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LA PHILOSOPHIE. — CRITIQUE DE LOCKE ET DE BACON

L'esprit de Joseph, de Maistre, on a pu le voir dans la suite de cette étude, et on le verra mieux encore par la lecture assidue de ses ouvrages, est éminemment un esprit philosophique. Soit qu'il s'occupe de la Révolution, ou de la Papauté, ou du gouvernement temporel de la Providence, il remonte aux premiers principes, ce qui est proprement faire la philosophie des sujets qu'il traite.

Avec de telles aptitudes et un tel vol intellectuel, on a l'étoffe d'un philosophe au sens le plus précis et le plus scientifique du mot; et on le deviendra si on prend de bonne heure pour objet d'étude, je ne dis pas exclusif, mais du moins principal et direct, les questions métaphysiques et psychologiques, si on les examine avec les précautions, la patience, l'esprit de suite que la méthode exige, si enfin on

enchaîne ses idées les unes aux autres de façon à en former un corps régulier de doctrine.

La vie agitée de Joseph de Maistre, les devoirs et les prédilections qui orientèrent constamment son esprit vers les questions politiques et sociales, historiques et religieuses, ne lui permirent guère cette application continue et cette concentration spéciale, aussi nécessaires au philosophe qu'au physicien ou au géomètre. La philosophie proprement dite ne fut, pour son intelligence ouverte à tout et curieuse de tout, que l'occupation favorite des heures de loisir. Il n'y fut donc et n'y pouvait être qu'un amateur de génie, avec des vues supérieures, hardies, risquées parfois, et un très vigoureux polémiste exposé de temps à autre à ne pas frapper tout à fait juste lorsqu'il n'est pas suffisamment renseigné sur le côté technique des questions. Comme il n'a touché à rien sans y laisser sa marque, il mérite d'être suivi dans ses excursions philosophiques qui nous présentent sous un nouvel aspect le penseur et le lutteur. Mais nous ne devons pas oublier qu'elles n'ont dans son œuvre et dans son influence qu'une valeur accessoire, et qu'elles ne sont pas, il s'en faut, le fondement principal de sa haute renommée.

Et d'abord, qu'a-t-il pensé de la raison humaine, et quelle valeur lui a-t-il attribuée ?

Tout homme qui s'occupe ou prétend s'occuper de philosophie est tenu de répondre nettement à cette question préalable. S'il juge la raison incapable de discerner le vrai du faux en quelque sujet que ce soit, il est sceptique et non pas philosophe ; sa seule philosophie, sa seule science est de nier la possibilité même de la philosophie et de la science. S'il la juge incapable de s'élever au-dessus de l'observation des phénomènes sensibles et de la détermination de leurs lois, d'atteindre les causes au delà des effets, l'invisible au delà du visible. Dieu au delà du monde, il peut être physicien et naturaliste, il n'est pas philosophe ; car il nie la psychologie et la métaphysique, qui sont les deux grands chapitres de la philosophie.

Or cette négation, totale ou partielle, de la philosophie et de la science, peut être inspirée par deux esprits et dirigée vers deux résultats tout à fait opposés.

Quelques ardents défenseurs du christianisme, non contents de prouver à la raison humaine, par le spectacle de. ses défaillances et de ses erreurs, le besoin qu'elle a d'un guide plus sûr et d'une autorité

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plus haute qu'elle-même, oqj; cru pousser rargument jusqu'au bout et lui donner son maximum de force en soutenant que l'homme livré à ses seules ressources ne peut établir avec certitude aucune vérité de l'ordre moral. Ils se sont persuadé que la raison humiliée, éperdue, désabusée d'elle-même, capitulerait sans condition entre les mains de l'Église catholique, seule autorité qui reste à flot dans ce naufrage universel. Et ils n'ont pas su voir que, réduite à cet état, la raison ne peut plus même faire l'unique démarche qu'ils attendent d'elle. Incapable de savoir s'il y a un Dieu et si ce Dieu est bon ou mauvais, véridique ou trompeur, comment seraitelle certaine qu'il a parlé et qu'il faut l'en croire? Hors d'état de discerner le vrai d'avec le faux, comment discernerait-elle la vraie religion divine d'avec ses contrefaçons humaines?

A l'autre pôle nous trouvons le groupe beaucoup plus nombreux des sophistes qui, loin de songer à faire régner la foi sur les ruines de la raison, veulent au contraire, en détruisant la raison, rendre toute foi impossible et supprimer du même coup toutes les vérités, tant naturelles que surnaturelles, de l'ordre moral. Tel fut le dessein avoué des sectaires du xviii* siècle, Rousseau et quelques autres mis à part ; et tel est celui du positivisme contemporain, aux yeux duquel la métaphysique, avec toutes ses dépendances, doit être rayée de la liste des sciences et abandonnée, avec la religion, au sentiment individuel, en d'autres termes reléguée dans le monde des chimères,

Personne ne soupçonnera Joseph de Maistie d'avoir fait à la raison cette guerre qui vise le Dieu de la religion à travers le Dieu de la philosophie. Mais les mêmes critiques qui l'ont dépeint, — lui ! — comme un partisan de l'ignorance, n'ont pas manqué de le dépeindre aussi comme un ennemi de la philosophie, résolu à confisquer la raison au profit de la foi. Ils n'ont point eu de peine à relever dans ses écrits- intimes ou publics des mots piquants et des pages véhémentes où il ménage peu les philosophes et dit vertement son fait à la raison humaine. Mais, quand elles ne sont point matériellement inexactes, ces citations ont toujours le défaut d'être prises à contre- sens; la raison qu'il anathématise n'est pas toute raison; les philosophes qu'il flagelle ne sont point tous les philosophes; et le plus qu'on puisse dire pour excuser un peu l'injustice des critiques, c'est que le grand polémiste n'a pas toujours choisi ses paroles avec une précision qui ne laissât aucune place à l'équivoque.

La raison révoltée contre Dieu lui est une ennemie personnelle; il voit en elle la mère d'une secte antisociale aussi bien qu'antireligieuse; il rabat tantôt avec une éloquence indignée, tantôt avec une ironie accablante, sa folle prétention de se suffire, de refaire l'homme et la société, de remplacer le christianisme, de ramener l'âge d'or. La raison séparée^ la philosophie respectueusement hautaine qui prétend ne relever de personne et ne tenir aucun compte de l'Évangile et de l'Église, ne lui est guère

plus supportable ; et Ton peut croire qu'il n'eût pas été tendre pour le spiritualisme rationaliste de V. Cousin et de son école ; s'il l'eût connu il y a quarante ans, aux jours de ses splendeurs officielles, il lui eût prophétisé à coup sûr sa décadence aujourd'hui visible et sa ruine à peu prés consommée. Il se peut donc qu'ayant sous les yeux le spectacle des destructions morales, intellectuelles et sociales opérées au nom de la raison, rencontrant devant lui la bande des sophistes qui se disaient philosophes et les seuls philosophes, il ait parfois semblé mettre un peu au-dessous de sa place cette raison qui se mettait si fort au-dessus, et que ses vivacités contre les philosophes de son temps n'aient pas toujours exprimé le distinguo qui était dans son esprit. Mais c'est bien là tout ce qu'on peut accorder. Plus que personne d'ailleurs il honore les vrais philosophes; et la mesure de son respect pour eux est donnée par celle de son mépris pour les sophistes. « Pesez les voix départ et d'autre, » dit-il à propos de la question de Torigine des idées, « et voyez d'un côté Pythagore» Platon, Cicéron, saint Augustin, Descartes, Bossuet, Fénelon, Leibnitz. Je ne vous nommerai pas les champions de l'autre parti, car leurs noms me déchirent la bouche. Quand je ne saurais pas un mot de la question, je me déciderais sans autre motif que mon goût pour la bonne compagnie et mon aversion pour la mauvaise (1). » Mais il s'agit moins des philosophes que de la phi-

1) Soirées de Saint-Pétersbourg ^ 2« entretien.

losophie, et moins de la philosophie que de la raison» Que peut-elle, selon Joseph de Maistre, dans l'ordre des vérités suprasensibles ?

« Il n'y a point de certitude, hors la foi, si nous sommes créés par un Dieu bon, ou par un Dieu mauvais, ou à l'aventure... Selon les lumières naturelles, nous sommes incapables de connaître ce que Dieu est, ni s'il est. » Ainsi parlait Pascal, exagérant au delà de toute mesure la perturbation produite dans l'intelligence humaine par la chute originelle. Joseph de Maistre repousse avec énergie ces propositions sceptiques, aussi contraires à l'enseignement de l'Eglise qu'au bon sens et à l'expérience du genre humain. Tout un important chapitre de sa critique de Bacon est consacré à établir que J'ordre qui resplendit dans l'univers est une révélation actuelle de la sagesse et de la puissance de son auteur, que le lien qui enchaîne les effets avec causes n'empêche nullement les intentions et les fins de s'y révéler, et que, selon la parole de saint Paul, il ne peut y avoir d'excuse pour celui qui ne sait pas voir Dieu dans ses créatures.

Si on lui objecte que. Dieu étant incompréhensible, nous ne saurions ni avoir une idée de lui, ni par conséquent démontrer son existence, il répond très justement, en vrai philosophe qui ne consent pas à juger la raison impuissante à cause qu'elle n'est pas toute-puissante :« Soutenir qu'on n'a aucune idée de Dieu parce qu'on n'en a pas une idée parfaite, et que c'est absolument la même chose d'igno-

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rer ce qu'il est ou s'il est^ ce n'est pas senlement un blasphème contre Dieu même, c'est un blasphème contre le bon sens. Il en résulterait que nous n'avons ridée de rien, puisqu'il n'existe rien dont l'e s sence nous soit parfaitement connue (1). »

Et si, sous prétexte « de rendre à la foi ce qui appartient à la foi,> on présente cette thèse de l'impuissance de la raison comme un hommage à la révélatien, le penseur chrétien ne se laisse pas prendre à ce piège. « Ce respect-là, » dit-il, « ne tend point à relever l'Ecriture sainte, mais à dégrader la raison en la rendant étrangère à Dieu. D'ailleui's il est essentiel d'observer que rÉcritu)*e sainte ne révèle nulle part l'existence de Dieu; elle la suppose comme une vérité connue antérieurement (2). » — Enfin « comment l'homme recevra-t-il une vérité nouvelle s'il ne porte pas en lui-même une vérité intérieure par laquelle il jugera l'autre ? Entre Moïse et Hésiode, qui nous force à choisir ? L'un vaut l'autre s'ils ne sont jugés d'après une règle intérieure qui déclare l'un historien et l'autre romancier (3)... Dès que vous séparez la raison de la foi, la révélation, ne pouvant plus être prouvée, ne prouve plus rien ; ainsi il faudra toujours en revenir à l'axiome si connu de saint-Paul : que la loi est justifiée par la raison (4). »

1) Exot/men de la philosophie de Bacon, 2* partie, ch. !«'.

2) 16., ih.

3) J6., ih.

4) 16., ih.

Ces textes sont décisifs. Sans contestation possible la doctrine de Joseph de Maistre est celle-ci : Quoique la raison humaine soit faible, courte, fragile, incapable d'être pour l'homme un guide unique et sûr, elle va légitimement à Dieu par la voie des créatures. La révélation ne donne pas l'idée de Dieu, elle la suppose. Nous ne pouvons discerner la vraie religion d'avec les fausses que parce que nous avons le pouvoir général de distinguer la vérité de l'erreur. Se soumettre à la foi n'est pas l'abdication de la raison, mais sa dernière démarche.

Ce sont là les vrais principes de la philosophie chrétienne ; il ne faut pas se lasser de redire que les rares apologistes qui ont cru servir la cause de la religion en s'appropriant sans réserve les arguments des sceptiques contre la raison et la philosophie ont toujours été suspects dans l'Eglise, et plus d'une fois expressément condamnés par elle. Joseph de Maistre est aussi éloigné qu'on peut l'être de leur méthode et de leurs maximes ; et les vivacités de sa polémique contre les philosophes ne fournissent pas même un prétexte à le ranger dans ce groupe téméraire et malhabile.

On a cru trouver cependant une preuve plus sérieuse de ses affinités pour ce scepticisme théologique dans une lettre à M. de La Mennais, datée de l'avant-dernière année de sa vie (1820). Le jeune prêtre breton était alors dans tout l'éclat d'une gloire naissante. Le grand style et la puissante dialectique du premier volume de V Essai sur Vlndif-

férence l'avaient placé d'emblée au premier rang de l'apologétique moderne ; et le second volume, digne de son aîné par le talent, excitait par sa marche aventureuse de vives controverses entre les catholiques. L'auteur, déployant avec une ardente éloquence un ensemble d'idées vaguement énoncé dans le premier volume, prenait à partie la raison individuelle non dans ses révoltes, mais dans son essence ; et il concluait son long réquisitoire par ces mots qu'un Gorgias ou un Pyrrhon eussent signés volontiers : <^ La raison ne sera jamais certaine qu'elle ne se trompe pas. » Toutefois, en condamnant la raison individuelle, il prétendait ne pas rendre la vérité inaccessible à l'homme , et il se flattait d'échapper au scepticisme en attribuant à la raison universelle , c'est-à-dire à la raison collective du genre humain, la sûreté et la puissance qu'il déniait à celle de chaque individu. Cette philosophie du sens commun, comme il l'appelait, est aujourd'hui jugée; ce qu'elle offrait comme une issue n'était qu'une impasse, et la prétention était chimérique de composer avec des zéros de certitude une somme qui fût la certitude. Toutefois la théorie était spécieuse ; elle semblait faire équitablement les parts ; elle s'appuyait sur le légitime crédit dont a toujours joui auprès des meilleurs philosophes l'argument tiré du consentement unanime des peuples; de très bons esprits pouvaient s'y laisser prendre et s'y laissèrent prendre.

Joseph de Maistre fut-il du nombre ? Un savant

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critique voif dans la lettre de 1820 la preuve que tout au moins il y inclina (1). Je me permets de ne point accepter son interprétation ; et, en relisant ce document, je suis plus frappé des réserves que des approbations qu'il contient.

Les approbations et les encouragements s'adressent, en termes très flatteurs, mais très généraux, au talent et au zèle de l'écrivain, qui les méritait alors et semblait promettre au vieux champion de la religion, du Saint-Siège et de la royauté un continuateur digne de lui : « Votre lettre du 28 août m'a fait toute la peine possible en m'apprenant tous les chagrins que vous donne ce second volume. J'y ai trouvé, je puis vous l'assurer sans flatterie, d'aussi bonnes intentions et le même talent que dans le précédent: pensées fortes et profondes, grandes vues, style pur, élégant, grave en même temps et très fort adapté au sujet... Après tout, nous avons tous un grand défaut dont il n'y a pas moyen de nous défaire : c'est d'être fils d'un homme et d'une femme ; y a-t-il rien d'aussi mauvais sur la terre ? Nous avons beau faire, vous et moi, et tous nos confrères les humains, je dis les mieux intentionnés, dans tout ce que nous faisons il y aura toujours des taches humaines : et documenta damus qua simus origine nati. C'est cependant une assez belle consolation pour vous de savoir, sur la parole d'hon-

1) Le R. P. E. Becker, jésuite hollandais, dans un opuscule qui n'a point été traduit en français.

