DE CE QUI ADVINT A UN HOMME DE BIEN AVEC SON FILS
Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il, je suis dans un grand embarras au sujet d'une certaine chose que je désire et n'ose faire ; je sais que si je la fais, itne manquera pas de gens pour me critiquer, et si je ne la fais point, on me blâmera plus sûrement encore. » Après cette ouverture, il lui confia l'objet de son indécision et lui demanda conseil.
— « Seigneur comte, répondit Patronio, il vous serait facile, assurément, de trouver de meilleurs conseillers que moi ; Dieu vous a, d'ailleurs, accordé assez de jugement pour que vous puissiez vous passer de mon secours ; mais puisque vous désirez connaître ce que je pense, c'est un devoir pour moi de vous le dire. Permettez-moi donc de vous raconter ce qui advint à un homme de bien avec son fils. Cet exemple fera cesser, je l'espère, votre irrésolution.
IXEMPU M. 175
— » Volontiers, dit le comte, et Patronio poursuivit ainsi :
» Un homme de bien avait un fils qui avait reçu du ciel plus d'esprit que de bon sens ; il le consultait sans cesse, et c'étaient toujours de nouvelles objections qui entravaient tous ses projets et Tempêchaient de faire les choses les plus avantageuses. Sur quoi, en effet, ne peut-on pas élever des doutes et faire naître des difficultés? plus les jeunes gens ont d'esprit, plus ils sont exposés à commettre des fautes ; car ils ont tout ce qu'il faut pour entreprendre et rien de ce qui est nécessaire pour achever, et s'ils n'ont pas un guide expérimenté qui les conduise au but, ils se perdent en route. Tel était le jeune garçon dont je viens de vous parler ; il formait mille desseins et n'en exécutait pas un seul. Dès que son père voulait faire un pas en avant, il lui criait, prenez garde! et le jetait ainsi dans une irrésolution qui lui était toujours funeste. Le bon homme se laissa longtemps arrêter de la sorte ; mais fatigué à la fin de tant de contrariétés, il résolut de donner à son fils une leçon qui put le guérir de ses tergiversations et lui apprendre à suivre ses idées jusqu'au bout. Un jour de marché, l'un et l'autre ayant quitté les champs , s'acheminaient vers la ville pour y faire quelques emplettes ; une bête de sonune les précé-
176 LE COMTE LUGANOR.
dait; elle ne portait que son bât. Les premiers passants qu'ils rencontrèrent en firent la remarque et trouvèrent qu'il était étrange d'aller à pied derrière une bête sans charge. Le bon homme qui les entendit demanda à son fils ce qu'il en pensait; celui-ci répondit qu'à son avis l'observation était juste, et que . puisque la bête n'avait rien à porter, il n'était pas nécessaire d'épargner son dos.
— » Monte donc dessus, s'écria le père, et le fils monta. Peu après, seconde rencontre : Il faut, se dirent entre eux les nouveaux venus, que cet homme ait perdu la raison; car, vieux comme il l'est et déjà fatigué, il reste sur ses jambes, tandis que son fils, qui est jeune et vigoureux, se sert des quatre pieds du baudet.
— » Qu'en penses-tu? demanda le père à son fils. — » Je pense, répondit le garçon, qu'on n'a pas tort.
— » Descends donc, puisque c'est ton avis, et je vais monter à ta place. »
Ce changement était à peine terminé, qu'arrivent d'autres passants.
— « N'est-ce pas une honte, se disent-ils, de laisser ainsi marcher un enfant, pendant qu'un homme endurci à la fatigue se tient tranquillement assis sur sabéte!
— » Qu'en penses-tu? demanda le père à son (ils.
— » Je pense, répondit le fils, qu'on pourrait bien avoir raison.
— » Alors, monte en croupe; de cette manière il n'y aura plus rien à dire, puisque ni l'un ni l'autre ne restera à pied. »
D'autres passants arrivèrent bientôt, et se mirent à ricaner.
— a La pauvre bête ! dirent-ils, elle est si efflanquée qu'elle n'arrivera jamais à la ville avec sa double charge.
— » Qu'en penses-tu, demanda le père à son fils? — » Je pense, répondit le garçon qu'ils disent la
vérité.
