‹ Le comte Joseph de Maistre: sa vie, ses écrits, ses doctrinesChapitre 30 sur 31 · LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER

€ Vous croyez donc quq lea méchants ne sont pas heureux? Je voudrais le oroire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur réussit. S'il en était ainsi réellement, je serais un peu fâché que la Providence eût réservé entièrement pour un autre monde la punition des méchants et la récom-* pense des justes ; il me semble qu'un petit acompte de part et d'auti^e^ dés cette vie même, n'aurait rien gâté. »

C'est ainsi que la discussion s'engage sur une question dont la difficulté semble augmentée par les arguments mêmes qu'emploient les défenseurs de la bonne cause.

Ces arguments, en effet, n'ont-ils pas l'air de se contredire î Ouvrez un traité de philosophie spiritualiste, au chapitre de la me future; on y insiste sur le scandale delà prospérité des méchants et du malheur des justes, pour démontrer que la vie présente est une énigme dont le mot est ailleurs, et qu'au delà de ce monde il y en a un autre où sont réparés les désordres terrestres par l'association définitive du bonheur avec la vertu, du malheur avec le vice.

Entendez, au sortir de cette lecture, les mortt^

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listes et les prédicatettnk exhorter les hommes à la pratique du devoir ; ils ne ^'attachent à rien tant qu'à prouver que, même ici-bas, %t même au milieu des épreuves, la condition de rhorame de bien est préférable à celle du méchant, et que la TèCtu est le plus sûr chemin et le principal élément du bonheur sur la terre.

Ainsi chacune des deux démonstrations semble fournir un argument contre l'autre. Qu'en faut-il penser? Sommes-nous condamnés, pour croire à la vie future, à considérer les gens de bien comme les plus malheureux des hommes ici-bas ? Faudra-t-il, pour accepter la peinture encourageante du bonheur présent de la vertu, renoncer à la plus sensible et à la plus décisive des preuves de l'autre vie ?

Ni l'un ni l'autre. Les deux thèses sont également vraies pour qui sait les bien entendre, et l'apparente contradiction s'évanouit dès que nous remontons aux principes. C'est ce qu'on nous permettra de faire avant d'aller plus loin.

Le premier regard jeté sur le monde physique apporte à tout esprit juste et à tout cœur droit une révélation de la Providence. L'action du gouvernement divin est visible dans cette merveilleuse structure et dans ce grand spectacle d'universelle harmonie. L'objection ne vient qu'après coup, et ne peut se réfugier que dans les détails.

Le premier regard jeté sur le monde moral, sur les sociétés humaines, apporte, au contraire, une objection contre la Providence. Le désordre semble y

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régner, non pas accidentellement, mais en permanence.

Ce regard est trompeur autant que l'autre est juste. L'ordre est plus admirable encore et le gouvernement divin plus savant, si on l'ose dire, dans le monde des âmes que dans l'univers matériel. Il est nécessaire qu'il en soit ainsi, car la beauté, et l'ordre qui en est l'élément principal, doivent croître en proportion de la hiérarchie des êtres et des règnes. Si donc les traces de Dieu et l'action de Dieu sont reconnaissables dans les choses visibles qui sont faites pour le service des invisibles, combien doivent-elles être plus profondes en celles-ci!

Or, voici en quoi le gouvernement du monde des âmes est en effet le chef-d'œuvre de l'administration divine.

Les anciens s'étaient imaginé qu'il y a dans la matière un principe de désordre qui oppose une résistance à l'action organisatrice de Dieu ; ils la croyaient éternelle et pensaient que la puissance divine avait à lutter contre elle pour la tirer du chaos primitif. Le dogme de la création est venu dissiper cette erreur qui, d'ailleurs, ne saurait tenir contre l'idée que la science moderne nous donne de la matière. Essentiellement inerte, la matière ne saurait opposer aucune résistance à l'action divine. Elle ne sait pas ce que c'est que désobéir ; elle suit fatalement les lois qui lui sont imposées ; elle ne peut sortir de l'ordre, puisque l'ordre est la conformité à la loi. Elle n'en sort pas plus dans le cas

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particulier et exceptionnel du miracle que dans son cours ordinaire. Soit qu'elle suive son Impulsion initiale, soit que les forces qui sont en elle soient neutralisées par Tintervention directe de la puissance souveraine, elle est toujours docile.

Il en est tout autrement dans le monde moral. Ici il y avait vraiment des résistances à vaincre, et le problème à résoudre était de faire que Tordre ne cessât pas d'être souverain dans une cité d'êtres libres qui peuvent à leur gré violer la loi, bien plus, d'obliger cette violation elle-même à concourir malgré elle à l'ordre contre lequel elle s'insurge.

La sagesse divine a résolu le problème en deux manières : d'une manière finale et pleine par les sanctions de la vie future, d'une manière anticipée et surérogatoire par la condition des bons et des méchants dans la vie présente.

Cette anticipation n'était pas nécessaire. On pouvait concevoir que Dieu, ayant créé les hommes, leur dît : « Je vous appelle tous à une félicité qu'il faut acheter par une épreuve dont la condition est celle-ci : peines et misères pour ceux qui observeront ma loi, jouissances et douceurs pour ceux qui la violeront. La raison des méchants leur apprendra qu'ils pèchent et leur annoncera le châtiment futur; mais aucune douleur sensible, aucune angoisse, aucune terreur n'ajouteront une peine présente à celles de l'avenir. Pareillement les bons sauront qu'ils agissent bien et qu'ils seront récompensés ; mais aucune jouissance actuelle ne leur donnera

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Tavânt-goût du bonheur qui les attend un jour. » En rigueur, qu y aurait-il eu à reprendre dans une telle condition de la vie présente? Rien, sans doute, pourvu que l'épreuve de la vertu n'excédât point ses forces, et pourvu que les séductions du mal n'entraînassent point la volonté par une fatalité irrésistible.

Mais Dieu n'a point réglé ainsi les choses, même à supposer vraie cette opinion pessimiste que, sur la terre, les prospérités sont en général pour les méchants, les calamités pour les bons.

Tout d'abord, l'âme, ici-bas, ne vit pas seulement dans le monde des intérêts visibles et palpables ; elle vit aussi dans le monde de la conscience. Et là, sur cette scène intérieure, chaque sacrifice courageux de la passion au devoir commence à être rému néré, chaque délit à être châtié. C'est le premier rétablissement de l'équilibre.

Toutefois ce rétablissement ne suffit pas, pour bien des raisons dont la principale est que la conscience délicate de l'homme très vertueux n'est jamais satisfaite et le récompense mal, tandis que la conscience endurcie de l'homme tout à fait pervers cesse de le punir par le remords. Mais l'homme vit aussi d'avance dans le monde de l'avenir ; et l'état intérieur qui résulte de ses prévisions consolantes ou sinistres est un fait actuel dont il fauttenir grand compte dans l'appréciation du bonheur ou du malheur terrestre. Or ce fait ne se borne pas à rétablir l'équilibre qui semblait pencher en faveur des mé-

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chants ; il le rompt dans le sens opposé et emporte la balance à d'immenses profondeurs du côté de la vertu. Je marche par des chemins escarpés, sous la pluie, ^ous la neige, sous un soleil qui me dévore ; mais je vais à un trône radieux, et je sais que j'y vais. Mon voisin s'avance sur des chemins de gazon, sous des ombrages parfumés, dans une atmosphère caressante et tiède ; mais il va au supplice, et il sait qu'il y va. Non seulement j'aime mieux mon but que le sien ; mais j'aime mieux mon voyage, et je suis plus heureux sur ma route que lui sur la sienne. Mon but projette sur mes douleurs une espérance qui me soutient, qui colore tout d'une lumière non trompeuse, qui se fortifie à mesure que je me rapproche du terme. Son but projette sur ses délices une menace grandissante qui les empoisonné.

Ainsi se concilient les deux aspects sous lesquels la condition des bons dans la vie terrestre est présentée tour à tour par les moralistes chrétiens. Ils peuvent, sans contradiction et sans scrupule, tantôt prouver la vie future en insistant sur les soufirances de la vertu, tantôt animer les hommes à la vertu en leur montrant qu'elle est, dès ce monde, le principal élément du bonheur. Oui, s'il n'y avait pas un au delày la vertu n'aurait pas sa récompense ; et, la loi du mérite étant violée, l'ordre ne régnerait pas dans la cité des âmes. Mais parce qu'il y a un au delà, parce que notre foi en lui découle nécessairement de notre foi en un Dieu juste, l'éternité réagit sur le temps ; et la certitude de la vie future avec

ses sanctions rend la vie présente des bons plus heureuse et plus douce que celle des méchants. En un mot, la vue du désordre présent conduit la raison à affirmer le rétablissement futur de Tordre ; et la certitude de son rétablissement futur opère, partiellement et par anticipation, son rétablissement présent. Et ainsi il est vrai en toute rigueur que le désordre librement introduit par l'homme dans le monde moral devient, entre les mains de Dieu, un moyen iadirect, mais infaillible,de faire triompher l'ordre dés ici-bas.

C'est là ce que j'ai appelé le chef-d'œuvre de l'administration divine.

Peut-être les Soirées, obéissant à la louable préoccupation de retrouver, dans l'ordre iem-^ porel, les acomptes de la justice divine, ont-elles trop négligé cette considération qui est, hors de toute comparaison, la principale et la plus décisive, mais qui n'influe sur le temps que par une sorte de rétroaction de l'éternité. C'est pour remplir cette lacune que j'ai dû y insister avant de suivre les trois interlocuteurs dans le libre mouvement de leur savante causerie.