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neur de tous les gens de goût, qu'après vous avoir soumis à la critique la plus sévère, vous ne serez plus qu'un des plus grands écrivains du siècle. — Pauvre homme ! prenez patience. »

Les réserves, discrètes, mais» très significatives pour tout bon entendeur, portent sur la doctrine particulière couvée dans le premier volume de 1'^^sai et éclose dans le second. Discrètes, elles devaient l'être ; cela était de l'urbanité de Joseph de Maistre et de son attention à ne pas décourager par des critiques dures un si précieux auxiliaire ; et cela était aussi de sa fine psychologie morale qui n'ignorait pas à quel point sont ombrageux les amourspropres d'auteur ; et Dieu sait ce que fut, hélas ! celui de La Mennais. Mais, en somme, il dit ce qu'il veut dire, après l'avoir laissé délicatement deviner dès la première phrase élogieuse. Visiblement l'auteur lui paraît mal embarqué dans son second volume, et il eût souhaité que la théorie dont son navire est chargé eût été laissée à terre comme une marchandise suspecteetcompromettante:«L'homme d'esprit qui vous défia, à l'apparition de votre premier volume, de faire le second, n'avait pas tant tort; le sujet de V indifférence religieuse expose constamment l'auteur à en sortir parce qu'il est continuellement tenté de démontrer par de nouveaux arguments la vérité de cette religion sur laquelle on se permet la plus téméraire indiff'érence. C'est autre chose encore dans votre second volume où vous examinez les sources de la vérité ; nou-

velles tentations de sortir de votre sujet qui, à prendre la chose rigoureusement,est renfermé dans les quatre derniers chapitres de votre premier. A Dieu ne plaise cependant' que je veuille vous disputer les heureux préparatifs, les superbes vérités concomitantes dont vous avez flan4ué ce bel édifice! Mais je dis que vous gagnerez à ne pas sortir de votre cadre. »

Il n'y a guère à se tromper sur la direction de ces travaux d'approche. Mais il faut enfin venir à la question. Il y vient, et le premier nom qu'il prononce nous le montre très éveillé sur le péril particulier de la tactique adoptée par M. de La Mennais. « Vous savez sans doute que le traité du docte Huei sur la faiblesse de V esprit humain alarma plusieurs lecteurs ; et Voltaire ne manqua pas de dire qu'il réfutait la Démonstration évangélique (1). Il vous arrive quelque chose de semblable. La première partie de votre second volume alarmera de fort honnêtes gens ; et d'autres hommes beaucoup plus nombreux feront semblant d'être alarmés ; il faut vous y attendre : humant nihil a te alienum putes. Je le dis dans un sens nt)uveau et très vrai. »

On ne saurait dire plus doucement et plus clairement à un homme qu'il est dans une voie ou mauvaise ou dangereuse, et que le mieux serait de revenir sur ses pas. Toutefois la théorie de M. de La Mennais ne voulait point être le scepticisme et

1) Ouvrage apologétique du même auteur.

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prétendait au contraire asseoir la certitude, la foi humaine^ sur la seule base qui tout ensemble fût solide et cependant distincte de la révélation positive. Joseph de Maistre lui en donne acte ; mais en même temps il se réserve : « J'ai bien compris la raison par laquelle vous échappez aux attaques qu'on vous porte, celle de la raison universelle. Le temps me manque pour me jeter dans cet océan. Je vois bien quelques véritables difficultés, mais je ne cesserai devons dire : Courage ! »

Qu'est-ce à dire, courage ? Le critique distingué dont j'ai l'opuscule sous les yeux semble voir dans ce mot une exhortation à persister dans la doctrine de l'Essai. Pace ejus diœerim, cette interprétation est presque un contre-sens. Que l'auteur des Considérations et du Pape achevât d'adoucir sa critique en encourageant l'auteur de Y Essai à persévérer dans la défense des grandes causes que tous deux servaient, cela était naturel et presque indispensable. Mais qu'après lui avoir dit assez clairement: «Votre thèse de la raison universelle n'avait que faire où vous l'avez mise ; elle alarme des gens dont Topinion a droit à des respects, elle est, prima facie, dangereuse, et vos explications n'écartent pas la difficulté et le péril, » il l'ait animé à la maintenir quand même, ce serait, suivant un mot que sa correspondance affectionne, une bêtise en même temps qu'une contradiction. Un tel homme n'était capable ni de l'une, ni de l'autre.

De ce côté il est donc sans reproche. Ce qu'il faut

reconnaître et ce qui trahit quelques lacunes dans son éducation philosophique et théologique, c'est que la distinction entre les vérités de l'ordre surnaturel et celles de l'ordre naturel n'est point assez fermement maintenue dans ses écrits parce qu'elle était un peu flottante dans sa pensée. Tantôt il semble croire que la philosophie ne peut travailler que sur des données fournies par la révélation : « Lorsque nous nous occupons de philosophie rationnelle, il ne faut jamais' oublier que toute proposition de métaphysique qui ne sort pas comme d'elle-même d'un dogme chrétien n'est et ne peut être qu'une coupable extravagance. » Tantôt au contraire il semble agrandir outre mesure le domaine de la raison en lui attribuant le pouvoir de démontrer scientifiquement les vérités qui sont l'objet propre de la foi divine : « Le but de la révélation n'est que d'amener l'esprit humain à lire dans luimême ce que la main divine y trace ; et la révélation serait nulle si la raison, après l'enseignement divin, n'était pas capable de s'enseigner à ellemême la vérité révélée (1). » Les deux propositions sont fausses. La première absorbe Tordre naturel dans l'ordre surnaturel en présentant comme conséquences ou épanouissements du dogme révélé les vérités philosophiques qui, logiquement, sont au contraire prœambula fidei. La seconde absorbe l'ordre surnaturel dans l'ordre naturel en étendant

1) Eafomen de la philosophie de Bacon, 2« partie, ch. I«'.

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le pouvoir de la raison à la démonstration des mystères, lesquels ne seraient pas mystères s'ils étaient rationnellement démontrables. Ils ne le sont pas parce qu'ils appartiennent à un ordre de vérités qui dépasse la portée naturelle de la raison humaine et ne lui est rendu accessible que par un don gratuit de la bonté divine.

Mais il convient d'ajouter, pour être tout à fait juste, que ces deux erreurs ont en partie leur source dans une conviction parfaitement fondée, je veux dire dans une foi profonde à l'harmonie des deux ordres de vérités, aux immenses services que la religion a rendus à la philosophie, à la fausseté nécessaire de toute objection qui transforme nos mystères supérieurs à la raison en contradictions destructives de la raison, enfin aux magnifiques analogies que les plus grands apologistes ont si souvent signalées entre l'ordre de la grâce et l'ordre de la nature. Si Joseph de Maistre eût écrit sous les yeux de quelque théologien exact, il se fût sans nul doute corrigé en ce sens/ en s' écriant peut-être : Je n'ai pas voulu dire autre chose !

Un lien étroit rattache l'une à l'autre la question de la valeur de l'intelligence humaine et la question de l'origine des idées. Si, en efi'et, après avoir résolu

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la première contre le scepticisme, on donne à la seconde une réponse qui, suivie jusqu'au bout, aboutisse à rayer de la liste de nos connaissances les idées métaphysiques et morales, la notion de Dieu, les axiomes universels, on n'a rien fait; et le scepticisme rentre en maître, c'est-à-dire en destructeur, dans la philosophie toute entière.

Or la psychologie sensualiste, en ramenant toutes nos idées à une origine sensible, conduit infailliblement à ces résultats négatifs. Ceux qui l'embrassent sont dans l'alternative ou de descendre, en raisonnant bien, jusqu'à l'athéisme et au matérialisme, ou de se dérober, à force d'inconséquences, à ces conclusions logiquement nécessaires. Et comme la logique finit toujours par avoir raison, le dernier mot appartient toujours à ceux qui suivent jusqu'au bout les conséquences du sensualisme et non à ceux qui les esquivent. Ainsi en avait-il été au xviii* siècle. La psychologie de la sensation y avait porté tous ses fruits; et, grâce à elle, l'orgueil qui avait proclamé la raison souveraine en était venu à dégrader la raison.

Joseph de Maistre attaqua avec une singulière vigueur cette philosophie qui, de son temps, régnait encore ; et il doit être compté parmi ceux qui, bien avant Cousin et son école, contribuèrent à la mettre en déroute. Il la méprisait par aversion naturelle pour la mauvaise compagnie ; il l'avait en horreur tant pour ses désastreuses conséquences en religion, en métaphysique, en morale et même en poli-

tique, que pour la grave atteinte qu'elle porte à la dignité de l'intelligence humaine. Toutes les pentes de son noble esprit l'inclinaient vers celle qui va de Platon, — et d'Aristote aussi, selon lui, — à Leibnitz en passant par Cicéron et saint Augustin, par saint Thomas et toute la scolastique bien interprétée par Descartes, Bossuet et «cet illustre Malebranche qui », dit-il, « a bien pu errer quelquefois sur le chemin de la vérité, mais n'en est jamais sorti. »

Il prend donc une position aussi éloignée que possible de la doctrine sensualiste, et se déclare pour les idées innées. Il va sans dire que pas plus que Descartes il n'entend par là des idées présentes à la conscience avant la naissance ou dés la naissance, et qu'il ne nie pas la nécessité d'un excitateur sensible pour élever l'esprit à la conception de Dieu et des vérités éternelles. Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que la doctrine des idées innées lui est surtout chère comme contradiction précise de l'erreur sensualiste. « On n'entend parler ici, » dit-il, dans une note, « que de la proposition négative qui nie l'origine matérielle des idées ; le surplus est une question entre nous, une question de famille dont les matérialistes ne doivent pas se mêler. » Et ailleurs : « Que les idées universelles soient innées en nous, ou que nous les voyions en Dieu, ou comme on voudra, n'importe ; c'est ce que je ne veux point examiner en ce moment : le point négatif de la question est sans contredit ce qu'elle renferme de

plus important. » Il lui suffit donc d'établir que les sens ne peuvent nous donner ni l'universel, ni l'immatériel, ni le moral, ni le divin, que cependant nous pensons tout cela, qu'il y a donc dans l'esprit humain une force quelconque qui nous permet de le penser et qui prend son point d'appui dans le sensible pour dépasser le sensible ; que cette force, de quelque manière qu'on explique son action, constitue le caractère spécifique de l'homme, la raison ; et qu'enfin, si importante que soit la part de l'éducation et de la tradition dans la formation intellectuelle de l'homme, encore faut-il qu'elles trouvent dans l'esprit quelque chose qui leur réponde et réagisse sous leur excitation.

En tout cela notre auteur me semble avoir la vérité avec lui, bien que je ne prétende pas justifier un à un tous ses arguments, moins sûrs parfois que ses conclusions. La doctrine des idées innées, professée avec cette réserve, ne paraît pas moins acceptable pour un scolastique que pour un cartésien ; et nous voyons, par un passage des Soirées^ que Joseph de Maistre approuve pleinement la doctrine de saint Thomas, selon laquelle l'intellect en tant que distinct des sens, — la raison, dirions-nous aujourd'hui, — consiste essentiellement dans la faculté de concevoir VuniverseL Que s'il insiste longuement sur l'impossibilité de l'invention humaine du langage, j'estime qu'il a grandement raison en cela, comme aussi M. de Bonald qui fut, à la même époque, l'infatigable champion de la même

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thèse. Et je ne vois pas que ce soit par ce côté que l'auteur de la Législation primitive incline vers le système que-le Saint-Siège censura depuis sous le nom de traditionalisme.

L'erreur du traditionalisme consiste essentiellement à soutenir que l'homme doit, ses idées métaphysiques et morales à la société, que notre intelligence est une pure réceptivité, une table rase sur laquelle l'éducation sociale et le langage inscrivent les notions auxquelles nous devons la qualité d'êtres raisonnables. S'il en était ainsi, l'homme n'aurait jamais d'idées ; car le langage n'est qu'un vain bruit s'il ne trouve pas dans l'intelligence à laquelle il s'adresse quelque germe à développer, quelque activité à mettre en mouvement. Autant l'action sociale dont il est le grand véhicule est féconde si elle s'exerce sur ce quelque cfeo^e, autant elle demeure stérile dans l'hypothèse traditionaliste. Il est très vrai que l'homme est un être enseigné, et que l'excitation de la parole est pratiquement nécessaire à l'intelligence pour secouer son sommeil et débrouiller sa confusion primitive ; mais il est très faux que la puissance de la parole aille au delà, jusqu'à nous apporter les idées dont elle est le signe. La doctrine des idées innées telle que Joseph de Maistre l'entend, ou de la faculté innée telle que les scolastiques l'enseignent, barre absolument le chemin à cette dangereuse erreur. Ce n'est donc point assez de dire que notre auteur n'est pas traditionaliste au mauvais sens du mot; il faut ajouter qu'il ne peut pas l'être.

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On a cru cependant trouver la preuve qu'il l'était, dans 'son admiration pour les écrits philosophiques de M. de Bonald et dans l'intime fraternité d'armes qui s'établit à distance entre ces deux grands soldats de l'Église et de la royauté. Ce bel incident de sa vie littéraire mérite d'être regardé de prés ; on nous permettra de nous y arrêter un instant.

M. de Bonald, dans sa Législation primitive publiée en 1801, avait mentionné avec honneur l'auteur des Considérations sur la France, Le livre ne parvint à Saint-Pétersbourg qu'en 1812. Joseph de Maistre s'empressa d'adresser à M. de Bonald, en qui il avait reconnu un esprit de sa famille, un remerciement exquis comme il savait les tourner. Sa lettre était une avance ; elle devint le point de départ d'une correspondance qui prit bien vite le ton de la plus entière et affectueuse confiance, et qui donna pendant huit ans à ces deux grands hommes de bien la joie de se sentir d'accord à peu près sur toutes choses en religion, en politique, en philosophie sociale, en appréciation des hommes et des événements.

Plus d'une fois Joseph de Maistre témoigna cette joie à son ami avec une cordialité virile. Je cite un passage entre plusieurs : « Je ne sais comment faire pour vous exprimer le plaisir que m'a fait une coïncidence d'idées telle que peut-être il n'en a jamais existé. J'ai peur qu'il n'y ait de l'impertinence dans cette observation. Mais, bon Dieu! je ne sais qu'y faire. La chose est ainsi ; et si j'avais l'inexprimable

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plaisit» de vous voir au milieu de tous mes papiers, je vous amuserais vous-même, monsieur le vicomte, en vous montrant dans mes griffonnages ce que les théologiens appellent loca parallela. Dites-moi, je vous prie, si vous n'avez point senti que je vous sautais au cou après avoir lu ce que vous dites en deux ou trois endroits de ce détestable Condillac, l'idole fatale de la France et l'instituteur de votre jeunesse (1). »

Le savant critique que nous avons déjà mentionné triomphe de ce passage et en tire une conclusion qu'on pourrait mettre en cette forme : « Bonald est le chef du traditionalisme ; or J. de Maistre, de son aveu, est en toutes choses d'accord avec Bonald, donc J. de Maistre est traditionaliste. » •

La conclusion n'est point vraie parce que chacune des deux prémisses ne l'est qu'à moitié. Premièrement il s'en faut que M. de Bonald soit ce traditionaliste inflexible et complet que l'on imagine. Sa doctrine sur l'influence de la société et du langage est au contraire très flottante, inclinant tantôt à réduire à si peu que rien la part de la spontanéité intellectuelle dans l'acquisition de nos connaissances, tantôt à la rétablir dans une mesure à peu près équitable. Secondement, là où il retire tout à la raison pour tout attribuer à l'éducation sociale, Joseph de Maistre est si fort éloigné de le suivre qu'au contraire il le combat de front ; et la coi'nc/-

1) Turin, 15 novembre 1817.

dence ne se retrouve que quand son illustre ami revient à cette doctrine deTinnéité qui exclut absolument le traditionalisme hétérodoxe. Le passage est beau et décisif ; il mérite d'être cité tout entier.