— » Tu es donc de l'avis de tout le monde, s'écria le père. Quand nous sommes partis, la bête ne portait que son bât, et tu disais c'est bien; puis, nous avons rencontré quelques gens qui ont dit que c'était mal, et tu as pensé comme eux; tu t'es mis en selle pendant que je continuais à marcher ; puis, d'autres sont venus qui nous ont désapprouvés, et tu as partagé leur opinion ; alors j'ai grimpé sur la bête, et tu as suivi. Nouveau blâme de la part des passants, nouvelle approbation de la tienne, et tu as monté en croupe derrière moi ; enfin, on vient encore de nous blâmer et tu prétends qu'on a raison ; fais-moi donc
178 LE COMTE LUCAJîOR.
le plaisir de me dire ce que nous pourrons faire pour que personne n'ait un mot à souffler ; observe qu'on a trouvé à redire à tous nos arrangemens : l'un et l'autre à pied, c'était faire trop beau jeu à la bête ; le plus vieux dessus et le plus jeune derrière, c'était sacrifier le moins fort au plus endurci; le père à pied et le fils à cheval, c'était renverser les lois de la nature qui donnent à la jeunesse plus de vigueur qu'à la vieillesse ; tous deux en selle maintenant, c'est écraser la bête ; cependant, il n'y a pas d'autre manière d'aller, et puisque nous avons tout essayé et qu'on a tout blâmé, il est clair qu'on a eu tort au moins une fois. J'ai voulu faire cette épreuve, mon fils, pour t' apprendre à te décider d'après ton propre sentiment ; car mets-toi bien dans la tête que tu ne réussiras en quoi que ce soit à obtenir l'approbation de tout le monde. Ou la chose que l'on fait est bonne ou elle est mauvaise: si elle est bonne, les méchants la désapprouvent , par cela seul qu'elle est bonne ou qu'ils n'ont rien à y gagner ; si elle est mauvaise, les bons ne peuvent que la blâmer, et ils la blâment à juste titre ; ne t'inquiète donc pas des opinions d' autrui; mais pèse mûrement tes projets, et 3'ils sont honnêtes et sages, poursuis-les avec persévérance, sans prendre souci d'une critique plus souvent légère ou malveillante, que sérieuse et désintéressée. »
£X£MPL£ 11. 170
— « Et VOUS y seigneur comte Lucanor , quelque parti que vous preniez ou que vous ne preniez pas, attendez-vous à rencontrer des censeurs ; mais, puisque vous me demandez mon conseil, le voici : Avant de commencer une chose, examinez-la en tous sens, calculez-en tous les résultats ; si vous craignez de vous tromper, consultez les hommes dont la prudence et la loyauté vous inspirent le plus de confiance ; autrement, à défaut d'un conseiller sûr, laissez passer un jour et une nuit, si les circonstances le permettent, et évitez également soit d'agir avec trop de précipitation, soit de vous régler avec trop de faiblesse sur l'opinion du monde. »
Le comte Lucanor goûta beaucoup ce conseil ; il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan, estimant aussi que l'exemple était utile à retenir, le fit écrire dans ce Uvre avec deux vers qui disent ceci :
« Tu VEUX, AVANT D'AGIR^ SAVOIR CE QU'ON DIRA;
n Fais ce que tu dois faire^ et glose qui voudra. »
Cet apologue a fait le tour du monde. Partout il a trouvé des imitateurs^ et certes don Juan Manuel n'a pas été le moins heureux. Cependant^ rien n'est à comparer à la fable de Là Fontaine, intitulée : le Meunier, son Fils et l'Ane, Cette fable, la première du troisième Hvre, est précédée d'un prologue qui prouve que La Fontaine en avait emprunté le sujet à la Vie de Malherbe, par Racan :
480 LE COMTE LUGANOR.
L'invention des arts étant un droit d'aînesse.
Nous devons l'apologue à Vancimne Grèce *:
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner,
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. ,
La feinte est un pays plein de terres désertes :
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
Je t'en veux dire un trait assez bien inventé :
Autrefois à Racan Malherbe l'a conté.
Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre ,
Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire.
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins,
(Comme ils se confiaient leurs pensers U leurs soins)
Racan commence ainsi : « Dites-moi, je vous prie.
Vous qui devez savoir les choses de la vie, ,
Qui par tous ses degrés avez déjà pa^.
Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé^
A quoi me résoudrai-je? 11 est temps que j'y pense.
Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance.
Dois-je dans la province établir mon séieur?
Prendre emploi dans l'armée ou bien cnarge à la court
Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes.
La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes.
Si je suivais mon goût, je saurais où buter;
Mais j^ai les miens, la cour, le peuple à contenter. »
Malhei be, là-dessus : « Contenter tout le monde !