Le comte commence par faire justice des termes inexacts dans lesquels la question (ou l'objection) est le plus souvent posée. Il semble, à entendre ceux qui

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renoncent que la prospérité soit, eii règl^ générale, le privilège des méchants, la misère le soart des bons. Or c'est là un contraste imaginaire. Permis à Platon d'opposer, dans un célèbre parallèle, l'homme de bien accablé d'opprobres et de souflrances au scélérat rayonnant de gloire et inondé de délices. Son très noble but est de montrer que, mêmç alors, les âmes généreuses ne désertent pas le drapeau de la vertu. Mais le philosophe, qui raisonne sur les faits généraux et non sur des exceptions, ne saurait prendre ces peintures pour l'expression fidèle <J,ç ce qui se passe en ce monde ; et Platon lui-même ne leur a pas donné ce caractère. « Avez-vous jamais entendu un militaire se plaindre qu'à la guerre les coups ne tombent que sur les honnêtes gens, et qu'il suffit d'être un scélérat pour être invulnérable? Je suis . sûr que non, parce qu'en effet chacun sait que les balles ne choisissent personne. J'aurais bien le droit d'établir au moins une parité parfaite entre les msLfxx, de la guerre par rapport aux militaires, et les maux de la vie en général par rapport à tous les hommes; et cette parité suffirait seule pour faire disparaître une difficulté fondée sur ujqo fausseté manifeste ; car il est non seulement faux, mais évidemment faux que le crime soit en général heureux et la vertu malheureuse dans le monde (1). Il faudrait donc changer la question, et

1) L'auteur ajoute ici : « Il est au contraire de la plus grande évidence que les biens et les maux sont une espèce de loterie où chacun, sans distinction, peut tirer un biUe^t blanc ou noir. »

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demander pourquoi, dans Tordre temporel, le juste, n'est pas exempt des maux qui peuvent affliger le coupable, et pourquoi le méchant n'est pas privé des biens dont le juste peut jouir. Mais cette question est tout à fait différente de l'autre. >

Gomment donc les choses sont-elles réglées en ce qui concerne le partage des biens et des maux de l'ordre temporel et physique? Par les lois générales qui régissent ce monde matériel dans lequel nous sommes descendus et qui ne peuvent être suspendues que par le miracle. « Si l'homme de bien souffrait parce qu'il est homme de bien et si le méchant prospérait parce qu'il est méchant, l'argument serait insoluble. Il tombe à terre si l'on suppose seulement que le bien et le mal sont distribués indifféremment à tous les hommes (1). >

Demande-t-on pourquoi Vhomme en général souffre? C'est encore une autre question à laquelle les traditions presque unanimes du genre humain et le témoignage de notre propre conscience donnent la même réponse que la Genèse. Mais, la loi de la souffrance étant donnée, on ne sait ce qu'on dit

Ëutendons bien que le mot de loterie ne doit point ici être pris à la rigueur; aucun philosophe n'a plus soigneusement exclu de sa doctrine l'idée absurde du hasard que l'auteur des Soirées» Il est de ceux qu'on ne doit point chicaner sur un mot. Celuici, d'ailleurs, sera expliqué plus tard.

1) Soiréest !•' entretien. — Indifféremment a ici son sens étymologique et signifie sans différence. Que Dieu soit indifférent aux bons et aux méchants, c'est précisément l'erreur impie que Fauteur combat.

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lorsqu'on se plaint qu'elle soit appliquée aux hommes vertueux; et on ne le sait pas davantage lorsqu'on se plaint que les lois générales de la nature laissent beaucoup de scélérats impunis. Car ce qu'on demande c'est le miracle en permanence. « Le monde étant gouverné par des lois générales, vous n'avez pas, » dit le comte à ses deux amis, « la prétention que, si les fondements de la terrasse où nous parlons étaient mis subitement en l'air par quelque ébranlement soudain. Dieu fût obligé de suspendre en notre faveur les lois de la gravité parce que cette terrasse porte en ce moment trois hommes qui n'ont jamais tué ni volé. Nous tomberions certainement, et nous serions écrasés. Il en serait de même si nous avions été membres de la loge des Illuminés de Bavière ou du Comité de salut public. Voudriez— vous, lorsqu'il grêle, que le champ du juste soit épargné? Voilà donc un miracle. Mais si, par hasard, ce juste venait à commettre un crime après la récolte, il faudrait encore qu'elle pourrit dans ses greniers. Voilà un second miracle (1). »

On ne saurait répondre avec une plus spirituelle justesse. 11 est à peine besoin de dire que cette belle doctrine des lois générales n'a rien de commun avec la thèse, chère au déisme, des lois invariables^ qui annule la puissance de Dieu sur son ouvrage, change l'ordre du monde en une fatalité inflexible, et rend la prière inutile. Le sénateur, sous lequel,

i) Hoirées, !«' entretien.

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cette fois, se cachera visiblement Joseph de Maistre lui-même, protestera ailleurs, avec une raison éloquente, contre cette théorie funeste et philosophiquement absurde qui supprime les relations de l'homme avec son auteur. Ce que les Soirées enseignent, et ce qui est la vérité même, c'est que demander le miracle en permanence c'est demander la suppression des lois générales qui sont la forme habituelle, régulière et belle du gouvernement divin; et c'est, de plus, se contredire, puisque c'est demander que l'exception devienne règle tout en demeurant exception (1).

Faisons maintenant un pas de plus. Il est évidemment faux que, dans la distribution des biens et des maux d'ici-bas, les méchants aient la meilleure part. Est-il vrai que les parts soient égales? Cela est faux encore, et c'est l'art divin de la Providence d'avoir réglé les choses de telle sorte que sa justice apparût dans le spectacle général du monde moral, et que cependant le mérite de l'épreuve subsistât tout entier pour les individus dans chaque cas particulier. « La loi générale, visible et visiblement juste, est que la plus grande masse de bonheur même temporel appartient non pas à l'homme vertueux, mais à la vertu. S'il en était autrement, il n'y aurait plus ni vice ni vertu, ni mérite ni démérite, par conséquent plus d'ordre moral. Supposez que chaque action vertueuse soit payée pour ainsi

1) Soirées 1«' entretien.

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dire, par quelque avantage temporel ; l'acte, n'ayai^t plus rien de surnaturel (1), ne pourrait plus mériter une récompense de ce genre. Supposez, d'un autre côté, qu'en vertu d'une loi divine la main d'un voleur doive tomber au moment où il commet un vol, on s'abstiendra de voler comme on s'abstiendrait de porter la main sur la hache d'un boucher ; l'ordre moral disparaîtrait entièrement. Pour accorder donc cet ordre avec les lois de la justice, il fallait que la vertu fût récompensée et le vice puni, même temporellement, mais non toujours, ni sur-le-champ; il fallait que le lot incomparablement plus grand de bonheur temporel fût attribué à la vertu, et le lot proportionnel de malheur dévolu au vice, mais que l'individu ne fût jamais sûr de rien, et c'est ce qui est établi (2). >

Ce qui fausse nos jugements en cette matière, ce qui donne naissance à l'objectioja, c'est notre pente mauvaise et frivole à juger des choses et de leur influence sur le bonheur par l'éclat extérieur qu'elles répandent, et non par le contentement intérieur qu'elles produisent. C'est ainsi que le succès d'un méchant, le triomphe d'un usurpateur nous sont des scandales et nous font murmurer contre la Providence comme si succès et bonheur étaient même chose. « Si quelquefois la vertu parait avoir moins de talent que le vice pour obtenir les richesses et

1) Entendez de détintéressé, de supérieur à Vintérêt aott^l,

2) Soirées ^ 1«' entretien.

les emplois, si elle est gauche pour toute espèce d'intrigues, c'est tant mieux pour elle, ^nême temporellement; il n'y a pas d'erreur plus commune que de prendre une bénédiction pour une disgrâce : n'envions rien au crime, laissons-lui ses tristes succès. La vertu en a d'autres, elle a tous ceux qu'il lui est permis de désirer, et quand elle en aurait moins, rien ne manquerait encore à l'homme juste, puisqu'il lui resterait la paix (1). >

Nous nous sentons cependant troublés lorsque nous voyons des maux d'un caractère manifestement pénal tomber sur un innocent ou se détourner d'un coupable, par exemple, lorsque la justice humaine s'égare dans ses condamnations. Mais, outre que ces cas particuliers rentrent sous l'empire d'une loi générale, qui est la faillibilité de l'esprit humain et de la justice humaine, outre qu'ici le mal est visiblement le fait de l'homme et non pas le fait de Dieu,il fa ut considérer que par ce désordre humain c'est bien souvent l'ordre divin qui se réalise. «Il est possible qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a pas commis l'ait réellement mérité pour un autre crime absolument inconnu. Heureusement et malheureusement, il y a plusieurs exemples de ce genre prouvés par l'aveu des coupables (2). »

C'est ainsi que souvent l'injustice de l'homme opère la justice de Dieu. « Quoique dans ce cas les

1) Soirées, 3« entretien

2) Ib. , 1«' entretien.

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juges soient grandement coupables ou malheureux, la Provideiîce, pour qui tout est moyen, même l'obstacle, ne s'est pas moins servie du crime ou de l'ignorance pour exécuter cette justice temporelle que nous demandons (1). »

Cette analyse est d'une profondeur, d'une vérité et d'une précision admirables. Sur le terrain très circonscrit qu'elle a choisi, elle met en pleine lumière l'action invisible de la Providence et la toute-puissance de cet art divin qui tire le bien du mal lui-même . Du même coup elle laisse à l'homme la plénitude de sa responsabilité redoutable et dégage entièrement la responsabilité divine.

Il était invraisemblable, — impossible ce semble, — que la critique la plus superficielle ou la plus malveillante pût trouver quoi que ce fût à reprendre on à travestir dans une doctrine si claire et si évidemment vraie. Et pourtant Villemain qui, je ne sais comment, est toujours injuste quand il s'agit de Joseph de Maistre, a pris texte du passage que nous venons de citer pour lancer contre lui l'une des plus injurieuses imputations qui puissent atteindre un honnête homme. 11 faut absolument ci ter, pour montrer jusqu'où peut aller le parti pris de trouver un adversaire en faute : « M. de Maistre en vient jusqu'à justifier toute espèce de condamnation, fûtelle inique. Tandis que le bon sens grossier disait qu'il valait mieux sauver dix coupables que de

1) Soiréesy 1«' entretien.

faire périr un innocent, l'auteur des Soirées dé Saint-Pétersbourg raisonne autrement. // croit tellement à V infaillibilité des condamnations ({n'eXies lui semblent justes dans leur iniquité même. En cas d'incertitude, ii,ne condamnation lui paraît le meilleur et le plus couyH. Je citepour me justifier. > Et il ose citer ! Il est vrai qu'il tronque, et que ces motsdécisifs, «les juges dans ce cas sont grandement coupables ou malheureux » sont laissés décote. Mais il transcrit ceux-ci qui ne le sont pas moins : heureusement Qi malheureusement^ malheureusement pour la justice humaine criminelle on aveugle^ heureusement pour la justice de Dieu pour qui « tout a été moyen, même l'obstacle. > Et avec ces mots sous les yeux, avec la page à sa disposition, il prend à son compte cette calomnie et cette indignité, que le comte de Maistre, catholique et magistrat ^engage les juges, en cas d* incertitude ^ à prononcer des condamnations 7nême capitales. Et aujourd'hui encore, sous le nom de Villemain, presque illustre et d'ailleurs honorable, sous l'autorité de sa critique qui passe pour équitable, l'immense majorité des lecteurs français croit que Joseph de Maistre, égaré par je ne sais quel fanatisme sombre, a enseigné cette abominable doctrine.