« Un écrivain bien différent » (de Locke et de Condillac) « et d'une tout autre valeur, qui honore aujourd'hui la France par des talents supérieurs et par le noble usage qu'il en sait faire, a cru argumenter d'une manière décisive contre les idées innées en demandant comment, si Dieu avait gravé telle ou telle idée dans nos esprits, l'homme pourrait parvenir à l'effacer ? comment, par exemple, l'enfant idolâtre, naissant, ainsi que l'enfant chrétien, avec la notion distincte d'un Dieu unique, peut cependant être ravalé au point de croire à un,e multitude de dieux ?

« Que j'aurais de choses à vous dire sur cette notion distincte et sur l'épouvantable puissance dont l'homme n'est que trop réellement en possession d'effacer plus ou moins ses idées innées et de transmettre sa dégradation l Je m'en tiens à vous faire observer ici une confusion évidente de Vidée ou de la simple notion avec l'affirmation, deux choses cependant fort différentes: c'est la première qui est innée et non la seconde ; car personne, je crois, ne s'est avisé de dire qu'il y avait des raisonnements innés. Le théiste dit : Il n'y a qu'un Dieu, et il a raison ; l'idolâtre dit : Il y en a plusieurs, et il a tort; il se trompe, mais comme un homme qui se tromperait dans une opération de

878 CHAPIT&B GOBfPLBBfENTÀIBE

calcul. S' ensuivrait-il par hasard que celui-ci n'aurait pas l'idée du nombre? Au conjiraire, c'est une preuve qu'il la possède; car sans cette idée, il n'aurait pas même l'honneur de se tromper. En effet, pour se tromper il faut affirmer, et toute affirmation suppose une notion préexistante. Il n'y aurait donc, sans idée antérieure d'un Dieu, ni théistes, ni polythéistes, d'autant qu'on ne peut dire ni oui ni non sur ce qu'on ne connaît pas et qu'il est impossible de se tromper sur Dieu sans avoir l'idée de Dieu. C'est donc la notion ou la pure idée qui est innée et nécessairement étrangère aux sens. Que si elle est assujettie à la loi du développement, c'est la loi universelle de la pensée et de la vie dans tous les cercles de la création terrestre (1). »

On le voit, Joseph de Maistre défend ici contre M. de Bonald la thèse de l'innéité, attaquée par celui-ci au profit d'une autre doctrine incompatible avec elle. Quelle doctrine? Ce n'est pas sans doute le sensualisme, qui n'a pas d'adversaire plus résolu que l'auteur de la Législation primitive. Ce n'est pas la vision en Dieu, qui prête à la même objection que l'innéité et à bien d'autres encore. C'est le traditionalisme et ce ne peut être que lui.

Joseph de Maistre est donc un adversaire, non un adhérent pour M. de Bonald quand celui-ci professe les maximes d'un traditionalisme exclusif. Mais il ne les professe pas toujours, et l'accord se fait

1) Soirées,

entre les deux amis sur le point peut-être unique où il n'existait pas, lorsque M. de Bonald, retranchant de sa doctrine l'excès qui la rendait déraisonnable, renonce à l'objection dont on vient de voir la réfutation. Nous lisons, en eÔet, au bas de cette page importante la note suivante qui ne l'est pas moins : « Celui qui tenait ce discours, il y a plus de dix ans, se doutait peu alors qu'il était à la veille de devenir le correspondant et bientôt l'ami de l'illustre écrivain dont la France a tant de raison de s'enorgueillir, et qu'en recevant de la main même de M. le vicomte de Bonald la collection précieuse de ses œuvres, il aurait le plaisir d'y trouver la preuve que le célèbre auteur de la Législation primitive s'était enfin rangé parmi les plus respectables défenseurs des idées innées. »

L'orthodoxie de Joseph de Maistre sort donc entièrement justifiée de cette enquête sur un point capital où elle était, jusqu'ici, restée suspecte à plusieurs, faute d'une attention suffisante et d'une exacte connaissance de ses œuvres.

Mais en voici un autre où, de la meilleure foi

880 CHAPITRE COMPLKMSNTAIKK

du monde, il a donné en plein dans une erreur également condamnée par la théologie catholique et par la saine philosophie.

Cette erreur consiste à imaginer dans l'homme une dualité d'âmes : d'un côté une âme pensante et raisonnable, de l'autre une âme sensitive qui serait le principe de la vie du corps.

Les personnes à qui ces questions sont familières reconnaîtront ici le double dynamisme ou vitalisme qui fut longtemps en faveur à l'école médicale de Montpellier et dont la formule a été donnée en ces termes par Barthez : « Cause immédiate de tous nos mouvements et de tous nos sentiments, le principe vital est un; il est absolument indépendant de l'âme pensante, et même du corps suivant toutes les vraisemblances. »

Mais les considérations sur lesquelles Joseph de Maistre s'appuie diffèrent beaucoup de celles qu'invoquait le savant médecin.

Barthez ne voulait ni du mécanisme de Descartes qui ne voit dans l'animal, et dans l'homme lui-même en tant qu'animal, qu'une machine très compliquée, dans les phénomènes de la vie que des mouvements explicables par les lois générales de la mécanique; ni du matérialisme, pour qui la vie et la pensée ne sont qu'un ensemble de phénomènes physico-chimiques. D'autre part, acceptant la définition cartésienne de l'âme : une substance dont toute V essence est dans la pensée, il ne concevait pas que cette âme pût avoir, outre ses opérations conscientes,

une activité inconsciente consistant à faire vivre le corps. De là l'hypothèse d'un principe intermédiaire, aveugle presque autant que la matière, un comme l'esprit.

Joseph de Maistre arrive à la même conclusion par des raisons mi-partie psychologiques, mi-partie théologiques. Les luttes morales dont chaque homme est le théâtre, les deux hommes que nous sentons en nous lui semblent le signe d'une dualité véritable et substantielle. Il ne comprend pas « comment un sujet simple peut réunir des oppositions simultanées, aimer à la fois le bien et le mal, aimer et haïr le même objet, vouloir et ne vouloir pas. » Ensuite la transmission de la chute et de la tache originelle lui semble plus explicable si c'est la chair et le sang, c'est-à-dire le principe vital, qui fut coupable dans rÉden et qui porte depuis Adam le poids d'une malédiction héréditaire. « La racine de la dégradation ou la réité de l'homme, s'il est permis de fabriquer ce mot, réside dans le principe sensible, dans la vie, dans Vâme enfin si soigneusement distinguée par les anciens de l'esprit ou de l'intelligence. »

Aucune de ces raisons ne résiste à l'examen.

Comme remarque très bien le savant critique hollandais, la lutte morale, condition du mérite et de la vertu dans l'état présent de la nature humaine, serait inconcevable et impossible si l'homme avait plus d'une âme. « Dans cette hypothèse, chaque âme se tournerait vers ce qui l'attire sans être contrariée par l'autre. Et quant aux contradic-

tions qu'on relève dans l'âme humaine, elles résultent naturellement de la diversité et de l'opposition des biens qui la sollicitent en sens contraire, d'où résultent plusieurs attraits auxquels la volonté peut céder sucessivement ou alternativement, comme nous l'expérimentons en nous-mêmes, mais non point simultanément comme Joseph de Maistre le soutient à tort. »

La raison théologique n'est pas plus solide ; et l'explication qu'on croit trouver dans l'hypothèse du principe vital n'explique rien. Cela seul peut être coupable qui a la connaissance de la loi et le pouvoir de l'observer, c'est-à-dire l'usage de la raison et de la liberté. C'est donc placer la responsabilité où elle ne peut être que l'attribuer à un principe qui n'est ni raisonnable, ni libre. Le mystère de la transmission n'est donc nullement éclairci par l'hypothèse vitaliste, et il y est, de plus, aggravé d'une contradiction.

Au reste, la question n'était point entière pour un philosophe catholique; l'opinion qui fut condamnée au Concile général de Vienne n'était point, comme le croyait Joseph de Maistre, « celle de deux principes intelligents, de même nature, l'un bon, l'autre mauvais, » mais bien celle qui nie que l'âme soit la forme du corps, c'est-à-dire le principe de sa vie. Elle fut condamnée non point, je pense, parce qu'elle multiplie les êtres sans nécessité, ce qui n'est qu'une faute de logique, mais parce qu'elle porte une grave atteinte à l'unité morale de la personne hu-

PHILOSOPHIB 38^

maine. La doctrine du principe vital, distinct et du corps etdeTâme raisonnable, tombe visiblement sous le coup de cette condamnation dont Joseph de Maistre paraît avoir ignoré les termes. Mais nous ne pouvons douter un instant que ce grand catholique, plus soumis encore dans sa foi qu'il n'était hardi dans ses vues, ne se fût empressé de sacrifier ses spéculations personnelles à une décision qu'il eût connue. Et, précisément à propos de cette question, il a pris soin d'affirmer avec une admirable énergie la docilité de son âme : « Que l'intelligence soit la même chose que le principe sensible ou principe vital, c'est ce que je ne croirai jamais, à moins qu'il ne m'arrivât d'être averti que je me trompe par la seule puissance qui ait une autorité légitime sur la croyance humaine. Dans ce cas, je ne balancerais pas un moment. » Si donc l'historien de la philosophie est tenu de constater que la doctrine du premier chapitre de V Éclaircissement sur les sacrifices tombe sous la censure du Concile de Vienne, renouvelée de nos jours par Pie IX, il doit ajouter, pour rendre justice à la foi toujours implicitement orthodoxe et explicitement soumise d'un grand homme ; Auctor laudabiliter se subjecit.

884 GHAPITBS COMPLBMSNTAntX

Le rôle philosophique de Joseph de Maistre a été surtout polémique. Et nous savons déjà qu'en philosophie il n'a eu qu'un seul ennemi, le sensualisme escorté de ses suites. Cependant, quoique le xviii* siècle français ait été la personnification multiple de cette doctrine destructrice et corruptrice, e n'est pas contre les soi-disant philosophes de ce temps-là qu'il engage de véritables controverses. Il les tire au vol et les flagelle au passage, mais il ne les juge pas dignes d'être réfutés, si ce n'est peut-être Condillac; et en ce qui concerne celui-ci, la besogne lui semblait si bien faite par M. de Bonald que l'envie de sauter au cou du second lui enlevait celle de sauter à la gorge du premier. Il estimait fort justement que notre xviii* siècle, Condillac inclus, n'avait fait que cultiver certaines semences d'importation étrangère; et il alla droit aux semeurs, à Locke et à Bacon.

La bataille qu'il livre à Locke dans le 6* Entretien des Soirées est courte et vive; et l'on sent qu'il s'attache plus à démolir un fétiche qu'à discuter analytiquement une doctrine. C'était son droit; et d'ailleurs il eût été malaisé d'introduire

PHnxMSOPHiB 885

une réfutation en règle dans un ouvrage où V Essai sur l'entendement humain n'arrive que d'une façon tout épisodique. C'est à peine si Leibnitz, dans un fort gros livre, a pu mener à bout cette longue besogne. Elle tentait peu Joseph de Maistre, à qui il suffisait de montrer au xix* siècle qu'en adorant Locke, le xviii* avait adoré une idole, je veux dire un médiocre esprit érigé en oracle. Or il l'avait vraiment adoré, témoin ces deux phrases Je Voltaire, souverain dispensateur de la gloire en France et en Europe pendant cinquante années : « Entre Platon et Locke il n'y arien en philosophie. — L'Essai sur V entendement humain est le seul livre qui ne contienne que des vérités et pas une erreur. »

Prenons donc le dessein de Joseph de Maistre pour ce qu'il veut être, et reconnaissons qu'il l'a exécuté avec une verve et un esprit sans pareils. Rien de plus heureux, par exemple que le début : « Commençons, s'il vous plaît, mon cher chevalier, par un acte de franchise. Parlez-moi en toute conscience : Avez-vous lu Locke? — Non, jamais. Je n'ai aucune raison de vous le cacher. Seulement je me rappelle l'avoir ouvert un jour à la campagne, un jour de pluie. Mais ce ne fut qu'une attitude. — Je ne veux pas toujours vous gronder : vous avez quelquefois des expressions tout à fait heureuses; en effet, le livre de Locke n'est presque jamais saisi et ouvert que jpar attitude. Parmi les livres sérieux il n'y en a pas de moins lu... On en parle et

886 CHAPITRE COMPLÉBfENTAIRE

on le cite beaucoup, mais toujours sur parole ; moimême j'en ai parlé intrépidement, comme tant d'autres, sans l'avoir lu. A la fin cependant, voulant acquérir le droit d'en parler en conscience, je l'ai lu tranquillement du premier mot au dernier et la plume à la main.

Mais j'avais cinquante ans quand cela m'arriva,

et je ne crois pas avoir dévoré de ma vie un tel ennui ; vous connaissez ma vaillance en ce genre. » Après quoi les vulgarités, les platitudes et les truisms,les confusions et les ignorances qui abondent dans V Essai sont exhibées dans un encadrement exquis ; c'est une exécution de Locke par luimême, et une exécution aussi de la secte qui a pris pour Évangile son médiocre livre, composé, dit son auteur avec une désinvolture de mauvais goût, « selon l'humeur et l'occasion, pour le divertissement de quelques heures dont l'oisiveté lui pesait, » livre pesant comme ces heures alors même qu'il est ingénieux, livre qui n'est guère sensé que là où il n'y a nul mérite à l'être, livre qui manque toujours d'élévation, presque toujours de profondeur, très souvent d'exactitude psychologique, livre d'une insigne faiblesse dans sa polémique contrôla doctrine cartésienne, par-dessus tout livre prodigieusement inconséquent, où l'auteur fait avec bonne foi des effoi*ts impuissants pour sauver les vérités morales que sa psychologie le condamne à supprimer, par conséquent livre doublement funeste par le poison

de ses principes et par l'apparence inofiFensive qui rinsinue dans les âmes.

A ce feu roulant, qui est de fort bonne guerre (1), Joseph de Maistre ajoute des pages de discussion plus sérieuse à propos de quelques erreurs tout à fait principales de V Essai : la confusion de la liberté morale avec la puissance phj'^sique ; la thèse de la possibilité d'une matière pensante ; la doctrine qui, donnant l'idée de sanction pour origine et pour principe à l'idée du devoir, aboutit logiquement, malgré les protestations de Locke, à nier toute loi naturelle et toute obligation morale. En somme, le

1) Il faut pourtant convenir que les traits de cette étincelante satire ne tombent pas toujours juste, et qu'à force de cueillir des naïvetés ou des sottises dans VEssait le critique en voit parfois où il n'y en a pas. Cela tient tantôt à ce qu'il n'a pas exactement compris le texte même de Locke, tantôt à ce que, en philosophie comme en théologie, il n'était pas, malgré son étonnante érudition et sa vaste lecture, tout à fait du métier. En voici un exemple pour les gens du métier. Il s'égaye sur la manière dont Locke analyse les idées négatives : « Vous apprendriez ensuite qu'une idée négative n'est autre chose qu'une idée positive, plus celle de l'absence de la chose, comme il vous le démontre sur-le-champ par l'idée du silence. En effet, qu'est-ce que le silence? C'est le bruit, PLUS l'absence de bruit'. » Locke n'a pas dit que le silence est le bruit. Son texte, cité en anglais dans les Soirées, ne s'applique pas aux choses, mais aux noms et aux idées : « Les noms négatifs, tels que insipide, silence, néant désignent des idées positives, saveur, bruit, être, avec indication de leur absence. » Et cela est fort raisonnable. Bossuet a dit de même : <c Le néant ne s'entend que par l'être dont il est la privation. » La négation étant négation de quelque chose, suppose et rappelle la notion de ce qu'elle nie.