Ecoutez ce récit avant que je réponde. »
A. C. M. Robert, si infatigable dans ses recherches et si exact dans ses citations, n'a pas indiqué l'apologue de don Juan Manuel, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire s'il l'avait connu ; car la marche est la même, et Patronio applique au comte Lucanor tout ce que Malherbe conseille à Racan. Il n'y a qu'une seule différence, et dans la conclusion. La Fontaine termine ainsi sa fable :
Quant à vous, suivez Mars ou l'Amour ou le prince; Allez, venez, courez, demeurez en province; Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement. Les gens en parleront, n'en doutez nullement.
* Cette erreur du bonhomme ne doit pai surprendre. Il éUit trop poète pour être Mv^nti la première traduction venue lui tuflltaU.
Le moraliste Espagnol ne s'arrèle pas là : il veut que Ton réfléchisse avant d'agir; que^ s'il est possible, on prenne conseil de personnes prudentes et sincères; qu'on diffère d'un jour et d'une nuit, si l'on ne peut être conseillé; et qu'enfin on évite également les coups de tète en mettant trop de confiance en soi même, et les faiblesses en tenant trop de compte de l'opinion du monde
Don Juan Manuel s'est donc plus éloigné ' que La Fontaine de la fable d'Esope, et peut-être serait-il facile de prouver que ni l'un ni Tautre ne l'avaient prise pour modèle. La donnée première de cette fable se retrouve sous le titre du JoT' dinier, son Fils et VAnSy dans le roman turc des QvMranU Vizirs, Or, ce roman, qui n'est que du xv» siècle, est tiré, d'après l'aveu de l'auteur, d'un roman Arabe de Chéikh-Zadé, beaucoup plus ancien, intitulé : Uvre des Quarante Matinées et des Quarante Soirées (Hikaiat Arbaîn Sebah wamesa) qui dérive lui-même en partie du Uvre de Sendabah, originaire de l'Inde.
Ce dernier recueil, traduit du Sanscrit en Persan, du Persan en Arabe, de l'Arabe en Syriaque, du Syriaque on Hébreu, ainsi que je l'ai dit plus haut , a servi de type au livre latin composé. dans les dernières années du xn* siècle ou au commencement du xm*, sous le titre de : Historia septem sapienr iium Romœ, par don Jehans, moine de l'abbaye de Haute- Selve. De là quatre traductions modernes, au nombre desquelles se trouve la traduction française de 4492, qui a fait arriver le sujet primitif à Malherbe.
EXEMPLE m.
W BOND QUE LE ROI RICHARD d' ANGLETERRE FIT DANS LA MER POUR COMBATTRE LES MORES.
Le comte Lucanor s'entretenait un jour ayec son conseiller : «Patronio, lui dit-il, ma confiance en votre jugement est sans bornes ; je sais qu'il n'y a personne qui puisse comprendre ce que vous ne comprenez pas, ni donner un conseil là où vous ne trouvez rien à conseiller. Je vous prie donc de m'indiquer ce qu'il y a de mieux à faire dans le cas que je vais vous dire. Il est inutile de vous rappeler que je ne suis plus jeune, et que ma vie entière s'est passée à guerroyer tantôt contre les Chrétiens ou contre les Mores, tantôt contre les rois dont je suis le vassal ou contre les seigneurs dont les terres touchent les miennes; je ne vous apprendrai également rien en vous avouant que dans mes luttes contre les Chrétiens, quoique je n'aie
jamais été l'agresseur, il ne m'a pas toujours été pos-
sible d'épargner les innocents; par suite de cela^ et d'autres péchés commis envers Dieu notre Seigneur, je ne pense pas sans inquiétude à mon heure dernière ; si je ne puis connaître le jour où je mourrai, mon âge m'assure que je ne vivrai pas longtemps, et le juge devant lequel j'aurai à comparaître d'un moment à l'autre n'excuse, je le sais, ni les mauvaises paroles ni les mauvaises actions. Que deviendrais-je donc si par malheur il me trouvait en faute? Je ne pourrais éviter les peines de l'enfer, et je serais condamné à y brûler éternellement. Si, au contraire, Dieu me trouvait en état de grâce, quel serait mon bonheur! Il m'admettrait parmi ses élus, et j'irais en paradis, gloire et félicité au-dessus desquelles il n'y a rien. Or, puisqu'il y a tant de bien d'un côté et tant de mal de l'autre, et que ce sont les œuvres seules qui font pencher la balance, je désire que, prenant en considération ma vie passée et ma résolution actuelle, vous me disiez comment, selon vous, il faudrait que je fisse pénitence de mes péchés pour obtenir le pardon céleste.
