épée à la main.
Pendant ce temps, son oncle Xavier, promu le 18 juillet 1813 au grade de général-major, assistait en cette qualité au siège de Dantzig et, à la fin de la campagne, était cantonné dans un village de Pologne, appelé Kalvari, près de la petite ville de Kowno, sur le Niémen. C'est là que nous le montre en gracieuse et conjugale compagnie, goûtant les délices de la paix après avoir subi les rigueurs de la guerre, une lettre de Joseph de Maislre à M""" de Constantin, sa sœur.
Sa femme est allée l'y rejoindre, et c'est là m'i ils sont heureux comme deux amoureux de vingt ans, en attendant (|u"nn sache ce ([ue l'empereur ordonnera d'une brigade que notre frère commande (1).
Après la guerre, Xavier fut envoyé à Abo, en Finlande; il y était encore en 1816, et sans sa femme, à ce que nous apprend une lettre de Joseph. Ce n'est pas la dernière où il soit question de lui, et surtout de ses ouvrages. Un homme comme Joseph de Maistre, qui s'intéressait si chaudement dans son frère au mili-
(1) Correspondance, t. IV, p. 424-426.
taire, devait s'intéresser encore plus à l'écrivain, dont les succès littéraires honoraient le nom commun d'une gloire moins passagère que celle de ses exploits. Et, en effet, tout en appréciant à leur valeur les actions d'éclat accomplies par son frère, le comte faisait encore plus d'estime de la tôle de son frère que de son bras, pensant avec raison qu'il est plus difficile et plus rare d'écrire le Voyage autour de ma chambre que de conduire un régiment à l'assaut.
Dans une lettre de lui au marquis de la Maisonfort (1), écrite à la veille de cette visite dont il est d'avance tout enivré, tant il l'a longtemps, et il le craignait, en vain désirée « à la sage, folle, élégante, grossière, sublime, abominable cité » de Paris, il prend la défense de son frère, qui n'a pas le môme goût que lui pour le commercium epistolicum, dont on ne doit pas prendre le silence pour l'ingratitude, ni la distraction pour de l'indifférence, et il riposte à une anecdote du marquis qui l'avait amusé par une autre non moins divertissante. On ne prenait jamais sans vert cet homme d'une mémoire et d'une jovialité inépuisables, doué d'un si vif et si malin sentiment du comique et du ridicule.
Ah ! que vous m'avez diverti avec votre anecdote du lépreux! En vérité, il faut bien avoir ce que nous appelons à Turin faccia di tola pour se permettre de telles impudences; mais votre question à l'aimable lecteur est 'lélicieuse. A propos du Voyarje autour de ma chambre, .ivez-vous lu la préface de la dernière édition? Elle est de ma façon et je serais curieux de savoir si vous trouvez cette bagatelle écrite en style comme nous. Puisque vous m'avez fait rire, mon cher marquis, je ne veux pas demeurer en reste avec vous. Sachez donc qu'un lecteur de
(l) Correspondance, t. VI, p. 89, 9 mai 1817.
coite capitale, en exaniiiiaut ])Oiii' I iin[n'i'ssi(m le Li'pvcux de la cité cVAosle, dit en jetant les yeux svir le titre : Hein! on a déjà beaucoup écrit sur celle maladie ! d' qui signitiait que mon frère aurait bien pu se dispenser de se mettre sur les rangs. Cela ne vous pai-aît-il })as joli? Malgré un avertissement aussi sage, je serais teni('' d'écrire encore sur la lèpre, quand je ])ense à la France qui est aussi lépreuse et qui le sera justpi'à ce qu'elle ait obéi à la loi. Il a été dit aux lépreux en général: AUc:, tnniitvez-voiis aux prêlroH. Il n'y a pas luoven de se tirer de là.
Dans une autre lettre, datée de Turin, le 7 septembre 1817, et adressée à un adnairaleur de son frère, il ajoute d'autres détails fort intéressants sur l'auteur du Lépreux de la cité crAoste et son ouvrage.
Je puis vous appreudi'O cpie rinforluné lépreux a certainejncnt existé (quoique nous ne sachions plus s'il existe encore), que mon frère, dont le régiment se trouvait, il y a vingt ans ])eut-ètre, à la cité d'Aoste, passait tous les jours devant la cabane de ce pauvre homme et (ju'il lui a parlé souvent. Mettez tout le reste, s'il vous plait, sur h^ compte de la vigoureuse (;t i)hilosophi(pie imagination ([ni a eu l'honneur de vous intéresser si vivenu'ul.
Un certain clerc de paroisse disait avec une belle emphase, à propos d'un sermun ([u'il entendait piu'ler aux nues : Ccst bien moi cjui l'ai sonné.' J'aurais qiiehpic droit de m'approprier un mérite à peu près de ce genre, au sujet du Lépreux, car c'est bien moi qui l'exhumai, il y a cin([ ou si.x ans, du ])ortefeuill(> où le ])lus insouciant des hommes le tenait enseveli, et ipd le jetai dans \i\ monde, à Saint-Pétersbourg, malgré l'auteur, qui disait très sérieusement : Peut-être que cela ne vaut rien ! Arrivé à Paris, qui est la ville des succès, le Lépreux y a fait la fortune que vous connaissez et dont votre lettre est une excellente preuve (1).
(1) Correspondance, t. VI, p. 103.
Nous n'avons plus pour guide, à partir de 1817, la correspondance de Joseph de Maistre, qui contient de si éloquents témoignages de son dévouement fraternel non seulement pour la personne, mais pour la gloire de son cadet, dont il fit imprimer les deux principaux ouvrages, qu'il se charga de présenter lui-même au public.
Aussi, comme Xavier de Maistre, en sa qualité de poco-curante, s'occupait peu de lui et du public, nous en sommes réduit à convenir, faute des habituels témoignages fraternels, que sa vie, de 1817 à 1826, n'a pas pour nous d'histoire. Le bonheur n'en a pas, et Xavier de Maistre fut et ne cessa jamais d'être le plus heureux des époux. Il fut aussi longtemps le plus heureux des pères, jusqu'à cette première blessure de la perte de son fils, André (21 février 1820), qui devait être trois fois rouverte.
Il avait pris sa retraite, comme général-major, une paix durable, et qui dura, en effet, aussi longtemps que sa vie, ne lui promettant plus les belles occasions qui lui avaient fait reprendre du service, et les contraintes et les mobilités de la vie de garnison ne convenant pas à son caractère amoureux de liberté et de repos. Après un séjour à Moscou, il se fixa définitivement à Saint-Pétersbourg et ne quitta qu'une fois, pour faire un voyage dans les terres de sa femme, sa tranquille demeure du quai de la Moïka. Il ne l'eût peut-être jamais quittée, si la mort n'y était entrée de nouveau pour la mettre en deuil, lui ravissant un second enfant.
« La perte de deux enfants, dit son dernier biographe, M. Eugène Réaume, attribuée à l'inclémence du climat russe, le détermina, sans doute, après un
f 352 LE COMTE JOSEPH HE MAISTRE
court séjour, en 1825, dans son pays natal, à vonir habiter douze années l'Italie (1826-1838), dans l'espoir, hélas 1 déçu, d'y sauver ses deux derniers enfants. »
A partir de 1828, la correspondance de Xavier de Maistre avec le comte et la comtesse de Marcellus, publiée pour la première fois par M. Eugène Réaume, nous permet de le suivre, d'assister aux intimités de son séjour à Pise, à Lucques, à Livourne, à Rome, h. Naples, à Castellamare, et d'ajouter quelques traits de plus à sa physionomie. Nous le ferons et examinerons, à la lumière de ces documents nouveaux, la partie de ses œuvres la moins connue, ses fragments de récits russes et les ouvrages achevés, comme la Jeune Sibérienne et le Prisonnier du Canca.se, lorsque nous aurons terminé la désormais très courte histoire de sa vie.