888 CHÀPITRl COMPLÉMENTAIRl

but est atteint, et Tidole est par terre. « Une conversation, » dit Joseph de Maistre, « permettait tout au plus de relever l'esprit général du livre et les côtés plus particulièrement dangereux ou ridicules.» Il n'a voulu faire que cela, et l'a fait de main de msutre.

Si Locke est le père du sensualisme moderne.

Bacon en est l'aïeul. Joseph de Maistre démêla avec une sagacité pénétrante cette filiation historique des doctrines, fort aidé d'ailleurs en cela par le xviii* siècle, qui fit vraiment un dieu du célèbre chancelier. Il y avait là une plus grande idole à détruire. Joseph de Maistre s'y prit à deux fois, la première en six pages (1), la seconde en deux volumes.

Les six pages, qui appartiennent aux Soirées^ sont de tout point un modèle. Elles ont la force, et elles ont la mesure. D'une part l'influence efiective de Bacon sur ces progrès modernes dont on a voulu lui rapporter tout l'honneur y est réduite à sa juste valeur, c'est-à-dire à peu près à zéro (2) ; et la di-

1) Soirées, 5« entretien.

2) J'ai déj& cité ce mot charmant : a Bacon fut un baromètre a qui annonça le beau temps ; et parce qu'il l'annonça, on crut a qu'il Tavait fait. »

PHILOSOPHIB S89

rection matérialiste, — positiviste, dirait-on aujourd'hui, — qu'il donna à la science y est signalée sans nulle exagération. D'autre part le redoutable critique reconnaît avec loyauté généreuse « que les œuvres de Bacon présentent de nombreuses et magnifiques exceptions aux reproches généraux qu'on est en droit de leur adresser. »

Il y avait là tout le programme d'un livre que Joseph de Maistre méditait déjà sans doute, jugeant qu'une appréciation aussi sommaire ne suffisait pas en présence d'un tel homme, d'un tel culte et d'une telle influence. Il se mit donc à l'œuvre ; et, déjà vieillissant, il entreprit, ^Lvec la vaillance dont nous l'avons entendu se rendre témoignage, un travail que presque personne ne fait, si ce n'est les correcteurs d'imprimerie, la lecture complète, tranquille, la plume à la main, des œuvres du chancelier. De ce labeur herculéen sortit, en 1815, le manuscrit de V Examen de la philosophie de Bacon^ qui ne fut publié qu'après sa mort. « Je ne sais comment, » écrivait-il à cette date, «je me suis trouvé conduit à lutter mortellement contre le feu chancelier Bacon. Nous avons boxé comme deux forets de Fleet-street ; et s'il m'a arraché quelques cheveux, je pense bien aussi que sa perruque n'est plus à sa place. »

On devine à cette saillie que la note de V Examen n'est plus tout à fait celle des Soirées^ et que le chancelier, aux yeux du diplomate, n'a pas gagné à être connu de plus près, « Je 3uis persuadé, »

S90 CHAPITRE COMPLÉMENTATRE

écrivait-il trois ans plus tard à M. de Bonald, « que mon OMYTaige vous étonnerait ; cslt a moins de s'être livré à une étude particulière et minutieuse de cette étrange philosophie, il est impossible de connaître tout le mal et tout le ridicule qu'elle renferme. » Bacon mieux connu lui semblait moins grand et plus dangereux ; les magnifiques exceptions qu'il saluait naguère avaient baissé en nombre et en qualité ; l'enquête aboutissait à une condamnation à peu près sans réserve.

Tel est bien le caractère de ce livre puissant et passionné où la critique est vraiment une lutte mortelle, et où nulle grâce n'est faite à l'ennemi. Mais il ne faut pas croire que ce ne soit qu'un livre d'invectives. A travers les broussailles où il poursuit sans relâche cet « ennemi » apparaissent par endroits des éclaircies splendides où le grand style et les grandes vues des Considérations, du Pape et des Soirées se retrouvent dans tout leur éclat. Le tableau du mouvement scientifique du xvi* siècle, la défense du principe des causes finales et de son emploi dans la science, l'étude sur l'influence des idées chrétiennes dans l'art et la littérature, sont des morceaux de la plus rare beauté ; sans détourner le lecteur du but où la critique le conduit, ils le reposent en suspendant le réquisitoire au moment où celui-ci menace de devenir un peu monotone dans son accent indigné ou ironique.

Joseph de Maistre examine successivement le caractère et la valeur de la méthode de Bacon, ses

prétentions à la nouveauté, la part qui peut lui revenir dans les conquêtes modernes de la science ; ses théories et ses expériences cosmologiques et physiques ; le but et l'esprit général de sa philosophie en ce qui concerne Dieu, l'homme et la nature. Et de cet examen il conclut que sa méthode est mauvaise et a été stérile ; que ses vues scientifiques sont ridiculement fausses ; que le but de sa philosophie est la destruction de toute philosophie et principalement de toute philosophie religieuse. Nous devons examiner à notre tour ces conclusions qui, n'en déplaise au fétichisme baconien encore subsistant, sont en grande partie les nôtres. Et nous indiquerons aussi en toute liberté les points où elles nous paraissent erronées ou excessives.

I. — Et d'abord Bacon a consacré des pages interminables à représenter sous les couleurs les plus sombres l'état des sciences au temps où il vivait. Tout était à faire, tous les chercheurs avaient fait fausse route, l'esprit humain n'avait rien à espérer s'il s'obstinait dans la voie où il tournait sans avancer depuis deux mille ans. Il fallait donc tout reprendre par la base et procéder par une méthode absolument nouvelle, à laquelle il se proposait, lui Bacon, d'initier les intelligences. Bacon ayant répété cela sur tous les tons avec une puissance d'affirmation que peu d'hommes ont égalée, les sciences, d'autre part, ayant reçu pendant les xvu* et xviii* siècles des développements magnifiques qui justi-

892 CHAPITRE COMPLEmnOàlBE

fiaient la méthode par les résultats, il fut cottvenu que ces développements étaient son œuvre, et qu*il était le père de la science expérimentale.

Telle est la légende contre laquelle Joseph de Maistre proteste au nom de la véritable histoire. Il a entièrement raison. Bacon est si peu le père de la science expérimentale que, si l'on supprime par la pensée ses écrits, son influence et jusqu'à son nom, le grand effet dont on veut qu'il soit la cause subsiste tout entier tel que nous le voyons sous nos yeux. Que Bacon ait considéré comme non avenu tout ce qui s'était fait avant lui, c'est l'orgueilleuse illusion de tous les réformateurs, et Bacon ici ne diffère d'eux que par un plus grand excès de dédain pour autrui et de confiance en lui-même. Mais « le tableau qu'il trace n'est qu'un roman de son imagination. Le mot de d'Alembert : que Bacon était né dans le sein de la nuit la plus profonde, est absolument faux. A cette époque de grandes découvertes avaient été faites dans les sciences. Si Bacon n'aperçut pas la nouvelle lumière, ce fut sa faute ; le mouvement général était donné, rien ne pouvait plus l'arrêter. » Copernic l'avait précédé de près d'un siècle; Galilée et Kepler furent ses contemporains et travaillèrent de leur côté sans recevoir de lui ni élan ni direction. Pendant tout le xvii* siècle à peine est-il question de lui, sinon dans les ouvrages de Gassendi, restaurateur de la philosophie d'Epicure. Quelques mots approbateurs de Descartes te de Malebranche, c'est à peu près tout ; d'ail-

leurs la grande école cartésienne se développe suivant une tout autre voie et dans un tout autre esprit. Leibnitz, qui parle de tout le inonde, ne parle pas de lui . Newton, qui cependant traite eœ professa les questions de méthode, n'invoque nulle part son autorité et ne fait honneur au Novum Organum d'aucun des procédés qu'il a employés pour concevoir ou vérifier la magnifique hypothèse qui est devenue la loi de l'attraction universelle. Il faut donc que les baconiens en prennent leur parti ; le mouvement, commencé avant Bacon, s'est continué, soit de son temps, soit après lui, en dehors de son influence, et Joseph de Maistre n'a rien dit de trop sur la longue stérilité de cette réforme si pompeusement annoncée.

II. — Maintenant que vaut en soi sa méthode, et jusqu'à quel point est-elle nouvelle?

A la prendre dans sa formule la plus générale, bien loin d'être une découverte tard venue, elle est contemporaine de l'esprit humain lui-même. Elle recommande d'observer et d'induire ; c'est ce qu'ont fait dans tous les temps tous les hommes qui se sont proposé de connaître la nature, c'est-à-dire ses phénomènes, leurs lois et leurs causes, tous, sauf quelques rêveurs qui ont cru pouvoir connaître le monde sans prendre la peine de le regarder, et sauf aussi quelques esprits d'ordre inférieur qui, faisant consister la science dans une collection anecdotique de faits particuliers, ne se sont point élevés au gé-

néral. C'est donc fort justement que Joseph de Maistre répond aux panégyristes de Bacon qu'en recommandant l'expérience, il a recommandé ce qui se faisait partout.

Toutefois il ne faut pas s'en tenir à cette première apparence. Il y a expérience et expérience ; et il est convenu dans l'école de Bacon que l'on ne connaissait pas la bonne et la vraie avant que le maître l'eût révélée. C'est bien l'avis de Bacon lui-même. « L'expérience vulgaire », la seule qu'on ait pratiquée jusqu'à lui, ^ s'élance immédiatement de quelques faits » mal observés « aux conclusions les plus générales ; puis, se reposant sur ces conclusions comme sur autant de principes inébranlables, elle en déduit les propositions intermédiaires ou les y rapporte pour les juger. L'autre part aussi des sensations et des faits particuliers ; mais, s'élevant avec lenteur par une marche graduelle et sans franchir aucun degré, elle n'arrive que bien tard aux propositions les plus générales ; cetie dernière méthode est la véritable, mais personne ne Va encore tentée (1). >

La distinction est fort juste, et il est très vrai que l'attention, la patience, le andar piano per andar sano e lontano valent mieux que l'inattention et la précipitation. Mais ces vertus intellectuelles, n'eussent-elles été pratiquées par personne avant Bacon, ne constituent pas une méthode nou-

1^ Novi*m Organitmf 1. I, aphorisme XIX.

velle ; et il y a quelque ridicule à présenter solennellement comme autant de révélations des règles aussi simples, aussi connues en principe de ceux mêmes qui les violent en pratique. Puis, est-il besoin de le redire ? Bacon se fait la part trop belle quand il dit de cette méthode: personne ne Ta encore tentée. Aristote, cet Aristote qu'il maltraite si fort, en suivait-il une autre dans les meilleures parties de son histoire naturelle, de sa politique et de sa morale? Les grands hommes qui, au xvi* siècle, donnèrent un si haut essor à la science de la nature, étaient-ils de ces étourdis « qui ne font qu'effleurer l'expérience et y toucher pour ainsi dire en passant? (1) »

Il y a cependant dans la méthode de Bacon quelque chose de plus que ces conseils de sagesse un peu banale. Il y a le but qu'il assigne à l'observation, et il y a les procédés spéciaux qu'il recommande pour atteindre ce but. Le but, c'est la découverte des formes ou essences ; le procédé ce sont les exclusions et réfections qui conduisent finalement à dégager la forme véritable. Expliquons ces formules un peu énigmatiques.

Supposons, — c'est l'exemple choisi par Bacon, — que le physicien choisisse pour objet de ses recherches la chaleur. Le but qu'il doit se proposer est de connaître la forme ou essence de cette nature qui s'appelle la chaleur, de trouver une autre

1) ^O'ûum Organumfi, I, aphorisme XXII.

396 CHAPmUB COMPLBBfENTAIRE

nature qui soit en rapport constant avec elle, présente quand elle est présente, absente quand eUe est absente, croissant quand eUe croît, diminuant quand elle diminue, une nature plus connue que celle-ci et dans laquelle celle-ci rentre comme une espèce dans son genre. Si la nature qui réunit toutes ces conditions est le mouvement, le mouvement devra être considéré comme forme de la chaleur, la chaleur comme une limitation de cette nature, comme une espèce de ce genre qui est le mouvement.

Mais avant d'arriver à cette solution définitive du problème, et pour y arriver, il faudra, au moyen d'une statistique exacte, complète et méthodique des faits (1), avoir éliminé toutes les solutions fausses, toutes les natures qu'on pourrait prendre pour la forme cherchée et qui ne sont pas cette forme. Alors seulement « les opinions volatiles s'en allant enfumée, restera comme dans le fond du creuset la forme affirmative, solide, vraie et bien déterminée (2) . »

Telle est, dans ce qu'elle a de plus personnel et

1) Bacon recommande de dresser cette statistique en trois tables : table de présence^ comprenant les faits où figure la nature dont on cherche la forme; — table d'absence dans les analogues, comprenant ceux où elle ne figure pas bien qu'on pût s'attendre à l'y rencontrer à cause de la ressemblance qu'ils offrent d'ailleurs avec ceux où elle figure; — table desdegrés^où les faits sont rangés en ordre suivant l'intensité qu'elle y présente.

2) Novtim Organu/m^ 1. II, aphorisme XVI.

original, la méthode inductive dont Bacon a décrit les procédés avec un luxe de détails qui ne lui a pas permis d'aller jusqu'au bout. Joseph de Maistre la traite avec une extrême sévérité.

Tout d'abord le nom même de Novum Organum le choque comme la prétention folle de donner à l'homme une faculté nouvelle. « J'honore la sagesse qui propose un nouvel organe autant que celle qui proposerait une nouvelle jambe (1). » La comparaison n'est pas tout à fait juste; Bacon n'offre pas une faculté nouvelle, mais une nouvelle manière de s'en, servir; c'est un trait de présomption, non de folie (2).

Il reproche ensuite à Bacon d'élever l'induction sur les ruines du syllogisme, d'afficher pour celuici un dédain inintelligent et ingrat, de ne pas voir que, sauf une différence tout extérieure de forme, l'induction et le syllogisme sont une seule et même méthode, en sorte que « lorsqu'on nous dit que Bacon a substitué l'induction au syllogisme, c'est tout comme si l'on disait qu'il a substitué'le syUo-

\) Examen^ ch. !«'.

2) Remarquons d'ailleurs que Bacon n'a fait que s'approprier, en y joignant un adjectif, le titre bien connu des Traités de logique d'Aristote. C'est par une inadvertance du même genre que Joseph de Maistre blâme sévèrement Bacon d'avoir employé, pour désigner l'essence, le mot de fot^Tne qui lui semble grossier, matériel et intentionnellement matérialiste. Ce terme était classique, en ce sens même, chez tous les scoiastiques, et fait partie de la terminologie péripatéticienne. Joseph de Maistre, qui défend partout, et à juste titre, Aristote contre Bacon, l'ignorait ou l'avait oublié.