On nous pardonnera cette parenthèse, et on nous pardonnera aussi la chaleur de notre langage; il y a des mensonges historiques à côté desquels il n'est pas permis de passer sans les détruire et sans les flétrir. Ici d'ailleurs l'indignation ne fait que tra-

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verser l'homme; elle ya aux passions révolutionnaires qui le dominaient alors et dont il sut depuis s'afifranchir; ce sont elles qui lui étaient tout sentiment de justice ; ce sont elles que j'accuse d'une des plus flagrantes violations de la probité littéraire dont jamais écrivain se soit rendu coupable.

Laissons cela, et continuons de suivre le comte de Maistre. Il reste encore quelques pas à faire pour arriver au terme.

Et d'abord est-on dans la vérité vraie lorsqu'on parle d'innocents qui souffrent ? Les maux temporels, dont nous pouvons faire autant de bénédictions par une acceptation volontaire, peuvent-ils jamais tomber sur une tête qui n'ait rien à expier ? Formidable question à laquelle Joseph de Maistre, nous nous en souvenons, répondait par ces mots : « Je ne sais ce qu'est la vie d'un coquin, je ne l'ai jamais été ; mais celle d'un honnête homme est abominable. >

Les Soirées donnent le développement magnifique de cette grande et sincère parole; et jamais peutêtre la conscience des gens de bien n'a été fouillée avec un si rude courage. « Ce qui me paraît l'excès de la déraison, c'est l'inconcevable folie qui ose fonder des arguments contre la Providence sur les malheurs de l'innocence qui n'existe pas. Où donc est l'innocence, je vous en prie ? où est le juste ?

LES SOIRÉXS DE SAINT' PiTERSBOURO 811

est-il ici, autour de cette table Souvent je songe à cet endroit de la Bible où il est dit: Je visiterai Jé^ rusalem avec des lampes. Ayons nous-mêmes le courage de visiter nos cœurs avec des lampes, et nous n'oseroJ3.3 plus prononcer qu'en rougissant les mots de vertUy de justice et d'innocence. Commençons par examiner le mal qui est en nous, et pâlissons en plongeant un regard courageux au fond de cet abîme ; car il est impossible de connaître le nombre de nos transgressions, et il ne l'est pas moins de savoir jusqu'à quel point tel ou tel acte coupable a blessé Tordre général et contrarié les plans du législateur éternel. Songeons ensuite à cette épouvantable communication de crimes qui existe entre les hommes, complicité^ conseil, exemple^ approbation, mots terribles qu'il faudrait méditer sans cesse ! Rarement l'homme se rend coupable seul ; rarement un crime n'en produit aucun autre. Où senties bornes de la responsabilité ? De là ce trait lumineux qui étincelle entre mille autres dans les psaumes : Quel homme peut connaître toute V étendue de ses prévarications ? Dieu, purifiez-moi de celles que j'ignore, et pardonnez-moi même celles d* autrui.

« Après avoir ainsi médité sur nos crimes, il se présente à nous un autre examen encore plustri&te peut-être, celui de nos vertus. Quelle effrayante recherche que celle qui auraitpour objet lepetitnombre, la fausseté et l'inconstance de ces vertus ! Il faudrait avant tout en sonder les bases : hélas-! elles 9#nt biea

31 d CHAPITRE SIXIÈME

plutôt déterminées par le préjugé que par les considérations de Tordre général fondé sur la volonté divine. Une action nous révolte bien moins parce qu'elle est mauvaise que parce qu'eUe est honteuse. Ce n'est pas le crime que nous craignons, c'est le déshonneur ; et pourvu que l'opinion écarte la honte ou même y substitue la gloire, comme elle en est bien la maîtresse, nous commettons le crime hardiment, et l'homme ainsi disposé s'appelle sans façon juste ou tout au moins honnête homme ; et qui sait s'il ne remercie pas Dieu de n'être pas comme un de ceux-là, ? Otons de nos misérables vertus ce que nous devons au tempérament, à Thonneur, à l'opinion, à l'orgueil, àl'impuissanceetaux circonstances, que nous restera-t-il ? Hélas! bien peu de chose. Je ne crains pas de vous le confesser, jamais je ne médite cet épouvantable sujet sans être tenté de mejeter à terre comme un coupable qui demande grâce, sans accepter d'avance tous les maux qui pourraient tomber sur ma tête comme une légère compensation de la dette immense que j'ai contractée envers l'éternelle justice. Cependant vous ne sauriez croire combien de gens, dans ma vie, m'ont dit que j'étais un fort honnête homme (1). >

C'est ainsi que la vraie vertu se confesse. Et ces nobles aveux amènent la plus belle, la plus pratique et la plus touchante réponse qu'on puisse faire à ces plaidoiries d'office que la philosophie sceptique re-

1) Soirées» 3« entretien.

commence sans cesse contre la Providence au nom de la vertu malheureuse : c'est que la vertu les désavoue. C'est, en effet, une admirable loi du monde moral qu'avec les progrès de la vertu, — de la vertu qui devrait, dit-on, exempter de la souffrance, — croît aussi la patience à souffrir, non pas la patience morose et la résignation fataliste, mais la patience sereine et joyeuse. Joseph de Maistre en cite un touchant exemple qu'il prend à Saint-Pétersbourg même, à portée et comme sous les yeux de ses interlocuteurs : « Je vous le demande, qui a le droit de se plaindre? C'est le juste apparemment. Mais c'est précisément ce qui n'arrivera jamais. Je ne puis m'empécher de penser en ce moment à cette jeune fille devenue célèbre dans cette grande cité parmi les personnes bienfaisantes qui se font un devoir sacré de chercher le malheur pour le secourir. Elle a dix-huit ans ; il y en a cinq qu'elle est tourmentée par un affreux cancer qui lui ronge la tête . Déjà les yeux, le nez ont disparu, et le mal s'avance sur ses chairs virginales comme un incendie qui dévore un palais. En proie aux souffrances les plus aiguës, une piété tendre et presque célestela détache entièrement de la terre et semble la rendre impassible ou indifférente à la douleur. Jamais il n'est sorti de sa bouche que des paroles d'amour, de soumission et de reconnaissance; et comme, dans les premiers siècles du christianisme, on se rendait au cirque par simple curiosité pour y voir Blandine, Agathe, Perpétue livrées aux lions ou aux taureaux sauvages, et

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que plus d'un spectateur s'en retourna tout surpris d'être chrétien, des curieux viennent aussi dans notre bruyante cité contempler la jeune martyre livrée au cancer. Comme elle a perdu la vue, ils peuvent s'approcher d'elle sans la troubler, et plusieurs en ont rapporté de meilleures pensées. Un jour qu'on lui témoignait une compassion particulière sur ses longues et cruelles insomnies : Je ne suis pas, dit-elle, aussi malheureuse que vous croyez; Dieu me fait la grâce de ne penser qu'à lui. Et lorsqu'un homme debien, que vous connaissez, monsieur le sénateur, lui dit un jour : Quelle est lapremière grâce que vous demanderez à Dieu, ma chère enfant, lorsque vous serez devant lui? elle répondit avec une naïveté angélique : Je lui demanderai pour mes bienfaiteur s la grâce de l'aimer autant que je l'aime (1). >

Tout le débat finit donc par un acte d'amour, fruit lui-même d'un acte de foi en la bonté divine. Mais c'est par là aussi que tout devrait commencer, je ne dis pas entre cœurs pieux, je dis entre esprits raisonnables. La Providence n'est pas un problème à résoudre et qu'il faille aborder avec un esprit suspendu entre le oui et le non ; c'est une vérité dont le genre humain est légitime propriétaire et que nous avons àr défendre contre les tentations du doute. L'idée de Dieu est le fond même de notre raison; l'existence de Dieu, instinctivement évidente, est démontrée de

1) Sàiréts^ 3»'entrèftien.

toutes les manières dont une vérité peut l'être. Or, si Dieu est, nous sommes absolument certains qu'il est Providence, c'est-à-dire qu'il est souverainement sage, juste et bon dans le gouvernement de l'Univers soit physique soit moral. Nous sommes donc assurés d'avance que toute assertion contraire, que toute objection de fait contre la justice oula bonté de Dieu est nécessairement fausse, qu'elle emprunte toute sa force à notre ignorance, qu'elle disparaîtrait si nous savions ce que nous ne savons pas, qu'elle disparaîtra quand nous le saurons, quand Isl vision aura remplacé la foi. C'est là la vraie méthode; et toute autre est encore moins impie qu'elle n'est déraisonnable. Enla suivant on réduit les objections à leur valeur de tentations; et comme on est toujours libre, avec la grâce de Dieu, de ne point se laisser inquiéter par la tentation, on n'attend pas la solution pour être rassuré. On la cherche cependant, parce qu'elle apportera à l'esprit une lumière touj ours bonne à recueillir ; mais on la cherche sans cette angoisse et sans cet excès d'empressement des gens qui veulent être calmés à tout prix; et, parce qu'on peut provisoirement se passer de réponse, on juge avec une entière liberté d'esprit celles que l'on trouve, et l'on aime mieux ajourner l'espoir de la solution tout à fait décisive, qui certainement existe, que se ccmtenter d'une solution insuffisante.

Joseph de Maistre emprunte, par un ingénieux et profond commentaire, cette méthode à un psaume où le Roi-Prophète, prêt à confesser quelques

doutes qui s'étaient élevés jadis dans son âme, les condamne d'avance par un élan d'amour. Essayons de traduire cef psaume « qui dit tout » et qui joint au mouvement lyrique la marche sévère de la discussion philosophique :

combien le Seigneur est bon pour Israël,

Pour ceux qui d'un cœur pur montent vers son autel !

Mes pieds ont cependant fléchi dans la carrière ; J'ai pensé du vrai Dieu déserter la bannière. Et, voyant dans la paix fleurir l'impiété, Je portais presque envie à sa félicité.

Car des hommes pervers la mort est sans tristesse; Aucune infirmité ne hâte leur vieillesse; Ils n'ont point des mortels partagé les travaux. Et Dieu de leurs champs même écarte ses fléaux. Aussi de son orgueil et de sa fange impure Leur cœur gâté s'est fait une horrible parure: Leur visage est gonflé par leurs mets somptueux,

Et leurs prospérités ont dépassé leurs vœux. ^

Ils déchirent les saints dans leurs discours frivoles ; Ils font tomber d'en haut leurs superbes paroles ; Versant à flots pressés dans leurs propos moqueurs La noire iniquité qu'ils portent dans leurs cœurs, / Ils insultent le ciel, ils bravent le tonnerre. Et leur langue homicide a ravagé la terre.