— » Seigneur comte Lucanor, répondit Patronîo, je suis ravi de tout ce que vous venez de me dire, surtout de la disposition de votre âme ; car si vous ne m'aviez interrogé que pour le plaisir de parler, j'aurais cru que vous vouliez m'^rouver, comme ce roi
184 LE COMTE LUGANOR.
dont je wus ai entretenu voulut éprouver son favori. Taime à voir que vous êtes résolu à faire pénitence des péchés que vous avez commis envers Dieu^ sans renoncer àvosdevoirs envers les hommes^ ni sacrifier les intérêts de votre honneur. Si, en effet, vous aviez eu l'intention d'embrasser la vie monastique ou de vous séquestrer dans quelque lieu solitaire , vous n'auriez pu manquer d'encourir le blâme, soit qu'on vous eût vu prendre le goût du cloître, ou qu'il vous eût été impossible de vous y accoutumer. Dans le premier cas, on aurait dit : Il a manqué de cœur et n'a pu soutenir au sein du monde l'épreuve que soutiennent les hommes de bien ; dans le second cas, c'eût été bien pire : on vous aurait reproché de n'avoir pu vous plier à la règle ni supporter aucune rigueur, et vous ne seriez sorti du monastère que perdu de corps et d'âme, sans pouvoir remettre jamais votre nom en honneur ; mais puisque vous êtes si bien disposé, je voudrais qu'il me fût permis de vous raconter ce qu'un saint ermite apprit de Dieu, touchant ce qui devait arriver tant à lui qu'au roi Richard d'Angleterre. »
Le comte Lucanor invita Patronio à lui raconter cette histoire.
— « Seigneur comte, poursuivit celui-ci , un ermite menait une sainte vie, faisait beaucoup de bonnes
EXEMPLE III. iSS
œuvres et souffrait les plus rudes austérités pour gagner le ciel ; Dieu l'en récompensa en lui promettant la gloire des élus. L'ermite, après avoir témoigné sa reconnaissance et sa joie conune il le devait, sollicita de Dieu une autre grâce ; il le pria de lui faire connaître celui qui devait être son compagnon dans le paradis. Dieu refusa d'abord de répondre, et lui fit dire par un ange qu'il ne devait pas lui adresser de pareilles questions ; mais l'ermite insista avec de si ferventes prières, que son vœu fut exaucé. Le Seigneur envoya le même ange lui annoncer qu'il aurait pour compagnon dans le ciel le roi Richard d'Angleterre. A cette nouvelle, le saint homme fut aussi joyeux qu'étonné ; il connaissait le roi Richard, il savait que c'était un prince très-batailleur, qui avait commis toutes sortes de violences, tué, pillé, dévasté, incendié ; et, en songeant combien la vie qu'ils avaient menée était différente, il ne pouvait s'expliquer conunent Dieu les réunirait dans la voie du salut.
» Le Seigneiir voyant combien il était soucieux , envoya de nouveau l'ange pour lui dire d'être certain que le roi Richard avait servi le ciel, et qu'il avait autant mérité par un bond courageux que lui ermite par toutes les bonnes œuvres de sa vie. La surprise de l'anachorète ne fit qu'augmenter ; il demanda