398 CHAPITRE COMPLÊBfENTAIRE

gisme au syllogisme ou le raisonnement au raisonnement (1). » — Il n'a pas assez de sarcasmes contre la méthode des exclusions, « Jamais on n'imagina rien de plus absurde, rien de plus contraire à la marche de l'esprit humain et au progrès des sciences. » — Enfin le but même que Bacon assigne aux recherches scientifiques lui paraît une pure chimère. En sorte que cette fameuse méthode, si on creuse le truism à quoi elle se réduit à première vue, n'est qu'un tissu d'absurdités et de rêveries.

A mon avis, la méthode de Bacon ne mérite pas plus ces gémonies que l'apothéose qu'on en a faite au siècle dernier. Joseph de Maistre n'est ici ni tout à fait juste, ni tout à fait au courant de la question dans l'ensemble de sa critique, quoiqu'il le soit dans beaucoup de détails ; il ne se rend point un compte exact du procédé inductif ; il fait à Bacon plusieurs querelles imméritées et il n'aperçoit pas les grandes lacunes de sa théorie.

Et d'abord, il est bien vrai que les sciences de la nature auraient fait fausse route si elles s'étaient engagées prématurément dans cette recherche des essences que Bacon leur proposait comme unique objectif. Le principal, le plus pressé tout au moins, était de découvrir les lois, c'est-à-dire la manière constante dont agissent les forces de la nature quelle que soit d'ailleurs leur essence intime. C'est

1) Eacimen, ch. 1«'.

à quoi les grands chercheurs se sont appliqués sans relâche, enrichissant à chaque pas la science de quelque vérité nouvelle. Lois du mouvement et de la pesanteur, lois de la chaleur et de la lumière, lois de l'électricité et du magnétisme se sont ainsi ajoutées les unes aux autres, exprimées par des formules mathématiques qui demeurent vraies indépendamment de toute hypothèse sur la forme des forces multiples, — ou de la force unique diversement appliquée, — que ces noms expriment.

C'est seulement de nos jours, après plusieurs siècles de progrès, que l'on a pu aborder scientifiquement ce mystérieux problème des essences et commencer à le résoudre, dans la mesure où il est résoluble, autrement que par des conjectures. Et, en attendant, une satisfaction croissante était donnée au double besoin, spéculatif et pratique de l'humanité; l'esprit humain atteignait les causes en ce sens qu'il se rendait compte de leur mode d'action ; la puissance humaine les enchaînait et les tournait aux usages de la vie puisque, connaissant les conditions dans lesquelles ces causes ou forces agissent d'une manière déterminée, il lui suffisait de réaliser ces conditions pour amener la production de l'effet voulu et prévu.

Et c'est ici que l'induction a joué un rôle dont Bacon ne sait point donner l'explication bien qu'il en comprenne l'importance. L'induction, considérée comme mouvement et démarche naturelle de l'esprit, n'est point le syllogisme, et c'est à tort que Joseph

de Maistre les confond. Celui-ci descend d'un principe général à ses conséquences, qui vaudront ce que vaut le principe lui-même. Celle-là monte du particulier au général ; la formule de loi qui a été vérifiée sur un nombre toujours limité de faits individuels elle rétend à tous les faits de même ordre, tirant ainsi, ce semble, le plus du moins. D'où lui vient ce pouvoir qui ne paraît pas moins exorbitant dans les généralisations les plus prudentes que dans les plus téméraires ? Bacon n'en sait ou n'en dit rien ; et Ton n'y peut rien comprendre tant qu'on ne place pas en tête de toute induction un principe plus général que les plus vastes généralisations où elle nous conduit, un principe véritablement universel, la croyance à l'ordre, c'est-à-dire à la généralité et à la stabilité des lois, principe qui lui-même repose sur la foi à un auteur de l'ordre, c'est-à-dire à Dieu. Alors seulement l'élan naturel du particulier au général se justifie aux yeux de la raison, alors l'induction devient un raisonnement, c'est-àdire un syllogisme ; et, dans ce nouvel état, Joseph de Maistre n'a pas tort de les confondre. Mais elle n'est un syllogisme que par la majeure constante et sous-entendue que lui fournit le principe del'ordre- Et c'est de quoi ni Bacon ni son critique ne se sont rendu compte.

L'induction ainsi comprise accepte comme un procédé légitime cette méthode d'exclusion que Bacon décfrit et que Joseph de Maistre condamne. Quand nous cherchons l'explication d'un fait, c'est

PHUiOSopHiB 401

à-dire sa cause et sa loi, bien des hypothèses peuvent se présenter à nous. Si nous ne voulons pas en choisir une au hasard, la seule marche à suivre consiste à les prendre une à une et à instituer des expériences destinées à les contrôler. Nous calculons, par un raisonnement qui, en dépit de Bacon, est un syllogisme, ce qui arrivera dans telles circonstances données si telle hypothèse est vraie. Puis nous faisons naître ces circonstances ; nous suivons avec Tœil d'un observateur attentif et impartial l'expérience ainsi instituée , et nous apprenons d'elle si ce qui arrive est bien ce qui devait arriver d'après l'hypothèse. Tout démenti que le résultat de l'expérience donne aux prévisions déduites de l'hypothèse démontre la fausseté de celleci et a pour conséquence sa réjection ou" exclusion. Il n'y a en vérité nul autre moyen de faire le triage entre les explications fausses qui ne sont que des produits de notre imagination, et l'explication vraie qui, jusqu'à vérification, reste à l'état de conjecture.

Mais Bacon, épris de cette idée juste, qu'il croyait avoir découverte, en pousse l'application jusqu'à un excès qui la rend chimérique. Si on entend ses préceptes à la rigueur, il n'est permis de s'arrêter à l'explication vraie qu'après avoir éliminé toutes les fausses; autant vaudrait dire qu'on n'arrive jamais à celle-là puisque la liste de celles-ci est inépuisable comme la fécondité de l'imagination qui leur donne naissance. La vérité est qu'au moment

OÙ rexpérimentateur procède à la vériflcation de Thypothèse qui se présente la première à cette épreuve, il ne sait pas et ne peut pas savoir si le résultat sera une réjection ou une confirmation. Si c'est une réjection, il y gagne d'être débarrassé d'une fausse conjecture ; et il passe à l'examen d'une autre hypothèse. Mais si c'est une confirmation (j'entends scientifiquement décisive), il est clair que tout est dit, et qu'il est inutile de perdre son temps à examiner les autres explications, leur fausseté étant établie en fait par la vérification qui a prouvé la vérité de la première.

Et c'est ici que Joseph de Maistre a très bien vu ce qui a échappé à Bacon : le privilège, le don, la grâce du génie qui, d'emblée, entre tant d'explications présentables met le doigt sur la bonne, ayant su en lire la révélation dans quelque petit fait, stérile et muet pour la foule des observateurs médiocres, fécond et parlant pour lui seul. Le génie ne dispense personne de la longue patience qu'exige la vérification des hypothèses; mais il n'est pas cette longue patience et il sait même en abréger les épreuves. Comme il a deviné du premier coup la vraie loi et la vraie cause, du premier coup aussi il conçoit et combine la série des expériences décisives qui feront passer son idée de l'état d'hypothèse à l'état de vérité démontrée. C'est de cette façon que sont nées toutes les grandes découvertes; et je ne sais si parmi celles qui sont venues après Bacon il y en a une seule qui ait été préparée par

tout l'immense appareil de ses tables, de ses comparaisons et de ses réjections. « Galilée, en voyant osciller la lampe d'une église, Newton, en voyant tomber une pomme, Black, en voyant une goutte d'eau se détacher d'un glaçon, conçurent des idées qui devaient opérer une révolution dans les sciences. Qu'est-ce que Haller n'a pas vu dans une goutte d'eau? (1) » L'erreur de Bacon est d'avoir cru qu'il y a des règles et des recettes qui donnent le moyen de faire des découvertes. Il y en a pour ne pas s'arrêter aux hypothèses déraisonnables ; il y en a pour contrôler sévèrement celles qui ont mérité de fixer l'attention ; il n'y en a pas pour les trouver, il n'y en a pas pour ramener à un même niveau les grands esprits inventeurs et les esprits médiocres auxquels manque le numine afflari. « Il n'y a pas, il ne saurait y avoir de méthode d'inventer. »

III. — Or Bacon n'était pas de la famille des grands esprits inventeurs, mais de celle des esprits nomendateurs. Il a classé les erreurs, classé les expériences, classé les sciences, inventant pour chaque groupe des noms étranges, pittoresques, poétiques, mythologiques, qui ont l'avantage de se graver dans la mémoire en frappant l'imagination et l'inconvénient de manquer de précision scientifique. Mais il n'a attaché son nom à aucune découverte importante, bien qu'il ait promené ses recherches sur la

1) Examen^ ch. I«'.

404 CHAPITBX COMPLÉBCENTAIBX

surface entière des sciences de la nature ; et il est beaucoup plus connu pour son opposition obstinée à la grande vérité cosraologique enseignée par Copernic que pour quelques vues qui, interprétées avec une extrême bienveillance, peuvent, à la rigueur, passer pour des pressentiments (1).

D'ailleurs, les erreurs, les fantaisies bizarres, les contes acceptés crédulement, les images données pour des raisons, les sympathies, antipathies et passions de toute sorte attribuées à la matière, abondent dans ses études de physique et d'histoire naturelle. L'ouvrage intitulé «Forêt des forêts» ou « Pépinière des pépinières » {Sylva sylvarum)^ est particulièrement riche en traits de ce genre ; et l'on pense bien que Joseph de Maistre n'était pas homme

1) En tête de ces pressentiments^ il faut citer le résultat auquel il est conduit par remploi de ses trois tables dans la recherche de la forme de la chaleur : la chaleur paraît être un m>ouvement, La physique mathématique est, en effet, arrivée de nos jou^s à la même conclusion. Mais assurément elle n'y est point arrivée par les mêmes procédés. Je doute d'ailleurs que notre thermo-dynamique accepte la définition ba<;pnienne de a cette espèce de mouvement qui est la chaleur : un m>ou^ 'vement contrarié^ faisant effort par les particules m,ineures^ non pas m>ineures jusqu'à la dernière subtilité, m>ais pour ainsi dire majuscules^ m,ouvem^nt tendant quelque peu en haut, imouveinent pas entièrem>ent paresseux^ mais incité et animé d'une certaine im,pétuosité, » Le charmant, c'est que Bacon annonce avec gravité que, si l'on parvient à produire ce mouvement (mais il ne dit pas comment il faut s'y prendre pour le produire), certainement on engendrera de la chaleur, « C'està-dire, » remarque Joseph de Maistre, « qu'on aura fait du feu ; -mais pour cela il ne faut qu'une allumette , on n'a que faire de la méthode d'exclusion . » (Novum Orgammi^hw. II; Exa/men de la philosophie de Bacon, ch . m.)

à ne les pas ramasser. Il en a fait, en y ajoutant des commentaires de sa façon, un baconiana tout à fait amusant, un peu chargé en ce point seulement que des mille expériences ou soi-disant telles qui composent ce curieux recueil et de celles qui sont disséminées dans ses autres ouvrages il n'a pas choisi les moins plaisantes. Quoi de plus joli par exemple que le petit tableau suivant : « Comment se forme le cristal de roche? Rien de plus simple. L'eau, en circulant au hasard dans les entrailles de la terre, arrive enfin, sans trop savoir pourquoi, jusque dans de certaines cavités obscures et profondes où elle gèle misérablement. A la fin cependant, lorsqu'elle a demeuré longtemps dans cet état, sans espoir de chaleur, elle prend son parti et ne veut plus dégeler. Et voilà ce qui fait le cristal de roche. Ce que c'est que l'habitude ! » — C'est du vrai Bacon, comme on peut le voir au livre II du Novum Organum. (aphor. XLVIII, sur le quatrième mouvement ou mouvement de Hylé). Le critique n'a fait qu'introduire dans la description de cet étonnant phénomène ce que Bacon dit à la page précédente sur l'eau, qui tantôt a un grand appétit et désir de se dilater, et tantôt ne se soucie pas de revenir à ses anciennes dimensions. Et que dites-vous de cette eau qui, ayant commencé par devenir glace, se décide à devenir cristal sans esprit de retour {nec unqua^n restituitur?)

Les dévots à Bacon , désespérés qu'on touche à leur idole, sont un*peu embarrassés de cette forêt

des forêts. Selon eux, il n'est pas de bonne guerre de chercher des armes dans cet arsenal; Bacon n'a-t-il pas dit lui-même à Rawley, son secrétaire, qu'il n'en aurait pas préparé la publication s'il n'avait consulté que sa gloire ?

Il l'a dit sans doute ; mais on entend mal ce nouveau trait de sa vanité, si l'on croit qu'il avait conscience d'y avoir entassé quantité de sottises. Tout ce qu'il y dit lui semble fort bien dit ; il craint seulement qu'on ne juge indigne de lui, de sa haute position et de son génie, ce travail de manoeuvre qui se borne à accumuler des matériaux, et qui d'architecte le fait maçon. Et Bacon se justifie par cette réflexion: que Bacon est, en son temps, le seul maçon comme le seul architecte, et que, s'il ne se donnait pas cette peine un peu humiliante, personne ne la prendrait à sa place. Tel est le sens de sa conversation, fidèlement rapportée dans une préface que Rawley devait publier en tête de l'ouvrage, du vivant de son maître. Bacon est donc responsable de cette partie de son œuvre ; et Joseph de Maistre a été dans son droit en s'enfonçant dans cette selva selvaggia.

Il en a rapporté des témoignages peu flatteurs pour l'esprit scientifique et critique de ce grand prédicateur de l'expérience. Il n'est pas un des reproches adressés par Bacon avec tant d'arrogance à ses prédécesseurs et à ses contemporains qui ne s'y retourne contre lui. Reproche de prendre des fables pour des réalités et de chercher la cause de

faits qui n'existent pas ; on se fatiguerait à énumérer les contes qu'il accueille sans critique. Reproche de mal disposer et de mal suivre les expériences ; il en fait une qui prouve que l'air n'est pas pesant ^ ayant négligé cette petite précaution de tenir compte de la célèbre loi d'Archimède. Reproche de dissimuler leur ignorance en invoquant des causes occultes ; s'il ne dit pas que V opium fait dormir parce qu'il y a en lui une vertu dormitive, il dit « que la salamandre ne peut éteindre le feu (à supposer qu'elle l'éteigne) que parce qu'il y a en elle une vertu extinctive. » Et il dit aussi que le plaisir que les chiens, seuls de tous les animaux, semblent prendre aux odeurs infectes montre qu'il y a dans leur odorat quelque chose qui diffère de celui des autres bêtes.

IV. — Arrivons au grief principal de Joseph de Maistre, à celui qui efface tous les autres et fait que Bacon, comme dirait Saint-Simon, est proprement sa bête. Est-il vrai que Bacon soit un ancêtre pour la philosophie sensualiste, positiviste, incrédule, du xviii'' siècle? Est-il vrai que l'esprit général de sa doctrine tende à bannir Dieu du monde, à tout expliquer sans lui, à rayer de la liste des connaissances humaines celles qui l'ont directement pour objet?