Alors, parmi mon peuple on entend ces discours : Quoi donc? les scélérats goûtent seuls de longs jours Dieu ne connaît donc rien aux affaires des hommes ? Si haut, si loin de nous, sait-il ce que nous sommes ? Voyez, tout réussit en ce monde aux pécheurs ; Seuls ils ont à foison la gloire et les honneurs !

Et j'ai dit : J'étais donc dans une erreur profonde Quand je gardais mon âme aussi pure que l'onde, Quand je lavais mes mains avec les innocents ! Car moi, je suis en proie à des chagrins cuisants ; Parmi des pleurs amers se passent mes journées. Et c'est par mes douleurs que comptent mes années.

LES SOIRÉïSS DE SAINT-PÉTERSBOURG 817

Pourtant si je disais imitons les méchants, J'insulterais, Seigneur, tes fidèles enfants.

Je m'épuisais en vain à sonder ce mystère, Lorsqu'enfin le Seigneur, m'ouvrant son sanctuaire , D'un mot a dissipé les troubles de mon cœur Et m'a montré comment finira le pécheur.

Oui, sur un sol trompeur ta main plaça le crime. Dès qu'il touche au sommet, il roule dans Tabîme. Comment sont-ils tombés ? et quel eff'roi soudain Sous le poids du péché courbe leur front hautain ? Comme on voit un vain songe au matin disparaître, Tel, dans la cité sainte où tu règnes en maître, Quand tu viens dissiper les rêves de la nuit, L'impie épouvanté comme une ombre s'enfuit.

Mon Dieu, quand ma raison, dupe de l'apparence, Murmurait sourdement contre ta Providence, Quand, ne comprenant rien au bonheur des méchants, Je devenais semblable à la bête des champs, A ta loi cependant je demeurai fidèle.

Tu mis ma faible main dans ta main paternelle, Tu dirigeas mes pas selon tes volontés, Et tu me couronnas d'éternelles clartés.

Tu sais ce que je veux, Seigneur, sur cette terre. Et quels biens dans les cieux implore ma prière. C'est pour toi que ma chair se consume d'amour. C'est à toi que mon cœur se donne sans retour.

Le comte a raison. Ce psaume dit tout; il oflfre la belle, consolante et complète histoire des troubles passagers que le monde moral avec ses apparents désordres produit souvent dans les âmes les plus droites et les plus religieuses.

Leur état habituel est une foi pleine d'amour en la bonté et en la justice divines. Mais la tentation vient. Voici que le spectacle de certaines prospérités insolentes et de certains malheurs immérités se

dresse devant leurs yeux. Voici qu'à leurs oreilles retentit le murmure des foules irréfléchies, grossissant, selon l'ordinaire, les proportions du scandale et le présentant comme une loi générale de la société humaine. Aux méchants le succès et les jouissances ! aux bons les désastres et les douleurs ! il n'y a donc pas de Providence dans l'ordre moral; et Dieu, qui règle avec tant d'harmonie les mouvements de l'univers matériel, abandonne à l'anarchie toute la cité des âmes ! A ce murmure, qui devient bien vite un blasphème, répond une voix intérieure, la voix de notre lâcheté qui se révolte contre la douleur et trouvé que la vertu coûte trop cher. Mais, au milieu de ces obscurités du dehors et du dedans, l'âme religieuse sent bien qu'après tout Dieu ne peut pas avoir tort, que l'objection n'est qu'une tentative de l'ennemi pour lui faire déserter le drapeau de la vertu, et que porter envie au bonheur des méchants c'est insulter les enfants de Dieu. Dans la nuit où sa raison tâtonne avec angoisse, sa volonté ne se détache point de la loi du devoir ; plus que jamais elle tient sa faible main dans la main paternelle de ce Dieu dont on veut la séparer. Et alors le nuage se dissipe, la lumière se fait, le sens vrai de la vie se dévoile, la raison se remet d'accord avec la foi; et la crise se termine, comme elle a commencé, par un acte d'amour. '

Et le cœur alors devient digne d'entendre le dernier mot que la philosophie chrétienne ait à dire à l'innocent qui souff're. Elle lui dit que ses souf-

frances, qui lui sont devenues un mérite par la sérénité de leur acceptation, sont un mérite réversible sur d'autres âmes. Comme le Sauveur a, par sa passion, racheté le genre humain tout entier en payant la dette de ce grand insolvable, ainsi les épreuves que le chrétien endure peuvent devenir, en union avec ces mérites infinis, le prix d'une autre âme, ou la rançon d'un peuple tout entier, ou la force invisible qui assure le triomphe de quelque sainte cause. Ainsi les larmes de Monique ont préparé la conversion d'Augustin avec une efficacité qu'un saint évêque d'Afrique avait osé garantir d'avance. Ainsi Jeanne d'Arc a plus fait peut-être pour nos aïeux par son supplice que par ses victoires. « Ainsi, » dit Joseph de Maistre, qui a creusé jusqu'à ses dernières profondeurs ce magnifique mystère du dévouement expliquant le douloureux mystère de la souffrance, « ainsi il peut y avoir eu dans le cœur de Louis XVI, ou dans celui de M"** Elisabeth, sa céleste sœur, tel mouvement, telle acceptation capables de sauver la France. »

Ces acceptations qui transfigurent la soufirance sont le secret de Dieu. Mais souvent, quand le sacrifice a été consommé par la mort. Dieu permet que ce sublime secret transpire et que le problème de la douleur reçoive par des révélations d'outre tombe sa solution dernière et splendide. Le peu qu'on apprend ainsi permet d'en deviner beaucoup plus ; il nous fait toucher du doigt le substratum mystérieux de dévouements et de sacrifices sur

320 CHAPITRE SIXIEMB

lequel reposent tels grands effets qui semblent et qui sont hors de toute proportion avec leurs causes visibles. Combien d'immolations volontairement cherchées ou héroïquement acceptées dans tous les siècles de l'Égliso, pour sauver les grandes œuvres catholiques d'une destruction qui semblait inévitable ! De nos jours, combien de vies joyeusement offertes, combien de souffrances du corps ou de l'âme embrassées avec amour pour la prolongation de ce pontificat de Pie IX, qui a passé de si loin les années de Pierre ! Et quand on regarde les choses par ce côté, qui est le vrai, comme on comprend que si le sacrifice du Calvaire est le chef-d'œuvre de l'amour de Dieu pour le monde, la volontaire oblation que l'homme fait du sang de son cœur en union avec le sang divin est le chef-d'œuvre de l'amour qui monte de l'homme à Dieu ! ^

Onze chapitres de cette étude ne suffiraient pas pour épuiser les sujets abordés dans les onze entretiens dont se composent les Soirées de Saint-Pétersbourg.

Par exemple, sur la question de l'origine du langage, il faudrait reprendre toute la théorie enfantine du XVIII* siècle, qui nous représente les hommes d'abord dépourvus de langage, puis convenant, par une délibération au moins tacite (je le

crois bien, puisqu'ils ne parlaient pas !),d[*eneTaDiir un, puis, comme le disent spirituellement les Soirées, « chacun y mettant du sien, une génération disant BA et une autre BE, les Assyriens inventant le nominatif et les Mèdes le génitif. » Il faudrait opposer à cette hypothèse grossière toute la théorie de M. de Bonald, discuter toute la doctrine traditionaliste et montrer, à côté des vérités sur lesquelles elle s'appuie, les distinctions qu'elle n'a pas su faire et les graves inexactitudes qui lui ont attiré les justes censures de l'Église. Il faudrait indiquer les données nouvelles que les progrès de la philologie ont apportées à la solution du problème, et montrer que, jusqu'à ces dernières années, la science moderne, même antichrétienne, arrivait, à travers toute sorte de circonlocutions, à reconnaître équivalemment l'impossibilité de V invention hitmaine et de l'établissement artificiel du langage. Enfin il faudrait signaler le retour offensif de cette théorie qui, abandonnée et discréditée hier encore, essaye de rentrer dans la science sans pavillon évolutionniste, mais ne réussira pas à donner autre chose que V étiquette scientifique à ses gratuites hypothèses. Il faudrait traiter la question de Vétat sauvage, si cher à Rousseau et sur lequel Joseph de Maistre dit des choses si profondes, si pensées, si instructives même dans ce que tel détail ou telle conclusion peut avoir de contestable. Ici encore on rencontre-

1) Soirées, 5« entretien.

rait la théorie de l'évolution qui, reprenant et apgravant l'hypothèse . favorite du xviii* siècle , voit dans le sauvage non pas seulement l'homme primitif, mais le produit lentement élaboré de je ne sais quel ancêtre commun de l'homme et du singe. Et contre cette généalogie qui multiplie à son gré les siècles pendant lesquels l'homme a dû se dégager peu à peu de l'animalité, puis les siècles qu'il lui a fallu pour arriver à se créer artificiellement ses premières et grossières notions religieuses, fétichistes, puis polythéistes ou panthéistes, il faudrait apporter tous les enseignements de l'histoire naturelle, toutes les traditions et tous les monuments religieux du genre humain, attestant que l'humanité a partout commencé par le monothéisme, et que les grossières superstitions qu'on place à son berceau ne sont, tout au contraire, comme Joseph de Maistre l'avait très bien vu, que des décadences et des végétations parasites couvrant le fond primitif sans réussir à le faire entièrement disparaître.

Il y aurait encore la question de Bacon, que les Soirées saisissent att vol. L'auteur a discuté, dans un ouvrage spécial qui mérite une étude à part, le rôle et la doctrine du célèbre réformateur sur lequel je me permets de penser à peu près comme lui quoique pour des raisons un peu différentes. Le comte de Maistre a très bien vu que le dédain de Bacon pour la scolastique, qui avait été la forme de la grande philosophie catholique du moyen âge, que

sa malveilllance pour la métaphysique, qui est la science de l'invisible, que sa pente vers le sensualisme qui est le grand chemin du matérialisme, avaient été les causes principales de son immense popularité auprès de la philosopliie incrédule du dernier siècle. Il a constaté qu'en même temps les adorateurs de sa réforme et de sa méthode « refusaient de lui rendre justice pour ce qu'il a de bon et même d'excellent. » Les dates à la main, il a contesté que ses travaux et son impulsion « aient influé sur la marche des sciences : car tous les véritables fondateurs de la science le précédèrent ou ne le connurent point. » Et, résumant son jugement dans une de ces images où il est vraiment créateur : « Bacon, » dit-il, « fut un baromètre qui annonça le beau temps ; et parce qu'il l'annonçait, on crut qu'il l'avait fait. Un contemporain l'a nommé prophète de la science^ c'est tout ce qu'on peut lui accorder. Une médaille frappée en son honneur représente un soleil levant avec la légende Eœortus uti œthereus sol. Rien n'est plus évidemment faux ; je passerais plutôt une aurore avec l'inscription : Nuntia solis, et même il y aurait de l'exagération; car quand Bacon se leva, il était au moins dix heures du matin. »

Il y aurait encore la question de Locke et de son célèbre Essai sur ^entendement humain, si plaisamment habillé dans le sixième entretien et si bien jugé quant à l'ensemble, quoique non sans quelques injustices de détail. Il y en aurait beaucoup d'autres que je ne veux même pas indiquer, ne pouvant les

approfondir. Plusieurs, ainsi qu'il arrive dans de vraies conversations, apparaissent comme des éclairs et disparaissent de même, après quelque remarque étincelante (1).