Quand la mort de ses deux derniers enfants l'eut chassé de cette Italie, où il laissait dans deux tombes précoces une partie de son caiur, Xavier de Maistre revint en Russie, non sans passer par la France, oii il fit un séjour de plusieurs mois, soit à Audour, le château des Marcellus, soit à Paris (1838-1839). Joseph de Maistre et Xavier de Maistre, ces esprits si français, ces deux grands écrivains français, n'avaient fait connaissance avec Paris, l'un qu'en 1817, à soixantequatre ans, l'autre qu'en 1839, à soixante-seize ans. Xavier de Maistre mourut à Saint-Pétersbourg, le 12 juin 1832. On peut dire qu'il ne vivait plus depuis que la mort de sa chère Sophie, qui l'avait précédé le 30 septembre 1831, l'avait laissé, comme il disait tristement, dépareillé.
En tôte des documents non inédits, mais certainement si peu connus qu'on peut les appeler nouveaux,
tant ils le seront pour beaucoup de lecteurs, que nous feuilletons à leur intention, nous devons citer deux lettres publiées par M. G. Carret, à Aoste, en 1833, dans une brochure sur le Lépreux de la cité d' Aoste.
Xavier de Maistre avait habité cette ville, de 1793 à 1797, c'est-à-dire entre sa trentième et sa trentecinquième année. Son beau-frère, M. de Saint-Réal, homme savant et lettré, était à cette époque intendant à Aoste, et le collège des Barnabites lui fournissait des maîtres qui travaillèrent, paraît-il, sur sa demande, à réparer les lacunes de l'instruction du jeune officier. Elle avait été un peu négligée : le pinceau et Tépée avaient fait tort, pendant sa jeunesse intelligente, mais peu laborieuse et quelque peu frivole, h. la plume et au livre.
Quoi qu'il en soit, que l'expérience et l'adversité aient suffi à mûrir son esprit, et qu'il n'ait pas eu d'autres maîtres, ou qu'il ait eu rarement recours, pendant ses loisirs d'Aoste, aux tardives leçons du P. Frassy et du P. Alexandre, il est certain qu'il profita de ces leçons de la vie ou de celles des Barnabites, de façon à leur faire honneur. En tout cas, s'il fut à Aoste l'élève de la nature et de l'expérience, il le fut aussi de l'amour qui faillit l'y fixer et l'eût peut-être fait sans les événements dont les vicissitudes l'obligèrent à se -éparer de « cette charmante Élisa », dont le souvenir ému traverse plusieurs pages de rExpédition nocturne. Un des professeurs barnabites était l'oncle de cette (( charmante Élisa », ce qui suffirait peut-être à expliquer plus que le goût de l'étude les relations de Xavier avec le collège. Une curiosité et une sympathie fort naturelles survivant à l'amour évanoui, remplacé depuis longtemps par une autre passion plus heureuse,'
avaient poussé Xavier de Maistre à s'enquérir, lors de son voyage en Italie, du sort de l'objet de ses plus tendres sentiments en 1797. La question n'avait plus rien d'indiscret, alors que trente ans avaient passé sur eux, mis la neige sur les fronts et n'avait laissé aux âmes qu'un de ce pâle souvenir au doux et triste parfum de fleur fanée. Aussi Xavier n'eut-il pas à craindre d'éveiller la susceptibilité jalouse de sa femme, qui s'associa, au contraire, aux recherches et, quand elles eurent abouti, à l'échange des variations sur le thème habituel : Souvenirs et regrets, entre deux personnes qui, sans cesser d'être aimables, avaient acquis de l'âge, le droit au respect.
Voici la lettre charmante adressée de Pise, le 9 mai i828, par l'auteur du Lépreux, à i\l'"' M. D., à la cité d'Aosle.
Je ne sais si vous reconnaîtrez récriture de Joris, Madame, après un si long espa(;e de temps. Depuis mon retour dans ma patrie, je désirais vivement avoir de vos nouvelles; mais toutes celles que j'ai reçues étaient si contradictoires que je ne savais où vous adresser une lettre... Malgré le temps et l'éloignement, j'ai toujours conservé pour a'ous l'estime et l'attachement que votre caractère et vos excellentes qualités m'avaient inspirés dans le temps où je me croyais destiné à unir mon sort au vôtre... Vous savez peut-être que Dieu m'a donné une bonne femme, à laquelle j'ai bien souvent parlé de vous. Heureusement j'ai pu lui en parler sans lui rien cac^her des rappoi'ts que nous avons eus ensemble, et j'ai ]>u lui faire partager les sentiments que je vous jjorte... Ecrivezmoi, de grâce, tout ce que vous me direz m'intéresse, l^arlez-moi de la Croix-de-Ville; dites-moi s'il y a encore des pigeons devant vos anciennes fenêtres; si la petite maison de votre mère existe encore et si vous avez visitV' quelquefois la tonr déserte du pauvre lépreux; si, comme je l'espère, votre oncle barnabite, plus jeune que moi,
te..
existe encore, ainsi que vos sœurs? Rappelez-moi à leur souvenir...
La « charmante Élisa » répondit en termes dignes d'elle et nous valut ainsi la gracieuse et spirituelle lettre suivante, oii Xavier de Maistre se peint encore mieux que dans ses ouvrages.
Enfin, j'ai arraché une lettre de la cité d'Aoste; je ne saurais vous exprimer, Madame, combien elle m'a fait plaisir... Avant tout, je dois vous dire que toutes les fois que je trace, en vous écrivant, le mot de Madame, ma plume s'arrête tout court, et je suis obligé de faire des réflexions sur le temps, l'âge et les convenances, pour ne pas écrire ma clière Elisa, quoique cela paraîtrait tout naturel, depuis surtout que j'ai revu votre écriture et que j'ai lu tout ce que votre lettre renferme d'aimable et d'affectueux.
En parcourant votre lettre, le noir espace qui m'a séparé de vous a disparu. Je vous ai revue jeune et belle, assise sous les noisetiers avec vos oncles et le père Tavernier, et le cu'ur du vieux Joris ne s'est pas moins ému que celui d'Elisa. Je ne sais si votre imagination m'aura représenté aussi favorable à votre souvenir. Tout ce que je puis A'ous dire, c'est qu'à travers le temps et les orages de la vie, j'ai été plus heureux que vous sous le rapport de la santé, qui est encore parfaite, malgré mes soixantecinq ans... J'ai appris avec plaisir l'emplette que vous avez faite de la maison de Bard. Vous serez là un peu plus au large que dans celle où je vous ai laissée; et comme je la connais, je sais où vous prendre lorsque je pense à vous et je puis me promener avec vous dans le jardin au fond duquel on voyait jadis une perspective peinte avec deux figures qui devaient représenter le baron Vignet et la comtesse de Bard.
Je serais charmé aussi d'avoir une notice sur mes anciennes connaissances de la cité. Ce sera probablement une nécrologie; n'importe. Ce coin de terre où j'ai désiré me fixer pour toujours, où j'ai passé des jours si heureux, m'intéresse autant que ma patrie. Je ne m'en rappelle
jamais les hivers et le mauvais temps; il me semble que le ciel y est toujours serein et les arl)res en fleurs. Mais pour entrer dans la réalité et vous encourager à me parler de vous, je vous apprendrai que mon front s'est dépouillé de ses cheveux, et ([u'ils no vchiollonl plus, comme vous me le disiez un jour. En conservant ma face maigre et pâle, je suis devenu plus volumineux et j'ai acquis un assez g-ros ventre qui me donne un air respectable. J'ai cru devoir vous faire ce portrait abrégé de ma personne, afin que vous ne soyez pas trop surprise si jamais j'ai le plaisir de vous voir. J'habite maintenant une jolie maison de campagne au pied des Apennins; ce serait le plus beau séjour du monde si l'excessive chaleur permettait d'en jouir; l'été y est insupportable. Vous me demandez pourquoi je n'ai pas préféré Turin à Pise. Je n'ai pas eu le choix; les médecins ont ordonné le climat de Pise pour mon enfant malade, et comme il est remis et qu'il prend chaque jour des forces et de la santé, je n'en partirai que lorsqu'il sera assez fort pour su])porter le climat de Saint-Pétersbourg. (/)
...Il faut, conmie vous le dites, que[la brebis broute l'herbe où elle est attachée. Le mal et le bien ne sont jamais à notre disposition; tout l'art de la vie consiste à tirer le meilleur parti des circonstances forcé-es dans lesquelles on se trouve^ C'est pour tirer le meilleur parti des miennes que j'ai voulu être en correspondance avec vous. Votre réponse m'a fait un véritable plaisir : elle est si naturelle, si bonne! Ma femme l'a trouvée charmante... Elle a voulu ajouter deux mots à ma lettre. Vous voyez, Madame, qu'au lieu d'un ami. il vous en est revenu deux...