486 LE COMTE LUCAlldli.
comment cela pouvait être z « Le wici , répondit l'ange : le Roi de France, le Roi de Navarre et le Roi d'Angleterre étaient allés en croisade outre-mer. Le jour où ils espéraient entrer au port, tous étant déjà sous les armes et prêts à débarquer, on aperçut lelong du rivage une armée de Mores si nombreuse qu'on douta qu'il fût possible de prendre terre. Le Roi de France, ne sachant que résoudre, fit dire au Roi Richard que s'il voulait venir le trouver sur son vaisseau , ils arrêteraient ensemble le parti qu'il y avait à prendre. Richard était à cheval : Allez dire de ma part au Roi de France, répondit-il, que mon parti est pris. J'ai beaucoup péché contre Dieu, mais je lui ai toujours demandé le temps de faire pénitence, et il me l'a accordé avant mon départ d'Angleterre. Or, comme je suis en état de grâce, je vois arriver avec plaisir le moment que j'ai souhaité; si je meurs, Dieu me pardonnera ; si je survis, ce sera mieux encore, les infidèles seront punis et les chrétiens trioinpheront. » En achevant ces mots , il recommanda son corps et son âme à Dieu, invoqua sa protection, fit le signe de la croix, ordonna aux siens de le suivre, et enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval, il fit un bond au milieu des flots; bien que le rivage ne fût pas éloigné, la marée était encore si haute que le Roi et son cheval furent entièrement submer-
EXIMPU III. 187
gés ; mais Dieu, plein de miséricorde, se souvint de ce qu'il a dit dans son Evangile, savoir qu'il veut la conversion du pécheur et non sa mort ; il vint en aide à Richard , et assura ainsi en même temps sa conservation dans ce monde et son salut dans l'autre. Richard ne sortit de la mer que pour courir sus aux Mores ; les Navarrais et les Français , en le voyant donner le signal du combat, pensèrent que ce serait une honte pour eux de rester en arrière ( ce qu'ils n'ont jamais eu l'habitude de souffrir ), et ils s'élancèrent tous dans les flots. Les infidèles, effrayés de leur nombre et de leur audace, n'osèrent pas les attendre de pied ferme ; ils abandonnèrent le port et se mirent à fuir ; ceux qui purent être atteints reçurent la mort ; en telle sorte que la victoire des chrétiens fut complète, et tout cela à cause du bond qu'avait fait le roi Richard d'Angleterre. »
L'ermite fut charmé de ce récit ; il sentit que Dieu lui accordait une insigne faveur, et le remercia mille fois d'avoir choisi pour son compagnon dans le ciel un homme qui s'était si noblement dévoué au service de Dieu et au triomphe de la foi catholique.
— « Et vous, seigneur Lucanor, si vous tenez aussi à servir Dieu et à obtenir l'absolution de vos péchés, comme je le crois, occupez-vous, avant de quitter la terre, de réparer vos torts et de faire pénitence sans
i88 LE COMTE LtCANOR.
prendre souci des choses de ce monde , qui ne sont que vanité. Ne croyez jamais ceux qui vous di ront qu'il faut faire force prouesses pour accroître votre puissance. Ces gens-là ne veulent que vous jeter dans des entreprises sans issue , qui les rendent nécessaires ou importants. D'ailleurs ^ oii conduit l'ambition î Quels moyens odieux n'emploie-t-elle pas pour faire des conquêtes ! Loin de suivre cette voie orgueilleuse et toute semée de périls, vous qui n'aspirez qu'à la vie étemelle, souvenez-vous que vous êtes assez puissant pour combattre les infidèles et par terre et par mer; c'est ainsi qu'il faut servir Dieu : si vous succombez les armes à la main, votre mort sera celle d'un martyr ; si vous terminez vos jours dans le calme de la paix, vous serez encore au nombre des bienheureux , car vos bonnes œuvres vaudront des victoires; et s'il arrive qu'on veuille mal parler de vous, on ne pourra pas le faire justement , puisqu'il sera bien connu que vous aurez fait tout ce que l'honneur de la chevalerie exigeait de vous, c'est-à-dire que vous aurez été le chevalier de Dieu et non du démon, et que vous aurez mis sous vos pieds l'orgueil, la vaine gloire et toutes les choses périssables.
» Je viens, seigneur comte Lucanor, de vous conseiller de mon mieux , comme vous me l'aviez de-
mandé ; suivez maintenant votre inspiration, faites ce que vous voulez faire ; ce sera le bond du roi Richard et vous aurez le même sort que ce grand Roi. »
Le comte goûta beaucoup le conseil de Patronio, et pria Dieu de lui offrir une occasion de le servir comme Patronio le lui avait indiqué et selon son propre vœu. Don Juan estimant aussi que l'exemple était utile à retenir, le fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :
« SI l'homme, moins épris de ce monde moetel,
« NE pensait qu'au SALUT, IL IRAIT DROIT AU CIEL. »
Don Juan Manuel emprunte ses exemples à tous les temps et à tous les pays : Histoire des Mores, Histoire d'Espagne , Histoire des Croisades, il ne néglige aucune source. Richard Cœur-de-Lion, tant de fois célébré par les poètes du Nord, n'a pas été oublié par ceux du Midi, et l'Espagne s'est montrée aussi reconnaissante que la patrie du Tasse, des services ren* dus à la cause de la foi par le héros de l'Angleterre catholique. Don Juan Manuel a fidèlement exprimé le sentiment général qui se manifestait encore au xiv* siècle. Son apologue a, en outre, je ne sais quelle teinte évangélique; on pourrait y voir une réminiscence de la parabole du Christ sur l'ouvrier de la dernière heure.