Puisqu'il faut choisir entre tant de richesses, arrêtons-nous à deux des principales et des plus célèbres digressions, l'une sur la guerre, l'autre sur les pénalités.

Mon admiration très avouée pour le comte de Maistre et pour son grand esprit, ma sympathie respectueuse pour son grand cœur et son grand caractère, ma reconnaissance profonde pour les services que ses livres ont rendus à la vérité religieuse et à la vérité sociale, ne me retirent point le droit et le devoir d'apprécier librement ce qui, dans sa doctrine, offre un caractère d'opinion personnelle et n'engage d'autre responsabilité que la sienne.

J'userai de cette liberté à propos de ses vues sur la guerre. Il me paraît s'y être trompé en forçant la mesure d'une vérité qu'il avait saisie avec sa vigueur habituelle. «L'exagération, » dit le sénateur dans une des Soirées, « est le mensonge des

1) Quelques-unes de ces questions seront examinées dans le chapitre suivant, que j'ai dû mettre à part, avec un titre spécial, à Tusage de ceux de mes lecteurs qui sont plus familiers qu*on ne l'est d'ordinaire avec la philosophie et son histoire.

honnêtes gens». Je crains qu'il n'ait ici commis ce péché, «dont il avait horreur» comme d'une tentation qui ne lui était pas inconnue. Pour donner une base à ma critique, j'analyserai d'abord tout le fragment, véritable discours que l'auteur (peut-être pour nous avertir qu'il laissait sa pensée courir un peu les aventures ) a mis tout entier dans la bouche du sénateur.

L'homme étant donné tel qu'il est, il n'y a pas moyen d'expliquer comment la guerre estpossi^ ble humainement.

Car la guerre est une folie. Et pour comprendre comment cette folie peut devenir une réalité, il ne suffit pas de dire qu'elle entre dans la tête des chefs, et « qu'il faut marcher parce que les rois commandent. » Les rois ne peuvent pas tout, même les plus absolus. « Ils ne commandent efficacement et d'une manière durable que dans le cercle des choses avouées par l'opinion ; et ce cercle ce n'est pas eux qui le tracent. »

Or, ce qui est inexplicable (on remarquera ici un changement dans les termes, qui restreint notablement la thèse elle-même), ce n'est pas la possibilité de la guerre, c'est sa prodigieuse facilité. Il fallut à Pierre le Grand des années de rigueur pour décider ses sujets à couper leur barbe ; au temps de ses défaites, il ne lui fallait qu'un mot pour amener des milliers d'hommes sur le champ de bataille.

Contraste étrange ! Aucun sentiment n'est plus naturel à l'homme que la compassion. La guerre

commence; il se dépouille de cette nature, sans hésitation, sans scrupule, avec allégresse, et se précipite comme un furieux contre des inconnus qui ne lui ont jamais fait de mal, avec le dessein exprès d'en tuer le plus qu'il pourra. Si on explique cette transformation par l'amour de la gloire, premièrement c'est oublier que la gloire n'est que pour les chefs et non pour le soldat obscur. Et secondement c'est ne rien dire, car il s'agit justement d'expliquer comment la gloire s'attache à cette folie. Supposez qu'un habitant d'une planète lointaine débarque sur notre globe et qu'on lui décrive les deux métiers homicides qui ont leur place dans notre organisation sociale, celui de l'exécuteur et celui du soldat, l'un donnant la mort à de rares coupables que la justice de leur pays a condamnés après une enquête solennelle, l'autre tuant sans mesure et tuant le plus souvent de fort honnêtes gens. Supposez qu'on lui dise que des deux métiers il y en a un qui est universellement honoré, l'autre universellement abhorré, et qu'on lui donne à deviner pour qui l'honneur, il désignera sans nul doute le bourreau ; pour qui le mépris, il désignera le soldat. On sait s'il aura deviné juste. Comment entendre cela ? Veut-on à toute force expliquer la facilité de la guerre par l'obéissance des peuples soumis à un régime servile et dressés à marcher sous le bâton ? La réponse s'évanouit devant le spectacle des peuples libres qui se portent à la guerre aussi aisément -^ que les premiers y sont portés. Et le problème

prend cette forme plus énigmatique encore que la première : comment se fait-il que ce qu'il y a de plus honorable dans le monde, au jugement de tout le genre humain, est le droit de verser innocemment le sang innocent?

Mais, dit-on, les nations sont les unes à l'égard des autres dans l'état de nature ; et la guerre est pour elles l'unique moyen de vider leurs querelles. Soit; mais pourquoi sont-elles restées dans cet état misérable? pourquoi les unes n'ont-elles pas songé à faire effort pour en sortir ? pourquoi les autres, après l'avoir bien des fois tenté, n'y ont elles jamais réussi ? comment Dieu, auteur de la société, a-t-il permis que les nations ne s'élevassent pas à l'état social ?

Mais voici quelque chose de plus étrange. Ce métier, qui a pour objet unique de tuer, devrait, ce semble, rendre cruels les hommes qui l'exercent. Tout au contraire, les vertus les plus douces et les plus sociables, les sentiments les plus humains et les plus généreux sont dans une alliance habituelle avec la profession des armes ; ces vertus réagissent sur la guerre elle-même et s'y déploient avec éclat dès que le moment de l'action est passé, souvent pendant l'action elle-même.

Tous ces contrastes et toutes ces énigmes montrent assez que ce redoutable phénomène de la guerre n'est point explicable par les seules passions et les seules volontés de l'homme. « Coupables mortels, et malheureux parce que nous sommes cou-.

828 CHAPITRE SIXIÈBIE

pables, c'est nous qui rendons nécessaires les maux physiques, mais surtout la guerre. La destruction violente est la loi générale qui pèse sur l'univers. » Cette loi étend son empire à toute la nature vivante. «Mais s'arrêtera-t-elle à l'homme? non, sans doute. Cependant quel être exterminera celui qui les extermine tous ? Lui. C'est l'homme qui est chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, luiquiestun être moral et miséricordieux, lui qui est né pour aimer, lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à pleurer et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer? C'est la guerre qui accomplira le décret. N'entendez-vous pas la terre qui crie et de^nande du sang?. . . La terre n'a pas crié en vain ; la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à coup d'unefureur divine étrangère àlahaine.et àla colère, s'avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut, ni même ce qu'il fait... Ainsi s'accomplit sans cesse la grande loi, depuis le ciron jusqu'à l'homme. La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans relâche, sans mesure jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort. »

La guerre ne peut donc s'expliquer que par un décret spécial de Dieu qui en a fait une loi générale du monde. A ce titre elle est divine. Elle est divine encore dans la gloire mystérieuse qui l'environne et dans l'attrait non moins inexplicable qui

nous y porte. Elle est divine dans la protection accordée aux grands capitaines qui rarement sont frappés dans les combats. Elle est divine par l'enchaînement imprévu des circonstances qui l'amènent et par l'indéfinissable force qui en détermine le succès en dehors et souvent même à rencontre des calculs humains. Elle est divine surtout dans ses résultats, qui échappent absolument aux spéculations de notre raison, tantôt avilissant les nations pour des siècles ou les blessant à mort, eussent-elles été victorieuses, tantôt les exaltant et les perfectionnant de toute manière, eussent-elles été vaincues.

Telle est l'esquisse de ce célèbre tableau d'un dessin si vigoureux et d'un coloris tout à la fois si brillant et si sombre. C'est une grande œuvre d'art; c'est aussi une œuvre profondément pensée où les vérités de détail abondent et dont la visée générale est vraie et légitime, à savoir de montrer l'action de la Providence, la loi, l'ordre, là où on ne voit, au premier abord, que le règne de la pure violence. Ajoutons tout de suite que si le sénateur n'a voulu que mettre en évidence un des signes et un des effets de la chute primitive, il est resté dans la vérité psychologique comme dans la vérité chrétienne. Oui, s'il n'y avait pas de péché originel, il n'y aurait pas de guerre, parce que ni l'attaque injuste, ni par conséquent la juste défense qui la repousse n'auraient de place dans l'humanité. La guerre, et toutes les formes de la violence et de la fraude, et tous les maux, et la loi de la mort sont entrés

dans le monde à la suite du péché. Il faut suivre le sénateur jusque-là ; mais il ne paraît pas nécessaire de le suivre plus loin, ni de supposer pour expliquer la guerre un décret spécial surajouté au décret gé- (

néral qui a été la suite de la déchéance de nos premiers parents.

Ce que je lui conteste le plus, c'est son commencement. Il juge la guerre naturellement inexplica ble, étant donné l'homme tel qu'il est. Etant donné l'homme tel qu'il est, je la trouve, hélas ! trop naturellement explicable. Oui, un sentiment de sympathie le porte vers ses semblables par ce qu'il a de meilleur. Mais en même temps, un immense égoïsme des sens, un immense appétit de jouissances, le porte à chercher son bien-être tout fait à leurs dépens, et un immense égoïsme d'orgueil le porte à les dominer. C'est pourquoi, lorsqu'aucune force sociale ne tient en bride les convoitises individuelles, l'homme paresseux, violent et robuste se jette sur ses voisins paisibles et industrieux, s'empare du fruit de leur travail, et fait de chacun d'eux sa chose ; de là l'esclavage. C'est pourquoi les races barbares, préférant l'émigration au travail et attirées vers les régions civilisées comme par l'odeur d'une proie, se mettent en marche non pas vers des terres désertes pour y établir par le droit de premier occupant, mais vers des terres déjà fertilisées par la culture pour s'y installer par la force après avoir expulsé ou asservi les propriétaires. C'est pourquoi Rome, après avoir lutté pour s'arrondir et

se donner une banlieue, lutte pour conquérir l'Italie et lutte ensuite pour conquérir le monde.