Ou nous nous trompons beaucoup, ou ces deux lettres provoqueront chez nos lecteurs et surtout chez nos lectrices celle douce et souriante émotion, cet enjouement attendri qui sont la marque du caract^.re et l'elTet du talent de Xavier de Maistre, soit qu'on lise les œuvres où il se joue dans la fiction, soit qu'on lise les lettres où il est l'écho de la réalité. N'est-ce
pas un tableau digne des meilleurs du Voyage aiUoitr de ma chambre ou du Lépreux de la cité d'Aoste que celui que nous offre cet échange de lettres et de compliments entre la fiancée de 1797 et son fiancé d'alors, brillant officier et artiste amateur savoisien, devenu le général russe, heureux époux d'une femme tendre et sensée qui s'associe à ses souvenirs sans regret et prend gracieusement place entre les deux amants qui ne sont plus qu'amis, réunissant leurs mains dans les siennes. Xavier de Maistre n'a certes rien inventé de mieux que cet épisode de sa propre vie] Nous ne trouverons rien de semblable dans le recueil des lettres adressées au vicomte de Marcellus, l'ancien premier secrétaire d'ambassade de Chateaubriand à Londres, le savant helléniste, l'heureux conquérant de la Vénus de Milo, et surtout à sa femme, née de^Forbin, fille du peintre distingué et homme d'esprit et de cour, qui tint grand état dans le monde des arts et des salons sous la Restauration. Là nous avons affaire à Xavier de Maistre, voyageur, homme du monde à grandes relations sociales, connu par son nom plus que par ses ouvrages de cette Europe cosmopolite dont Rome est la capitale, goûté pour son esprit et l'agrément de son commerce, artiste dilettante plus que virtuose, apprécié pour son amour et son fin sentiment de l'art par Granet, par Schuetz, par Léopold Robert, par Horace Vernet. Nous trouvons dans ses lettres, d'un tour facile, d'une politesse ingénieuse et d'une gracieuse galanterie, adressées à M""" de Marcellus, des croquis de paysages et de monuments, des récits d'excursion, des anecdotes intéressantes, d'amusantes peintures de cette société cosmopolite qui porte si volontiers en Italie toutes les variétés de la vanité, de l'ennui, du
G.'lS LE COMTE JOSEPH DE MAISTHE
Spleen. Nous y trouverons aussi certains détails intimes, (les confidences, des aveux, qui nous permettront d'ajouter quelques menus traits à la physionomie littéraire et morale de ce fin écrivain et de ce galant homme.
A travers des incidents de société et des événements de famille, intéressants seulement pour un petit cercle, parmi lesquels nous signalerons seulement une intime et durable liaison avec la famille de La Ferronnays, fixée à ce moment en Italie, dans le voisinage des de Maistre, nous noterons tout d'abord un trait de caractère littéraire et moral qui a son originalité. Nous voulons parler des débuts de la longue liaison entre Xavier de Maistre et Toppfer, entre l'auteur du Voyage autour de ma chambre et du Lépreux de la cilé d'Aoste et l'auteur de la Bibliothèque de mon oncle, des Nouvelles rjénevoises, du Presbytère et des Voyages en zigzag. Dès qu'il a lu le premier ouvrage de Tijppfer, Xavier de Maistre, frappé des affinités de talent et des analogies de caractère qui existent entre lui et T()ppfer, le proclame son émule, le déclare son héritier, et, avec un désintéressement littéraire rare, il ouvre avec lui un commerce d'amitié qui ne se refroidira jamais; il se fera plus lard son introducteur et son parrain auprès des éditeurs et des critiques parisiens, et se portera son témoin et son garant devant l'avenir.
Dès les premières années de ce séjour en Italie si agréable à son esprit, si douloureux à son cœur, où il devait marquer du deuil de sa petite Catinka la borne d'arrivée et du deuil de son dernier enfant, Arthur, enlevé dans la (leur de son adolescence, la borne du départ. Xavier de Maistre, alors encore attaché aux plaisirs de la vie, surtout aux intellectuels, par l'attrait des suprêmes espérances, toutes placées sur la tôte de
ET SA FAMILLE 3ôO
ce fils qui semble devoir être épargné par la fatalité, s'éprend du talent de Toppf'er et s'applaudit modestement de se retrouver dans ses premiers ouvrages. Il écrit de Naples, le 12 novembre 1829 à M. Hiiber- Saladin, h Monttleury près de Genève, fils de cette M""^ Hiiber, type de rigide et d'aimable protestante que nous avons vu passer dans la correspondance de Joseph de iMaistre, où sa figure est si magistralement esquissée, une lettre dont voici un charmant passage.
l'ai'ini les aimables habitants de Genève dont je vous ai parlé, il eu est nn que je voudrais bien connaître, c'est l'auteur de la Bibliothèque de mon oncle, charmant opuscule que j'ai lu avec le plus grand plaisir. Je l'ai reçu de Turiu avec trois autres plus petits encore, et dont le troisième est maintenant eu course dans Naples; il a le plus grand succès. Je pense que les quatre opuscules sont du )nême auteur qui se déclare votre compatriote... Vous le connaissez sans doute, je vous prie en ce cas de lui dire que, malg'ré sa supériorité en flânerie, j'ai quelques droits, en ma qualité de tlâneur reconnu, de faire sa connaissance, et pour le lui prouver, je lui apprendrai que j'ai un genre, une manière de llàner qui m'est ])articulière et que peut-être il ne connaît pas; elle consiste à m'approprier les ouvrages qui me plaisent sans m'en apercevoir et à m'imaginer que c'est moi qui les ai faits; cette illusion va au point que lorsque j'entends quelqu'un faire l'éloge d'un livre de quelque genre (ju'il soit, pourvu qu'il me plaise souverainement, j'éprouve un mouvement d'amour-proi)re satisfait qui me rend très heureux. En conséquence, j'ai fait lire les opuscules à tous les Français distingués qui sont ici. M. de la Ferronnays et sa famille, M. et M'"" de Marcellus les ont goûtés comme moi, et lorsqu'on en fait l'éloge, je soin-is modestement et je crois même que j'en l'ougirais, si mou sang n'était pas déjà un peu coagulé par l'âge (1).
(1) Œuvres inédites de Xavier de Maistre, publiées par Eugène Réautne. Correspondance, t. I, p. 162.
11 est, on l'avoutira, diflicile do louer un auteur avec plus de finesse et d'ingéniosité. C'est une bonne fortune rare dans la vie d'un écrivain que celle d'être ainsi apprécié par un maître. TOppfer dut ressentir ce plaisir avec d'autant plus d'intensité que lui môme admirait l'auteur du Voyage et du Lépreux, deux chefs-d'œuvre qui n'étaient pas sans lui avoir servi de modèles. Les relations entre les deux hommes se resserrèrent donc facilement, et il sera plus d'une fois encore question de Toppfer dans ces lettres à M'"^ de Marcellus, dont l'auteur avait ménagé à son sosie cette gracieuse protection d'une femme d'esprit et de goût. Ce ne sera jamais sans quelque détail fort utile à la connaissance d'un homme qui a sagement caché sa . vie, n'a donné que ses œuvres au public, et dont la physionomie personnelle est demeurée assez vague aux yeux même de ses admirateurs.