Oui, cela est vrai. — La physique, la science qui a pour matière les phénomènes de la nature et qui, pour les expliquer, s'enferme rigoureusement

408 CHAPITRE COMPLÉSONTAIRS

dans le cercle des causes secondes, est, aux yeux de Bacon, le centre et le sommet de la connaissance humaine, la grande mère de toutes les sciences. La métaphysique n'est que le sommet de ce sommet, je veux dire la partie la plus élevée et la plus générale de la physique , elle n'a pour objet que la nature, point du tout Dieu et ses rapports avec le monde. Son nom même n'est conservé que par respect pour une vieille habitude. La chose est sans objet une fois que les sciences sont constituées comme elles doivent l'être. «Vous me demandez,» écrit-il à un ami, « ce que deviendra la métaphysique? N'en ayez cure. La vraie physique une fois trouvée, il n'y en aura plus. » (De metaphysica vero ne sis sollicitus , quce, post veram physicam inventam , nulla erit,)

Aussi le grand mouvement qui, après l'établissement du christiai^isme, tourna vers la théologie la plupart des esprits éminents doit-il, selon Bacon, être considéré comme très fâcheux ; car il a détaché les arts et les sciences de leur racine commune (la physique), et a rendu ainsi leurs progrès impossibles. L'union de la religion et de la science est un mauvais mariage funeste à l'une et à l'autre. Toute idée religieuse doit être renvoyée à la théologie positive. La conception de l'ordre, de l'harmonie, de la sagesse ordonnatrice doit être soigneusement éliminée des recherches scientifiques ; car c'est une illusion trop naturelle à l'esprit humain de supposer dans les choses plus d'ordre qu'il n'y en a

réellement ; et quant à la considération des causes finales, elle est un rémora qui, s'attachant au vaisseau de la science, le tient enchaîné au rivage.

Telle est, ramenée à ses lignes principales, l'idée que Bacon se fait de la science et de la philosophie. Ajoutez-y sa prédilection pour l'atomisme de Démocrite, de tous les systèmes antiques celui qui exclut le plus expressément toute intervention de Dieu dans la nature ; son antipathie pour le platonisme, qui a « infecté » la philosophie de théologie ; sa doctrine équivoque sur la nature de l'âme et sur l'origine de la matière ; et vous reconnaîtrez dans cet ensemble le germe déjà très développé du positivisme, — par où j'entends non pas la doctrine particulière d'Auguste Comte, mais la tendance générale de la science incrédule, au xviii'' siècle comme au XIX*, à supprimer l'invisible au profit du visible et à reléguer dans la région du sentiment individuel, comme autant d'hypothèses invérifiables, toutes les vérités métaphysiques et morales.

Voilà le système et l'esprit que Joseph de Maistre reconnaît partout dans l'œuvre de Bacon, et qu'il y combat avec une énergie indignée à laquelle nous applaudissons sans réserve. Ce que les philosophes de l'Encyclopédie voient et adorent en Bacon, il l'y voit et l'y déteste; et cette paternité, reconnue de part et d'autre, justifie également ici l'apothéose et l'anathème.

Nous suivons résolument jusque-là le puissant critique. Mais sa « lutte mortelle, » comme il la

4t0 CHAPITRS CCmFLMMESTXlUM

nomme, ne s'arrête point à cette limite ; et il est bien plus sévère pour les intentions de Bacon qa'il ne Tavait été pour ceUes de Locke. Il admettait, dans les Soirées, que celni-ci, toat en enseignant un système très pemicieax, n'avait ni accepté ni aperça ses conséquences destructives de toute religion et de toute moralité ; et s'il imposait logiquement ces conséquences aux principes du philosophe, il ne les imputait pas moralement à la conscience de l'homme. Il avait paru, dans le même ouvrage, accorder à Bacon le bénéfice de cette distinction. Il le lui refuse dans V Examen. Bacon, à ses yeux, a voulu tout le mal qui est dans sa doctrine, toutes les négations où conduit l'esprit de sa méthode ; U nourrit une haine sourde contre la religion; etc'estson dessein arrêté de ladétruirepar la science. Et comme les déclarations et protestations de foi chrétienne abondent cependant dans ses ouvrages, elles ne peuvent être que des masques hypocrites sous lesquels son impiété prudente s'est miseàcouvert. Lever cesmasques, rapprocher les indices révélateurs, «déplisser Bacon,» interpréter ses demi-mots, lire entre ses lignes, réunir enfin tous les fils de sa trame, voilà ce que Joseph de Maistre a prétendu faire dans tout son ouvrage et principalement dans la seconde partie. Il se persuade qu'il y a réussi, et que, désormais. Bacon est transparent pour quiconque se donnera la peine de lire son œuvre de magistrat instructeur, c J'espère avoir rendu les ténèbres de Bacon visibles. J'ai

forcé ce sphinx à parler clair, et ses énigmes ne feront plus désormais que des dupes volontaires. » Aussi ne lui fait-il aucune grâce et le traite-t-il comme le ministère public a coutume de traiter en cour d'assises le malfaiteur qu'il a poursuivi dans tous ses détours, déjoué dans toutes ses feintes, confondu dans toutes ses dénégations, et qu'il accable de ses plus éloquentes invectives avant de le livrer au verdict du jury.

Aucun doute ne peut s'élever sur la bonne foi de ce véhément réquisitoire. Mais il nous est impossible d'en accepter les conclusions passionnées, trop visiblement empreintes de cette exagération qui, selon le mot juste et fin des Soirées, est le mensonge des honnêtes gens. Les indices qu'il recueille sont minces, à les prendre isolément ; même réunis, ils ne constituent pas une preuve. Plusieurs des passages cités ne prennent un mauvais sens que grâce à une interprétation forcée. Beaucoup d'autres prouvent, ce qui est surabondamment établi, que les principes de la philosophie baconienne' sont funestes ; mais ils ne prouvent rien de plus. En somme, il faudrait des raisons plus démonstratives pour établir que Bacon a connu et voulu les négations impies qu'on peut logiquement tirer de sa méthode et de sa doctrine; tandis que les témoignages nombreux, éloquents, explicites de sa foi chrétienne établissent, jusqu'à preuve du contraire, que ces négations ont été étrangères à sa pensée. Enfin si l'enthousiasme du xviii" siècle pour la philosophie de Bacon est

412 CHAPITRB COMPLlMlIfTAIBK

, une très mauvaise note pour cette philosophie, cette note ne suffît pas à faire de Bacon lui-même un impie et un hypocrite.

Il n'est guère douteux d'ailleurs que les éloges libéralement décernés par la secte encyclopédique à ce qu'il y a de plus mauvais dans les principes de Bacon n'aient largement contribué à animer Joseph de Maistre contre lui et à lui faire juger des intentions cachées de l'ancêtre par les intentions avouées de sa postérité. Les Baconiens de son temps lui donnaient l'exemple des interprétations qu'il accepte ; et les œuvres du chancelier avaient, dans la traduction dont il faisait usage (1), une teinte irréligieuse que les notes et commentaires rendaient plus foncée encore. Il s'était ainsi établi une sorte de tradition qui ne fut pas sans influence sur l'esprit de Joseph de Maistre et qui explique en partie ses sévérités excessives. Contre ces sévérités Bacon, et ses compatriotes, et les apologistes du christianisme, et la justice, et les lois de la saine interprétation ont le droit de réclamer ; mais les libres-penseurs du siècle dernier et du nôtre seraient fort mal venus à s'en plaindre. Car si Joseph de Maistre a mal jugé Bacon en ce point, c'est parce qu'il l'a jugé comme eux.

1) La traduction de La Salle. Joseph de Maistre avait au$8 le texte anglais et le texte latin sous les yeux. Mais tout le monde sait combien il est rare d'échapper entièrement à Tinfluence d'une traduction habituellement employée, surtout quand eUe verse du côté où déjà le lecteur incline.

Résumons en quelques mots cette critique d'une critique.

Joseph de Maistre établit victorieusement :

1° Que Bacon n'est aucunement, comme on Ta dit, le père de la méthode et de la science expérimentales ;

2' Que sa méthode, soit par ses procédés, soit par le but qu'elle propose, est impropre aux découvertes et n'en a amené aucune ;

3° Que sa conception de la science, enfermant l'esprit humain dans la sphère du sensible et supprimant la métaphysique, conduit à un positivisme qui nie ou élimine toutes les vérités de l'ordre moral.

D'autre part :

P II se trompe autrement, mais autant que Bacon, sur la nature vraie et la marche de l'induction;

2" C'est à tort qu'il conteste la valeur critique des procédés de la méthode baconienne ;

3° C'est sans fondement qu'il attribue à Bacon le dessein réfléchi et caché de faire servir sa méthode et sa science à la destruction du christianisme.

La noble vie du comte Rodolphe de Maistre porte une trop vive et fidèle empreinte des leçons et des exemples de son père, elle a d'ailleurs été trop mêlée aux événements dont l'Italie, la France et l'Europe subissent aujourd'hui les suites pour qu'une note au bas d'une page pût lui suffire dans ce volume. On lira avec d'autant plus d'intérêt les détails qui suivent qu'ils ont, outre leur beauté intrinsèque, le mérite d'être les uns inédits, les autres presque entièrement inconnus du public français.

On sait que Joseph de Maistre, pour soustraire son fils au danger de servir contre son roi, l'appela auprès de lui, en 1805, à Saint-Pétersbourg. L'adolescent, — il n'avait pas seize ans, — arrivait vide d'expérience sur ce grand théâtre où tant d'entraînements et de périls se rencontraient avec tant d'éclat. Mais il apportait ce qui vaut mieux, les premiers et durables fruits de la solide éducation

maternelle. Joseph de Maistre tronra déjà presque un homme là où il attendait on enfant, c (Test Totre mère, > disait-il pins tard k ses filles, c qni m*a fait Rodolphe tel qu'il est, plein d'honneur et de foi. >

Ce que la mère arait si bien commencé, le père le continua et Facheya. D traita son fils ayec une tendresse Tirile et arec une confiance qui attirait la confiance, s'attachant à former le caractère plutôt qu*à dicter la conduite, et s'adressant toujours aux cotés les plus généreux de sa nature soit pour la direction, soit, dans de rares occasions, pour la réprimande. Deyenu père de famille, le jeune homme devait, plus tard, appliquer les mêmes principes à l'éducation de ses nombreux enfants. Deux anecdotes qu'il leur raconta souvent en feront mieux comprendre l'esprit que tout ce que nous pourrions ajouter.

Durant son séjour à Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre eut souvent occasion d'aider de sa noble pauvreté quelque compatriote malheureux. Un jour il se trouva en face d'un jeune homme dont la situation était des plus critiques ; il était perdu s'il ne trouvait pas une somme assez ronde qui lui permît d'entrer au service. Le ministre sarde appela son fils, et lui ayant exposé la situation ; «Voyons, Rodolphe, > lui dit-il, « que faut-il faire? Je puis disposer de la somme nécessaire. Mais elle est à vous autant qu'à moi ; décidez. » Je n'ai pas besoin de dire ce que décida le jeune homme.

Dans les premiers temps de son service militaire.

Rodolphe se laissa entraîner à jouer avec quelques camarades et perdit une somme qui , toute faible qu'elle fût, était assez importante eu égard aux ressources de son père. Il alla lui avouer sa faute. Celui-ci ne lui adressa pas un mot de reproche, mais alla à son bureau, prit la somme et la remit à son fils avec ces mots : « Vous savez que j'ai laissé ma sœur en Savoie; vous connaissez ses malheurs et sa détresse; j'avais, à grand peine et à force de privations, amassé cet argent que je me disposais à lui envoyer. C'était une dette de cœur ; la vôtre est une dette d'honneur. Allez et payez ce que vous devez. » La leçon valait mieux que tous les discours ; Rodolphe ne joua plus de sa vie. Dés son arrivée, il avait été attaché à la légation sarde en Russie. Mais la cour de Cagliari traitait assez mal son illustre représentant et ne savait même pas compenser par la cordialité et la confiance la pénurie matérielle où elle le laissait. Il était naturel que le système adopté à l'égard du père fût suivi envers le flls. Aussi Joseph, voyant que la diplomatie ne serait point une carrière pour le jeune attaché, se décida, fort à contre-cœur, à le faire entrer au service du czar. Grâce à la bienveillance personnelle d'Alexandre, Rodolphe fut admis, en 1806, dans le corps des chevaliers-gardes, où il resta jusqu'en 1815.

On a vu comment le jeune soldat de dix-sept ans, « échappant à son père, » obtint, pour ses débuts, la faveur de faire la campagne de Friedland et

d'Eylau. De retour à Pétersbourg, le brillant ofiicier, si ardent à la bataille , voyait tous les salons s'ouvrir devant lui. Les succès du monde et l'oisiveté de la vie militaire en temps de paix l'exposaient à de plus grands périls qu'il n'en avait bravés devant l'ennemi. Malgré tant de séductions , il donna le rare exemple d une irréprochable pureté de mœurs, et celui, plus rare peut-être, d'une vie de travail et d'étude. Il se remit sur les bancs, en volontaire, avec quelques amis ; et la cour offrit le curieux spectacle d'une classe de philosophie presque toute formée d'officiers. Joseph de Maistre en fait un charmant tableau dans une lettre inédite de 1810. c Rodolphe est devenu, presque en arrivant, et à ma grande satisfaction, l'ami inséparable de Nicolas de Serra Capriola, qui est du même âge que lui et excellent jeune homme. Son père ayant désiré qu'il fit un cours de philosophie, la même envie a saisi mon fils. Le R. P. général des Jésuites leur a donné un professeur d'un grand mérite, le P. Rozaven, Français, qui s'est soumis avec une rare complaisance à leur donner des leçons en particulier. Le baron de Damas, capitaine de la garde, et le jeune prince Pierre Galitzin, prêt à prendre le même service, se sont joints à nos deux jeunes gens ; et je puis assurer, monsieur le chevalier, que ces quatre candidats de la philosophie, dont trois officiers de la garde, sont un spectacle des plus curieux à Saint-Pétersbourg. Le mien a saisi cette étude avec passion. Il fut un temps où

peut-être je ne m'y serais pas prêté; mais la manière dont il a fait la guerre donne beaucoup de grâce à l'étude. Je le laisse aller. Le duc me dit quelquefois en riant : Mon cher ami, nos enfants sont plus sages que nous. En effet, il s'est formé chez lui un groupe déjeunes gens presque tous du même âge dont la conduite contraste singulièrement avec l'incroyable dissolutezza de la jeunesse de ce pays. »

Les grandes guerres des dernières années de l'Empire arrachèrent le jeune officier à ses chères études pour le rendre à ses chères batailles. De 1812 à 1814, il fut constamment en campagne. En 1815, les causes qui l'avaient mis à un service étranger ayant cessé, il quitta l'armée russe avec le grade de capitaine aux chevaliers gardes, équivalant à celui de lieutenant-colonel dans la troupe, et continua sa carrière militaire dans l'armée sarde.

Il était chef d'état-major du gouverneur de Novare lorsqi^e éclata, en 1821, le mouvement révolutionnaire qui amena l'abdication du vieux roi Victor-Emmanuel I" au profit de son frère Oharles- Félix. On sait que Charles-Albert, prince de Carignan et fils du roi démissionnaire, eut, pendant ces événements, une attitude plus qu'équivoque. Investi de la régence en attendant l'arrivée du nouveau roi, il proclama ou laissa proclamer cette constitution démocratique des Certes de 1812, qui était alors l'Evangile politique de tous les révolutionnaires du raid) de l'Europe. Aussi dut-il s'exiler lorsque l'in-

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tervention de l'Autriche eut mis an à cette échauffourée au bout de quelques semaines. Le comte Rodolphe, demeuré inviolablement fidèle, travailla de son mieux à justifier le prince des soupçons qui pesaient sur lui ; il écrivit à cette époque sur les événements qui venaient de s'accomplir un opuscule intitulé Simple récita inspiré parle désir de sauver l'honneur et l'avenir de la monarchie en couvrant la personne de l'héritier présomptif.