Il paraît donc que la guerre s'explique par des causes naturelles, j'entends par des causes qui tiennent à notre nature déchue. Et il est moins difficile encore d'expliquer la gloire qui s'attache à la profession des armes. Partout où il y a un grand déploiement d'activité, un grand péril bravé, un grand effort accompli, un grand ascendant exercé sur les hommes, il est impossible que la gloire ne naisse pas. Il est légitime qu'elle naisse lorsque cet ascendant est conquis par des voies légitimes et que le péril est bravé au service d'une cause juste. Et c'est un pur jeu d'esprit d'établir un parallèle entre le soldat qui expose chaque jour sa poitrine aux coups de l'ennemi, qui tantôt court au-devant de la mort et tantôt l'attend dans une immobilité héroïque, et l'exécuteur qui, sans risque et pour de l'argent, fait métier de torturer, de pendre ou de décapiter.

Que si l'on s'étonne de rencontrer si souvent chez les hommes de guerre la courtoisie la plus chevaleresque et la plus aimable douceur de mœurs, si l'on admire comme une inexplicable merveille leur humanité après la victoire et jusque sur le champ de bataille, il faut remarquer d'abord que cette alliance des vertus douces et des actions officiellement violentes n'est pas de tous les temps et de tous les lieux. Là où elle se rencontre, la main divine est visible, mais d'une autre façon que ne l'entend

le sénateur; car elle est un des fruits privilégiés de la civilisation chrétienne, et ce serait une belle étude que de comparer la guerre telle que les passions de rhomme tombé l'ont faite chez les peuples les plus civilisés du paganisme, et la guerre telle que le christianisme l'a transformée. En second lieu, il faut remarquer que l'esprit militaire, lorsque le sentiment du devoir et la pratique de la discipline en ont fait une vertu, est un esprit de dévouement, de mutuelle assistance, de fraternité généreuse, de patience à souffrir autant que d'élan à agir, en un mot, un esprit de sacrifice. Or ce qui rend la vie sociale difficile, c'est justement qu'elle aussi exige des sacrifices, insignifiants sans doute à les regarder isolément, mais assez lourds par leur continuité, et d'autant plus lourds et plus impatientants que le moi de chacun de nous y voit une exigence tyrannique du moi de son prochain. Pour se plier de bonne grâce à ces exigences, il faut une disposition habituelle à l'oubli de soi-même. L'homme qui a pris l'habitude de s'oublier, voilà le bon soldat, et voilà aussi le bon mari et le bon père, le bon ami et le bon maître de maison.

Enfin si nous voyons que la vie militaire, malgré ses tentations inévitables, favorise à tout prendre les aspirations et même les vertus religieuses, fautil s'en étonner? Sans parler de cette solennelle méditation de la mort qui, à chaque veille de bataille, met l'âme du soldat en face de l'éternité, la pratique de l'obéissance, de l'obéissance dans l'épreuve,

dans les privations, dans la souffrance, dans le péril de mort, n'est-elle pas pour l'homme tout entier, esprit, volonté, corps, un ascétisme qui s'accorde merveilleusement avec toute la discipline morale de la religion?

Voilà comment un fléau qui a sa racine dans le mauvais côté de la nature humaine, qui, par conséquent, n'a pas Dieu pour auteur direct, devient, comme la pauvreté et la maladie, une occasion et une source de progrès moral. Je reconnais là cette industrie divine qui tire le bien du mal, et qui, mettant la justice d'accord avec la bonté, tourne le châtiment en épreuve, afin que de l'épreuve naisse le mérite, et du mérite la récompense.

Ajoutons une autre fonction providentielle de la guerre. Dans ces crises suprêmes où le monde ne peut durer qu'à condition d'être renouvelé, la guerre passe comme une tempête qui assainit le sol et l'atmosphère, emportant ce qui est vermoulu, apportant des germes nouveaux pour l'avenir. Nous nous retrouvons ici d'accord avec le sénateur, et nous reconnaissons avec lui que ses issues, si souvent déconcertantes pour les prévisions humaines, attestent l'intervention directe d'une puissance supérieure. Encesens elleest divine non comme une vertu qui, par essence, vienne de Dieu et aille à Dieu, mais comme une maladie qui ouvre carrière au dévouement et au génie du médecin, comme un remède d'où la guérison peut sortir. Elle est divine comme châtiment pour les peuples qui ont abusé des dons de

la paix, comme secousse salutaire et traitement héroïque, comme préparation à une paix meilleure pour ceux qui savent profiter de la leçon. Et ainsi le panégyrique de la guerre, en ce qu'il a de légitime, aboutit à la glorification de la paix véritable, c'est-à-dii^e de la paix fondée sur la justice et consacrée au progrès de la vérité et de la vertu, — paix sans doute infiniment précieuse, puisque l'abus de ce don attire des châtiments si sévères et que son retour n'est pas payé trop cher par de si rudes épreuves.

Une telle paix, garantie moins par des combinaisons politiques que par une attitude fermement défensive et par le respect de tous pour la justice, est-elle l'état normal des sociétés humaines? Cela est trop évident pour qu'on le démontre. Dieu, sans doute, est le Dieu des armées, mais des armées qui combattent pour le droit. Et il est aussi, il est surtout le Dieu de la paix. L'Eglise prie pour la victoire de la justice, elle ne prie jamais pour que la guerre s'allume et pour qu'elle dure. Tout au con- ; traire elle prie pour que la guerre soit partout éteinte et pour que la paix soit universelle : ut Deus auferat bella usque ad (inem terrœ. Quand l'Écriture annonce le règne de Dieu sur la terre, le signe qu'elle en donne n'est pas seulement le triomphe du bien sur le mal, mais le triomphe de la paix sur la guerre. « Quand la montagne de la maison de Dieu sera fondée sur le sommet des montagnes,» c'est-à-dire quand tout sera prêt pour la royauté

LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOUieG 3^^

universelle et suprême du Christ ; « quand les peuples viendront en foule se disant les uns aux autres : Venez, et montons à la montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob, et il nous enseignera ses voies, et nous marcherons dans ses sentiers; quand Dieu aura convaincu d'erreur la multitude des nations, que, dissipant leurs ténèbres, il les aura appelées à son adorable lumière, »... que se produira-t-il, et à quoi reconnaîtra-t-on que son règne est arrivé? A ceci : « Ils forgeront leurs épées en socs de charrues et leurs lances en faucilles ; une nation ne lèvera plus le glaive contre une nation, et les peuples ne marcheront plus au combat les uns contre les autres. »

De la question de la guerre passons à la question des pénalités infligées par le pouvoir social. Un lien sanglant les rattache l'une à l'autre. Et c'est à propos du droit de punir que Joseph de Maistre a écrit cette description célèbre du bourreau qui, par un certain excès de coloris, lui a fait une réputation presque légendaire de théoricien sauvage, possédé de l'enthousiasme du supplice. Or, il se trouve que personne n'a parlé du bourreau et de sa tâche avec un tel frisson d'horreur; et tout l'argument que l'existence du bourreau lui fournit en faveur de la peine de mort, c'est qu'il doit y avoir

336 • CHAPITRE SIKlàMX

en celle-ci quelque nécessité mystérieuse et profonde de conservation et de justice sociale, puisqu'elle subsiste malgré la répugnance qu'elle inspire en la personne de ses ministres.

Il commence par citer, d'après la traduction anglaise de William Jones, un beau passage des lois de Manou sur les peines, sur leur justice et leur rôle nécessaire dans la société humaine. Puis il montre comment ce droit de punir, privilège redoutable du pouvoir social, a pour conséquence l'existence d'un comme chargé d'exécuter les arrêts de la justice, existence inexplicable, dit-il, « car la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de déterminer le choix de cette profession. Qu'est-ce donc que le bourreau, que cet être qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs et même honorables, celui de tourmenter ses semblables? Cette tête, ce cœur sont-ils faits comme les nôtres ? ne contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je n'en saurais douter. C'est un être extraordinaire ; et, pour qu'il existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un flat de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette opinion ou l'afiFronter. » L'auteur montre ensuite toutes les habitations s'éloignant de la sienne et la laissant dans un désert. Avec un détail en vérité trop réaliste, il le représente faisant son métier de tourmenteur et de

tueur, puis, quand il a fini,«s'applaudissant et disant dans son cœur : Nul ne roue mieux que moi^ »

puis, son salaire reçu, s'en retournant dans sa tanière à travers une double haie d'hommes écartés par l'horreur. Est-ce un homme? Oui : Dieu le reçoit dans ses temples, et lui permet de prier. Il n'est pas criminel ; cependant aucune langue ne consent à dire qu'il est vertueux, qu'il est honnête homme, qu'il est estimable. — Et cependant, continue-t-il, « toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur l'exécuteur; il est l'horreur et le lien de l'association humaine. Otez du monde cet agent incompréhensible ; dans l'instant même l'ordre fait place au chaos; les trônes s'abîment et la société disparaît. »

On voit la conclusion, et le mot de cette redoutable énigme : c'est que Dieu, qui est l'auteur de la souveraineté, l'est aussi du châtiment; c'est que la justice s'exerce dès ici-bas, que les pouvoirs sociaux, dans la mesure nécessairement imparfaite où ils peuvent connaître les crimes, deviennent, par leur répression, les instruments humains du gouvernement temporel de la Providence, et que, tout balancé, le châtiment, en somme, va à son adresse; c'est enfin que cette institution divine qui s'appelle la société est, en vertu de son origine, armée pour punir. Voilà ce qui reste quand on a ôté l'exagération oratoire, et la fougue du pinceau, et une certaine disposition à forcer les contrastes. Non, le bourreau n'est pas créé comme un monde, et l'on

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ferait quelque tort au bon sens et même à rorthodoxie de Joseph de Maistre d'entendre ces mots au sens littéral; mais, admettant que le droit de punir s'étende jusqu'à la peine de mort, sa redoutable fonction est divine en ce qu'elle a sa place légitime dans un mécanisme social dont l'établissement est réellement voulu de Dieu. Non, la suppression du bourreau ne ferait pas « à l'instant même disparaître la société » ; mais presque toutes les législations du monde ont cru et croient encore que cette suppression mettrait la société en péril, et c'est pour cela sans doute qu'elles ne l'ont pas prononcée.

Ces pages se ramènent donc, si on les dépouille de l'exagération oratoire, à l'affirmation énergique de la légitimité de la peine de mort. La question est trop grave pour qu'on la puisse discuter en passant. Mais je tiens à dire que, dans ces limites, je suis pleinement de l'avis des Soirées. J'estime premièrement que le pouvoir social n'excède pas son Iroit en frappant de cette peine extrême certains crimes extrêmes; et secondement, qu'il fait bien d'user de ce droit lorsque ces crimes l'y forcent, quoique sans doute il fasse encore mieux de ne rien négliger pour n'être pas dans le cas d'en user.