Il n'en sera pas de môme de celle de Xavier de Maistre. Il se livre, dans cette correspondance, heureusement divulguée pour sa mémoire, par mille traits de cette fine bonhomie, de cette malicieuse philosophie, de ce mélancolique enjouement, de cette gaieté attendrie, qui le caractérisent désormais pour ses lecteurs et en font aussi ses amis.
Voici un exemple de cette manière ou plutôt de ce naturel, car nul n'est moins maniéré que Xavier de Maistre.
Vos aimables épîtres sont lues et relues et retournées de tous les côtés ])our ne rien laisser échapper de ce qui est écrit sur les marges, à peu près comme les enfants lèchent h; i)lat après avoir mangé la crème qu'il contenait.
... Vous avez raison, ah! bien raison de regretter lîoiiic et ritnh'c. .Te regrette! moi-jnème de ne l'avoir ))ns loiiiiiic ](lns liil, siii'tiiiil llcime, aw je; ne compte pas la
ET SA FAMILLE 36l
ii'iste ville de Pise pour l'Italie. J'y ai perdu trois ans, pour y apprendre que la beauté du climat ne suffit pas pour embellir la vie. Rome e.st la patrie de mon choix, > elle sera la patrie de mon imagination, lorsque je n'y serai plus. Sur les bords glacés de la Neva, je rêverai le Cotisée, la villa Pamphilis toute couverte de tulipes et d'anémones. Je croirai sentir l'odeur des violiers sauvages qui couronnent les ruines des Thermes de Titus et de Dioctétien. Mes nombreuses esquisses me rappelleront les beaux sites dont je serai séparé pour toujours, et de temps en temps, je jetterai un triste regard sur le petit lableau de la villa Fatinelli (1).
Nous signalons au passage, dans la rapide revue que nous passons de la correspondance de Xavier de Maistre avec M""' de Marcellus, les nombreux détails qu'il donne sur la famille de la Ferronnays, leurs séjours communs à Rome, à Naples, à Castellamare. De ces relations intimes et affectueuses, nous n'avons pas, non sans quelque étonnement, trouvé de trace ni de mention dans un ouvrage célèbre, dû précisément à la plume de cette Pauline de la Ferronnays, dont Xavier de Maistre loue si gracieusement la beauté, l'esprit et le cœur, et qui n'a répondu à ces hommages et à ces compliments que par le silence (:2). Ce silence s'expliquerait-il par les détails bienveillants, mais indiscrets que Xavier de Maistre donne sur les incidents, dus à l'intolérance d'un prélat mal inspiré, heureusement réparée par un autre tout différent, qui ont dramatisé l'épisode du mariage de Pauline de la Ferronnays avec Augustus Craven, et failli jusque dans la chapelle où
(1) Correspondance. Rome, 23 mars 1830, p. 170.
(2) liccils d'une sœur. Souvenirs de famille recueillis par ^ M*"" Augustus Craven, née la Ferronnays, ouvrage couronné par l'.^cadémie française, 36° édition. Lib. académique. Didier, 1882, p. 1 a 210.
il se célébrait, éteindre les flambeaux nuptiaux (1). Peut-être.
Nous remarquerons aussi un passage d'une lettre de Naples 18i7, où notre aimable et en général souriant épislolier se laisse glisser sur la pente de la mélancolie et rencontre des accents de la plus touchante éloquence dans ses variations sur le thème habituel des tristesses hunïaines. Il vient de parler de son fils Arthur qui double le cap de ses seize ans et dont la présence le console de l'absence de ses frères et sœurs, que remplace aussi auprès de ses parents une nièce de prédilection et fille adoptive, Natalie, future baronne de FriesenhofT. Comment tourne-t-il soudain à un aveu d'amère tristesse après avoir confessé avec gaieté qu'il est un père trop indulgent, qu'il gâte son fils et s'être expliqué à ce sujet en ces termes plaisants? « Gomme j'ai été le plus paresseux des enfants, j'ai de la peine à être sévère sur ce point. Pour tramjuilliser Sophie à ce sujet, je lui cite un proverbe savoyard : « 11 ira à la « messe avec les autres. » C'est sûrement un de mes compatriotes ramoneurs qui l'a imaginé. » Et après avoir souri, le voilà qui, tout d'un coup, vire de ton et entame la confidence de sa secrète blessure? Y a-t-il là une sorte de pressentiment de la douleur suprême d'une perte qui semble à ce moment si invraisemblable. Toujours est-il qu'il s'écrie tout d'un coup.
C'est en vain que je voudrais vous le cacher et me le dissimuler à moi-même, je me sens devenir apathique et léthargique malgré tous les elTorts que je fais pour me tenir éveillé. Dès que je suis seul, au lieu de penser ù mes amis absents, je pense à ceux qui ne sont plus : mon
(1) Œuvres inédites de Xavier de Maistrc, publiées par Eugène Réaume, t. II, p. 53-56.
pauvre esprit, qui me racontait jadis mille balivernes dont j'aimais à vous faire part ne me dit que de tristes souvenirs, je me vois resté seul d'une nombreuse famille ; tous mes contemporains ont disparu; je le.s ai vus sombrer l'un après l'autre dans cette mer sur laquelle ma barque fracassée surnage encore. Lorsque je repasse dans ma mémoire les événements passés, lorsque je cherche à me rappeler tant de visages bienveillants, les sourires de sœurs, les jours d'arrivée, ces chimères d'espérances pour un avenir qui n'existe plus que dans ma mémoire, alors je cherche autour de moi et je ne trouve plus personne à qui je puis dire : Te souviens-tu? Tous les échos de ma jeunesse sont muets et je n'entends plus que le bruit imperceptible de ma vie, dont le reste tombe goutte à goutte dans l'éternité, (^p^, It^l , 'J. o- '^ItciA.^))^
Voilà qui est écrit dans le style du grand frère, dont Xavier s'est tellement approprié les idées et les opinions, qu'il prend parfois ses réminiscences pour sa propriété et donne de bonne foi comme de lui des pensées exprimées dans cette forme axiomalique chère à son frère, qui sont de son frère. II dira par exemple, sans se douter peut-être tant l'as-similation est intime et profonde qu'il n'est qu'un écho : « Les coquins font la fausse monnaie et les honnêtes gens la débitent (1). » 11 n'est donc pas étonnant qu'il emprunte parfois sans le savoir jusqu'au style de son frère ou môme qu'il puise à la même source d'originalité qui leur est commune et rencontre des bonnes fortunes d'expression qui sont bien à lui. Il est assez curieux de connaître l'opinion de Xavier de Maistre sur les littérateurs et poètes en renom en France pendant la Restauration et la monarchie de Juillet. Il estimait plus le talent de La Mennais que son caractère et il déplorait ses erreurs.
(1) Correspondance, t. I, p. 158.
364 LE CUMTK JOSEPH DE MAtSTRE
Sa délicatesse d'esprit s'accommodait mal des rutilances de couleur et des sonorités de clinquant de la muse de Victor Hugo. Mais il avait pour Lamartine, surtout pour le Lamartine des Méditations, une admiration qui avait résisté à la déception à lui causée par la. Politique rationnelle et Jocelyn (1) et les générosités chevaleresques de l'homme l'avaient à jamais séduit. Il vécut assez pour le plaindre des cruels revirements de sa destinée et de l'impopularité ingrate qui succéda au court triomphe de 1848.