DE CE qu'un Génois disait a son ame au moment
DE mourir.
Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : «Patronio, lui dit-il, grâce à Dieu, mes affaires sont en assez bon état ; je suis d'accord sur tout point important avec mes voisins, mes égaux et d'autres encore. C'est pourquoi on me conseille de divers côtés de tenter quelque grande entreprise qui soit bien extraordinaire, bien aventureuse, et je me sens très-disposé à suivre cet avis, mais j'ai trop de confiance en vous pour rien commencer avant de vous avoir consulté.
— » Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, pour que vous preniez le parti qui convient le mieux à votre intérêt, laissez-moi vous conter ce qui advint à un Génois qui parlait à son âme. »
Le comte pria Patronio de lui conter la chose, et Patronio le fît ainsi :
EXEMPLE IV. 19i
— c( Seigneur comte Lucanor , un Génois qui était très-puissant et qui vivait en bonne intelligence avec tous ses voisins, fut atteint d'une maladie mortelle. Dès qu'il sut qu'il ne pouvait être sauvé, il envoya chercher ses parents, ses amis, sa femme et ses (ils, et quand ils furent tous réunis autour de lui, il se fit porter dans un palais superbe, d'où l'on apercevait à la fois la terre et la mer, et là, il ordonna qu'on étalât sous ses yeux tout son trésor et tous ses joyaux. Lorsque tout fut ainsi rassemblé, il se mit à parler de la sorte à son àme ; « 0 mon âme, je vois que tu veux me quitter, et vraiment j'ignore pourquoi, car rien ne te manque. Te faut-il une femme et des enfants? Les voici, et certes tu dois en être fîère. Te faut-il des parents et des amis? Tu en as devant toi , qui sont tous gens de dévouement et d'honneur. Te faut-il qles monceaux d'or et d'argent et des pierres précieuses, et des joyaux, et de l)elles étoffes, et des parures de tout. genre? 11 y en a tant ici que tu ne saurais former un seul désir qui ne puisse être satisfait. Te faut-il des vaisseaux et des galères, qui combattertt pour toi et qui te rapportent gloire et richesse? Cette mer en est couverte ; tu les aperçois de ton palais. Te faut-il de vastes domaines et des jardins délicieux? Tu peux , de ces fenêtres même, en voir de magnifiques. Te faut-il des chc-
Idâ LE COMTE LUCANOR.
vaux, des mules, des chiens pour la chasse et pour ton amusement, des jongleurs pour te divertir, un bon logis abondamment garni de lits, de sièges et de tous les autres meubles nécessaires*? Rien ne te manque; mais puisqu'avec tant de biens tu ne te tiens pas pour satisfaite ; puisque tu ne peux supporter ton bonheur même ; puisque rien de ce que tu as ne saurait te fixer, et que tu n'aspires qu'à poursuivre ce que tu ne connais pas, va-t-en, je t'abandonne à la grâce de Dieu. »
— » Et vous, seigneur comte Lucanor, qui. Dieu merci, avez tout ce que vous pouvez souhaiter, tranquillité, considération, puissance, vous n'agiriez pas prudemment, à mon avis, si vous alliez compromettre tout cela pour suivre le conseil qu'on vous donne. Ceux qui vous excitent ainsi n'ont peut-être d'autre pensée que de vous mettre sous leur dépendance ; car une fois engagé dans l'entreprise qu'ils vous proposent, vous aurez besoin d'eux et vous serez contraint de faire leur volonté, tandis qu'à présent ils font la vôtre. Peut-être espèrent-ils rétabhr leurs affaires à vos dépens, ce qui leur serait impossible si vous res-
* Les meubles appelés alors lits et sièges sont évidemment les meubles de luxe que nous connaissons sous les noms modernes de sophas, divans, fauteuils, etc.
tiez tranquille et si vous profitiez de la leçon que le Génois fît à son âme. Pour moi, je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est que tant que vous pourrez garder la paix avec honneur et avantage, vous ne devez pas vous embarquer dians une aventure qui mettrait tout en péril. »
Le comte goûta beaucoup le conseil de Patronio ; il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan crut aussi que l'exemple était utile à retenir ; mais il ne voulut y joindre aucun vers ; il se contenta de ce proverbe, que disent les vieilles femmes de Gastille :
Que celui qui est bien assis ne soit pas pressé de