Mais en même temps j'avertis les partisans de la peine de mort que le terrain manque absolument sous leurs pieds, s'ils n'ont pas placé Dieu à la base de la société. Car si la société n'est pas de droit divin,. si le pouvoir social n'exerce pas une délégation de l'autorité divine, son droit de punir ne peut

plus être qu'un droit de défense. Le voleur ou l'assassin n'est plus un coupable vis-à-vis de la société envers laquelle il n'a pris aucun engagement personnel, envers laquelle il n'est obligé par aucun devoir supérieur à sa volonté ; il est simplement un ennemi (hostisj, que l'on peut frapper sur le champ de bataille et pendant le combat, mais dont la vie, comme celle du soldat prisonnier, doit être respectée dès qu'il est vaincu, désarmé et en-rchaîné..., à moins qu'on ne veuille revenir à la guerre païenne et au massacre des captifs.

Et j'avertis encore ceux qui combattent la peine de mort comme contraire à la justice et reproduisent contre elle l'argumentation de Beccaria, qu'ils doivent aller résolument jusqu'où cette argumentation les engage, et qu'il sera trop tard pour admettre des exceptions quand ils auront posé une règle qui, par essence, les exclut. Si l'infliction de la peine de mort dépasse le droit de la justice humaine, il ne peut plus être question d'un distinguo entre la justice civile et la justice militaire ; et les conseils de guerre n'ont pas plus qualité pour faire fusiller le traître que les cours d'assises pour faire décapiter l'assassin. Je me persuade que quantité de gens n'y ont point songé; et je ne crois pas que, dans les rares contrées où la peine de mort a disparu de la législation civile, elle ait été du même coup rayée du code des cours martiales. Cependant la première suppression, si elle était prononcée au nom du droit, avait la seconde pour conséquence nécessaire ; ou

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plutôt il ne pouvait y avoir deux suppressions, mais une seule. En séparant ce qui, de soi, est inséparable, on avouait donc ou bien qu'on persistait à violer la justice dans le code militaire, ou qu'on ne l'avait pas violée jusque-là dans le code pénal. Reste à savoir si on trouvera beaucoup de généraux qui consentent à commander devant l'ennemi s'ils n'ont plus le pouvoir de faire fusiller les déserteurs et les traîtres. Il semble que cela juge la question.

Pour finir, voici une surprise.

La critique a découvert que Joseph de Maistre a été le prophète d'une religion nouvelle dont Tavènement devait être prochain et qui allait remplacer le christianisme en se superposant à lui, comme le christianisme lui-même avait remplacé le judaïsme.

Je me hâte de dire que nous sommes ici en présence d'une des plus plaisantes étourderies qu'on puisse trouver dans le casier judiciaire, — fort bien garni déjà, — de la critique, j'entends de celle qui ne se donne pas la peine de regarder les choses de près.

Regarder de près est toujours un devoir. Mais ce devoir est doublement imposé par le bon sens et par la conscience lorsqu'il s'agit d'imputer à un homme célèbre quelque opinion qui contredirait d'une façon

invraisemblable et monstrueuse tout ce qu'on sait de lui, tout ce qu'il a révélé de lui-même par ses écrits publics, par les effusions intimes de sa correspondance, par la direction entière de sa vie.

Or nous connaissons Joseph de Maistre ; nous savons quel homme c'était, quel chrétien, quel catholique, comme toute sa doctrine se tient, comme tout le mouvement de sa pensée aboutit au Christ, à l'Eglise par qui le règne du Christ est vivant dans le monde, à la Papauté infaillible, centre immortel de cette immortelle Eglise.

Si donc on vient dire à un lecteur de bon sens que, selon Joseph de Maistre, tout cela, christianisme. Eglise, Papauté, n'est qu'une forme transitoire, et que le moment approche où tout cela sera le passé, le lecteur de bon sens répondra tout d'abord : C'est impossible ! Si on insiste et qu'on lui affirme l'avoir lu dans ses œuvres, il priera qu'on lui montre l'endroit. Si on lui dit que c'est dans les Soirées de Saint'Pétersbour g, ssLi^Temière question sera: dans laquelle? On lui indique la onzième, et ce chiffre commence à le mettre en défiance ; car il sait qu'elle n'est pas achevée, et il sait aussi que si l'on arrête un orateur au milieu d'une phrase ou un écrivain au milieu d'un chapitre, on court grand risque de lui attribuer une pensée toute différente de la sienne, peut-être de lui prêter celle même qu'il n'exposait que pour la réfuter. Puis il se souvient que les Soirées sont des entretiens dialogues, et sa seconde question est : lequel des trois person-

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nages prophétise ainsi? Est-ce le comte, sous les trois étoiles duquel l'auteur se montre plus qu'il ne se cache ? — Non. — C'est donc le chevalier, qui figure dans l'ouvrage comme excitateur de pensées plutôt que comme docteur, et qui égave le sérieux de ses deux graves amis par les brillantes fusées de son esprit français? — Non, c'est le sénateur.

C'est à ce coup, dirons-nous avec le lecteur de bon sens, qu'il faut y regarder de très prés. Car si nous savons que l'auteur a mis parfois dans la bouche du sénateur ou ses propres pensées, ou des pensées qui se rencontrent avec les siennes, nous savons aussi que ce grand seigneur russe est fortement teinté de cet illuminisme que Joseph de Maistre regarde comme son ennemi capital. Remontant donc le fil de l'entretien, nous constatons que la prophétie est venue à la suite d'une discussion où le comte, ayant entendu son ami se lancer, à propos des mystères, dans une métaphysique hardie, demi mystique et demi panthéistique, le rappelle au sentiment de la réalité et à la modestie qui convient à l'homme dans ces hautes questions. « Vous m'avouerez que, lorsqu'une certaine recherche n'est pas nécessaire, et qu'elle est capable de produire des maux infinis, c'est un devoir de s'en abstenir C'est ce qui m'a rendu toujours suspects et même odieux, je vous l'avoue, tous les élans spirituels des I.luminés. » Là-dessus, le sénateur interrompt son ami, prend avec grande chaleur la défençe des IHu-

minés et énonce, en s'y associant, la prophétie dont il s'agit.

Il commence par exposer avec une grande puissance l'état religieux du monde, tel qu'il a été fait par le protestantisme et la Révolution ; il montre que cela ne peut durer ; et, comme il n'est pas de ceux qui croient que la religion puisse disparaître, il en conclut que tout se prépare pour quelque grand événement religieux. Les signes qu'il décrit sont réels; et, comme un signe est toujours signe de quelque chose, l'attente est légitime, et le comte la partage sans aucun doute. Il approuve encore quand le sénateur lui dit, l'interpellant lui-même : « Vous n'avez pas oublié sans doute, mon cher comte, ce que vous avez dit au commencement de ces entretiens sur tout ce qui se passe d'extraordinaire en ce moment. Tout annonce, et vos propres observations même le démontrent, je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas. >

Mais l'accord s'arrête là ; et même la dissidence apparaît dans ces derniers mots. Le sénateur, séparé par le schisme de la grande unité, de la seule vraie et vivante, et attiré par l'illuminisme vers le pays des rêves, dit : Je ne sais quelle unité. Le comte de Maistre dit par toute sa doctrine et par cent déclarations explicites : Je sais quelle unité .

Le sénateur rêve donc, en opposition avec les espérances ou plutôt les certitudes catholiques du comte, une troisième révélation et une troisième

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religion. Il les rêve par des considérations dont les unes sont purement mystiques et presque cabalistiques, et dont les autres sont fondées sur l'idée d'un déclin irrémédiable du catholicisme, c'est-àdire sur une appréciation directement contraire à toutes les convictions et à toutes les prévisions de son ami. «Rappelez-vous,monsieurlecomte,le compliment que vous m'avez adressé sur mon érudition au sujet du nombre trois. Ce nombre, en effet, se montre de tous cotés, dans le monde physique comme dans le moral et dans les choses divines. Dieu parla une première fois aux hommes sur le mont Sinaï ; et cette révélation fut resserrée, par des raisons que nous ignorons, dans les limites étroites d'un seul peuple et d'un seul pays. Après quinze siècles, une seconde révélation s'adressa à tous les hommes sans distinction, et c'est elle dont nous jouissons ; mais l'universalité de son action devait être encore infiniment restreinte par les circonstances de temps et de lieu... — Je ne prétends point placer mon Église au-dessus de la vôtre ; hélas I je sais bien ce qui nous manque. Mais, je vous prie, examinez-vous vous-même avec la même sincérité ; vous sentirez que votre pouvoir vous échappe. Vous n'avez plus cette conscience de la force dont parle Homère. Vous n'avez plus de héros. Vous n'osez plus rien, et Ton ose tout contre vous. Contemplez ce lugubre tableau ; joignezy l'attente des hommes choisis, et vous verrez si les Illuminés ont tort d'envisager comme plus ou

moins prochaine une troisième explosion de la Bonté toute-puissante en faveur du genre humain. » — Cela est parfaitement clair. Nous sommes en présence d'une prophétie de Tilluminisme, exposée par un ami de la secte à son plus constant et plus irréconciliable adversaire. Et c'est à l'adversaire qu'on a imaginé, ayant le livi e sous les yeux, d'attribuer la prophétie ! Il y a peut-être quelque candeur et il y a certainement beaucoup d'indulgence à appeler cela une étourderie.

La réponse du comte, qui devait reprendre point par point tout le discours de son ami, n'est que commencée, et le livre ne va pas au delà de ce commencement. Les points de suspension, les mots cœtera desiderantur , le détail très particulier sur lequel l'entretien s'arrête indiquent assez le dessein d'un développement étendu et complet où la réfutation du rêve de l'illuminisme devait trouver une place principale. Mais nous n'en avons pas besoin pour savoir à quoi nous en tenir. Le comte commence son commencement de réponse par accentuer et justifier ses griefs contre l'illuminisme. Puis il ajoute : « Vous attendez un grand événement; vous savez que, sur ce points je suis totalement de votre avis. » Pour tout lecteur clairvoyant et sincère à qui la vie et les œuvres du comte de Maistre ne sont pas totalement inconnues, cela suffit à dissiper le ridicule malentendu qui veut, à tout prix, pour enlever à l'Église catholique un grand et loyal serviteur, le faire passer dans le camp ennemi.