A la fin d'octobre 1837, Xavier de Maistre fut frappé d'un coup terrible, toujours imprévu, alors même qu'il est le plus redoulé. Est-ce qu'on peut jamais s'attendre à la mort d'un fils, son dernier enfant? Comment n'y succomba-t-il pas? C'est le secret de Dieu, miséricordieux jusque dans ses rigueurs et qui mesure l'épreuve à la force, ou plutôt donne la force de l'épreuve, à qui s'y résigne en pleurant. Xavier de Maistre survécut à son fils pour ne pas t-ntraîncr avec lui sa femme, plus malheureuse encore que lui. Une mère, en pareil cas, l'est toujours plus que le père. Elle est inconsolable, ne voulant pas être consolée. Mais Xavier de Maistre, qui disait encore plaisamment à M'"" de Marcellus : « Comme dans ma jeunesse, lorsque je n'avais que soixante ans », à partir de la fin de 1837 eut tout son âge de soixante-quatorze ans. Il était blessé à jamais. Pourtant telle était la sève de cette forte et souple nature qu'elle devait prolonger jusqu'à quatre-vingthuit ans ses restes de vie. Et la mélancolie incurable eut encore ses sourires. Il demeura jusqu'au bout des Heurs autour du tronc foudroyé.
(1) Correspondance, l. II, p. 83-8i'i, 1837.
11 ne fallait plus songer à demeurer en Italie. L'Italie n'était plus pour Xavier de Maistre que la terre des Ttioris. En mai 1838, il reprit le chemin de Saint- Pétersbourg, où il considérait comme un devoir de ramener sa femme, dont la Russie était le pays natal. Il le fit, mais en allongeant la route, autant qu'il le put, par des stations en Sicile, en Savoie, à Nice, auprès de son neveu, le comte Rodolphe, qui en était gouverneur, et eu France sa seconde patrie. C'est son séjour à Paris, ses impressions de ce séjour dans cette capitale de l'Europe où il était connu de tous les lettrés et qu'il ne connaissait pas, qui nous fourniront les derniers et les plus intéressants documents de cette étude.
La première lettre de Paris, au retour du château d'Audour où Xavier de Maistre s'est arrêté chez ses amis les Marcellus, est datée du 6 novembre 1838. Elle contient quelques premiers aperçus caractéristiques. Il habite, avec sa femme et sa famille, un train assez nombreux de domestiques fidèles et u un peu gâtés », au n" 8 de la rue Duphot, dans un appartement au premier étage qu'il paye 1,100 francs par mois. Son neveu le baron de Friesenhofî et sa nièce de prédilection Natalie, devenue M"" de Friesenhoff, logent au troisième étage. Son ami le marquis Oudinot s'est fait son guide et son cicérone dans Paris. 11 va voir, sous la conduite d'un autre ami, M. de Pastoret, le comte de Forbin, père de M"'= de Marcellus, et le peintre Granet. Ce qui le frappe surtout à ce moment et désagréablement, c'est le climat de Paris, à la fin de l'automne et pendant l'hiver. Ce brouillard humide et froid lui gâte un peu ses premiers spectacles de la capitale. <( Bon Dieu 1 quel climat, chère enfant! et comme on en sent toute la rigueur en venant de Naples et de Nice.
Je n'ai encore vu que de la boue; les trottoirs mômes, quoique bien balayés, ne sont jamais secs. Les Parisiens sont de véritables amphibies. »
Le fil de la correspondance, rompu pendant l'hiver de 1838-1839 par cette décisive raison que les Marcellus sont à ce moment à Paris, ne se renoue qu'en avril 1839, à leur départ pour leur terre d'Audour. Nous trouvons dans une lettre du 4 avril 1839 d'intéressants détails sur le tragique duel entre beaux-frères où le grand poète russe Pouchkine trouva la mort, et sur sa veuve, cause de ce duel, qui était la nièce de M™® Xavier de Maistre.
Ces tristes nouvelles n'ont pas peu contribué à augmenter le mal qui est venu tomber sur nous par la maladie de Sophie (^1™*= de Maisti'e). Elle en a été vivement affectée; c'est une horrible histoire, dont nous ne connaissons pas même exactement le fond. On ne reproche rien à la pauvre veuve dont tout le malheur est venu d'être troj) belle et trop courtisée. Le mari était une tête chaude, son adversaire...; personne n'était réellement amoureux; l'amour-propre blessé a tout fait. Elle est partie ])our la campagne avec ma belle-sœur Catherine, qui est toujours prête à se sacrifier pour les autres... Vous avez vu dans les journaux que l'empereur a donné 1,000 roubles de pension à sa veuve, il a en outre dégagé une terre engagée à la couronne et ordonné une édition des œuvres complètes du grand poète dont le profit sera pour elle.
Dans cette même lettre, nous trouvons une critique sévère et juste de Jocelyn, dont Xavier aimera toujours l'auteur quand même, sans se croire obligé de l'admirer jusque dans les erreurs et les faiblesses de son génie.
A cette même date du 3 avril 1839, Xavier de Maistre écrivait, à l'éditeur Charpentier, une lettre pleine de bon sens et d'esprit, de bonhomie et de malice, qui
montre que son talent n'avait rien perdu, à certaines heures privilégiées, de la finesse et de la grâce de ses meilleurs jours. Nous la citerions volontiers, si elle n'avait déjà été publiée, en tête de l'édition des Nouvelles genevoises de Toppfer, dont elle formait la digne Préface. L'auteur remerciait l'éditeur de l'envoi de la nouvelle édition de ses œuvres, et se défendait de céder à ses instances d'y ajouter quoi que ce soit.
Après avoir tracé en traits rapides le tableau de Paris et les impressions qu'il en reçoit, Xavier continue en ces termes qui demeurent d'actualité, et donnent à sa lettre une saveur piquante :
Cependant, lorsque je veux me doinier une jouissance complète et toute de mon goût dans mes excursions, ce ne sont pas les grands monuments ni les inventions modernes que je recherche de préférence, ce sont plutôt les hommes et les choses qui ne sont plus, et que l'histoire et les voyageurs m'ont fait connaître dans les anciennes descriptions de Paris; je puis, de cette manière, comparer le passé au présent; je m'informe de la rue où logeait ;\j;me (Je Sévigné, de celle d'où partait Racine pour se rendre au passage du roi; je veux connaître la maison de Boileau, celle de Bossuet, celle enfin de tous les écrivains célèbres qui m'ont appris à lire et à parler.
J'aime à me perdre au Marais, où demeurait la belle société; j'évite le Panthéon, mais je regarde avec; plaisir de loin la coupole de Sainte-Geneviève, votre patronne qu'on a exilée; je passe rapidement sur le quai Voltaire, mes regards fixés sui- la Seine: enfin, longeant le fleuve, j'arrive un peu fatigué au Palais-Bourbon : c'est là que se trouve la Chambre des députés, — c'est le Vésuve.
Suit un tableau de mœurs, plein d'observations malicieuses et fines.
J'irais volontiers passer la soirée dans un des cercles où se réunissent tant d'hommes distingués; les Parisiens sont si affajjles qu'ils m'y recevraient sans peine; mais
les femmes n'y sont pas admises, et que faire dans un cercle sans elles, à moins de parler politi((ue! Or je vous confierai entre nous que j"ai une telle inaptitude pour cette science qu'un des hommes les plus patients que je connaisse s'est vraiment donné la peine de m'expliquer tout au long ce qu'il faut entendre par un doctrinaire, par le centre-gauche, le juste- milieu, la coalition, etc., dénominations nouvelles pour moi, qui retentissent à mes oreilles depuis mon arrivée en France. Eh bien, Monsieur, je n'y ai rien compris. Il en est résulté dans ma tête faible un mélange confus, un cliaos aussi incohérent que celui qu'on observe journellement dans la Chambre des députés elle-même.