Pendant ses années d'exil et de disgrâce, Charles- Albert resta en correspondance suivie avec le comte Rodolphe, qui ne cessa de lui donner, avec la liberté d'un serviteur fidèle, les plus sages et les plus fermes conseils tant sur la politique que sur la morale. Un sentiment de délicate réserve semble ne pas permettre la publication de cette correspondance, bien que les libertés prises par M. de Gavour à l'égard des lettres les plus intimes de Joseph de Maistre en donnassent la tentation et peut-être l'autorisation. Mais je puis dire du moins que les lettres du comte Rodolphe, inspirées par le dévouement le plus courageux et le plus pur, sont les dignes filles, par la pensée toujours, par la plume souvent, des lettres de son illustre père. Il fut d'ailleurs plus tard pour Charles-Albert roi couronné ce qu'il avait été pour Charles-Albert prince disgracié, avec cette seule différence que le prince parut presque toujours accepter les conseils et que le roi les repoussa presque toujours.

De 1825 à 1830, le comte Rodolphe fut attaché au

ministère des affaires étrangères avec le titre de premier officier ou sous-secrétaire d'État, et contribua en cette qualité à la conclusion du concordat entre la Sardaigne et le Saint-Siège. Rentré ensuite dans le service militaire actif, il commanda la division de Gênes avec le grade de général de division, puis fut nommé gouverneur de Nice.

Les étrangers que l'hiver amenait en grand nombre dans cette ville des fleurs et du soleil ont conservé un profond souvenir de l'accueil que le fils de Joseph de Maistre savait leur faire au palais du gouverneur. Parlant sa langue à chaque visiteur russe, allemand, anglais ou espagnol, il se plaisait surtout aux conversations sérieuses ; et bien qu'il sût avoir, en fils de son père, de l'esprit et de la gaieté, il ne sortait volontiers de la réserve un peu silencieuse qui lui était habituelle que pour traiter quelque haute question sociale, morale oureligieuse. Préparé par de profondes études à la défense de la vérité catholique, il eut souvent occasion de les mettre à profit en d'amicales controverses avec les dissidents ; et plusieurs d'entre eux trouvèrent auprès de lui le commencement des lumières qui devaient les conduire à la foi. Le jeune chevaliergarde s'était fait courageusement élève de philosophie chrétienne au sortir d'Eylau ; l'officier général recueillait, dans sa maturité, au profit des âmes, le fruit de cette puissante culture.

18481e trouva à ce poste élevé et brillant. Dès les premiers mois de cette année révolutionnaire l'agi-

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tation était très vive en Piémont. Au cri de : Vive la Constitution ! se mêlait le cri de : A bas les Jésuites ! Le comte Rodolphe laissait passer le premier avec tristesse ; il avait les sentiments de son père pour les constitutions dites libérales d'où la pensée de Dieu est absente ; et celle que Charles- Albert venait de donner à ses sujets lui semblait un présent funeste, < une boîte de Pandore au fond de laquelle il ne restait pas même l'espérance ; > mais en loyal serviteur et en militaire discipliné, il ne permettait pas à ses critiques de franchir les limites d'une étroite intimité. Il n'avait pas les mêmes raisons de laisser passer en silence le cri à bas les Jésuites! c Mon grand-père aimait les Jésuites, » avait dit Joseph : < mon père les aimait, ma sublime mère les aimait, je les aime, mon fils les aimera. » Le fils dégagea noblement la parole paternelle.

Un jour, — c'était en février 1848, — une mauvaise feuille de Nice publia une lettre de Gioberti contre la secte jésuitique. Le général prit la plume de son père et écrivit une vigoureuse réponse que je reproduis presque entière.

Nice, février 1848.

A MM. les Collaborateurs anonymes de Y Écho de

Nice maritime.

« Quand un voyageur part, s'il prend un chemin diamétralement opposé au but qu'il veut attein-

dre, c'est charité de l'en prévenir. Voilà pourquoi je m'adresse à vous, messieurs, pour vous avertir que vous faites fausse route ; votre but loyal et légitime, c'est la religion et la liberté, et vous marchez directement à l'impiété et au despotisme. Vous débutez par insérer une lettre de M. Gioberti contre les jésuites. Je ne veux faire ni l'apologie des uns, ni la critique de l'autre ; une lettre ne peut être un livre. Je vous fais observer seulement que M. Gioberti condamne ce que le Pape approuve et approuve ce que le Pape condamne ; ainsi il n'est plus catholique, ni lui, ni ceux qui auraient les mêmes opinions que lui, car l'essence du catholicisme est l'approbation de ce que le Pape approuve et la condamnation de ce qu'il condamne. Un homme qui ose appeler secte un ordre religieux, légalement reçu dans l'Église catholique, et à qui le Souverain Pontife adonné, ily a peu de jours, les plus justes éloges, sera tout ce qu'il voudra, mais il ne peut en conscience se donner le titre de catholique.

< En attendant qu'il s'enfonce dans le bourbier où ont péri La Mennais et bien d'autres, examinons l'insertion de cette lettre au point de vue de la liberté.

c Je suis comme vous, citoyen et catholique ; je ne sais si je partage avec vous mes autres qualités de propriétaire, de père de famille et de militaire ; en tous cas cependant il est de toute justice de me laisser jouir tout comme vous de ma pleine liberté dans l'exercice de nos droits civils et religieux.

« Or, comme citoyen, j'ai le droit de choisir le

4^ APPKNDICK I

médecin dont je veux avoir les conseils pour la santé de mon corps ; et comme catholique, j'ai le droit de choisir le prêtre dont je veux avoir la direction pour la santé de mon âme. Gomme propriétaire, j'ai le droit de choisir l'intendant qui doit surveiller la culture de mes terres ; et, comme père de famille, j'ai le droit de choisir les instituteurs auxquels je veux confier l'éducation de mes enfants. Eh bien ! comme catholique, je veux choisir un jésuite pour directeur, et, comme pare, des jésuites pour instituteurs de mes fils.

< Je n'aurais pas besoin d'en donner aucune raison ; cela me plaît, il suffit, je suis dans l'exercice légitime de mes droits. Mais je veux bien vous donner un des motifs de ma conduite : c'est qu'après avoir bien lu tout ce qu'on a écrit contre les jésuites^ îe me suis trouvé parfaitement d'accord avec le baron Storck, ministre protestant et prédicateur de la cour de Hesse-Darmstadt ; il avait coutume de dire : < De tout ce qu'on a dît au sujet des jésuites, il n'y a de bien prouvé que le bien qu'Usant fait. »

« Mais en voici bien d'une autre. — Des fidèles sont rassemblés dans une église pour adorer le Saint-Sacrement et faire, autant qu'il est en eux, amende honorable des injures qu'il y reçoit : vous les accusez de ne pas prier suivant vos intentions, et vous voulez les faire taire .

< Gomment, vous qui réclamez la liberté de la pensée, vous refusez aux chrétiens la liberté de la prière ? Quoi ! nous ne pourrions plus verser aux

pieds des autels nos craintes, nos espérances, nos désirs et nos regrets, sans vous avoir demandé si tous ces sentiments sont bien conformes aux vôtres ? Eh ! l'église n'est-elle pas ouverte ? Venez : agenouillezvous sur le pavé sacré, priez aussi pour que les arrêtés de la Diète Helvétique soient étendus à toute la catholicité et pour que Ochseubeim soit chargé de présider partout à leur exécution. Priez pour votre saint père Gioberti, pour l'exaltation de votre sainte mère la secte Giobertine, et pour l'extirpation de la Compagnie de Jésus. Priez : et Dieu, dans sa justice infinie, pèsera quelles sont les priè^ res les plus justes et les plus conformes à sa volonté sainte. Mais vouloir vous placer entre Dieu et celui qui prie, proscrire jusqu'aux soupirs des cœurs qui se taisent, croyez-moi, pauvres despotillons, c'est sauvage, c'est ignoble, c'est pire encore, c'est ridicule. J'irai à cette église pour me venger de vos prétentions stupides, et j'y prierai Dieu de vous faire chrétiens pour que vous puissiez comprendre la liberté. >

Lorsque le général eut achevé cette lettre, il alla vers sa femme et lui dit: « Tiens, lis cela; faut-il l'envoyer au journal? si je l'envoie, je signe ma démission. » La généreuse chrétienne lut le papier et le rendit à son mari en lui disant : Fais ton devoir.

La lettre fut envoyée, et, quatre jours après, un

billet royal relevait le général comte de Maistre de

sa charge de gouverneur. En même temps, Charles-

. Albert, comme pour excuser cette faiblesse, élevait

au grade de général d'armée, correspondant à celui de maréchal, le loyal serviteur qu'il sacrifiait à la Révolution.

Le comte Rodolphe se retira aussitôt chez son beau-frère, le duc de Laval-Montmorency, au château de Borgo.

Quelques semaines s'étaient à peine écoulées, et la guerre éclatait entre la Sar daigne et l'Autriche. Ce fut une époque des plus douloureuses dans la vie du comte Rodolphe.

Il aimait son pays et son roi ; et parce qu'il les aimait il voyait avec une tristesse profonde cette guerre qui donnait pour préface à l'indépendance italienne des manifestations révolutionnaires et des insultes à la religion et à ses ministres (1). Mais il était militaire ; il n'avait qu'à mettre son épée au service du roi. Il partit pour Turin afin de recevoir les ordres de Charles-Albert, résolu, si celui-ci était déjà parti pour l'armée, à s'engager comme simple volontaire dans le régiment de Savoie. C'était à ses yeux la seule manière de garder intacts son honneur et celui de son nom. Il trouva encore le roi à Turin, et ne reçut que cette froide réponse : « Je vous ferai tenir mes ordres en temps et lieu. > Il retourna, désolé, à Borgo. Les ordres ne vinrent

1) A la veiUe de la déclaration de guerre, le vénérable arche* véque de Turin fut insulté publiquement, au sortir d'une cérémonie religieuse, par trois mille jeunes gens. Charles- Albert passa en revue les insulteurs sur le lieu même de leur exploit.

point. Et le comte Rodolphe ne revit plus le roi Charles-Albert.

Sa vie publique était finie. Désormais la vie intérieure et la vie de famille devaient l'occuper tout entier. Il se consacra à l'éducation de ses enfants, reportant sur eux les hautes leçons qu'il avait reçues de son père et de sa mère, habile, nous disent de fidèles témoins, à former leur esprit, plus habile encore à former leur caractère ; avec un grand respect pour leur liberté, il savait leur faire vouloir en toute rencontre ce qui était le meilleur, et leur inspirer, avec l'énergie persévérante des résolutions, l'esprit de dévouement et de sacrifice.

Il mourut saintement à Borgo en 1863. Les derniers temps de sa vie, — qu'on nous permette encore ce détail, — nous le montrent occupé à une traduction française des Offices de l'Ordre du CarmeL II avait entrepris ce travail à la demandé d'une de ses filles, entrée en 1862 au couvent des Carmélites de Poitiers. On trouvera, au cinquième volume des Œuvres complètes du cardinal Pie^ un discours prononcé à la cérémonie de M"" Xaverine de Maistre, en religion sœur Thérèse de Jésus. Dans les saintes douleurs du sacrifice paternel généreusement accepté, le vaillant soldat de l'Eglise et de la monarchie eut cette joie intime et profonde d'entendre le grand évêque dire à la jeune épouse du Christ : « Le nom que vous portez, ma très chère sœur, a reçu de votre aïeul un lustre incomparable. Homme du monde, il a été une des lumières de

l'Église, et c'est justice de dire que notre siècle, déjà aux deux tiers écoulé, n'a point vu se. lever d'autre génie comparable à ce génie chrétien. »

M. Franck, membre de l'Institut et professeur au Collège de France, a publié dans le Journal des Savants (avril-mai 1880), à propos d'un livre de M. Ferraz, deux articles sur Joseph de Maistre. A travers bon nombre de jugements fort éloignés des nôtres, on y peut constater la puissance croissante avec laquelle les écrits du grand penseur catholique s'imposent à l'attention de ses adversaires, et le changement que la publication des Lettres et Opuscules a décidément apporté aux appréciations qui ont pour objet l'homme lui-même, sa physionomie et son caractère.

Mais le travail de M. Franck contient une assertion qui en est la thèse fondamentale et qu'il est nécessaire de discuter. Cette assertion n'est rien moins, pour appeler les choses par leur nom, qu'une imputation de plagiat. Selon le savant professeur,

toutes ou presque toutes les idées qui ont fait la renommée des Considérations et des Soirées appartiennent à Saint-Martin, ce singulier théosophe ou illuminé qui signait ses livres : Le philosophe inconnu. Joseph de Maistre les lui aurait prises sans le dire, et n'y aurait guère ajouté du sien que son style. — C'est un véritable procès en contrefaçon qui ne peut être jugé que sur pièces.

Nous ferons remarquer d'abord que Joseph de Maistre n'a jamais dissimulé les relations qu'il avait eues pendant les années qui précédèrent la Révolution française avec ceux qu'on appelait les Illuminés, ni le soin curieux qu'il avait pris d'approfondir leurs doctrines et de pénétrer leur esprit. Le sénateur des Soirées^ s'il n'appartient pas luimême à quelqu'une des sectes que l'on confondait sous ce nom, exprime souvent leurs pensées et s'associe volontiers à leurs rêveries ; en le faisant parler, l'auteur montre et veut montrer à quel point il est familier avec leur langage et leurs tendances. Leur nom, — et très particulièrement celui de Saint- Martin, qu'il appelle « le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes, > — revient très souvent, avec de curieux détails, dans sa correspondance soit privée, soit diplomatique (1).

1) Voici un passage entre bien d'autres :

a Je suis si fort pénétré des livres et des discours de ces hommes-là qu'il ne leur est pas possible de placer dans un écrit quelconque une syllabe que je ne la reconnaisse. » (Corresp, diplom,, 20 janvier 1816.)

Le dernier de ses quatre chapitres sur la Russie, publiés en 1859 par son fils (1), est une étude ex professa sur l'illuminisme et ses variétés, depuis la plus inoffensive, à laquelle appartenait Saint-Martin, jusqu'à la plus malfaisante, qui est celle de Weishaupt et des loges bavaroises. Enfin je trouve dans une lettre inédite (28 novembre/10 décembre 1816) la note que voici :. « Je consacrai jadis beaucoup de temps à connaître ces Messieurs (les Illuminés). Je fréquentai leurs assemblées ; j'allai à Lyon pour les voir de plus près ; je conservai une certaine correspondance avec quelques-uns de leurs principaux personnages. Mais j'en suis demeuré à l'Église catholique, apostolique et romaine, non cependant sans avoir acquis une foule d'idées dont j'ai fait mon profit. »

On le voit, loin de cacher sa « science de l'illuminisme, > il l'affichait pour ainsi dire avec complaisance; il en parlait à qui voulait l'entendre, et je crois, pour ma part, qu'il s'exagérait un peu le profit qu'il en avait tiré. Et ainsi tombe devant les faits cette accusation de plagiat qui n*eût jamais dû voir le jour à propos d'un tel homme et d'un tel caractère. Quiconque a vécu, par la lecture, dans le commerce de ce parfait honnête homme était en droit d'affirmer d'avance qu'elle était mal fondée ; il

1) Ces chapitres forment un mémoire que Joseph de Maistre écrivit en 1811, à la demande de son ami le comte R., qui les mit probablement sous les yeux du czar Alexandre.