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Oui, il attendait un grand événement, un événement dans l'ordre religieux et dans le sens de l'unité. Est-ce qu'il avait tort? Est-ce que l'événement n'est pas venu? Est-ce que le concile du Vatican, est-ce que le décret de l'Infaillibilité promulgué à l'heure précise où il ne restait plus un doute ni sur la perpétuelle croyance de l'Église, ni sur les conséquences funestes de la division, ne sont pas précisément ce qu'il attendait, ce à quoi il travaillait, ce qui devait être à ses yeux, ce qui est sous nos yeux le point de départ d'autres événements immenses, c'est-à-dire de conquêtes nouvelles poursuivies par la grande unité catholique en présence des sectes qui s'émiettent et qui meurent, en présence de la philosophie séparée qui va de plus en plus s'évanouissant dans le scepticisme ou se déshonorant dans le matérialisme ?

J'ai en vérité quelque honte de m'être arrêté si longtemps à cette falsification puérile comme à une chose sérieuse. Elle ne l'est que par un peu de bruit qu'elle a réussi à faire. J'ajouterai seulement que je n'ai point voulu faire à cette grande mémoire l'injure de la défendre. « Ne donnez à ce qui précède », me dirait Joseph de Maistre, < que le nom d'explications ; pour les apologies, je les abandonne volontiers à ceux qui en ont besoin. »

LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG v47

Arrivé au terme de cette longue et trop courte étude, je n'ai la prétention ni d'avoir épuisé, ni d'avoir égalé un si vaste et si beau sujet, lirais j'espère avoir présenté un portrait fidèle de l'homme et du penseur.

J'espère avoir inspiré pour l'homme, pour son cœur et son caractère, cette pleine sympathie qu'il convient de réserver aux âmes très grandes et très bonnes. « Rien ne le réjouissait dans cette vallée de larmes comme de trouver une nouvelle occasion d'estimer la nature humaine. » J'estime qu'il nous donne lui-même, à un degré supérieur, l'occasion de .cette noble jouissance.

Et j'espère avoir montré que le penseur fut vraiment un homme de génie ; — grand mot qu'il ne faut pas prodiguer, mais qu'il ne faut pas marchander à qui en est digne. Laissons de côté son incomparable style qui, cette fois, est bien V homme même, tant l'empreinte de sa personnalité y est profonde et puissante. Dans l'ordre d'idées et de recherches où il s'est non pas enfermé (car un tel esprit n'est pas de ceux qui s'enferment), mais principalement concentré, dans la région des problèmes religieux et moraux, sociaux et politiques, il a les caractères

du vrai génie, de celui qui sait à la fois ne pas se perdre dans les abstractions et ne pas se noyer dans les faits. Il a le grand regard d'ensemble, le regard d'aigle ; et il a le sentiment le plus net de la réalité vivante. Il n'est ni de la famille des rêveurs, ni de celle des hommes qu'on appelle positifs parce qu'ils ne croient à rien sinon aux petites habiletés. Il n'est pas de la première, parce qu'il prend toujours pied et point d'appui sur l'histoire < qui est la politique expérimentale, la seule bonne. » Il n'est pas de la seconde, parce qu'il juge les faits au nom des principes. Et parce qu'il les juge ainsi, il excelle à les prévoir; nous avons pu reconnaître que toutes ses grandes prévisions ont été justes, et que l'événement ne les a guère démenties dans le détail sans leur donner raison dans l'ensemble. Il a la hardiesse, et il a le bon sens. Il a la possession de luimême, et il a la passion de la vérité, de l'ordre et de la justice. Et cette heureuse alliance donne à gon langage tout à la fois la liberté d'allures d'une pensée qui sait se conduire et se retenir, et cette vibration sympathique à quoi on reconnaît un grand cœur échauffant un grand esprit.

J'espère aussi avoir rétabli dans sa signification véritable sa doctrine si étrangement défigurée et si mal connue. Il ne s'agit plus ici, bien entendu, des travestissements grossiers qui ont prétendu faire de ce royaliste un révolutionnaire, et de ce catholique un illuminé ; je ne me pardonnerais point de faire à cette burlesque mascarade l'honneur d'y re»-

venir. Il s'agit d'interprétations qui, forçant ses paroles, prenant peu spirituellement à la lettre de spirituelles boutades, ne regardant que d'un seul côté des pensées qu'il fallait envisager sous tous leurs aspects, ne tenant aucun compte des explications et des limitations qui fixent leur valeur, aboutissent finalement à les dénaturer.

On a dit et on a cru qu'il est l'ennemi de la science. — Cela est faux. Oui, il malmène rudement, et fort justement à mon sens, la science orgueilleuse et fausse qui, ayant pour point de départ la souveraineté et l'indépendance de la raison humaine, a pour point d'arrivée le scepticisme et la négation de Dieu, de l'âme, de toute loi morale, la science qu'on avait vue à l'œuvre pendant le xviii* siècle et qu'on y devait revoir dans Me nôtre. Il considère ses adeptes comme les pires instituteurs de la jeunesse et les pires législateurs des peuples. Mais la vraie science, la science modeste et sincère, la science qui n'a pas la prétention d'être tout l'homme et de s'installer au centre du monde à la place de Dieu, la science qui n'absorbe point l'homme dans le chifi're ou dans la matière et ne le détourne pas des grands intérêts de l'âme et de la société, cette science-là est à ses yeux un des plus beaux fruits, un des fruits privilégiés de la civilisation chrétienne; il en parle magnifiquement, il la cultive avec ardeur, et ce n'est pas trop de dire qu'il en est l'amant passionné.

On a dit et on a cru qu'il est le partisan et le

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théoricien du despotisme. — Cela est faux. Oui, il combat la Révolution sous toutes ses formes, contrat social, souveraineté du nombre, constitutions a prioriy égalité, droit à Tinsurrection. Il croit au droit divin de l'autorité dans la société politique comme dans la société domestique. Il estime que les constitutions naturelles sont les seules bonnes, que la royauté chrétienne est, depuis TEvangile et par l'Evangile, la constitution naturelle de tous les grands peuples de l'Europe, et que cette forme de gouvernement est, à tout prendre, la meilleure que le monde ait jamais vue. Mais il lit dans l'histoire que cette royauté n'est pas le despotisme, ce despotisme dont il a dit lui-même que personne ne l'aime et que celui qui dit le contraire ment. Il constate que partout elle contient comme un de ses éléments essentiels une part faite à la liberté, et que partout des lois fondamentales y limitent le pouvoir royal. Il voit dans ces bonnes coutumes le germe qu'il faut développer, la base sur laquelle il faut s'appuyer si l'on veut faire œuvre d'homme d'Etat, c'est-à-dire perfectionner et rectifier, et non pas tout détruire avec la folie ambition de tout refaire. La Révolution étant sa grande ennemie, il hait les abus de toute la haine dont il la poursuit, car il sait « que ce sont eux qui l'engendrent >. Et parce que les abus naissent de l'exercice du pouvoir quand celui-ci n'a ni limite ni contrôle, il déclare « quo le grand problème européen est de savoir comment on peut restreindre la souveraineté sans la détruire ».

On a dit et on a' cru qu'il avait insulté l'Église de France et en particulier Bossuet, le plus illustre représentant de son esprit et de ses traditions. — Cela est faux. Oui, il a combattu « les insupportables préjugés » du gallicanisme ; avec une perspicacité merveilleuse et une loyale franchise, il a démêlé et mis à nu les causes malsaines d'où le gallicanisme est né, l'esprit dangereux qui en constitue l'essence, les conséquences désastreuses que son influence a produites ; et il a prédit que ce préjugé funeste serait étouffé dans l'embrassement sacré de la Papauté et du sacerdoce. Mais personne, il a pu s'en rendre le témoignage, n'a parlé de Bossuet, de son génie, de ses efforts pour arrêter l'épiscopat français sur la pente du schisme, avec plus de respect et d'équité, de l'Eglise de France, de l'esprit profondément catholique qui l'empêche toujours de pousser l'opposition jusqu'à la séparation, de sa noble attitude en face de la persécution, avec une admiration plus vive, du rôle qui lui est réservé dans la reconstruction sociale en termes plus magnifiques.

On a dit et on a ci'u qu'il rêvait une théocratie universelle, et qu'il proposait aux couronnes de s'anéantir devant la tiare. — Cela pst faux. Il a parlé avec éloge, mais Dieu sait aussi avec quelles précautions et quelle réserve presque timide, de la grande magistrature pacifique que la Papauté exerça au moyen âge pour le bien de la chrétienté et d'accord avec un droit public unanimement ac-

cep té. Il a montré comment cette haute juridiction apportait aux débats de peuple à peuple ou de peuple à souverain une solution que, depuis, on a vainement cherchée ailleurs. Mais en même temps il a fait voir avec quel respect la Papauté, au plus fort de ses démêlés avec tel ou tel souverain, traita toujours la souveraineté elle-même, comment la déférence des pouvoirs politiques à la grande autorité spirituelle était une consécration pour eux en même temps qu'une garantie et un suprême recours pour les peuples opprimés, et comment, à défaut de cette justice de paix, l'insurrection est devenue la seule limite du despotisme, le despotisme la seule limite de l'insurrection.

Certes je ne songe point à réclamer pour lé comte de Maistre le titre de docteur infaillible j et je ne prétends pas que, dans. le monde des choses politiques et sociales, les événements accomplis depuis sa mort n'auraient rien eu à lui apprendre. J'ai librement marqué moi-même quelques points ou il y a lieu, ce semble, d'étendre, de restreindre ou de corriger sa pensée. Mais à prendre dans leur ensemble ses idées sur l'origine de la société, sur le fondement de l'autorité, sur la fonction des pouvoirs publics, sur la Révolution, sur les conditions du salut social, sur les rapports des deux puissances, elles constituent une doctrine vraie dont les grandes lignes sont tracées d'une main ferme et sûre. Et si l'histoire de notre siècle en a rectifié quelques détails, beaucoup plus encore elle a fortifié ses

grandes lignes. En ce sens, ses ouvrages sont aujourd'hui d'un intérêt pour le moins aussi actuel qu'à la date de leur publication. Par la réalisation posthume de quelques-unes de leurs grandes espérances, ils nous apprennent à garder bon courage. Par les suites de leurs avertissements méprisés, ils nous mettent en demeure d'écouter de nouveau ces avertissements avant qu'il soit trop tard. Et puisque nos lecteurs, à des titrés divers, appartiennent presque tous à l'armée du salut social, de la lutte contre la Révolution antichrétienne, de la défense de l'Eglise catholique, j'oserai leur dire en terminant que c'est pour eux un devoir de lire et de méditer les écrits de ce grand champion de leur cause. Mon étude n'a pas voulu être autre chose qu'une préparation et une introduction à cette lecture.

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