Vous parlerai-je d'une autre diiliculté qui m'empêche d'écrire aujourd'hui? Je trouve une si grande différence entre les idées que je m'étais faites dans ma jeunesse sur la littérature et celles que je vois adoptées maintenant par les auteurs jouissant de la faveur publique, que j'en suis déconcerté; je les admire souvent, souvent aussi je ne les comprends pas : je vois des mots, des expressions bizarres et dont je ne puis pas saisir le sens. Que s'est-il donc passé pendant le long séjour que j'ai fait dans le Nord? Me faudra-t-il donc apju'endre une langue nouvelle dans mes vieux jours. Je n'en ai pas le courage.
Dans les lettres suivantes, datées de Nancy et de Vienne, nous n'avons pas de peine à nous apercevoir comme dans celle-ci, que ni l'âge ni le malheur n'avaient émoussé chez Xavier de Maistre cette finesse d'observation qui est en effet la dernière l'acuité frappée en nous, et que certains conservent intacte et invulnérable jusqu'au lit de mort. Xavier fait part au marquis Oudinot de ses impressions sur le prince de Metternicb, chez qui il a dîné, en ces termes, qui constituent un fort bon croquis du personnage à son déclin :
J'étais désireux de connaîtnî c'i; ])ersonnag'e diuit j'ai tant ouï parler d('|)uis trente ans. Je l'ai trouvé plus vieux «pie je m'y attendais, et rien dans sa physionomie ni dans
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son regard n'a répondu à l'idée que je m'en étais formée. 11 eonte fort long'uement des anecdotes qui ne prouvent que sa grande mémoire; et qui ne le connaîtrait pas, le l)rendrait pour un bonhomme, au premier aperçu; cependant il n'a rien perdu de sa capacité pour les alTaires, et il est toujours empereur de fait, quoi qu'en dise le Charivari, dans lequel vous aurez lu un article des plus ridicules sur son compte et sur celui de la princesse. Celle-ci est fort jolie et très heureuse : ses enfants sont charmants. Eu vous disant qu'il est empereur de fait, ce n'est que pour son ministère, car il y a trois empereurs, sans comptei' celui qui ne compte pas : Metternich, Kolowrat et Clam. Malheureusement ils ne sont pas d'accord entre eux.
La chose va, parce que c'est une machine bien montée, et elle ira longtemps ; mais s'il arrive quelque secousse qui exige de la force et de la résolution, le vieux échafaudage i^ourrait fort bien s'écrouler faute d'ensemble (1).
Au milieu de juillet 1839, Xavier de Maislre et sa femme étaient rentrés en Russie el s'y racclimataient, en jouissant de l'hospitalité de leur sœur et belle-sœur, dans une maison de campagne biea située, où une aimable attention avait placé à portée de la main de Xavier de Maistre tout ce qu'il faut pour écrire et aussi pour peindre.
C'est là que, délaissant le pinceau, il saisit la plume pour écrire à ses amis les Marcellus. Ses plaintes et ses reproches à l'adresse du meilleur critique de son temps et du nôtre, qui, sans le vouloir et sans le savoir, dans un article plein des plus bienveillantes intentions, ■ — l'enfer en est pavé, — avait maladroitement fait à l'écrivain qu'il appréciait et louait à merveille, une blessure que tout le miel de ses éloges ne suffit pas à panser. Sainte-Beuve, dans la Revue des Deux-Mondes de mai 1839, avait consacré une Étude au comte Xavier
(1) Correspondance, t. II, p. 115, juin 1839.
de Maistre, qui partageait avec Hamilton, le prince de Ligne et surtout avec son illustre frère aîné, le privilège d'être le plus Français des étrangers. Il avait dignement fait les honneurs de notre littérature à l'auteur du Voyage et du Lépreux, accentuant et consacrant la délicieuse surprise qu'avait éprouvée Xavier à se trouver célèbre dans une ville où il se flattait à peine d'être connu. Quel fut donc le grief du trop susceptible écrivain contre cette Notice, pleine de roses, dont il ne sentit que l'épine. Car l'esprit de l'homme est ainsi fait, qu'il suffit d'une goutte de fiel pour empoisonner en lui un océan de bonheur. Qu'on en juge par ces doléances de Xavier de Maistre :
Avez-vous kl mn biographie par M. Sainte-Beuve? Avec Li bonne intention de m'obiiger, il m'a vivement blessé en ])arlant de rendez-vons que j'avais, dit-il, avec une dame chez le Lépreux.
.J'avais dit à cet indiscret que personne, à la cité d'Aoste, ne craignait de le voir, et que je lui avais fait plusieurs visites avec une dame à laciuelle je faisais la cour. Mais je n'ai point parlé de rendez-vous qui n'existèrent jamais. Je ne vous ai jamais parlé de ces amours; voilà l'histoire : c'était une jeune veuve indépendante, la plus belle de la cité d'Aoste et y jouissant d'une assez jolie fortune. Je lui avais fait la cour pendant trois ou quatre ans, dans l'espoir d'en faire ma femme, mais elle en préféra un autre : Voilà en quoi consiste une bonne fortune que l'on pul)lie dans les Deux-Mondes.
Lisez ce passage où l'on me fait « jouir de la suprême félicité séparée par une feuille tremblante du suprême désespoir ». C'est chez le lépreux que nous allions nous cacher, bien sûrs de n'être pas découverts. L'impudent!
\ Cette colère d'Alceste détonne un peu avec son objet. Il est certain que le poète qui coexista toujours avec le critique, chez Sainte-Beuve, — et de là le charme et la
durée de ses fines analyses, — avait été séduit par le contraste et n'avait pas résisté aux tentations du l'antithèse quand il avait écrit, car il convient de préciser les termes du délit.
Son habitation (du Lépreux) était parfaitement solitaire : un jeune otTicier (celui de M'"<= de Hautcastel peutêtre) donnait volontiers alors, à la dame qu'il aimait, des rendez-vous dans ce jardin qui cachait des roses, ils étaient sûrs de n'y être pas troublés. Deux amants se ménag-eant des rencontres de bonheur à l'ombre de cette redoutable charmille du lépreux, n'est-ce pas touchant? L'extrême félicité à peine séparée par une feuille tremblante de l'extrême désespoir, n'est-ce pas la vie (1)?...
Sainle-Beuve, évidemment, n'y avait pas entendu malice et n'avait prétendu qu'à écrire une jolie phrase. Y avait-il là de quoi tant s'indigner? Ces lymphatiques et ces débonnaires ont, sous leur eau dormante, des soulèvements volcaniques bien imprévus. La colère de Xavier eût été plus concevable si elle fût tombée, en dépit de sa galanterie, sur la Icte mal coiffée de jVlme Olympe Coltu, qui attribuait à Joseph de Maistre le Lépreux de la cité (TAoste et s'était imposé la tâche de terminer cette histoire et de lui donner un dénouement édifiant. Point du tout, soit qu'il ait ignoré le crime ou qu'il l'ait dédaigné, c'est sur Sainte-Bi^uve que Xavier dirige ses foudres. C'est à lui que pour un peu, pour assurer la distance, il aurait proposé un duel comme la Fontaine, à ce brave capitaine Poignant, qui l'avait offensé sans le savoir, et à Viec, qui, en mauvais plaisant, l'avait persuadé qu'il devait se couper la gorge. Xavier coniinue donc à écrire avec l'encre fulminante de son grand frère.
(1) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, 1870, t. III, p. 48.
Cette bonne dame existe encore; elle a des iMil'anls et une l'éputalioji au-dessus de tout souix^-on. Que j)enserat-elle de ma fatuité presque octogénaire? Car j'ai l'aiid'avoir raconté toutes ces sottises. En outre, ne sachant, pas comment remplir la tâche insignifiante et dillicile di; ma biographie, il y annonce des oj)uscules de mon cher Tùppfer et dit qu'en reti'anchant quelques taches de style et de ton, ils auront du succès. Ces corrections devaient être un secret entre nous, et il les publie dans le texte! Tôppfer aura toute raison d'en être blessé, et j'en porterai le blâme. Que le diable emporte les littérateurs et la littérature, je ne veux plus en entendre parler.