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pouvait dire : Je n'en sais rien, mais j'en suis sûr. Apres cette première enquête, il peut dire : J'en suis sûr, et je lé sais.

Ce point éclairci, qui était moralement le principal, reste à savoir si et dans quelle mesure M. Franck est fondé à attribuer à Saint-Martin la paternité des principales idées de Joseph de Maistre, c'est-àdire de son jugement sur la Révolution française, de sa théorie des lois fondamentales et des constitutions naturelles, de sa doctrine de la Providence. Sur ces trois articles, nous reproduirons intégralement ou nous analyserons fidèlement les pages du Journal des Savants,

I. — « La pensée qui fait le fond des Considérations >, dit M. Franck, « c'est que la Révolution a été produite par une intervention surnaturelle de la divine providence. Elle est l'œuvre de Dieu, non des hommes ; elle est, dans toute la force de l'expression,un miracle comme serait la fructification instantanée d'un arbre au mois de janvier. — On a vu dans cette explication des événements qui ont mis fin à la vieille société française une des conceptions les plus hardies et les plus originales du génie de J. de Maistre. C'est une erreur. L'auteur des Considérations n'a guère fait que s'approprier, en les revêtant de son majestueux langage, les idées que Saint- Martin avait développées un an auparavant dans sa Lettre sur la Révolution française, La Révolution, que Saint-Martin appelle « une image du ju-

gement dernier, > est pour lui tout à la fois une grâce et un châtiment. « Il faut, » dit-il, « être insensé ou de mauvaise foi pour ne pas y voir, écrite en traits de feu l'exécution d'un décret de la sagesse éternelle et ne pas s'écrier en sa présence, comme les magiciens d'Egypte devant les miracles de Moïse : Ici est le doigt de Dieu. » De même que Joseph de Maistre, et un an avant lui, Saint-Martin pense que la Révolution, en étendant ses effets sur la société tout entière, doit surtout exercer une action régénératrice sur l'Eglise et sur le sacerdoce. »

Nous aurions le droit de demander au savant académicien comment il sait que J. de Maistre avait connaissance de la lettre de Saint-Martin lorsqu'il composa les Considérations. Il ne peut pas le savoir, à moins qu'il ne soit en possession de documents inconnus à tous les critiques. Son affirmation est une pure conjecture qui, de plus, a contre elle toutes les vraisemblances. Un an seulement d'intervalle sépare la publication des deux ouvrages, et il faut bien laisser à J. de Maistre le temps de méditer le sien. Un livre aussi profondément pensé ne s'improvise pas ; et sa conception fondamentale devait être établie fortement et de longue date dans l'esprit de l'auteur avant qu'il en écrivît les premières pages. On peut donc affirmer, comme chose moralement certaine, que les Considérations n'eussent point été publiées en 1796 si J. de Maistre eût dû attendre que Saint-Martin lui en fournît l'idée mère en 1795,

Mais il importe peu que le premier ait ou non connu Topuscule du second avant de se mettre à l'œuvre. Dans un cas comme dans l'autre, J. de Maistre a pris l'idée mère non chez le théosophe, mais là où le théosophe lui-même l'avait prise, dans le domaine public. La Révolution française présentait avec un éclat formidable la réunion de tous les signes auxquels on peut reconnaître l'intervention plus directe de la Providence dans les affaires humaines. Saint-Martin n'était pas seul à s'écrier en la contemplant : Digitus Dei est hic; le même cri sortait spontanément de toutes les âmes qui avaient su garder, au milieu de l'impiété régnante, le sentiment du divin. Il n'y avait pas là « une théorie curieuse, > comme l'appelle M. Ferraz (1); il y avait une évidence. Imaginer que J. de Maistre n'en a pas reçu la lumière directe et qu'il a fallu une page de Saint-Martin pour lui révéler ce qui se lisait à livre ouvert dans les événements eux-mêmes, c'est en vérité se méprendre un peu trop sur la portée de son grand esprit constamment appliqué à la philosophie religieuse de la politique et de l'histoire.

Rien donc de plus naturel et de plus inévitable que cette identité de point de départ chez deux écrivains qui s'accordaient à croire en Dieu et au gouvernement divin des choses du monde. Mais dès le premier pas, les différences éclatent, et ces différences sont des contrastes.

1) M. Ferraz, pour sa part, ne saurait admettre cette théorie curieuse, A son avis, il n*y a rien à expliquer, et la Révolution est le fait le plus simple du monde t (P. 9.)

Saint-Martin est pour la Révolution ; J. de Maistre est contre la Révolution, et l'on sait avec quelle énergie il la caractérise. Saint-Martin voit en elle une construction, Joseph de Maistre une pure destruction. Saint-Martin annonce qu'elle aboutira à une religion nouvelle dégagée du sacerdoce et de l'Église; J. de Maistre qu'elle tournera, contre la volonté de ses auteurs, à la restauration et à la gloire du catholicisme.

Tout le monde convient que telle est bien la pensée de J. de Maistre. Mais mon résumé delà pensée de Saint-Martin est si directement en contradiction avec celui de M. Franck qu'il faut absolument vider la question par les textes.

Voici donc, sur tous ces points, l'analyse exacte et, en partie, la reproduction textuelle des longs développements de la Lettre à un ami,

« La Révolution a frappé sur tous les ordres de l'État, mais moins sur la noblesse, déjà abaissée, que sur le clergé qui était, en pleine jouissance de ses avantages, sur le clergé, le plus coupable de tous et seul auteur des crimes des autres ordres. Il a légitimé les crimes des rois, en même temps qu'il s'arrogeait le droit dç les déposer. Il a voulu se faire adorer comme une providence ; il a vendu ce qu'il lui avait été commandé de donner gratuitement. > Je ne cite que le commencement du réquisitoire.

« Nos ennemis n'ont pas vu que l'époque actuelle est la crise et la convulsion des puissances hu-

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maines expirantes, auxquelles Dieu met un bandeau sur les yeux. Ils n'ont pas vu que la guerre actuelle est une guerre de religion, bien qu'on n'en parle pas. Toute matérielle et humaine qu'elle puisse paraître, elle ne se borne pas à des démolitions ; elle ne fait pas un pas qu'elle ne rebâtisse, >

« Loin de nous vouer à l'anéantissement de toute religion, la Providence saura bien en faire naître une du cœur de l'homme, qui sera plus pure et moins mélangée que celles que les souverains autorisent et font disparaître par leurs volontés humaines; mais aussi gw ne sera plus susceptible d'être infectée par le trafic du prêtre et Vhaleine de Vimposture, comme celle que nous venons de voir s'éclipser avec les ministres qui l'avaient déshonorée^ ces ministres qui, tandis qu'aucun gouvernement ne saurait marcher que sous l'égide de la prière, ont forcé le nôtre, pour sa sûreté, à rompre toute espèce de rapport avec cette prière, à la retrancher de lui tout entière comme étant devenue pestilentielle. — Tu pourras même trouver des bases à cette consolante espérance jusque dans nos excès et nos fureurs presque inséparables des crises révolutionnaires, lesquelles, comme des remèdes violents, ne peuvent ranimer les humeurs salutaires du malade qu'en mettant à découvert toutes les humeurs corrosives et malfaisantes (1). >

1) Ce dernier paragraphe est une citation textueUe (p. 78-79).

On voit à quel point M. Franck s'est mépris sur la doctrine et sur les termes mêmes de la lettre de Saint-Martin. Il lui attribue la pensée que la Révolution doit surtout exercer une action régénératrice sur l'Eglise et sur le sacerdoce. C'est action destructrice qu'il faut dire. Le théosophe estime que la Révolution a tué le sacerdoce et l'Eglise ; il s'en félicite comme d'une conquête de la vérité occulte sur les formes et les symboles ; il y voit le commencement d'une ère nouvelle, l'avènement de ce qu'il appelle le ministère de l'homme-esprit. Et ce n'est point chez lui une opinion de circonstance ; il est très décidément ennemi de toute Église et de tout sacerdoce. Dans un autre ouvrage (1), il soutient longuement cette thèse que le Catholicisme, — c'est-à-dire la doctrine, TÉgJise et le sacerdoce catholiques, — est une déviation et une corruption du christianisme, et que « le vrai génie du christianisme lui-même serait moins d'être une religion que le terme et le lieu de repos de toutes les religions. > Cette aversion pour l'autorité et la hiérarchie, pour l'Église et pour le sacerdoce était d'ailleurs, comme J. de Maistre le répète souvent dans sa correspondance, un caractère général parmi les Illuminés.

IL — M. Franck affirme en second lieu que la théorie de Joseph de Maistre sur l'origine et les lois

1) Ministère de l'horrime-esprity p. 367^1.

fondamentales des sociétés et sur les constitutions naturelles est également empruntée à Saint- Martin.

Ici deux courtes observations suffiront.

1* LsL Lettre à un ami contient sur ces deux points l'expression d'une pensée qui s'accorde avec celle de J. de Maistre. Mais, à supposer que celuici l'ait rencontrée dans cet opuscule avant d'écrire les Considérations, il n'y a aucune assimilation à établir entre une indication rapide enfermée dans un seul paragraphe (1) et une théorie longuement et savamment développée dans un ouvrage tout entier. Cette indication fît-elle partie de la « foule d'idées > dont J. de Maistre déclare avoir fait son profit chez les Illuminés, sa gloire n'a pas à en souffrir et ne doit pas être, pour cela, transportée au

1) Il importe, pour la sincérité du débat, de reproduire ici le texte même de Saint-Martin : « Quant à la meilleure forme de gouvernement^ la question n'a pas été résolue par les pubiicistes qui confondent toujours la forme et le fond. Les nations ne sont pas liées par un pacte social, mais par une force qui les domine. — Les pouvoirs de l'homme se bornent à l'industrie de l'administration ; mais les corps de peuple et les gouvernements se forment d'eux-mêmes et sont les résultats naturels des temps et des circonstances que l'homme occasionne ou laisse naître ; et c'est pour cela que le mode de cette formation doit si souvent se refuser à un calcul. Enfin, on voit aussi par toute la terre que les lois fondamentales et constitutives des Etats se présentent avec une imposante majesté sous laquelle elles tâchent de se montrer comme étant consacrées et unies radicalement aux lois de l'éternelle justice, c'est-à-dire à des lois que l'homme n'a pas faites. » (P. 20-21.)

J'atteste qu'il n'y a que cela sur la question.

théosophe. J'ajoute que là aussi il y avait quelque chose qui appartenait au domaine public du bon sens religieux, domaine investi alors et rétréci, mais non pas conquis, par l'impiété dominante. Joseph de Maistre n'avait donc pas besoin qu'on lui fît la leçon pour chercher l'origine de la société politique ailleurs et plus haut que dans le roman du contrat social, ni pour croire à des lois fondamentales antérieures aux codes écrits. La part de Saint-Martin dans l'éducation politique de J. de Maistre se réduirait donc^ en la faisant aussi large que possible, tout au juste à ces deux lignes d'ailleurs excellentes : Les gouvernements se forment d'euxmêmes et sont les résultats naturels du temps et des circonstances.

2* Mais il n'a pas même cette part ; la doctrine des lois fondamentales et de l'origine divine des sociétés politiques , la doctrine des constitutions naturelles étaient et dans l'esprit et sous la plume de Joseph de Maistre avant la publication de la lettre de Saint-Martin ; elles y étaient non à l'état de germe mais à l'état de théorie méditée et complète. M. Franck ne les a cherchées que dans les Considérations^ où l'exposé en est frappant, mais sommaire, puis dans V Essai sur le principe générateur, composé vingt ans plus tard. Il paraît ignorer l'existence de V Étude sur la souveraineté où la théorie en est donnée, comme nos lecteurs l'ont pu voir, avec toute sa précision scientifique et toute son ampleur historique. Je n'ai

point à revenir sur la capitale importance de cet ouvrage; mais on doit regretter que M. Franck ou ne l'ait point connu, ou ne l'ait point consulté, ou n'ait pas porté son attention sur sa date. Il a été composé dans les années 1194, i795j iT96.

Comme il est consacré tout entier à développer les deux doctrines dont il s'agit, on nous dispensera de prouver que l'auteur ne s'est pas mis à sa composition un ou deux ans avant d'avoir ces doctrines dans la tête.

III. — Enfin M. Franck retrouve à chaque pas dans les SoîVée^ l'influence de Saint-Martin. Toutes les idées que l'auteur y développe sur le gouvernement de la Providence, sur le mal physique considéré comme étant, dans toutes ses variétés, la conséquence et le châtiment du mal moral, sur le devoir de punir qui incombe aux souverains, sur la peine de mort, sur la guerre qui complète l'œuvre de la justice divine, sur les sacrifices qui viennent « de ce que les hommes, par une sorte d'instinct, ont placé le siège de la dégradation originelle dans le sang >, enfin sur la réversibilité en vertu de laquelle le sang de l'innocent peut racheter celui du coupable, toutes ces idées, sans en excepter une seule, sont, dit-il, empruntées à Saint-Martin. Et c'est principalement dans \q Ministère de V hommeesprit que Joseph de Maistre les a puisées.

Tout lecteur attentif renouvellera de lui-même, à propos de cette énumération, la remarque que

nous avons faite plus haut. Reconnaissant dans le plus grand nombre de ces idées l'enseignement même de TEglise, il s'étonnera de la singulière inadvertance qui en attribue la paternité originale à Saint-Martin, et qui, les rencontrant chez un philosophe catholique, veut absolument qu'elles soient empruntées non au catholicisme, mais à l'illuminisme. Le savant critique soutient-il pour tout de bon que, si Joseph de Maistre n'avait pas lu le Ministère de V homme-esprit, il aurait ignoré le gouvernement de la Providence ? qu'il n'aurait pas vu dans les maux qui affligent l'humanité les suites du péché originel ? qu'il n'aurait pas considéré la répression des crimes comme une attribution essentielle de la souveraineté ? qu'il n'aurait pas cru à l'efficacité des soufirances volontairement acceptées par l'innocent pour le rachat du coupable ? en un mot, qu'il aurait ignoré les dogmes de sa religion, et aussi les principes élémentaires de la philosophie sociale, si un théosophe ne les lui avait pas enseignés ?

Cela suffirait pour terminer le débat. Mais ici encore les dates parlent à qui daigne les consulter. Qu'on veuille bien relire le chapitre m des Considérations sur la France yOn y trouvera l'ensemble de ces idées (1) que les Soirées devaient, vingt ans plus tard, reprendre et développer une à une. Il est

1. J'entends ici par l'ensemble de ces idées : I» le gouvernement de la Providence; 2» le péché originel; 3° les maux physi-

douteux que le livre des Considérations publié en 1797 ait pu les emprunter commodément au Ministère de V homme-esprit publié en 1802.

Je demande vraiment pardon à mes lecteurs de les avoir retenus si longtemps sur ces misères. Il fallait, pour leur donner une importance qu'elles n'ont point en elles-mêmes, le nom de M. Franck et celui de l'important recueil où il a publié ses critiques. Quoi qu'il en soit, le procès est jugé ; Joseph de Maistre ne sera plus troublé dans la possession d'une gloire qui est la propriété légitime de sa grande mémoire et de la cause pour laquelle il a combattu.

ques, particulièrement la guerre et l'effusion du sang considérés comme effets de la chute ; 4° Tefûcacité des sacrifices sanglants ; 5<> la réversibilité. — Je confesse que le devoir sociai de punir les malfaiteurs n'y est pas. Qui sait si ce n'est pas Saint- Martin qui Ta découvert

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