Un mois après, sa colère ne s'est pas encore calmée. Il a besoin d'épancher sa bile, mais il commence pourtant à comprendre qu'il est plus sage et plus politique de ne pas s'obstiner, — hors du cercle de l'amitié, — à protester contre l'irréparable et à mener de ses rancunes assez grand bruit pour s'attirer des représailles.
Sa lettre au marquis Oudinot, du 18 août 183'J, se ressent des mômes impressions de chagrin et d'ennui qui président aux embarras de sa réinslallation dans un pays qui n'est le sien que parce qu'il est celui de sa femme, où il n'a point d'amis, et oia il regrette d'autres pays, d'autres amis, plus chers à son esprit et à son cœur, à son culte de la famille et du soleil.
Au moment de notre arrivée, nous avons été bien reçus de quelques anciennes connaissances. Les grands-parents de ma femme sont venus aussitôt nous voir et nous ont témoigné beaucoup d'intérêt; mais ils sont dans les hautes régions de la cour et des atïaires : l'un est ministre de l'intérieur, un autre pis encore. Vous sentez bien que dans un pays où l'on ne respire que dans l'atmosphère inunédiate de l'empereur, hors de laquelle nous nous trouvons, nous ne pouvons pas compter nos parents comme liotre société intime, ni en tirer les avantages
|iri'cu'u.\ (lUf iKnis avims trouvés dans la pnrcnic Oucliiiol l't Morcc'lhis. \'oilà le niodèlo sur lequel jo voudrais avoir di's |)aronts.
Ma feuinie est dans une meilleure passe .que moi. Ello aime passionnément son pays; elle a désiré constamment d'y revenir et rentre dans les habitudes russes aussi facilement que si elle n'en était jamais sortie. Pour moi, j'avoue que ji' ne puis m'empèeher de regretter quelquefois Paris et la bienveillance générale qu'on m'y a témoignée. Je regrette aussi des parents, d'aimables nièces ipie j'ai laissées en Savoie et la vie paisible de nos montagnes, plus analogue encore à mon àg-e et à mes g'oùts i[ue celle de Paris, mais mon devoir était de ramener ma malheureuse femme où je l'ai prise. Je serai bien partout où elle sera...
Pourvu, — semble-l-il ajouter in petto, — que nu viennent pas bourdonner autour de lui les abeilles de la critique parisienne, qui font un niiel attique, mais qui ont des curiosités importunes et des indiscrétions trop piquantes. Xavier de Maislre n'a pas encore pardonné à Sainte-Beuve, ni môme à la littérature. L'affaire, — car c'est une affaire pour lui, — du lépreux l'a dégoûté de l'une et de l'autre.
Vous voudrez j)eut-étre savoir si j'ai ])rolité de vos encouragements et si je continue l'anecdote que j'avais commencée à Paris. J'en aurais tout le loisir ici, mais je vous avoue que mon indiscrète biographie par M. Sainte- Beuve m'a dégoûté des littérateurs et de la littératur»!. Pour remplir son article, ne sachant trop que dire, il me fait donner des rendez-vous amoureux chez mon hon • nète lépreux, l'impudent! Voici ce qui a donné lieu à cette fable.
J'ai vu deux fois à Paris l'auteur de cet arli( Ir. Il mu demanda si l'on ne craignait point d'approcher le lépreux. Je lui répondis que non et que je lui avais fait souvent des visites avec une jeune dame qui le protégeait. Lc^s rendez-vous sont de son invention. Cette femme était
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veuve et libre et n'avait pas besoin de se cacher; elle existe encore; que pensera-t-elle, si elle lit cela, de ma fatuité presque octogénaire? d'aulant plus qu'il a l'air d'écrire sous ma dictée. 11 m'a de môme compromis avec l'auteur de la Bibliothèque de mon oncle, ouvrage que ]\jme Oudinot connaît et que je voulais faire réimprimer à Paris. 11 l'annonce comme ayant besoin de retouches et manquant de style et de çioûl.
L'auteur, M. Toppfer, en a été, comme de raison, vivement blessé, et moi plus encore qui perds l'amitié d'un homme cpie j'estime et dont j'admire le talent parce qu'un écrivassier veut gagner sa quote-part dans une revue hors de toute mesure et de toute convenance. Mais hmal est irréparable et je vous prie même de n'en pas parler, car je suis entre les mains de ces misérables et le mieux est de tout oublier. J'ai voulu seulement soulager et épancher une mauvaise humeur en vous en faisant part au risque de vous ennuyer.
Xavier de Maislre revient encore sur celte désagréable affaire, oii il ne fit pas f>reiive de sa philosophie ordinaire dans une lettre de 18 il à propos d'articles de Sainte-Beuve sur Toppfer et ses œuvres, qui renouvellent celte blessure qui ne se cicatrisera jamais enlièrelïient et lui fera, chaque fois que les ouvrages où les succès de Sainte-Beuve lui en fourniront l'occasion, exprimer sa rancune en termes hors de proportion avec le grief. Le célèbre critique ignora toujours, puisque la correspondance de Xavier de Maistre avec les Marcellus n'a été connue qu'après sa mort, le crime dont il s'était rendu innocemment coupable, et la colère qu'il avait soulevée dans une âme qui semblait incapable de celte passion violente et de ses injusiices. Sans quoi il eût certainement relevé l'injure de ce méconlenlement coupable à ses yeux d'ingratitude, et nous eussions assisté à un de ces revirements qui lui étaient coutumiers et à une de ces transmutations de
l'éloge en critique du miel en fiel dont Chateaubriand, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Lamartine et plus d'un autre ont fait l'épreuve amère. Nous relevons, dans une lettre du 23 mars 1841, un détail curieux et assez ignoré, c'est que la comtesse Xavier de Maistre n'était pas seulement la tante du poète Pouchkine, mais encore la tante du comte Demidolî, par lequel elle se trouvait alliée des Bonaparte.
Nous avons reçu hier la visite de M"^" DemidofT-Bonaparte, qui est fort aimable et assez joHe. Son mari est neveu de Sophie, en sorte que la voilà alliée des Bonaparte. Malheureusement le cher neveu a été rayé du service, et jusqu'à présent, on ne sait pas encore radouci pour lui.
Dans une lettre à M""' de Marcellus, du 12 juillet 1842, nous rencontrons un curieux et malin croquis du vicomte d'Arlincourt, qui nous montre que le presque octogénaire a gardé tout son esprit qu'il conservera en effet jusqu'au bout.
Nous avons dîné hier a^'cc le vicomte d'Arlincourt chez le comte Strogonoff, où il a lu une nouvelle de sa façon qui nous a intéressés. Il est fort aimable en société, mais un peu ridicule. Lorsqu'on lui parle, il se retire tout à coup dans un coin du salon pour écrire des notes. Dans une de nos brillantes sociétés, il a vu deux petits nègres et a demandé s'ils étaient esclaves. La dame de la maison lui répondit que non, parce qu'ils sont baptisés et que, par conséquent, ils sont libres. « Alors, Madame, si vos paysans se font baptiser, ils seront libres? » L'auteur dipsiboë ignorait que les Russes sont chrétiens.
Un dernier passage que nous voulons citer et qui complète heureusement la physionomie de Xavier de Maistre, en y ajoutant ce trait de fidélité naïve à la foi de ses pères sans lequel ne serait pas complète cette
figure originale de gentilhomme, de soldat, d'écrivain, d'artiste, d'honnête homme et de bonhomme, qui fut aussi et demeura un royaliste et un catholique des anciens jours. Déjà à propos de la mort de M. de Forbin et de M. de la Ferronnays, ses amis, à propos de la perte de ses enfants, nous avions remarqué le ton religieux et l'accent pénétré avec lesquels il parlait de ces exemples et de ces épreuves. (îrâce à l'ingénieux et infatigable dévouement de sa femme, un des regrets de sa vieillesse paralysée cessa avec sa cause, et il ne fut plus obligé de se faire porter au dehors pour accomplir les devoirs religieux qu'il remplissait avec la probité et la loyauté dont il se faisait un point d'honneur envers Dieu, comme envers les hommes.
Je no vous ai pas écrit que ma femme m'a fait faire une chapeUe catholique dans hi maison, en sorte que je ne sei'ai pkis obligé d'aller cliercher une messe dans nos iVoides églises.
11 fallut à Xavier de Maistre toutes les forces de résignation et de consolation que peut seule donner la foi pour ne pas tomber sous le contre-coup du coup fatal qui le priva de sa chère et fidèle compagne. Depuis le 30 septembre 1851, il ne fit plus que languir. Le 12 juin 1852, cet aimable et excellent homme, ce charmant écrivain qui « avait toujours été un peu enfant toute sa vie », disait-il en souriant, qui avait été traité en enfant, en grand enfant par son illustre frère aîné, par sa tendre, raisonnable et indulgente femme, qui depuis leur perte était comme orphelin à l'âge où la vieillesse se transforme en une dernière enfance, s'endormit avec la confiante sérénité des pieuses espérances, dans les bras maternels de la religion qu'il n'avait jamais cessé d'honorer et d'aimer.
Si nous ne nous trompons, les traits que nous avons empruntés sans les épuiser à ces correspondances que nous avons analysées ont ajouté quelque chose de plus intime, de plus vif et de plus neuf à une figure demeurée jusqu'ici un peu vague et comme voilée. Nous avons pu connaître de plus près, dans son esprit et dans son cœur, l'auteur du V'oj/arye autour de ma chambre, de VExpédition nocturne, qui lui fait suite, du Lépreux de la cité d'Aoste. Ce sont là des témoignages de son talent et des titres de sa réputation, sur lesquels, il ne restait rien à dire, les formules de l'éloge étant épuisées. Mais les détails que nous avons pu donner, et qui étaient inconnus jusqu'à ce jour sur la vie militaire de Xavier de Maistre, sur ces grades gagnés à la pointe d'une intrépide épée jusqu'à celui de général pendant l'aventureuse guerre de Géorgie, et les épiques campagnes de 1812 à 1814; sur son long séjour en Russie, qui lui avait permis d'observer de près et sur le vif, à la cour et dans les salons, au camp et à la campagne, les mœurs des grands seigneurs, des soldats et des paysans; nous ont ouvert des perspectives nouvelles sur la seconde phase et la seconde manière de son talent, caractérisé par les Prisonniers du Caucase, la Jeu7ie Sibérienne et les curieux fragments des Nouvelles, publiés pour la première fois, par M. Eugène Réaume (1).
Nous ne pouvons entrer ici dans l'analyse de ces derniers ouvrages inachevés de Xavier de Maistre, beaucoup moins connus, — et c'est dommage, — que
(1) Fragments (Episodes de mœurs russes). — Histoire d'un prisonniev français (1812-1813). — CalJicrine Fremniski. — His luire de M"" Prélesiinoff. — Une évasion.
les premiers, qui le montrent dans la pleine possession et la maUirité savoureuse de son talent.
Les Prisonniers du Caucase et la Jeune Sibérienne, écrits sans doute par Xavier de Maistre pendant l'année de trêve et de repos relatif de 1814. furent publiés, pour la première fois, à Paris, en 1815 (i). C'est le neveu de Xavier de Maistre, M. de Vignel, qui les avait remis à M. Valéry, leur premier éditeur.
Lorsque Sainte-Beuve les apprécia, en 18é59, et les révéla, par son article, à la plus grande partie du public lettré français, quoiqu'ils eussent eu un succès attesté par six éditions successives en vingt ans, la critique manquait de notions exactes sur la littérature et les mœurs russes et de point de comparaison. Les éludes assez superlicielles de Mérimée et de Louis Viardot sont postérieures, et ce n'est qu'il y a quelques années, grâce à M. Melchior de Vogiié, que nous avons été pleinement initiés aux mystères de la littérature et du génie russe. Ce n'est que depuis quelques années que nous connaissons à fond, autant qu'on peut le dire d'écrivains étrangers : Pouchkine et Lermontoff, Ivan Tourguenieff, Gogol, Tolstoï, Dostoyewski et Pisemski et GontcharofT. Sainte-Beuve, frappé de la précision du détail, de la sobriété de la couleur, de l'intimité et de l'intensité de vie des récits russes de Xavier de Maistre, n'avait pu trouver à en comparer l'effet qu'à celui des Nouvelles de Mérimée. Il trouvait à l'auteur de la Jeune Sibérienne et des Prisonniers du Caucase moins d'art, mais plus de naïf et d'humour dans son récit. Il signalait dans la manière de Xavier de Maistre la probité d'exactitude et comme la
(1) Paris, Dondey-Dupré fils et Pontliieu, in-18, 1813.
religion de la vérité qui marquaient ses tableaux et ses portraits d'une si saisissante empreinte de réalilé. Xavier de Maislre copiait la réalité et la vie, sans mélange de fantaisie, de roman, sans autre luxe que celui du choix du trait caraclérislique. C'était le contraire du procédé du romantisme qui, faisant de l'art pour l'art, eût dédaigné de peindre les choses comme les voit le vulgaire, qui mettait en tout, et jusque dans la nature du tempérament et du roman, poétisant la vie et idéalisant la réalilé. Seulement artiste moins impérieux, moins égoïste, moins sec que Mérimée, il trahissait l'homme en lui par quelque rapide et sympathique éclair d'émotion ou de pitié. Il ne s'était pas interdit d'avoir un cœur. Mais quelle différence dans la façon de peindre ses personnages et de les faire parler ou plutôt agir avec une Madame Cottin, par exemple, qui avait traité avant lui le même sujet que là Jeune Sibérienne avec l'exubérance de sensibilité ou de sensiblerie et l'emphase déclamatoire h laquelle n'échappait pas toujours M™' de Duras, l'auteur d'Ouriha et d'Edouard. Nous comprenons que cette femme d'esprit, mais qui n'avait pas un goût supérieur à celui de son temps, eût été effarouchée, effrayée, à la lecture du manuscrit qui lui avait été communiqué, et eût mal auguré de la publication. Elle sursauta notamment aux scènes des Prisonniers du Caucase. « Cet ouvrage, dit Sainte-Beuve, par la singularité des mœurs et des caractères si vivement exprimés, semble déceler, dans ce talent d'ordinaire tout gracieux et doux, une faculté d'audace qui ne recule, au besoin, devant aucun trait de la réalité et de la nature, même la plus sauvage. M. Mérimée pourrait envier ce personnage d'Ivan, de ce brave domestique du. major, à la fois si
lidèle el si féroce, et qui donne si lestement son coup de hache à qui le gène en sirtl.int l'ait" : liai luli, liai lali! »
Ses Prisonniers du Caucase, en elfet, sont dignes de Mérimée et l'ont sans doute inspiré, comme un hon modèle inspire un bon peintre. Par cet ouvrage, et par la Jeune Sibérienne, Xavier de Maistre demeure à la fois un ancêtre, un maître de notre littérature, dans son dernier elfort pour se rapprocher de la vérité et de la vie, et aussi un ancêtre, un maître de la littérature russe contemporaine. Son chef actuel, le comte Tolstoï, a certainement lu, et n'a pas lu sans profit, comme on pourrait s'en convaincre par certaines analyses et certains rapprochements, les lettres de Joseph de Maistre sur la campagne de Russie, publiées en 1850, ni les ouvrages de Xavier de Maistre, dont l'action, les mœurs et le paysage sont empruntés à la Russie, la Jeune Sibérienne et surtout les Prisonniers du Caucase.